Le Roman de la momie (page 4)
De chaque côté du trône étaient rangés, pour les princes, des fauteuils moins riches, mais encore d’une élégance extrême et d’un caprice charmant : car les Égyptiens ne sont pas moins adroits à sculpter le bois de cèdre, de cyprès et de sycomore, à le dorer, à le colorier, à l’incruster d’émaux, qu’à tailler dans les carrières de Philæ ou de Syène de monstrueux blocs granitiques pour les palais des Pharaons et le sanctuaire des dieux.
Le roi traversa la salle d’un pas lent et majestueux, sans que ses paupières teintes eussent palpité une fois ; rien n’indiquait qu’il entendît les cris d’amour qui l’accueillaient, ou qu’il aperçût les êtres humains agenouillés ou prosternés, dont les plis de sa calasiris effleuraient le front en écumant autour de ses pieds ; il s’assit les chevilles jointes et les mains posées sur les genoux, dans l’attitude solennelle des divinités.
Les jeunes princes, beaux comme des femmes, prirent place à la droite et à la gauche de leur père. Des serviteurs les dépouillèrent de leurs gorgerins d’émaux, de leurs ceinturons et de leurs glaives, versèrent sur leurs cheveux des flacons d’essences, leur frottèrent les bras d’huiles aromatiques, et leur présentèrent des guirlandes de fleurs, frais colliers de parfums, luxe odorant, mieux accommodé aux fêtes que la lourde richesse de l’or, des pierres précieuses et des perles, et qui, du reste, s’y marie admirablement.
De belles esclaves nues, dont le corps svelte offrait le gracieux passage de l’enfance à l’adolescence, les hanches cerclées d’une mince ceinture qui ne voilait aucun de leurs charmes, une fleur de lotus dans les cheveux, une buire d’albâtre rubané à la main, s’empressaient timidement autour du Pharaon, et répandaient l’huile de palme sur ses épaules, ses bras et son torse polis comme le jaspe. D’autres servantes agitaient autour de sa tête de larges éventails de plumes d’autruche peintes, ajustées à des manches d’ivoire ou de bois de santal, qui, échauffé par leurs petites mains, dégageait une odeur délicieuse ; quelques-unes élevaient à la hauteur des narines du Pharaon des tiges de nymphæa au calice épanoui comme la coupe des amschirs. Tous ces soins étaient rendus avec une dévotion profonde et une sorte de terreur respectueuse, comme à une personne divine, immortelle, descendue par pitié des zones supérieures parmi le vil troupeau des hommes. Car le roi est le fils des dieux, le favori de Phré, le protégé d’Ammon-Ra.
Les femmes du gynécée s’étaient relevées de leurs prostrations et assises sur de beaux fauteuils sculptés, dorés et peints, aux coussins de cuir rouge gonflés avec de la barbe de chardon : rangées ainsi, elles formaient une ligne de têtes gracieuses et souriantes, que la peinture eût aimé à reproduire.
Les unes avaient pour vêtement des tuniques de gaze blanche à raies alternativement opaques et transparentes, dont les manches courtes mettaient à nu un bras mince et rond couvert de bracelets du poignet au coude ; les autres, nues jusqu’à la ceinture, portaient une cotte lilas tendre, striée de bandes plus foncées, recouverte d’un filet de petits tubes en verre rose laissant voir entre leurs losanges le cartouche du Pharaon tracé sur l’étoffe ; d’autres avaient la jupe rouge et le filet en perles noires ; celles-ci, drapées d’un tissu aussi léger que l’air tramé, aussi translucide que du verre, en tournaient les plis autour d’elles, s’arrangeant de façon à faire ressortir coquettement le contour de leur gorge pure ; celles-là s’emprisonnaient dans un fourreau papelonné d’écailles bleues, vertes et rouges, qui moulaient exactement leurs formes ; il y en avait aussi dont les épaules étaient couvertes d’une sorte de mante plissée, et qui serraient au-dessous du sein, par une ceinture à bouts flottants, leur longue robe garnie de franges.
