Génie du christianisme (page 89)
Nous venons de voir ce que les hommes doivent au clergé séculier et régulier, aux institutions, au génie du christianisme.
Si Shoonbeck, Bonnani, Giustiniani et Hélyot avaient mis plus d’ordre dans leurs laborieuses recherches, nous pourrions donner ici le catalogue complet des services rendus par la religion à l’humanité. Nous commencerions par faire la liste des calamités qui accablent l’âme ou le corps de l’homme, et nous placerions sous chaque douleur l’ordre chrétien qui se dévoue au soulagement de cette douleur. Ce n’est point une exagération : un homme peut penser telle misère qu’il voudra, et il y a mille à parier contre un que la religion a deviné sa pensée et préparé le remède. Voici ce que nous avons trouvé après un calcul aussi exact que nous l’avons pu faire.
On compte à peu près sur la surface de l’Europe chrétienne quatre mille trois cents villes et villages.
Sur ces quatre mille trois cents villes et villages, trois mille deux cent quatre-vingt-quatorze sont de la première, de la seconde, de la troisième et de la quatrième grandeur.
En accordant un hôpital à chacune de ces trois mille deux cent quatre-vingt-quatorze villes (calcul au-dessous de la vérité), vous aurez trois mille deux cent quatre-vingt-quatorze hôpitaux, presque tous institués par le génie du christianisme, dotés sur les biens de l’Église et desservis par des ordres religieux.
Prenant une moyenne proportionnelle et donnant seulement cent lits à chacun de ces hôpitaux, ou, si l’on veut, cinquante lits pour deux malades, vous verrez que la religion, indépendamment de la foule immense de pauvres qu’elle nourrit, soulage et entretient par jour, depuis plus de mille ans, environ trois cent vingt-neuf mille quatre cents hommes.
Sur un relevé des collèges et des universités, on trouve à peu près les mêmes calculs, et l’on peut admettre hardiment qu’elle enseigne au moins trois cent mille jeunes gens dans les divers États de la chrétienté [NOTE 39]. Nous ne faisons point entrer ici en ligne de compte les hôpitaux et les collèges chrétiens dans les trois autres parties du monde, ni l’éducation des filles par les religieuses.
Maintenant il faut ajouter à ces résultats le dictionnaire des hommes célèbres sortis du sein de l’Église, et qui forment à peu près les deux tiers des grands hommes des siècles modernes : il faut dire, comme nous l’avons montré, que le renouvellement des sciences, des arts et des lettres, est dû à l’Église ; que la plupart des grandes découvertes modernes, telles que la poudre à canon, l’horloge, les lunettes, la boussole, et en politique le système représentatif, lui appartiennent ; que l’agriculture, le commerce, les lois et le gouvernement lui ont des obligations immenses ; que ses missions ont porté les sciences et les arts chez des peuples civilisés et les lois chez des peuples sauvages ; que sa chevalerie a puissamment contribué à sauver l’Europe d’une invasion de nouveaux barbares ; que le genre humain lui doit :
La doctrine moins vague et plus certaine de l’immortalité de l’âme, ainsi que celle des peines et des récompenses dans une autre vie ;
Une vertu tout entière, et qui vaut seule toutes les autres, la charité ;
Un droit politique et un droit des gens inconnus des peuples antiques et par-dessus tout cela l’abolition de l’esclavage.
Qui ne serait pas convaincu de la beauté et de la grandeur du christianisme ? Qui n’est écrasé par cette effrayante masse de bienfaits ?
François-René de Chateaubriand Génie du christianisme Garnier Frères, 1828 (p. 526-540).
Chap. XII. Récapitulation générale Notes et éclaircissements Chap. XIII. Quel seroit aujourd’hui l’état de la société, si le Christianisme n’eût point paru sur la terre. — Conjectures. — Conclusion
Chapitre XIII - Quel serait aujourd’hui l’état de la société, si le Christianisme n’eût point paru sur la terre. — Conjectures. — Conclusion
Nous terminerons cet ouvrage par l’examen de l’importante question qui fait le titre de ce dernier chapitre : en tâchant de découvrir ce que nous serions probablement aujourd’hui si le christianisme n’eût pas paru sur la terre, nous apprendrons à mieux apprécier ce que nous devons à cette religion divine.
Auguste parvint à l’empire par des crimes et régna sous la forme des vertus. Il succédait à un conquérant, et pour se distinguer il fut tranquille.
