Génie du christianisme (page 7)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org · 91 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

↑ Saint Augustin en rapporte une raison aimable : Constitutum est ut jam pactæ sponsœ non statim tradantur, ne vilem habeat maritus datam, quam non suspiraverit sponsus dilatam.

↑ On peut consulter le livre de M. de Bonald sur le Divorce : c’est un des meilleurs ouvrages qui aient paru depuis longtemps.

François-René de Chateaubriand Génie du christianisme Garnier Frères, 1828 (p. 44-45).

Mais c’est à la vue de ce tombeau, portique silencieux d’un autre monde, que le christianisme déploie sa sublimité. Si la plupart des cultes antiques ont consacré la cendre des morts, aucun n’a songé à préparer l’âme pour ces rivages inconnus dont on ne revient jamais.

Venez voir le plus beau spectacle que puisse présenter la terre ; venez voir mourir le fidèle. Cet homme n’est plus l’homme du monde, il n’appartient plus à son pays ; toutes ses relations avec la société cessent. Pour lui le calcul par le temps finit, et il ne date plus que de la grande ère de l’éternité. Un prêtre assis à son chevet le console. Ce ministre saint s’entretient avec l’agonisant de l’immortalité de son âme ; et la scène sublime que l’antiquité entière n’a présentée qu’une seule fois, dans le premier de ses philosophes mourants, cette scène se renouvelle chaque jour sur l’humble grabat du dernier des chrétiens qui expire.

Enfin le moment suprême est arrivé ; un sacrement a ouvert à ce juste les portes du monde, un sacrement va les clore ; la religion le balança dans le berceau de la vie ; ses beaux chants et sa main maternelle l’endormiront encore dans le berceau de la mort. Elle prépare le baptême de cette seconde naissance ; mais ce n’est plus l’eau qu’elle choisit, c’est l’huile, emblème de l’incorruptibilité céleste. Le sacrement libérateur rompt peu à peu les attaches du fidèle ; son âme, à moitié échappée de son corps, devient presque visible sur son visage. Déjà il entend les concerts des séraphins ; déjà il est prêt à s’envoler vers les régions où l’invite cette Espérance divine, fille de la Vertu et de la Mort. Cependant l’ange de la paix, descendant vers ce juste, touche de son sceptre d’or ses yeux fatigués et les ferme délicieusement à la lumière. Il meurt, et l’on n’a point entendu son dernier soupir ; il meurt, et longtemps après qu’il n’est plus ses amis font silence autour de sa couche, car ils croient qu’il sommeille encore tant ce chrétien a passé avec douceur.

François-René de Chateaubriand Génie du christianisme Garnier Frères, 1828 (p. 46-47).

LIVRE II Chap. II. De la Foi Chapitre I. Vices et Vertus selon la religion

La plupart des anciens philosophes ont fait le partage des vices et des vertus ; mais la sagesse de la religion l’emporte encore ici sur celle des hommes.

Ne considérons d’abord que l’orgueil, dont l’Église fait le premier des vices. C’est le péché de Satan, c’est le premier péché du monde. L’orgueil est si bien le principe du mal, qu’il se trouve mêlé aux diverses infirmités de l’âme : il brille dans le souris de l’envie, il éclate dans les débauches de la volupté, il compte l’or de l’avarice, il étincelle dans les yeux de la colère et suit les grâces de la mollesse.

C’est l’orgueil qui fit tomber Adam ; c’est l’orgueil qui arma Caïn de la massue fratricide ; c’est l’orgueil qui éleva Babel et renversa Babylone. Par l’orgueil Athènes se perdit avec la Grèce ; l’orgueil brisa le trône de Cyrus, divisa l’empire d’Alexandre et écrasa Rome enfin sous le poids de l’univers.

Dans les circonstances particulières de la vie, l’orgueil a des effets encore plus funestes. Il porte ses attentats jusque sur Dieu.

