Génie du christianisme (page 67)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org · 91 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

" Celui qui règne dans les cieux et de qui relèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté et l’indépendance, est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois et de leur donner quand il lui plaît de grandes et de terribles leçons : soit qu’il élève les trônes, soit qu’il les abaisse, soit qu’il communique sa puissance aux princes, soit qu’il la retire lui-même et ne leur laisse que leur propre faiblesse, il leur apprend leurs devoirs d’une manière souveraine et digne de lui[1]…

" Chrétiens, que la mémoire d’une grande reine, fille, femme, mère de rois si puissants et souveraine de trois royaumes, appelle à cette triste cérémonie, ce discours vous fera paraître un de ces exemples redoutables qui étalent aux yeux du monde sa vanité tout entière. Vous verrez dans une seule vie toutes les extrémités des choses humaines : la félicité sans bornes aussi bien que les misères ; une longue et pénible jouissance d’une des plus nobles couronnes de l’univers. Tout ce que peuvent donner de plus glorieux la naissance et la grandeur accumulées sur une tête qui ensuite est exposée à tous les outrages de la fortune ; la rébellion, longtemps retenue, à la fin tout à fait maîtresse ; nul frein à la licence ; les lois abolies ; la majesté violée par des attentats jusque alors inconnus, un trône indignement renversé… voilà les enseignements que Dieu donne aux rois. "

Souvenirs d’un grand siècle, d’une princesse infortunée et d’une révolution mémorable, oh ! combien la religion vous a rendus touchants et sublimes en vous transmettant à la postérité !

François-René de Chateaubriand Génie du christianisme Garnier Frères, 1828 (p. 392-394).

Chap. X. Funérailles. — Pompes funèbres des grands Chap. XII. Des Prières pour les Morts Chap. XI. Funérailles du guerrier. — Convois des riches, coutumes, etc

Chapitre XI - Funérailles du guerrier. — Convois des riches, coutumes, etc

Une noble simplicité présidait aux obsèques du guerrier chrétien. Lorsqu’on croyait encore à quelque chose, on aimait à voir un aumônier dans une tente ouverte, près d’un champ de bataille, célébrer une messe des morts sur un autel formé de tambours. C’était un assez beau spectacle de voir le Dieu des armées descendre, à la voix d’un prêtre, sur les tentes d’un camp français, tandis que de vieux soldats, qui avaient tant de fois bravé la mort, tombaient à genoux devant un cercueil. un autel et un ministre de paix. Aux roulements des tambours drapés, aux salves interrompues du canon, des grenadiers portaient le corps de leur vaillant capitaine à la tombe qu’ils avaient creusée pour lui avec leurs baïonnettes. Au sortir de ces funérailles on n’allait point courir pour des trépieds, pour de doubles coupes, pour des peaux de lion aux ongles d’or, mais on s’empressait de chercher, au milieu des combats, des jeux funèbres et une arène plus glorieuse ; et si l’on n’immolait point une génisse noire aux mânes du héros, du moins on répandait en son honneur un sang moins stérile, celui des ennemis de la patrie.

Parlerons-nous de ces enterrements faits à la lueur des flambeaux dans nos villes, de ces chapelles ardentes, de ces chars tendus de noir, de ces chevaux parés de plumes et de draperies, de ce silence interrompu par les versets de l’hymne de la colère, Dies irae ?

La religion conduisait à ces convois des grands de pauvres orphelins sous la livrée pareille de l’infortune : par là elle faisait sentir à des enfants qui n’avaient point de père quelque chose de la piété filiale ; elle montrait en même temps à l’extrême misère ce que c’est que des biens qui viennent se perdre au cercueil, et elle enseignait au riche qu’il n’y a point de plus puissante médiation auprès de Dieu que celle de l’innocence et de l’adversité.

Un usage particulier avait lieu au décès des prêtres : on les enterrait le visage découvert : le peuple croyait lire sur les traits de son pasteur l’arrêt du souverain Juge et reconnaître les joies du prédestiné à travers l’ombre d’une sainte mort, comme dans les voiles d’une nuit pure on découvre les splendeurs du ciel.

La même coutume s’observait dans les couvents. Nous avons vu une jeune religieuse ainsi couchée dans sa bière. Son front se confondait par sa pâleur avec le bandeau de lin dont il était à demi couvert, une couronne de roses blanches était sur sa tête et un flambeau brûlait entre ses mains : les grâces et la paix du cœur ne sauvent point de la mort, et l’on voit se faner les lis malgré la candeur de leur sein et la tranquillité des vallées qu’ils habitent.

