Le Roman de la momie (page 10)
— Et si j’en aimais un autre ? » continua Tahoser enhardie.
À cette supposition, les sourcils de Pharaon se contractèrent ; il mordit violemment sa lèvre inférieure, où ses dents laissèrent des marques blanches, et il serra jusqu’à lui faire mal les doigts de la jeune fille qu’il tenait toujours ; puis il se calma et dit d’une voix lente et profonde :
« Quand tu auras vécu dans ce palais, au milieu de ces splendeurs, entourée de l’atmosphère de mon amour, tu oublieras tout, comme oublie celui qui mange le népenthès. Ta vie passée te semblera un rêve ; tes sentiments antérieurs s’évaporeront comme l’encens sur le charbon de l’amschir ; la femme aimée d’un roi ne se souvient plus des hommes. Va, viens, accoutume-toi aux magnificences pharaoniques, puise à même mes trésors, fais couler l’or à flots, amoncelle les pierreries, commande, fais, défais, abaisse, élève, sois ma maîtresse, ma femme et ma reine. Je te donne l’Égypte avec ses prêtres, ses armées, ses laboureurs, son peuple innombrable, ses palais, ses temples, ses villes ; fripe-la comme un morceau de gaze ; je t’aurai d’autres royaumes, plus grands, plus beaux, plus riches. Si le monde ne te suffit pas, je conquerrai des planètes, je détrônerai des dieux. Tu es celle que j’aime. Tahoser, la fille de Pétamounoph, n’existe plus. »
XIV
Quand Ra’hel s’éveilla, elle fut surprise de ne pas trouver Tahoser à côté d’elle, et promena ses regards autour de la chambre, croyant que l’Égyptienne s’était déjà levée. Accroupie dans un coin, Thamar, les bras croisés sur les genoux, la tête posée sur ses bras, oreiller osseux, dormait ou plutôt faisait semblant de dormir : car, à travers les mèches grises de sa chevelure en désordre qui ruisselaient jusqu’à terre, on eût pu entrevoir ses prunelles fauves comme celles d’un hibou, phosphorescentes de joie maligne et de méchanceté satisfaite.
« Thamar, s’écria Ra’hel, qu’est devenue Tahoser ? »
La vieille, comme si elle se fût éveillée en sursaut à la voix de sa maîtresse, déplia lentement ses membres d’araignée, se dressa sur ses pieds, frotta à plusieurs reprises ses paupières bistrées avec le dos de sa main jaune plus sèche que celle d’une momie, et dit d’un air d’étonnement très bien joué :
« Est-ce qu’elle n’est plus là ?
— Non, répondit Ra’hel, et, si je ne voyais encore sa place creusée sur le lit à côté de la mienne, et pendue à cette cheville la robe qu’elle a quittée, je croirais que les bizarres événements de cette nuit n’étaient que les illusions d’un rêve. »
Quoiqu’elle sût parfaitement à quoi s’en tenir sur la disparition de Tahoser, Thamar souleva un bout de draperie tendu à l’angle de la chambre, comme si l’Égyptienne eût pu se cacher derrière ; elle ouvrit la porte de la cabane, et, debout sur le seuil, explora minutieusement du regard les environs, puis, se retournant vers l’intérieur, elle fit à sa maîtresse un signe négatif.
« C’est étrange, dit Ra’hel pensive.
— Maîtresse, dit la vieille en se rapprochant de la belle Israélite avec des façons doucereuses et câlines, tu sais que cette étrangère m’avait déplu.
— Tout le monde te déplaît, Thamar, répondit Ra’hel en souriant.
— Excepté toi, maîtresse, dit la vieille en portant à ses lèvres la main de la jeune femme.
— Oh ! je le sais, tu m’es dévouée.
— Je n’ai jamais eu d’enfants, et parfois je me figure que je suis ta mère.
— Bonne Thamar ! dit Ra’hel attendrie.
— Avais-je tort, continua Thamar, de trouver son apparition étrange ? sa disparition l’explique. Elle se disait Tahoser, fille de Pétamounoph ; ce n’était qu’un démon ayant pris cette forme pour séduire et tenter un enfant d’Israël. As-tu vu comme elle s’est troublée lorsque Poëri a parlé contre les idoles de pierre, de bois et de métal ; et comme elle a eu de la peine à prononcer ces paroles : « Je tâcherai de croire à ton Dieu. » On eût dit que le mot lui brûlait les lèvres comme un charbon.
