Génie du christianisme (page 17)
La fleur donne le miel : elle est la fille du matin, le charme du printemps, la source des parfums, la grâce des vierges, l’amour des poëtes ; elle passe vite comme l’homme, mais elle rend doucement ses feuilles à la terre. Chez les anciens, elle couronnoit la coupe du banquet et les cheveux blancs du sage ; les premiers chrétiens en couvroient les martyrs et l’autel des catacombes ; aujourd’hui, et en mémoire de ces antiques jours, nous la mettons dans nos temples. Dans le monde, nous attribuons nos affections à ses couleurs : l’espérance à sa verdure, l’innocence à sa blancheur, la pudeur à ses teintes de rose ; il y a des nations entières où elle est l’interprète des sentiments ; livre charmant, qui ne renferme aucune erreur dangereuse et ne garde que l’histoire fugitive des révolutions du cœur !
En mettant les sexes sur des individus différents dans plusieurs familles de plantes, la Providence a multiplié les mystères et les beautés de la nature. Par là la loi des migrations se reproduit dans un règne qui sembloit dépourvu de toute faculté de se mouvoir. Tantôt c’est la graine ou le fruit, tantôt c’est une portion de la plante ou même la plante entière qui voyage. Les cocotiers croissent souvent sur des rochers au milieu de la mer : quand la tempête survient, leurs fruits tombent, et les flots les roulent à des côtes habitées, où ils se transforment en beaux arbres ; symbole de la vertu qui s’élève sur des écueils exposés aux orages : plus elle est battue des vents, plus elle prodigue de trésors aux hommes.
On nous a montré au bord de l’Yar, petite rivière du comté de Suffolk en Angleterre, une espèce de cresson fort curieux : il change de place et s’avance comme par bonds et par sauts. Il porte plusieurs chevelus dans ses cimes ; lorsque ceux qui se trouvent à l’une des extrémités de la masse sont assez longs pour atteindre au fond de l’eau, ils y prennent racine. Tirées par l’action de la plante qui s’abaisse sur son nouveau pied, les griffes du côté opposé lâchent prise, et la cressonnière, tournant sur son pivot, se déplace de toute la longueur de son banc. Le lendemain on cherche la plante dans l’endroit où on l’a laissée la veille, et on l’aperçoit plus haut ou plus bas sur le cours de l’onde, formant, avec le reste des familles fluviatiles, de nouveaux effets et de nouvelles harmonies. Nous n’avons vu ni la floraison ni la fructification de ce cresson singulier, que nous avons nommé migrator, voyageur, à cause de nos propres destinées.
Les plantes marines sont sujettes à changer de climat ; elles semblent partager l’esprit d’aventure de ces peuples insulaires que leur position géographique a rendus commerçants. Le fucus giganteus sort des antres du Nord avec les tempêtes ; il s’avance sur la mer en enfermant dans ses bras des espaces immenses. Comme un filet tendu de l’un à l’autre rivage de l’Océan, il entraîne avec lui les moules, les phoques, les raies, les tortues qu’il prend sur sa route. Quelquefois, fatigué de nager sur les vagues, il allonge un pied au fond de l’abîme et s’arrête debout ; puis, recommençant sa navigation avec un vent favorable, après avoir flotté sous mille latitudes diverses, il vient tapisser les côtes du Canada des guirlandes enlevées aux rochers de la Norvège.
Les migrations des plantes marines, qui au premier coup d’œil ne paroissent que de simples jeux du hasard, ont cependant des relations touchantes avec l’homme.
En nous promenant un soir à Brest, au bord de la mer, nous aperçûmes une pauvre femme qui marchait courbée entre des rochers : elle considéroit attentivement les débris d’un naufrage, et surtout les plantes attachées à ces débris, comme si elle eût cherché à deviner par leur plus ou moins de vieillesse l’époque certaine de son malheur. Elle découvrit sous des galets une de ces boîtes de matelot qui servent à mettre des flacons. Peut-être l’avait-elle remplie elle-même autrefois, pour son époux, de cordiaux achetés du fruit de ses épargnes : du moins nous le jugeâmes ainsi, car elle se prit à essuyer ses larmes avec le coin de son tablier. Des mousserons de mer remplaçoient maintenant ces présents de sa tendresse. Ainsi, tandis que le bruit du canon apprend aux grands le naufrage des grands du monde, la Providence en annonçant aux mêmes bords quelque deuil aux petits et aux foibles leur dépêche secrètement quelques brins d’herbe et un débris.
François-René de Chateaubriand Génie du christianisme Garnier Frères, 1828 (p. 112-115).