Les coiffures n’étaient pas moins variées : tantôt les cheveux nattés s’effilaient en spirales ; tantôt ils se divisaient en trois masses, dont l’une s’allongeait sur le dos et les deux autres tombaient de chaque côté des joues ; de volumineuses perruques à petites boucles fortement crêpées, à innombrables cordelettes maintenues transversalement par des fils d’or, des rangs d’émaux ou de perles, s’ajustaient comme des casques à des têtes jeunes et charmantes qui demandaient à l’art un secours inutile à leur beauté.
Toutes ces femmes tenaient à la main une fleur de lotus bleue, rose ou blanche, et respiraient amoureusement, avec des palpitations de narines, l’odeur pénétrante qui s’exhalait du large calice. Une tige de la même fleur, partant de leur nuque, se courbait gracieusement sur leur tête et allongeait son bouton entre leurs sourcils rehaussés d’antimoine.
Devant elles, des esclaves noires ou blanches, n’ayant d’autres vêtements que le cercle lombaire, leur tendaient des colliers fleuris tressés de crocus, dont la fleur, blanche en dehors, est jaune en dedans, de carthames couleur de pourpre, d’héliochryses couleur d’or, de trychos à baies rouges, de myosotis aux fleurs qu’on croirait faites avec l’émail bleu des statuettes d’Isis, de népenthès dont l’odeur enivrante fait tout oublier, jusqu’à la patrie lointaine.
À ces esclaves d’autres succédaient qui, sur la paume de leur main droite renversée, portaient des coupes d’argent ou de bronze pleines de vin, et de la gauche tenaient une serviette où les convives s’essuyaient les lèvres.
Ces vins étaient puisés dans des amphores d’argile, de verre ou de métal, qui contenaient d’élégants paniers clissés, posant sur des bases à quatre pieds, faites d’un bois léger et souple, entrelaçant ses courbures d’une manière ingénieuse. Les paniers contenaient sept sortes de vins, de dattier, de palmier et de vigne, du vin blanc, du vin rouge, du vin vert, du vin nouveau, du vin de Phénicie et de Grèce, du vin blanc de Maréotique au bouquet de violette.
Le Pharaon prit aussi la coupe des mains de l’échanson debout près de son trône, et trempa ses lèvres royales au breuvage fortifiant.
Alors résonnèrent les harpes, les lyres, les doubles flûtes, les mandores, accompagnant un chant triomphal qu’accentuaient les choristes rangés en face du trône, un genou en terre et l’autre relevé, en frappant la mesure avec la paume de leurs mains. Le repas commença. Les mets, apportés par des Éthiopiens des immenses cuisines du palais, où mille esclaves s’occupaient dans une atmosphère de flamme des préparations du festin, étaient placés sur des guéridons à quelque distance des convives ; les plats de bronze, de bois odorant précieusement sculpté, de terre ou de porcelaine émaillée de couleurs vives, contenaient des quartiers de bœuf, des cuisses d’antilope, des oies troussées, des silures du Nil, des pâtes étirées en longs tuyaux et roulées, des gâteaux de sésame et de miel, des pastèques vertes à pulpe rose, des grenades pleines de rubis, des raisins couleur d’ambre ou d’améthyste. Des guirlandes de papyrus couronnaient ces plats de leur feuillage vert ; les coupes étaient également cerclées de fleurs, et au centre des tables, du milieu d’un amoncellement de pains à croûte blonde, estampés de dessins et marqués d’hiéroglyphes, s’élançait un long vase d’où retombait, élargie en ombrelle, une monstrueuse gerbe de persolutas, de myrtes, de grenadiers, de convolvulus, de chrysanthèmes, d’héliotropes, des sériphiums et de périplocas, mariant toutes les couleurs, confondant tous les parfums. Sous les tables mêmes, autour du socle, étaient rangés des pots de lotus. Des fleurs, des fleurs, des fleurs, encore des fleurs, partout des fleurs ! Il y en avait jusque sous les sièges des convives ; les femmes en portaient aux bras, au col, sur la tête, en bracelets, en colliers, en couronnes ; les lampes brûlaient au milieu d’énormes bouquets ; les plats disparaissaient dans les feuillages ; les vins pétillaient, entourés de violettes et de roses : c’était une gigantesque débauche de fleurs, une colossale orgie aromale, d’un caractère tout particulier, inconnu chez les autres peuples.
