Génie du christianisme (page 64)
" O Dieu, unissez, s’il vous plaît, les esprits de ces époux, et versez dans leurs cœurs une sincère amitié. Regardez d’un œil favorable votre servante… Faites que son joug soit un joug d’amour et de paix ; faites que, chaste et fidèle, elle suive toujours l’exemple des femmes fortes ; qu’elle se rende aimable à son mari comme Rachel ; qu’elle soit sage comme Rebecca ; qu’elle jouisse d’une longue vie, et qu’elle soit fidèle comme Sara ;… qu’elle obtienne une heureuse fécondité ; qu’elle mène une vie pure et irréprochable, afin d’arriver au repos des saints et au royaume du ciel ; faites, Seigneur, qu’ils voient tous deux les enfants de leurs enfants jusqu’à la troisième et quatrième génération, et qu’ils parviennent à une heureuse vieillesse. "
A la cérémonie des relevailles, on chantait le psaume Nisi Dominus : " Si l’Eternel ne bâtit la maison, c’est en vain que travaillent ceux qui la bâtissent. "
Au commencement du carême, à la cérémonie de la commination, ou de la dénonciation de la colère céleste, on prononçait ces malédictions du Deutéronome :
" Paix à cette maison et à ceux qui l’habitent. " Puis au chevet du lit de l’infirme :
" Père de miséricorde, conserve et retiens ce malade dans le corps de ton Église, comme un de ses membres. Aie égard à sa contrition, reçois ses larmes, soulage ses douleurs "
" Seigneur, je me suis retiré vers toi, délivre-moi par ta justice. "
Quand on se rappelle que c’étaient presque toujours des misérables que le prêtre allait visiter ainsi, sur la paille où ils étaient couchés, combien ces oraisons chrétiennes paraissent encore plus divines !
Tout le monde connaît les belles prières des Agonisants. On lit d’abord l’oraison Profiscere : Sortez de ce monde, âme chrétienne ; ensuite cet endroit de la Passion : En ce temps-là Jésus, étant sorti, s’en alla à la montagne des Oliviers, etc. ; puis le psaume Miserere mei ; puis cette lecture de l’Apocalypse : En ces jours-là j’ai vu des morts, grands et petits, qui comparurent devant le trône, etc. ; enfin la vision d’Ezéchiel : La main du Seigneur fut sur moi, et m’ayant mené dehors par l’esprit du Seigneur, elle me laissa an milieu d’une campagne qui était couverte d’ossements. Alors le Seigneur me dit : Prophétise à l’esprit ; fils de l’homme, dis à l’esprit : Venez des quatre vents, et soufflez sur ces morts, afin qu’ils revivent, etc.
Pour les incendies, pour les pestes, pour les guerres, il y avait des prières marquées. Nous nous souviendrons toute notre vie d’avoir entendu lire, pendant un naufrage où nous nous trouvions nous-même engagé, le psaume confitemini Domino " Confessez le Seigneur, parce qu’il est bon… "
" Il commande, et le souffle de la tempête s’est élevé, et les vagues se sont amoncelées… Alors les mariniers crient vers le Seigneur, dans leur détresse, et il les tire de danger. "
" Il arrête la tourmente, et la change en calme, et les flots de la mer s’apaisent. "
Vers le temps de Pâques, Jérémie se réveillait dans la poudre de Sion pour pleurer le Fils de l’Homme. L’Église empruntait ce qu’il y a de plus beau et de plus triste dans les Pères et dans la Bible, afin d’en composer les chants de cette semaine consacrée au plus grand des martyrs, qui est aussi la plus grande des douleurs. Il n’y avait pas jusqu’aux litanies qui n’eussent des cris ou des élans admirables ; témoin ces versets des litanies de la Providence :
Enfin nos cantiques gaulois, les noëls mêmes de nos aïeux, avaient aussi leur mérite ; on y sentait la naïveté et comme la fraîcheur de la foi. Pourquoi, dans nos missions de campagne, se sentait-on attendri lorsque des laboureurs venaient à chanter au salut :
C’est qu’il y avait dans ces voix champêtres un accent irrésistible de vérité et de conviction. Les noëls, qui peignaient les scènes rustiques, avaient un tour plein de grâce dans la bouche de la paysanne. Lorsque le bruit du fuseau accompagnait ses chants, que ses enfants, appuyés sur ses genoux, écoutaient avec une grande attention l’histoire de l’Enfant-Jésus et de sa crèche, on aurait en vain cherché des airs plus doux et une religion plus convenable à une mère.