Chap. XI. Des Plantes et de leurs Migrations Chap. XIII. L’Homme physique Chap. XII. Deux perspectives de la Nature
Ce que nous venons de dire des animaux et des plantes nous mène à considérer les tableaux de la nature sous un rapport plus général. Tâchons de faire parler ensemble ces merveilles, qui prises séparément nous ont déjà dit tant de choses de la Providence.
Nous présenterons aux lecteurs deux perspectives de la nature, l’une marine et l’autre terrestre ; l’une au milieu des mers Atlantiques, l’autre dans les forêts du Nouveau Monde, afin qu’on ne puisse attribuer la majesté de ces scènes aux monuments des hommes.
Le vaisseau sur lequel nous passions en Amérique s’étant élevé au-dessus du gisement des terres, bientôt l’espace ne fut plus tendu que du double azur de la mer et du ciel, comme une toile préparée pour recevoir les futures créations de quelque grand peintre. La couleur des eaux devint semblable à celle du verre liquide. Une grosse houle venoit du couchant, bien que le vent soufflât de l’est ; d’énormes ondulations s’étendoient du nord au midi, et ouvroient dans leurs vallées de longues échappées de vue sur les déserts de l’Océan. Ces mobiles paysages changeoient d’aspect à toute minute : tantôt une multitude de tertres verdoyants représentoient des sillons de tombeaux dans un cimetière immense ; tantôt des lames en faisant moutonner leurs cimes imitoient des troupeaux blancs répandus sur des bruyères ; souvent l’espace sembloit borné, faute de point de comparaison ; mais si une vague venoit à se lever, un flot à se courber comme une côte lointaine, un escadron de chiens de mer à passer à l’horizon, l’espace s’ouvroit subitement devant nous. On avoit surtout l’idée de l’étendue lorsqu’une brume légère rampoit à la surface de la mer et sembloit accroître l’immensité même. Oh ! qu’alors les aspects de l’Océan sont grands et tristes ! Dans quelles rêveries ils vous plongent, soit que l’imagination s’enfonce sur les mers du Nord au milieu des frimas et des tempêtes, soit qu’elle aborde sur les mers du Midi à des îles de repos et de bonheur !
Il nous arrivoit souvent de nous lever au milieu de la nuit et d’aller nous asseoir sur le pont, où nous ne trouvions que l’officier de quart et quelques matelots qui fumoient leur pipe en silence. Pour tout bruit on entendoit le froissement de la proue sur les flots, tandis que des étincelles de feu couroient avec une blanche écume le long des flancs du navire. Dieu des chrétiens ! c’est surtout dans les eaux de l’abîme et dans les profondeurs des cieux que tu as gravé bien fortement les traits de ta toute-puissance : des millions d’étoiles rayonnant dans le sombre azur du dôme céleste, la lune au milieu du firmament, une mer sans rivages, l’infini dans le ciel et sur les flots ! Jamais tu ne m’as plus troublé de ta grandeur que dans ces nuits où, suspendu entre les astres et l’Océan, j’avais l’immensité sur ma tête et l’immensité sous mes pieds !
Je ne suis rien : je ne suis qu’un simple solitaire. J’ai souvent entendu les savants disputer sur le premier Être, et je ne les ai point compris ; mais j’ai toujours remarqué que c’est à la vue des grandes scènes de la nature que cet Être inconnu se manifeste au cœur de l’homme. Un soir (il faisoit un profond calme) nous nous trouvions dans ces belles mers qui baignent les rivages de la Virginie ; toutes les voiles étoient pliées ; j’étais occupé sous le pont, lorsque j’entendis la cloche qui appeloit l’équipage à la prière : je me hâtai d’aller mêler mes vœux à ceux de mes compagnons de voyage. Les officiers étoient sur le château de poupe avec les passagers ; l’aumônier, un livre à la main, se tenoit un peu en avant d’eux ; les matelots étoient répandus pêle-mêle sur le tillac : nous étions tous debout, le visage tourné vers la proue du vaisseau, qui regardoit l’occident.
Le globe du soleil, prêt à se plonger dans les flots, apparaissoit entre les cordages du navire au milieu des espaces sans bornes. On eût dit, par les balancements de la poupe, que l’astre radieux changeoit à chaque instant d’horizon. Quelques nuages étoient jetés sans ordre dans l’orient, où la lune montoit avec lenteur ; le reste du ciel étoit pur : vers le nord, formant un glorieux triangle avec l’astre du jour et celui de la nuit, une trombe, brillante des couleurs du prisme, s’élevoit de la mer comme un pilier de cristal supportant la voûte du ciel.
