Génie du christianisme (page 5)
François-René de Chateaubriand Génie du christianisme Garnier Frères, 1828 (p. 27-30).
Chap. VI. Les Sacrements. — Le Baptême et la Confession Chap. VIII. La Confirmation, l’Ordre et le Mariage Chap. VII. De la Communion
C’est à douze ans, c’est au printemps de l’année, que l’adolescent s’unit à son Créateur. Après avoir pleuré la mort du Rédempteur du monde avec les montagnes de Sion, après avoir rappelé les ténèbres qui couvrirent la terre, la chrétienté sort de la douleur : les cloches se raniment ; les saints se dévoilent ; le cri de la joie, l’antique alleluia d’Abraham et de Jacob, fait retentir le dôme des églises. De jeunes filles vêtues de lin, et des garçons parés de feuillages, marchent sur une route semée des premières fleurs de l’année ; ils s’avancent vers le temple, en répétant de nouveaux cantiques ; leurs parents les suivent ; bientôt le Christ descend sur l’autel pour ces âmes délicates. Le froment des anges est déposé sur la langue véridique qu’aucun mensonge n’a encore souillée, tandis que le prêtre boit, dans le vin pur, le sang méritoire de l’Agneau.
Dans cette solennité, Dieu rappelle un sacrifice sanglant, sous les espèces les plus paisibles. Aux incommensurables hauteurs de ces mystères se mêlent les souvenirs des scènes les plus riantes. La nature ressuscite avec son Créateur, et l’ange du printemps semble lui ouvrir les portes du tombeau, comme cet Esprit de lumière qui dérangea la pierre du glorieux Sépulcre. L’âge des tendres communiants et celui de la naissante année confondent leurs jeunesses, leurs harmonies et leurs innocences. Le pain et le vin annoncent les dons des champs prêts à mûrir, et retracent les tableaux de l’agriculture ; enfin, Dieu descend dans les âmes de ces enfants pour les féconder, comme il descend en cette saison dans le sein de la terre pour lui faire porter ses fleurs et ses richesses.
Mais, dira-t-on, que signifie cette communion mystique, où la raison est obligée de se soumettre à une absurdité, sans aucun profit pour les mœurs ?
Qu’on nous permette d’abord de répondre, en général, pour tous les rites chrétiens, qu’ils sont de la plus haute moralité, par cela seul qu’ils ont été pratiqués par nos pères, par cela seul que nos mères ont été chrétiennes sur nos berceaux ; enfin, parce que la religion a chanté autour du cercueil de nos aïeux et souhaité la paix à leurs cendres.
Ensuite, supposé même que la communion fût une cérémonie puérile, c’est du moins s’aveugler beaucoup de ne pas voir qu’une solennité qui doit être précédée d’une confession générale, qui ne peut avoir lieu qu’après une longue suite d’actions vertueuses, est très-favorable aux bonnes mœurs. Elle l’est même à un tel point, que si un homme approchoit dignement, une seule fois par mois, du sacrement d’Eucharistie, cet homme seroit, de nécessité, l’homme le plus vertueux de la terre. Transportez le raisonnement de l’individuel au collectif, de l’homme au peuple, et vous verrez que la communion est une législation tout entière.
« Voilà donc des hommes, dit Voltaire (dont l’autorité ne sera pas suspecte), voilà des hommes qui reçoivent Dieu dans eux, au milieu d’une cérémonie auguste, à la lueur de cent cierges, après une musique qui a enchanté leurs sens, au pied d’un autel brillant d’or. L’imagination est subjuguée, l’âme saisie et attendrie ; on respire à peine, on est détaché de tout bien terrestre, on est uni avec Dieu, il est dans notre chair et dans notre sang. Qui osera, qui pourra commettre après cela une seule faute, en concevoir seulement la pensée ! Il étoit impossible sans doute d’imaginer un mystère qui retînt plus fortement les hommes dans la vertu[1]. »
Si nous nous exprimions nous-même avec cette force, on nous traiteroit de fanatique.