En recherchant les causes de l’athéisme, on est conduit à cette triste observation, que la plupart de ceux qui se révoltent contre le Ciel ont à se plaindre en quelque chose de la société ou de la nature (excepté toutefois des jeunes gens séduits par le monde, ou des écrivains qui ne veulent faire que du bruit). Mais comment ceux qui sont privés des frivoles avantages que le hasard donne ou ravit dans ses caprices ne savent-ils pas trouver le remède à ce léger malheur en se rapprochant de la Divinité ? Elle est la véritable source des grâces : Dieu est si bien la beauté par excellence, que son nom seul prononcé avec amour suffit pour donner quelque chose de divin à l’homme le moins favorisé de la nature, comme on l’a remarqué de Socrate. Laissons l’athéisme à ceux qui, n’ayant pas assez de noblesse pour s’élever au-dessus des injustices du sort, ne montrent dans leurs blasphèmes que le premier vice de l’homme chatouillé dans sa partie la plus sensible.

Si l’Église a donné la première place à l’orgueil dans l’échelle des dégradations humaines, elle n’a pas classé moins habilement les six autres vices capitaux. Il ne faut pas croire que l’ordre où nous les voyons rangés soit arbitraire : il suffit de l’examiner pour s’apercevoir que la religion passe excellemment de ces crimes qui attaquent la société en général à ces délits qui ne retombent que sur le coupable. Ainsi, par exemple, l’envie, la luxure, l’avarice et la colère, suivent immédiatement l’orgueil, parce que ce sont des vices qui s’exercent sur un sujet étranger et qui ne vivent que parmi les hommes, tandis que la gourmandise et la paresse, qui viennent les dernières, sont des inclinations solitaires et honteuses, réduites à chercher en elles-mêmes leurs principales voluptés.

Dans les vertus préférées par le christianisme, et dans le rang qu’il leur assigne, même connoissance de la nature. Avant Jésus-Christ l’âme de l’homme étoit un chaos ; le Verbe se fit entendre, aussitôt tout se débrouilla dans le monde intellectuel, comme à la même parole tout s’étoit jadis arrangé dans le monde physique : ce fut la création morale de l’univers. Les vertus montèrent comme des feux purs dans les cieux : les unes, soleils éclatants, appelèrent les regards par leur brillante lumière ; les autres, modestes étoiles, cherchèrent la pudeur des ombres, où cependant elles ne purent se cacher. Dès lors on vit s’établir une admirable balance entre les forces et les foiblesses ; la religion dirigea ses foudres contre l’orgueil, vice qui se nourrit de vertus : elle le découvrit dans les replis de nos cœurs, elle le poursuivit dans ses métamorphoses ; les sacrements marchèrent contre lui en une armée sainte, et l’Humilité, vêtue d’un sac, les reins ceints d’une corde, les pieds nus, le front couvert de cendre, les yeux baissés et en pleurs, devint une des premières vertus du fidèle.

François-René de Chateaubriand Génie du christianisme Garnier Frères, 1828 (p. 47-49).

Chapitre I. Vices et Vertus selon la religion Chap. III. De l’Espérance et de la Charité Chap. II. De la Foi

Et quelles étoient les vertus tant recommandées par les sages de la Grèce ? La force, la tempérance et la prudence. Jésus-Christ seul pouvoit enseigner au monde que la Foi, l’Espérance et la Charité, sont des vertus qui conviennent à l’ignorance comme à la misère de l’homme.

C’est une prodigieuse raison, sans doute, que celle qui nous a montré dans la Foi la source des vertus. Il n’y a de puissance que dans la conviction. Un raisonnement n’est fort, un poëme n’est divin, une peinture n’est belle, que parce que l’esprit ou l’œil qui en juge est convaincu d’une certaine vérité cachée dans ce raisonnement, ce poëme, ce tableau. Un petit nombre de soldats persuadés de l’habileté de leur général peuvent enfanter des miracles. Trente-cinq mille Grecs suivent Alexandre à la conquête du monde ; Lacédémone se confie en Lycurgue, et Lacédémone devient la plus sage des cités ; Babylone se présume faite pour les grandeurs, et les grandeurs se prostituent à sa foi mondaine ; un oracle donne la terre aux Romains, et les Romains obtiennent la terre ; Colomb, seul de tout un monde s’obstine à croire un nouvel univers, et un nouvel univers sort des flots. L’amitié, le patriotisme, l’amour, tous les sentiments nobles, sont aussi une espèce de foi. C’est parce qu’ils ont cru que les Codrus, les Pylade, les Régulus, les Arrie, ont fait des prodiges. Et voilà pourquoi ces cœurs qui ne croient rien, qui traitent d’illusions les attachements de l’âme et de folie les belles actions, qui regardent en pitié l’imagination et la tendresse du génie, voilà pourquoi ces cœurs n’achèveront jamais rien de grand, de généreux : ils n’ont de foi que dans la matière et dans la mort, et ils sont déjà insensibles comme l’une et glacés comme l’autre.

