Génie du christianisme (page 9)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org · 91 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

5. — Honore ton père et ta mère, afin que tes jours soient longs sur la terre, et par delà la terre que Jéhovah, tes Dieux, t’a donnée.

9. — Tu ne porteras point contre ton voisin un faux témoignage.

10. — Tu ne désireras point la maison de ton voisin, ni la femme de ton voisin, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni rien de ce qui est à ton voisin.

Voilà les lois que l’Éternel a gravées, non seulement sur la pierre de Sinaï, mais encore dans le cœur de l’homme. On est frappé d’abord du caractère d’universalité qui distingue cette table divine des tables humaines qui la précèdent. C’est ici la loi de tous les peuples, de tous les climats, de tous les temps. Pythagore et Zoroastre s’adressent à des Grecs et à des Mèdes ; Jéhovah parle à tous les hommes : on reconnoît ce père tout-puissant qui veille sur la création, et qui laisse également tomber de sa main le grain de blé qui nourrit l’insecte et le soleil qui l’éclaire.

Rien n’est ensuite plus admirable, dans leur simplicité pleine de justice, que ces lois morales des Hébreux. Les païens ont recommandé d’honorer les auteurs de nos jours : Solon décerne la mort au mauvais fils. Que fait Dieu ? il promet la vie à la piété filiale. Ce commandement est pris à la source même de la nature. Dieu fait un précepte de l’amour filial ; il n’en fait pas un de l’amour paternel ; il savoit que le fils, en qui viennent se réunir les souvenirs et les espérances du père, ne seroit souvent que trop aimé de ce dernier : mais au fils il commande d’aimer, car il connaissoit l’inconstance et l’orgueil de la jeunesse.

À la force du sens interne se joignent dans le Décalogue, comme dans les autres œuvres du Tout-Puissant, la majesté et la grâce des formes. Le Brahmane exprime lentement les trois présences de Dieu ; le nom de Jéhovah les énonce en un seul mot ; ce sont les trois temps du verbe être, unis par une combinaison sublime : havah, il fut ; hovah, étant, ou il est, et je, qui lorsqu’il se trouve placé devant les trois lettres radicales d’un verbe indique le futur, en hébreu, il sera.

Enfin, les législateurs antiques ont marqué dans leurs codes les époques des fêtes des nations ; mais le jour du repos d’Israël est le jour même du repos de Dieu. L’Hébreu, et son héritier le Gentil, dans les heures de son obscur travail, n’a rien moins devant les yeux que la création successive de l’univers. La Grèce, pourtant si poétique, n’a jamais songé à rapporter les soins du laboureur ou de l’artisan à ces fameux instants où Dieu créa la lumière, traça la route au soleil, et anima le cœur de l’homme.

Lois de Dieu, que vous ressemblez peu à celles des hommes ! Éternelles comme le principe dont vous êtes émanées, c’est en vain que les siècles s’écoulent : vous résistez aux siècles, à la persécution et à la corruption même des peuples. Cette législation religieuse, organisée au sein des législations politiques (et néanmoins indépendante de leurs destinées), est un grand prodige. Tandis que les formes des royaumes passent et se modifient, que le pouvoir roule de main en main au gré du sort, quelques chrétiens, restés fidèles au milieu des inconstances de la fortune, continuent d’adorer le même Dieu, de se soumettre aux mêmes lois, sans se croire dégagés de leurs liens par les révolutions, le malheur et l’exemple. Quelle religion dans l’antiquité n’a pas perdu son influence morale en perdant ses prêtres et ses sacrifices ? Où sont les mystères de l’antre de Trophonius et les secrets de Cérès-Éleusine ? Apollon n’est-il pas tombé avec Delphes, Baal avec Babylone, Sérapis avec Thèbes, Jupiter avec le Capitole ? Le christianisme seul a souvent vu s’écrouler les édifices où se célébraient ses pompes sans être ébranlé de la chute. Jésus-Christ n’a pas toujours eu des temples, mais tout est temple au Dieu vivant, et la maison des morts, et la caverne de la montagne, et surtout le cœur du juste ; Jésus-Christ n’a pas toujours eu des autels de porphyre, des chaires de cèdre et d’ivoire, et des heureux pour serviteurs ; mais une pierre au désert suffit pour y célébrer ses mystères, un arbre pour y prêcher ses lois, et un lit d’épines pour y pratiquer ses vertus.

