Le Roman de la momie (page 9)
Elle se tut quelques minutes, hésitant entre la religion et l’amour ; l’amour l’emporta, et elle dit :
« Tu m’expliqueras ton Dieu, et je tâcherai de le comprendre.
— C’est bien, dit Poëri, tu seras ma femme ; en attendant, reste ici, car le Pharaon, sans doute amoureux de toi, te fait chercher par ses émissaires ; il ne te découvrira pas sous cet humble toit, et dans quelques jours nous serons hors de sa puissance. Mais la nuit s’avance, il faut que je parte.
Poëri s’éloigna, et les deux femmes, couchées l’une près de l’autre sur le petit lit, s’endormirent bientôt, se tenant par la main comme deux sœurs.
Thamar, qui pendant la scène précédente s’était tenue blottie dans un coin de la chambre comme une chauve-souris accrochée à un angle par les ongles de ses membranes, marmottant des paroles entrecoupées et contractant les rides de son front bas, déplia ses membres anguleux, se dressa sur ses pieds, et, se penchant vers le lit, écouta la respiration des deux dormeuses. Lorsqu’à la régularité de leur souffle elle fut convaincue que leur sommeil était profond, elle se dirigea du côté de la porte, suspendant ses pas avec des précautions infinies.
Arrivée dehors, elle s’élança d’un pas rapide dans la direction du Nil, secouant les chiens qui se suspendaient par les dents aux bords de sa tunique, ou les traînant quelques pas dans la poussière jusqu’à ce qu’ils lâchassent prise ; d’autres fois elle les regardait avec des yeux si flamboyants qu’ils reculaient en poussant des abois plaintifs et la laissaient passer.
Elle eut bientôt franchi les espaces dangereux et déserts qu’habitent la nuit les membres de l’association des voleurs, et pénétra dans les quartiers opulents de Thèbes ; trois ou quatre rues, bordées de hauts édifices dont les ombres se projetaient par grands angles, la conduisirent à l’enceinte du palais qui était le but de sa course.
Il s’agissait d’y entrer, et la chose n’était pas facile à cette heure de nuit pour une vieille servante israélite, les pieds blancs de poussière et vêtue de haillons douteux.
Elle se présenta au pylône principal, devant lequel veillent accroupis cinquante criosphinx rangés sur deux lignes, comme des monstres prêts à broyer entre leurs mâchoires de granit les imprudents qui voudraient forcer le passage.
Les sentinelles l’arrêtèrent et la frappèrent rudement du bois de leurs javelines, puis ils lui demandèrent ce qu’elle voulait.
« Je veux voir Pharaon, répondit la vieille en se frottant le dos.
— Très bien… c’est cela… déranger, pour cette sorcière, Pharaon, favori de Phré, préféré d’Ammon-Ra, conculcateur des peuples ! » firent les soldats en se tenant les côtes de rire.
Thamar répéta opiniâtrement : « Je veux voir Pharaon tout de suite.
— Le moment est bien choisi ! Pharaon a tué tantôt à coups de sceptre trois messagers ; il se tient sur sa terrasse, immobile et sinistre comme Typhon, dieu du mal, » dit un soldat daignant descendre à quelque explication.
La servante de Ra’hel essaya de forcer la consigne ; les javelines lui tombèrent en cadence sur la tête comme des marteaux de l’enclume.
Elle se mit à pousser des cris d’orfraie plumée vive.
Au tumulte, un oëris accourut ; les soldats cessèrent de battre Thamar.
« Que prétend cette femme, dit l’oëris, et pourquoi la frappez-vous de la sorte ?
— Je veux voir Pharaon ! s’écria Thamar se traînant aux genoux de l’officier.
— Impossible, répondit l’oëris, quand même, au lieu d’être une misérable, tu serais un des plus hauts personnages du royaume.
— Je sais où est Tahoser, » lui chuchota la vieille, accentuant chaque syllabe.
