Génie du christianisme (page 81)
Ces nouveaux chevaliers firent dans la suite plusieurs conquêtes sur les Maures de Valence et de Jaën : Favera, Maella, Macalon, Valdetormo, la Fresueda, Valderobbes, Calenda, Aqua-Viva, Ozpipa, tombèrent tour à tour entre leurs mains. Mais l’ordre reçut un échec irréparable à la bataille d’Alarcos, que les Maures d’Afrique gagnèrent en 1195 sur le roi de Castille. Les chevaliers de Calatrave y périrent presque tous avec ceux d’Alcantara et de Saint-Jacques-de-l’Epée.
Nous n’entrerons dans aucun détail touchant ces derniers, qui eurent aussi pour but de combattre les Maures et de protéger les voyageurs contre les incursions des infidèles[1].
Il suffit de jeter les yeux sur l’histoire à l’époque de l’institution de la chevalerie religieuse pour reconnaître les importants services qu’elle a rendus à la société. L’ordre de Malte, en Orient, a protégé le commerce et la navigation renaissante, et a été pendant plus d’un siècle le seul boulevard qui empêchât les Turcs de se précipiter sur l’Italie ; dans le Nord, l’Ordre Teutonique, en subjuguant les peuples errants sur les bords de la Baltique, a éteint le foyer de ces terribles éruptions qui ont tant de fois désolé l’Europe : il a donné le temps à la civilisation de faire des progrès et de perfectionner ces nouvelles armes qui nous mettent pour jamais à l’abri des Alaric et des Attila. Ceci ne paraîtra point une vaine conjecture si l’on observe que les courses des Normands n’ont cessé que vers le Xe siècle, et que les chevaliers teutoniques, à leur arrivée dans le Nord, trouvèrent une population réparée et d’innombrables barbares, qui s’étaient déjà débordés autour d’eux. Les Turcs descendant de l’Orient, les Livoniens, les Prussiens, les Poméraniens, arrivant de l’Occident et du Septentrion, auraient renouvelé dans l’Europe à peine reposée les scènes des Huns et des Goths.
Les chevaliers teutoniques rendirent même un double service à l’humanité, car en domptant des sauvages ils les contraignirent de s’attacher à la culture et d’embrasser la vie sociale. Chrisbourg, Bartenstein, Wissembourg, Wesel, Brumberg, Thorn, la plupart des villes de la Prusse, de la Courlande et de la Sémigalie, furent fondées par cet ordre militaire religieux ; et tandis qu’il peut se vanter d’avoir assuré l’existence des peuples de la France et de l’Angleterre, il peut aussi se glorifier d’avoir civilisé le nord de la Germanie.
Un autre ennemi était encore peut-être plus dangereux que les Turcs et les Prussiens, parce qu’il se trouvait au centre même de l’Europe : les Maures ont été plusieurs fois sur le point d’asservir la chrétienté. Et quoique ce peuple paraisse avoir eu dans ses mœurs plus d’élégance que les autres barbares, il avait toutefois dans sa religion, qui admettait la polygamie et l’esclavage, dans son tempérament despotique et jaloux, il avait, disons-nous, un obstacle invincible aux lumières et au bonheur de l’humanité.
Les ordres militaires de l’Espagne en combattant ces infidèles ont donc, ainsi que l’Ordre Teutonique et celui de Saint-Jean de Jérusalem, prévenu de très grands malheurs. Les chevaliers chrétiens remplacèrent en Europe les troupes soldées, et furent une espèce de milice régulière, qui se transportait où le danger était le plus pressant. Les rois et les barons, obligés de licencier leurs vassaux au bout de quelques mois de service, avaient été souvent surpris par les barbares : ce que l’expérience et le génie des temps n’avaient pu faire, la religion l’exécuta ; elle associa des hommes qui jurèrent, au nom de Dieu, de verser leur sang pour la patrie : les chemins devinrent libres, les provinces furent purgées des brigands qui les infestaient, et les ennemis du dehors trouvèrent une digue à leurs ravages.
On a blâmé les chevaliers d’avoir été chercher les infidèles jusque dans leurs foyers. Mais on n’observe pas que ce n’était, après tout, que de justes représailles contre des peuples qui avaient attaqué les premiers les peuples chrétiens ; les Maures, que Charles-Martel extermina, justifient les croisades. Les disciples du Coran sont-ils demeurés tranquilles dans les déserts de l’Arabie, et n’ont-ils pas porté leur loi et leurs ravages jusqu’aux murailles de Delhi et jusqu’aux remparts de Vienne ? Il fallait peut-être attendre que le repaire de ces bêtes féroces se fût rempli de nouveau, et parce qu’on a marché contre elles sous la bannière de la religion, l’entreprise n’était ni juste ni nécessaire ! Tout était bon, Teutatès, Odin, Allah, pourvu qu’on n’eût pas Jésus-Christ [NOTE 36] !
