Georgica

Virgile · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org · 2 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Lucrèce, Virgile, Valérius Flaccus

Livre Ier

Traduction par divers traducteurs sous la direction de Charles Nisard.

Lucrèce, Virgile, Valérius Flaccus - Œuvres complètes, Firmin-Didot Frères, 1868 (p. 182-192).

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LES GÉORGIQUES.

LIVRE I.

(1, 1) Je veux chanter l’art qui rend les moissons abondantes ; je dirai, ô Mécène, sous quel astre il convient de labourer la terre, et d’attacher la vigne à l’ormeau ; quels soins il faut donner aux bœufs, comment se conservent les troupeaux, et quelle industrie fait produire à l’abeille économe ses trésors.

Ô vous les brillants flambeaux de l’univers, vous par qui l’année achève son cours à travers les cieux, Bacchus, et toi, Cérès, divinité propice, je vous invoque ; s’il est vrai que par vous le gland de la Chaonie ait fait place à la gerbe féconde, et que l’homme ait mêlé pour la première fois le jus de la vigne avec l’eau de l’Achéloüs : (1, 10) et vous, divinités amies du laboureur, Faunes, Dryades, venez à moi, accourez d’un pied léger : ce sont vos présents que je chante. Je t’invoque, ô Neptune, qui, du sein de la terre ébranlée par ton trident, fis bondir le coursier frémissant ; et toi aussi, dieu de Cée, gardien des forêts, pour qui trois cents taureaux, blancs comme la neige, broutent l’épais feuillage des buissons : dieu de Tégée, Pan, qui protèges les brebis, quitte aussi tes forêts, les arbres de ton Lycée ; et si le Ménale t’est cher encore, parais, et sois-moi secourable : sage Minerve, qui fis naître l’olivier, et toi, dieu enfant, l’inventeur de la charrue recourbée, (1, 20) toi, le maître des laboureurs, Sylvain, qui portes toujours à la main le tendre rameau d’un cyprès déraciné ; vous tous, dieux et déesses, je vous appelle, vous qui veillez sur les campagnes, qui faites sans cesse germer et grandir les nouvelles semences, et qui leur versez avec mesure l’eau bienfaisante des cieux.

Et toi, César, qui as ta place marquée dans le conseil des dieux (laquelle ? c’est leur secret), voudras-tu, du haut de l’Empyrée, protéger nos villes ? aimeras-tu mieux, le front ceint du myrte maternel, présider aux campagnes ? et le vaste univers va-t-il reconnaître en toi le dieu, père des moissons, le souverain régulateur des saisons ? Viens-tu régner sur la mer immense, seul dieu qu’adoreront les matelots, et qui sera invoqué jusqu’aux rivages de la lointaine Thulé ? Gendre de Téthys, lui feras-tu acheter ton alliance du vaste empire de ses eaux ? (1, 29) Viens-tu, nouvel astre d’été, te joindre à ceux qui mènent nos longs mois, et ta place sera-t-elle entre la Vierge et le Scorpion ? Déjà même celui-ci resserre ses bras enflammés pour te recevoir à ses côtés, et te céder le plus large espace des cieux. Lequel des dieux que tu sois (car de t’avoir jamais pour maître, que le noir Tartare ne l’espère point ; et le triste empire des morts pourrait-il te tenter, quoique la Grèce nous vante les merveilles de ses champs Élysiens, et que Proserpine redemandée par sa mère ne se soucie pas de la suivre ?) (1, 40) ô César, rends-moi la carrière facile, applaudis à mon entreprise audacieuse ; et, prenant en pitié avec moi les laboureurs ignorants et égarés, viens nous frayer la route ; et dès aujourd’hui accoutume-toi à t’entendre nommer dans nos vœux.

Le printemps revenu, quand les neiges commençant à fondre coulent du sommet des montagnes, quand la glèbe amollie cède à la douce haleine des zéphyrs ; que tes taureaux commencent à gémir affaissés sous le joug, et que le soc de ta charrue brille dans les sillons, et y essuie sa rouille. Une terre ne répond à la fin aux vœux du laboureur avide qu’après qu’elle a senti deux fois les ardeurs de l’été, deux fois les glaces de l’hiver ; c’est alors qu’il voit ses greniers crouler sous les moissons entassées. (1, 50) Mais avant d’enfoncer le soc dans un sol inconnu, aie soin d’observer les vents et leurs influences, les températures diverses, la nature des lieux, les traditions antiques de la culture, et ce que chaque contrée peut et ne peut pas produire. Ici les moissons viennent heureusement, là les vignes ; ailleurs les arbres fruitiers, et les herbages naissent et verdissent comme d’eux-mêmes. Ne sais-tu pas que le Tmole est tout parfumé de safran, que l’Inde nous envoie son ivoire, la molle Arabie l’encens de Saba, les Chalybes aux bras nus leur fer, le Pont l’onguent précieux de ses castors, l’Épire ses cavales, qu’attendent les palmes d’Olympie ? (1, 60) Telles furent, dès le principe, les lois éternelles, telle la constitution propre que la nature assigna à chaque terre, alors que Deucalion jeta dans le monde dépeuplé ces pierres fécondes, d’où naquirent de nouveaux hommes, race dure comme elles. À l’œuvre donc ! et, dès les premiers mois de l’année, que tes taureaux vigoureux retournent les terres grasses, et que l’été poudreux vienne mûrir la glèbe pulvérisée par ses feux. Mais si ton sol est sec et ingrat, qu’au retour du Bouvier ta charrue en effleure à peine la surface : ainsi, dans les terres grasses, l’herbe n’étouffera point tes blés en pousse ; (1, 70) ainsi un sol sablonneux ne perdra pas le peu de suc qu’il retient encore.

Fais reposer un an tes champs moissonnés, et que la terre se durcisse inculte et délaissée : ou bien tu sèmeras, à la saison nouvelle, le pur froment dans le terrain d’où tu auras enlevé les légumes à la cosse tremblante, les maigres grains de la vesce, le triste lupin et ses frêles chalumeaux, tous les débris de cette moisson retentissante ; car le lin et l’avoine brûlent la terre où on les a récoltés, et le pavot, tout chargé des vapeurs du Léthé, la consume. Cependant elle peut recevoir les grains de deux années l’une, (1, 80) pourvu que tu ne craignes pas de refaire par de riches engrais le sol aride et épuisé, et d’y répandre à pleines mains une immonde cendre. Ainsi les champs reposent en changeant de semences : et même une terre que tu as laissée un an sans être labourée ne cesse pas d’être libérale.

Souvent il est bon de mettre le feu à un champ stérile, et d’en faire dévorer les chaumes flétris par la flamme pétillante : soit que la terre tire de là des forces secrètes et comme une nourriture succulente ; soit que le feu l’épure en la consumant, et que les vapeurs mauvaises s’en exhalent ; soit que la flamme élargisse ou multiplie (1, 90) les chemins cachés par où la sève passe, et s’insinue dans les verts tuyaux des blés ; soit qu’elle affermisse le sol, et qu’elle en resserre tellement les pores trop ouverts, que ni les pluies perçantes, ni les traits embrasés de Phébus, ni le souffle pénétrant de Borée, n’y arrivent pas pour y tuer la vie.

Celui-là fait beaucoup pour ses champs qui en brise les mottes inertes avec le râteau, et qui y promène la herse aux piquants raboteux : touchée de ses travaux, la blonde Cérès le regarde, et lui sourit du haut des cieux. Elle aime aussi celui qui sait rompre, en les croisant, les glèbes que le soc a soulevées dans la plaine, qui fatigue la terre sans relâche, et qui la dompte en maître.

(1, 100) Priez les dieux, ô laboureurs, qu’ils vous envoient des solstices d’été pluvieux et des hivers sereins : un hiver sec et poudreux réjouit les champs, les blés : c’est alors que la Mysie s’enorgueillit de ses belles cultures, et que le Gargare s’admire dans ses moissons.

Que dirai-je de ceux qui, suivant pas à pas le sillon où ils jettent les semences, les recouvrent à l’instant sous la glèbe écrasée ? Bientôt ils y amènent les eaux d’un fleuve, et mille courants détournés. Quand le soleil embrase les campagnes, que l’herbe sèche et meurt, tout à coup des hauteurs sourcilleuses du coteau l’eau descend, amenée dans la plaine : je l’entends qui murmure en tombant (1, 110) sur les cailloux ; les champs sont rafraîchis, et l’herbe s’est ranimée. Dirai-je comment, pour empêcher que les frêles chalumeaux ne succombent sous le poids des épis, on fait brouter par les troupeaux l’herbe encore tendre et les moissons trop tôt luxuriantes, alors que les blés égalent déjà les sillons en hauteur ? comment on fait écouler des terrains inondés les eaux qui s’y amassent ; surtout dans ces mois pluvieux où les fleuves débordent tout à coup, et vont couvrir au loin la plaine d’un noir limon ? De tièdes vapeurs s’exhalent incessamment de ces bas-fonds impurs.

Et pourtant il arrive qu’en dépit de ces efforts de l’homme, en dépit du labeur des animaux qui l’aident à remuer la terre, les champs ne sont pas encore à l’abri des outrages. Tout leur nuit et les gâte, l’oie sauvage, (1, 120) la grue du Strymon, ennemis ailés ; les herbes amères et leurs racines tortueuses, et même le trop d’ombre des bois. C’est que Jupiter lui-même n’a pas voulu qu’il fût aisé de cultiver la terre ; lui-même il a fait du labour un art pénible, y excitant les mortels par l’aiguillon du besoin, et ne permettant pas que son empire s’engourdît dans la paresse. Avant Jupiter, aucun laboureur n’avait encore dompté les champs ; il n’était pas permis d’en marquer les limites, d’en régler le partage ; tout était commun : et la terre, sans y être sollicitée, n’en prodiguait que plus librement ses biens. Jupiter empoisonna la dent des vipères livides, (1, 130) mit dans le loup l’instinct de la rapine, souleva les mers, secoua le miel qui dégouttait des arbres, retira le feu aux mortels, et fit partout tarir les ruisseaux de vins coulant dans les vallées. Il voulait que l’expérience et la réflexion enfantassent les arts à la longue ; que le travail des hommes fît sortir l’épi des sillons, et des veines du caillou jaillir et briller l’étincelle.

Alors les fleuves sentirent pour la première fois le tronc creusé de l’aune flotter sur leurs ondes ; le nautonnier compta et nomma les étoiles ; ce furent les Pléiades, les Hyades, et l’Ourse brillante, fille de Lycaon. Alors on commença à tendre des pièges aux bêtes féroces ; la glu trompa les oiseaux ; (1, 140) et les chiens assiégèrent les immenses forêts. Déjà le pêcheur jette la ligne au fond des fleuves ; déjà gagnant la haute mer, il y traîne ses filets humides. Bientôt le fer est façonné ; j’entends crier la dent de la scie mordante : car les premiers humains ne savaient que fendre le bois avec des coins ; alors naquirent comme à l’envi les arts divers. Un travail opiniâtre triompha de tout : rien qui ne cède à la dure et pressante nécessité.

Cérès la première enseigna aux hommes à mettre le soc dans la terre, alors que les fruits des arbres et le gland des forêts sacrées commencèrent à manquer, et que Dodone refusa aux mortels leur facile nourriture. (1, 150) Bientôt le travail dut venir en aide aux semences : la nielle ronge les blés ; les champs se hérissent de chardons ; les moissons languissent et meurent ; et à la place s’élève toute une forêt d’épines : la bardane, le saligot, la triste ivraie et l’avoine stérile dominent au milieu des riantes cultures. Si, t’armant du râteau, tu ne tourmentes pas incessamment la terre, si tu ne sais pas des bruits qui épouvantent les oiseaux, si tu ne retranches avec la faux les ombres d’alentour qui s’abaissent sur tes champs, enfin si tu n’appelles la pluie de tous tes vœux : hélas ! c’est en vain que tu regarderas les belles récoltes de tes voisins ; il te faudra soulager ta faim en secouant les chênes de la forêt.

