Génie du christianisme (page 84)
Chap. III. Hôtel-Dieu, Sœurs grises Chap. V. Éducation. — Écoles, collèges, universités ; Bénédictins et Jésuites Chap. IV. Enfants-Trouvés, Dames de la Charité, Traits de bienfaisance
Chapitre IV - Enfants-Trouvés, Dames de la Charité, Traits de bienfaisance
Il faut maintenant écouter un moment saint Justin le Philosophe. Dans sa première apologie adressée à l’empereur, il parle ainsi :
" On expose les enfants sous votre empire. Des personnes élèvent ensuite ces enfants pour les prostituer. On ne rencontre par toutes les nations que des enfants destinés aux plus exécrables usages et qu’on nourrit comme des troupeaux de bêtes ; vous levez un tribut sur ces enfants…, et toutefois ceux qui abusent de ces petits innocents, outre le crime qu’ils commettent envers Dieu, peuvent par hasard abuser de leurs propres enfants… Pour nous autres chrétiens, détestant ces horreurs, nous ne nous marions que pour élever notre famille, ou nous renonçons au mariage pour vivre dans la chasteté[1]. "
Voilà donc les hôpitaux que le polythéisme élevait aux orphelins. O vénérable Vincent de Paul ! où étais-tu ? où étais-tu, pour dire aux dames de Rome, comme à ces pieuses Françaises qui t’assistaient dans tes œuvres : " Or sus, mesdames, voyez si vous voulez délaisser à votre tour ces petits innocents, dont vous êtes devenues les mères selon la grâce, après qu’ils ont été abandonnés par leur mère selon la nature ? " Mais c’est en vain que nous demandons l’homme de miséricorde à des cultes idolâtres.
Le siècle a pardonné le christianisme à saint Vincent de Paul ; on a vu la philosophie pleurer à son histoire. On sait que, gardien de troupeaux, puis esclave à Tunis, il devint un prêtre illustre par sa science et par ses œuvres ; on sait qu’il est le fondateur de l’hôpital des Enfants-Trouvés, de celui des Pauvres-Vieillards, de l’hôpital des Galériens de Marseille, du collège des prêtres de la Mission, des confréries de charité dans les paroisses, des compagnies de dames pour le service de l’hôtel-Dieu, des filles de la charité, servantes des malades, et enfin des retraites pour ceux qui désirent choisir un état de vie et qui ne sont pas encore déterminés. Où la charité va-t-elle prendre toutes ses institutions, toute sa prévoyance !
Saint Vincent de Paul fut puissamment secondé par Mlle Legras, qui, de concert avec lui, établit les Sœurs de la Charité. Elle eut aussi la direction de l’hôpital du nom de Jésus, qui, d’abord fondé pour quarante pauvres, a été l’origine de l’hôpital général de Paris. Pour emblème et pour récompense d’une vie consumée dans les travaux les plus pénibles, Mlle Legras demanda qu’on mît sur son tombeau une petite croix avec ces mots : Spes mea. Sa volonté fut faite.
Ainsi de pieuses familles se disputaient, au nom du Christ, le plaisir de faire du bien aux hommes. La femme du chancelier de France et Mme Fouquet étaient de la congrégation des Dames de la Charité. Elles avaient chacune leur jour pour aller instruire et exhorter les malades, leur parler des choses nécessaires au salut d’une manière touchante et familière. D’autres dames recevaient les aumônes, d’autres avaient soin du linge, des meubles, des pauvres, etc. Un auteur dit que plus de sept cents calvinistes rentrèrent dans le sein de l’Église romaine parce qu’ils reconnurent la vérité de sa doctrine dans les productions d’une charité si ardente et si étendue. Saintes dames de Miramion, de Chantal, de La Peltrie, de Lamoignon, vos œuvres ont été pacifiques ! Les pauvres ont accompagné vos cercueils ; ils les ont arrachés à ceux qui les portaient pour les porter eux-mêmes ; vos funérailles retentissaient de leurs gémissements, et l’on eût cru que tous les cœurs bienfaisants étaient passés sur la terre parce que vous veniez de mourir.