↑ Shoonbeck, Giustiniani, Hélyot, Fleury et Mariana. (N.d.A.)
François-René de Chateaubriand Génie du christianisme Garnier Frères, 1828 (p. 477-486).
Chap. III. Chevaliers de Calatrave et de Saint-Jacques-de-l’Épée, en Espagne Chapitre I. Immensité des bienfaits du Christianisme Chap. IV. Vie et mœurs des Chevaliers
Les sujets qui parlent le plus à l’imagination ne sont pas les plus faciles à peindre, soit qu’ils aient dans leur ensemble un certain vague plus charmant que les descriptions qu’on en peut faire, soit que l’esprit du lecteur aille toujours au delà de vos tableaux. Le seul mot de chevalerie, le seul nom d’un illustre chevalier, est proprement une merveille, que les détails les plus intéressants ne peuvent surpasser ; tout est là-dedans, depuis les fables de l’Arioste jusqu’aux exploits des véritables paladins, depuis le palais d’Alcine et d’Armide jusqu’aux tourelles de Cœuvre et d’Anet.
Il n’est guère possible de parler, même historiquement, de la chevalerie sans avoir recours aux troubadours qui l’ont chantée, comme on s’appuie de l’autorité d’Homère en ce qui concerne les anciens héros : c’est ce que les critiques les plus sévères ont reconnu. Mais alors on a l’air de ne s’occuper que de fictions. Nous sommes accoutumés à une vérité si stérile, que tout ce qui n’a pas la même sécheresse nous paraît mensonge : comme ces peuples nés dans les glaces du pôle, nous préférons nos tristes déserts à ces champs où
L’éducation du chevalier commençait à l’âge de sept ans[2]. Du Guesclin encore enfant s’amusait, dans les avenues du château de son père, à représenter des sièges et des combats avec des petits paysans de son âge. On le voyait courir dans les bois, lutter contre les vents, sauter de larges fossés, escalader les ormes et les chênes, et déjà montrer dans les landes de la Bretagne le héros qui devait sauver la France[3].
Bientôt on passait à l’office de page ou de damoiseau dans le château de quelque baron. C’était là qu’on prenait les premières leçons sur la foi gardée à Dieu et aux dames[4]. Souvent le jeune page y commençait pour la fille du seigneur une de ces durables tendresses que des miracles de vaillance devaient immortaliser. De vastes architectures gothiques, de vieilles forêts, de grands étangs solitaires, nourrissaient, par leur aspect romanesque, ces passions que rien ne pouvait détruire et qui devenaient des espèces de sort et d’enchantement.
Excité par l’amour au courage, le page poursuivait les mâles exercices qui lui ouvraient la route de l’honneur. Sur un coursier indompté il lançait, dans l’épaisseur des bois, les bêtes sauvages, ou, rappelant le faucon du haut des cieux, il forçait le tyran des airs à venir, timide et soumis, se poser sur sa main assurée. Tantôt, comme Achille enfant, il faisait voler des chevaux sur la plaine, s’élançant de l’un à l’autre, d’un saut franchissant leur croupe ou s’asseyant sur leur dos ; tantôt il montait tout armé jusqu’au haut d’une tremblante échelle, et se croyait déjà sur la brèche, criant : Montjoie et Saint-Denis[5] ! Dans la cour de son baron, il recevait les instructions et les exemples propres à former sa vie. Là se rendaient sans cesse des chevaliers connus ou inconnus, qui s’étaient voués à des aventures périlleuses, qui revenaient seuls des royaumes du Cathay, des confins de l’Asie et de tous ces lieux incroyables où ils redressaient les torts et combattaient les infidèles.