(1, 160) Je dois dire les instruments nécessaires au robuste laboureur, et sans lesquels il ne peut ni semer, ni faire lever le blé. C’est d’abord la charrue au bois solide et recourbé avec un soc tranchant ; ce sont les chariots à l’essieu traînant, de la déesse Éleusine ; les madriers pour briser l’épi, les traîneaux, les râteaux aux pesantes ferrures, enfin l’humble attirail d’osier qu’inventa Célée, les claies et le van, mystérieux symbole des fêtes de Bacchus ; toutes choses dont tu feras bien de t’approvisionner à l’avance, si tu prétends à de nobles profits dans l’art divin du labour. (1, 170) Va donc dans les forêts courber à grand’peine l’orme encore pliant, et que déjà il reçoive de tes mains la forme recourbée d’une charrue ; qu’un timon y soit attaché long de huit pieds, et que le soc soit placé autour du sep garni de deux oreillons. Coupe de préférence le tilleul ou le hêtre, bois légers, pour en faire le joug et le manche qui t’aidera à tourner à ton gré l’arrière-train de l’attelage ; mais que tout ce bois suspendu à ton foyer s’y durcisse, éprouvé par la fumée. J’ai encore à te rappeler beaucoup de préceptes de nos ancêtres, si tu n’en es point ennuyé, et si tu ne dédaignes pas ces petites pratiques d’un grand art. Avant tout, il convient de bien aplanir ton aire sous le poids d’un énorme cylindre, de la pétrir en quelque sorte, et d’en consolider le fond avec un ciment visqueux, (1, 180) de peur que l’herbe ne pousse au travers, ou que le sol ne se fende, vaincu par la sécheresse. Alors que d’ennemis obscurs se jouent de toi ! souvent un misérable petit rat fait son trou dans ton aire, et s’y établit comme dans son grenier à blé ; ou bien c’est la taupe aveugle qui y creuse sa retraite. On y découvre encore l’immonde crapaud, et mille autres monstres, enfants ténébreux de la terre ; c’est là que se logent le charançon, ce dévastateur des granges, et la fourmi, qui butine pour le temps de la vieillesse indigente.

Regarde l’amandier dans les forêts, quand il commence à se couvrir de fleurs, et qu’il courbe vers la terre ses rameaux odorants : s’il abonde en fruits, c’est signe d’une pareille abondance pour tes blés, (1, 190) et que de grandes chaleurs t’apporteront de grandes récoltes ; mais si l’arbre surchargé de feuillage n’étale qu’une ombre stérile, hélas ! le fléau ne battra pour toi qu’une vaine moisson de paille !

J’ai vu des laboureurs qui ne semaient leurs légumes qu’après en avoir préparé la semence, et l’avoir détrempée dans l’eau de nitre ou dans le marc d’huile, afin que les grains devinssent plus gros dans leur cosse souvent trompeuse ; mais, quelque art qu’on ait mis à faire ramollir les semences dans une eau doucement échauffée, j’en ai vu des mieux choisies et des mieux apprêtées qui dégénéraient, si l’on n’avait soin chaque année de les trier et de réserver les plus grosses : ainsi tout va (1, 200) en déclinant ; ainsi le destin précipite la fin des êtres ! Je crois voir le nautonnier lutter, la rame à la main, contre le courant qu’il remonte : suspend-il un moment ses efforts ? l’onde roule, et l’entraîne à la dérive.

Le laboureur doit être aussi attentif au lever des constellations de l’Ourse, des Chevreaux et du Dragon, que les matelots qui, regagnant leur patrie à travers des mers orageuses, ont à franchir l’Hellespont et le détroit d’Abydos, fécond en coquillages. Ainsi dès que le signe de la Balance aura égalé les heures de la nuit à celles du jour, et fait aux mortels deux parts semblables de l’ombre et de la lumière, (1, 210) exercez vos taureaux dans les champs, ô laboureurs, et semez l’orge, jusqu’aux premières pluies qu’amène avec lui l’intraitable hiver. C’est aussi le moment de semer le lin et le pavot ; vite donc, et poussez au labour tandis que la terre encore sèche le permet, tandis que les nuées sont suspendues sur vos têtes.

Au printemps se sème la fève, au printemps les sillons reçoivent dans leur sein le trèfle de la Médie, et le millet, qui tous les ans redemande nos soins ; c’est lorsque le brillant Taureau aux cornes d’or a ouvert l’année, et que Sirius, en se retirant devant le soleil, s’est perdu dans sa lumière. (1, 219) Mais si tu remues la terre pour y enfouir le pur froment ou des blés de même force, si tu n’en veux qu’aux seuls grains à épis, attends que les filles d’Atlas, les Pléiades, rentrent dans l’ombre, et que l’ardente couronne d’Ariadne se dégage des feux du soleil : ne va pas mal à propos confier aux sillons les semences convenables ; ne force pas la terre à garder de trop bonne heure les frêles espérances de ton année. Plusieurs ont commencé de semer avant le coucher de Maïa ; mais, la moisson venue, de maigres épis ont trompé leur attente. Veux-tu semer de la vesce, de viles faséoles, et abaisser tes soins jusqu’à l’humble lentille de Péluse ? attends pour commencer, que le Bouvier, descendant sous l’horizon, t’en donne le signal ; (1, 230) et alors mène tes semailles jusqu’à la saison des frimas.

C’est pour régler nos travaux que le ciel a été partagé en régions diverses, et que douze astres marquent à travers le monde le cours brillant du soleil. Cinq zones embrassent tout l’espace du ciel. L’une est toujours resplendissante de lumière, toujours brûlée des feux du jour ; autour d’elle, à droite et à gauche, il en est deux autres qui s’étendent jusqu’aux pôles du monde, et sous lesquelles s’amassent des glaces éternelles et de noirs frimas. Entre elles et ce milieu brûlant des cieux, il y a deux zones tempérées que la bonté des dieux a accordées aux pauvres mortels : une route les coupe en oblique, dans laquelle se meut avec le soleil tout le système des astres. (1, 240) Au septentrion, vers la Scythie et les monts Riphées, la terre s’élève ; elle penche et s’abaisse au midi vers la Libye. Notre pôle tient toujours le point culminant des cieux ; mais l’autre n’est vu que par le Styx profond, et par les pâles ombres des enfers. Au pôle septentrional brille, en serpentant, le Dragon, et, comme un fleuve sinueux embrasse ses rivages, il embrasse les deux Ourses, qui jamais ne se baignent dans les eaux de l’Océan. Sur ces froides contrées pèse, dit-on, une nuit éternelle et silencieuse ; et les ténèbres les couvrent d’un voile de plus en plus épais : ou peut-être l’Aurore, en nous quittant, va les visiter, et leur rend le jour ; (1, 250) et quand le matin les coursiers de Phébus commencent à souffler sur nous leur haleine enflammée, là-bas le brillant Vesper rallume dans la nuit son flambeau.

Les astres ainsi connus, le ciel n’a pas de changements que nous ne puissions prédire : nous savons dans quel temps semer et récolter ; quand il faut soulever avec la rame le sein des mers perfides, quand il faut armer et lancer les flottes, quand c’est le moment d’abattre le sapin dans les forêts. Ce n’est donc pas en vain que nous observons le lever et le coucher des astres, et tour à tour les quatre saisons qui partagent l’année.

S’il arrive qu’une pluie froide retienne le laboureur dans sa maison, (1, 260) il peut vaquer à loisir à mille choses qu’il lui faudrait hâter dans un temps serein. Il aiguisera le soc émoussé de sa charrue ; il creusera des troncs d’arbres, pour les façonner en nacelles ; il marquera ses troupeaux, ou comptera ses vases à grains. Les uns affileront des pieux et des fourches, ou prépareront le saule d’Amérine pour en faire des liens à la vigne encore souple. C’est le moment de tresser en paniers les baguettes pliantes de l’osier : alors brûlez vos grains, alors broyez-les avec la meule. Il est même pour les jours de fête de doux travaux que n’empêchent ni les lois ni la religion : (1, 270) le droit des pontifes ne te défend pas d’amener un ruisseau dans tes prés, d’entourer tes moissons d’une haie, de tendre des pièges aux oiseaux, d’embraser les ronces, et de plonger tes bêlantes brebis dans une eau salutaire. Que de fois, pressant les côtes d’un âne rétif qu’il a chargées d’huile ou de simples fruits des champs, le paysan le mène à la ville, d’où il rapporte une pierre à moudre ou de la poix résine !

La lune aussi t’indique, par son cours inégal, les jours propices à certains travaux. Redoute le cinquième : ce jour-là sont nés le pâle Orcus et les Euménides ; ce jour-là la Terre, dans un enfantement effroyable, créa les géants Cée, Japet, le cruel Typhée, (1, 280) tous ces frères qui conspirèrent le renversement des cieux. Trois fois ils s’efforcèrent de mettre l’Ossa sur le Pélion, et de rouler l’Olympe avec ses forêts sur l’Ossa ; trois fois, lançant sa foudre, Jupiter renversa ces montagnes vainement entassées.

Après le dixième jour de la lune, le septième est le plus heureux, soit pour planter la vigne, soit pour prendre et pour dompter les jeunes taureaux, soit pour commencer à ourdir la toile. Prends garde au neuvième ; il est funeste aux voleurs, mais favorable à l’esclave qui veut fuir.

Il est certains ouvrages qui s’accommodent mieux de la fraîcheur des nuits, ou de celle des matins, quand l’Aurore verse la rosée sur la terre. (1, 289) La nuit, tu couperas mieux tes chaumes ; la nuit, tes prés sont moins arides ; l’herbe est plus tendre, quand la nuit l’a mouillée.

Quelques-uns, dans les longues soirées d’hiver, veillent à la lueur de la lampe, et aiguisent en forme d’épis des torches nouvelles. Pendant ce temps-là, la mère de famille charme par ses chansons les heures trop lentes du travail, fait courir la navette légère entre les fils de la toile ; ou bien elle cuit dans l’airain les doux fruits de la vigne, dont elle ôte, avec une branche d’arbre, l’écume bouillonnante.

Attends le fort de la chaleur pour couper tes moissons dorées ; le blé, tout brûlant encore des feux du midi, se bat mieux dans l’aire. Sème ou laboure, tant que tu auras assez de la tunique d’été : voici l’hiver, qui engourdit les bras des laboureurs. (1, 300) C’est pendant les froids d’hiver qu’ils jouissent du fruit de leurs travaux, et qu’ils se convient les uns les autres à de gais repas. L’hiver les invite à la joie, l’hiver chasse les soucis de leurs cœurs. Ainsi, quand le navire chargé de ses richesses touche enfin au port, les matelots joyeux couronnent la poupe, en signe de triomphe.

L’hiver cependant te permet de ramasser les glands dans les bois, les graines du laurier, l’olive, et la baie sanglante du myrte : alors tu peux tendre des lacets aux grues, pousser le cerf dans tes filets, poursuivre le lièvre aux longues oreilles, et mettre à bas le daim avec la fronde vibrante des îles Baléares ; (1, 310) alors la neige est haute, et les fleuves charrient des glaçons.

Dirai-je les astres qui amènent les tempêtes de l’automne, quand les jours sont déjà plus courts, et que les chaleurs commencent à céder ? Laboureurs, soyez sur vos gardes. Dirai-je le printemps qui se précipite en eau quand déjà les épis hérissent la plaine, et que le grain se gonfle de lait dans son enveloppe verdoyante ? Souvent la troupe des moissonneurs envahissait les champs, et commençait à lier les gerbes avec la paille fragile, quand j’ai vu tous les vents des cieux se déchaîner, et se livrer de furieux combats. Ils balayaient partout les belles moissons déracinées, (1, 320) les enlevant dans les airs : j’ai vu la tempête emporter dans ses noirs tourbillons les chaumes dispersés et la paille voltigeante. Souvent aussi un immense amas d’eau s’étendait sur les cieux ; et les nuages, couvant dans leur sein ténébreux les pluies accumulées, se rassemblaient de tous les points de l’horizon. Tout à coup le ciel descend en eaux, et des torrents de pluie noient les riantes moissons, engloutissent les beaux travaux des bœufs : les fossés sont remplis, les fleuves débordent avec fracas, et la mer gronde dans ses golfes bouillonnants. Jupiter lui-même, du sein de la nuée ténébreuse, lance sa foudre d’une main étincelante ; (1, 330) la terre ébranlée tremble au loin ; les animaux ont fui ; et une sainte épouvante abat chez les nations les cœurs des mortels. Cependant le dieu, d’un de ses traits enflammés, renverse les sommets de l’Athos, du Rhodope et des monts Cérauniens : les vents redoublent ; la pluie tombe à flots : j’entends les bois siffler, et la rive au loin gémir. Pour prévenir ces maux, observe les mois et les astres qui les ramènent ; regarde de quel côté des cieux se rapproche la froide étoile de Saturne, dans quels orbes lumineux vont errer les feux de Mercure.

Surtout honore les dieux ; et, chaque année, quand l’hiver s’en va et que le printemps a déjà des jours sereins, offre à Cérès, sur le riant gazon, le sacrifice qu’elle aime. (1, 341) Alors les agneaux sont gras, les vins sont délicats ; alors recommencent les doux sommeils sur la pente ombragée des coteaux. Que toute la jeunesse des champs vienne avec toi adorer Cérès ; offrez-lui des gâteaux de miel, délayés dans le vin et le lait ; que la victime, chargée d’espérances, soit promenée trois fois autour des moissons nouvelles, et que tout le chœur champêtre l’accompagne en triomphe : appelez à grands cris Cérès dans vos demeures ; et que personne ne mette la faucille dans ses blés mûrs avant que, le front ceint d’une branche de chêne, il n’ait, joyeux danseur, sauté d’un pied rustique, et entonné l’hymne à Cérès.