L’oëris, à ces mots, prit Thamar par la main, lui fit franchir le premier pylône, et la conduisit, à travers l’allée de colonnes et la salle hypostyle, dans la seconde cour, où s’élève le sanctuaire de granit, précédé de deux colonnes à chapiteaux de lotus ; là, appelant Timopht, il lui remit Thamar.
Timopht conduisit la servante sur la terrasse où se tenait Pharaon, morne et silencieux.
« Ne lui parle que hors de portée de son sceptre, » recommanda Timopht à l’Israélite.
Dès qu’elle aperçut le roi dans l’ombre, Thamar se laissa tomber la face contre les dalles à côté des corps qu’on n’avait point relevés, et bientôt, se redressant, elle dit d’une voix assurée :
« Ô Pharaon ! ne me tue pas, j’apporte une bonne nouvelle.
— Parle sans crainte, répondit le roi, dont la fureur était calmée.
— Cette Tahoser, que tes messagers ont cherchée aux quatre points du vent, je connais sa retraite. »
Au nom de Tahoser, Pharaon se leva tout d’une pièce et fit quelques pas vers Thamar toujours agenouillée.
« Si tu dis vrai, tu peux prendre dans mes chambres de granit tout ce que tu seras capable de soulever d’or et de choses précieuses.
— Je te la livrerai, sois tranquille, » dit la vieille avec un rire strident.
Quel motif avait poussé Thamar à dénoncer au Pharaon la retraite où se cachait la fille du prêtre ? Elle voulait empêcher une union qui lui déplaisait ; elle avait pour la race d’Égypte une haine aveugle, farouche, irraisonnée, presque bestiale, et l’idée de briser le cœur de Tahoser lui souriait, une fois aux mains de Pharaon, la rivale de Ra’hel ne pouvait plus s’échapper ; les murs de granit du palais sauraient garder leur proie.
« Où est-elle ? dit Pharaon ; désigne l’endroit, je veux la voir sur-le-champ.
— Majesté, moi seule peux te guider ; je connais les détours de ces quartiers immondes où le plus humble de tes serviteurs dédaignerait de mettre le pied. Tahoser est là, dans une cabane de terre mêlée de paille, que rien ne distingue des huttes qui l’avoisinent, parmi les tas de briques que les Hébreux moulent pour toi, hors des habitations régulières de la ville.
— Bien, je me fie à toi ; Timopht, fais atteler un char.
Timopht disparut.
Bientôt l’on entendit rouler les roues sur les dalles de la cour et piétiner les chevaux que les écuyers attachaient au joug.
Pharaon descendit, suivi de Thamar.
Il s’élança sur le char, prit les rênes, et, comme Thamar hésitait : « Allons, monte », dit-il ; il clappa de la langue, et les chevaux partirent. Les échos, réveillés, répétèrent le bruit des roues, qui retentirent comme un tonnerre sourd, au milieu du silence nocturne, par les salles vastes et profondes.
Cette vieille hideuse, s’accrochant de ses doigts osseux au rebord du char, à côté de ce Pharaon de stature colossale et semblable à un dieu, formait un étrange spectacle qui, heureusement, n’avait pour témoin que les étoiles scintillant dans le bleu noir du ciel ; placée ainsi, elle ressemblait à un de ces mauvais génies à configuration monstrueuse qui accompagnent les âmes coupables aux enfers. Les passions rapprochent ceux qui ne devraient jamais se rencontrer.
« Est-ce par ici ? dit Pharaon à la servante, au bout d’une rue qui se bifurquait.
— Oui, » répondit Thamar, en étendant sa main sèche dans la bonne direction.
Les chevaux, excités par le fouet, se précipitaient en avant, et le char sautait sur les pierres avec un bruit d’airain.
Pendant ce temps, Tahoser dormait près de Ra’hel : un rêve bizarre hantait son sommeil.