" On veoit, dit Froissart parlant de la maison du duc de Foix, on veoit en la salle, en la chambre, en la cour, chevaliers et escuyers d’honneur aller et marcher, et les oyait-on parler d’armes et d’amour : tout honneur étoit là dedans treuvé, toute nouvelle, de quelque pays ne de quelque royaume que ce fust, là dedans on y apprenoit, car de tout pays, pour la vaillance du seigneur, elles y venoient. "
Au sortir de page on devenait écuyer, et la religion présidait toujours à ces changements. De puissants parrains ou de belles marraines promettaient à l’autel pour le héros futur religion, fidélité et amour. Le service de l’écuyer consistait, en paix, à trancher à table, à servir lui-même les viandes, comme les guerriers d’Homère, à donner à laver aux convives. Les plus grands seigneurs ne rougissaient point de remplir ces offices. " A une table devant le roi, dit le sire de Joinville, mangeoit le roi de Navarre, qui moult estoit paré et aourné de drap d’or, en cotte et mantel, la ceinture, le fermail et chapel d’or fin, devant lequel je tranchoys. "
L’écuyer suivait le chevalier à la guerre, portait sa lance et son heaume élevé sur le pommeau de la selle, et conduisait ses chevaux en les tenant par la droite. " Quand il entra dans la forest, il rencontra quatre escuyers qui menoient quatre blancs dextriers en dextre. " Son devoir, dans les duels et batailles, était de fournir des armes à son chevalier, de le relever quand il était abattu, de lui donner un cheval frais, de parer les coups qu’on lui portait, mais sans pouvoir combattre lui-même.
Enfin, lorsqu’il ne manquait plus rien aux qualités du poursuivant d’armes, il était admis aux honneurs de la chevalerie. Les lices d’un tournoi, un champ de bataille, le fossé d’un château, la brèche d’une tour, étaient souvent le théâtre honorable où se conférait l’ordre des vaillants et des preux. Dans le tumulte d’une mêlée, de braves écuyers tombaient aux genoux du roi ou du général, qui les créait chevaliers en leur frappant sur l’épaule trois coups du plat de son épée. Lorsque Bayard eut conféré la chevalerie à François Ier : " Tu es bien heureuse, dit-il en s’adressant à son épée, d’avoir aujourd’hui, à un si beau et si puissant roi, donné l’ordre de la chevalerie ; certes, ma bonne épée, vous serez comme reliques gardée, et sur toute autre honorée. " Et puis, ajoute l’historien, fit deux saults ; et après remit au fourreau son espée.
A peine le nouveau chevalier jouissait-il de toutes ses armes, qu’il brûlait de se distinguer par quelques faits éclatants. Il allait par monts et par vaux, cherchant périls et aventures ; il traversait d’antiques forêts, de vastes bruyères, de profondes solitudes. Vers le soir il s’approchait d’un château dont il apercevait les tours solitaires ; il espérait achever dans ce lieu quelque terrible fait d’armes. Déjà il baissait sa visière et se recommandait à la dame de ses pensées, lorsque le son et un cor se faisait entendre. Sur les faîtes du château s’élevait un heaume, enseigne éclatante de la demeure d’un chevalier hospitalier. Les ponts-levis s’abaissaient, et l’aventureux voyageur entrait dans ce manoir écarté. S’il voulait rester inconnu, il couvrait son écu d’une housse, ou d’un voile vert, ou d’une guimpe plus fine que fleur de lys. Les dames et les damoiselles s’empressaient de le désarmer, de lui donner de riches habits, de lui servir des vins précieux dans des vases de cristal. Quelquefois il trouvait son hôte dans la joie : " Le seigneur Amanieu des Escas, au sortir de table, étant l’hiver auprès d’un bon feu, dans la salle bien jonchée ou tapissée de nattes, ayant autour de lui ses écuyers, s’entretenoit avec eux d’armes et d’amour, car tout dans sa maison, jusqu’aux derniers varlets, se mêlait d’aimer[6]. "
Ces fêtes de châteaux avaient toujours quelque chose d’énigmatique : c’était le festin de la licorne, le vœu du paon ou du faisan. On y voyait des convives non moins mystérieux, les chevaliers du Cygne, de l’Ecu-Blanc, de la Lance-d’Or, du Silence ; guerriers qui n’étaient connus que par les devises de leurs boucliers et par les pénitences auxquelles ils s’étaient soumis[7].
Des troubadours, ornés de plumes de paon, entraient dans la salle vers la fin de la fête, et chantaient des lays d’amour :
Mais le chevalier arrivé au château n’y trouvait pas toujours des fêtes ; c’était quelquefois l’habitation d’une piteuse dame qui gémissait dans les fers d’un jaloux : Le biau sire, noble, coutois et preux, à qui l’on avait refusé l’entrée du manoir, passait la nuit au pied d’une tour d’où il entendait les soupirs de quelque Gabrielle qui appelait en vain le malheureux Couci. Le chevalier, aussi tendre que brave, jurait, par sa durandal et son aquilain, sa fidèle épée et son coursier rapide, de défier en combat singulier le félon qui tourmentait la beauté contre toute loi d’honneur et de chevalerie.