(1, 351) Afin que des signes certains nous fissent prévoir la chaleur, la pluie, et les vents qui poussent les frimas devant eux, Jupiter lui-même a réglé d’avance ce que les lunes nous annonceraient, et sous quel signe l’auster fondrait sur la terre : avertis à temps, les laboureurs tiennent leurs troupeaux plus près des étables. Tout à coup les vents s’élèvent ; la mer agitée commence à s’enfler ; la montagne fait entendre de lointains éclats ; de longs mugissements courent sur la plage ; le bruit redouble dans les forêts murmurantes. (1, 360) Hélas ! le flot n’épargne guère les flancs creux du navire, quand les plongeons rapides s’envolent de la haute mer et poussent des cris aigus en touchant au rivage, quand les poules d’eau s’ébattent à sec sur le sable, quand le héron abandonne ses marais, et s’élance, en tirant de l’aile, par delà les plus hautes nues !

Souvent aussi, quand la tempête est imminente, tu verras des étoiles tomber en glissant des cieux, et laisser derrière elles, à travers les ombres de la nuit, de longues traînées d’une blanche lumière. Souvent tu verras voltiger la paille légère et la feuille tombée de sa branche, ou bien encore des plumes nager en tournoyant à la surface des eaux. (1, 370) Mais si du côté de l’orageux septentrion l’éclair a lui, s’il tonne dans les régions de l’Eurus et du Zéphyr, la pluie va tout noyer, les champs et les fossés : vois, le pâle nautonnier replie déjà sa voile humide. Jamais l’orage n’a surpris les moins prévoyants : la grue, qui le voit s’élever du fond des vallées, a déjà fui devant lui ; la génisse, levant la tête et regardant le ciel, ouvre de larges naseaux pour aspirer l’air ; l’hirondelle au cri perçant rase d’une aile vagabonde l’eau des lacs ; et la grenouille dans ses marais redit sa vieille et éternelle plainte. (1, 379) Souvent la fourmi s’en va par un petit chemin, en emportant ses œufs hors de son couvert peu sûr : l’arc-en-ciel, coupant les nues, boit l’eau de la mer ; et de noires légions de corbeaux, revenant de la pâture, font retentir les airs du battement de leurs ailes rassemblées. Vois les divers oiseaux de mer, et ceux des bords du lac Asia, qui paissent les doux herbages des prairies du Caïstre ; vois comme ils essayent de mouiller dans les eaux leur plumage ruisselant : tantôt ils offrent la tête aux flots, tantôt ils s’élancent contre les courants ; ils ne peuvent contenter leur insatiable amour des eaux. Alors la corneille sinistre appelle la pluie à pleine voix, et elle se promène seule et recueillie le long des grèves arides. (1, 390) Les jeunes filles elles-mêmes, en tournant le soir leurs fuseaux, savent deviner la tempête, quand elles voient l’huile en feu pétiller, et s’amasser autour de la lampe des flocons d’une mousse consumée.

Des signes contraires et non moins certains t’annonceront de beaux soleils et des atmosphères sereines. Alors la pointe des étoiles n’est plus émoussée ; Phébé a des clartés qu’on dirait qu’elle n’a point empruntées à son frère : on ne voit plus flotter dans les cieux, pareilles à la laine légère, des nuées transparentes. Les alcyons, si chers à Téthys, n’étalent plus leurs ailes au soleil chaud des rivages : (1, 400) on ne voit plus les porcs immondes dissiper, en s’y ruant, les gerbes déliées. Mais les nuées vont s’affaissant, et se couchent sur les plaines ; et du haut de son toit, où il attend le coucher du soleil, le hibou fait entendre, mais en vain, son triste chant du soir. Tout à coup Nisus apparaît planant, dans l’azur des cieux ; Scylla va recevoir sa peine, Scylla qui l’a trahi en livrant le cheveu fatal. De quelque côté, qu’elle fuie en fendant l’air d’une aile légère, son implacable ennemi, Nisus, la poursuit à grand bruit : partout où fond Nisus, Scylla, plus prompte encore, fend l’air et s’échappe. (1, 410) Alors les corbeaux poussent trois et quatre fois des cris moins rauques ; et souvent dans leurs hautes demeures, réjouis par je ne sais quelle douceur secrète, ils s’ébattent entre eux sous le feuillage ; tant ils aiment, après la pluie, à revoir leurs petits, à revenir à leur tendre couvée ! Ce n’est pas que je croie qu’il y ait en eux quelque peu de l’esprit divin, ou une sagesse prophétique qu’ils tiennent du destin : mais aussitôt que la température et les vapeurs changeantes des cieux ont pris un autre cours, et que Jupiter avec ses vents les a tour à tour condensées ou raréfiées, il se fait des mouvements pareils dans les êtres animés ; (1, 420) et, selon que le vent pousse les nuages, leurs esprits ressentent des impressions diverses. De là ce concert des oiseaux dans les champs ; de là cette joie des bêtes, et ces cris heureux des corbeaux.

Si tu es attentif au cours régulier du soleil et de la lune, jamais tu ne seras trompé sur le temps du lendemain, et tu ne te laisseras pas prendre à la sérénité perfide de la nuit. Le premier jour que la lune, rassemblant sa lumière, reparaît à l'horizon, si son croissant obscurci laisse par moments les cieux s'assombrir, alors de grandes pluies menacent les laboureurs et les matelots. (1, 430) Mais si le front de Phébé s'est coloré d'une pudeur virginale, crains le vent ; toujours le vent enflamme le beau visage de Phébé. Si le quatrième jour (c'est ton plus sûr indice) la lune se lève claire et pure, et si les pointes de son croissant ne sont pas émoussées, ce jour et tous les jours suivants, jusqu'à la fin du mois, seront sans pluie et sans vent ; et les matelots, sauvés de la tempête, acquitteront sur le rivage leurs vœux à Glaucus, à Panope, et à Mélicerte.

Le soleil, quand il se lève ou qu'il se plonge dans la mer, te donne aussi ses présages. Le soleil n'a que des signes certains, (1, 440) qu'ils éclatent le matin, ou quand les astres reparaissent. Si, au moment où il se lève, il est parsemé de taches, et caché dans un nuage où son disque s'efface à demi, que le ciel te soit suspect ; car je vois s'élever du côté de la mer le Notus, avec ses pluies funestes à tes arbres, à tes semences, à tes troupeaux. Mais si, dès le matin, l'astre laisse échapper du milieu d'épais nuages des rayons épars et brisés, si l'Aurore se lève pâle de la couche dorée de Tithon, ah ! que tes raisins déjà mûrs seront mal à couvert sous leurs pampres ! quelle horrible grêle rebondit sur ton toit, serrée et retentissante !

(1, 450) Mais tu dois observer le soleil avec plus d'attention, à l'heure où, ayant parcouru sa carrière, il se retire des cieux ; car souvent nous voyons errer sur sa face mille couleurs changeantes. L'azur t'annonce la pluie, le pourpre enflammé, les vents ; s'il y a comme un mélange de feu et de taches noires, tu verras tout éclater en vent et en pluie : que personne, en cette nuit horrible, ne m'engage à gagner la haute mer, et à couper le câble qui me retient au rivage. Au contraire, si en nous ramenant et en nous retirant le jour qui s'éteint avec lui, le soleil retient toute sa lumière, c'est en vain que les nuages t'alarmeront ; (1, 460) et tu verras les forêts frémir dans l'air épuré par l'aquilon. Enfin le soleil te dira ce que Vesper te réserve pour le lendemain, d'où vient le vent, d'où les nuages sont poussés, et les menaces de l'humide auster. Qui oserait accuser le soleil d'imposture ? Le soleil nous annonce les sourds mouvements qui travaillent les empires, les complots, les guerres cachées qui fermentent.

C'est lui qui, après la mort de César, eut pitié de Rome, quand il couvrit son front brillant d'une rouille obscure, et que le siècle impie craignit une nuit éternelle. En ce temps-là tout nous donnait des avertissements, la terre, les mers, (1, 470) les sinistres aboiements des chiens, les cris odieux des oiseaux. Que de fois nous avons vu l'Etna, rompant ses fournaises, se répandre en bouillonnant à travers les champs des Cyclopes, et rouler des torrents de flamme et des roches liquéfiées ! La Germanie entendit des bruits d'armes dans tout le ciel ; les Alpes ressentirent des tremblements extraordinaires. Plus d'une fois aussi on entendit dans les bois silencieux des voix épouvantables ; on vit des spectres d'une pâleur affreuse errer à la nuit tombante : chose horrible, les bêtes parlèrent ! les fleuves s'arrêtent, la terre s'entr'ouvre : (1, 480) dans les temples l'ivoire pleure, comme attendri, et l'airain se mouille de sueur. Furieux et entraînant les forêts dans ses tourbillons, l'Éridan, ce roi des fleuves, déborde, et emporte à travers les campagnes les étables et les troupeaux. Jamais les tristes entrailles des victimes n'étalèrent aux yeux tant de fibres menaçantes ; partout le sang coule dans les puits ; et la nuit, nos villes épouvantées retentissent des hurlements des loups. Jamais la foudre ne tomba si souvent par un ciel serein ; jamais tant de redoutables comètes ne s'enflammèrent dans les espaces.

(1, 489) C'est pourquoi les champs de Philippes ont vu pour la seconde fois les légions romaines se combattre avec des armes fraternelles : deux fois les dieux ont souffert que l'Émathie et les vastes plaines de l'Hémus s'engraissassent de notre sang. Un jour viendra que dans ces mêmes contrées le laboureur, soulevant la terre avec sa charrue, trouvera des javelines rongées par la rouille, heurtera avec ses pesants râteaux des casques vides, et admirera dans leurs tombeaux fouillés les grands ossements de nos pères.

Dieux de la patrie, dieux indigètes, Romulus, Vesta, qui veillez sur le Tibre toscan et sur les palais de Rome, (1, 500) n'empêchez pas du moins ce jeune héros de venir en aide à ce siècle en ruine ; assez et trop longtemps nous avons expié les parjures de Troie et de la race de Laomédon. Ô César, depuis longtemps le ciel t'envie à la terre, et se plaint que tu es trop touché des honneurs des mortels. En effet, tu le vois, partout sont confondus le juste et l'injuste, partout la guerre est dans le monde, partout les hideuses images du crime. La charrue négligée est sans honneur ; les campagnes, d'où le laboureur a été arraché, languissent désolées ; et, avec le fer de la faux recourbée, on forge des épées meurtrières. D'un côté l'Euphrate, de l'autre la Germanie se remue ; (1, 510) les villes, rompant tout lien de voisinage et les antiques traités, s'arment les unes contre les autres ; Mars embrase le monde entier de ses fureurs impies. Ainsi quand les quadriges se sont élancés hors des barrières, et qu'ils s'échauffent à parcourir l'espace, le conducteur, retenant en vain les rênes, est emporté par ses coursiers, et le char n'écoute plus ni la voix ni le frein.

Lucrèce, Virgile, Valérius Flaccus

Livre II

Traduction par divers traducteurs sous la direction de Charles Nisard.

Lucrèce, Virgile, Valérius Flaccus - Œuvres complètes, Firmin-Didot Frères, 1868 (p. 192-204).

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LIVRE II.

(2, 1) J'ai chanté jusqu'ici la culture des champs et le cours des astres. C'est toi maintenant, ô Bacchus, que je chanterai, et avec toi les arbres des forêts, et le fruit du tardif olivier. Viens, père de la vigne ; tout ici est plein de tes dons ; par toi la terre embellie se charge des pampres de l'automne ; par toi la vendange coule à pleins bords dans les pressoirs écumants : dieu des raisins, mets bas tes cothurnes, et viens avec moi rougir tes jambes nues dans les flots d'un vin nouveau.

D'abord les arbres naissent d'une manière très-diverse. (2, 10) Les uns, sans y être forcés par la main des hommes, viennent d'eux-mêmes dans les champs, et croissent à l'aventure le long des fleuves tortueux, comme l'osier flexible, les tendres genêts, le peuplier, et le saule dans sa verdoyante blancheur. Les autres poussent après avoir été semés, tels que les hauts châtaigniers, l'arbre chéri de Jupiter, le plus grand des chênes, et le plus petit dans l'espèce, à qui la Grèce demandait des oracles. Certains arbres voient pulluler à leurs racines une forêt de rejetons, comme le cerisier et l'orme, et encore le laurier du Parnasse, faible enfant qui croît en s'abritant sous l'ombre immense de sa mère. (2, 20) Telles sont les voies suivies dès le principe par la nature ; ainsi verdit l'espèce entière des hautes futaies, des taillis, des bois sacrés.

