Génie du christianisme (page 88)
" Enfin, dit Montesquieu, nous devons au christianisme, et dans le gouvernement un certain droit politique, et dans la guerre un certain droit des gens que la nature humaine ne saurait assez reconnaître.
" C’est ce droit qui fait que parmi nous la victoire laisse aux peuples vaincus ces grandes choses : la vie, la liberté, les lois, les biens, et toujours la religion, quand on ne s’aveugle pas soi-même[7]. "
Ajoutons, pour couronner tant de bienfaits, un bienfait qui devrait être écrit en lettres d’or dans les annales de la philosophie :
↑ Le décret de Constantin, qui déclare libre tout esclave qui embrasse le christianisme. (N.d.A.)
↑ Il faut se souvenir que ceci était écrit sous Buonaparte. L’auteur semble annoncer ici la Charte de Louis XVIII. Ses opinions constitutionnelles, comme on le voit, datent de loin. (N.d.A.)
François-René de Chateaubriand Génie du christianisme Garnier Frères, 1828 (p. 522-526).
Chap. XI. Politique et Gouvernement Chap. XIII. Quel seroit aujourd’hui l’état de la société, si le Christianisme n’eût point paru sur la terre. — Conjectures. — Conclusion Chap. XII. Récapitulation générale
Ce n’est pas sans éprouver une sorte de crainte que nous touchons à la fin de notre ouvrage. Les graves idées qui nous l’ont fait entreprendre, la dangereuse ambition que nous avons eue de déterminer, autant qu’il dépendait de nous, la question sur le christianisme, toutes ces considérations nous alarment. Il est difficile de découvrir jusqu’à quel point Dieu approuve que des hommes prennent dans leurs débiles mains la cause de son éternité, se fassent les avocats du Créateur au tribunal de la créature et cherchent à justifier par des raisons humaines ces conseils qui ont donné naissance à l’univers. Ce n’est donc qu’avec une défiance extrême, trop motivée par l’insuffisance de nos talents, que nous offrons ici la récapitulation générale de cet ouvrage.
Toute religion a des mystères ; toute la nature est un secret.
Les mystères chrétiens sont les plus beaux possibles : ils sont l’archétype du système de l’homme et du monde.
Les sacrements sont une législation morale et des tableaux pleins de poésie.
La foi est une force, la charité un amour, l’espérance toute une félicité, ou, comme parle la religion, toute une vertu.
Les lois de Dieu sont le code le plus parfait de la justice naturelle.
La chute de notre premier père est une tradition universelle.
On peut en trouver une preuve nouvelle dans la constitution de l’homme moral, qui contredit la constitution générale des êtres.
La défense de toucher au fruit de science est un commandement sublime, et le seul qui fût digne de Dieu.
Toutes les prétendues preuves de l’antiquité de la terre peuvent être combattues.
Dogme de l’existence de Dieu démontré par les merveilles de l’univers ; dessein visible de la Providence dans les animaux ; enchantement de la nature.
La seule morale prouve l’immortalité de l’âme. L’homme désire le bonheur, et il est le seul être qui ne puisse l’obtenir : il y a donc une félicité au delà de la vie, car on ne désire point ce qui n’est pas.
Le système de l’athéisme n’est fondé que sur des exceptions : ce n’est point le corps qui agit sur l’âme, c’est l’âme qui agit sur le corps. L’homme ne suit point les règles générales de la matière ; il diminue où l’animal augmente.
L’athéisme n’est bon à personne, ni à l’infortuné, auquel il ravit l’espérance, ni à l’heureux dont il dessèche le bonheur, ni au soldat, qu’il rend timide, ni à la femme, dont il flétrit la beauté et la tendresse, ni à la mère, qui peut perdre son fils, ni aux chefs des hommes, qui n’ont pas de plus sûr garant de la fidélité des peuples que la religion.
Les châtiments et les récompenses que le christianisme dénonce ou promet dans une autre vie s’accordent avec la raison et la nature de l’âme.
En poésie, les caractères sont plus beaux, et les passions plus énergiques sous la religion chrétienne qu’ils ne l’étaient sous le polythéisme. Celui-ci ne présentait point de partie dramatique, point de combats des penchants naturels et des vertus.
La mythologie rapetissait la nature, et les anciens, par cette raison, n’avaient point de poésie descriptive. Le christianisme rend au désert et ses tableaux et ses solitudes.
Le merveilleux chrétien peut soutenir le parallèle avec le merveilleux de la fable. Les anciens fondent leur poésie sur Homère, et les chrétiens sur la Bible ; et les beautés de la Bible surpassent les beautés d’Homère.
C’est au christianisme que les beaux-arts doivent leur renaissance et leur perfection.
En philosophie, il ne s’oppose à aucune vérité naturelle. S’il a quelquefois combattu les sciences, il a suivi l’esprit de son siècle et l’opinion des plus grands législateurs de l’antiquité.
En histoire, nous fussions demeurés inférieurs aux anciens sans le caractère nouveau d’images, de réflexions et de pensées qu’a fait naître la religion chrétienne : l’éloquence moderne fournit la même observation.
Restes des beaux-arts, solitudes des monastères, charmes des ruines, gracieuses dévotions du peuple, harmonies du cœur, de la religion et des déserts, c’est ce qui conduit à l’examen du culte.
Partout dans le culte chrétien la pompe et la majesté sont unies aux intentions morales, aux prières touchantes ou sublimes. Le sépulcre vit et s’anime dans notre religion : depuis le laboureur qui repose au cimetière champêtre jusqu’au roi couché à Saint-Denis, tout dort dans une poussière poétique. Job et David, appuyés sur le tombeau du chrétien, chantent tour à tour la mort aux portes de l’éternité.