Génie du christianisme (page 13)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org · 91 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

L’astronomie n’étant donc pas suffisante pour détruire la chronologie de l’Écriture[1], on revient à l’attaquer par l’histoire naturelle : les uns nous parlent de certaines époques où l’univers entier se rajeunit ; les autres nient les grandes catastrophes du globe, telles que le déluge universel ; ils disent : « Les pluies ne sont que les vapeurs des mers ; or, toutes les mers ne suffiroient pas pour couvrir la terre à la hauteur dont parlent les Écritures. » Nous pourrions répondre que raisonner ainsi, c’est aller contre ces mêmes lumières dont on fait tant de bruit puisque la chimie moderne nous apprend que l’air peut être transmué en eau : alors quel effroyable déluge ! Mais nous renonçons volontiers à ces raisons empruntées des sciences, qui rendent compte de tout à l’esprit sans rendre compte de rien au cœur. Nous nous contenterons de répondre que pour noyer la partie terrestre du globe il suffit que l’Océan franchisse ses rivages, en entraînant l’eau de ses gouffres. D’ailleurs, hommes présomptueux, avez-vous pénétré dans les trésors de la grêle[2], et connoissez-vous les réservoirs de cet abîme où le Seigneur a puisé la mort au jour de ses vengeances ?

Soit que Dieu, soulevant le bassin des mers ait versé sur les continents l’Océan troublé, soit que, détournant le soleil de sa route, il lui ait commandé de se lever sur le pôle avec des signes funestes, il est certain qu’un affreux déluge a ravagé la terre.

En ce temps-là la race humaine fut presque anéantie ; toutes les querelles des nations finirent, toutes les révolutions cessèrent. Rois, peuples, armées ennemies, suspendirent leurs haines sanglantes et s’embrassèrent, saisis d’une mortelle frayeur. Les temples se remplirent de suppliants qui avoient peut-être renié la Divinité toute leur vie ; mais la Divinité les renia à son tour, et bientôt on annonça que l’Océan tout entier étoit aussi à la porte des temples. En vain les mères se sauvèrent avec leurs enfants sur le sommet des montagnes ; en vain l’amant crut trouver un abri pour sa maîtresse dans la même grotte où il avait trouvé un asile pour ses plaisirs ; en vain les amis disputèrent aux ours effrayés la cime des chênes ; l’oiseau même, chassé de branche en branche par le flot toujours croissant, fatigua inutilement ses ailes sur des plaines d’eau sans rivages. Le soleil, qui n’éclairoit plus que la mort au travers des nues livides, se montroit terne et violet comme un énorme cadavre noyé dans les cieux ; les volcans s’éteignirent, en vomissant de tumultueuses fumées, et l’un des quatre éléments, le feu, périt avec la lumière.

Ce fut alors que le monde se couvrit d’horribles ombres, d’où sortoient d’effrayantes clameurs ; ce fut alors qu’au milieu des humides ténèbres le reste des êtres vivants, le tigre et l’agneau, l’aigle et la colombe, le reptile et l’insecte, l’homme et la femme, gagnèrent tous ensemble la roche la plus escarpée du globe : l’Océan les y suivit, et, soulevant autour d’eux sa menaçante immensité, fit disparoître sous ses solitudes orageuses le dernier point de la terre.

Dieu, ayant accompli sa vengeance, dit aux mers de rentrer dans l’abîme ; mais il voulut imprimer sur ce globe des traces éternelles de son courroux ; les dépouilles de l’éléphant des Indes s’entassèrent dans les régions de la Sibérie ; les coquillages magellaniques vinrent s’enfouir dans les carrières de la France ; des bancs entiers de corps marins s’arrêtèrent au sommet des Alpes, du Taurus et des Cordillères, et ces montagnes elles-mêmes furent les monuments que Dieu laissa dans les trois mondes pour marquer son triomphe sur les impies, comme un monarque plante un trophée dans le champ où il a défait ses ennemis.