Il est d'autres voies détournées que s'est frayées l'expérience. Les uns, tranchant au vif dans le tronc maternel, en arrachent des rejetons qu'ils plantent. Les autres enfoncent dans la terre des souches entières, de grosses branches fendues en quatre, des pieux qu'ils aiguisent par le pied. Ailleurs ce sont des arbres dont les branches courbées en arc, et ensevelies dans le sol natal, y attendent toutes vivantes l'instant de renaître d'elles-mêmes. Quelques arbres se passent même de racines ; et l'émondeur n'hésite pas à confier à la terre la pointe seule des boutures. (2, 30) Mais, ô prodige ! un tronc d'olivier est coupé, et ce bois sec et sans vie pousse dans la terre de nouvelles racines. Souvent nous voyons des branches greffées se changer en celles d'un autre arbre sans l'endommager, le pommier transformé produire des poires, et la cornouille pierreuse se teindre des couleurs de la prune. N'ayez de cesse, ô laboureurs, que vous ne connaissiez par les espèces la culture qui leur est propre : domptez par la greffe l'âpreté des fruits sauvages. Point de terres oisives et incultes : couvrons de vignes l'Ismare, et que je voie le haut Taburne se revêtir d'oliviers.

(2, 40) Et toi, Mécène, toi, ma gloire et ma vraie renommée, viens, je t'appelle ; et, t'élançant avec moi sur la vaste mer, donne du souffle à ma voile. Je ne veux pas embrasser dans mes vers toute la nature : le pourrais-je, quand même j'aurais cent langues et cent bouches, avec une voix de fer ! Viens côtoyer avec moi le rivage ; et que nos mains ne se détachent pas de la terre. Je ne te fatiguerai ni par de vaines fictions, ni par de longs détours, ni par un fastidieux exorde.

Les arbres qui s'élèvent d'eux-mêmes dans la lumière des airs sont, il est vrai, stériles ; mais ils poussent plus beaux et plus forts : c'est que la nature nourrit mieux le fonds où ils viennent Cependant ces mêmes arbres, si on les (2, 50) greffe, ou si on les transplante dans une terre fortement remuée, dépouilleront leur naturel sauvage ; assouplis par une culture incessante, ils viendront se prêter à tous les artifices de tes mains. Tu n'obtiendras pas moins de ces rejetons stériles qui sortent de la racine des arbres, si tu sais les transplanter dans un champ découvert : à présent le haut feuillage et l'ombre épaisse de leur mère étouffent ces avortons, leur ôtent la force de croître, et tuent leurs fruits dans le germe.

Tout arbre, sorti d'une semence, est lent à venir, et ne donnera de l'ombre qu'à tes arrière-neveux. Les fruits eux-mêmes dégénèrent, perdant leurs doux sucs d'autrefois ; (2, 60) et la vigne vient à ne porter plus que des grappes honteuses, qui sont la proie des oiseaux. Donne donc à tous tes arbres les mêmes soins constants ; ramasse-les tous dans des sillons ; n'épargne pas ta peine pour les dompter. L'olivier aime à renaître de ses troncs ; les ceps ne réussissent que provignés. On plante aussi en entier le myrte de Paphos, le dur coudrier, le frêne altier, le peuplier ombreux qui donne à Hercule des couronnes, le chêne de Jupiter Chaonien, le haut palmier, et le sapin qui ira voir les tempêtes des mers. On greffe sur le triste arboisier la noix franche ; (2, 70) les stériles platanes portent les rejetons vigoureux du pommier, les hêtres ceux du châtaignier ; le frêne blanchit sous les fleurs du poirier, et l'on voit les porcs broyer le gland au pied de l'ormeau.

Il y a deux manières d'enter les arbres, soit en greffe, soit par inoculation. L'inoculation se fait à l'endroit où le bouton, forçant l'écorce, a poussé et rompu déjà sa mince tunique ; dans le nœud lui-même une petite fente est pratiquée, et on y enferme le bouton d'un arbre étranger, qui s'incorpore à sa nouvelle écorce, et qui en boit la sève. Dans la greffe le tronc des arbres est coupé à l'endroit le plus lisse ; et dans le cœur même du bois que les coins déchirent, une fente profonde s'ouvre (2, 80) pour recevoir des rejetons fertiles : bientôt s'élève d'un essor vigoureux un grand arbre, étonné de son nouveau feuillage et des fruits qu'il n'a point portés.

Il n'y a pas qu'une seule espèce des mêmes arbres, de l'orme, du saule, du lotos, du cyprès de l'Ida : la grasse olive non plus ne se montre pas partout la même. Il y a l'olive ronde, l'ovale, l'amère bonne à broyer. Que de pommes aussi ! c'est l'abondance d'Alcinoüs : ce n'est pas le même poirier qui donne la poire de Crustumium, celle de Syria, et la lourde volema ; et la grappe qui pend à la vigne d'Italie n'est pas la même (2, 90) que celle que dans Lesbos Méthymne détache de ses ceps. Il y a les vignes à vin blanc de Thasos ; il y a celles de la Maréotide ; les unes viennent mieux dans une terre légère, les autres dans une terre grasse. Dans les raisins, le Psithia est excellent cuit ; le Lagéos, au grain menu, fera chanceler les buveurs et enchaînera leur langue. Il y a le raisin pourpre, et le raisin précoce. Vous vanterai-je assez, vins de Rhétie, quoique vous n'ayez pas à le disputer à nos crus de Falerne ? N'avons-nous pas encore les vins d'Aminée, les plus forts des vins, devant qui s'inclinent et ceux de Tmole, et le Phanée lui-même, ce roi des coteaux ? Que dirai-je du vin léger d'Argos, (2, 100) le plus coulant de tous, et qui résiste le mieux aux années ? Je ne vous oublierai point non plus, précieuses grappes de Rhodes, si agréables aux dieux, et toujours bien venues sur nos tables ; ni toi, Bumaste, tout gonflé de tes grains rouges. Mais comment compter toutes les espèces et tous les noms des raisins ? Ce serait peine inutile. Autant vaudrait tâcher de savoir combien de grains de sable sont emportés par le zéphyr sur les rivages de la Libye, ou bien, quand le violent Eurus s'abat sur les vaisseaux, compter combien de vagues viennent mourir sur les grèves d'Ionie.

Toutes les terres ne peuvent pas produire toute sorte de plantes. (2, 110) Les saules naissent le long des fleuves, les aunes dans les marais fangeux, les frênes stériles sur les montagnes pierreuses ; les myrtes sont heureux au bord des eaux : enfin la vigne aime les coteaux et le grand air, les ifs l'aquilon et les frimas. Vois l'univers dompté par la culture jusqu'aux lieux les plus reculés, depuis les régions de l'Aurore, qu'habite l'Arabe, jusqu'au pays des Gélons, qui se peignent le corps : chaque arbre a sa patrie ; l'Inde seule produit le noir ébène ; on ne trouve qu'à Saba la branche qui donne l'encens. Que te dirai-je de ce bois odorant qui distille le baume, et de la baie de l'acanthe toujours vert ? (2, 120) des forêts d'Éthiopie, toutes blanches d'un tendre duvet ? Dirai-je comment les Sères détachent des feuilles de leurs arbres les plus fines toisons ? Parlerai-je de ces grands bois que l'Inde voit s'étendre sur les rives de l'Océan, l'Inde où finit le monde ? Leur cime s'élève si haut dans les airs, qu'aucune flèche ne peut l'atteindre ; et pourtant ces peuples n'ont pas la main peu prompte à décocher les traits.

La Médie produit une pomme salutaire, mais d'un suc amer et d'une saveur engourdissante : quand la marâtre cruelle a empoisonné les coupes, et y a mêlé des herbes funestes avec des paroles de mort, (2, 130) cette pomme est le plus puissant remède contre le noir poison qu'elle chasse des membres. L'arbre est fort haut, et tout à fait semblable au laurier ; et, s'il ne répandait au loin une odeur différente, ce serait le laurier : la feuille ne tombe jamais sous l'effort des vents ; la fleur tient ferme sur sa tige ; les Mèdes s'en parfument la bouche et l'haleine, et réchauffent avec ses sucs les vieillards haletants.

Mais ni la Médie si riche en forêts, ni le Gange et ses belles rives, ni l'Hermus qui roule un limon d'or, ni la Bactriane, ni l'Inde, ni la Panchaïe tout entière, avec ses sables où vient l'encens, ne le disputeraient en merveilles à l'Italie. (2, 140) Nos champs, il est vrai, n'ont jamais été retournés par des taureaux soufflant la flamme ; jamais les dents semées d'une hydre immense n'ont hérissé nos plaines d'une moisson de guerriers aux casques étincelants, aux lances pressées. Mais des blés magnifiques, mais le Massique répand à flots l'abondance ; nous avons l'olivier, et les plus beaux troupeaux. D'ici s'échappe vers la plaine le coursier belliqueux, à la fière encolure ; d'ici de blancs taureaux, tes plus grasses victimes, ô Clitumne, vont se baigner souvent dans ton fleuve sacré, pour conduire vers les temples des dieux nos glorieux triomphateurs. Ici le printemps est éternel, et les hivers sont encore des étés. (2, 150) Deux fois les brebis sont pleines, deux fois les fruits mûrissent. On n'y rencontre ni le tigre plein de rage, ni la race des lions sanguinaires : le poison ne trompe pas la main imprudente qui cueille des herbes ; et jamais on ne voit le serpent, traînant sur la terre ses immenses anneaux, se ramasser dans les longs replis de sa croupe écailleuse.

Dirai-je tant de cités magnifiques, tant de monuments de la main des hommes, tant de villes élevées à force de bras sur des rochers à pic, et ces fleuves qui coulent sous les antiques fondements de nos murailles ? Dirai-je les deux mers qui baignent nos rivages, l'une au septentrion, l'autre au midi, et ces grands lacs, ici le Lare immense, là (2, 160) le Bénac, dont les flots s'enflent et frémissent comme ceux de la mer ? Et tous ces ports, et cette digue qui emprisonne les eaux du Lucrin, et contre laquelle la mer indignée vient se briser en retentissant ? C'est là qu'on entend le bruit lointain de la vague refoulée dans le port Julius, et que les flots tyrrhéniens vont se précipiter dans l'Averne.

Cette même terre, nous ouvrant son sein, y fait voir partout l'argent, le cuivre et l'or, qui circulent en longs ruisseaux. Cette terre a enfanté des races d'hommes indomptables : le Marse, le Sabin, le Ligure endurci à la peine, le Volsque armé de sa pique ; elle nous a donné les Décius, les Marius, les illustres Camilles, (2, 170) les Scipions infatigables à la guerre ; et toi, César, le plus grand de tous, qui aujourd'hui même, vainqueur aux extrémités de l'Asie, écartes des frontières de l'empire l'Indien abattu sous tes coups. Salut, terre de Saturne, féconde en moissons, féconde en héros ! c'est pour toi que je chante l'art du labour et sa gloire antique ; et qu'osant ouvrir les fontaines sacrées de l'Hélicon, je redis aux villes romaines les vers du poëte d'Ascra.

Je vais parler maintenant de la nature des terrains, de leur force, de leur couleur, et des productions qui leur sont propres. Les terres ingrates et les collines pierreuses, (2, 180) entremêlées d'argile et de cailloux, et hérissées de buissons, aiment à se couvrir des plants vivaces de l'olivier de Pallas. On reconnaît cela aux pousses nombreuses des oliviers sauvages qui y viennent, à leur alignement naturel, à leurs baies dont le sol est partout jonché. Mais il est des terres grasses, imprégnées d'une douce humidité, abondantes en herbages ; de ces vallées fertiles et profondes qu'on aime à regarder du haut des montagnes : là vont couler les eaux qui tombent de la crête des rochers, et qui entraînent avec elles un limon bienfaisant : si ces terres exposées au midi nourrissent dans leur sein la fougère ennemie du soc, (2, 190) attends-toi qu'un jour elles te donnent en abondance des vignes fortes et pleines d'un vin délicieux, de ce vin que nous versons dans des coupes d'or, en ces jours de fêtes où l'Étrurien obèse souffle dans l'ivoire devant les autels, et où nous offrons aux dieux, sur des plats courbés, les entrailles fumantes des victimes.

Si tu aimes mieux élever des troupeaux de toute espèce, de jeunes taureaux, des agneaux, la bande dévastatrice des chèvres, va dans les bois et dans les grasses plaines de Tarente ; ou encore dans ces campagnes qu'a perdues ma chère et infortunée Mantoue, dans ces herbages du Mincio que paissent des cygnes blancs comme la neige. (2, 200) Là ne manquent aux troupeaux ni les claires fontaines, ni l'herbe épaisse ; et autant ils en brouteront durant les plus longs jours, autant la fraîche rosée en fera renaître dans les plus courtes nuits.

Les terres noirâtres, grasses sous le soc, tendres au labour, qualités que la culture parvient à imiter, sont excellentes pour le froment ; d'aucun autre champ tu ne verras revenir plus d'attelages attardés par le poids des moissons. Tels sont encore ces terrains d'où le laboureur a extirpé d'une main irritée les forêts séculaires ; abattant les arbres si longtemps inutiles, arrachant avec leurs racines ces antiques demeures des oiseaux, (2, 210) qui, chassés de leurs nids, se sont envolés dans les airs. Ces terrains incultes, défoncés par le soc, brillent entre tous par leur fécondité.

