Génie du christianisme (page 82)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org · 91 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

C’était dans ces fêtes qu’on voyait briller la vaillance ou la courtoisie de La Trémouille, de Boucicault, de Bayard, de qui les hauts faits ont rendu probables les exploits des Perceforest, des Lancelot et des Gandifer. Il en coûtait cher aux chevaliers étrangers pour oser s’attaquer aux chevaliers de France. Pendant les guerres du règne de Charles VI Sampi et Boucicault soutinrent seuls les défis que les vainqueurs leur portaient de toutes parts ; et, joignant la générosité à la valeur, ils rendaient les chevaux et les armes aux téméraires qui les avaient appelés en champ clos.

Le roi voulait empêcher ses chevaliers de relever le gant et de ressentir ces insultes particulières. Mais ils lui dirent : " Sire, l’honneur de la France est si naturellement cher à ses enfants que si le diable lui-même sortait de l’enfer pour un défi de valeur, il se trouverait des gens pour le combattre. "

" Et en ce temps aussi, dit un historien, estoient chevaliers d’Espagne et de Portugal, dont trois de Portugal, bien renommés de chevalerie, prindrent, par je ne sais quelle folle entreprinse, champ de bataillé encontre trois chevaliers de France ; mais, en bonne vérité de Dieu, ils ne mirent pas tant de temps à aller de la porte Saint-Martin à la porte Saint-Antoine à cheval que les Portugallois ne fussent déconfits par les trois Français[13]. "

Les seuls champions qui pussent tenir devant les chevaliers de France étaient les chevaliers d’Angleterre. Et ils avaient de plus pour eux la fortune, car nous nous déchirions alors de nos propres mains. La bataille de Poitiers, si funeste à la France, fut encore honorable à la chevalerie. Le prince Noir, qui ne voulut jamais, par respect, s’asseoir à la table du roi Jean, son prisonnier, lui dit : " Il m’est advis que avez grand raison de vous eliesser, combien que la journée ne soit tournée à votre gré ; car vous avez aujourd’huy conquis le haut nom de prouësse, et avez passé aujourd’huy tous les mieux faisants de votre costé : je ne le die mie, cher sire, pour vous louer, car tous ceux de nostre patrie qui ont veu les uns et les autres se sont par pleine conscience à ce accordez, et vous en donnent le prix et chapelet. "

Le chevalier de Ribaumont, dans une action qui se passait aux portes de Calais, abattit deux fois à ses genoux Edouard III, roi d’Angleterre ; mais le monarque, se relevant toujours, força enfin Ribaumont à lui rendre son épée. Les Anglais, étant demeurés vainqueurs, rentrèrent dans la ville avec leurs prisonniers. Edouard, accompagné du prince de Galles, donna un grand repas aux chevaliers français, et, s’approchant de Ribaumont, il lui dit : " Vous êtes le chevalier au monde que je visse oncques plus vaillamment assaillir ses ennemis. Adonc print le roi son chapelet qu’il portoit sur son chef (qui étoit bon et riche) et le mit sur le chef de monseigneur Eustache, et dit :

" Monseigneur Eustache, je vous donne ce chapelet pour le mieux combattant de la journée. Je sais que vous êtes gay et amoureux, et que volontiers vous trouverez entre dames et demoiselles : si, dites partout où vous irez que je le vous ai donné. Si, vous quitte votre prison, et vous en pouvez partir demain s’il vous plaist[14]. "

Jeanne d’Arc ranima l’esprit de la chevalerie en France ; on prétend que son bras était armé de la fameuse joyeuse de Charlemagne, qu’elle avait retrouvée dans l’église Sainte-Catherine-de-Fierbois, en Touraine.

Si donc nous fûmes quelquefois abandonnés de la fortune, le courage ne nous manqua jamais. Henri IV à la bataille d’Ivry criait à ses gens qui pliaient : " Tournez la tête, si ce n’est pour combattre, du moins pour me voir mourir. " Nos guerriers ont toujours pu dire dans leur défaite ce mot, qui fut inspiré par le génie de la nation au dernier chevalier français à Pavie : " Tout est perdu, fors l’honneur. "

Tant de vertus et de vaillance méritaient bien d’être honorées. Si le héros recevait la mort dans les champs de la patrie, la chevalerie en deuil lui faisait d’illustres funérailles ; s’il succombait au contraire dans les entreprises lointaines, s’il ne lui restait aucun frère d’armes, aucun écuyer pour prendre soin de sa sépulture, le ciel lui envoyait pour l’ensevelir quelqu’un de ces solitaires qui habitaient alors dans les déserts, et qui

C’est ce qui a fourni au Tasse son épisode de Suénon : tous les jours un solitaire de la Thébaïde ou un ermite du Liban recueillait les cendres de quelque chevalier massacré par les infidèles ; le chantre de Solyme ne fait que prêter à la vérité le langage des Muses.