Dieu ne se contenta pas de ces attestations générales de sa colère passée : sachant combien l’homme perd aisément la mémoire du malheur, il en multiplia les souvenirs dans sa demeure. Le soleil n’eut plus pour trône au matin, et pour lit au soir, que l’élément humide, où il sembla s’éteindre tous les jours, ainsi qu’au temps du déluge. Souvent les nuages du ciel imitèrent des vagues amoncelées, des sables ou des écueils blanchissants. Sur la terre, les rochers laissèrent tomber des cataractes ; la lumière de la lune, les vapeurs blanches du soir, couvrirent quelquefois les vallées des apparences d’une nappe d’eau ; il naquit dans les lieux les plus arides des arbres dont les branches affaissées pendirent pesamment vers la terre, comme si elles sortoient encore toutes trempées du sein des ondes ; deux fois par jour la mer reçut ordre de se lever de nouveau dans son lit et d’envahir ses grèves ; les antres des montagnes conservèrent de sourds bourdonnements et des voix lugubres ; la cime des bois présenta l’image d’une mer roulante, et l’Océan sembla avoir laissé ses bruits dans la profondeur des forêts.

↑ On rit de Josué qui commande au soleil de s’arrêter. Nous n’aurions pas cru être obligé d’apprendre à notre siècle que le soleil n’est pas immobile, quoique centre. On a excusé Josué en disant qu’il parloit exprès comme le vulgaire : il eût été aussi simple de dire qu’il parloit comme Newton. Si vous vouliez arrêter une montre, vous ne briseriez pas une petite roue, mais le grand ressort, dont le repos fixeroit subitement le système.

François-René de Chateaubriand Génie du christianisme Garnier Frères, 1828 (p. 82-84).

Chap. IV. Histoire naturelle ; Déluge LIVRE V Chap. V. Jeunesse et Vieillesse de la Terre

Nous touchons à la dernière objection sur l’origine moderne du globe. On dit : « La terre est une vieille nourrice dont tout annonce la caducité. Examinez ses fossiles, ses marbres, ses granits, ses laves, et vous y lirez ses années innombrables[1] marquées par cercles, par couches ou par branches, comme celles du serpent à sa sonnette, du cheval à sa dent ou du cerf à ses rameaux. »

Cette difficulté a été cent fois résolue par cette réponse : Dieu a dû créer et a sans doute créé le monde avec toutes les marques de vétusté et de complément que nous lui voyons.

En effet, il est vraisemblable que l’auteur de la nature planta d’abord de vieilles forêts et de jeunes taillis ; que les animaux naquirent, les uns remplis de jours, les autres parés des grâces de l’enfance. Les chênes, en perçant le sol fécondé, portèrent sans doute à la fois les vieux nids des corbeaux et la nouvelle postérité des colombes. Ver, chrysalide et papillon, l’insecte rampa sur l’herbe, suspendit son œuf d’or aux forêts ou trembla dans le vague des airs. L’abeille, qui pourtant n’avoit vécu qu’un matin, comptoit déjà son ambroisie par générations de fleurs. Il faut croire que la brebis n’étoit pas sans son agneau, la fauvette sans ses petits ; que les buissons cachoient des rossignols étonnés de chanter leurs premiers airs, en échauffant les fragiles espérances de leurs premières voluptés.

Si le monde n’eût été à la fois jeune et vieux, le grand, le sérieux, le moral, disparoissoient de la nature, car ces sentiments tiennent par essence aux choses antiques. Chaque site eût perdu ses merveilles. Le rocher en ruine n’eût plus pendu sur l’abîme avec ses longues graminées ; les bois, dépouillés de leurs accidents, n’auroient point montré ce touchant désordre d’arbres inclinés sur leurs tiges, de troncs penchés sur le cours des fleuves. Les pensées inspirées, les bruits vénérables, les voix magiques, la sainte horreur des forêts, se fussent évanouis avec les voûtes qui leur servent de retraites, et les solitudes de la terre et du ciel seroient demeurées nues et désenchantées en perdant ses colonnes de chênes qui les unissent. Le jour même où l’Océan épandit ses premières vagues sur ses rives, il baigna, n’en doutons point, des écueils déjà rongés par les flots, des grèves semées de débris de coquillages et des caps décharnés qui soutenoient contre les eaux les rivages croulants de la terre.