Mais ce maigre sol, où tout n'est que pente et gravier, offre à peine aux abeilles l'humble lavande et le romarin. Le tuf raboteux, et la craie rongée comme par la dent des noires vipères, n'ont une douce pâture et des retraites profondes que pour ces reptiles impurs. Cette terre poreuse, qui laisse échapper de légères vapeurs et des exhalaisons nébuleuses, qui pompe et qui rend tour à tour la même humidité, qui se revêt sans cesse d'un frais gazon, (2, 220) et où le fer n'est point entamé par les sels rongeurs de la rouille, cette terre se prête à tout : elle laisse s'entrelacer les vignes riantes et les ormeaux ; elle est féconde en oliviers : cultive-la seulement, et tu verras comme elle est bonne pour tes troupeaux, comme elle endure la charrue. Tels sont les champs que laboure la riche Capoue, telles les plaines voisines du mont Vésuve, et celles où déborde le Clanius funeste à Acerra, que ses habitants désertent.

Je vais dire maintenant par quelle épreuve tu pourras reconnaître la nature d'une terre, et distinguer celle qui est légère de celle qui est forte ; l'une convenant mieux à la vigne, l'autre au blé. (2, 230) D'abord choisis dans le sol un endroit ferme, où tu feras creuser une fosse profonde ; tu y rejetteras les terres qui en auront été tirées, et tu les aplaniras à la surface, et en les foulant aux pieds. S'il en manque pour combler la fosse, ton sol est léger, et excellent pour tes troupeaux et pour la vigne. Au contraire, si les terres ne peuvent pas rentrer dans le lieu d'où elles sont sorties, et si, la fosse comblée, elles en excèdent les bords, ton sol est fort ; attends-toi à des mottes énormes, à des glèbes qui retarderont le soc ; fends-les avec tes plus robustes taureaux. La terre salée et qu'on dit amère porte malheur aux fruits ; elle ne s'adoucit point par le labour ; (2, 240) la vigne y dégénère, la pomme y perd et ses sucs et son nom. Voici comment cette terre se reconnaît. Détache de ton toit enfumé tes corbeilles d’osier les plus serrées, ou les couloirs de ton pressoir : emplis-les de ce mauvais terrain en y versant de l’eau douce : ensuite presse-le, tu verras toute l’eau filtrer au travers, et de grandes gouttes couler le long des baguettes de l’osier. Cette eau goûtée sera pour toi un sûr indice, et l'âcreté de ses sels piquera tes lèvres grimaçantes. Nous reconnaîtrons encore qu’une terre est grasse, quand, la secouant dans nos mains, elle ne se dissout pas, (2, 240) mais s’attache à nos doigts comme ferait la poix. Les terres humides nourrissent de hauts herbages ; elles sont trop fécondes : ah, redoutons cet excès d’abondance ! que nos premiers blés n’étalent pas une trop forte verdure ! Une terre lourde ou légère se connaît au poids : on a bientôt vu si elle est noire ou de toute autre couleur : c’est le froid meurtrier d’un fonds qui est difficile à connaître ; les seules traces qui en paraissent aux yeux, ce sont les pins, les ifs empestés, les lierres noirs, qui y croissent de temps en temps.

Ton sol reconnu, commence par le bien (2, 260) dompter, et par ouvrir des fosses espacées dans le versant des monts ; puis retourne la glèbe, et livre-la au souffle de l’aquilon : alors tu peux y enfouir les plants vifs de ta vigne : plus la terre est réduite, meilleure elle est : repose-t’en pour cela sur les vents et les frimas, et aussi sur les bras robustes du vigneron qui la retourne de fond en comble.

Mais ceux dont la vigilance n’est jamais en défaut choisissent, pour y transplanter leurs jeunes ceps, et pour les distribuer avec ordre, un terrain de même nature que le fonds d’où ils les ont tirés : ainsi le plant ne peut pas oublier tout à coup qu’il a changé de mère. Quelques-uns même marquent sur l’écorce des ceps la région des cieux qu’ils regardaient, (2, 270) afin de les rétablir dans leur exposition première, de tourner au midi le côté qui en recevait les chaleurs, au nord le côté qui voyait le nord : tant les habitudes de l'âge tendre ont de force ! Avant tout, examine lequel vaut mieux, de planter ta vigne sur les coteaux ou dans les vallées : si tu établis ton vignoble dans une grasse plaine, plante-le serré : les ceps, pour être ainsi pressés, n’en sont pas moins favorisés de Bacchus. Si tu plantes sur un sol montueux, et sur de hauts coteaux, donne davantage à la symétrie, et que tes ceps entrecoupés par des lignes égales forment un carré parfait. Ainsi, dans les grandes guerres, nous voyons se développer la longue file (2, 280) des légions, et les armées à découvert tenir toute la plaine ; les cohortes sont en ligne, et, aussi loin qu’elles s’étendent, la terre ondoie sous l’airain étincelant ; un horrible choc ne les a pas encore mêlées, mais des deux côtés Mars incertain promène le signal des batailles. Dispose ainsi tes ceps par intervalles égaux ; non pour repaître tes yeux du vain spectacle de la symétrie, mais afin que la terre partage également ses sucs à tous tes plants, et que leurs rameaux puissent s’étendre dans l’espace.

Tu me demanderas peut-être quelle doit être la profondeur de tes fosses : moi, je ne craindrais pas de planter ma vigne dans un simple sillon. (2, 290) On n'enfonce profondément en terre que les grands arbres, le chêne surtout, dont la tête s'élève autant vers le ciel que les racines descendent vers leTartare. Aussi rien ne l'ébranle, ni les hivers, ni le souffle des vents, ni les pluies ; il demeure immobile, et, vainqueur des siècles qui s'écoulent, il passe en durée de nombreuses générations. Alors, tendant de tous côtés ses bras vigoureux, seul il soutient alentour l'ombre immense de ses rameaux.

Que jamais ton vignoble ne soit tourné du côté du soleil couchant : ne plante pas non plus le coudrier parmi tes vignes ; et pour tes provins, garde-toi (2, 300) de couper les sarments du haut du cep ; laisse-les pour ceux du bas, qui, plus près de la terre, l'aiment davantage : ne va pas les déchirer avec un fer émoussé, ni entremêler tes vignes d'oliviers sauvages. Car souvent des bergers imprudents y laissent tomber une étincelle, qui se glisse en secret sous l'écorce onctueuse, s'empare du tronc, et, s' élançant jusqu'aux plus hautes feuilles, éclate dans les airs par un immense pétillement : bientôt le feu vainqueur court de branche en branche, et domine le sommet de l'arbre ; de là il enveloppe la forêt tout entière, et roule dans le ciel les torrents épais d'une fumée huileuse. (2, 310) C'est pis encore quand le vent fond d'en haut sur les bois, et qu'il chasse devant lui les tourbillons agglomérés de l'incendie. Dès lors plus de vignes : elles ne peuvent renaître ni de leurs racines, ni de leur bois taillé ; tu ne les reverras plus, semblables à ce qu'elles étaient, reverdir dans la même terre. Quelques malheureux oliviers aux feuilles amères, c'est tout ce qui te reste d'elles.

N'en crois pas les plus sages, s'ils te conseillaient de remuer la terre quand le souffle de Borée la resserre. Alors son sein est fermé par la gelée ; et tes nouveaux plants ne pourraient pas fixer dans le sol leurs racines glacées. Le meilleur moment pour planter la vigne, c'est quand le printemps vermeil (2, 320) nous ramène l'oiseau aux blanches ailes, l'ennemi des longues couleuvres ; ou encore vers les premiers froids de l'automne, quand le char du soleil déjà plus rapide n'a pas encore atteint l'hiver, et qu'il a franchi l'été.

Le printemps est propice à tout, aux plantes aux forêts, au feuillage. Au printemps, la terre se gonfle, et redemande des semences de vie. Alors le dieu tout-puissant de l'air descend en pluies fécondes dans le sein de son amante réjouie, et, remplissant de son âme immense ce vaste corps, il lui fait porter tous les germes des fruits. Alors les profondes clairières retentissent des chants des oiseaux ; alors les troupeaux recommencent à sentir aux jours marqués les feux de Vénus. Partout le sol fécond enfante, et les campagnes ouvrent à la tiède haleine des zéphyrs (2, 330) leur sein amolli. Une douce humidité abonde dans les plantes : déjà le gazon ose impunément se confier aux rayons d'un soleil nouveau ; la vigne ne craint plus les rafales de l'auster, ni les froides pluies que l'aquilon amène avec lui ; mais elle pousse ses bourgeons, et déploie toutes ses feuilles.

Tels furent sans doute les jours qui éclairèrent le monde naissant ; telle leur succession première : ce fut le printemps, le printemps que le vaste univers parut fêter, alors que les Eurus retenaient leur souffle glacé, (2, 340) que les animaux commencèrent à goûter la lumière, que la race de fer des humains sortit des dures entrailles de la terre, que les bêtes sauvages furent lancées dans les forêts, les astres dans les cieux. Et encore à présent les tendres germes des plantes ne pourraient pas supporter l'excès des saisons, s'il n'y avait entre le froid et les chaleurs ce doux intervalle de repos, et si le ciel, dans sa bonté, ne ménageait un peu la terre.

Au reste, quand tu auras enfoui tes sarments dans la plaine, ne manque pas d'y répandre un gras fumier, et d'ensevelir le plant dans la terre amassée alentour ; mets aussi dans la fosse des pierres spongieuses, et des coquilles à l'écaille gluante : les eaux s'écouleront à travers ; l'air s'insinuera par ces passages jusqu'aux racines, (2, 350) et tu verras pousser tes surgeons ravivés. Il y a des vignerons qui couvrent les nouveaux plants de pierres et d'énormes tessons, pour les mettre à l'abri des ondées du ciel, ou encore des feux de la canicule, alors qu'elle fend les campagnes altérées.

Quand la vigne est plantée, il reste à ramener la terre au pied du cep, et à y pousser incessamment la bêche : alors que le soc pèse de tout son poids sur le sol tourmenté ; alors d'une main sûre guide tes bœufs haletants entre les lignes de ton vignoble. Alors il faut préparer des roseaux, des branches d'arbres dépouillées de leur écorce, des pieux de frêne, des fourches, (2, 360) sur lesquelles la vigne vienne d'elle-même s'appuyer, et qui l'accoutument à braver les vents, et à monter d'étage en étage jusqu'à la cime des ormeaux. Dans le premier âge de la vigne, alors qu'elle pousse des bourgeons nouveaux, ménage un bois si tendre ; et même quand, devenu plus fort, il s'élance dans les airs et y déploie ses jets effrénés, ne va pas le toucher encore avec le tranchant de ta faux : contente-toi d'arracher avec tes mains les feuilles une à une, et d'éclaircir le couvert. Mais quand ta vigne, embrassant l'ormeau par des nœuds plus robustes, s'emportera, alors taille et mutile sans pitié ses bras et sa chevelure ; elle ne redoute plus le fer : alors enfin (2, 370) traite-la en maître impitoyable, et réprime l'essor désordonné de ses rameaux. Il faut aussi environner d'une haie un jeune plant, et empêcher que les troupeaux n'en approchent, surtout quand la feuille encore tendre n'est pas faite à leurs outrages. Car c'est peu qu'elle ait à craindre des hivers trop rudes et des soleils trop ardents ; voici venir les buffles et les biches errantes qui l'insultent incessamment, les brebis qui la paissent, les génisses qui la dévorent. L'hiver avec ses blancs frimas et ses glaces amoncelées, l'été qui tombe avec le poids de ses feux sur la roche ardente, sont moins funestes à la vigne que les troupeaux et le venin de leur dent meurtrière, et sa marque sanglante dans le bois qu'elle entame.

(2, 380) C'est pour expier ce sacrilège qu'on immole un bouc à Bacchus sur tous ses autels : de là ces jeux antiques célébrés en l'honneur du dieu ; un bouc était le prix du génie ; et les descendants de Thésée se le disputaient çà et là dans les bourgs et les carrefours : enivrés de joie et de vin, ils sautaient, à travers les riantes prairies, sur des outres frottées d’huile. Ainsi font aujourd’hui nos Latins, fils des exilés de Troie : c’est à qui dans ces jeux bachiques récitera des vers sans art ; les rires éclatent ; on se couvre le visage de masques hideux, faits d’écorces d’arbre ; toute la troupe, ô Bacchus, t’invoque dans ses chants joyeux, et va suspendre en ton honneur, au haut des pins, ces grotesques et mobiles images. (2, 390) Soudain le pampre fécondé donne des fruits à foison ; l’abondance remplit les vallées, les forêts profondes, tous les lieux où le dieu va montrant sa tête vénérée. Célébrons donc les louanges de Bacchus en chantant les vers que chantaient nos pères : offrons-lui des plats chargés de fruits, et des gâteaux ; qu’un bouc soit traîné par la corne vers ses autels ; que le coudrier perce les grasses entrailles des victimes ; que la flamme les rôtisse.

