Génie du christianisme (page 66)
Le prêtre reste un moment en silence, puis tout à coup annonçant l’éternité : Per omnia saecula saeculorum, il s’écrie :
La préface est chantée sur l’antique mélopée ou récitatif de la tragédie grecque ; les Dominations, les Puissances, les Vertus, les Anges et les Séraphins sont invités à descendre avec la grande victime, et à répéter avec le chœur des fidèles le triple Sanctus et l’Hosannah éternel.
Enfin, l’on touche au moment redoutable. Le canon où la loi éternelle est gravée, vient de s’ouvrir : la consécration s’achève par les paroles mêmes de Jésus-Christ. " Seigneur, dit le prêtre en s’inclinant profondément, que l’hostie sainte vous soit agréable comme les dons d’Abel le juste, comme le sacrifice d’Abraham notre patriarche, comme celui de votre grand-prêtre Melchisédech. Nous vous supplions d’ordonner que ces dons soient portés à votre autel sublime par les mains de votre ange, en présence de votre divine majesté. "
A ces mots le mystère s’accomplit, l’Agneau descend pour être immolé :
Il doit moins se prouver qu’il ne doit se sentir [NOTE 30]. "
François-René de Chateaubriand Génie du christianisme Garnier Frères, 1828 (p. 385-387).
Chap. VI. Cérémonies et prières de la messe Chap. VIII. Des Rogations Chap. VII. La Fête-Dieu
Il n’en est pas des fêtes chrétiennes comme des cérémonies du paganisme : on n’y traîne pas en triomphe un bœuf-dieu, un bouc sacré : on n’est pas obligé, sous peine d’être mis en prison, d’adorer un chat ou un crocodile, ou de se rouler ivre dans les rues en commettant toutes sortes d’abominations pour Vénus, Flore ou Bacchus : dans nos solennités, tout est essentiellement moral. Si l’Église en a seulement banni les danses[1], c’est qu’elle sait combien de passions se cachent sous ce plaisir en apparence innocent. Le Dieu des chrétiens ne demande que les élans du cœur et les mouvements égaux d’une âme qui règle le paisible concert des vertus. Et quelle est, par exemple, la solennité païenne qu’on peut opposer à la fête où nous célébrons le nom du Seigneur ?
Aussitôt que l’aurore a annoncé la fête du Roi du monde, les maisons se couvrent de tapisseries de laine et de soie, les rues se jonchent de fleurs, et les cloches appellent au temple la troupe des fidèles. Le signal est donné : tout s’ébranle, et la pompe commence à défiler.
On voit paraître d’abord les corps qui composent la société des peuples. Leurs épaules sont chargées de l’image des protecteurs de leurs tribus et quelquefois des reliques de ces hommes qui, nés dans une classe inférieure, ont mérité d’être adorés des rois par leurs vertus : sublime leçon que la religion chrétienne a seule donnée à la terre.
Après ces groupes populaires, on voit s’élever l’étendard de JésusChrist, qui n’est plus un signe de douleur, mais une marque de joie. A pas lents s’avance sur deux files une longue suite de ces époux de la solitude, de ces enfants du torrent et du rocher, dont l’antique vêtement retrace à la mémoire d’autres mœurs et d’autres siècles. Le clergé séculier vient après ces solitaires ; quelquefois des prélats, revêtus de la pourpre romaine, prolongent encore la chaîne religieuse. Enfin le pontife de la fête apparaît seul dans le lointain. Ses mains soutiennent la radieuse Eucharistie, qui se montre sous un dais à l’extrémité de la pompe, comme on voit quelquefois le soleil briller sous un nuage d’or au bout d’une avenue illuminée de ses feux.
Cependant des groupes d’adolescents marchent entre les rangs de la procession : les uns présentent les corbeilles de fleurs, les autres les vases des parfums. Au signal répété par le maître des pompes, les choristes se retournent vers l’image du Soleil éternel et font voler des roses effeuillées sur son passage. Des lévites, en tuniques blanches, balancent l’encensoir devant le Très-Haut. Alors des chants s’élèvent le long des lignes saintes ; le bruit des cloches et le roulement des canons annoncent que le Tout-Puissant a franchi le seuil de son temple. Par intervalles, les voix et les instruments se taisent, et un silence aussi majestueux que celui des grandes mers[2] dans un jour de calme règne parmi cette multitude recueillie : on n’entend plus que ses pas mesurés sur les pavés retentissants.