L’Eucharistie a pris naissance à la Cène ; et nous en appelons au peintre, pour la beauté du tableau où Jésus-Christ est représenté disant ces paroles : Hoc est corpus meum. Quatre choses sont ici :
1° Dans le pain et le vin matériels, on voit la consécration de la nourriture de l’homme, qui vient de Dieu, et que nous tenons de sa munificence. Quand il n’y auroit dans la communion que cette offrande des richesses de la terre à celui qui les dispense, cela seul suffirait pour la comparer aux plus belles coutumes religieuses de la Grèce.
2° L’Eucharistie rappelle la Pâque des Israélites, qui remonte aux temps des Pharaons ; elle annonce l’abolition des sacrifices sanglants ; elle est aussi l’image de la vocation d’Abraham et de la première alliance de Dieu avec l’homme. Tout ce qu’il y a de grand en antiquité, en histoire, en législation, en figures sacrées, se trouve donc réuni dans la communion du chrétien.
3° L’Eucharistie annonce la réunion des hommes en une grande famille, elle enseigne la fin des inimitiés, l’égalité naturelle et l’établissement d’une nouvelle loi, qui ne connoîtra ni Juifs ni Gentils, et invitera tous les enfants d’Adam à la même table.
Enfin, la quatrième chose que l’on découvre dans l’Eucharistie, c’est le mystère direct et la présence réelle de Dieu dans le pain consacré. Ici il faut que l’âme s’envole un moment vers ce monde intellectuel qui lui fut ouvert avant sa chute.
Lorsque le Tout-Puissant eut créé l’homme à son image, et qu’il l’eut animé d’un souffle de vie, il fit alliance avec lui. Adam et Dieu s’entretenoient ensemble dans la solitude. L’alliance fut de droit rompue par la désobéissance. L’Être éternel ne pouvoit plus communiquer avec la Mort, la Spiritualité avec la Matière. Or, entre deux choses de propriétés différentes, il ne peut y avoir de point de contact que par un milieu. Le premier effort que l’amour divin fit pour se rapprocher de nous fut la vocation d’Abraham et l’établissement des sacrifices, figures qui annonçaient au monde l’avènement du Messie. Le Sauveur en nous rétablissant dans nos fins, comme nous l’avons observé au sujet de la rédemption, a dû nous rétablir dans nos privilèges, et le plus beau de ces privilèges sans doute étoit de communiquer avec le Créateur. Mais cette communication ne pouvoît plus avoir lieu immédiatement, comme dans le Paradis terrestre : premièrement, parce que notre origine est demeurée souillée ; en second lieu, parce que notre corps, maintenant sujet au tombeau, est resté trop foible pour communiquer directement avec Dieu sans mourir. Il falloit donc un moyen médiat, et c’est le Fils qui l’a fourni. Il s’est donné à l’homme dans l’Eucharistie, il est devenu la route sublime par qui nous nous réunissons de nouveau à celui dont notre âme est émanée.
Mais, si le Fils fût resté dans son essence primitive, il est évident que la même séparation eût existé ici-bas entre Dieu et l’homme, puisqu’il ne peut y avoir d’union entre la pureté et le crime, entre une réalité éternelle et le songe de notre vie. Or, le Verbe, en entrant dans le sein d’une femme, a daigné se faire semblable à nous. D’un côté, il touche à son Père par sa spiritualité ; de l’autre, il s’unit à la chair par son effigie humaine. Il devient donc ce rapprochement cherché entre l’enfant coupable et le père miséricordieux. En se cachant sous l’emblème du pain, il est pour l’œil du corps un objet sensible, tandis qu’il reste un objet intellectuel pour l’œil de l’âme. S’il a choisi le pain pour se voiler, c’est que le froment est un emblème noble et pur de la nourriture divine.
Si cette haute et mystérieuse théologie, dont nous nous contentons d’ébaucher quelques traits, effraie nos lecteurs, qu’ils remarquent toutefois combien cette métaphysique est lumineuse auprès de celles de Pythagore, de Platon, de Timée, d’Aristote, de Carnéade, d’Épicure. On n’y trouve aucune de ces abstractions d’idées pour lesquelles on est obligé de se créer un langage inintelligible au commun des hommes.