Ne pouvant être un grand homme, il voulait être un prince heureux. Il donna beaucoup de repos à ses sujets : un immense foyer de corruption s’assoupit ; ce calme fut appelé prospérité. Auguste eut le génie des circonstances : c’est celui qui recueille les fruits que le véritable génie a préparés ; il le suit et ne l’accompagne pas toujours.
Tibère méprisa trop les hommes, et surtout leur fit trop voir ce mépris. Le seul sentiment dans lequel il mit de la franchise était le seul où il eût dû dissimuler ; mais c’était un cri de joie qu’il ne pouvait s’empêcher de pousser, en trouvant le peuple et le sénat romain au-dessous même de la bassesse de son propre cœur.
Lorsqu’on vit ce peuple-roi se prosterner devant Claude et adorer le fils d’Enobarbus, on put juger qu’on l’avait honoré en gardant avec lui quelque mesure. Rome aima Néron. Longtemps après la mort de ce tyran, ses fantômes faisaient tressaillir l’empire de joie et d’espérance. C’est ici qu’il faut s’arrêter pour contempler les mœurs romaines. Ni Titus, ni Antonin, ni Marc-Aurèle, ne purent en changer le fond : un Dieu seul le pouvait.
Le peuple romain fut toujours un peuple horrible : on ne tombe point dans les vices qu’il fit éclater sous ses maîtres sans une certaine perversité naturelle et quelque défaut de naissance dans le cœur. Athènes corrompue ne fut jamais exécrable : dans les fers, elle ne songea qu’à jouir. Elle trouva que ses vainqueurs ne lui avaient pas tout ôté, puisqu’ils lui avaient laissé le temple des Muses.
Quand Rome eut des vertus, ce furent des vertus contre nature. Le premier Brutus égorge ses fils et le second assassine son père. Il y a des vertus de position qu’on prend trop facilement pour des vertus générales, et qui ne sont que des résultats locaux. Rome libre fut d’abord frugale, parce qu’elle était pauvre ; courageuse, parce que ses institutions lui mettaient le fer à la main et qu’elle sortait d’une caverne de brigands. Elle était d’ailleurs féroce, injuste, avare, luxurieuse : elle n’eut de beau que son génie, son caractère fut odieux.
Les décemvirs la foulent aux pieds. Marius verse à volonté le sang des nobles et Sylla celui du peuple ; pour dernière insulte celui-ci abjure publiquement la dictature. Les conjurés de Catilina s’engagent à massacrer leurs propres pères[1], et se font un jeu de renverser cette majesté romaine que Jugurtha se propose d’acheter[2]. Viennent les triumvirs et leurs proscriptions : Auguste ordonne au père et au fils de s’entretuer[3], et le père et le fils s’entretuent. Le sénat se montre trop vil, même pour Tibère[4]. Le dieu Néron a des temples. Sans parler de ces délateurs sortis des premières familles patriciennes ; sans montrer les chefs d’une même conjuration, se dénonçant et s’égorgeant les uns les autres[5] ; sans représenter des philosophes discourant sur la vertu au milieu des débauches de Néron, Sénèque excusant un parricide, Burrhus[6] le louant et pleurant à la fois ; sans rechercher sous Galba, Vitellius, Domitien, Commode, ces actes de lâcheté qu’on a lus cent fois et qui étonnent toujours, un seul trait nous peindra l’infamie romaine : Plautien, ministre de Sévère, en mariant sa fille au fils aîné de l’empereur, fit mutiler cent Romains libres, dont quelques-uns étaient mariés et pères de famille, " afin, dit l’historien, que sa fille eût à sa suite des eunuques dignes d’une reine d’Orient[7]. "
A cette lâcheté de caractère joignez une épouvantable corruption de mœurs. Le grave Caton vient pour assister aux prostitutions des jeux de Flore. Sa femme Marcia étant enceinte, il la cède à Hortensius ; quelque temps après Hortensius meurt, et ayant laissé Marcia héritière de tous ses biens, Caton la reprend au préjudice du fils d’Hortensius.
Cicéron se sépare de Térentia pour épouser Publilia sa pupille. Sénèque nous apprend qu’il y avait des femmes qui ne comptaient plus leurs années par consuls, mais par le nombre de leurs maris[8]. Tibère invente les scellarii et les spintriae ; Néron épouse publiquement l’affranchi Pythagore[9], et Héliogabale célèbre ses noces avec Hiéroclès[10].
