Le Roman de la momie (page 3)
Après la musique arrivaient les captifs barbares, à tournures étranges, à masque bestial, à peau noire, à chevelure crépue, ressemblant autant au singe qu’à l’homme, et vêtus du costume de leur pays : une jupe au-dessus des hanches et retenue par une bretelle unique, brodée d’ornements de couleurs diverses.
Une cruauté ingénieuse et fantasque avait présidé à l’enchaînement de ces prisonniers. Les uns étaient liés derrière le dos par les coudes ; les autres, par les mains élevées au-dessus de la tête, dans la position la plus gênante ; ceux-ci avaient les poignets pris dans des cangues de bois ; ceux-là, le col étranglé dans un carcan ou dans une corde qui enchaînait toute une file, faisant un nœud à chaque victime. Il semblait qu’on eût pris plaisir à contrarier autant que possible les attitudes humaines, en garrottant ces malheureux qui s’avançaient devant leur vainqueur d’un pas gauche et contraint, roulant de gros yeux et se livrant à des contorsions arrachées par la douleur.
Des gardiens marchant à côté d’eux réglaient leur allure à coups de bâton.
Des femmes basanées, aux longues tresses pendantes, portant leurs enfants dans un lambeau d’étoffe noué à leur front, venaient derrière, honteuses, courbées, laissant voir leur nudité grêle et difforme, vil troupeau dévoué aux usages les plus infimes.
D’autres, jeunes et belles, la peau d’une nuance moins foncée, les bras ornés de larges cercles d’ivoire, les oreilles allongées par de grands disques de métal, s’enveloppaient de longues tuniques à manches larges, entourées au col d’un ourlet de broderies et tombant à plis fins et pressés jusque sur leurs chevilles, où bruissaient des anneaux ; pauvres filles arrachées à leur patrie, à leurs parents, à leurs amours peut-être ; elles souriaient cependant à travers leurs larmes, car le pouvoir de la beauté est sans bornes, l’étrangeté fait naître le caprice, et peut-être la faveur royale attendait-elle une de ces captives barbares dans les profondeurs secrètes du gynécée.
Des soldats les accompagnaient et les préservaient du contact de la foule.
Les porte-étendards venaient ensuite, élevant les hampes dorées de leurs enseignes représentant des bans mystiques, des éperviers sacrés, des têtes d’Hâthor surmontées de plumes d’autruche, des ibex ailés, des cartouches historiés au nom du roi, des crocodiles et autres symboles religieux ou guerriers. À ces étendards étaient nouées de longues cravates blanches, ocellées de points noirs que le mouvement de la marche faisait gracieusement voltiger.
À l’aspect des étendards annonçant la venue du Pharaon, les députations de prêtres et de notables tendirent vers lui leurs mains suppliantes, ou les laissèrent pendre sur leurs genoux, les paumes tournées en l’air. Quelques-uns même se prosternèrent les coudes serrés au long du corps, le front dans la poudre, avec des attitudes de soumission absolue et d’adoration profonde ; les spectateurs agitaient en tous sens leurs grandes palmes.
Un héraut ou lecteur, tenant à la main un rouleau couvert de signes hiéroglyphiques, s’avança tout seul entre les porte étendards et les thuriféraires qui précédaient la litière du roi.
Il proclamait d’une voix forte, retentissante comme une trompette d’airain, les victoires du Pharaon : il disait les fortunes des divers combats, le nombre des captifs et des chars de guerre enlevés à l’ennemi, le montant du butin, les mesures de poudre d’or, les dents d’éléphant, les plumes d’autruche, les masses de gomme odorante, les girafes, les lions, les panthères et autres animaux rares ; il citait le nom des chefs barbares tués par les javelines ou les flèches de Sa Majesté, l’Aroëris tout-puissant, le favori des dieux.
À chaque énonciation, le peuple poussait une clameur immense, et, du haut des talus, jetait sur la route du vainqueur de longues branches vertes de palmier qu’il balançait.
Enfin le Pharaon parut !