— Ses larmes qui tombaient sur mon cœur étaient bien de vraies larmes, des larmes de femme, dit Ra’hel.
— Les crocodiles pleurent quand ils veulent, et les hyènes rient pour attirer leur proie, continua la vieille : les mauvais esprits qui rôdent la nuit parmi les pierres et les ruines savent bien des ruses et jouent tous les rôles.
— Ainsi, selon toi, cette pauvre Tahoser n’était qu’un fantôme animé par l’enfer ?
— Assurément, répondit Thamar ; est-il vraisemblable que la fille du grand prêtre Pétamounoph se soit éprise de Poëri, et l’ait préféré à Pharaon, qu’on prétend amoureux d’elle ? »
Ra’hel, qui ne mettait personne au monde au-dessus de Poëri, ne trouvait pas la chose si invraisemblable.
« Si elle l’aimait autant qu’elle le disait, pourquoi s’est elle sauvée lorsque, avec ton consentement, il l’admettait comme seconde épouse ? C’est la condition de renoncer aux faux dieux et d’adorer Jéhovah qui a mis en fuite ce diable déguisé.
— En tout cas, dit Ra’hel, ce démon avait la voix bien douce et les yeux bien tendres. »
Au fond Ra’hel n’était peut-être pas très mécontente de la disparition de Tahoser. Elle gardait tout entier le cœur dont elle avait bien voulu céder la moitié, et la gloire du sacrifice lui restait.
Sous prétexte d’aller aux provisions, Thamar sortit et se dirigea vers le palais du roi, dont sa cupidité n’avait pas oublié la promesse ; elle s’était munie d’un grand sac de toile grise pour le remplir d’or.
Quand elle se présenta à la porte du palais, les soldats ne la battirent plus comme la première fois ; elle avait déjà du crédit, et l’oëris de garde la fit entrer tout de suite. Timopht la conduisit au Pharaon.
Lorsqu’il aperçut l’immonde vieille qui rampait vers son trône comme un insecte à moitié écrasé, le roi se souvint de sa promesse et donna ordre qu’on ouvrît une des chambres de granit à la Juive, et qu’on l’y laissât prendre autant d’or qu’elle en pourrait porter.
Timopht, en qui Pharaon avait confiance et qui connaissait le secret de la serrure, ouvrit la porte de pierre.
L’immense tas d’or étincela sous un rayon de soleil ; mais l’éclair du métal ne fut pas plus brillant que le regard de la vieille ; ses prunelles jaunirent et scintillèrent étrangement. Après quelques minutes de contemplation éblouie, elle releva les manches de sa tunique rapiécée, mit à nu ses bras secs dont les muscles saillaient comme des cordes, et que plissaient à la saignée d’innombrables rides ; puis elle ouvrit et referma ses doigts recourbés, pareils à des serres de griffon, et se lança sur l’amas de sicles d’or avec une avidité farouche et bestiale.
Elle se plongeait dans les lingots jusqu’aux épaules, les brassait, les agitait, les roulait, les faisait sauter ; ses lèvres tremblaient, ses narines se dilataient, et sur son échine convulsive couraient des frissons nerveux. Enivrée, folle, secouée de trépidations et de rires spasmodiques, elle jetait des poignées d’or dans son sac en disant : « Encore ! encore ! encore ! » tant qu’il fut bientôt plein jusqu’à l’ouverture. Timopht, que le spectacle amusait, la laissait faire, n’imaginant pas que ce spectre décharné pût remuer ce poids énorme ; mais Thamar lia d’une corde le sommet de son sac et, à la grande surprise de l’Égyptien, le chargea sur son dos. L’avarice prêtait à cette carcasse délabrée des forces inconnues : tous les muscles, tous les nerfs, toutes les fibres des bras, du cou, des épaules, tendus à rompre, soutenaient une masse de métal qui eût fait plier le plus robuste porteur de la race Nahasi ; le front penché comme celui d’un bœuf quand le soc de la charrue a rencontré une pierre, Thamar, dont les jambes titubaient, sortit du palais, se heurtant aux murs, marchant presque à quatre pattes, car souvent elle envoyait ses mains à terre pour ne pas être écrasée sous le poids ; mais enfin elle sortit, et la charge d’or lui appartenait légitimement.
