Le Roman de la momie (page 11)
Le roi revint au gynécée avec Tahoser. La fille du prêtre, effrayée et toute tremblante encore de ces prodiges, s’agenouilla devant lui et lui dit :
« Ô Pharaon, ne crains-tu pas d’irriter par ta résistance ce dieu inconnu auquel les Israélites veulent aller sacrifier dans le désert, à trois jours de distance ? Laisse partir Mosché et ses Hébreux pour accomplir leurs rites, car peut-être l’éternel, comme ils le nomment, éprouvera la terre d’Égypte et nous fera mourir.
— Quoi ! cette jonglerie de reptiles t’épouvante ! répondit Pharaon ; ne vois-tu pas que mes sages ont produit des serpents avec leurs bâtons ?
— Oui, mais celui d’Aharon les a dévorés, et c’est un mauvais présage.
— Qu’importe ? ne suis-je pas le favori de Phré, le préféré d’Ammon-Ra ? n’ai-je pas sous mes sandales l’effigie des peuples vaincus ? D’un souffle je balayerai, quand je voudrai, toute cette engeance hébraïque, et nous verrons si leur Dieu saura les protéger !
— Prends garde, Pharaon, dit Tahoser, qui se souvenait des paroles de Poëri sur la puissance de Jéhovah ; ne laisse pas l’orgueil endurcir ton cœur. Ce Mosché et cet Aharon m’épouvantent ; pour qu’ils affrontent ton courroux, il faut qu’ils soient soutenus par un dieu bien terrible !
— Si leur Dieu avait tant de puissance, dit Pharaon répondant à la crainte exprimée par Tahoser, les laisserait-il ainsi captifs, humiliés et pliant comme des bêtes de somme sous les plus durs travaux ? Oublions donc ces vains prodiges et vivons en paix. Pense plutôt à l’amour que j’ai pour toi, et songe que Pharaon a plus de pouvoir que l’éternel, chimérique divinité des Hébreux.
— Oui, tu es le conculcateur des peuples, le dominateur des trônes, et les hommes sont devant toi comme les grains de sable que soulève le vent du sud ; je le sais, répliqua Tahoser.
— Et pourtant je ne puis me faire aimer de toi, dit Pharaon en souriant.
— L’ibex a peur du lion, la colombe redoute l’épervier, la prunelle craint le soleil, et je ne te vois encore qu’à travers les terreurs et les éblouissements ; la faiblesse humaine est longue à se familiariser avec la majesté royale. Un dieu effraie toujours une mortelle.
— Tu m’inspires le regret, Tahoser, de n’être pas le premier venu, un oëris, un monarque, un prêtre, un agriculteur, ou moins encore. Mais, puisque je ne saurais faire du roi un homme, je peux faire de la femme une reine et nouer la vipère d’or à ton front charmant. La reine n’aura plus peur du roi.
— Même lorsque tu me fais asseoir près de toi, sur ton trône, ma pensée reste agenouillée à tes pieds. Mais tu es si bon, malgré ta beauté surhumaine, ton pouvoir sans bornes et ton éclat fulgurant, que peut-être mon cœur s’enhardira et osera battre sur le tien. »
C’est ainsi que devisaient Pharaon et Tahoser ; la fille du prêtre ne pouvait oublier Poëri, et cherchait à gagner du temps en flattant de quelque espoir la passion du roi. S’échapper du palais, aller retrouver le jeune Hébreu était chose impossible. Poëri, d’ailleurs, acceptait son amour plutôt qu’il ne le partageait. Ra’hel, malgré sa générosité, était une dangereuse rivale, et puis la tendresse de Pharaon touchait la fille du prêtre ; elle eût désiré l’aimer, et peut-être en était-elle moins loin qu’elle ne le croyait.
XVI
À quelques jours de là, Pharaon côtoyait le Nil, debout sur son char et suivi de son cortège ; il allait voir quel degré atteignait la crue du fleuve, lorsqu’au milieu du chemin se dressèrent comme deux fantômes Aharon et Mosché. Le roi retint ses chevaux, qui secouaient déjà leur bave sur la poitrine du grand vieillard immobile.