Des prêtres, se retournant à intervalles égaux, allongeaient vers lui leurs amschirs après avoir jeté de l’encens sur les charbons allumés dans la petite coupe de bronze, soutenue par une main emmanchée d’une espèce de sceptre terminé à l’autre bout par une tête d’animal sacré, et marchaient respectueusement à reculons pendant que la fumée odorante et bleue montait aux narines du triomphateur, en apparence indifférent à ces honneurs comme une divinité de bronze ou de basalte.
Douze oëris ou chefs militaires, la tête couverte d’un léger casque surmonté d’une plume d’autruche, le torse nu, les reins enveloppés d’un pagne à plis roides, portant devant eux leur targe suspendue à leur ceinture, soutenaient une sorte de pavois sur lequel posait le trône du Pharaon. C’était un siège à pieds et à bras de lion, au dossier élevé, garni d’un coussin débordant, orné sur sa face latérale d’un lacis de fleurs roses et bleues ; les pieds, les bras, les nervures du trône étaient dorés, et de vives couleurs remplissaient les places laissées vides par la dorure.
De chaque côté du brancard, quatre flabellifères agitaient au bout de hampes dorées d’énormes éventails de plumes d’une forme semi-circulaire ; deux prêtres soulevaient une grande corne d’abondance richement ornementée, d’où retombaient en gerbes de gigantesques fleurs de lotus.
Le Pharaon était coiffé d’un casque allongé en mitre, découpant par une échancrure la conque de l’oreille et se rabattant vers la nuque pour la protéger. Sur le fond bleu du casque scintillait un semis de points semblables à des prunelles d’oiseau et formés de trois cercles noirs, blancs et rouges ; un liséré écarlate et jaune en garnissait le bord, et la vipère symbolique, tordant ses anneaux d’or sur la partie antérieure, se redressait et se rengorgeait au-dessus du front royal ; deux longues barbes cannelées et de couleur pourpre flottaient sur les épaules et complétaient cette coiffure d’une majestueuse élégance.
Un large gorgerin à sept rangs d’émaux, de pierres précieuses et de perles d’or s’arrondissait sur la poitrine du Pharaon et jetait de vives lueurs au soleil. Pour vêtement supérieur il portait une espèce de brassière quadrillée de rose et de noir, dont les bouts allongés en bandelettes tournaient plusieurs fois autour du buste et le serraient étroitement ; les manches, coupées à la hauteur du biceps et bordées de lignes transversales d’or, de rouge et de bleu, laissaient voir des bras ronds et forts, dont le gauche était garni d’un large poignet de métal destiné à amortir le frôlement de la corde lorsque le Pharaon décochait une flèche de son arc triangulaire, et dont le droit, orné d’un bracelet composé d’un serpent enroulé plusieurs fois sur lui-même, tenait un long sceptre d’or terminé par un bouton de lotus. Le reste du corps était enveloppé d’une draperie du plus fin lin à plis multipliés, arrêtée aux hanches par une ceinture imbriquée de plaquettes en émail et en or. Entre la brassière et la ceinture, le torse apparaissait luisant et poli comme le granit rose travaillé par un ouvrier habile. Des sandales à pointes recourbées, pareilles à des patins, chaussaient ses pieds étroits et longs, rapprochés l’un de l’autre comme les pieds des dieux sur les murailles des temples.
Sa figure lisse, imberbe, aux grands traits purs, qu’il ne semblait au pouvoir d’aucune émotion humaine de déranger et que le sang de la vie vulgaire ne colorait pas, avec sa pâleur morte, ses lèvres scellées, ses yeux énormes, agrandis de lignes noires, dont les paupières ne s’abaissaient non plus que celles de l’épervier sacré, inspirait par son immobilité même une respectueuse épouvante. On eût dit que ces yeux fixes ne regardaient que l’éternité et l’infini ; les objets environnants ne paraissaient pas s’y refléter. Les satiétés de la jouissance, le blasement des volontés satisfaites aussitôt qu’exprimées, l’isolement du demi-dieu qui n’a pas de semblables parmi les mortels, le dégoût des adorations et comme l’ennui du triomphe avaient figé à jamais cette physionomie, implacablement douce et d’une sérénité granitique. Osiris jugeant les âmes n’eût pas eu l’air plus majestueux et plus calme.