Sans cette vieillesse originaire, il n’y auroit eu ni pompe, ni majesté dans l’ouvrage de l’Éternel ; et, ce qui ne sauroit être, la nature dans son innocence eût été moins belle qu’elle ne l’est aujourd’hui dans sa corruption. Une insipide enfance de plantes, d’animaux, d’éléments, eût couronné une terre sans poésie. Mais Dieu ne fut pas un si méchant dessinateur des bocages d’Éden que les incrédules le prétendent. L’homme-roi naquit lui-même à trente années, afin de s’accorder par sa majesté avec les antiques grandeurs de son nouvel empire, de même que sa compagne compta sans doute seize printemps, qu’elle n’avoit pourtant point vécu, pour être en harmonie avec les fleurs, les oiseaux, l’innocence, les amours et toute la jeune partie de l’univers.

François-René de Chateaubriand Génie du christianisme Garnier Frères, 1828 (p. 85-86).

LIVRE V Chap. II. Spectacle général de l’Univers Chapitre I. Objet de ce Livre

Un des principaux dogmes chrétiens nous reste encore à examiner : l’état des peines et des récompenses dans l’autre vie. Mais on ne peut traiter cet important sujet sans parler d’abord des deux colonnes qui soutiennent l’édifice de toutes les religions : l’existence de Dieu et l’immortalité de l’âme.

Nous sommes, d’ailleurs, appelés à cette étude par le développement naturel de notre matière, puisque ce n’est qu’après avoir suivi la foi ici-bas qu’on peut l’accompagner à ces tabernacles où elle s’envole en quittant la terre. Toujours fidèle à notre plan, nous écarterons des preuves de l’existence de Dieu et de l’immortalité de l’âme les idées abstraites, pour n’employer que les raisons poétiques et les raisons de sentiment, c’est-à-dire les merveilles de la nature et les évidences morales. Platon et Cicéron chez les anciens, Clarke et Leibnitz chez les modernes, ont prouvé métaphysiquement, et presque géométriquement, l’existence du souverain Être[1] ; les plus grands génies dans tous les siècles ont admis ce dogme consolateur. Que s’il est rejeté par quelques sophistes, Dieu peut bien exister sans leur suffrage. La mort seule, à quoi les athées veulent tout réduire, a besoin qu’on écrive en faveur de ses droits, car elle a peu de réalité pour l’homme. Laissons-lui donc ses déplorables partisans, qui, d’ailleurs, ne s’entendent pas même entre eux ; car si les hommes qui croient à la Providence s’accordent sur les chefs principaux de leur doctrine, ceux, au contraire, qui nient le Créateur ne cessent de se disputer sur les bases de leur néant ; ils ont devant eux un abîme : pour le combler, il leur manque la pierre du fond, mais ils ne savent où la prendre. De plus, il y a dans l’erreur un certain vice de nature qui fait que quand cette erreur n’est pas la nôtre elle nous choque et nous révolte à l’instant : de là les querelles interminables des athées.

François-René de Chateaubriand Génie du christianisme Garnier Frères, 1828 (p. 86-88).

Chapitre I. Objet de ce Livre Chap. III. Organisation des Animaux et des Plantes Chap. II. Spectacle général de l’Univers

Il est un Dieu ; les herbes de la vallée et les cèdres de la montagne le bénissent, l’insecte bourdonne ses louanges, l’éléphant le salue au lever du jour, l’oiseau le chante dans le feuillage, la foudre fait éclater sa puissance, et l’Océan déclare son immensité. L’homme seul a dit : Il n’y a point de Dieu.

Il n’a donc jamais, celui-là, dans ses infortunes, levé les yeux vers le ciel, ou, dans son bonheur, abaissé ses regards vers la terre ? La nature est-elle si loin de lui qu’il ne l’ait pu contempler, ou la croit-il le simple résultat du hasard ? Mais quel hasard a pu contraindre une matière désordonnée et rebelle à s’arranger dans un ordre si parfait ?

On pourroit dire que l’homme est la pensée manifestée de Dieu, et que l’univers est son imagination rendue sensible. Ceux qui ont admis la beauté de la nature comme preuve d’une intelligence supérieure auroient dû faire remarquer une chose qui agrandit prodigieusement la sphère des merveilles : c’est que le mouvement et le repos, les ténèbres et la lumière, les saisons, la marche des astres, qui varient les décorations du monde, ne sont pourtant successifs qu’en apparence, et sont permanents en réalité. La scène qui s’efface pour nous se colore pour un autre peuple ; ce n’est pas le spectacle, c’est le spectateur qui change. Ainsi Dieu a su réunir dans son ouvrage la durée absolue et la durée progressive : la première est placée dans le temps, la seconde dans l’étendue : par celle-là les grâces de l’univers sont unes, infinies, toujours les mêmes ; par celle-ci elles sont multiples, finies et renouvelées : sans l’une, il n’y eût point eu de grandeur dans la création ; sans l’autre, il y eût eu monotonie.