Terminons par une remarque essentielle cet article des institutions du christianisme en faveur de l’humanité souffrante [NOTE 38]. On dit que sur le mont Saint-Bernard un air trop vif use les ressorts de la respiration, et qu’on y vit rarement plus de dix ans : ainsi, le moine qui s’enferme dans l’hospice peut calculer à peu près le nombre de jours qu’il restera sur la terre ; tout ce qu’il gagne au service ingrat des hommes, c’est de connaître le moment de la mort, qui est caché au reste des humains. On assure que presque toutes les filles de l’hôtel-Dieu ont habituellement une petite fièvre qui les consume et qui provient de l’atmosphère corrompue où elles vivent ; les religieux qui habitent les mines du Nouveau-Monde, au fond desquelles ils ont établi des hospices dans une nuit éternelle pour les infortunés Indiens, ces religieux abrègent aussi leur existence ; ils sont empoisonnés par la vapeur métallique ; enfin, les Pères qui s’enferment dans les bagnes pestiférés de Constantinople se dévouent au martyre le plus prompt.
Le lecteur nous le pardonnera si nous supprimons ici les réflexions ; nous avouons notre incapacité à trouver des louanges dignes de telles œuvres : des pleurs et de l’admiration sont tout ce qui nous reste. Qu’ils sont à plaindre, ceux qui veulent détruire la religion et qui ne goûtent pas la douceur des fruits de l’Evangile ! " Le stoïcisme ne nous a donné qu’un Epictète, dit Voltaire, et la philosophie chrétienne forme des milliers d’Epictètes qui ne savent pas qu’ils le sont et dont la vertu est poussée jusqu’à ignorer leur vertu même[2]. "
François-René de Chateaubriand Génie du christianisme Garnier Frères, 1828 (p. 512-514).
Chap. VIII. Villes et villages, ponts, grands chemins, etc. Chap. X. Des Lois civiles et criminelles Chap. IX. Arts et Métiers, Commerce
Rien n’est plus contraire à la vérité historique que de se représenter les premiers moines comme des hommes oisifs, qui vivaient dans l’abondance aux dépens des superstitions humaines. D’abord cette abondance n’était rien moins que réelle. L’ordre, par ses travaux, pouvait être devenu riche, mais il est certain que le religieux vivait très durement. Toutes ces délicatesses du cloître, si exagérées, se réduisaient, même de nos jours, à une étroite cellule, des pratiques désagréables et une table fort simple, pour ne rien dire de plus. Ensuite il est très faux que les moines ne fussent que de pieux fainéants ; quand leurs nombreux hospices, leurs collèges, leurs bibliothèques, leurs cultures et tous les autres services dont nous avons parlé, n’auraient pas suffi pour occuper leurs loisirs, ils avaient encore trouvé bien d’autres manières d’être utiles ; ils se consacraient aux arts mécaniques et étendaient le commerce au dehors et au dedans de l’Europe.
La congrégation du tiers ordre de Saint-François, appelée des Bons-Fieux, faisait des draps et des galons en même temps qu’elle montrait à lire aux enfants des pauvres et qu’elle prenait soin des malades. La compagnie des Pauvres Frères cordonniers et tailleurs était instituée dans le même esprit. Le couvent des Hiéronymites, en Espagne, avait dans son sein plusieurs manufactures. La plupart des premiers religieux étaient maçons aussi bien que laboureurs. Les Bénédictins bâtissaient leurs maisons de leurs propres mains, comme on le voit par l’histoire des couvents du Mont-Cassin, de ceux de Fontevrault et de plusieurs autres.
Quant au commerce intérieur, beaucoup de foires et de marchés appartenaient aux abbayes et avaient été établis par elles. La célèbre foire du Landyt, à Saint-Denis, devait sa naissance à l’université de Paris. Les religieuses filaient une grande partie des toiles de l’Europe. Les bières de Flandre et la plupart des vins fins de l’Archipel, de la Hongrie, de l’Italie, de la France et de l’Espagne, étaient faits par les congrégations religieuses ; l’exportation et l’importation des grains, soit pour l’étranger, soit pour les armées, dépendaient encore en partie des grands propriétaires ecclésiastiques. Les églises faisaient valoir le parchemin, la cire, le lin, la soie, les marbres, l’orfèvrerie, les manufactures en laine, les tapisseries et les matières premières d’or et d’argent ; elles seules, dans les temps barbares, procuraient quelque travail aux artistes, qu’elles faisaient venir exprès de l’Italie et jusque du fond de la Grèce. Les religieux eux-mêmes cultivaient les beaux-arts et étaient les peintres, les sculpteurs et les architectes de l’âge gothique. Si leurs ouvrages nous paraissent grossiers aujourd’hui, n’oublions pas qu’ils forment l’anneau où les siècles antiques viennent se rattacher aux siècles modernes, que sans eux la chaîne de la tradition des lettres et des arts eût été totalement interrompue : il ne faut pas que la délicatesse de notre goût nous mène à l’ingratitude.