↑ On pourroit ajouter à cette table un extrait de la République de Platon, ou plutôt des douze livres de ses lois, qui sont à notre avis son meilleur ouvrage, tant pour le beau tableau des trois vieillards qui discourent en allant à la fontaine, que par la raison qui règne dans ce dialogue. Mais ces préceptes n’ont point été mis en pratique : ainsi nous nous abstiendrons d’en parler.Quant au Coran, ce qui s’y trouve de saint et de juste est emprunté presque mot pour mot de nos livres sacrés ; le reste est une compilation rabbinique.

↑ On donne le Décalogue mot à mot de l’hébreu, à cause de cette expression, tes Dieux, qu’aucune version n’a rendue. Voyez la note V, à la fin du volume.

↑ Cette traduction est loin de donner une idée de la magnificence du texte. Shamajim est une sorte de cri d’admiration, comme la voix d’un peuple qui en regardant le firmament s’écrieroit : Voyez ces eaux miraculeuses suspendues en voûtes sur nos têtes ! ces dômes de cristal et de diamant ! On ne peut rendre en français, dans la traduction d’une loi, cette poésie qu’exprime un seul mot.

François-René de Chateaubriand Génie du christianisme Garnier Frères, 1828 (p. 58-61).

LIVRE III Chap. II. Chute de l’Homme ; le Serpent ; un mot hébreu Chapitre I. Supériorité de la tradition de Moïse sur toutes les autres cosmogonies

Supériorité de la tradition de Moïse sur toutes les autres cosmogonies.

Il y a des vérités que personne ne conteste, quoiqu’on n’en puisse fournir des preuves immédiates : la rébellion et la chute de l’esprit d’orgueil, la création du monde, le bonheur primitif et le péché de l’homme, sont au nombre de ces vérités. Il est impossible de croire qu’un mensonge absurde devienne une tradition universelle. Ouvrez les livres du second Zoroastre, les dialogues de Platon et ceux de Lucien, les traités moraux de Plutarque, les fastes des Chinois, la Bible des Hébreux, les Edda des Scandinaves ; transportez-vous chez les Nègres de l’Afrique[1], ou chez les savants prêtres de l’Inde : tous vous feront le récit des crimes du dieu du mal ; tous vous peindront les temps trop courts du bonheur de l’homme et les longues calamités qui suivirent la perte de son innocence.

Voltaire avance quelque part que nous avons la plus mauvaise copie de toutes les traditions sur l’origine du monde et sur les éléments physiques et moraux qui le composent. Préfère-t-il donc la cosmogonie des Égyptiens, le grand œuf ailé des prêtres de Thèbes[2] ? Voici ce que débite gravement le plus ancien des historiens après Moïse :

« Le principe de l’univers étoit un air sombre et tempétueux, un vent fait d’un air sombre et d’un turbulent chaos. Ce principe étoit sans bornes, et n’avoit eu pendant longtemps ni limite ni figure. Mais quand ce vent devint amoureux de ses propres principes, il en résulta une mixtion, et cette mixtion fut appelée désir ou amour.

« Cette mixtion, étant complète, devint le commencement de toutes choses ; mais le vent ne connaissoit point son propre ouvrage, la mixtion. Celle-ci engendra à son tour, avec le vent son père, môt ou le limon, et de celui-ci sortirent toutes les générations de l’univers[3]. »

Si nous passons aux philosophes grecs, Thalès, fondateur de la secte Ionique, reconnaissoit l’eau comme principe universel[4]. Platon prétendoit que la Divinité avoit arrangé le monde, mais qu’elle n’avoit pu le créer[5]. Dieu, dit-il, a formé l’univers d’après le modèle existant de toute éternité en lui-même[6]. Les objets visibles ne sont que les ombres des idées de Dieu, seules véritables substances[7]. Dieu fit en outre couler un souffle de sa vie dans les êtres. Il en composa un troisième principe, à la fois esprit et matière, et ce principe est appelé l’âme du monde[8].