Mosché, d’une voix lente et solennelle, répéta son adjuration.
« Prouve par quelque miracle la puissance de ton Dieu, répondit le roi, et je t’accorde ta demande. »
Se tournant vers Aharon, qui le suivait à quelques pas, Mosché dit :
« Prends ton bâton et étends la main sur les eaux des Égyptiens, sur leurs rivières, leurs fleuves, leurs lacs et leurs rassemblements d’eau ; qu’ils deviennent du sang ; il y aura du sang dans tout le pays d’Égypte, ainsi que dans les vases de bois et de pierre. »
Aharon brandit sa verge et en frappa l’eau du fleuve.
La suite de Pharaon attendait le résultat avec anxiété. Le roi, qui portait un cœur d’airain dans une poitrine de granit, souriait dédaigneusement, se fiant à la science de ses hiéroglyphites pour confondre ces magiciens étrangers.
Dès que le bâton de l’Hébreu, ce bâton qui avait été serpent, frappa le fleuve, les eaux commencèrent à se troubler et à bouillonner, leur couleur limoneuse s’altéra d’une façon sensible : des tons rougeâtres s’y mêlèrent, puis toute la masse prit une sombre couleur de pourpre, et le Nil parut comme un fleuve de sang roulant des vagues écarlates et brodant ses rives d’écumes roses. On eût dit qu’il reflétait un immense incendie ou un ciel flamboyant d’éclairs ; mais l’atmosphère était calme. Thèbes ne brûlait pas, et le bleu immuable s’étendait sur cette nappe rougie que tachetaient ça et là des ventres blancs de poissons morts. Les longs crocodiles squameux, s’aidant de leurs pattes coudées, émergeaient du fleuve sur la rive, et les lourds hippopotames, pareils à des blocs de granit rose recouverts d’une lèpre de mousse noire, s’enfuyaient à travers les roseaux ou levaient au-dessus du fleuve leurs mufles énormes, ne pouvant plus respirer dans cette eau sanglante.
Les canaux, les viviers, les piscines avaient pris les mêmes teintes, et les coupes pleines d’eau étaient rouges comme les cratères où l’on reçoit le sang des victimes.
Pharaon ne s’étonna pas de ce prodige, et il dit aux deux Hébreux :
« Ce miracle pourrait épouvanter une populace crédule et ignorante ; mais il n’y a là rien qui me surprenne. Qu’on fasse venir Ennana et le collège des hiéroglyphites ; ils vont refaire ce tour de magie. »
Les hiéroglyphites vinrent, leur chef en tête : Ennana jeta un regard sur le fleuve roulant des flots empourprés, et il vit de quoi il s’agissait.
« Remets les choses en l’état primitif, dit-il au compagnon de Mosché, que je refasse ton enchantement. »
Aharon frappa de nouveau le fleuve, qui reprit aussitôt sa couleur naturelle.
Ennana fit un signe d’approbation, comme un savant impartial qui rend justice à l’habileté d’un confrère. Il trouvait la chose bien faite pour quelqu’un qui n’avait pas eu, ainsi que lui, l’avantage d’étudier la sagesse dans les chambres mystérieuses du Labyrinthe, où quelques rares initiés peuvent seuls parvenir, tant les épreuves à subir sont rebutantes.
« À mon tour, dit-il, maintenant. »
Et il étendit sur le Nil sa canne gravée de signes hiéroglyphiques, en marmottant quelques mots d’une langue si ancienne qu’elle ne devait déjà plus être comprise au temps de Ménei, le premier roi d’Égypte ; une langue de sphinx, aux syllabes de granit.
Une immense nappe rouge s’étendit soudainement d’une rive à l’autre, et le Nil recommença à rouler ses ondes sanglantes vers la mer.
Les vingt-quatre hiéroglyphites saluèrent le roi comme s’ils allaient se retirer.
« Restez, » dit Pharaon.
Ils reprirent leur contenance impassible.