Il lui semblait être dans un temple d’une grandeur immense ; d’énormes colonnes d’une hauteur prodigieuse soutenaient un plafond bleu constellé d’étoiles comme le ciel ; d’innombrables lignes d’hiéroglyphes montaient et descendaient le long des murailles, entre les panneaux de fresques symboliques bariolés de couleurs lumineuses. Tous les dieux de l’Égypte s’étaient donné rendez-vous dans ce sanctuaire universel, non pas en effigies d’airain, de basalte ou de porphyre, mais sous les formes vivantes. Au premier rang étaient assis les dieux super-célestes, Knef, Bouto, Phta, Pan-Mendès, Hâthor, Phré, Isis ; ensuite venaient douze dieux célestes, six dieux mâles : Rempha, Pi-zéous, Ertosi, Pi-Hermès, Imuthès ; et six dieux femelles : la Lune, l’Éther, le Feu, l’Air, l’Eau, la Terre. Derrière eux fourmillaient, foule indistincte et vague, les trois cent soixante-cinq Décans ou démons familiers de chaque jour. Ensuite apparaissaient les divinités terrestres : le second Osiris, Haroéri, Typhon, la deuxième Isis, Nephthys, Anubis à la tête de chien, Thoth, Busiris, Bubastis, le grand Sérapis. Au delà, dans l’ombre, s’ébauchaient les idoles à formes animales : bœufs, crocodiles, ibis, hippopotames. Au milieu du temple, dans son cartonnage ouvert, gisait le grand prêtre, Pétamounoph, qui, la face démaillotée, regardait d’un air ironique cette assemblée étrange et monstrueuse. Il était mort, mais il vivait et parlait, comme cela arrive souvent en rêve, et il disait à sa fille : « Interroge-les, et demande-leur s’ils sont des dieux. »
Et Tahoser allait posant à chacun la question, et tous répondaient : « Nous ne sommes que des nombres, des lois, des forces, des attributs, des effluves et des pensées de Dieu ; mais aucun de nous n’est le vrai Dieu. »
Et Poëri paraissait sur le seuil du temple et, prenant Tahoser par la main, la conduisait vers une lumière si vive qu’auprès le soleil eût paru noir, et au milieu de laquelle scintillaient dans un triangle des mots inconnus.
Cependant le char de Pharaon volait à travers les obstacles, et les essieux rayaient les murs aux passages étroits.
« Modère tes chevaux, dit Thamar au Pharaon ; le fracas des roues dans cette solitude et ce silence pourrait donner l’éveil à la fugitive, et elle t’échapperait encore. »
Pharaon, trouvant le conseil judicieux, ralentit, malgré son impatience, l’allure impétueuse de son attelage.
« C’est là, dit Thamar, j’ai laissé la porte ouverte ; entre, et je garderai les chevaux. »
Le roi descendit du char, et, baissant la tête, pénétra dans la cabane.
La lampe brûlait encore et versait sa clarté mourante sur le groupe des deux jeunes filles endormies.
Pharaon prit Tahoser dans ses bras robustes et se dirigea vers la porte de la hutte.
Quand la fille du prêtre s’éveilla et qu’elle vit flamboyer près de son visage la face étincelante du Pharaon, elle crut d’abord que c’était une fantasmagorie de son rêve transformé ; mais l’air de la nuit qui la vint frapper au visage lui rendit bientôt le sentiment de la réalité. Folle d’épouvante, elle voulut crier, appeler au secours : sa voix ne put jaillir de son gosier. Qui d’ailleurs lui eût porté aide contre Pharaon ?
D’un bond, le roi sauta sur son char, passa les rênes autour de ses reins et, serrant sur son cœur Tahoser demi-morte, il lança ses coursiers au galop vers le palais du Nord.
Thamar se glissa comme un reptile dans la cabane, s’accroupit à sa place accoutumée et contempla avec un regard presque aussi tendre que celui d’une mère sa chère Ra’hel, qui dormait toujours.