À chaque instant, des esclaves apportaient des jardins, qu’ils dépouillaient sans pouvoir les appauvrir, des brassées de clématites, de lauriers-roses, de grenadiers, de xéranthèmes, de lotus, pour renouveler les fleurs fanées déjà, tandis que des serviteurs jetaient sur les charbons des amschirs, des grains de nard et de cinnamome.
Lorsque les plats et les boîtes sculptées en oiseaux, en poissons, en chimères, qui contenaient les sauces et les condiments, furent emportés ainsi que les spatules d’ivoire, de bronze ou de bois, les couteaux d’airain ou de silex, les convives se lavèrent les mains, et les coupes de vin ou de boisson fermentée continuèrent à circuler.
L’échanson puisait, avec un godet de métal armé d’un long manche, le vin sombre et le vin transparent dans deux grands vases d’or ornés de figures de chevaux et de béliers, que des trépieds maintenaient en équilibre devant le Pharaon.
Des musiciennes parurent, car le chœur des musiciens s’était retiré : une large tunique de gaze couvrait leurs corps sveltes et jeunes, sans plus les voiler que l’eau pure d’un bassin ne dérobe les formes de la baigneuse qui s’y plonge ; une guirlande de papyrus nouait leur épaisse chevelure et se prolongeait jusqu’à terre en brindilles flottantes ; une fleur de lotus s’épanouissait au sommet de leur tête ; de grands anneaux d’or scintillaient à leurs oreilles ; un gorgerin d’émaux et de perles cerclait leur col, et des bracelets se heurtaient en bruissant sur leurs poignets.
L’une jouait de la harpe, l’autre de la mandore, la troisième de la double flûte que manœuvraient ses bras bizarrement croisés, le droit sur la flûte gauche, le gauche sur la flûte droite ; la quatrième appliquait horizontalement contre sa poitrine une lyre à cinq cordes ; la cinquième frappait la peau d’onagre d’un tambour carré. Une petite fille de sept ou huit ans, nue, coiffée de fleurs, sanglée d’une ceinture, frappant ses mains l’une contre l’autre, battait la mesure.
Les danseuses firent leur entrée : elles étaient minces, élancées, souples comme des serpents ; leurs grands yeux brillaient entre les lignes noires de leurs paupières, leurs dents de nacre entre les lignes rouges de leurs lèvres ; de longues spirales de cheveux leur flagellaient les joues ; quelques-unes portaient une ample tunique rayée de blanc et de bleu, nageant autour d’elles comme un brouillard ; les autres n’avaient qu’une simple cotte plissée, commençant aux hanches et s’arrêtant aux genoux, qui permettait d’admirer leurs jambes élégantes et fines, leurs cuisses rondes, nerveuses et fortes.
Elles exécutèrent d’abord des poses d’une volupté lente, d’une grâce paresseuse ; puis, agitant des rameaux fleuris, choquant des cliquettes de bronze à tête d’Hâthor, heurtant des timbales de leur petit poing fermé, faisant ronfler sous leur pouce la peau tannée des tambourins, elles se livrèrent à des pas plus vifs, à des cambrures plus hardies ; elles firent des pirouettes, des jetés battus, et tourbillonnèrent avec un entrain toujours croissant. Mais le Pharaon, soucieux et rêveur, ne daigna leur donner aucun signe d’assentiment ; ses yeux fixes ne les avaient même pas regardées.
Elles se retirèrent rougissantes et confuses, pressant de leurs mains leur poitrine haletante.