Mais où va-t-il, ce Dieu redoutable dont les puissances de la terre proclament ainsi la majesté ? Il va se reposer sous des tentes de lin, sous des arches de feuillages, qui lui présentent, comme au jour de l’ancienne alliance, des temples innocents et des retraites champêtres. Les humbles de cœur, les pauvres, les enfants le précèdent ; les juges, les guerriers, les potentats le suivent. Il marche entre la simplicité et la grandeur, comme, en ce mois qu’il a choisi pour sa fête, il se montre aux hommes entre la saison des fleurs et celle des foudres.
Les fenêtres et les murs de la cité sont bordés d’habitants dont le cœur s’épanouit à cette fête du Dieu de la patrie : le nouveau-né tend les bras au Jésus de la montagne, et le vieillard, penché vers la tombe, se sent tout à coup délivré de ses craintes ; il ne sait quelle assurance de vie le remplit de joie à la vue du Dieu vivant.
Les solennités du christianisme sont coordonnées d’une manière admirable aux scènes de la nature. La fête du Créateur arrive au moment où la terre et le ciel déclarent sa puissance, où les bois et les champs fourmillent de générations nouvelles : tout est uni par les plus doux liens ; il n’y a pas une seule plante veuve dans les campagnes.
La chute des feuilles, au contraire, amène la fête des Morts pour l’homme qui tombe comme les feuilles des bois.
Au printemps, l’Église déploie dans nos hameaux une autre pompe. La Fête-Dieu convient aux splendeurs des cours, les Rogations aux naïvetés du village. L’homme rustique sent avec joie son âme s’ouvrir aux influences de la religion et sa glèbe aux rosées du ciel : heureux celui qui portera des moissons utiles et dont le cœur humble s’inclinera sous ses propres vertus, comme le chaume sous le grain dont il est chargé !
↑ Elles sont cependant en usage dans quelques pays, comme dans l’Amérique méridionale, parce que parmi les sauvages chrétiens il règne encore une grande innocence. (N.d.A.)
François-René de Chateaubriand Génie du christianisme Garnier Frères, 1828 (p. 387-388).
Chap. VII. La Fête-Dieu Chap. IX. De quelques Fêtes chrétiennes. — Les Rois, Noël, etc. Chap. VIII. Des Rogations
Les cloches du hameau se font entendre, les villageois quittent leurs travaux : le vigneron descend de la colline, le laboureur accourt de la plaine, le bûcheron sort de la forêt ; les mères, fermant leurs cabanes, arrivent avec leurs enfants, et les jeunes filles laissent leurs fuseaux, leurs brebis et les fontaines pour assister à la fête.
On s’assemble dans le cimetière de la paroisse, sur les tombes verdoyantes des aïeux. Bientôt on voit paraître tout le clergé destiné à la cérémonie : c’est un vieux pasteur qui n’est connu que sous le nom de curé, et ce nom vénérable, dans lequel est venu se perdre le sien, indique moins le ministre du temple que le père laborieux du troupeau. Il sort de sa retraite, bâtie auprès de la demeure des morts, dont il surveille la cendre. Il est établi dans son presbytère comme une garde avancée aux frontières de la vie, pour recevoir ceux qui entrent et ceux qui sortent de ce royaume des douleurs. Un puits, des peupliers, une vigne autour de sa fenêtre, quelques colombes, composent l’héritage de ce roi des sacrifices.
Cependant l’apôtre de l’Evangile, revêtu d’un simple surplis, assemble ses ouailles devant la grande porte de l’église ; il leur fait un discours, fort beau sans doute, à en juger par les larmes de l’assistance. On lui entend souvent répéter : Mes enfants, mes chers enfants, et c’est là tout le secret de l’éloquence du Chrysostome champêtre.