XIII
Le courant d’air frais que produisait le mouvement rapide du char fit bientôt revenir Tahoser à la vie. Pressée et comme écrasée contre la poitrine du Pharaon par deux bras de granit, elle avait à peine la place d’un battement pour son cœur et sur sa gorge pantelante s’imprimaient les durs colliers d’émaux. Les chevaux, auxquels le roi rendait les rênes en se pendant vers le bord du char, se précipitaient avec furie ; les roues tourbillonnaient, les plaques d’airain sonnaient, les essieux enflammés fumaient. Tahoser, effarée, voyait vaguement, comme à travers un rêve, s’envoler à droite et à gauche des formes confuses de constructions, de masses d’arbres, de palais, de temples, de pylônes, d’obélisques, de colosses rendus fantastiques et terribles par la nuit. Quelles pensées pouvaient traverser son esprit pendant cette course effrénée ? Elle n’avait pas plus d’idées que la colombe palpitante aux serres du faucon qui l’emporte dans son aire ; une terreur muette la stupéfiait, glaçait son sang, suspendait ses facultés. Ses membres flottaient inertes, sa volonté était dénouée comme ses muscles, et, si les bras du Pharaon ne l’eussent retenue, elle aurait glissé et se serait ployée au fond du char comme une étoffe qu’on abandonne. Deux fois elle crut sentir sur sa joue un souffle ardent et deux lèvres de flamme, elle n’essaya pas de détourner la tête ; l’épouvante chez elle avait tué la pudeur. À un heurt violent du char contre une pierre, un obscur instinct de conservation lui fit crisper les mains sur l’épaule du roi et se serrer contre lui, puis elle s’abandonna de nouveau et pesa de tout son poids bien léger, sur ce cercle de chair qui la meurtrissait.
L’attelage s’engagea dans un dromos de sphinx au bout duquel s’élevait un gigantesque pylône couronné d’une corniche où le globe emblématique déployait son envergure ; la nuit, déjà moins opaque, permit à la fille du prêtre de reconnaître le palais du roi. Alors le désespoir s’empara d’elle ; elle se débattit, elle essaya de se débarrasser de l’étreinte qui l’enlaçait, elle appuya ses mains frêles sur la dure poitrine du Pharaon, raidissant les bras, se renversant sur le bord du char. Efforts inutiles, lutte insensée ! son ravisseur souriant la ramenait d’une pression irrésistible et lente contre son cœur, comme s’il eût voulu l’y incruster ; elle se mit à crier, un baiser lui ferma la bouche.
Cependant les chevaux arrivèrent en trois ou quatre bonds devant le pylône, qu’ils traversèrent au galop, joyeux de rentrer à l’étable, et le char roula dans une immense cour.
Les serviteurs accoururent et se jetèrent à la tête des chevaux, dont les mors blanchissaient d’écume.
Tahoser promena autour d’elle ses regards effrayés ; de hauts murs de brique formaient une vaste enceinte où se dressait, au levant, un palais, au couchant, un temple entre deux vastes pièces d’eau, piscines des crocodiles sacrés. Les premiers rayons du soleil, dont le disque émergeait déjà derrière la chaîne arabique, jetaient une lueur rose sur le sommet des constructions, dont le reste baignait encore dans une ombre bleuâtre. Aucun espoir de fuite ; l’architecture, quoiqu’elle n’eût rien de sinistre, présentait un caractère de force inéluctable, de volonté sans réplique, de persistance éternelle ; un cataclysme cosmique seul eût pu ouvrir une issue dans ces murailles épaisses, à travers ces entassements de grès dur. Pour faire tomber ces pylônes composés de quartiers de montagnes, il eût fallu que la planète s’agitât sur ses bases ; l’incendie même n’eût fait que lécher de sa langue ces blocs indestructibles.
La pauvre Tahoser n’avait pas à sa disposition ces moyens violents, et force lui fut de se laisser emporter comme une enfant par le Pharaon, sauté à bas de son char.
Quatre hautes colonnes à chapiteaux de palmes formaient les propylées du palais où le roi pénétra, tenant toujours sur sa poitrine la fille de Pétamounoph. Quand il eut dépassé la porte, il posa délicatement son fardeau à terre, et, voyant Tahoser chanceler, il lui dit :
« Rassure-toi ; tu règnes sur Pharaon, et Pharaon règne sur le monde. »
C’était la première parole qu’il lui adressait.