Il eût été bien à plaindre, celui qui dans ce spectacle n’eût point reconnu la beauté de Dieu. Des larmes coulèrent malgré moi de mes paupières, lorsque mes compagnons, ôtant leur chapeau goudronné, vinrent à entonner d’une voix rauque leur simple cantique à Notre-Dame de Bon-Secours, patronne des mariniers. Qu’elle étoit touchante, la prière de ces hommes qui sur une planche fragile, au milieu de l’Océan, contemploient le soleil couchant sur les flots ! Comme elle alloit à l’âme, cette invocation du pauvre matelot à la Mère de Douleur ! La conscience de notre petitesse à la vue de l’infini, nos chants s’étendant au loin sur les vagues, la nuit s’approchant avec ses embûches, la merveille de notre vaisseau au milieu de tant de merveilles, un équipage religieux saisi d’admiration et de crainte, un prêtre auguste en prière, Dieu penché sur l’abîme, d’une main retenant le soleil aux portes de l’occident, de l’autre élevant la lune dans l’orient, et prêtant, à travers l’immensité, une oreille attentive à la voix de sa créature : voilà ce qu’on ne sauroit peindre, et ce que tout le cœur de l’homme suffit à peine pour sentir.
Un soir je m’étais égaré dans une forêt, à quelque distance de la cataracte de Niagara ; bientôt je vis le jour s’éteindre autour de moi, et je goûtai, dans toute sa solitude, le beau spectacle d’une nuit dans les déserts du Nouveau Monde.
Une heure après le coucher du soleil la lune se montra au-dessus des arbres, à l’horizon opposé. Une brise embaumée, que cette reine des nuits amenoit de l’orient avec elle, sembloit la précéder dans les forêts, comme sa fraîche haleine. L’astre solitaire monta peu à peu dans le ciel : tantôt il suivoit paisiblement sa course azurée, tantôt il reposoit sur des groupes de nues qui ressembloient à la cime de hautes montagnes couronnées de neige. Ces nues, ployant et déployant leurs voiles, se dérouloient en zones diaphanes de satin blanc, se dispersoient en légers flocons d’écume, ou formoient dans les cieux des bancs d’une ouate éblouissante, si doux à l’œil, qu’on croyoit ressentir leur mollesse et leur élasticité.
La scène sur la terre n’étoit pas moins ravissante : le jour bleuâtre et velouté de la lune descendoit dans les intervalles des arbres, et poussoit des gerbes de lumière jusque dans l’épaisseur des plus profondes ténèbres. La rivière qui couloit à mes pieds tour à tour se perdoit dans le bois, tour à tour reparoissoit brillante des constellations de la nuit, qu’elle répétoit dans son sein. Dans une savane, de l’autre côté de la rivière, la clarté de la lune dormoit sans mouvement sur les gazons ; des bouleaux agités par les brises et dispersés çà et là formoient des îles d’ombres flottantes sur cette mer immobile de lumière. Auprès tout auroit été silence et repos sans la chute de quelques feuilles, le passage d’un vent subit, le gémissement de la hulotte ; au loin, par intervalles, on entendoit les sourds mugissements de la cataracte du Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeoient de désert en désert et expiroient à travers les forêts solitaires.
La grandeur, l’étonnante mélancolie de ce tableau ne sauroient s’exprimer dans les langues humaines ; les plus belles nuits en Europe ne peuvent en donner une idée. En vain dans nos champs cultivés l’imagination cherche à s’étendre ; elle rencontre de toutes parts les habitations des hommes ; mais dans ces régions sauvages l’âme se plaît à s’enfoncer dans un océan de forêts, à planer sur le gouffre des cataractes, à méditer au bord des lacs et des fleuves, et, pour ainsi dire, à se trouver seule devant Dieu.
François-René de Chateaubriand Génie du christianisme Garnier Frères, 1828 (p. 115-117).
Chap. XII. Deux perspectives de la Nature Chap. XIV. Instinct de la Patrie Chap. XIII. L’Homme physique
Pour achever ces vues des causes finales, ou des preuves de l’existence de Dieu tirées des merveilles de la nature, il ne nous reste plus qu’à considérer l’homme physique. Nous laisserons parler les maîtres qui ont approfondi cette matière.
À l’égard des sens[1], par qui les objets extérieurs viennent à la connaissance de l’âme, leur structure répond merveilleusement à leur destination, et ils ont leur siége dans la tête comme dans un lieu fortifié. Les yeux, ainsi que des sentinelles, occupent la place la plus élevée, d’où ils peuvent, en découvrant les objets, faire leur charge. Un lieu éminent convenoit aux oreilles, parce qu’elles sont destinées à recevoir le son, qui monte naturellement. Les narines devoient être dans la même situation, parce que l’odeur monte aussi ; et il les falloit près de la bouche, parce qu’elles nous aident beaucoup à juger du boire et du manger. Le goût, qui doit nous faire sentir la qualité de ce que nous prenons, réside dans cette partie de la bouche par où la nature donne passage au solide et au liquide. Pour le tact, il est généralement répandu dans tout le corps, afin que nous ne puissions recevoir aucune impression ni être attaqués du froid ou du chaud sans le sentir. Et comme un architecte ne mettra point sous les yeux ni sous le nez du maître les égouts d’une maison, de même la nature a éloigné de nos sens ce qu’il y a de semblable à cela dans le corps humain.
