Génie du christianisme (page 63)
Chapitre I. Des Cloches Chap. III. Des chants et des prières Chap. II. Du vêtement des prêtres et des ornements de l’Église
Chapitre II - Du vêtement des prêtres et des ornements de l’Église
On ne cesse de se récrier sur les institutions de l’antiquité, et l’on ne veut pas s’apercevoir que le culte évangélique est le seul débris de cette antiquité qui soit parvenu jusqu’à nous ; tout dans l’Église retrace ces temps éloignés dont les hommes ont depuis longtemps quitté les rivages, et où ils aiment encore à égarer leurs pensées. Si l’on fixe les yeux sur le prêtre chrétien, à l’instant on est transporté dans la patrie de Numa, de Lycurgue ou de Zoroastre. La tiare nous montre le Mède errant sur les débris de Suze et d’Ecbatane ; l’aube dont le nom latin rappelle et le lever du jour et la blancheur virginale, offre de douces consonances avec les idées religieuses ; toujours un majestueux souvenir ou une agréable harmonie s’attache aux tissus de nos autels.
Et ces autels chrétiens, modelés comme des tombeaux antiques, et ces images du soleil vivant renfermées dans nos tabernacles, ont-ils quelque chose qui blesse les yeux ou qui choque le goût ? Nos calices avaient cherché leurs noms parmi les plantes, et le lis leur avait prêté sa forme ; gracieuse concordance entre l’Agneau et les fleurs.
Comme la marque la plus directe de la foi, la croix est aussi l’objet le plus ridicule à de certains yeux. Les Romains s’en étaient moqués, ainsi que les nouveaux ennemis du christianisme ; et Tertullien leur avait montré qu’ils employaient eux-mêmes ce signe dans leurs faisceaux d’armes. L’attitude que la croix fait prendre au Fils de l’Homme est sublime : l’affaissement du corps et la tête penchée font un contraste divin avec les bras étendus vers le ciel. Au reste, la nature n’a pas été aussi délicate que les incrédules ; elle n’a pas craint de mouler la croix dans une multitude de ses ouvrages : il y a une famille entière de fleurs qui appartient à cette forme, et cette famille se distingue par une inclination à la solitude ; la main du Tout-Puissant a aussi placé l’étendard de notre salut parmi les soleils.
L’urne qui renfermait les parfums imitait la forme d’une navette ; des feux et d’odorantes vapeurs flottaient dans un vase à l’extrémité d’une longue chaîne : là se voyaient les candélabres de bronze doré, ouvrage d’un Cafieri ou d’un Vassé, et images des chandeliers mystiques du roi poète ; ici les vertus cardinales, assises, soutenaient le lutrin triangulaire ; des lyres accompagnaient ses faces, un globe terrestre le couronnait, et un aigle d’airain, surmontant ces belles allégories, semblait, sur ses ailes déployées, emporter nos prières vers les cieux. Partout se présentaient et des chaires légèrement suspendues, et des vases surmontés de flammes, et des balcons, et de hautes torchères, et des balustres en marbre, et des stalles sculptées par les Charpentier et les Dugoulon, et des lampadaires arrondis par les Ballin ; et des Saints-Sacrements de vermeil dessinés par les Bertrand et les Cotte. Quelquefois les débris des temples des dieux du mensonge servaient à décorer le temple du vrai Dieu ; les bénitiers de Saint-Sulpice étaient deux urnes sépulcrales apportées d’Alexandrie ; les bassins, les patènes, les eaux lustrales, rappelaient les sacrifices antiques ; et toujours venaient se mêler, sans se confondre, les souvenirs de la Grèce et d’Israël.
Enfin, les lampes et les fleurs qui décoraient nos églises servaient à perpétuer la mémoire de ces temps de persécution où les fidèles se rassemblaient pour prier dans les tombeaux. On croyait voir ces premiers chrétiens allumer furtivement leur flambeau sous des arches funèbres, et les jeunes filles apporter des fleurs pour parer l’autel des catacombes : un pasteur, éclatant d’indigence et de bonnes œuvres, consacrait ces dons au Seigneur. C’était alors le véritable règne de Jésus-Christ, le Dieu des petits et des misérables ; son autel était pauvre comme ses serviteurs. Mais si les calices étaient de bois, les prêtres étaient d’or, comme parle saint Boniface ; et jamais on n’a vu tant de vertus évangéliques que dans ces âges où pour bénir le Dieu de la lumière et de la vie il fallait se cacher dans la nuit et dans la mort.
François-René de Chateaubriand Génie du christianisme Garnier Frères, 1828 (p. 374-379).
Chap. II. Du vêtement des prêtres et des ornements de l’Église Chap. IV. Des solennités de l’Église. — Du Dimanche Chap. III. Des chants et des prières
On reproche au culte catholique d’employer dans ses chants et ses prières une langue étrangère au peuple, comme si l’on prêchait latin et que l’office ne fût pas traduit dans tous les livres d’église. D’ailleurs, si la religion, aussi mobile que les hommes, eût changé d’idiome avec eux, comment aurions-nous connu les ouvrages de l’antiquité ? Telle est l’inconséquence de notre humeur, que nous blâmons ces mêmes coutumes auxquelles nous sommes redevables d’une partie de nos sciences et de nos plaisirs.