Haletante, épuisée, couverte de sueur, le dos meurtri, les doigts coupés, elle s’assit à la porte du palais sur son bienheureux sac, et jamais siège ne lui parut plus moelleux.
Au bout de quelque temps elle aperçut deux Israélites qui passaient avec une civière, revenant de porter quelque fardeau ; elle les appela, et, en leur promettant une bonne récompense, elle les détermina à se charger du sac et à la suivre.
Les deux Israélites, que Thamar précédait, s’engagèrent dans les rues de Thèbes, arrivèrent aux terrains vagues, mamelonnés de cahutes en boue, et déposèrent le sac dans l’une d’elles. Thamar leur donna, quoique en rechignant, la récompense promise.
Cependant Tahoser avait été installée dans un appartement splendide, un appartement royal, aussi beau que celui de Pharaon. D’élégantes colonnes à chapiteaux de lotus soutenaient le plafond étoilé, qu’encadrait une corniche à palmettes bleues peintes sur un vernis d’or ; des panneaux lilas tendre, avec des filets verts terminés par des boutons de fleurs, dessinaient leurs symétries sur les murailles. Une fine natte recouvrait les dalles ; des canapés incrustés de plaquettes de métal alternant avec des émaux, et garnis d’étoffes à fond noir semé de cercles rouges, des fauteuils à pieds de lion, dont le coussin débordait sur le dossier, des escabeaux formés de cols de cygne enlacés, des piles de carreaux en cuir pourpre et gonflés de barbe de chardon, des sièges où l’on pouvait s’asseoir deux, des tables de bois précieux que soutenaient des statues de captifs asiatiques composaient l’ameublement.
Sur des socles richement sculptés posaient de grands vases et de larges cratères d’or, d’un prix inestimable, dont le travail l’emportait sur la matière. L’un d’eux, effilé à la base, était soutenu par deux têtes de chevaux s’encapuchonnant sous leur harnais à frange. Deux tiges de lotus retombant avec grâce par-dessus deux rosaces formaient les anses : des ibex hérissaient le couvercle de leurs oreilles et de leurs cornes, et sur la panse couraient, parmi des hampes de papyrus, des gazelles poursuivies.
Un autre, non moins curieux, avait pour couvercle une tête monstrueuse de Typhon, coiffée de palmes et grimaçant entre deux vipères ; ses flancs étaient ornés de feuilles et de zones denticulées.
L’un des cratères, qu’élevaient en l’air deux personnages mitrés, vêtus de robes à larges bordures, qui d’une main soutenaient l’anse, et, de l’autre, le pied, étonnait par sa dimension énorme, par la valeur et le fini de ses ornements.
L’autre, plus simple et plus pur de forme peut-être, s’évasait gracieusement, et des chacals, posant leurs pattes sur son bord comme pour y boire, lui dessinaient des anses avec leur corps svelte et souple.
Des miroirs de métal entouré de figures difformes, comme pour donner à la beauté qui s’y regardait le plaisir du contraste, des coffres en bois de cèdre ou de sycomore ornementés et peints, des coffrets en terre émaillée, des buires d’albâtre, d’onyx et de verre, des boîtes d’aromates témoignaient de la magnificence de Pharaon à l’endroit de Tahoser.
Avec les choses précieuses que contenait cette chambre, on eût pu payer la rançon d’un royaume.
Assise sur un siège d’ivoire, Tahoser regardait les étoffes et les bijoux que lui montraient de jeunes filles nues éparpillant les richesses contenues dans les coffres.
Tahoser sortait du bain, et les huiles aromatiques dont on l’avait frottée assouplissaient encore la pulpe moelleuse et fine de sa peau. Sa chair prenait des transparences d’agate et la lumière semblait la traverser ; elle était d’une beauté surhumaine, et, quand elle fixa sur le métal bruni du miroir ses yeux avivés d’antimoine, elle ne put s’empêcher de sourire à son image.