A l’exception de cette petite partie du Nord comprise dans la ligne des villes anséatiques, le commerce extérieur se faisait autrefois par la Méditerranée. Les Grecs et les Arabes nous apportaient les marchandises de l’Orient, qu’ils chargeaient à Alexandrie. Mais les croisades firent passer entre les mains des Francs cette source de richesses. " Les conquêtes des Croisés, dit l’abbé Fleury, leur assurèrent la liberté du commerce pour les marchandises de la Grèce, de Syrie et d’Égypte, et par conséquent pour celles des Indes, qui ne venaient point encore en Europe par d’autres routes[1]. "
Le docteur Robertson, dans son excellent ouvrage sur le commerce des anciens et des modernes aux Indes orientales, confirme, par les détails les plus curieux, ce qu’avance ici l’abbé Fleury. Gênes, Venise, Pise, Florence et Marseille durent leurs richesses et leur puissance à ces entreprises d’un zèle exagéré, que le véritable esprit du christianisme a condamnées depuis longtemps[2]. Mais enfin on ne peut se dissimuler que la marine et le commerce moderne ne soient nés de ces fameuses expéditions. Ce qu’il y eut de bon en elles appartient à la religion, le reste aux passions humaines. D’ailleurs, si les Croisés ont eu tort de vouloir arracher l’Égypte et la Syrie aux Sarrasins, ne gémissons donc plus quand nous voyons ces belles contrées en proie à ces Turcs, qui semblent arrêter la peste et la barbarie sur la patrie de Phidias et d’Euripide. Quel mal y aurait-il si l’Égypte était depuis saint Louis une colonie de la France, et si les descendants des chevaliers français régnaient à Constantinople, à Athènes, à Damas, à Tripoli, à Carthage, à Tyr, à Jérusalem ?
Au reste, quand le christianisme a marché seul aux expéditions lointaines, on a pu juger que les désordres des croisades n’étaient pas venus de lui, mais de l’emportement des hommes. Nos missionnaires nous ont ouvert des sources de commerce pour lesquelles ils n’ont versé de sang que le leur, dont, à la vérité, ils ont été prodigues. Nous renvoyons le lecteur à ce que nous avons dit sur ce sujet au livre des Missions.
François-René de Chateaubriand Génie du christianisme Garnier Frères, 1828 (p. 498-502).
Chap. IV. Enfants-Trouvés, Dames de la Charité, Traits de bienfaisance Chap. VI. Papes et cour de Rome, découvertes modernes, etc. Chap. V. Éducation. — Écoles, collèges, universités ; Bénédictins et Jésuites
Chapitre V - Education. — Écoles, collèges, universités ; Bénédictins et Jésuites
Consacrer sa vie à soulager nos douleurs est le premier des bienfaits ; le second est de nous éclairer. Ce sont encore des prêtres superstitieux qui nous ont guéris de notre ignorance, et qui depuis dix siècles se sont ensevelis dans la poussière des écoles pour nous tirer de la barbarie. Ils ne craignaient pas la lumière, puisqu’ils nous en ouvraient les sources ; ils ne songeaient qu’à nous faire partager ces clartés qu’ils avaient recueillies, au péril de leurs jours, dans les débris de Rome et de la Grèce.
Le Bénédictin qui savait tout, le Jésuite qui connaissait la science et le monde, l’Oratorien, le docteur de l’université, méritent peut-être moins notre reconnaissance que ces humbles Frères qui s’étaient consacrés à l’enseignement gratuit des pauvres. " Les clercs réguliers des écoles pieuses s’obligeaient à montrer, par charité, à lire, à écrire au petit peuple, en commençant par l’a, b, c, à compter, à calculer, et même à tenir les livres chez les marchands et dans les bureaux. Ils enseignent encore non seulement la rhétorique et les langues latine et grecque, mais, dans les villes, ils tiennent aussi des écoles de philosophie et de théologie scolastique et morale, de mathématiques, de fortifications et de géométrie… Lorsque les écoliers sortent de classe, ils vont par bandes chez leurs parents, où ils sont conduits par un religieux, de peur qu’ils ne s’amusent par les rues à jouer et à perdre leur temps[1]. "
La naïveté du style fait toujours grand plaisir, mais quand elle s’unit, pour ainsi dire, à la naïveté des bienfaits, elle devient aussi admirable qu’attendrissante.
