Génie du christianisme (page 8)
« Elle ne se réjouit point dans l’injustice, mais elle se plaît dans la vérité.
« Elle tolère tout, elle croit tout, elle espère tout, elle souffre tout[1]. »
François-René de Chateaubriand Génie du christianisme Garnier Frères, 1828 (p. 51-57).
Chap. III. De l’Espérance et de la Charité LIVRE III Chap. IV. Des Lois morales, ou du Décalogue
Il est humiliant pour notre orgueil de trouver que les maximes de la sagesse humaine peuvent se renfermer dans quelques pages. Et dans ces pages encore, combien d’erreurs ! Les lois de Minos et de Lycurgue ne sont restées debout, après la chute des peuples pour lesquels elles furent érigées, que comme les pyramides des déserts, immortels palais de la mort.
Le temps sans bornes et incréé est le créateur de tout. La parole fut sa fille ; et de sa fille naquit Orsmus, dieu du bien, et Arimhan, dieu du mal.
À la fin et au renouvellement de l’année, observe dix jours de fête.
Tout ce qui a été, c’est lui ; tout ce qui est, c’est lui ; tout ce qui sera, c’est lui.
Confesse les fautes de tes enfants au soleil et aux hommes, et purifie-toi dans l’eau du Gange[4].
Chef, dieu universel, ténèbres inconnues, obscurité impénétrable.
Sois vertueux ; les juges du lac prononceront après ta mort sur tes œuvres.
Que vos repas soient publics, votre vie frugale, et vos danses guerrières[6].
(Nous ne donnerons point ici les lois de Lycurgue, parce qu’elles ne font en partie que répéter celles de Minos.)
Que l’enfant qui néglige d’ensevelir son père, que celui qui ne le défend point, meure.
La loi permet de tuer le citoyen qui demeure neutre au milieu des dissensions civiles.
Honore l’étranger, et mets à part sa portion dans ta récolte.
N’élève point de temple, et ne confie l’histoire du passé qu’à ta mémoire.
Honore le vieillard, et que le jeune homme ne puisse déposer contre lui.
Le brave sera récompensé après la mort, et le lâche, puni[9].
Honore les dieux immortels, tels qu’ils sont établis par la loi.
N’admets point le sommeil dans tes yeux avant d’avoir examiné trois fois dans ton âme les œuvres de ta journée.
Demande-toi : Où ai-je été ? Qu’ai-je fait ? Qu’aurois-je dû faire ?
Ainsi, après une vie sainte, lorsque ton corps retournera aux éléments, tu deviendras immortel et incorruptible : tu ne pourras plus mourir[10].
Tel est à peu près tout ce qu’on peut recueillir de cette antique sagesse des temps, si fameuse. Là, Dieu est représenté comme quelque chose d’obscur ; sans doute, mais à force de lumière : des ténèbres couvrent la vue lorsqu’on cherche à contempler le soleil. Ici, l’homme sans ami est déclaré infâme : ce législateur a donc déclaré infâmes presque tous les infortunés ? Plus loin, le suicide devient loi ; enfin, quelques-uns de ces sages semblent oublier entièrement un Être suprême. Et que de choses vagues, incohérentes, communes, dans la plupart de ces sentences ! Les sages du Portique et de l’Académie énoncent tour à tour des maximes si contradictoires, qu’on peut souvent prouver par le même livre que son auteur croyoit et ne croyoit point en Dieu, qu’il reconnaissoit et ne reconnaissoit point une vertu positive, que la liberté est le premier des biens et le despotisme le meilleur des gouvernements.
Si au milieu de tant de perplexités on voyoit paroître un code de lois morales, sans contradictions, sans erreurs, qui fît cesser nos incertitudes, qui nous apprît ce que nous devons croire de Dieu et quels sont nos véritables rapports avec les hommes ; si ce code s’annonçoit avec une assurance de ton et une simplicité de langage inconnues jusque alors, ne faudroit-il pas en conclure que ces lois ne peuvent émaner que du ciel ? Nous les avons, ces préceptes divins : et quels préceptes pour le sage ! et quel tableau pour le poëte !
Voyez cet homme qui descend de ces hauteurs brûlantes. Ses mains soutiennent une table de pierre sur sa poitrine, son front est orné de deux rayons de feu, son visage resplendit des gloires du Seigneur, la terreur de Jéhovah le précède : à l’horizon se déploie la chaîne du Liban avec ses éternelles neiges et ses cèdres fuyant dans le ciel. Prosternée au pied de la montagne, la postérité de Jacob se voile la tête, dans la crainte de voir Dieu et de mourir. Cependant les tonnerres se taisent, et voici venir une voix :
Écoute, ô toi Israël, moi Jéhovah, tes Dieux[11], qui t’ai tiré de la terre de Mitzraïm, de la maison de servitude.
2. — Tu ne te feras point d’idole par tes mains, ni aucune image de ce qui est dans les étonnantes eaux supérieures, ni sur la terre au-dessous, ni dans les eaux sous la terre. Tu ne t’inclineras point devant les images, et tu ne les serviras point, car moi, je suis Jéhovah, tes Dieux, le Dieu fort, le Dieu jaloux, poursuivant l’iniquité des pères, l’iniquité de ceux qui me haïssent, sur les fils de la troisième et de la quatrième génération, et je fais mille fois grâce à ceux qui m’aiment et qui gardent mes commandements.
3. — Tu ne prendras point le nom de Jéhovah, tes Dieux, en vain ; car il ne déclarera point innocent celui qui prendra son nom en vain.
4. — Souviens-toi du jour du sabbat pour le sanctifier. Six jours tu travailleras, et tu feras ton ouvrage, et le jour septième de Jéhovah, tes Dieux, tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ton chameau, ni ton hôte, devant tes portes ; car en six jours Jéhovah fit les merveilleuses eaux supérieures[12], la terre et la mer, et tout ce qui est en elles, et se reposa le septième : or Jéhovah le bénit et le sanctifia.