↑ Les offices ont emprunté leurs noms de la division du jour chez les Romains. La première partie du jour s’appelait Prima ; la seconde, Tertia, la troisième, Sexta ; la quatrième Nona, parce qu’elles commençaient à la première, la troisième, la sixième et la neuvième heure. La première veille s’appelait Vespera, soir. (N.d.A.)
François-René de Chateaubriand Génie du christianisme Garnier Frères, 1828 (p. 379-381).
Chap. III. Des chants et des prières Chap. V. Explication de la Messe Chap. IV. Des solennités de l’Église. — Du Dimanche
Nous avons déjà fait remarquer[1] la beauté de ce septième jour, qui correspond à celui du repos du Créateur ; cette division du temps fut connue de la plus haute antiquité. Il importe peu de savoir à présent si c’est une obscure tradition de la création transmise au genre humain par les enfants de Noé, ou si les pasteurs retrouvèrent cette division par l’observation des planètes ; mais il est du moins certain qu’elle est la plus parfaite qu’aucun législateur ait employée. Indépendamment de ses justes relations avec la force des hommes et des animaux, elle a ces harmonies géométriques que les anciens cherchaient toujours à établir entre les lois particulières et les lois générales de l’univers ; elle donne le six pour le travail ; et le six, par deux multiplications, engendre les trois cent soixante jours de l’année antique, et les trois cent soixante degrés de la circonférence. On pouvait donc trouver magnificence et philosophie dans cette loi religieuse, qui divisait le cercle de nos labeurs ainsi que le cercle décrit par les astres dans leur révolution ; comme si l’homme n’avait d’autre terme de ses fatigues que la consommation des siècles, ni de moindres espaces à remplir de ses douleurs que tous les temps.
Le calcul décimal peut convenir à un peuple mercantile ; mais il n’est ni beau ni commode dans les autres rapports de la vie et dans les équations célestes. La nature l’emploie rarement : il gêne l’année et le cours du soleil ; et la loi de la pesanteur ou de la gravitation, peut-être loi de l’univers, s’accomplit par le carré, et non par le quintuple des distances. Il ne s’accorde pas davantage avec la naissance, la croissance et le développement des espèces : presque toutes les femelles portent par le trois, le neuf, le douze, qui appartient au calcul seximal[2].
On sait maintenant, par expérience, que le cinq est un jour trop près, et le dix un jour trop loin pour le repos. La terreur, qui pouvait tout en France, n’a jamais pu forcer le paysan à remplir la décade, parce qu’il y a impuissance dans les forces humaines, et même, comme on l’a remarqué, dans les forces des animaux. Le bœuf ne peut labourer neuf jours de suite ; au bout du sixième, ses mugissements semblent demander les heures marquées par le Créateur pour le repos général de la créature[3].
Le dimanche réunissait deux grands avantages : c’était à la fois un jour de plaisir et de religion. Il faut sans doute que l’homme se délasse de ses travaux ; mais comme il ne peut être atteint dans ses loisirs par la loi civile, le soustraire en ce moment à la loi religieuse, c’est le délivrer de tout frein, c’est le replonger dans l’état de nature, et lâcher une espèce de sauvage au milieu de la société. Pour prévenir ce danger, les anciens mêmes avaient fait aussi du jour de repos un jour religieux et le christianisme avait consacré cet exemple.
Cependant cette journée de la bénédiction de la terre, cette journée du repos de Jéhovah, choqua les esprits d’une Convention qui avait fait alliance avec la mort, parce qu’elle était digne d’une telle société [Sap., cap. I, v. 16. (N.d.A.)]. Après six mille ans d’un consentement universel, après soixante siècles d’Hosannah, la sagesse des Danton, levant la tête, osa juger mauvais l’ouvrage que l’Eternel avait trouvé bon. Elle crut qu’en nous replongeant dans le chaos, elle pourrait substituer la tradition de ses ruines et de ses ténèbres à celle de la naissance de la lumière et de l’ordre des mondes ; elle voulut séparer le peuple français des autres peuples, et en faire, comme les Juifs, une caste ennemie du genre humain : un dixième jour, auquel s’attachait pour tout honneur la mémoire de Robespierre, vint remplacer cet antique sabbath, lié au souvenir du berceau des temps, ce jour sanctifié par la religion de nos pères, chômé par cent millions de chrétiens sur la surface du globe, fêté par les saints et les milices célestes, et, pour ainsi dire, gardé par Dieu même dans les siècles de l’éternité.
