Georgica (page 2)
Ainsi parla Protée, et, d’un bond s’élançant dans la mer, il fit tournoyer sous lui l’onde écumante. (4, 530) Mais Cyrène n’abandonna point son fils en ce moment d’alarmes. « À présent, lui dit-elle, tu peux chasser de ton cœur les tristes soucis ; la cause de ton malheur t’est connue : les nymphes, compagnes d’Eurydice, avec lesquelles elle formait des chœurs dans les grands bois, se sont vengées sur tes abeilles en les faisant périr misérablement. Va donc en suppliant leur offrir des présents, et fléchir leur courroux ; les Napées sont faciles à qui les vénère : elles se rendront à tes vœux et reviendront de leur colère. Mais d’abord je veux te dire de quelle manière tu dois les implorer. Dans tes troupeaux, qui paissent maintenant sur les verts sommets du Lycée, choisis quatre beaux taureaux (4, 540) et autant de génisses superbes, dont les têtes n’ont pas encore été courbées sous le joug. Élève encore dans le temple des nymphes quatre autels, sur lesquels tu feras couler le sang des victimes égorgées ; abandonne les corps inanimés sous les ombrages de la forêt. Quand la neuvième Aurore apparaîtra dans les cieux, sacrifie à Orphée en lui offrant les pavots du Léthé ; tu apaiseras les mânes d’Eurydice en leur immolant une génisse avec une brebis noire, et tu iras revoir le bois où gisent tes victimes. »
Elle dit, et lui d’exécuter à l’instant les ordres de sa mère. Il se rend au temple des nymphes, fait dresser quatre autels, (4, 550) y amène quatre beaux taureaux et autant de génisses superbes. Quand la neuvième Aurore a paru, il sacrifie aux mânes d’Orphée et retourne dans le bois. Ô prodige soudain et inouï ! Il entend bourdonner, dans les entrailles corrompues et dans les vastes flancs des taureaux, un essaim d’abeilles ; il les voit percer toutes frémissantes des cavités impures qui les retiennent, se répandre en nuage immense, aller s’abattre sur un arbre, et y rester suspendues comme la grappe au cep d’où elle retombe.
Ainsi ma muse chantait les champs, les troupeaux (4, 560) et les arbres, pendant que César, grand dans la guerre, foudroyait l’Euphrate épouvanté, donnait des lois aux nations gagnées à son empire, et se frayait la route vers les célestes demeures de l’Olympe. Alors la douce Parthénope me nourrissait dans son sein, moi Virgile ; oisif et obscur, j’y jouissais de mes chères études. C’est moi qui, dans ma jeune audace, ai chanté les jeux des bergers, moi qui t’ai peint, ô Tityre, couché sous l’épais feuillage d’un hêtre.