Des nains aux pieds tors, au corps gibbeux et difforme, dont les grimaces avaient le privilège de dérider la majesté granitique du Pharaon, n’eurent pas plus de succès : leurs contorsions n’arrachèrent pas un sourire à ses lèvres, dont les coins ne voulaient pas se relever.
Au son d’une musique bizarre composée de harpes triangulaires, de sistres, de cliquettes, de cymbales et de clairons, des bouffons égyptiens, coiffés de hautes mitres blanches de forme ridicule, s’avancèrent, deux doigts de la main fermés, les trois autres étendus, répétant leurs gestes grotesques avec une précision automatique et chantant des chansons extravagantes entremêlées de dissonances. Sa Majesté ne sourcilla pas.
Des femmes coiffées d’un petit casque d’où pendaient trois longs cordons terminés en houppe, les chevilles et les poignets cerclés de bandes de cuir noir, vêtues d’un étroit caleçon retenu par une, bretelle unique passant sur l’épaule, exécutèrent des tours de force et de souplesse plus surprenants les uns que les autres, se cambrant, se renversant, ployant comme une branche de saule leurs corps disloqués, touchant le sol de leur nuque sans déplacer leurs talons, supportant, dans cette pose impossible, le poids de leurs compagnes. D’autres jonglèrent avec une boule, deux boules, trois boules, en avant, en arrière, les bras croisés, à cheval ou debout sur les reins d’une des femmes de la troupe ; une même, la plus habile, se mit des œillères comme Tmei, déesse de la justice, pour se rendre aveugle, et reçut les globes dans ses mains sans en laisser tomber un seul. Ces merveilles laissèrent le Pharaon insensible. Il ne prit pas plus de goût aux prouesses de deux combattants qui, le bras gauche garni d’un ceste, s’escrimaient avec des bâtons. Des hommes lançant dans un bloc de bois des couteaux dont la pointe se fichait à la place désignée d’une façon miraculeusement précise ne l’amusèrent pas davantage. Il repoussa même l’échiquier que lui présentait en s’offrant pour adversaire la belle Twéa, qu’ordinairement il regardait d’un œil favorable ; en vain Amensé, Taïa, Hont-Reché essayèrent quelques caresses timides ; il se leva, et se retira dans ses appartements sans avoir prononcé un mot.
Immobile sur le seuil se tenait le serviteur qui avait, pendant le défilé triomphal, remarqué l’imperceptible geste de Sa Majesté.
Il dit : « Ô roi aimé des dieux, je me suis détaché du cortège, j’ai traversé le Nil sur une frêle barque de papyrus, et j’ai suivi la cange de la femme sur laquelle ton regard d’épervier a daigné s’abattre : c’est Tahoser, la fille du prêtre Pétamounoph ! »
Le Pharaon sourit et dit : « Bien ! je te donne un char et ses chevaux, un pectoral en grains de lapis-lazuli et de cornaline, avec un cercle d’or pesant autant que le poids de basalte vert. »
Cependant les femmes désolées arrachaient les fleurs de leur coiffure, déchiraient leurs robes de gaze, et sanglotaient étendues sur les dalles polies qui reflétaient comme des miroirs l’image de leurs beaux corps, en disant : « Il faut qu’une de ces maudites captives barbares ait pris le cœur de notre maître ! »
V
Sur la rive gauche du Nil s’étendait la villa de Poëri, le jeune homme qui avait tant troublé Tahoser, lorsque, en allant voir la rentrée triomphale du Pharaon, elle était passée dans son char, traîné par des bœufs, sous le balcon où s’appuyait indolemment le beau rêveur.
C’était une exploitation considérable, tenant de la ferme et de la maison de plaisance, et qui occupait, entre les bords du fleuve et les premières croupes de la chaîne libyque, une vaste étendue de terrain que recouvrait, à l’époque de l’inondation, l’eau rougeâtre chargée du limon fécondant, et dont, pendant le reste de l’année, des dérivations habilement pratiquées entretenaient la fraîcheur.