↑ Les paysans disaient : " Nos bœufs connaissent le dimanche, et ne veulent pas travailler ce jour-là. (N.d.A.)
François-René de Chateaubriand Génie du christianisme Garnier Frères, 1828 (p. 388-391).
Chap. VIII. Des Rogations Chap. X. Funérailles. — Pompes funèbres des grands Chap. IX. De quelques Fêtes chrétiennes. — Les Rois, Noël, etc.
Chapitre IX - De quelques Fêtes chrétiennes. — Les Rois, Noël, etc
Ceux qui n’ont jamais reporté leur cœur vers ces temps de foi où un acte de religion était une fête de famille, et qui méprisent des plaisirs qui n’ont pour eux que leur innocence, ceux-là, sans mentir, sont bien à plaindre. Du moins, en nous privant de ces simples amusements, nous donneront-ils quelque chose ? Hélas ! ils l’ont essayé. La Convention eut ses jours sacrés : alors la famine était appelée sainte, et l’Hosannah, était changé dans le cri de vive la mort ! Chose étrange ! des hommes puissants, parlant au nom de l’égalité et des passions, n’ont jamais pu fonder une fête, et le saint le plus obscur qui n’avait jamais prêché que pauvreté, obéissance, renoncement aux biens de la terre, avait sa solennité au moment même où la pratique de son culte exposait la vie. Apprenons par là que toute fête qui se rallie à la religion et à la mémoire des bienfaits est la seule qui soit durable. Il ne suffit pas de dire aux hommes Réjouissez-vous, pour qu’ils se réjouissent : on ne crée pas des jours de plaisir comme des jours de deuil, et l’on ne commande pas les ris aussi facilement qu’on peut faire couler les larmes.
Tandis que la statue de Marat remplaçait celle de saint Vincent de Paul, tandis qu’on célébrait ces pompes dont les anniversaires seront marqués dans nos fastes comme des jours d’éternelle douleur, quelque pieuse famille chômait en secret une fête chrétienne, et la religion mêlait encore un peu de joie à tant de tristesse. Les cœurs simples ne se rappellent point sans attendrissement ces heures d’épanchement où les familles se rassemblaient autour des gâteaux qui retraçaient les présents des Mages. L’aïeul, retiré pendant le reste de l’année au fond de son appartement, reparaissait dans ce jour comme la divinité du foyer paternel. Ses petits-enfants, qui depuis longtemps ne rêvaient que la fête attendue, entouraient ses genoux et le rajeunissaient de leur jeunesse. Les fronts respiraient la gaieté, les cœurs étaient épanouis ; la salle du festin était merveilleusement décorée, et chacun prenait un vêtement nouveau. Au choc des verres, aux éclats de la joie, on tirait au sort ces royautés qui ne coûtaient ni soupirs ni larmes ; on se passait ces sceptres qui ne pesaient point dans la main de celui qui les portait. Souvent une fraude, qui redoublait l’allégresse des sujets et n’excitait que les plaintes de la souveraine, faisait tomber la fortune à la fille du lieu et au fils du voisin, dernièrement arrivé de l’armée. Les jeunes gens rougissaient, embarrassés qu’ils étaient de leur couronne ; les mères souriaient, et l’aïeul vidait sa coupe à la nouvelle reine.
Or, le curé présent à la fête recevait, pour la distribuer avec d’autres secours, cette première part appelée la part des pauvres. Des jeux de l’ancien temps, un bal dont quelque vieux serviteur était le premier musicien, prolongeaient les plaisirs, et la maison entière, nourrices, enfants, fermiers, domestiques et maîtres, dansaient ensemble la ronde antique.
Ces scènes se répétaient dans toute la chrétienté ; depuis le palais jusqu’à la chaumière, il n’y avait point de laboureur qui ne trouvât moyen d’accomplir ce jour-là le souhait du Béarnais. Et quelle succession de jours heureux ! Noël, le premier jour de l’an, la fête des Mages, les plaisirs qui précèdent la pénitence ! En ce temps-là les fermiers renouvelaient leur bail, les ouvriers recevaient leur paiement ; c’était le moment des mariages, des présents, des charités, des visites : le client voyait le juge, le juge le client ; les corps de métiers, les confréries, les prévôtés, les cours de justice, les universités, les mairies, s’assemblaient selon les usages gaulois et de vieilles cérémonies ; l’infirme et le pauvre étaient soulagés. L’obligation où l’on était de recevoir son voisin à cette époque faisait qu’on vivait bien avec lui le reste de l’année, et par ce moyen la paix et l’union régnaient dans la société.