Après l’exhortation, l’assemblée commence à marcher en chantant : " Vous sortirez avec plaisir, et vous serez reçu avec joie ; les collines bondiront et vous entendront avec joie. " L’étendard des saints, antique bannière des temps chevaleresques, ouvre la carrière au troupeau, qui suit pêle-mêle avec son pasteur. On entre dans des chemins ombragés et coupés profondément par la roue des chars rustiques ; on franchit de hautes barrières formées d’un seul tronc de chêne ; on voyage le long d’une haie d’aubépine où bourdonne l’abeille et où sifflent les bouvreuils et les merles. Les arbres sont couverts de leurs fleurs ou parés d’un naissant feuillage. Les bois, les vallons, les rivières, les rochers entendent tour à tour les hymnes des laboureurs. Etonnés de ces cantiques, les hôtes des champs sortent des blés nouveaux, et s’arrêtent à quelque distance pour voir passer la pompe villageoise.
La procession rentre enfin au hameau. Chacun retourne à son ouvrage : la religion n’a pas voulu que le jour où l’on demande à Dieu les biens de la terre fût un jour d’oisiveté. Avec quelle espérance on enfonce le soc dans le sillon, après avoir imploré celui qui dirige le soleil et qui garde dans ses trésors les vents du midi et les tièdes ondées ! Pour bien achever un jour si saintement commencé, les anciens du village viennent, à l’entrée de la nuit, converser avec le curé, qui prend son repas du soir sous les peupliers de sa cour. La lune répand alors les dernières harmonies sur cette fête que ramènent chaque année le mois le plus doux et le cours de l’astre le plus mystérieux. On croit entendre de toutes parts les blés germer dans la terre et les plantes croître et se développer ; des voix inconnues s’élèvent dans le silence des bois, comme le chœur des anges champêtres dont on a imploré le secours, et les soupirs du rossignol parviennent à l’oreille des vieillards assis non loin des tombeaux.
François-René de Chateaubriand Génie du christianisme Garnier Frères, 1828 (p. 391-392).
Chap. IX. De quelques Fêtes chrétiennes. — Les Rois, Noël, etc. Chap. XI. Funérailles du guerrier. — Convois des riches, coutumes, etc Chap. X. Funérailles. — Pompes funèbres des grands
Si l’on se rappelle ce que nous avons dit dans la première partie de cet ouvrage sur le dernier sacrement des chrétiens, on conviendra d’abord qu’il y a dans cette seule cérémonie plus de véritables beautés que dans tout ce que nous connaissons du culte des morts chez les anciens. Ensuite la religion chrétienne, n’envisageant dans l’homme que ses fins divines, a multiplié les honneurs autour du tombeau ; elle a varié les pompes funèbres selon le rang et les destinées de la victime. Par ce moyen elle a rendu plus douce à chacun cette dure mais salutaire pensée de la mort dont elle s’est plu à nourrir notre âme : ainsi la colombe amollit dans son bec le froment qu’elle présente à ses petits.
La religion a-t-elle à s’occuper des funérailles de quelque puissance de la terre, ne craignez pas qu’elle manque de grandeur. Plus l’objet pleuré aura été malheureux, plus elle étalera de pompe autour de son cercueil, plus ses leçons seront éloquentes : elle seule pourra mesurer la hauteur et la chute et dire ces sommets et ces abîmes d’où tombent et où disparaissent les rois.
Quand donc l’une des douleurs a été ouverte et qu’elle s’est remplie des larmes des monarques et des reines ; quand de grandes cendres et de grands malheurs ont englouti leurs doubles vanités dans un étroit cercueil, la religion assemble les fidèles dans quelque temple. Les voûtes de l’église, les autels, les colonnes, les saints se retirent sous des voiles funèbres. Au milieu de la nef s’élève un cercueil environné de flambeaux. La messe des funérailles s’est célébrée aux pieds de celui qui n’est point né et qui ne mourra point : maintenant tout est muet. Debout dans la chaire de vérité, un prêtre seul, vêtu de blanc au milieu du deuil général, le front chauve, la figure pâle, les yeux fermés, les mains croisées sur la poitrine, est recueilli dans les profondeurs de Dieu ; tout à coup ses yeux s’ouvrent, ses mains se déploient et ces mots tombent de ses lèvres :