« N’as-tu pas d’autre preuve à me donner de ta mission que celle-là ? Mes sages, comme tu vois, imitent assez bien tes prestiges. »
Sans paraître découragé des paroles ironiques du roi, Mosché lui dit :
« Dans sept jours, si tu n’es pas décidé à laisser aller les Israélites au désert pour sacrifier à l’Éternel selon leurs rites, je reviendrai et je ferai devant toi un autre miracle. »
Au bout de sept jours, Mosché reparut. Il dit à son serviteur Aharon les paroles de l’Éternel :
« Étends ta main avec ton bâton sur les rivières, les fleuves, les étangs, et fais monter les grenouilles sur le pays d’Égypte. »
Aussitôt qu’Aharon eut fait le geste, du fleuve, des canaux, des rivières, des marais surgirent des millions de grenouilles ; elles couvraient les champs et les chemins, sautaient sur les marches des temples et des palais, envahissaient les sanctuaires et les chambres les plus retirées ; et toujours des légions nouvelles succédaient aux premières apparues : il y en avait dans les maisons, dans les pétrins, dans les fours, dans les coffres ; on ne pouvait poser le pied nulle part sans en écraser une ; mues comme par des ressorts, elles bondissaient entre les jambes, à droite, à gauche, en avant, en arrière. À perte de vue, on les voyait clapoter, sauteler, passer les unes sur les autres : car déjà la place leur manquait, et leurs rangs s’épaississaient, s’entassaient, s’empilaient ; leurs innombrables dos verts formaient sur la campagne comme une prairie animée et vivante, où brillaient, pour fleurs, leurs yeux jaunes. Les animaux, chevaux, ânes, chèvres, effrayés et révoltés, fuyaient à travers champs, mais retrouvaient partout cette immonde pullulation.
Pharaon, qui du seuil de son palais contemplait cette marée montante de grenouilles d’un air ennuyé et dégoûté, en écrasait le plus qu’il pouvait du bout de son sceptre, et repoussait les autres de son patin recourbé. Peine inutile ! de nouvelles venues, sorties on ne sait d’où, remplaçaient les mortes, plus grouillantes, plus coassantes, plus immondes, plus incommodes, plus effrontées, faisant saillir l’os de leur échine, fixant sur lui leurs gros yeux ronds, écarquillant leurs doigts palmés, ridant la peau blanche de leurs goîtres. Les sales bêtes semblaient douées d’intelligence, et leurs bancs étaient plus denses autour du roi que partout ailleurs.
L’inondation fourmillante montait, montait toujours ; sur les genoux des colosses, sur les corniches des pylônes, sur le dos des sphinx et des criosphinx, sur l’entablement des temples, sur les épaules des dieux, sur les pyramidions des obélisques, les hideuses bestioles, le dos gonflé, les pattes reployées, avaient pris position ; les ibis qui, d’abord réjouis de cette aubaine inattendue, les piquaient de leurs longs becs et les avalaient par centaines, commençant à s’alarmer de cet envahissement prodigieux, s’envolaient au plus haut du ciel, avec des claquements de mandibules.
Aharon et Mosché triomphaient ; Ennana, convoqué, paraissait réfléchir. Le doigt posé sur son front chauve, les yeux demi-fermés, on eût dit qu’il cherchait au fond de sa mémoire une formule magique oubliée.
Pharaon, inquiet, se tourna vers lui.
« Eh bien, Ennana ! À force de rêver, as-tu perdu la tête ? et ce prodige serait-il au-dessus de ta science ?
— Nullement, ô roi ; mais quand on mesure l’infini, qu’on suppute l’éternité, et qu’on épelle l’incompréhensible, il peut arriver qu’on n’ait pas présent à l’esprit le mot baroque qui domine les reptiles, les fait naître ou les anéantit. Regarde bien ! Toute cette vermine va disparaître. »
Le vieil hiéroglyphite agita sa baguette et dit tout bas quelques syllabes.
En un instant, les champs, les places, les chemins, les quais du fleuve, les rues de la ville, les cours des palais, les chambres des maisons furent nettoyés de leurs hôtes coassants et rendus à leur état primitif.
Le roi sourit, fier du pouvoir de ses magiciens.