Aristote raisonnoit comme Platon sur l’origine de l’univers ; mais il imagina le beau système de la chaîne des êtres, et, remontant d’action en action, il prouva qu’il existe quelque part un premier mobile[9].

Zénon soutenoit que le monde s’arrangea par sa propre énergie ; que la nature est ce tout qui comprend tout ; que ce tout se compose de deux principes, l’un actif, l’autre passif, non existant séparés, mais unis ensemble ; que ces deux principes sont soumis à un troisième, la fatalité ; que Dieu, la matière, la fatalité, ne font qu’un ; qu’ils composent à la fois les roues, le mouvement, les lois de la machine, et obéissent comme parties aux lois qu’ils dictent comme tout[10].

Selon la philosophie d’Épicure, l’univers existe de toute éternité. Il n’y a que deux choses dans la nature, le corps et le vide[11].

Les corps se composent de l’agrégation de parties de matières infiniment petites, les atomes, qui ont un mouvement interne, la gravité : leur révolution se feroit dans le plan vertical, si, par une loi particulière, ils ne décrivoient une ellipse dans le vide[12].

Épicure supposa ce mouvement de déclinaison, pour éviter le système des fatalistes, qui se reproduiroit par le mouvement perpendiculaire de l’atome. Mais l’hypothèse est absurde ; car si la déclinaison de l’atome est une loi, elle est de nécessité, et comment une cause obligée produira-t-elle un effet libre ?

La terre, le ciel, les planètes, les étoiles, les plantes, les minéraux, les animaux, en y comprenant l’homme, naquirent du concours fortuit de ces atomes ; et lorsque la vertu productive du globe se fut évaporée, les races vivantes se perpétuèrent par la génération[13].

Les membres des animaux, formés au hasard, n’avoient aucune destination particulière ; l’oreille concave n’étoit point creusée pour entendre, l’œil convexe arrondi pour voir ; mais ces organes se trouvant propres à ces différents usages, les animaux s’en servirent machinalement et de préférence à un autre sens[14].

Après l’exposition de ces cosmogonies philosophiques, il seroit inutile de parler de celles des poëtes. Qui ne connoît Deucalion et Pyrrha, l’âge d’or et l’âge de fer ? Quant aux traditions répandues chez les autres peuples de la terre : dans l’Inde un éléphant soutient le globe ; le soleil a tout fait au Pérou ; au Canada le grand lièvre est le père du monde ; au Groënland l’homme est sorti d’un coquillage[15] ; enfin, la Scandinavie a vu naître Arkus et Emla ; Odin leur donna l’âme, Hœnerus la raison, et Lœdur le sang et la beauté :

Dans ces diverses cosmogonies, on est placé entre des contes d’enfants et des abstractions de philosophes : si l’on étoit obligé de choisir, mieux vaudroit encore se décider pour les premiers.

Pour découvrir l’original d’un tableau au milieu d’une foule de copies, il faut chercher celui qui, dans son unité ou la perfection de ses parties, décèle le génie du maître. C’est ce que nous trouvons dans la Genèse, original de ces peintures reproduites dans les traditions des peuples. Quoi de plus naturel, et cependant de plus magnifique, quoi de plus facile à concevoir et de plus d’accord avec la raison de l’homme, que le Créateur descendant dans la nuit antique pour faire la lumière avec une parole ? Le soleil à l’instant se suspend dans les cieux, au centre d’une immense voûte d’azur ; de ses invisibles réseaux il enveloppe les planètes, et les retient autour de lui comme sa proie ; les mers et les forêts commencent leurs balancements sur le globe, et leurs premières voix s’élèvent pour annoncer à l’univers ce mariage de qui Dieu sera le prêtre, la terre le lit nuptial, et le genre humain la postérité[17].

↑ Tim., p. 28 ; Diog. Laert., lib. III ; Plut., de Gen. Anim., p. 78.

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