Ici le temps se montre à nous sous un rapport nouveau ; la moindre de ses fractions devient un tout complet, qui comprend tout, et dans lequel toutes choses se modifient, depuis la mort d’un insecte jusqu’à la naissance d’un monde : chaque minute est en soi une petite éternité. Réunissez donc en un même moment, par la pensée, les plus beaux accidents de la nature ; supposez que vous voyez à la fois toutes les heures du jour et toutes les saisons, un matin de printemps et un matin d’automne, une nuit semée d’étoiles et une nuit couverte de nuages, des prairies émaillées de fleurs, des forêts dépouillées par les frimas, des champs dorés par les moissons : vous aurez alors une idée juste du spectacle de l’univers. Tandis que vous admirez ce soleil qui se plonge sous les voûtes de l’occident, un autre observateur le regarde sortir des régions de l’aurore. Par quelle inconcevable magie ce vieil astre qui s’endort fatigué et brûlant dans la poudre du soir est-il en ce moment même ce jeune astre qui s’éveille humide de rosée dans les voiles blanchissantes de l’aube ? À chaque moment de la journée le soleil se lève, brille à son zénith, et se couche sur le monde ; ou plutôt nos sens nous abusent, et il n’y a ni orient, ni midi, ni occident vrai. Tout se réduit à un point fixe d’où le flambeau du jour fait éclater à la fois trois lumières en une seule substance. Cette triple splendeur est peut-être ce que la nature a de plus beau ; car en nous donnant l’idée de la perpétuelle magnificence et de la toute-puissance de Dieu, elle nous montre aussi une image éclatante de sa glorieuse Trinité.

Conçoit-on bien ce que seroit une scène de la nature si elle étoit abandonnée au seul mouvement de la matière ? Les nuages, obéissant aux lois de la pesanteur, tomberoient perpendiculairement sur la terre, ou monteroient en pyramides dans les airs ; l’instant d’après, l’atmosphère seroit trop épaisse ou trop raréfiée pour les organes de la respiration. La lune, trop près ou trop loin de nous, tour à tour seroit invisible, tour à tour se montreroit sanglante, couverte de taches énormes ou remplissant seule de son orbe démesuré le dôme céleste. Saisie comme d’une étrange folie, elle marcheroit d’éclipse en éclipse, ou, se roulant d’un flanc sur l’autre, elle découvriroit enfin cette autre face que la terre ne connoît pas. Les étoiles sembleroient frappées du même vertige ; ce ne seroit plus qu’une suite de conjonctions effrayantes : tout à coup un signe d’été seroit atteint par un signe d’hiver, le Bouvier conduiroit les Pléiades, et le Lion rugiroit dans le Verseau ; là des astres passeroient avec la rapidité de l’éclair, ici ils pendroient immobiles ; quelquefois, se pressant en groupes, ils formeroient une nouvelle voie lactée, puis, disparoissant tous ensemble et déchirant le rideau des mondes, selon l’expression de Tertullien, ils laisseroient apercevoir les abîmes de l’éternité.

Mais de pareils spectacles n’épouvanteront point les hommes avant le jour où Dieu, lâchant les rênes de l’univers, n’aura besoin pour le détruire que de l’abandonner.

François-René de Chateaubriand Génie du christianisme Garnier Frères, 1828 (p. 88-91).

Chap. II. Spectacle général de l’Univers Chap. IV. Instinct des Animaux Chap. III. Organisation des Animaux et des Plantes

Descendons de ces notions générales à des idées particulières ; voyons si nous pouvons découvrir dans les parties de l’ouvrage cette même sagesse si bien exprimée dans le tout. Nous nous servirons d’abord du témoignage d’une classe d’hommes que les sciences et l’humanité réclament également ; nous voulons parler des médecins.

Le docteur Nieuwentyt, dans son Traité de l’Existence de Dieu[1], s’est attaché à démontrer la réalité des causes finales. Sans le suivre dans toutes ses observations, nous nous contenterons d’en rapporter quelques-unes.

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