La vigne exige encore une autre sorte de travail où tu n’auras jamais de cesse. Il faut trois et quatre fois par an couper la terre avec la bêche, (2, 400) en briser perpétuellement les mottes avec le hoyau, et toujours soulager la vigne en lui retranchant du feuillage : ainsi le long cercle de tes peines revient sur lui-même, et l’année qui les ramène tourne sans cesse sur ses propres traces.

Quand la vigne s’est enfin dépouillée de ses dernières feuilles, et que le froid aquilon a fait tomber la parure des bois, l’infatigable vigneron étend ses soins jusqu’à l’année qui va venir : armé du fer recourbé de Saturne, il poursuit la vigne dans ses pousses un moment négligées ; il l’émonde, la taille, et la façonne encore. Sois donc le premier à creuser la terre, le premier à brûler les sarments enlevés, le premier à remporter tes échalas dans ta maison. (2, 410) Vendange le dernier. Deux fois dans l’année la vigne est surchargée de pampres, deux fois les herbes épaisses et les ronces l’offusquent. Tailler et sarcler sont un dur travail. Tu peux vanter les grands vignobles ; mais tu feras mieux d’en cultiver un petit. On a soin encore de couper dans les forêts la branche épineuse du houx, et le roseau des fleuves ou le saule inculte. Déjà tes vignes sont liées, et leur bois ne veut plus de la serpe ; j’entends le vigneron épuisé qui chante en façonnant ses derniers plants. Et cependant il faut qu’il tourmente encore la terre, et qu’il remue encore la poussière des champs ; il faut qu’il craigne encore pour ses raisins déjà mûrs l’inclémence des airs.

(2, 420) Les oliviers au contraire ne demandent aucune culture ; ils n’attendent rien ni de la serpe recourbée, ni de la dent tenace des râteaux. Une fois qu’ils ont pris pied dans le sol, et qu’ils ont supporté le grand air, la terre ouverte alentour avec le hoyau leur fournit assez de sucs ; il suffit que la charrue y passe, pour qu’ils se chargent de fruits. Ne fais pas davantage pour nourrir l’olivier fécond, l’olivier cher à la Paix. Les arbres fruitiers aussi, des qu’ils se sentent affermis sur leur tronc, et qu’ils ont pris toute leur force, s’élèvent tout à coup dans les airs de leur propre essor, et sans avoir besoin de notre aide. Ainsi la forêt se charge partout de ses fruits naturels ; (2, 430) ainsi les buissons incultes, asiles des oiseaux, rougissent sous leurs baies sanglantes. Le cytise est brouté par les troupeaux ; les plus hautes futaies te fournissent des torches résineuses, flambeaux des nuits qui se nourrissent de leurs propres sucs, et qui répandent à flots la lumière. Et, devant tant de biens, les hommes hésiteraient à planter, et à s’épuiser dans les travaux ! Mais qu'ai-je tant à parler de nos grands arbres ? Les saules et les humbles genêts ont aussi leur prix ; ils donnent du feuillage aux troupeaux, de l'ombre aux pâtres, des sucs nourrissants aux abeilles ; on en fait des haies pour les moissons. J'aime à voir le mont Cytore ondoyer sous ses buis ; j'aime à voir les forêts de pins de Naricia, et tant de campagnes que les râteaux et la main des hommes n'ont jamais subjuguées. (2, 440) Il n'est pas jusqu'aux forêts stériles du mont Caucase qui éternellement agitées et rompues par le souffle puissant des Eurus, ne nous donnent aussi leurs produits divers : nous en tirons des sapins pour nos vaisseaux, et pour nos édifices le cèdre et le cyprès. C'est avec leur bois que les laboureurs tournent des roues à rayons ou des roues pleines pour leurs chariots ; c'est leur bois qui se courbe en vastes carènes pour les navires. Le saule nous prête ses mille baguettes pliantes, l'orme son utile feuillage : du myrte on fait de solides javelines, du cornouiller des traits excellents : on courbe l'if en arcs d'Iturée. Le tilleul aussi à l'écorce polie, et le buis si facile à tourner, (2, 450) prennent des formes diverses, et cèdent au fer qui les creuse. Vois comme l'aune léger, lancé sur le Pô, vogue entraîné par les courants : vois les abeilles qui logent leur essaim sous l'écorce caverneuse et dans le tronc pourri des vieux chênes. Les dons de Bacchus ont-ils jamais égalé ces simples merveilles de la nature ? Qui dira les maux dont Bacchus a été cause ? C'est lui qui a dompté par ses vapeurs mortelles les centaures furieux, Rhétus et Pholus, et Hylée brandissant la vaste coupe dont il menaçait les Lapithes.

Trop heureux les laboureurs, s'ils connaissaient leurs vrais biens ! Loin du bruit des armes et des discordes furieuses, (2, 460) la terre équitable répand pour eux une facile nourriture. Ils ne voient pas le matin nos palais superbes rejeter par leurs mille portiques le flot tumultueux des clients ; ils ne vont pas s'ébahir devant ces portes incrustées de magnifiques écailles, devant ces vêtements chamarrés d'or, devant l'airain précieux de Corinthe ; pour eux les poisons d'Assyrie n'altèrent pas la blanche laine ; la pure liqueur de l'olive n'est point corrompue par la case : mais ils ont une vie tranquille, assurée, innocente, et riche de mille biens ; mais ils goûtent le repos dans leurs vastes domaines ; ils ont des grottes, des lacs d'eau vive ; ils ont les fraîches vallées, (2, 470) les mugissements des troupeaux, et les doux sommeils à l'ombre de leurs arbres : là sont les pâtis et les repaires des bêtes fauves ; c'est là qu'on trouve une jeunesse dure au travail, et accoutumée à vivre de peu. C'est là que la religion est en honneur, et les pères vénérés à l'égal des dieux : ce fut parmi les laboureurs qu'Astrée, prête à quitter la terre, laissa la trace de ses derniers pas.

Qu'avant tout les Muses, mes plus chères délices, divinités que je sers et qui m'échauffent d'un immense amour, me reçoivent dans leur chœur sacré ! qu'elles daignent me montrer les voies célestes et le mouvement des astres ; qu'elles me disent les temps et la cause des éclipses du soleil et de la lune ; pourquoi les tremblements de terre ; par quelle force la mer soulevée s'enfle (2, 480) et rompt ses barrières, par quelle force elle se retire en retombant sur elle-même ; pourquoi les soleils d'hiver se hâtent tant de se plonger dans l'Océan, pourquoi les nuits d'été sont si tardives. Mais si mon sang glacé, si mes esprits trop lents m'empêchent de pénétrer ces mystères de la nature, qu'au moins j'aime les champs, et les rivières qui arrosent les vallées ; que j'aime les fleuves et les forêts, oisif et sans gloire ! Ô plaines du Sperchius, où êtes-vous ? où êtes-vous, sommets du Taygète, foulés par les jeunes bacchantes de Sparte ? Oh ! qui me portera dans les frais vallons de l'Hémus ? qui me couvrira de l'ombre immense de ses arbres ?

(2, 490) Heureux celui qui peut connaître les causes premières des choses ! Heureux celui qui a mis sous ses pieds toutes les vaines terreurs des mortels, le destin inexorable, et les vains bruits de l'avare Achéron ! Heureux aussi celui qui connaît des dieux champêtres, Pan, le vieux Sylvain et la troupe des nymphes ! Rien ne l'émeut, ni les faisceaux que le peuple donne, ni la pourpre des rois, ni la discorde qui met aux prises les frères perfides, ni les Daces conjurés descendant des bords de l'Ister, ni les affaires romaines et les empires périssables de la terre : il n'a point à s'apitoyer sur le pauvre ; il n'a point à envier le riche. (2, 500) Content des biens que ses champs d'eux-mêmes et sans effort lui abandonnent, il cueille les fruits de ses arbres : il ne connaît ni les lois de fer, ni le forum et ses fureurs, ni les actes publics.

Les uns tourmentent avec la rame les mers ténébreuses, et se précipitent sur le fer ennemi ; ou bien ils pénètrent dans les cours, et rampent sur le seuil des rois. Celui-ci va saccager une ville et de malheureux Pénates, afin de boire dans le saphir et de dormir sur la pourpre tyrienne. Celui-là enfouit ses trésors, et se couche sur son or enseveli. Cet autre s'arrête stupéfait devant la tribune aux harangues ; cet autre, la bouche béante, est tout saisi des applaudissements redoublés du sénat et du peuple, que lui renvoient les gradins du théâtre. (2, 510) Les frères se réjouissent d'avoir trempé leurs mains dans le sang de leurs frères ; et, quittant pour l'exil le lieu de leur naissance et le doux seuil de leur maison, ils vont chercher une autre patrie sous un autre soleil.

Cependant le laboureur ouvre la terre avec la charrue recourbée. C'est le travail de toute l'année ; c'est par là qu'il soutient sa patrie, ses enfants, ses troupeaux, ses bœufs qui ont bien mérité de lui. Point de repos pour le laboureur, avant que l'année ne l'ait comblé de fruits, n'ait repeuplé ses bergeries, rempli ses sillons de gerbes fécondes et de moissons entassées, et fait gémir ses greniers. Voici venir l'hiver : alors on broie sous le pressoir l'olive de Sicyone ; (2, 520) les pourceaux repus de glands reviennent joyeux à l'étable ; la forêt donne ses baies sauvages ; l'automne laisse tomber tous ses fruits à la fois ; et, sur les hauts coteaux, les rochers qu'échauffe le midi achèvent de mûrir la vendange.

Cependant le laboureur voit ses enfants chéris se suspendre à ses baisers : sous son chaste toit on garde la pudeur ; ses vaches laissent pendre leurs mamelles pleines de lait ; et dans les riantes prairies ses gras chevreaux luttent à l'envi en se heurtant de leurs cornes. Lui aussi célèbre des jours de fête, et, couché sur l'herbe, où brille la flamme de l'autel, et où ses compagnons remplissent leurs coupes jusqu'aux bords, il t'invoque, ô Bacchus, en te faisant des libations : (2, 530) tantôt fixant à l'orme un but pour le javelot rapide, il propose des prix aux bergers ; tantôt il les voit exercer à des luttes champêtres leurs corps nus et nerveux.

Ainsi vivaient les anciens Sabins ; ainsi vécurent les frères Romulus et Rémus : c'est par là que s'accrut la belliqueuse Étrurie, et que Rome devint la merveille du monde, et que, seule entre les cités, elle renferma sept collines dans ses murs. Même avant le règne de Jupiter, avant que la race impie des mortels eût osé se nourrir de la chair des taureaux égorgés, Saturne, en cet âge d'or, menait cette simple vie sur la terre. Alors le clairon des batailles n'avait pas encore enflé sa voix, et (2, 540) le marteau ne forgeait pas encore les épées sur l'enclume retentissante.

Mais j'ai parcouru une assez vaste carrière ; il est temps de dételer mes coursiers fumants.

Lucrèce, Virgile, Valérius Flaccus

Livre III

Traduction par divers traducteurs sous la direction de Charles Nisard.

Lucrèce, Virgile, Valérius Flaccus - Œuvres complètes, Firmin-Didot Frères, 1868 (p. 204-216).

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LIVRE III.

(3, 1) Et toi aussi, grande Palès, et toi, illustre pasteur d'Amphryse, et vous, bois et fontaines du mont Lycée, je vais vous chanter. Toutes les merveilles de la poésie, qui pouvaient captiver les esprits inoccupés des peuples, sont aujourd'hui rebattues. Qui ne connaît pas le cruel Eurysthée ou les sanglants autels de l'infâme Busiris ? Qui est-ce qui n'a pas chanté l'enfant Hylas, Latone et la flottante Délos, Hippodamie, et Pélops si célèbre par son épaule d'ivoire, Pélops, l'intrépide dompteur de chevaux ? Je veux me frayer une route où je puisse à mon tour m'élever au-dessus de la terre, et, glorieux, faire voler mon nom de bouche en bouche. (3, 10) Moi le premier, que je vive seulement, je viendrai dans ma patrie amenant avec moi, des sommets de leur Hélicon, les Muses thébaines : ô Mantoue, je serai le premier qui te rapporterai les palmes d'Idumée, le premier qui élèverai un temple de marbre dans tes vertes campagnes, près des eaux, là où le Mincio serpente lentement, et voit ses longs rivages bordés de tendres roseaux. Au milieu de ce temple sera César, qui le remplira de sa divinité. Et moi, dans la pompe des triomphateurs, et tout resplendissant de la pourpre de Tyr, je ferai voler, en son honneur, sur les bords du fleuve, cent chars à quatre chevaux. À ma voix, toute la Grèce, abandonnant les rives de l'Alphée et les bois de Molorchus, (3, 20) y viendra disputer le prix de la course, ou du ceste aux rudes lanières. La tête ornée du feuillage de l'olivier, c'est moi qui distribuerai les dons aux vainqueurs. Déjà je vois s'avancer vers le temple la pompe joyeuse et solennelle ; je vois tomber les taureaux immolés : la scène m'apparaît avec ses tableaux changeants ; et les Bretons vaincus semblent lever la toile où est peinte leur ignominie. Je veux sur les portes du temple représenter en or et en ivoire les combats livrés aux Gangarides, les armes victorieuses de Quirinus, le Nil coulant au large et enflant ses eaux qui portent la guerre, et l'airain des vaisseaux s'élevant en colonnes dans les airs. (3, 30) On y verra les villes de l'Asie domptée, l'habitant du Niphate repoussé, le Parthe qui met son espoir dans la fuite, et dans ses flèches qu'il retourne contre nous ; deux trophées coup sur coup remportés sur des ennemis divers, et d'une mer à l'autre les nations deux fois menées en triomphe. Soudain le marbre de Paros, s'animant sous mes doigts, fera revivre la race d'Assaracus, tous les noms des descendants de Jupiter, Tros leur père, et Apollon qui a bâti Troie. La malheureuse Envie sera là, redoutant les Furies et le noir Cocyte, les serpents entrelacés d'Ixion, son immense et éternelle roue, et le rocher que Sisyphe ne soulèvera jamais.