En résumant ce que nous avons dit sur la communion, nous voyons qu’elle présente d’abord une pompe charmante ; qu’elle enseigne la morale, parce qu’il faut être pur pour en approcher ; qu’elle est l’offrande des dons de la terre au Créateur, et qu’elle rappelle la sublime et touchante histoire du Fils de l’homme. Unie au souvenir de la Pâque et de la première alliance, la communion va se perdre dans la nuit des temps ; elle tient aux idées premières sur la nature de l’homme religieux et politique, et exprime l’antique égalité du genre humain ; enfin, elle perpétue la mémoire de notre chute primitive, de notre rétablissement et de notre réunion avec Dieu.
François-René de Chateaubriand Génie du christianisme Garnier Frères, 1828 (p. 31-36).
Chap. VII. De la Communion Chap. IX. Sur le Sacrement de l’Ordre Chap. VIII. La Confirmation, l’Ordre et le Mariage
La Confirmation, l’Ordre et le Mariage. Examen du vœu de célibat sous ses rapports moraux.
On ne cesse de s’étonner lorsqu’on remarque à quelle époque de la vie la religion a fixé le grand hyménée de l’homme et du Créateur. C’est le moment où le cœur va s’enflammer du feu des passions, le moment où il peut concevoir l’Être suprême : Dieu devient l’immense génie qui tourmente tout à coup l’adolescent, et qui remplit les facultés de son âme inquiète et agrandie. Mais le danger augmente ; il faut de nouveaux secours à cet étranger sans expérience, exposé sur le chemin du monde. La religion ne l’oubliera point ; elle tient en réserve un appui. La Confirmation vient soutenir ses pas tremblants comme le bâton dans la main du voyageur, ou comme ces sceptres qui passoient de race en race chez les rois antiques, et sur lesquels Évandre et Nestor, pasteurs des hommes, s’appuyoient en jugeant les peuples. Observons que la morale entière de la vie est renfermée dans le sacrement de Confirmation : quiconque a la force de confesser Dieu pratiquera nécessairement la vertu, puisque commettre le crime, c’est renier le Créateur.
Le même esprit de sagesse a placé l’Ordre et le Mariage immédiatement après la Confirmation.
L’enfant est maintenant devenu homme, et la religion, qui l’a suivi des yeux avec une tendre sollicitude dans l’état de nature, ne l’abandonnera pas dans l’état de société. Admirez ici la profondeur des vues du législateur des chrétiens ! Il n’a établi que deux sacrements sociaux, si nous osons nous exprimer ainsi : car, en effet, il n’y a que deux états dans la vie, le célibat et le mariage. Ainsi, sans s’embarrasser des distinctions civiles, inventées par notre étroite raison, Jésus-Christ divise la société en deux classes. À ces classes il ne donne point de lois politiques, mais des lois morales, et par là il se trouve d’accord avec toute l’antiquité. Les anciens sages de l’Orient, qui ont laissé une si merveilleuse renommée, n’assembloient pas des hommes pris au hasard pour méditer d’impraticables constitutions. Ces sages étoient de vénérables solitaires qui avaient voyagé longtemps, et qui chantoient les dieux sur la lyre. Chargés de richesses puisées chez les nations étrangères, plus riches encore des dons d’une vie sainte, le luth à la main, une couronne d’or dans leurs cheveux blancs, ces hommes divins, assis sous quelque platane, dictoient leurs leçons à tout un peuple ravi. Et quelles étoient ces institutions des Amphion, des Cadmus, des Orphée ? Une belle musique appelée Loi, des danses, des cantiques, quelques arbres consacrés, des vieillards conduisant des enfants, un hymen formé auprès d’un tombeau, la religion et Dieu partout. C’est aussi ce que le christianisme a fait, mais d’une manière encore plus admirable.
Cependant les hommes ne s’accordent jamais sur les principes, et les institutions les plus sages ont trouvé des détracteurs. On s’est élevé dans ces derniers temps contre le vœu de célibat, attaché au sacrement d’Ordre. Les uns, cherchant partout des armes contre la religion, en ont cru trouver dans la religion même : ils ont fait valoir l’ancienne discipline de l’Église, qui, selon eux, permettoit le mariage du prêtre ; les autres se sont contentés de faire de la chasteté chrétienne l’objet de leurs railleries. Répondons d’abord aux esprits sérieux et aux objections morales.