Une large robe de gaze enveloppait son beau corps sans le cacher, et pour tout ornement elle portait un collier composé de cœurs en lapis-lazuli, surmontés de croix et suspendus à un fil de perles d’or.
Pharaon parut sur le seuil de la salle ; une vipère d’or ceignait son épaisse chevelure, et une calasiris, dont les plis ramenés par-devant formaient la pointe, lui entourait le corps de la ceinture aux genoux. Un seul gorgerin cerclait son cou aux muscles invaincus.
En apercevant le roi, Tahoser voulut se lever de son siège et se prosterner ; mais Pharaon vint à elle, la releva et la fit asseoir.
« Ne t’humilie pas ainsi, Tahoser, lui dit-il d’une voix douce ; je veux que tu sois mon égale ; il m’ennuie d’être seul dans l’univers ; quoique je sois tout-puissant et que je t’aie en ma possession, j’attendrai que tu m’aimes comme si je n’étais qu’un homme. Écarte toute crainte ; sois une femme avec ses volontés, ses sympathies, ses antipathies, ses caprices ; je n’en ai jamais vu ; mais si ton cœur parle enfin pour moi, pour que je le sache, tends-moi, quand j’entrerai dans ta chambre, la fleur de lotus de ta coiffure. »
Quoi qu’il fit pour l’empêcher, Tahoser se précipita aux genoux du Pharaon et laissa tomber une larme sur ses pieds nus.
« Pourquoi mon âme est-elle à Poëri ? » se disait-elle en reprenant sa place sur son siège d’ivoire.
Timopht, mettant une main à terre et l’autre sur sa tête, pénétra dans la chambre :
« Roi, dit-il, un personnage mystérieux demande à te parler. Sa barbe immense descend jusqu’à son ventre ; des cornes luisantes bossellent son front dénudé, et ses yeux brillent comme des flammes. Une puissance inconnue le précède, car tous les gardes s’écartent et toutes les portes s’ouvrent devant lui. Ce qu’il dit, il faut le faire, et je suis venu à toi au milieu de tes plaisirs, dût la mort punir mon audace.
— Comment s’appelle-t-il ? » dit le roi.
Timopht répondit : « Mosché. »
XV
Le roi passa dans une autre salle pour recevoir Mosché, et s’assit sur un trône dont les bras étaient formés par des lions ; il entoura son cou d’un large pectoral, saisit son sceptre et prit une pose de superbe indifférence.
Mosché parut : un autre Hébreu, nommé Aharon, l’accompagnait. Quelque auguste que fût le Pharaon sur son trône d’or, entouré de ses oëris et de ses flabellifères, dans cette haute salle aux colonnes énormes, sur ce fond de peinture représentant les hauts faits de ses aïeux ou les siens, Mosché n’était pas moins imposant : la majesté de l’âge équivalait chez lui à la majesté royale ; quoiqu’il eût quatre-vingts ans, il semblait d’une vigueur toute virile, et rien en lui ne trahissait les décadences de la sénilité. Les rides de son front et de ses joues, pareilles à des traces de ciseau sur du granit, le rendaient vénérable, sans accuser la date des années ; son cou brun et plissé se rattachait à ses fortes épaules par des muscles décharnés, mais puissants encore, et un lacis de veines drues se tordait sur ses mains que n’agitait pas le tremblement habituel aux vieillards. Une âme plus énergique que l’âme humaine vivifiait son corps, et sur sa face brillait, même dans l’ombre, une lueur singulière. On eût dit le reflet d’un soleil invisible.
Sans se prosterner, comme c’était l’habitude lorsqu’on approchait du roi, Mosché s’avança vers le trône de Pharaon et lui dit :
« Ainsi a parlé l’Éternel, le Dieu d’Israël : « Laisse aller mon peuple, pour qu’il me célèbre une solennité au désert. »
Pharaon répondit : « Qui est l’Éternel dont je dois écouter la voix pour laisser partir Israël ? Je ne connais pas l’Éternel, et je ne laisserai pas partir Israël. »
Sans se laisser intimider par les paroles du roi, le grand vieillard répéta avec netteté, car l’ancien bégaiement dont il était affligé avait disparu :
« Le Dieu des Hébreux s’est manifesté à nous. Nous voulons donc aller à une distance de trois jours dans le désert et y sacrifier à l’Éternel, notre Dieu, de peur qu’il ne nous frappe de la peste ou du glaive. »
Aharon confirma par un signe de tête la demande de Mosché.