(3, 40) Cependant, ô Mécène, je veux suivre les Dryades dans les bois, et le premier y fouler des sentiers inconnus ; je veux t'obéir, quelque grand qu'en soit l'effort. Sans toi, mon esprit n'entreprend rien d'élevé. Allons, force enfin ma trop longue paresse. J'entends le Cithéron qui m'appelle à grands cris, et les chiens du Taygète, et les coursiers domptés d'Épidaure ; j'entends mugir et leur répondre les échos redoublés des bois. Cependant je me préparerai bientôt à chanter les furieux combats de César, et à faire vivre son nom dans l'avenir autant d'années qu'il s'en est écoulé depuis la naissance du vieux Tithon.

Soit qu'épris des palmes triomphales d'Olympie, (3, 50) tu élèves des coursiers pour les jeux ; soit que tu nourrisses de vigoureux taureaux pour le labour ; aie soin avant tout de bien choisir les mères : la vache la meilleure est celle qui a l'œil farouche, la tête d'une informe beauté, le cou épais, et qui laisse tomber jusqu'à ses jambes son fanon pendant. Ses flancs allongés s'étendent sans mesure ; elle a tout grand, même le pied ; et dessous ses cornes recourbées on voit poindre deux oreilles velues.

J'aime encore celle qui est tachetée de blanc ou de noir, qui secoue le joug, qui de temps en temps menace de la corne, qui tient du taureau par le mufle, et qui, haute par toute sa taille, balaye, en marchant, la poussière de sa queue traînante. (3, 60) Le bon âge des vaches pour l'hymen et pour les travaux de Lucine commence après quatre ans, et finit à dix : plus jeunes ou plus vieilles, elles ne sont ni propres à porter, ni assez fortes pour la charrue. C'est pourquoi, tandis qu'elles sont en pleine jeunesse, lâche vers elles tes taureaux ; le premier envoie-les aux combats de Vénus ; et répare l'une par l'autre les races perpétuées de tes troupeaux. Hélas ! les plus beaux jours sont les premiers qui passent pour les pauvres mortels ! voici venir les maladies, et la triste vieillesse, et les souffrances, et la mort qui nous emporte, la dure et impitoyable mort.

Tu auras toujours dans tes étables assez de bêtes épuisées à remplacer : (3, 70) remonte sans cesse ton troupeau ; et, pour ne pas regretter plus tard d'irréparables pertes, préviens-les, et tous les ans fais de nouveaux nourrissons.

Ne sois pas moins sévère dans le choix des chevaux. Que ceux que tu destines à multiplier leur espèce aient, dès l'âge le plus tendre, tes premiers soins. Vois le poulain de bonne race, comme il marche fièrement dans la plaine, et se pose sur ses jarrets pliants ! Le premier il ose aller en avant, tenter le passage d'une onde menaçante, se risquer sur un pont inconnu : aucun bruit ne l'épouvante. Il a l'encolure haute, (3, 80) la tête effilée, peu de ventre, la croupe rebondie ; et son poitrail, plein de vie, laisse voir ses muscles ramassés. On estime les bai brun et les gris pommelé ; les plus communs sont les blancs et les alezan clair. Un bruit d'armes a-t-il retenti au loin, l'animal ne sait plus se tenir en place ; il dresse les oreilles ; tout son corps tremble ; il roule dans ses naseaux les feux comprimés de sa poitrine. Sa crinière est épaisse, et retombe épanchée sur son épaule droite : il a comme une double épine qui se remue sur son dos ; il creuse la terre, et la fait retentir sous la corne pesante de son pied. Tel fut Cyllare dompté par la main de Pollux d'Amiclée, (3, 90) Cyllare que chantèrent les poëtes grecs ; tels les deux coursiers de Mars, et ceux qu'attela le grand Achille. Aussi vite s'échappa, en secouant dans l'air sa crinière empruntée, Saturne lui-même, surpris par son épouse ; aussi vite il remplit les sommets du Pélion de ses hennissements aigus.

Mais quand l'étalon appesanti par la maladie ou devenu paresseux par l'effet des ans, manque à sa tâche, tiens-le loin du haras : point de pitié pour sa vieillesse impuissante. Il est de glace dans les travaux de Vénus, et ne s'y porte plus que d'un effort stérile : s'il en vient quelquefois à ces rudes combats, pareil en son ardeur malheureuse à un grand feu de paille, (3, 100) il se démène en vain. Assure-toi donc avant tout et de l'âge, et du cœur, et de la race de ton coursier, et de ses autres qualités ; vois s'il est sensible à la honte d'être vaincu, à l'honneur de remporter la palme. Ne vois-tu pas dans la course comme les chars précipités ont envahi l'espace, et tous ensemble se sont répandus hors des barrières ; comme l'espoir de vaincre transporte les jeunes cœurs, comme la peur d'être vaincus les fait battre, comme ils étouffent dans les transes ? Armés du fouet, les conducteurs pressent l'attelage, et, se penchant sur leurs coursiers, ils leur abandonnent les rênes : l'essieu s'allume, le char vole : tantôt ils se baissent, tantôt ils se dressent ; on dirait qu'ils vont s'enlever dans les airs, qu'ils y sont déjà perdus. (3, 110) Point de halte, point de répit ; un nuage de sable a tout enveloppé ; les coursiers vainqueurs sont mouillés de l'écume et de l'humide haleine de ceux qui les suivent. Tant ils aiment la gloire, tant ils ont à cœur de vaincre !

Érichthon le premier inventa les chars ; il osa y atteler quatre chevaux de front, et, porté sur des roues rapides, s'y tenir en vainqueur. Les Lapithes Péléthroniens, montés sur le dos des coursiers, les accoutumèrent au frein et aux évolutions : ils leur apprirent à bondir sous les armes, et à rassembler leurs pas superbes. Les deux exercices du char et de la voltige sont également difficiles ; l'un et l'autre veulent un cheval jeune, ardent, et vif coureur ; (3, 120) sans quoi n'en attends rien, eût-il cent fois poursuivi des ennemis en fuite, vînt-il de l'Épire ou de la généreuse Mycènes, fût-il né du trident même de Neptune.

Ces choses observées, préviens l'époque marquée par la nature, et mets tous tes soins à engraisser avec l'orge la meilleure le taureau que tu veux donner pour chef et pour père au troupeau. Alors on coupe pour lui les herbes les plus tendres ; on lui apporte des eaux pures et force farine, de peur que, mal nourri, il ne succombe aux doux travaux de Vénus, et que ses enfants débiles ne se ressentent du jeûne de leur père. Au contraire, on fait tout pour amaigrir et exténuer les mères ; (3, 130) et sitôt que les voluptueux désirs les sollicitent aux premières amours, on leur retranche le feuillage, on les éloigne des fontaines. Souvent même on les fatigue, on les rompt par des courses en plein soleil, alors que le grain battu dans l'aire gémit sous les fléaux pesants, et que les pailles vides voltigent, emportées par le vent qui se lève. On traite ainsi les mères, de peur que le trop d'embonpoint n'obstrue le champ fécond des amours, et n'en oblitère les secrets passages ; et afin qu'ayant soif de Vénus, elles l'absorbent tout entière, et en pénètrent leurs flancs avides.

Après les soins que tu dois aux pères viennent ceux que réclament les mères, alors que, les mois de leur portée révolus, elles n'ont plus qu'à errer chargées de leur fruit. (3, 140) Qu'on se garde bien alors de leur faire traîner de lourds chariots ; qu'on les empêche de franchir les chemins en sautant, ou de s'emporter en fuyant dans les prés, ou de traverser à la nage les fleuves aux courants impétueux. Mais qu'elles paissent dans des lieux solitaires, le long des rivières coulant à pleins bords, là où la mousse, le gazon des vertes rives et les grottes leur prêteront de frais abris, et les rochers leur ombre penchante.

Il y a dans les bois du mont Silare et dans les verdoyantes forêts d'yeuses de l'Alburne, un insecte que les Latins nomment asilus, et les Grecs œstron, en traduisant notre mot. (3, 149) L'essaim redoutable de ces mouches frappe l'air de ses secs bourdonnements ; les troupeaux épouvantés fuient çà et là dans les bois : alors tout retentit de furieux mugissements ; l'air en est ébranlé, et les forêts et les rives desséchées du Tanagre. C'est ce cruel insecte qui servit autrefois les terribles colères de Junon, quand elle le déchaîna pour perdre la fille errante d'Inachus. Surtout ne manque pas de l'écarter de tes vaches pleines ; c'est au fort des chaleurs qu'il est le plus ardent : fais donc paître tes troupeaux, le matin au lever du soleil, et le soir quand les étoiles ramènent la nuit.

Quand les vaches ont mis bas, c'est le moment de reporter tous tes soins sur les veaux. D'abord on les marque à vif d'un signe qui fasse reconnaître leur race, et ceux qu'on destine à repeupler le troupeau, (3, 160) et ceux qu'on réserve pour les autels des dieux, et ceux qui doivent t'aider à fendre la terre, et à retourner en les brisant les glèbes qui hérissent la plaine : le reste n'a qu'à paître au hasard dans la verte prairie.

Ceux de tes jeunes taureaux que tu voudras discipliner pour le labour et les travaux de la campagne, commence à les exciter de bonne heure ; applique-toi à les dompter, tandis qu'ils ont encore le naturel docile, et que leur âge se laisse manier. D'abord attache à leur cou un collier flottant, d'un osier léger ; quand ils auront accoutumé leur tête libre encore à ce premier joug, attelles-y deux taureaux de même grandeur, et force-les à marcher ensemble d'un pas égal. (3, 170) Déjà même tu peux leur faire traîner un chariot vide ; qu'ils l'emportent, et que leurs pas soient à peine marqués sur la poussière. Bientôt qu'un essieu de frêne et sa charge pesante fassent crier les roues, et qu'un timon d'airain soit porté par ton couple plus robuste. Cependant, pour nourrir tes taureaux encore indomptés, ne leur donne pas seulement du menu fourrage, des feuilles de saule, des herbes de marais ; mais cueille encore pour eux la tige du blé vert. Et quand tes vaches sont devenues mères, ne va pas, comme faisaient nos pères, remplir tes vases de leur lait ruisselant ; laisse-les plutôt épuiser leurs mamelles pour leurs tendres enfants.

Mais si tu aimes mieux élever des chevaux pour la guerre et pour les fières manœuvres des batailles, (3, 180) ou bien pour faire glisser à Pise la roue légère le long des rives de l'Alphée, et pour emporter un char dans la forêt sacrée de Jupiter, accoutume d'abord ton élève à voir les combats et les cœurs courageux, à supporter le son des clairons, les roulements du char qui gémit, à entendre le cliquetis du frein dans l'étable : qu'il aime de plus en plus à se sentir flatter par son maître ; qu'il frémisse au doux retentissement de la main qui le touche. Je veux qu'à peine séparé de la mamelle de sa mère il ait l'oreille à tes leçons, et qu'à son tour il vienne de lui-même offrir sa bouche à la bride, tout faible qu'il est, tout tremblant et sans expérience. Mais après trois ans, et quand il en aura bientôt quatre, (3, 190) qu'il commence à tourner en rond, à retomber en mesure sur ses pieds retentissants, à jeter en avant ses jambes tour à tour mêlées et démêlées ; qu'il ait l'air de travailler sous ta main : puis, qu'il t'échappe et provoque les vents à la course, et que, s'emportant à l'aise dans la plaine et comme libre du frein, il touche à peine la terre de ses pieds ailés ; pareil à l'aquilon qui ramassant son souffle fond des régions hyperboréennes, et disperse au loin les frimas de Scythie et les nuages secs de l'hiver : alors les hautes moissons, courbées par son haleine, frémissent doucement dans les plaines ondoyantes : les forêts sur les monts rendent des sons immenses, et les flots venant de loin sont poussés vers les rivages. (3, 201) Cependant l'aquilon vole, balayant dans sa course et les champs et les mers.