Un grand lion privé, couché à côté de lui sur le brancard, allongeait ses énormes pattes comme un sphinx sur son piédestal, et clignait ses prunelles jaunes.
Une corde, attachée à la litière, reliait au Pharaon les chars de guerre des chefs vaincus ; il les traînait derrière lui, comme des animaux à la laisse. Ces chefs, à l’attitude morne et farouche, dont les coudes rapprochés par une ligature formaient un angle disgracieux, vacillaient gauchement à la trépidation des chars, que menaient des cochers égyptiens.
Ensuite venaient les chars de guerre des jeunes princes de la famille royale ; des chevaux de race pure, aux formes élégantes et nobles, aux jambes fines, aux jarrets nerveux, à la crinière taillée en brosse, les traînaient, attelés deux à deux, en secouant leurs têtes empanachées de plumes rouges, ornées de têtières et de frontaux à bossettes de métal. Un timon courbe appuyait sur leurs garrots garnis de panneaux écarlates deux sellettes surmontées de boules en airain poli, et que réunissait un joug léger, infléchi comme un arc dont les cornes rebrousseraient ; une sous-ventrière et une courroie pectorale richement piquée et brodée, de riches housses rayées de bleu ou de rouge et frangées de houppes complétaient ce harnachement solide, gracieux et léger.
La caisse du char, peinte de rouge et de vert, garnie de plaques et de demi-sphères de bronze, semblable à l’umbo des boucliers, était flanquée de deux grands carquois posés diagonalement en sens contraire, dont l’un renfermait des javelines et l’autre des flèches. Sur chaque face, un lion sculpté et doré, les pattes en arrêt, le mufle plissé par un effroyable rictus, semblait rugir et vouloir s’élancer sur les ennemis.
Les jeunes princes avaient pour coiffure une bandelette qui serrait leurs cheveux et où s’entortillait, en gonflant sa gorge, la vipère royale ; pour vêtement une tunique ornée au col et aux manches de broderies éclatantes et cerclée à la taille d’un ceinturon de cuir fermé par une plaque de métal gravée d’hiéroglyphes ; à ce ceinturon était passé un long poignard à lame d’airain triangulaire, dont la poignée cannelée transversalement se terminait en tête d’épervier.
Sur le char, à côté de chaque prince, se tenaient le cocher chargé de conduire le char pendant la bataille, et l’écuyer occupé à parer avec le bouclier les coups dirigés vers le combattant, pendant que lui-même décochait les flèches ou dardait les javelines puisées aux carquois latéraux.
À la suite des princes arrivaient les chars, cavalerie des Égyptiens, au nombre de vingt mille, chacun traîné par deux chevaux et monté par trois hommes. Ils s’avançaient par dix de front, les essieux se touchant presque et ne se heurtant jamais, tant l’habileté des cochers était grande.
Quelques chars moins pesants, destinés aux escarmouches et aux reconnaissances, marchaient en tête et ne portaient qu’un seul guerrier ayant, pour garder les mains libres pendant la bataille, les rênes de son attelage passées autour du corps ; avec quelques pesées à droite, à gauche ou en arrière, il dirigeait et arrêtait ses chevaux ; et c’était vraiment merveilleux de voir ces nobles bêtes, qui semblaient abandonnées à elles-mêmes, guidées par d’imperceptibles mouvements, conserver une imperturbable régularité d’allure.
Sur un de ces chars, l’élégant Ahmosis, le protégé de Nofré, dressait sa haute taille et promenait ses regards sur la foule, en cherchant à y découvrir Tahoser.
Le piétinement des chevaux, contenus à grand-peine, le tonnerre des roues garnies de bronze, le frisson métallique des armes donnaient à ce défilé quelque chose d’imposant et de formidable, fait pour jeter la terreur dans les âmes les plus intrépides. Les casques, les plumes, les boucliers, les corselets papelonnés d’écailles vertes, rouges et jaunes, les arcs dorés, les glaives d’airain reluisaient et flamboyaient terriblement au soleil ouvert dans le ciel, au-dessus de la chaîne libyque, comme un grand œil osirien, et l’on sentait que le choc d’une pareille armée devait balayer les nations comme l’ouragan chasse devant lui une paille légère.