Ce fut ce même Néron, déjà tant de fois cité, qui institua les fêtes Juvénales. Les chevaliers, les sénateurs et les femmes du premier rang étaient obligés de monter sur le théâtre, à l’exemple de l’empereur, et de chanter des chansons dissolues en copiant les gestes des histrions[11]. Pour le repas de Tigellin, sur l’étang d’Agrippa, on avait bâti des maisons au bord du lac, où les plus illustres Romaines étaient placées vis-à-vis de courtisanes toutes nues. A l’entrée de la nuit, tout fut illuminé[12], afin que les débauches eussent un sens de plus et un voile de moins.
La mort faisait une partie essentielle de ces divertissements antiques. Elle était là pour contraste et pour rehaussement des plaisirs de la vie. Afin d’égayer le repas, on faisait venir des gladiateurs avec des courtisanes et des joueurs de flûte. En sortant des bras d’une infâme, on allait voir une bête féroce boire du sang humain : de la vue d’une prostitution on passait au spectacle des convulsions d’un homme expirant. Quel peuple que celui-là, qui avait placé l’opprobre à la naissance et à la mort, et élevé sur un théâtre les deux grands mystères de la nature pour déshonorer d’un seul coup tout l’ouvrage de Dieu !
Les esclaves qui travaillaient à la terre avaient constamment les fers aux pieds ; pour toute nourriture on leur donnait un peu de pain, d’eau et de sel ; la nuit on les renfermait dans des souterrains qui ne recevaient d’air que par une lucarne pratiquée à la voûte de ces cachots. Il y avait une loi qui défendait de tuer les lions d’Afrique, réservés pour les spectacles de Rome. Un paysan qui eût disputé sa vie contre un de ces animaux eût été sévèrement puni[13]. Quand un malheureux périssait dans l’arène, déchiré par une panthère ou percé par les bois d’un cerf, certains malades couraient se baigner dans son sang et le recevoir sur leurs lèvres avides[14]. Caligula souhaitait que le peuple romain n’eût qu’une seule tête, pour l’abattre d’un seul coup[15]. Ce même empereur, en attendant les jeux du Cirque, nourrissait les lions de chair humaine, et Néron fut sur le point de faire manger des hommes tout vivants à un Egyptien connu par sa voracité[16]. Titus, pour célébrer la fête de son père Vespasien, donna trois mille Juifs à dévorer aux bêtes[17]. On conseillait à Tibère de faire mourir un de ses anciens amis qui languissait en prison : " Je ne me suis pas réconcilié avec lui, " répondit le tyran par un mot qui respire tout le génie de Rome.
C’était une chose assez ordinaire qu’on égorgeât cinq mille, six mille, dix mille, vingt mille personnes de tout rang, de tout sexe et de tout âge, sur un soupçon de l’empereur[18], et les parents des victimes ornaient leurs maisons de feuillages, baisaient les mains du dieu et assistaient à ses fêtes. La fille de Séjan, âgée de neuf ans, qui disait qu’elle ne le ferait plus et qui demandait qu’on lui donnât le fouet[19] lorsqu’on la conduisait en prison, fut violée par le bourreau avant d’être étranglée par lui : tant ces vertueux Romains avaient de respect pour les lois ! On vit sous Claude (et Tacite le rapporte comme un beau spectacle[20]) dix-neuf mille hommes s’égorger sur le lac Fucin pour l’amusement de la populace romaine : avant d’en venir aux mains, les combattants saluèrent l’empereur : Ave, imperator, morituri te salutant ! " César, ceux qui vont mourir te saluent ! " Mot aussi lâche qu’il est touchant.
C’est l’extinction absolue du sens moral qui donnait aux Romains cette facilité de mourir qu’on a si follement admirée. Les suicides sont toujours communs chez les peuples corrompus. L’homme réduit à l’instinct de la brute meurt indifféremment comme elle. Nous ne parlerons point des autres vices des Romains de l’infanticide autorisé par une loi de Romulus, et confirmé par celle des Douze Tables, de l’avarice sordide de ce peuple fameux. Scaptius avait prêté quelques fonds au sénat de Salamine. Le sénat n’ayant pu le rembourser au terme fixé, Scaptius le tint si longtemps assiégé par des cavaliers, que plusieurs sénateurs moururent de faim. Le stoïque Brutus, ayant quelque affaire commune avec ce concussionnaire, s’intéresse pour lui auprès de Cicéron, qui ne peut s’empêcher d’en être indigné[21].