Si l’amour se décidait d’après la raison, certes, Tahoser eût dû préférer Pharaon à Poëri. Le roi était doué d’une beauté surhumaine : ses traits grands, purs, réguliers semblaient l’ouvrage du ciseau, et l’on n’eût pu y reprendre la moindre imperfection. L’habitude du pouvoir avait mis dans ses yeux cette lumière pénétrante qui fait reconnaître entre tous les divinités et les rois. Ses lèvres, dont un mot eût changé la face du monde et le sort des peuples, étaient d’un rouge pourpre comme du sang frais sur la lame d’un glaive et, quand il souriait, avaient cette grâce des choses terribles à laquelle rien ne résiste. Sa taille haute, bien proportionnée, majestueuse, offrait la noblesse de lignes qu’on admire dans les statues des temples ; et quand il apparaissait solennel et radieux, couvert d’or, d’émaux et de pierres précieuses, au milieu de la vapeur bleuâtre des amschirs il ne semblait pas faire partie de cette frêle race qui, génération par génération, tombe comme les feuilles et va s’étendre, engluée de bitume, dans les ténébreuses profondeurs des syringes.
Qu’était auprès de ce demi-dieu le chétif Poëri ? et pourtant Tahoser l’aimait. Les sages ont, depuis longtemps, renoncé à expliquer le cœur des femmes ; ils possèdent l’astronomie, l’astrologie, l’arithmétique ; ils connaissent le thème natal de l’univers, et peuvent dire le domicile des planètes au moment même de la création du monde. Ils sont sûrs qu’alors la Lune était dans le signe du Cancer, le Soleil dans le Lion, Mercure dans la Vierge, Vénus dans la Balance, Mars dans le Scorpion, Jupiter dans le Sagittaire, Saturne dans le Capricorne ; ils tracent sur le papyrus ou le granit le cours de l’océan céleste qui va d’orient en occident, ils ont compté les étoiles semées sur la robe bleue de la déesse Neith, et font voyager le soleil à l’hémisphère supérieur et à l’hémisphère inférieur, avec les douze baris diurnes et les douze baris nocturnes, sous la conduite du pilote hiéracocéphale et de Neb-Wa, la Dame de la barque ; ils savent qu’à la dernière moitié du mois de Tôbi, Orion influe sur l’oreille gauche et Sirius sur le cœur ; mais ils ignorent entièrement pourquoi une femme préfère un homme à un autre, un misérable Israélite à un Pharaon illustre.
Après avoir traversé plusieurs salles avec Tahoser, qu’il guidait par la main, le roi s’assit sur un siège en forme de trône, dans une chambre splendidement décorée.
Au plafond bleu scintillaient des étoiles d’or, et contre les piliers qui supportaient la corniche s’adossaient des statues de rois coiffés du pschent, les jambes engagées dans le bloc et les bras croisés sur la poitrine, dont les yeux bordés de lignes noires regardaient dans la chambre avec une intensité effrayante.
Entre chaque pilier brûlait une lampe posée sur un socle, et les panneaux des murailles représentaient une sorte de défilé ethnographique. On y voyait figurées avec leurs physionomies spéciales et leurs costumes particuliers les nations des quatre parties du monde.
En tête de la série, guidée par Horus, le pasteur des peuples, marchait l’homme par excellence, l’Égyptien, le Rot-en-ne-rôme, à la physionomie douce, au nez légèrement aquilin, à la chevelure nattée, à la peau d’un rouge sombre, que faisait ressortir un pagne blanc. Ensuite venait le nègre ou Nahasi, avec sa peau noire, ses lèvres bouffies, ses pommettes saillantes, ses cheveux crépus ; puis l’Asiatique ou Namou, à couleur de chair tirant sur le jaune, à nez fortement aquilin, à barbe noire et fournie, aiguisée en pointe, vêtu d’une jupe bariolée, frangée de houppes ; puis l’Européen ou Tamhou, le plus sauvage de tous, différant des autres par son teint blanc, ses yeux bleus, sa barbe et sa chevelure rousses, une peau de bœuf non préparée jetée sur l’épaule, des tatouages aux bras et aux jambes.