Sous ces roues innombrables, la terre résonnait et tremblait sourdement, comme si une catastrophe de la nature l’eût agitée.
Aux chars succédèrent les bataillons d’infanterie, marchant en ordre, le bouclier au bras gauche, et, suivant leur arme, la lance, le harpé, l’arc, la fronde ou la hache à la main droite ; les têtes de ces soldats étaient couvertes d’armets ornés de deux mèches de crin, leurs corps sanglés par une ceinture-cuirasse en peau de crocodile. Leur air impassible, la régularité parfaite de leurs mouvements, leur teint de cuivre rouge foncé encore par une expédition récente aux régions brûlantes de l’Éthiopie supérieure, la poudre du désert tamisée sur leurs vêtements inspiraient l’admiration pour leur discipline et leur courage. Avec de tels soldats, l’Égypte pouvait conquérir le monde. Ensuite venaient les troupes alliées, reconnaissables à la forme barbare de leurs casques pareils à des mitres tronquées, ou surmontés de croissants embrochés dans une pointe. Leurs glaives aux larges tranchants, leurs haches tailladées devaient faire d’inguérissables blessures.
Des esclaves portaient le butin annoncé par le héraut sur leurs épaules ou sur des brancards, et des belluaires traînaient en laisse des panthères, des guépards s’écrasant contre terre comme pour se cacher, des autruches battant des ailes, des girafes dépassant la foule de toute la longueur de leur col, et jusqu’à des ours bruns pris, disait-on, dans les montagnes de la Lune.
Depuis longtemps déjà le roi était rentré dans son palais que le défilé continuait encore.
En passant devant le talus où se tenaient Tahoser et Nofré, le Pharaon, que sa litière posée sur les épaules des oëris mettait par-dessus la foule au niveau de la jeune fille, avait lentement fixé sur elle son regard noir ; il n’avait pas tourné la tête, pas un muscle de sa face n’avait bougé, et son masque était resté immobile comme le masque d’or d’une momie ; pourtant ses prunelles avaient glissé entre ses paupières peintes du côté de Tahoser, et une étincelle de désir avait animé leurs disques sombres : effet aussi effrayant que si les yeux de granit d’un simulacre divin, s’illuminant tout à coup, exprimaient une idée humaine. Une de ses mains avait quitté le bras de son trône et s’était levée à demi ; geste imperceptible pour tout le monde, mais que remarqua un des serviteurs marchant près du brancard, et dont les yeux se dirigèrent vers la fille de Pétamounoph.
Cependant la nuit était tombée subitement, car il n’y a pas de crépuscule en Égypte ; la nuit, ou plutôt un jour bleu succédant à un jour jaune. Sur l’azur d’une transparence infinie s’allumaient d’innombrables étoiles, dont les scintillations tremblaient confusément dans l’eau du Nil, agitée par les barques qui ramenaient à l’autre rive la population de Thèbes ; et les dernières cohortes de l’armée se déroulaient encore sur la plaine comme les anneaux d’un serpent gigantesque lorsque la cange déposa Tahoser à la porte d’eau de son palais.
IV
Le Pharaon arriva devant son palais, situé à peu de distance du champ de manœuvre, sur la rive gauche du Nil.
Dans la transparence bleuâtre de la nuit, l’immense édifice prenait des proportions encore plus colossales et découpait ses angles énormes sur le fond violet de la chaîne libyque avec une vigueur effrayante et sombre. L’idée d’une puissance absolue s’attachait à ces masses inébranlables, sur lesquelles l’éternité semblait devoir glisser comme une goutte d’eau sur un marbre.