« Ce n’est pas assez d’avoir rompu l’enchantemant d’Aharon, dit Ennana ; je vais le refaire. »
Ennana agita sa baguette en sens inverse et prononça tout bas la formule contraire.
Aussitôt les grenouilles reparurent en plus grand nombre que jamais, sautillant et coassant ; en un clin d’œil la terre en fut couverte ; mais Aharon étendit son bâton, et le magicien d’Égypte ne put dissiper l’invasion provoquée par ses enchantements. Il eut beau redire les mots mystérieux, l’incantation avait perdu sa puissance.
Le collège des hiéroglyphites se retira rêveur et confus, poursuivi par l’immonde fléau. Les sourcils de Pharaon se contractèrent de fureur ; mais il resta dans son endurcissement, et ne voulut pas obtempérer à la supplication de Mosché. Son orgueil essaya de lutter jusqu’au bout contre le Dieu inconnu d’Israël.
Cependant, ne pouvant se débarrasser de ces horribles bêtes, Pharaon promit à Mosché, s’il intercédait pour lui près de son Dieu, d’accorder aux Hébreux la liberté de sacrifier dans le désert.
Les grenouilles moururent ou rentrèrent sous les eaux ; mais le cœur de Pharaon s’appesantit, et, malgré les douces remontrances de Tahoser, il ne tint pas sa promesse.
Alors ce fut sur l’Égypte un déchaînement de fléaux et de plaies ; une lutte insensée s’établit entre les hiéroglyphites et les deux Hébreux dont ils répétaient les prodiges. Mosché changea toute la poussière d’Égypte en insectes, Ennana en fit autant. Mosché prit deux poignées de suie et les lança vers le ciel devant le Pharaon ; et aussitôt une peste rouge, des feux ardents s’attachèrent à la peau du peuple d’Égypte, respectant les Hébreux.
« Imite ce prodige, s’écria Pharaon hors de lui, et rouge comme s’il avait eu sur la face le reflet d’une fournaise, en s’adressant au chef des hiéroglyphites.
— À quoi bon ? répondit le vieillard d’un ton découragé ; le doigt de l’Inconnu est dans tout ceci. Nos vaines formules ne sauraient prévaloir contre cette force mystérieuse. Soumets-toi, et laisse-nous rentrer dans nos retraites pour étudier ce Dieu nouveau, cet Éternel plus puissant qu’Ammon-Ra, qu’Osiris, et que Typhon ; la science de l’Égypte est vaincue ; l’énigme que garde le sphinx n’a pas de mot, et la grande Pyramide ne recouvre que le néant de son énorme mystère. »
Comme Pharaon refusait toujours de laisser partir les Hébreux, tout le bétail des Égyptiens fut frappé de mort ; les Israélites n’en perdirent pas une seule tête.
Un vent du sud s’éleva et souffla toute la nuit, et lorsqu’au matin le jour parut, un immense nuage roux voilait le ciel d’un bout à l’autre ; à travers ce brouillard fauve, le soleil luisait rouge comme un bouclier dans la forge, et semblait dépouillé de rayons.
Ce nuage différait des autres nuages ; il était vivant, il bruissait et battait des ailes, et s’abattait sur la terre non en grosses gouttes de pluie, mais en bancs de sauterelles roses, jaunes et vertes, plus nombreuses que les grains de sable au désert libyque ; elles se succédaient par tourbillons, comme la paille que disperse l’orage ; l’air en était obscurci, épaissi ; elles comblaient les fossés, les ravines, les cours d’eau, éteignaient sous leurs masses les feux allumés pour les détruire ; elles se heurtaient aux obstacles et s’y amoncelaient, puis les débordaient. Ouvrait-on la bouche, on en respirait une ; elles se logeaient dans les plis des vêtements, dans les cheveux, dans les narines ; leurs épaisses colonnes faisaient rebrousser les chars, renversaient le passant isolé et le recouvraient bientôt ; leur formidable armée, sautelant et battant de l’aile, s’avançait sur l’Égypte, des Cataractes au Delta, occupant une largeur immense, fauchant l’herbe, réduisant les arbres à l’état de squelettes, dévorant les plantes jusqu’à la racine, et ne laissant derrière elle qu’une terre nue et battue comme une aire.