Des scènes de guerre et de triomphe remplissaient les autres panneaux, et des inscriptions hiéroglyphiques en expliquaient le sens.
Au milieu de la chambre, sur une table que supportaient des captifs liés par les coudes, sculptés si habilement qu’ils paraissaient vivre et souffrir, s’épanouissait une énorme gerbe de fleurs dont les émanations suaves parfumaient l’atmosphère.
Ainsi, dans cette chambre magnifique qu’entouraient les effigies de ses aïeux, tout racontait et chantait la gloire du Pharaon. Les nations du monde marchaient derrière l’Égypte et reconnaissaient sa suprématie, et lui commandait à l’Égypte ; cependant la fille de Pétamounoph, loin d’être éblouie de cette splendeur, pensait au pavillon champêtre de Poëri, et surtout à la misérable hutte de boue et de paille du quartier des Hébreux, où elle avait laissé Ra’hel endormie, Ra’hel maintenant l’heureuse et seule épouse du jeune Hébreu.
Pharaon tenait le bout des doigts de Tahoser debout devant lui, et il fixait sur elle ses yeux de faucon, dont jamais les paupières ne palpitaient ; la jeune fille n’avait pour vêtement que la draperie substituée par Ra’hel à sa robe mouillée pendant la traversée du Nil ; mais sa beauté n’y perdait rien ; elle était là demi-nue, retenant d’une main la grossière étoffe qui glissait, et tout le haut de son corps charmant apparaissait dans sa blancheur dorée. Quand elle était parée, on pouvait regretter la place qu’occupaient ses gorgerins, ses bracelets et ses ceintures en or ou en pierres de couleur ; mais, à la voir privée ainsi de tout ornement, l’admiration se rassasiait ou plutôt s’exaltait.
Certes, beaucoup de femmes très belles étaient entrées dans le gynécée de Pharaon ; mais aucune n’était comparable à Tahoser, et les prunelles du roi dardaient des flammes si vives qu’elle fut obligée de baisser les yeux, n’en pouvant supporter l’éclat.
En son cœur Tahoser était orgueilleuse d’avoir excité l’amour de Pharaon : car quelle est la femme, si parfaite qu’elle soit, qui n’ait pas de vanité ? Pourtant elle eût préféré suivre au désert le jeune Hébreu. Le roi l’épouvantait, elle se sentait éblouie des splendeurs de sa face, et ses jambes se dérobaient sous elle. Pharaon, qui vit son trouble, la fit asseoir à ses pieds sur un coussin rouge brodé et orné de houppes.
« Ô Tahoser, dit-il en la baisant sur les cheveux, je t’aime. Quand je t’ai vue du haut de mon palanquin de triomphe porté au-dessus du front des hommes par les oëris, un sentiment inconnu est entré dans mon âme. Moi, que les désirs préviennent, j’ai désiré quelque chose ; j’ai compris que je n’étais pas tout. Jusque-là j’avais vécu solitaire dans ma toute-puissance, au fond de mes gigantesques palais, entouré d’ombres souriantes qui se disaient des femmes et ne produisaient pas plus d’impression sur moi que les figures peintes des fresques. J’écoutais au loin bruire et se plaindre vaguement les nations sur la tête desquelles j’essuyais mes sandales ou que j’enlevais par leurs chevelures, comme me représentent les bas-reliefs symboliques des pylônes, et, dans ma poitrine froide et compacte comme celle d’un dieu de basalte, je n’entendais pas le battement de mon cœur. Il me semblait qu’il n’y eût pas sur terre un être pareil à moi et qui pût m’émouvoir ; en vain de mes expéditions chez les nations étrangères je ramenais des vierges choisies et des femmes célèbres dans leur pays à cause de leur beauté : je les jetais là comme des fleurs, après les avoir respirées un instant. Aucune ne me faisait naître l’idée de la revoir. Présentes, je les