Une grande cour entourée d’épaisses murailles ornées à leur sommet de profondes moulures précédait le palais ; au fond de cette cour se dressaient deux hautes colonnes à chapiteaux de palmes, marquant l’entrée d’une seconde enceinte. Derrière les colonnes s’élevait un pylône gigantesque composé de deux monstrueux massifs, enserrant une porte monumentale plutôt faite pour laisser passer des colosses de granit que des hommes de chair. Au-delà de ces propylées, remplissant le fond d’une troisième cour, le palais proprement dit apparaissait avec sa majesté formidable ; deux avant-corps pareils aux bastions d’une forteresse se projetaient carrément, offrant sur leurs faces des bas-reliefs méplats d’une dimension prodigieuse, qui représentaient sous la forme consacrée le Pharaon vainqueur flagellant ses ennemis et les foulant aux pieds ; pages d’histoire démesurées, écrites au ciseau sur un colossal livre de pierre, et que la postérité la plus reculée devait lire.
Ces pavillons dépassaient de beaucoup la hauteur du pylône, et leur corniche évasée et crénelée de merlons s’arrondissait orgueilleusement sur la crête des montagnes libyques, dernier plan du tableau. Reliant l’un à l’autre, la façade du palais occupait tout l’espace intermédiaire. Au-dessus de sa porte géante, flanquée de sphinx, flamboyaient trois étages de fenêtres carrées trahissant au-dehors l’éclairage intérieur et découpant sur la paroi sombre une sorte de damier lumineux. Au premier étage saillaient des balcons soutenus par des statues de prisonniers accroupis sous la tablette.
Les officiers de la maison du roi, les eunuques, les serviteurs, les esclaves, prévenus de l’approche de Sa Majesté par la fanfare des clairons et le roulement des tambours, s’étaient portés à sa rencontre, et l’attendaient agenouillés ou prosternés sur le dallage des cours ; des captifs de la mauvaise race de Schéto portaient des urnes remplies de sel et d’huile d’olive où trempait une mèche dont la flamme crépitait vive et claire, et se tenaient rangés en ligne, de la porte du palais à l’entrée de la première enceinte, immobiles comme des lampadaires de bronze.
Bientôt la tête du cortège pénétra dans le palais, et, répercutés par les échos, les clairons et les tambours résonnèrent avec un fracas qui fit s’envoler les ibis endormis sur les entablements.
Les oëris s’arrêtèrent à la porte de la façade, entre les deux pavillons. Des esclaves apportèrent un escabeau à plusieurs marches et le placèrent à côté du brancard ; le Pharaon se leva avec une lenteur majestueuse, et se tint debout quelques secondes dans une immobilité parfaite. Ainsi monté sur ce socle d’épaules, il planait au-dessus des têtes et paraissait avoir douze coudées ; éclairé bizarrement, moitié par la lune qui se levait, moitié par la lueur des lampes, sous ce costume dont les dorures et les émaux scintillaient brusquement, il ressemblait à Osiris ou plutôt à Typhon ; il descendit les marches d’un pas de statue, et pénétra enfin dans le palais.
Une première cour intérieure, encadrée d’un rang d’énormes piliers bariolés d’hiéroglyphes et soutenant une frise terminée en volute, fut traversée lentement par le Pharaon au milieu d’une foule d’esclaves et de servantes prosternés.
Une autre cour se présenta ensuite, entourée d’un promenoir couvert et de colonnes trapues portant pour chapiteau un dé de grès dur sur lequel pesait une massive architrave. Un caractère d’indestructibilité était écrit dans les lignes droites et les formes géométriques de cette architecture bâtie avec des quartiers de montagnes : les piliers et les colonnes semblaient se piéter puissamment pour soutenir le poids des immenses pierres appuyées sur les cubes de leurs chapiteaux ; les murs se renverser en talus afin d’avoir plus d’assiette, et les assises se joindre de façon à ne former qu’un seul bloc ; mais des décorations polychromes, des bas-reliefs en creux rehaussés de teintes plates d’un vif éclat donnaient, dans le jour, de la légèreté et de la richesse à ces énormes masses qui, la nuit, reprenaient toute leur carrure.
Sur la corniche de style égyptien, dont la ligne inflexible tranchait dans le ciel un vaste parallélogramme d’azur foncé, tremblotaient au souffle intermittent de la brise des lampes allumées de distance en distance ; le vivier, placé au milieu de la cour, mêlait, en les reflétant, leurs étincelles rouges aux étincelles bleues de la lune ; des rangées d’arbustes plantés autour du bassin dégageaient leurs parfums faibles et doux.