À la prière du Pharaon, Mosché fit cesser le fléau ; un vent d’ouest, d’une violence extrême, emporta toutes les sauterelles dans la mer des Algues ; mais ce cœur obstiné, plus dur que l’airain, le porphyre et le basalte, ne se rendit pas encore.
Une grêle, fléau inconnu à l’Égypte, tomba du ciel, parmi des éclairs aveuglants et des tonnerres à rendre sourd, par grêlons énormes, hachant tout, brisant tout, rasant le blé, comme l’eût fait une faucille ; puis, des ténèbres noires, opaques, effrayantes, où les lampes s’éteignaient comme dans les profondeurs des syringes privées d’air, étendirent leurs nuages lourds sur cette terre d’Égypte si blonde, si lumineuse, si dorée sous son ciel d’azur, dont la nuit est plus claire que le jour des autres climats. Le peuple, épouvanté, se croyant déjà enveloppé par l’ombre impénétrable du sépulcre, errait à tâtons ou s’asseyait le long des propylées, poussant des cris plaintifs et déchirant ses habits.
Une nuit, nuit d’épouvante et d’horreur, un spectre vola sur toute l’Égypte, entrant dans chaque maison dont la porte n’était pas marquée de rouge, et tous les premiers-nés mâles moururent, le fils de Pharaon comme le fils du plus misérable paraschiste ; et le roi, malgré tous ces signes terribles, ne voulait pas céder.
Il se tenait au fond de son palais, farouche, silencieux, regardant le corps de son fils étendu sur le lit funèbre à pieds de chacal, et ne sentant pas les larmes dont Tahoser lui baignait les mains.
Mosché se dressa sur le seuil de la chambre sans que personne l’eût introduit, car tous les serviteurs s’étaient enfuis de côté et d’autre, et il répéta sa demande avec une solennité imperturbable.
« Allez ! dit enfin Pharaon ; sacrifiez à votre Dieu comme il vous conviendra. »
Tahoser sauta au cou du roi et lui dit :
« Je t’aime maintenant ; tu es un homme, et non un dieu de granit. »
XVII
Pharaon ne répondit pas à Tahoser ; il regardait toujours d’un œil sombre le cadavre de son fils premier-né ; son orgueil indompté se révoltait même en se soumettant. Dans son cœur, il ne croyait pas encore à l’Éternel, et il expliquait les plaies dont l’Égypte avait été frappée par le pouvoir magique de Mosché et d’Aharon, plus grand que celui de ses hiéroglyphites. L’idée de céder exaspérait cette âme violente et farouche ; mais, quand même il eût voulu retenir les Israélites, son peuple effrayé ne l’eût pas permis ; les Égyptiens ayant peur de mourir, tous eussent chassé ces étrangers, cause de leurs maux. Ils s’écartaient d’eux avec une terreur superstitieuse, et, lorsque le grand Hébreu passait, suivi d’Aharon, les plus braves s’enfuyaient, redoutant quelque nouveau prodige, et ils se disaient : « La verge de son compagnon va-t-elle encore se changer en serpent et s’enlacer autour de nous ! »
Tahoser avait-elle donc oublié Poëri en jetant ses bras au cou de Pharaon ? Nullement ; mais elle sentait sourdre dans cette âme obstinée des projets de vengeance et d’extermination. Elle craignait des massacres où se fussent trouvés enveloppés le jeune Hébreu et la douce Ra’hel, une tuerie générale qui cette fois eût changé les eaux du Nil en véritable sang, et elle tâchait de détourner la colère du roi par ses caresses et ses douces paroles.
Le cortège funèbre vint prendre le corps du jeune prince pour l’emporter au quartier des Memnonia, où il devait subir les préparations de l’embaumement, qui durent soixante-dix jours. Pharaon le vit partir d’un air morne, et il dit, comme agité d’un pressentiment mélancolique :
« Voici que je n’ai plus de fils, ô Tahoser ; si je meurs, tu seras reine d’Égypte.