« Pourquoi détournez-vous le peuple de ses occupations ? répondit le Pharaon. Allez à vos travaux. Heureusement pour vous que je suis aujourd’hui d’humeur clémente, car j’aurais pu vous faire battre de verges, couper le nez et les oreilles, jeter tout vifs aux crocodiles. Sachez, je veux bien vous le dire, qu’il n’y a d’autre dieu qu’Ammon-Ra, l’être suprême et primordial, à la fois mâle et femelle, son propre père et sa propre mère, dont il est aussi le mari ; de lui découlent tous les autres dieux qui relient le ciel à la terre, et ne sont que des formes de ces deux principes constituants ; les sages le connaissent, et les prêtres qui ont longtemps étudié les mystères dans les collèges et au fond des temples consacrés à ses représentations diverses. N’alléguez donc pas un autre dieu de votre invention pour émouvoir les Hébreux à la révolte et les empêcher d’accomplir la tâche imposée. Votre prétexte de sacrifice est transparent : vous voulez fuir ; retirez-vous de devant ma face et continuez à mouler l’argile pour mes édifices royaux et sacerdotaux, pour mes pyramides, mes palais et mes murailles. Allez ; j’ai dit. »
Mosché, voyant qu’il ne pouvait émouvoir le cœur du Pharaon, et que, s’il insistait, il exciterait sa colère, se retira en silence, suivi d’Aharon consterné.
« J’ai obéi aux ordres de l’Éternel, dit Mosché à son compagnon lorsqu’il eut franchi le pylône : mais Pharaon est resté insensible comme si j’eusse parlé à ces hommes de granit assis sur des trônes à la porte des palais, ou à ces idoles à tête de chien, de singe ou d’épervier, qu’encensent les prêtres au fond des sanctuaires. Qu’allons-nous répondre au peuple quand il nous interrogera sur le succès de notre mission ? »
Pharaon craignant que les Hébreux n’eussent l’idée de secouer le joug d’après les suggestions de Mosché, les fit travailler plus rudement encore et leur refusa la paille pour mêler à leurs briques. Aussi les enfants d’Israël se répandirent-ils par toute l’Égypte, arrachant le chaume et maudissant les exacteurs, car ils se trouvaient très-malheureux et ils disaient que les conseils de Mosché avaient redoublé leur misère.
Un jour Mosché et Aharon reparurent au palais et sommèrent encore une fois le roi de laisser partir les Hébreux, pour aller sacrifier à l’Éternel, dans le désert.
« Qui me prouve, répondit Pharaon, que vraiment l’Éternel vous envoie vers moi pour me dire ces choses et que vous n’êtes pas, comme je l’imagine, de vils imposteurs ? »
Aharon jeta son bâton devant le roi, et le bois commença à se tordre, à onduler, à se couvrir d’écailles, à remuer la tête et la queue, à se dresser et à pousser des sifflements horribles. Le bâton s’était changé en serpent. Il faisait bruire ses anneaux sur les dalles, gonflait sa gorge, dardait sa langue fourchue, et, roulant ses yeux rouges, semblait choisir la victime qu’il devait piquer.
Les oëris et les serviteurs rangés autour du trône restaient immobiles et muets d’effroi à la vue de ce prodige. Les plus braves avaient tiré à demi leur épée.
Mais Pharaon ne s’en émut aucunement ; un sourire dédaigneux voltigea sur ses lèvres, et il dit :
« Voilà ce que vous savez faire. Le miracle est mince et le prestige grossier. Qu’on fasse venir mes sages, mes magiciens et mes hiéroglyphites. »
Ils arrivèrent ; c’étaient des personnages d’un aspect formidable et mystérieux, la tête rasée, chaussés de souliers de byblos, vêtus de longues robes de lin, tenant en main des bâtons gravés d’hiéroglyphes : ils étaient jaunes et desséchés comme des momies, à force de veilles, d’études et d’austérités ; les fatigues des initiations successives se lisaient sur leurs visages, où les yeux seuls semblaient vivants.