" Soudain de ce beau globe, ou de ce soleil de la nuit, je vis descendre un rayon qui, s’allongeant comme un trait d’or, vint toucher le corps du héros. (…)

" Le guerrier n’était point prosterné dans la poudre, mais, de même qu’autrefois tous ses désirs tendaient aux régions étoilées, son visage était tourné vers le ciel, comme le lieu de son unique espérance. Sa main droite était fermée, son bras raccourci ; il serrait le fer, dans l’attitude d’un homme qui va frapper ; son autre main, d’une manière humble et pieuse, reposait sur sa poitrine et semblait demander pardon à Dieu. (…)

" Bientôt un nouveau miracle vint attirer mes regards. Dans l’endroit où mon maître gisait étendu s’élève tout à coup un grand sépulcre, qui, sortant du sein de la terre, embrasse le corps du jeune prince, et se referme sur lui… Une courte inscription rappelle au voyageur le nom et les vertus du héros. Je ne pouvais arracher mes yeux de ce monument, et je contemplais tour à tour et les caractères et le marbre funèbre.

" Ici, dit le vieillard, le corps de ton général reposera auprès de ses fidèles amis, tandis que leurs âmes généreuses jouiront, en s’aimant dans les cieux, d’une gloire et d’un bonheur éternel[15]. "

Mais le chevalier qui avait formé dans sa jeunesse ces liens héroïques qui ne se brisaient pas même avec la vie n’avait point à craindre de mourir seul dans les déserts : au défaut des miracles du ciel, ceux de l’amitié le suivaient. Constamment accompagné de son frère d’armes, il trouvait en lui des mains guerrières pour creuser sa tombe et un bras pour le venger. Ces unions étaient confirmées par les plus redoutables serments : quelquefois les deux amis se faisaient tirer du sang, et le mêlaient dans la même coupe ; ils portaient pour gage de leur foi mutuelle ou un cœur d’or, ou une chaîne, ou un anneau. L’amour pourtant, si cher aux chevaliers, n’avait dans ces occasions que le second droit sur leurs âmes, et l’on secourait son ami de préférence à sa maîtresse.

Une chose néanmoins pouvait dissoudre ces nœuds, c’était l’inimitié des patries. Deux frères d’armes de diverses nations cessaient d’être unis dès que leurs pays ne l’étaient plus. Hue de Carvalay, chevalier anglais, avait été l’ami de Bertrand Du Guesclin : lorsque le prince Noir eut déclaré la guerre au roi Henri de Castille, Hue fut obligé de se séparer de Bertrand ; il vint lui faire ses adieux, et lui dit :

" Gentil sire, il nous convient despartir. Nous avons été ensemble en bonne compagnie, et avons toujours eu du vostre à nostre (de l’argent en commun), si pense bien que j’ai plus receu que vous : et pour ce vous prie que nous en comptions ensemble…- Si, dit Bertrand, ce n’est qu’un sermon, je n’ai point pensé à ce compte… il n’y a que du bien à faire : raison donne que vous suiviez votre maître. Ainsi le doit faire tout preudhomme : bonne amour fust l’amour de nous, et aussi en sera la despartie, dont me poise qu’il convient qu’elle soit. Lors le baisa Bertrand et tous ses compagnons aussi : moult fut piteuse la despartie[16]. " Ce désintéressement des chevaliers, cette élévation d’âme, qui mérita à quelques-uns le glorieux surnom de sans reproche, couronnera le tableau de leurs vertus chrétiennes. Ce même Du Guesclin, la fleur et l’honneur de la chevalerie, étant prisonnier du prince Noir, égala la magnanimité de Porus entre les mains d’Alexandre. Le prince l’ayant rendu maître de sa rançon, Bertrand la porta à une somme excessive. " Où prendrez-vous tout cet or ? dit le héros anglais, étonné. Chez mes amis, repartit le fier connétable : il n’y a pas de fileresse en France qui ne filât sa quenouille pour me tirer de vos mains. "

La reine d’Angleterre, touchée des vertus de Du Guesclin, fut la première à donner une grosse somme pour hâter la liberté du plus redoutable ennemi de sa patrie. " Ah ! madame ! s’écria le chevalier breton en se jetant à ses pieds, j’avois cru jusque ici estre le plus laid homme de France, mais je commence à n’avoir pas si mauvaise opinion de moi, puisque les dames me font de tels présents. "

↑ Sainte-Palaye, Histoire des trois chevaliers de la Chanise. (N.d.A.)