— Pourquoi parles-tu de mort ? dit la fille du prêtre ; les années succéderont aux années sans laisser trace de leur passage sur ton corps robuste, et autour de toi les générations tomberont comme les feuilles autour d’un arbre qui reste debout.
— Moi, l’invincible, n’ai-je pas été vaincu ? répondit Pharaon. À quoi sert que les bas-reliefs des temples et des palais me représentent armé du fouet et du sceptre, poussant mon char de guerre sur les cadavres, enlevant par leurs chevelures les nations soumises, si je suis obligé de céder aux sorcelleries de deux magiciens étrangers, si les dieux, auxquels j’ai élevé tant de temples immenses bâtis pour l’éternité, ne me défendent pas contre le Dieu inconnu de cette race obscure ? Le prestige de ma puissance est à jamais détruit. Mes hiéroglyphites réduits au silence m’abandonnent ; mon peuple murmure ; je ne suis plus qu’un vain simulacre ; j’ai voulu, et je n’ai pas pu. Tu avais bien raison de le dire tout à l’heure, Tahoser ; me voilà descendu au niveau des hommes. Mais puisque tu m’aimes maintenant, je tâcherai d’oublier, et je t’épouserai quand seront terminées les cérémonies funèbres. »
Craignant de voir le Pharaon revenir sur sa parole, les Hébreux se préparaient au départ, et bientôt leurs cohortes s’ébranlèrent, conduites par une colonne de fumée pendant le jour, de flamme pendant la nuit. Elles s’enfoncèrent dans les solitudes sablonneuses entre le Nil et la mer des Algues, évitant les peuplades qui eussent pu s’opposer à leur passage.
Les tribus l’une après l’autre défilèrent devant la statue de cuivre fabriquée par les magiciens, et qui a le pouvoir d’arrêter les esclaves en fuite. Mais cette fois le charme, infaillible depuis des siècles, n’opéra pas ; l’Éternel l’avait rompu.
L’immense multitude s’avançait lentement, couvrant l’espace avec ses troupeaux, ses bêtes de somme chargées des richesses empruntées aux Égyptiens, traînant l’énorme bagage d’un peuple qui se déplace tout d’un coup : l’œil humain ne pouvait atteindre ni la tête ni la queue de la colonne se perdant aux deux horizons sous un brouillard de poussière.
Si quelqu’un se fût assis sur le bord de la route pour attendre la fin du défilé, il aurait vu le soleil se lever et se coucher plus d’une fois : il en passait, il en passait toujours.
Le sacrifice à l’Éternel n’était qu’un vain prétexte ; Israël quittait à jamais la terre d’Égypte, et la momie d’Yousouf, dans son cercueil peint et doré, s’en allait sur les épaules des porteurs qui se relayaient.
Aussi Pharaon entra dans une grande fureur, et il résolut de poursuivre les Hébreux qui s’enfuyaient. Il fit atteler six cents chars de guerre, convoqua ses commandants, serra autour de son corps sa large ceinture en peau de crocodile, remplit les deux carquois et son char de flèches et de javelines, arma son poignet du bracelet d’airain qui amortit le vibrement de la corde, et se mit en route, entraînant à sa suite tout un peuple de soldats.
Furieux et terrible, il pressait ses chevaux à outrance, et derrière lui les six cents chars retentissaient avec des bruits d’airain, comme des tonnerres terrestres. Les fantassins hâtaient le pas, et ne pouvaient suivre cette course impétueuse.
Souvent Pharaon était obligé de s’arrêter pour attendre le reste de son armée. Pendant ces stations, il frappait du poing le rebord du char, piétinait d’impatience et grinçait des dents. Il se penchait vers l’horizon, cherchant à deviner derrière le sable soulevé par le vent les tribus fuyardes des Hébreux, et pensant avec rage que chaque heure augmentait l’intervalle qui les séparait. Si ses oëris ne l’eussent retenu, il eût poussé toujours droit devant lui, au risque de se trouver seul contre tout un peuple.