Ils se rangèrent en ligne devant le trône de Pharaon, sans faire même attention au serpent qui frétillait, rampait et sifflait.
« Pouvez-vous, dit le roi, changer vos cannes en reptiles comme vient de le faire Aharon ?
— Ô roi ! est-ce pour ce jeu d’enfant, dit le plus ancien de la bande, que tu nous as fait venir du fond des chambres secrètes, où, sous des plafonds constellés, à la lueur des lampes, nous rêvons, penchés sur des papyrus indéchiffrables, agenouillés devant les stèles hiéroglyphiques aux sens mystérieux et profonds, crochetant les secrets de la nature, calculant la force des nombres, portant notre main tremblante au bord du voile de la grande Isis ? Laisse-nous retourner, car la vie est courte, et à peine le sage a-t-il le temps de jeter à l’autre le mot qu’il a saisi ; laisse-nous retourner à nos travaux ; le premier jongleur, le psylle qui joue son air de flûte sur les places suffit à te contenter.
— Ennana, fais ce que je désire, » dit le Pharaon au chef des hiéroglyphites et des magiciens.
Le vieil Ennana se retourna vers le collège des sages qui se tenaient debout, immobiles, et l’esprit déjà replongé dans l’abîme des méditations.
« Jetez vos cannes à terre en prononçant tout bas le mot magique. »
Les bâtons avec un bruit sec tombèrent ensemble sur les dalles, et les sages reprirent leur pose perpendiculaire, semblables aux statues adossées aux piliers des temples ; ils ne daignaient même pas regarder à leurs pieds si le prodige s’accomplissait, tellement ils étaient sûrs de la puissance de leur formule.
Et alors ce fut un étrange et horrible spectacle : les cannes se tordirent comme des branches de bois vert sur le feu ; leurs extrémités s’aplatirent en têtes, s’effilèrent en queues ; les unes restèrent lisses, les autres s’écaillèrent selon l’espèce du serpent. Cela grouillait, cela rampait, cela sifflait, cela s’élançait et se nouait hideusement. Il y avait des vipères portant la marque d’un fer de lance sur leur front écrasé, des cérastes aux protubérances menaçantes, des hydres verdâtres et visqueuses, des aspics aux crochets mobiles, des trigonocéphales jaunes, des orvets ou serpents de verre, des crotales au museau court, à la robe noirâtre, faisant sonner les osselets de leur queue ; des amphisbènes marchant en avant et en arrière ; des boas ouvrant leur large gueule capable d’engloutir le bœuf Apis ; des serpents aux yeux entourés de disques comme ceux des hiboux : le pavé de la salle en était couvert.
Tahoser, qui partageait le trône du Pharaon, levait ses beaux pieds nus et les ramenait sous elle, toute pâle d’épouvante.
« Eh bien, dit Pharaon à Mosché, tu vois que la science de mes hiéroglyphites égale ou surpasse la tienne : leurs bâtons ont produit des serpents comme celui d’Aharon. Invente un autre prodige, si tu veux me convaincre. »
Mosché étendit la main, et le serpent d’Aharon se précipita vers les vingt-quatre reptiles. La lutte ne fut pas longue ; il eut bientôt englouti les affreuses bêtes, créations réelles ou apparentes des sages d’Égypte ; puis il reprit sa forme de bâton.
Ce résultat parut étonner Ennana. Il pencha la tête, réfléchit et dit comme un homme qui se ravise :
« Je trouverai le mot et le signe. J’ai mal interprété le quatrième hiéroglyphe de la cinquième ligne perpendiculaire où se trouve la conjuration des serpents… Ô roi ! as-tu encore besoin de nous ? dit tout haut le chef des hiéroglyphites. Il me tarde de reprendre la lecture d’Hermès Trismégiste, qui contient bien d’autres secrets que ces tours de passe-passe.
Pharaon fit signe au vieillard qu’il pouvait se retirer, et le cortège silencieux rentra dans les profondeurs du palais.