Mais quel autre ouvrier que la nature, dont l’adresse est incomparable, pourroit avoir si artistement formé nos sens ? Elle a entouré les yeux de tuniques fort minces, transparentes en avant, afin que l’on pût voir à travers ; fermes dans leur tissure, afin de tenir les yeux en état. Elle les a fait glissants et mobiles pour leur donner moyen d’éviter ce qui pourroit les offenser et de porter aisément leurs regards où ils veulent. La prunelle, où se réunit ce qui fait la force de la vision, est si petite, qu’elle se dérobe sans peine à ce qui seroit capable de lui faire mal. Les paupières, qui sont les couvertures des yeux, ont une surface polie et douce pour ne point les blesser. Soit que la peur de quelque accident oblige à les fermer, soit qu’on veuille les ouvrir, les paupières sont faites pour s’y prêter, et l’un ou l’autre de ces mouvements ne leur coûte qu’un instant ; elles sont, pour ainsi dire, fortifiées d’une palissade de poils qui leur sert à repousser ce qui viendroit attaquer les yeux quand ils sont ouverts, et à les envelopper, afin qu’ils reposent paisiblement quand le sommeil les ferme et nous les rend inutiles. Nos yeux ont de plus l’avantage d’être cachés et défendus par des éminences ; car, d’un côté, pour arrêter la sueur qui coule de la tête et du front, ils ont le haut des sourcils ; et de l’autre, pour se garantir par le bas, ils ont les joues, qui avancent un peu. Le nez est placé entre les deux comme un mur de séparation.
Quant à l’ouïe, elle demeure toujours ouverte, parce que nous en avons toujours besoin, même en dormant. Si quelque son la frappe alors, nous en sommes réveillés. Elle a des conduits tortueux, de peur que s’ils étoient droits et unis, quelque chose ne s’y glissât…
Mais nos mains, de quelle commodité ne sont-elles pas, et de quelle utilité dans les arts ? Les doigts s’allongent ou se plient sans la moindre difficulté, tant leurs jointures sont flexibles. Avec leurs secours, les mains usent du pinceau et du ciseau ; elles jouent de la lyre, de la flûte : voilà pour l’agréable. Pour le nécessaire, elles cultivent les champs, bâtissent des maisons, font des étoffes, des habits, travaillent en cuivre, en fer. L’esprit invente, les sens examinent, la main exécute ; tellement que si nous sommes logés, si nous sommes vêtus et à couvert, si nous avons des villes, des murs, des habitations, des temples, c’est aux mains que nous les devons, etc.
Il faut convenir que la matière seule n’a pas plus fait le corps de l’homme pour tant de fins admirables, que ce beau discours de l’orateur romain n’a été composé par un écrivain sans éloquence et sans art[2].
Plusieurs auteurs ont prouvé, et en particulier le médecin Nieuwentyt[3], que les bornes dans lesquelles nos sens sont renfermés sont les véritables limites qui leur conviennent, et que nous serions exposés à une foule d’inconvénients et de dangers si ces sens avaient plus ou moins d’étendue [NOTE 10]. Galien, saisi d’admiration au milieu d’une analyse anatomique du corps humain, laisse échapper le scalpel et s’écrie :
Ô toi qui nous a faits ! en composant un discours si saint je crois chanter un véritable hymne à ta gloire ! Je t’honore plus en découvrant la beauté de tes ouvrages qu’en te sacrifiant des hécatombes entières de taureaux ou en faisant fumer tes temples de l’encens le plus précieux. La véritable piété consiste à me connaître moi-même, ensuite à enseigner aux autres quelle est la grandeur de ta bonté, de ton pouvoir, de ta sagesse. Ta bonté se montre dans l’égale distribution de tes présents, ayant réparti à chaque homme les organes qui lui sont nécessaires ; ta sagesse se voit dans l’excellence de tes dons, et ta puissance dans l’exécution de tes desseins[4].
↑ Cicéron a pris dans Aristote ce qu’il dit du service de la main. En combattant la philosophie d’Anaxagore, le Stagyrite observe, avec sa sagacité accoutumée, que l’homme n’est pas supérieur aux animaux parce qu’il a une main, mais qu’il a une main parce qu’il est supérieur aux animaux. (De Part. Anim., lib. III, cap. X.) Platon cite aussi la structure du corps humain comme une preuve de l’intelligence divine (In Tim.), et Job a quelques versets sublimes sur le même sujet. (N.d.A.)