Une enceinte de murs en pierre calcaire tirée des montagnes voisines enfermait le jardin, les greniers, le cellier et la maison ; ces murs, légèrement inclinés en talus, étaient surmontés d’un acrotère à pointes de métal capable d’arrêter quiconque eût essayé de les franchir. Trois portes, dont les valves s’accrochaient à de massifs piliers décorés chacun d’une gigantesque fleur de lotus plantée au sommet de son chapiteau, coupaient la muraille sur trois de ses pans ; à la place de la quatrième porte s’élevait le pavillon, regardant le jardin par une de ses façades, et la route par l’autre.
Ce pavillon ne ressemblait en aucune manière aux maisons de Thèbes : l’architecte qui l’avait bâti n’avait pas cherché la forte assiette, les grandes lignes monumentales, les riches matériaux des constructions urbaines, mais bien une élégance légère, une simplicité fraîche, une grâce champêtre en harmonie avec la verdure et le repos de la campagne.
Les assises inférieures, que le Nil pouvait atteindre dans ses hautes crues, étaient en grès, et le reste en bois de sycomore. De longues colonnes évidées, d’une extrême sveltesse, pareilles aux hampes qui portent des étendards devant les palais du roi, partaient du sol et filaient d’un seul jet jusqu’à la corniche à palmettes, évasant sous un petit cube leurs chapiteaux en calice de lotus.
L’étage unique élevé au-dessus du rez-de-chaussée n’atteignait pas les moulures bordant le toit en terrasse, et laissait ainsi un étage vide entre son plafond et la couverture horizontale de la villa.
De courtes colonnettes à chapiteaux fleuris, séparées de quatre en quatre par les longues colonnes, formaient une galerie à claire-voie autour de cette espèce d’appartement aérien ouvert à toutes les brises.
Des fenêtres plus larges à la base qu’au sommet de leur ouverture, suivant le style égyptien, et se fermant avec de doubles vantaux, donnaient du jour au premier étage. Le rez-de-chaussée était éclairé par des fenêtres plus étroites et plus rapprochées.
Au-dessus de la porte, décorée de deux moulures d’une forte saillie, se voyait une croix plantée dans un cœur et encadrée par un parallélogramme tronqué à sa partie inférieure pour laisser passer ce signe de favorable augure dont le sens, comme chacun sait, est « la bonne maison ».
Toute cette construction était peinte de couleurs tendres et riantes, les lotus des chapiteaux s’échappaient alternativement bleus et roses de leurs capsules vertes ; les palmettes des corniches colorées d’un vernis d’or s’inscrivaient sur un fond d’azur ; les parois blanches des façades faisaient valoir les encadrements peints des fenêtres, et des filets de rouge et de vert-prasin dessinaient des panneaux ou simulaient des joints de pierre.
En dehors du mur d’enceinte, qu’affleurait le pavillon, se dressait une rangée d’arbres taillés en pointe et formant un rideau pour arrêter le vent poudreux du sud, toujours chargé des ardeurs du désert.
Devant le pavillon verdoyait une immense plantation de vignes ; des colonnes de pierre aux chapiteaux de lotus, symétriquement distancées, dessinaient dans le vignoble des allées qui se coupaient à angle droit ; les ceps jetaient de l’une à l’autre leurs guirlandes de pampres, et formaient une suite d’arceaux en feuillage sous lesquels on pouvait se promener la tête haute. La terre, ratissée avec soin et ramenée en monticule au pied de chaque plant, faisait ressortir par sa couleur brune le vert gai des feuilles, où jouaient des oiseaux et des rayons.
De chaque côté du pavillon, deux bassins oblongs laissaient flotter sur leurs miroirs transparents des fleurs et des oiseaux aquatiques. Aux angles de ces bassins, quatre grands palmiers déployaient comme une ombrelle, à l’extrémité de leur tronc sculpté en écailles, leur verte auréole de feuilles.