Au reste, la simplicité des funérailles était réservée au nourricier, comme au défenseur de la patrie. Quatre villageois précédés du curé, transportaient sur leurs épaules l’homme des champs au tombeau de ses pères. Si quelques laboureurs rencontraient le convoi dans les campagnes, ils suspendaient leurs travaux, découvraient leurs têtes et honoraient d’un signe de croix leur compagnon décédé. On voyait de loin ce mort rustique voyager au milieu des blés jaunissants, qu’il avait peut-être semés. Le cercueil, couvert d’un drap mortuaire, se balançait comme un pavot noir au-dessus des froments d’or et des fleurs de pourpre et d’azur. Des enfants, une veuve éplorée, formaient tout le cortège. En passant devant la croix du chemin ou la sainte du rocher, on se délassait un moment : on posait la bière sur la borne d’un héritage, on invoquait la Notre-Dame champêtre au pied de laquelle le laboureur décédé avait tant de fois prié pour une bonne mort ou pour une récolte abondante. C’était là qu’il mettait ses bœufs à l’ombre au milieu du jour ; c’était là qu’il prenait son repas de lait et de pain bis, au chant des cigales et des alouettes. Que bien différent d’alors il s’y repose aujourd’hui ! Mais du moins les sillons ne seront plus arrosés de ses sueurs ; du moins son sein paternel a perdu ses sollicitudes, et par ce même chemin où les jours de fête il se rendait à l’église il marche maintenant au tombeau, entre les touchants monuments de sa vie, des enfants vertueux et d’innocentes moissons.

François-René de Chateaubriand Génie du christianisme Garnier Frères, 1828 (p. 394-397).

Chap. XI. Funérailles du guerrier. — Convois des riches, coutumes, etc Chapitre I. Tombeaux antiques. — L’Égypte Chap. XII. Des Prières pour les Morts

Chez les anciens, le cadavre du pauvre ou de l’esclave était abandonné presque sans honneurs ; parmi nous, le ministre des autels est obligé de veiller au cercueil du villageois comme au catafalque du monarque. L’indigent de l’Evangile, en exhalant son dernier soupir devient soudain (chose sublime !) un être auguste et sacré. A peine le mendiant qui languissait à nos portes, objet de nos dégoûts et de nos mépris, a-t-il quitté cette vie, que la religion nous force à nous incliner devant lui. Elle nous rappelle à une égalité formidable, ou plutôt elle nous commande de respecter un juste racheté du sang de Jésus-Christ, et qui, d’une condition obscure et misérable, vient de monter à un trône céleste : c’est ainsi que le grand nom de chrétien met tout de niveau dans la mort, et l’orgueil du plus puissant potentat ne peut arracher à la religion d’autre prière que celle-là même qu’elle offre pour le dernier manant de la cité.

Mais qu’elles sont admirables, ces prières ! Tantôt ce sont des cris de douleur, tantôt des cris d’espérance : le mort se plaint, se réjouit, tremble, se rassure, gémit et supplie.

" Le jour qu’ils ont rendu l’esprit, ils retournent à leur terre originelle, et toutes leurs vaines pensées périssent[1]. "

" O mon Dieu ! ne vous souvenez ni des fautes de ma jeunesse ni de mes ignorances[2] ! "

Les plaintes du roi-prophète sont entrecoupées par les soupirs du saint Arabe.

" O Dieu ! cessez de m’affliger, puisque mes jours ne sont que néant ! Qu’est-ce que l’homme pour mériter tant d’égards et pour que vous y attachiez votre cœur ?…

" Lorsque vous me chercherez le matin, vous ne me trouverez plus[3].

" La vie m’est ennuyeuse ; je m’abandonne aux plaintes et aux regrets… Seigneur, vos jours sont-ils comme les jours des mortels, et vos années éternelles comme les années passagères de l’homme[4] ?

" Pourquoi, Seigneur, détournez-vous votre visage et me traitez-vous comme votre ennemi ? Devez-vous employer toute votre puissance contre une feuille que le vent emporte, et poursuivre une feuille séchée[5] ?

" L’homme né de la femme vit peu de temps, et il est rempli de beaucoup de misère ; il fuit comme une ombre qui ne demeure jamais dans un même état.

" Mes années coulent avec rapidité, et je marche par une voie par laquelle je ne reviendrai jamais[6].

" Mes jours sont passés, toutes mes pensées sont évanouies, toutes les espérances de mon cœur dissipées… Je dis au sépulcre : Vous serez mon père ; et aux vers : Vous serez ma mère et mes sœurs. "

De temps en temps le dialogue du prêtre et du chœur interrompt la suite des cantiques.

Le Prêtre. " Mes jours se sont évanouis comme la fumée ; mes os sont tombés en poudre. "

Le Chœur. " Ils se réveilleront, les uns dans l’éternelle gloire, les autres dans l’opprobre, pour y demeurer à jamais. "

Le Prêtre. " Ils ressusciteront tous, mais non pas tous comme ils étaient. "

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