Après ces premières écoles fondées par la charité chrétienne, nous trouvons les congrégations savantes vouées aux lettres et à l’éducation de la jeunesse par des articles exprès de leur institut. Tels sont les religieux de Saint-Basile, en Espagne, qui n’ont pas moins de quatre collèges par province. Ils en possédaient un à Soissons, en France, et un autre à Paris c’était le collège de Beauvais, fondé par le cardinal Jean de Dorman. Dès le IXe siècle, Tours, Corbeil, Fontenelle, Fuldes, Saint-Gall, Saint-Denis, Saint-Germain d’Auxerre, Ferrière, Aniane, et en Italie, le Mont-Cassin, étaient des écoles fameuses[2]. Les clercs de la vie commune, aux Pays-Bas, s’occupaient de la collation des originaux dans les bibliothèques et du rétablissement du texte des manuscrits.
Toutes les universités de l’Europe ont été établies ou par des princes religieux, ou par des évêques, ou par des prêtres, et toutes ont été dirigées par des ordres chrétiens. Cette fameuse université de Paris, d’où la lumière s’est répandue sur l’Europe moderne, était composée de quatre facultés. Son origine remontait jusqu’à Charlemagne, jusqu’à ces temps où, luttant seul contre la barbarie, le moine Alcuin voulait faire de la France une Athènes chrétienne[3]. C’est là qu’avaient enseigné Budé, Casaubon, Grenan, Rollin, Coffin, Le Beau ; c’est là que s’étaient formés Abailard, Amyot, De Thou, Boileau. En Angleterre, Cambridge a vu Newton sortir de son sein, et Oxford présente, avec les noms de Bacon et de Thomas Morus, sa bibliothèque persane, ses manuscrits d’Homère, ses marbres d’Arundel et ses éditions des classiques ; Glasgow et Edimbourg, en Ecosse ; Leipzig, Jena, Tubingue, en Allemagne ; Leyde, Utrecht et Louvain, aux Pays-Bas ; Gandie, Alcala et Salamanque, en Espagne : tous ces foyers des lumières attestent les immenses travaux du christianisme. Mais deux ordres ont particulièrement cultivé les lettres, les Bénédictins et les Jésuites.
L’an 540 de notre ère, saint Benoît jeta au Mont-Cassin, en Italie, les fondements de l’ordre célèbre qui devait, par une triple gloire convertir l’Europe, défricher ses déserts et rallumer dans son sein le flambeau des sciences[4].
Les Bénédictins, et surtout ceux de la congrégation de Saint-Maur, établie en France vers l’an 543, nous ont donné ces hommes dont le savoir est devenu proverbial, et qui ont retrouvé, avec des peines infinies, les manuscrits antiques ensevelis dans la poudre des monastères. Leur entreprise littéraire la plus effrayante (car l’on peut parler ainsi), c’est l’édition complète des Pères de l’Église. S’il est difficile de faire imprimer un seul volume correctement dans sa propre langue, qu’on juge ce que c’est qu’une révision entière des Pères grecs et latins, qui forment plus de cent cinquante volumes in-folio : l’imagination peut à peine embrasser ces travaux énormes. Rappeler Ruinart, Lobineau, Calmet, Tassin, Lami, d’Acheri, Martène, Mabillon, Montfaucon, c’est rappeler des prodiges de sciences.
On ne peut s’empêcher de regretter ces corps enseignants, uniquement occupés de recherches littéraires et de l’éducation de la jeunesse. Après une révolution qui a relâché les liens de la morale et interrompu le cours des études, une société à la fois religieuse et savante porterait un remède assuré à la source de nos maux. Dans les autres formes d’institut, il ne peut y avoir ce travail régulier, cette laborieuse application au même sujet, qui règnent parmi des solitaires, et qui, continués sans interruption pendant plusieurs siècles, finissent par enfanter des miracles.
Les Bénédictins étaient des savants, et les Jésuites des gens de lettres : les uns et les autres furent à la société religieuse ce qu’étaient au monde deux illustres académies.