regardais à peine ; absentes, je les avais aussitôt oubliées. Twéa, Taïa, Amensé, Hont-Reché, que j’ai gardées par le dégoût d’en chercher d’autres qui m’eussent le été aussi indifférentes que celles-là, n’ont jamais été entre mes bras que des fantômes vains, que des formes parfumées et gracieuses, que des êtres d’une autre race, auxquels ma nature ne pouvait s’associer, pas plus que le léopard ne peut s’unir à la gazelle, l’habitant des airs à l’habitant des eaux ; et je pensais que, placé par les dieux en dehors et au-dessus des mortels, je ne devais partager ni leurs douleurs ni leurs joies. Un immense ennui, pareil à celui qu’éprouvent sans doute les momies qui, emmaillotées de bandelettes, attendent dans leurs cercueils, au fond des hypogées, que leur âme ait accompli le cercle des migrations, s’était emparé de moi sur mon trône, où souvent je restais les mains sur mes genoux comme un colosse de granit, songeant à l’impossible, à l’infini, à l’éternel. Bien des fois j’ai pensé à lever le voile d’Isis, au risque de tomber foudroyé aux pieds de la déesse. « Peut-être, » me disais-je, « cette figure mystérieuse est-elle la figure que je rêve, celle qui doit m’inspirer de l’amour. Si la terre me refuse le bonheur, j’escaladerai le ciel… » Mais je t’ai aperçue ; j’ai éprouvé un sentiment bizarre et nouveau ; j’ai compris qu’il existait en dehors de moi un être nécessaire, impérieux, fatal dont je ne saurais me passer, et qui avait le pouvoir de me rendre malheureux. J’étais un roi, presque un dieu ; ô Tahoser ! tu as fait de moi un homme ! »
Jamais peut-être Pharaon n’avait prononcé un si long discours. Habituellement un mot, un geste, un clignement d’œil lui suffisaient pour manifester sa volonté, aussitôt devinée par mille regards attentifs, inquiets. L’exécution suivait sa pensée comme l’éclair suit la foudre. Pour Tahoser, il semblait avoir renoncé à sa majesté granitique ; il parlait, il s’expliquait comme un mortel.
Tahoser était en proie à un trouble singulier. Quoiqu’elle fût sensible à l’honneur d’avoir inspiré de l’amour au préféré de Phré, au favori d’Ammon-Ra, au conculcateur des peuples, à l’être effrayant, solennel et superbe, vers qui elle osait à peine lever les yeux, elle n’éprouvait pour lui aucune sympathie, et l’idée de lui appartenir lui inspirait une épouvante répulsive. À ce Pharaon qui avait enlevé son corps, elle ne pouvait donner son âme restée avec Poëri et Ra’hel, et, comme le roi paraissait attendre une réponse, elle dit :
« Comment se fait-il, ô roi, que, parmi toutes les filles d’Égypte, ton regard soit tombé sur moi, que tant d’autres surpassent en beauté, en talents et en dons de toutes sortes ? Comment au milieu des touffes de lotus blancs, bleus et roses, à la corolle ouverte, au parfum suave, as-tu choisi l’humble brin d’herbe que rien ne distingue ?
— Je l’ignore ; mais sache que toi seule existes au monde pour moi, et que je ferai les filles de roi tes servantes.
— Et si je ne t’aimais pas ? dit timidement Tahoser.
— Que m’importe ? si je t’aime, répondit Pharaon ; est-ce que les plus belles femmes de l’univers ne se sont pas couchées en travers de mon seuil, pleurant et gémissant, s’égratignant les joues, se meurtrissant le sein, s’arrachant les cheveux, et ne sont pas mortes implorant un regard d’amour qui n’est pas descendu ? La passion d’une autre n’a jamais fait palpiter ce cœur d’airain dans cette poitrine marmoréenne ; résiste-moi, hais-moi, tu n’en seras que plus charmante ; pour la première fois, ma volonté rencontrera un obstacle, et je saurai le vaincre.