Au fond s’ouvrait la porte du gynécée et des appartements secrets, décorés avec une magnificence toute particulière.
Au-dessous du plafond régnait une frise d’uræus dressés sur la queue et gonflant la gorge. Sur l’entablement de la porte, dans la courbure de la corniche, le globe mystique déployait ses immenses ailes imbriquées ; des colonnes disposées en lignes symétriques supportaient d’épaisses membrures de grès formant des soffites, dont le fond bleu était constellé d’étoiles d’or. Sur les murailles, de grands tableaux découpés en bas-reliefs méplats et coloriés des teintes les plus brillantes représentaient les occupations familières du gynécée et les scènes de la vie intime. On y voyait le Pharaon sur son trône et jouant gravement aux échecs avec une de ses femmes se tenant nue et debout devant lui, la tête ceinte d’un large bandeau d’où s’épanouissaient en gerbe des fleurs de lotus. Dans un autre tableau, le Pharaon, sans rien perdre de son impassibilité souveraine et sacerdotale, allongeait la main et touchait le menton d’une jeune fille, vêtue d’un collier et d’un bracelet, qui lui présentait un bouquet à respirer.
Ailleurs on l’apercevait incertain et souriant, comme s’il eût malicieusement suspendu son choix, au milieu des jeunes reines agaçant sa gravité par toutes sortes de coquetteries caressantes et gracieuses.
D’autres panneaux représentaient des musiciennes et des danseuses, des femmes au bain, inondées d’essence et massées par des esclaves, avec une élégance de poses, une suavité juvénile de formes et une pureté de traits qu’aucun art n’a dépassées.
Des dessins d’ornementation d’un goût riche et compliqué, d’une exécution parfaite, où se mariaient le vert, le rouge, le bleu, le jaune, le blanc, couvraient les espaces laissés vides. Dans des cartouches et des bandes allongées en stèles se lisaient les titres du Pharaon et des inscriptions en son honneur.
Sur le fût des énormes colonnes tournaient des figures décoratives ou symboliques coiffées du pschent, armées du tau, qui se suivaient processionnellement, et dont l’œil, dessiné de face sur une tête de profil, semblait regarder curieusement dans la salle. Des lignes d’hiéroglyphes perpendiculaires séparaient les zones de personnages. Parmi les feuilles vertes découpées sur le tambour du chapiteau, des boutons et des calices de lotus se détachaient avec leurs couleurs naturelles et simulaient des corbeilles fleuries.
Entre chaque colonne, une selle élégante de bois de cèdre peint et doré soutenait sur sa plate-forme une coupe de bronze remplie d’huile parfumée, où les mèches de coton puisaient une clarté odorante.
Des groupes de vases allongés et reliés par des guirlandes alternaient avec les lampes et faisaient épanouir au pied des colonnes des gerbes aux barbes d’or, mêlées d’herbes des champs et de plantes balsamiques.
Au milieu de la salle, une table ronde en porphyre, dont le disque était supporté par une figure de captif, disparaissait sous un entassement d’urnes, de vases, de buires, de pots, d’où jaillissait une forêt de fleurs artificielles gigantesques : car des fleurs vraies eussent semblé mesquines au centre de cette salle immense, et il fallait mettre la nature en proportion avec le travail grandiose de l’homme ; les plus vives couleurs, jaune d’or, azur, pourpre, diapraient ces calices énormes.
Au fond s’élevait le trône ou fauteuil du Pharaon, dont les pieds croisés bizarrement et retenus par des nervures enroulées contenaient, dans l’ouverture de leurs angles, quatre statuettes de prisonniers barbares asiatiques ou africains, reconnaissables à leurs physionomies et à leurs vêtements ; ces malheureux, les coudes noués derrière le dos, à genoux dans une posture incommode, le corps tendu, portaient sur leur tête humiliée le coussin quadrillé d’or, de rouge et de noir où s’asseyait leur vainqueur. Des mufles d’animaux chimériques, dont la gueule laissait échapper en guise de langue une longue houppe rouge, ornaient les traverses du siège.