S’il était reçu dans ces sombres forteresses, c’était alors qu’il avait besoin de tout son grand cœur. Des varlets silencieux, aux regards farouches, l’introduisaient, par de longues galeries à peine éclairées, dans la chambre solitaire qu’on lui destinait. C’était quelque donjon qui gardait le souvenir d’une fameuse histoire ; on l’appelait la chambre du roi Richard, ou de la dame des Sept Tours. Le plafond en était marqueté de vieilles armoiries peintes, et les murs couverts de tapisseries à grands personnages, qui semblaient suivre des yeux le chevalier, et qui servaient à cacher des portes secrètes. Vers minuit, on entendait un bruit léger, les tapisseries s’agitaient, la lampe du paladin s’éteignait, un cercueil s’élevait auprès de sa couche.
La lance et la masse d’armes étant inutiles contre les morts, le chevalier avait recours à des vœux de pèlerinage. Délivré par la faveur divine, il ne manquait point d’aller consulter l’ermite du rocher, qui lui disait : " Si tu avais autant de possessions comme en avait le roi Alexandre, et de sens comme le sage Salomon, et de chevalerie comme le preux Hector de Troie ; seul orgueil, s’il régnait en toi, détruirait tout[8]. "
Le bon chevalier comprenait par ces paroles que les visions qu’il avait eues n’étaient que la punition de ses fautes, et il travaillait à se rendre sans peur et sans reproche.
Ainsi chevauchant, il mettait à fin par cent coups de lance toutes ces aventures chantées par nos poètes et recordées dans nos chroniques. Il délivrait des princesses retenues dans des grottes, punissait des mécréants, secourait les orphelins et les veuves, et se défendait à la fois de la perfidie des nains et de la force des géants. Conservateur des mœurs comme protecteur des faibles, quand il passait devant le château d’une dame de mauvaise renommée, il faisait aux portes une note d’infamie[9]. Si, au contraire, la dame de céans avait bonne grâce et vertu, il lui criait : " Ma bonne amie, ou ma bonne dame, ou demoiselle, je prie à Dieu que en ce bien et en cet honneur il vous veuille maintenir au nombre des bonnes, car bien devez être louée et honorée. "
L’honneur de ces chevaliers allait quelquefois jusqu’à cet excès de vertu qu’on admire et qu’on déteste dans les premiers Romains. Quand la reine Marguerite, femme de saint Louis, apprit à Damiette, où elle était près d’accoucher, la défaite de l’armée chrétienne et la prise du roi son époux, " elle fit vuidier hors toute sa chambre, dit Joinville, fors le chevalier (un chevalier âgé de quatre-vingts ans), et s’agenouilla devant li, et li requist un don : et le chevalier li otria par son serment : elle li dit : Je vous demande, fist-elle, par la foy que vous m’avez baillée, que se les Sarrazins prennent ceste ville, que vous me copez la teste avant qu’ils me preignent. Et le chevalier respondit : Soiés certeinne que je le ferai volontiers, car je l’avoie jà bien enpensé que vous occiroie avant qu’ils vous eussent prins[10]. "
Les entreprises solitaires servaient au chevalier comme d’échelons pour arriver au plus haut degré de gloire. Averti par les ménestriers des tournois qui se préparaient au gentil pays de France, il se rendait aussitôt au rendez-vous des braves. Déjà les lices sont préparées ; déjà les dames, placées sur des échafauds élevés en forme de tours, cherchent des yeux les guerriers parés de leurs couleurs. Des troubadours vont chantant :
Tout à coup un cri s’élève : " Honneur aux fils des preux ! " Les fanfares sonnent, les barrières s’abaissent. Cent chevaliers s’élancent des deux extrémités de la lice, et se rencontrent au milieu. Les lances volent en éclats ; front contre front, les chevaux se heurtent et tombent. Heureux le héros qui, ménageant ses coups et ne frappant, en loyal chevalier, que de la ceinture à l’épaule, a renversé sans le blesser son adversaire ! Tous les cœurs sont à lui, toutes les dames veulent lui envoyer de nouvelles faveurs pour orner ses armes. Cependant des hérauts crient au chevalier : Souviens-toi de qui tu es fils, et ne forligne pas ! Joutes, castilles, pas d’armes, combats à la foule, font tour à tour briller la vaillance, la force et l’adresse des combattants. Mille cris mêlés au fracas des armes montent jusqu’aux cieux. Chaque dame encourage son chevalier, et lui jette un bracelet, une boucle de cheveux, une écharpe. Un Sargine jusque alors éloigné du champ de la gloire, mais transformé en héros par l’amour, un brave inconnu qui a combattu sans armes et sans vêtements, et qu’on distingue à sa camise sanglante[11], sont proclamés vainqueurs de la joute ; ils reçoivent un baiser de leur dame, et l’on crie : " L’amour des dames, la mort des héraux[12], louenge et priz aux chevaliers. "