Mais, à ne considérer l’usage de l’Église romaine que sous ses rapports immédiats, nous ne voyons pas ce que la langue de Virgile, conservée dans notre culte (et même en certains temps et en certains lieux la langue d’Homère), peut avoir de si déplaisant. Nous croyons qu’une langue antique et mystérieuse, une langue qui ne varie plus avec les siècles, convenait assez bien au culte de l’Etre éternel, incompréhensible, immuable. Et puisque le sentiment de nos maux nous force d’élever vers le Roi des rois une voix suppliante, n’est-il pas naturel qu’on lui parle dans le plus bel idiome de la terre, et dans celui-là même dont se servaient les nations prosternées pour adresser leurs prières aux Césars ?
De plus, et c’est une chose remarquable, les oraisons en langue latine semblent redoubler le sentiment religieux de la foule. Ne serait-ce point un effet naturel de notre penchant au secret ? Dans le tumulte de ses pensées et des misères qui assiègent sa vie, l’homme, en prononçant des mots peu familiers ou même inconnus, croit demander les choses qui lui manquent et qu’il ignore ; le vague de sa prière en fait le charme, et son âme inquiète, qui sait peu ce qu’elle désire, aime à former des vœux aussi mystérieux que ses besoins.
Il reste donc à examiner ce qu’on appelle la barbarie des cantiques saints.
On convient assez généralement que dans le genre lyrique les Hébreux sont supérieurs aux autres peuples de l’antiquité : ainsi l’Église, qui chante tous les jours les psaumes et les leçons des prophètes, a donc premièrement un très beau fonds de cantiques.
On ne devine pas trop, par exemple, ce que ceux-ci peuvent avoir de ridicule ou de barbare :
L’Église trouve une autre source de chants dans les évangiles et dans les épîtres des apôtres. Racine, en imitant ces proses[3], a pensé comme Malherbe et Rousseau, qu’elles étaient dignes de sa muse. Saint Chrysostome, saint Grégoire, saint Ambroise, saint Thomas d’Aquin, Coffin, Santeul, ont réveillé la lyre grecque et latine dans les tombeaux d’Alcée et d’Horace. Vigilante à louer le Seigneur, la religion mêle au matin ses concerts à ceux de l’aurore :
Cette musique d’Israël, sur la lyre de Racine, ne laisse pas d’avoir quelque charme : on croit moins entendre un son réel que cette voix intérieure et mélodieuse qui, selon Platon, réveille au matin les hommes épris de la vertu, en chantant de toute sa force dans leurs cœurs.
Mais, sans avoir recours à ces hymnes, les prières les plus communes de l’église sont admirables ; il n’y a que l’habitude de les répéter dès notre enfance qui nous puisse empêcher d’en sentir la beauté. Tout retentirait d’acclamations si l’on trouvait dans Platon ou dans Sénèque une profession de foi aussi simple, aussi pure, aussi claire que celle-ci :
" Je crois en un seul Dieu, père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre et de toutes les choses visibles et invisibles. "
L’Oraison dominicale est l’ouvrage d’un Dieu qui connaissait tous nos besoins : qu’on en pèse bien les paroles :
Culte qu’on doit à la Divinité ; vanité des choses du monde. Dieu seul mérite d’être sanctifié.
Mot sublime, qui comprend les attributs de la Divinité ; sainte résignation, qui embrasse l’ordre physique et moral de l’univers.
Comme cela est touchant et philosophique ! Quel est le seul besoin réel de l’homme ? Un peu de pain ; encore il ne le lui faut qu’aujourd’hui (hodie) ; car demain existera-t-il ?
" Et pardonne-nous nos offenses, comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés ; "
" Ne nous laisse point succomber à la tentation, mais délivre-nous du mal. "
Voilà le cœur humain tout entier ; voilà l’homme et sa faiblesse ! Qu’il ne demande point des forces pour vaincre, qu’il ne prie que pour n’être point attaqué, que pour ne point souffrir. Celui qui a créé l’homme pouvait seul le connaître aussi bien.
Nous ne parlerons point de la Salutation angélique, véritablement pleine de grâce, ni de cette confession que le chrétien fait chaque jour aux pieds de l’Eternel. Jamais les lois ne remplaceront la moralité d’une telle coutume. Songe-t-on quel frein c’est pour l’homme que cet aveu pénible qu’il renouvelle matin et soir : J’ai péché par mes pensées, par mes paroles, par mes œuvres ? Pythagore avait recommandé une pareille confession à ses disciples : il était réservé au christianisme de réaliser ces songes de vertu que rêvaient les sages de Rome et d’Athènes.
En effet, le christianisme est à la fois une sorte de secte philosophique et une antique législation. De là lui viennent les abstinences, les jeûnes, les veilles, dont on retrouve des traces dans les anciennes républiques, et que pratiquaient les écoles savantes de l’Inde, de l’Égypte et de la Grèce : plus on examine le fond de la question, plus on est convaincu que la plupart des insultes prodiguées au culte chrétien retombent sur l’antiquité. Mais revenons aux prières.
Les actes de foi, d’espérance, de charité, de contrition, disposaient encore le cœur à la vertu : les oraisons des cérémonies chrétiennes relatives à des objets civils ou religieux, ou même à de simples accidents de la vie, présentaient des convenances parfaites, des sentiments élevés, de grands souvenirs et un style à la fois simple et magnifique. A la messe des noces, le prêtre lisait l’épître de saint Paul : " Mes frères, que les femmes soient soumises à leurs maris comme au Seigneur. " Et à l’évangile : " En ce temps-là, les Pharisiens s’approchèrent de Jésus pour le tenter, et lui dirent : Est-il permis à un homme de quitter sa femme ? Il leur répondit : Il est écrit que l’homme quittera son père et sa mère, et s’attachera à sa femme. "
A la bénédiction nuptiale, le célébrant, après avoir répété les paroles que Dieu même prononça sur Adam et Eve : Crescite et multiplicamini, ajoutait :