Des compartiments, régulièrement tracés par des sentiers étroits, divisaient le jardin autour du vignoble, marquant la place à chaque culture. Dans une sorte d’allée de ceinture qui permettait de faire le tour de l’enclos, les palmiers-doums alternaient avec les sycomores ; des carrés étaient plantés de figuiers, de pêchers, d’amandiers, d’oliviers, de grenadiers et autres arbres à fruit ; des portions n’avaient reçu que des arbres d’agrément, tamarix, acacias, cassies, myrtes, mimosas, et quelques essences plus rares trouvées au-delà des cataractes du Nil, sous le tropique du Cancer, dans les oasis du désert libyque et sur les bords du golfe Érythrée : car les Égyptiens sont très-adonnés à la culture des arbustes et des fleurs, et ils exigent les espèces nouvelles comme tribut des peuples conquis.
Des fleurs de toutes sortes, des variétés de pastèques, des lupins, des oignons garnissaient les plates-bandes ; deux autres pièces d’eau d’une dimension plus grande, alimentées par un canal couvert venant du Nil, portaient chacune une petite barque pour faciliter au maître de la maison le plaisir de la pêche : car des poissons de formes diverses et de couleurs brillantes se jouaient dans leur eau limpide à travers les tiges et les larges feuilles de lotus. Des masses de végétation luxuriante entouraient ces pièces d’eau et se renversaient dans leur vert miroir.
Près de chaque bassin s’élevait un kiosque formé de colonnettes supportant un toit léger et entouré d’un balcon à claire-voie, où l’on pouvait jouir de la vue des eaux et respirer la fraîcheur du matin et du soir, à demi couché sur des sièges rustiques de bois et de jonc.
Ce jardin, éclairé par le soleil naissant, avait un aspect de gaieté, de repos et de bonheur. Le vert des arbres était si vivace, les nuances des fleurs si éclatantes, l’air et la lumière baignaient si joyeusement la vaste enceinte de souffles et de rayons ; le contraste de cette riche verdure avec la blancheur décharnée et l’aridité crayeuse de la chaîne libyque, qu’on apercevait par-dessus les murs déchiquetant de sa crête la teinte bleue du ciel, était tellement tranché qu’on se sentait le désir de s’arrêter là et d’y planter sa tente. On eût dit un nid fait tout à souhait pour un bonheur rêvé.
Dans les allées marchaient des serviteurs portant sur leur épaule une barre de bois courbé, aux extrémités de laquelle pendaient à des cordes deux pots d’argile remplis aux réservoirs, dont ils versaient le contenu dans le petit bassin creusé au pied de chaque plante. D’autres, manœuvrant un vase suspendu à une perche jouant sur un poteau, alimentaient une rigole de bois distribuant l’eau aux terres les plus altérées du jardin. Des tondeurs taillaient les arbres et leur donnaient une forme ronde ou ellipsoïde ; à l’aide d’une houe faite de deux pièces de bois dur reliées par une corde formant crochet, des travailleurs penchés ameublissaient le sol pour quelques plantations.
C’était un spectacle charmant de voir ces hommes à la noire chevelure crépue, au torse couleur de brique, vêtus d’un simple caleçon blanc, aller et venir parmi les feuillages avec une activité sans désordre, en chantant une chanson rustique qui rythmait leur pas. Les oiseaux perchés sur les arbres paraissaient les connaître, et s’envolaient à peine lorsqu’en passant ils frôlaient une branche.
La porte du pavillon s’ouvrit, et Poëri parut sur le seuil. Quoiqu’il fût vêtu à la mode égyptienne, ses traits ne se rapportaient pas cependant au type national, et il n’eût pas fallu l’observer longtemps pour voir qu’il n’appartenait point à la race autochtone de la vallée du Nil. Ce n’était pas assurément un Rot-en-ne-rôme ; son nez aquilin et mince, ses joues aplanies, ses lèvres sérieuses et d’un dessin serré, l’ovale parfait de sa figure différaient essentiellement du nez africain, des pommettes saillantes, de la bouche épaisse, et du masque large que présentent habituellement les Égyptiens. La coloration, non plus, n’était pas la même ; la teinte de cuivre rouge était remplacée par une pâleur olivâtre, que nuançait imperceptiblement de rose un sang riche et pur ; les yeux, au lieu de rouler entre leurs lignes d’antimoine une prunelle de jais, étaient d’un bleu sombre comme le ciel de la nuit ; les cheveux, plus soyeux et plus doux, se crêpaient en ondulations moins rebelles ; les épaules n’offraient pas cette ligne transversalement rigide que répètent, comme signe caractéristique de la race, les statues des temples et les fresques des tombeaux.