Dans le langage de l’ancienne chevalerie, bailler sa foi étoit synonyme de tous les prodiges de l’honneur. Roland, Duguesclin, Bayard, étoient de féaux chevaliers, et les champs de Roncevaux, d’Auray, de Bresse, les descendants des Maures, des Anglois, des Lombards, disent encore aujourd’hui quels étoient ces hommes qui prêtoient foi et hommage à leur Dieu, leur dame et leur roi. Que d’idées antiques et touchantes s’attachent à notre seul mot de foyer, dont l’étymologie est si remarquable ! Citerons-nous les martyrs, « ces héros qui, selon saint Ambroise, sans armées, sans légions, ont vaincu les tyrans, adouci les lions, ôté au feu sa violence et au glaive sa pointe[1] ! » La foi même envisagée sous ce rapport est une force si terrible, qu’elle bouleverseroit le monde, si elle étoit appliquée à des fins perverses. Il n’y a rien qu’un homme sous le joug d’une persuasion intime, et qui soumet sans condition sa raison à celle d’un autre homme, ne soit capable d’exécuter. Ce qui prouve que les plus éminentes vertus, quand on les sépare de Dieu, et qu’on les veut prendre dans leurs simples rapports moraux, touchent de près aux plus grands vices. Si les philosophes avoient fait cette observation, ils ne se seroient pas tant donné de peine pour fixer les limites du bien et du mal. Le christianisme n’a pas eu besoin, comme Aristote, d’inventer une échelle, pour y placer ingénieusement une vertu entre deux vices : il a tranché la difficulté d’une manière sûre, en nous montrant que les vertus ne sont des vertus qu’autant qu’elles refluent vers leur source, c’est-à-dire vers Dieu.

Cette vérité nous restera assurée si nous appliquons la foi à ces mêmes affaires humaines, mais en la faisant survenir par l’entremise des idées religieuses. De la foi vont naître les vertus de la société, puisqu’il est vrai, du consentement unanime des sages, que le dogme qui commande de croire en un Dieu rémunérateur et vengeur est le plus ferme soutien de la morale et de la politique.

Enfin, si vous employez la foi à son véritable usage[2], si vous la tournez entièrement vers le Créateur, si vous en faites l’œil intellectuel par qui vous découvrez les merveilles de la Cité sainte et l’empire des existences réelles, si elle sert d’ailes à votre âme pour vous élever au-dessus des peines de la vie, vous reconnoîtrez que les livres saints n’ont pas trop exalté cette vertu, lorsqu’ils ont parlé des prodiges qu’on peut faire avec elle. Foi céleste ! foi consolatrice ! tu fais plus que de transporter les montagnes, tu soulèves les poids accablants qui pèsent sur le corps de l’homme.

François-René de Chateaubriand Génie du christianisme Garnier Frères, 1828 (p. 49-51).

Chap. II. De la Foi Chap. IV. Des Lois morales, ou du Décalogue Chap. III. De l’Espérance et de la Charité

L’Espérance, seconde vertu théologale, a presque la même force que la foi ; le désir est le père de la puissance : quiconque désire fortement obtient. « Cherchez, a dit Jésus-Christ, et vous trouverez ; frappez, et l’on vous ouvrira. » Pythagore disoit, dans le même sens : La puissance habite auprès de la nécessité : car nécessité implique privation, et la privation marche avec le désir. Père de la puissance, le désir ou l’espérance est un véritable génie ; il a cette virilité qui enfante et cette soif qui ne s’éteint jamais. Un homme se voit-il trompé dans ses projets, c’est qu’il n’a pas désiré avec ardeur ; c’est qu’il a manqué de cet amour qui saisit tôt ou tard l’objet auquel il aspire, de cet amour qui dans la Divinité embrasse tout et jouit de tous les mondes, par une immense espérance toujours satisfaite et qui renaît toujours.