François-René de Chateaubriand Génie du christianisme Garnier Frères, 1828 (p. 487-488).

Chap. IV. Vie et mœurs des Chevaliers Chap. II. Hôpitaux Chapitre I. Immensité des bienfaits du Christianisme

(Voyez, pour toute cette partie, Hélyot, Hist. des Ordres relig. et milit., 8 vol. in 4 o ; Hermant, Etab. des Ordres relig. ; Bonnani, Catal. Omn. Ord. relig. ; Giustiniani, Mennehius et Shoonbeck, dans leur Hist. des Ordres milit. ; Saint-Foix, Essais sur Paris ; Vie de saint Vincent de Paul ; Vie des Pères du Désert ; S. Basile, Oper. ; Lobineau, Hist. de Bretagne.)

Ce ne serait rien connaître que de connaître vaguement les bienfaits du christianisme : c’est le détail de ses bienfaits, c’est l’art avec lequel la religion a varié ses dons, répandu ses secours, distribué ses trésors, ses remèdes, ses lumières ; c’est ce détail c’est cet art qu’il faut pénétrer. Jusqu’aux délicatesses des sentiments, jusqu’aux amours-propres, jusqu’aux faiblesses, la religion a tout ménagé en soulageant tout. Pour nous, qui depuis quelques années nous occupons de ces recherches, tant de traits de charité, tant de fondations admirables, tant d’inconcevables sacrifices sont passés sous nos yeux, que nous croyons qu’il y a dans ce seul mérite du christianisme de quoi expier tous les crimes des hommes : culte céleste, qui nous force d’aimer cette triste humanité qui le calomnie.

Ce que nous allons citer est bien peu de chose, et nous pourrions remplir plusieurs volumes de ce que nous rejetons ; nous ne sommes pas même sûr d’avoir choisi ce qu’il y a de plus frappant : mais, dans l’impossibilité de tout décrire et de juger qui l’emporte en vertu par un si grand nombre d’œuvres charitables, nous recueillons presque au hasard ce que nous donnons ici.

Pour se faire d’abord une idée de l’immensité des bienfaits de la religion, il faut se représenter la chrétienté comme une vaste république où tout ce que nous rapportons d’une partie se passe en même temps dans une autre. Ainsi, quand nous parlerons des hôpitaux, des missions, des collèges de la France, il faut aussi se figurer les hôpitaux, les missions, les collèges de l’Italie, de l’Espagne, de l’Allemagne, de la Russie, de l’Angleterre, de l’Amérique, de l’Afrique et de l’Asie ; il faut voir deux cents millions d’hommes au moins chez qui se pratiquent les mêmes vertus et se font les mêmes sacrifices ; il faut se ressouvenir qu’il y a dix-huit cents ans que ces vertus existent et que les mêmes actes de charité se répètent : calculez maintenant, si votre esprit ne s’y perd, le nombre d’individus soulagés et éclairés par le christianisme chez tant de nations et pendant une aussi longue suite de siècles !

François-René de Chateaubriand Génie du christianisme Garnier Frères, 1828 (p. 488-492).

Chapitre I. Immensité des bienfaits du Christianisme Chap. III. Hôtel-Dieu, Sœurs grises Chap. II. Hôpitaux

La charité, vertu absolument chrétienne et inconnue des anciens, a pris naissance dans Jésus-Christ ; c’est la vertu qui le distingua principalement du reste des mortels, et qui fut en lui le sceau de la rénovation de la nature humaine. Ce fut par la charité, à l’exemple de leur divin Maître, que les apôtres gagnèrent si rapidement les cœurs et séduisirent saintement les hommes.

Les premiers fidèles, instruits dans cette grande vertu, mettaient en commun quelques deniers pour secourir les nécessiteux, les malades et les voyageurs : ainsi commencèrent les hôpitaux. Devenue plus opulente, l’Église fonda pour nos maux des établissements dignes d’elle. Dès ce moment les œuvres de miséricorde n’eurent plus de retenue : il y eut comme un débordement de la charité sur les misérables, jusque alors abandonnés sans secours par les heureux du monde. On demandera peut-être comment faisaient les anciens, qui n’avaient point d’hôpitaux ? Ils avaient pour se défaire des pauvres et des infortunés deux moyens que les chrétiens n’ont pas : l’infanticide et l’esclavage.

Les maladreries ou léproseries de Saint-Lazare semblent avoir été en Orient les premières maisons de refuge. On y recevait ces lépreux qui, renoncés de leurs proches, languissaient aux carrefours des cités, en horreur à tous les hommes. Ces hôpitaux étaient desservis par des religieux de l’ordre de Saint-Basile.

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