Toutes ces étrangetés composaient une beauté rare, à laquelle la fille de Pétamounoph n’avait pu rester insensible. Depuis le jour où, par hasard, Poëri lui était apparu, accoudé à la galerie du pavillon, sa place favorite, lorsque les travaux de la ferme ne l’occupaient plus, bien des fois elle était revenue, sous prétexte de promenade, et avait fait passer son char sous le balcon de la villa.
Mais, bien qu’elle eût revêtu ses plus fines tuniques, mis à son col ses plus précieux gorgerins, cerclé ses poignets de ses bracelets les plus précieusement ciselés, couronné sa tête des plus fraîches fleurs de lotus, allongé jusqu’aux tempes la ligne noire de ses yeux, avivé sa joue de fard, jamais Poëri n’avait semblé y faire attention. Pourtant Tahoser était bien belle, et l’amour qu’ignorait ou dédaignait le mélancolique habitant de la villa, Pharaon l’eût acheté bien cher ; pour la fille du prêtre, il eût donné Twéa, Taïa, Amensé, Hont-Reché, ses captives asiatiques, ses vases d’argent et d’or, ses hausse-cols de pierres coloriées, ses chars de guerre, son armée invincible, son sceptre, tout, jusqu’à son tombeau auquel depuis le commencement de son règne, travaillaient dans l’ombre des milliers d’ouvriers !
L’amour n’est pas le même sous les chaudes régions qu’embrase un vent de feu qu’aux rives hyperborées d’où le calme descend du ciel avec les frimas ; ce n’est pas du sang, mais de la flamme qui circule dans les veines : aussi Tahoser languissait-elle et défaillait-elle, quoiqu’elle respirât des parfums, s’entourât de fleurs et bût les breuvages qui font oublier. La musique l’ennuyait ou développait outre mesure sa sensibilité ; elle ne prenait plus aucun plaisir aux danses de ses compagnes ; la nuit, le sommeil fuyait ses paupières, et, haletante, étouffée, la poitrine gonflée de soupirs, elle quittait sa couche somptueuse, et s’étendait sur les larges dalles, appuyant sa gorge au dur granit comme pour en aspirer la fraîcheur.
La nuit qui suivit la rentrée triomphale du Pharaon, Tahoser se sentit si malheureuse, si incapable de vivre qu’elle ne voulut pas du moins mourir sans avoir tenté un suprême effort.
Elle s’enveloppa d’une draperie d’étoffe commune, ne garda qu’un bracelet de bois odorant, tourna une gaze rayée autour de sa tête et, à la première lueur du jour, sans que Nofré, qui rêvait du bel Ahmosis, l’entendît, elle sortit de sa chambre, traversa le jardin, tira les verrous de la porte d’eau, s’avança vers le quai, éveilla un rameur qui dormait au fond de sa nacelle de papyrus, et se fit passer à l’autre rive du fleuve.
Chancelante et mettant sa petite main sur son cœur pour en comprimer les battements, elle s’avança vers le pavillon de Poëri.
Il faisait grand jour, et les portes s’ouvraient pour laisser passer les attelages de bœufs allant au travail et les troupeaux sortant pour la pâture.
Tahoser s’agenouilla sur le seuil, porta sa main au-dessus de sa tête avec un geste suppliant ; elle était peut-être encore plus belle dans cette humble attitude, sous ce pauvre accoutrement. Sa poitrine palpitait, des larmes coulaient sur ses joues pâles.