Il y a cependant une différence essentielle entre la foi et l’espérance considérée comme force. La foi a son foyer hors de nous, elle nous vient d’un objet étranger ; l’espérance, au contraire, naît au dedans de nous, pour se porter au dehors. On nous impose la première, notre propre désir fait naître la seconde ; celle-là est une obéissance, celle-ci un amour. Mais comme la foi engendre plus facilement les autres vertus, comme elle découle directement de Dieu, que par conséquent, étant une émanation de l’Éternel, elle est plus belle que l’espérance, qui n’est qu’une partie de l’homme, l’Église a dû placer la foi au premier rang.

Mais l’espérance offre en elle-même un caractère particulier : c’est celui qui la met en rapport avec nos misères. Sans doute elle fut révélée par le ciel, cette religion qui fit une vertu de l’espérance ! Cette nourrice des infortunés, placée auprès de l’homme comme une mère auprès de son enfant malade, le berce dans ses bras, le suspend à sa mamelle intarissable et l’abreuve d’un lait qui calme ses douleurs. Elle veille à son chevet solitaire, elle l’endort par des chants magiques. N’est-il pas surprenant de voir l’espérance, qu’il est si doux de garder et qui semble un mouvement naturel de l’âme, de la voir se transformer pour le chrétien en une vertu rigoureusement exigée ? En sorte que, quoi qu’il fasse, on l’oblige de boire à longs traits à cette coupe enchantée, où tant de misérables s’estimeroient heureux de mouiller un instant leurs lèvres. Il y a plus (et c’est ici la merveille), il sera récompensé d’avoir espéré, autrement, d’avoir fait son propre bonheur. Le fidèle, toujours militant dans la vie, toujours aux prises avec l’ennemi, est traité par la religion, dans sa défaite, comme ces généraux vaincus que le sénat romain recevoit en triomphe, par la seule raison qu’ils n’avoient pas désespéré du salut final. Mais si les anciens attribuoient quelque chose de merveilleux à l’homme que l’espoir n’abandonne jamais, qu’auroient-ils pensé du chrétien, qui, dans son étonnant langage, ne dit plus entretenir, mais pratiquer l’espérance ?

Quant à la charité, fille de Jésus-Christ, elle signifie, au sens propre, grâce et joie. La religion, voulant réformer le cœur humain et tourner au profit des vertus nos affections et nos tendresses, a inventé une nouvelle passion : elle ne s’est servie pour l’exprimer ni du mot d’amour, qui n’est pas assez sévère, ni du mot amitié, qui se perd au tombeau, ni du mot de pitié, trop voisin de l’orgueil ; mais elle a trouvé l’expression de charitas, charité, qui renferme les trois premières, et qui tient en même temps à quelque chose de céleste. Par là elle dirige nos penchants vers le ciel, en les épurant et les reportant au Créateur ; par là elle nous enseigne cette vérité merveilleuse, que les hommes doivent, pour ainsi dire, s’aimer à travers Dieu, qui spiritualise leur amour et ne laisse que l’immortelle essence, en lui servant de passage.

Mais si la charité est une vertu chrétienne, directement émanée de l’Éternel et de son Verbe, elle est aussi en étroite alliance avec la nature. C’est à cette harmonie continuelle du ciel et de la terre, de Dieu et de l’humanité, qu’on reconnaît le caractère de la vraie religion. Souvent les institutions morales et politiques de l’antiquité sont en contradiction avec les sentiments de l’âme. Le christianisme, au contraire, toujours d’accord avec les cœurs, ne commande point des vertus abstraites et solitaires, mais des vertus tirées de nos besoins et utiles à tous. Il a placé la charité comme un puits d’abondance dans les déserts de la vie. « La charité est patiente, dit l’Apôtre, elle est douce elle ne cherche à surpasser personne, elle n’agit point avec témérité, elle ne s’enfle point.

« Elle n’est point ambitieuse, elle ne suit point ses intérêts, elle ne s’irrite point, elle ne pense point le mal.

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