Il est certain d’abord que le septième canon du second concile de Latran, l’an 1139, fixe sans retour le célibat du clergé catholique à une époque plus reculée : on peut citer quelques dispositions du concile de Latran[1], en 1123 ; de Tibur[2], en 895 ; de Troli[3], en 909 ; de Tolède[4], en 633, et de Calcédoine[5], en 451. Baronius prouve que le vœu de célibat étoit général parmi le clergé dès le VIe siècle[6]. Un canon du premier concile de Tours excommunie tout prêtre, diacre ou sous-diacre, qui auroit conservé sa femme après avoir reçu les ordres. Si inventus fuerit presbyter cum sua presbytera, aut diaconus cum sua diaconissa, aut subdiaconus cum sua subdiaconissa, annum integrum excommunicatus habeatur[7]. Dès le temps de saint Paul, la virginité étoit regardée comme l’état le plus parfait pour un chrétien.
Mais en admettant un moment que le mariage des prêtres eût été toléré dans la primitive Église, ce qui ne peut se soutenir ni historiquement ni canoniquement, il ne s’ensuivroit pas qu’il dût être permis à présent aux ecclésiastiques. Les mœurs modernes s’opposent à cette innovation, qui détruiroit d’ailleurs de fond en comble la discipline de l’Église.
Dans les anciens jours de la religion, jours de combats et de triomphes, les chrétiens, peu nombreux et remplis de vertu, vivoient fraternellement ensemble, goûtoient les mêmes joies, partageoient les mêmes tribulations à la table du Seigneur. Le pasteur aurait donc pu, à la rigueur, avoir une famille au milieu de cette société sainte, qui était déjà sa famille ; il n’aurait point été détourné par ses propres enfants du soin de ses autres brebis, puisqu’ils auroient fait partie du troupeau ; il n’auroit pu trahir pour eux les secrets du pécheur, puisqu’on n’avoit point de crimes à cacher, et que les confessions se faisoient à haute voix dans ces basiliques de la mort ,[8] où les fidèles s’assembloient pour prier sur les cendres des martyrs. Ces chrétiens avoient reçu du Ciel un sacerdoce que nous avons perdu. C’était moins une assemblée du peuple qu’une communauté de lévites et de religieuses : le baptême les avoit tous créés prêtres et confesseurs de Jésus-Christ.
Saint Justin le Philosophe, dans sa première Apologie, fait une admirable description de la vie des fidèles de ce temps-là : « On nous accuse, dit-il, de troubler la tranquillité de l’État, et cependant un des principaux dogmes de notre foi est que rien n’est caché aux yeux de Dieu et qu’il nous jugera sévèrement un jour sur nos bonnes et nos mauvaises actions ; mais, ô puissant empereur ! les peines mêmes que vous avez décernées contre nous ne font que nous affermir dans notre culte, puisque toutes ces persécutions nous ont été prédites par notre maître, fils du souverain Dieu, père et seigneur de l’univers.
« Le jour du soleil (le dimanche), tous ceux qui demeurent à la ville et à la campagne s’assemblent en un lieu commun. On lit les saintes Écritures ; un ancien[9] exhorte ensuite le peuple à imiter de si beaux exemples. On s’élève, on prie de nouveau ; on présente l’eau, le pain et le vin ; le prélat fait l’action de grâces, l’assistance répond Amen. On distribue une partie des choses consacrées, et les diacres portent le reste aux absents. On fait une quête ; les riches donnent ce qu’ils veulent. Le prélat garde ces aumônes pour en assister les veuves, les orphelins, les malades, les prisonniers, les pauvres, les étrangers, en un mot, tous ceux qui sont dans le besoin, et dont le prélat est spécialement chargé. Si nous nous réunissons le jour du soleil, c’est que Dieu fit le monde ce jour-là, et que son Fils ressuscita à pareil jour, pour confirmer à ses disciples la doctrine que nous vous avons exposée.