Ainsi dressé, ton cheval ira un jour tourner la borne d'Olympie, et franchira tout en sueur la vaste carrière ; tu l'y verras, le mors aux dents, l'ensanglanter de son écume : ou mieux encore, pliant le cou sous le timon d'un char belge, il l'emportera au travers des batailles. Au reste, ce n'est qu'après avoir dompté l'animal que tu laisseras ce grand corps s'accroître par une forte nourriture : car avant ce temps-là son trop de feu le ferait se cabrer ; et, quoique sous ta main, il ne supporterait pas le fouet, et refuserait d'obéir au fer déchirant du frein.

(3, 209) Mais il n'est pas de plus sûr moyen d'entretenir la vigueur soit des chevaux, si tu les aimes mieux, soit des taureaux, que d'écarter d'eux Vénus et les aiguillons de l'aveugle amour. C'est pourquoi on relègue les taureaux bien loin, dans des pâtis solitaires, derrière une montagne ou une large rivière qui les sépare du troupeau ; ou bien on les tient enfermés dans l'étable près d'une ample pâture. Car la vue d'une génisse use leurs forces, et ils se consument d'amour ; ils en oublient et les bois et les herbages. Souvent même celle-ci par ses doux attraits force ses amants superbes à combattre pour elle à coups de cornes ; et tandis qu'elle paît, belle et tranquille dans la vaste forêt de Sila, (3, 220) ceux-ci, se provoquant l'un l'autre, engagent un furieux combat, et se font mille blessures : un sang noir coule le long de leurs flancs. Ils poussent l'un contre l'autre leurs fronts, qui s'entre-choquent avec un vaste gémissement ; le ciel en retentit, et les bois d'alentour. Entre eux point de traité, pas d'étable commune : le vaincu s'en va, et de lui-même s'exile dans de lointaines contrées, pleurant son ignominie, tout meurtri des coups d'un vainqueur insolent. Regrettant ses amours qu'il a perdus sans vengeance, il regarde une dernière fois son étable, et abandonne l'empire où régnaient ses aïeux. Mais c'est pour mieux exercer ses forces recueillies : (3, 230) la nuit donc il se couche sur l'âpre pente des rochers, et le jour il se nourrit de feuillage épineux, et de joncs aux rudes piquants. Il s'essaye, s'apprend à donner de la corne en furieux, heurtant le tronc des arbres, perçant l'air où se perdent ses coups ; il prélude au combat en dispersant sous ses pieds la poussière. Quand il a ramassé son courage et refait ses forces, il entre en campagne, et se précipite sur son ennemi qui l'avait oublié. Ainsi l'on voit venir du milieu de la mer une vague blanchissante, qui de loin se traîne en allongeant son vaste pli : elle se roule vers le rivage, éclate avec fracas au milieu des rochers, et, non (3, 240) moindre qu'une montagne, retombe d'aussi haut : la mer en bouillonne jusque dans ses profonds abîmes ; un sable noir est rejeté à la surface des eaux.

Tous les êtres donc dans la nature, les hommes, les bêtes féroces, les troupeaux, les poissons au fond des mers, les oiseaux aux ailes peintes, ressentent les feux de l'amour et s'abandonnent à ses fureurs : l'amour est le même pour tous. En aucun temps la lionne, oubliant ses lionceaux, n'a erré plus terrible dans les déserts : jamais les ours hideux ne sèment autant le ravage et la mort dans les forêts ; jamais le sanglier n'est plus féroce, le tigre plus sanguinaire. Malheur à ceux qui errent alors dans les déserts de la Libye ! (3, 250) Ne vois-tu pas comme les chevaux frissonnent de tous leurs membres, si l'air seulement leur apporte des odeurs bien connues ? Dès lors plus rien qui les arrête, ni le frein, ni le fouet sanglant, ni les rochers, ni les précipices, ni les fleuves, ni les torrents qui entraînent les débris arrachés des montagnes. Le sanglier de la Sabine fond devant lui, aiguise ses défenses, laboure la terre avec ses pattes, se frotte contre les arbres, et deçà delà endurcit aux coups ses épaules. Mais que n'ose pas un jeune homme, quand le cruel amour lui souffle dans les os ses feux cuisants ? seul, par une nuit obscure, il traverse à la nage un bras de mer que bouleverse la tempête : au-dessus de sa tête (3, 261) le ciel tonne, immense et plein d'orages ; les flots se brisent avec fracas contre les rochers retentissants : l'insensé n'entend plus ni ses parents éperdus qui le rappellent, ni la jeune fille qui va mourir s'il meurt ! Et les lynx de Bacchus, au poil moucheté, et la race infatigable des loups, et les chiens, quelle n’est pas leur fureur ? Quels combats les cerfs eux-mêmes, les timides cerfs, ne se livrent-ils pas ! Mais rien n’égale les emportements des cavales ; c’est Vénus elle-même qui leur inspira ses fureurs, lorsqu’elle fit déchirer Glaucus de Potnia par les quatre juments qui traînaient son char. L’amour emporte les cavales par delà le mont Gargare et les ondes retentissantes (3, 270) de l’Ascanium : point de montagnes qu’elles ne franchissent, point de fleuves qu’elles ne passent à la nage. Voyez-les : sitôt que le feu s’allume dans leurs veines avides, au printemps surtout, quand la chaleur vitale se ranime, elles se tiennent sur les hauts rochers ; là, tournées vers le couchant, et la bouche ouverte au zéphyr, elles en aspirent l’haleine amoureuse ; et souvent, ô prodige incroyable ! le vent seul les féconde. C’est alors qu’elles s’enfuient par les monts, les rochers et les vallées profondes ; non pas du côté où tu souffles, doux Eurus, ni vers les régions où se lève le soleil, mais vers ces plages qui voient naître Borée, le Caurus et le noir Auster, là où des pluies glaciales ne cessent d’attrister les cieux. (3, 280) C’est alors qu’elles distillent de leurs flancs échauffés l’hippomane, comme l’appellent les bergers ; l’hippomane, poison lent, que recueillent souvent les cruelles marâtres, et qu’elles mêlent avec des herbes impures et d’infernales paroles. Mais tandis que, charmé par mon sujet, je m’égare en ces mille détails, le temps fuit, l’irréparable temps. C’est assez parler des grands troupeaux : il me reste à dire comment on fera paître les brebis aux blanches toisons, et les chèvres aux poils pendants. C’est de la peine pour vous, ô robustes habitants des campagnes ; mais n’attendez de là qu’honneur et que profit. Pour moi, je sais combien il est difficile de relever par le beau langage (3, 290) d’aussi petites choses, et de leur donner ce peu de lustre. Mais je sens qu’un doux charme m’entraîne vers les cimes désertes du Parnasse ; oui, je veux gravir ces sommets, où nul mortel avant moi n’a marqué de ses pas les molles pentes qui mènent à la fontaine de Castalie. C’est maintenant, ô vénérable Palès, maintenant qu’il faut que j’enfle ma voix.

D’abord je veux que tes brebis, retenues sous le doux couvert de leurs étables, s’y nourrissent d’herbages, jusqu’à ce que le printemps revienne avec ses feuilles nouvelles. Que la paille et la fougère, répandues par brassées sur le sol de l’étable, le rendent moins dur à leurs corps délicats ; ainsi le froid ne les incommodera pas, ni les maux hideux de l’hiver, la gale et la goutte. (3, 300) Je veux aussi que tu ailles cueillir pour tes chèvres de petites branches d’arboisier avec leurs feuilles, et que tu leur donnes de l’eau fraîche. Mets leurs étables à couvert des vents du nord, et expose-les au midi ; et tiens-y le troupeau renfermé jusqu’à ce que le froid Verseau disparaisse, et achève d’arroser l’année de ses dernières pluies.

Les chèvres ne veulent pas être traitées avec moins de soin que les brebis, et le profit qu’on tire d’elles n’est pas moindre. Elles ne donnent pas, il est vrai, cette précieuse laine de Milet, que Tyr renchérit encore en la teignant de ses couleurs ; mais leurs enfants sont plus nombreux, leur lait ne tarit point : et plus tu épuises leurs mamelles écumantes, (3, 310) plus le flot abondant ruisselle entre tes doigts. Cependant la barbe blanchissante du bouc de Libye, et ses longs poils, tombent sous le ciseau : on en fait des tissus pour le soldat et des vêtements pour les pauvres matelots. D’ailleurs les chèvres s’en vont elles-mêmes paître dans les bois et sur les pentes du Lycée, où elles broutent les ronces hérissées et les buissons, qui aiment les lieux escarpés. Le soir, elles pensent à revenir au bercail, et y ramènent leurs chevreaux, elles-mêmes si chargées de lait, qu’à grand’peine elles franchissent le seuil de l’étable. Sois donc attentif à écarter d’elles la gelée et les vents froids, d’autant qu’elles sont plus dépourvues des instincts de l’humaine prévoyance : (3, 320) ne les laisse manquer ni d’herbes ni de feuillage ; et, tant que durera la brume, ne leur ferme pas tes greniers à foin.

Mais lorsque l’été reviendra, rappelé par les zéphyrs, laisse aller tes brebis et tes chèvres dans les bois et dans les prairies. Dès que Lucifer paraît, gagnons la campagne : voici le frais matin ; le gazon est encore blanc des frimas de la nuit ; c’est le moment où la rosée sur l’herbe tendre est le plus agréable aux troupeaux. Vers la quatrième heure, quand tout languit de chaleur et de soif, quand la cigale importune les buissons de sa plainte perçante, mène tes troupeaux au puits voisin, ou bien vers ces étangs profonds, (3, 330) d’où l’eau courante s’échappe par des canaux de bois. À midi, va te mettre à couvert sous l’antique tronc d’un grand chêne qui étend au loin ses rameaux, et encore dans ces bois profonds où l’yeuse accumule ses ombres noires et révérées. Sur le soir, que ton troupeau s’abreuve et paisse encore, à l’heure où Vesper commence à rafraîchir l’air, où la lune ranime les bois par une douce humidité, où tout chante, les alcyons sur les rivages, les rossignols dans les buissons.

Que dirai-je des pasteurs de la Libye, de leurs pacages, (3, 340) et de leurs cabanes rares et éparses dans les champs ? Souvent le jour et la nuit, et durant des mois entiers, ils tiennent les pâtis ; le troupeau s’en va à travers de longs déserts, errant et sans abri, tant la plaine est immense ! Le berger africain emmène tout avec lui, son toit, ses Pénates, son chien, ses armes et son carquois. Ainsi le soldat romain, intrépide sous les armes, marche, et ne sent pas le fardeau qui l’excède ; et avant que l’ennemi s’y attende, il a déjà planté ses pavillons devant lui.

Mais la coutume est autre chez les peuples de la Scythie : sur les bords du lac Méotis, (3, 350) là ou l’Ister roule un sable jaune dans son lit fangeux, là où la chaîne du Rhodope va s’étendant jusque sous le pôle, les pasteurs tiennent leurs troupeaux renfermés dans les étables. C’est que là les champs sont sans herbes, les arbres sans feuilles. La terre informe, et tout en monceaux de neige, dort sous des couches de glace hautes de sept coudées. Là toujours l’hiver, toujours le Caurus soufflant le froid. Jamais le soleil n’y dissipe les pâles vapeurs de la brume, soit que porté sur son char il monte au plus haut des airs, soit qu’il précipite ses coursiers dans l’Océan, rougi de ses feux. (3, 360) Là des glaçons, subitement condensés, se ramassent sur l’eau courante des fleuves, et bientôt leur solide surface soutient le poids d’un essieu de fer : l’onde, il n’y a qu’un moment, hospitalière aux navires, porte la roue des chars. Souvent l’airain éclate fendu par le froid ; les vêtements se roidissent sur le corps ; on coupe avec la hache le vin, saisi par la gelée ; partout les eaux dormantes se changent en un dur cristal ; et la barbe elle-même durcit, hérissée de glaçons pendants. Jour et nuit il neige : les troupeaux périssent ; çà et là restent dans les neiges qui les enveloppent les grands corps des bœufs ; et les cerfs qui viennent en gros bataillons (3, 370) s’enfoncer dans les masses glacées, s’y engourdissent ; à peine le bout de leur ramure paraît-il : alors plus de chiens à lancer contre eux, plus de filets à tendre, plus de flèches à décocher contre la troupe qui fuit épouvantée ; mais on les frappe de près avec le fer, tandis qu’aux abois ils poussent leur poitrine contre la montagne de neige qui les emprisonne ; ils ont beau bramer, on les tue ; et les chasseurs les emportent en poussant de grands cris de joie.

Ces peuples se retirent dans des cavernes qu’ils se creusent, et vivent sous terre oisifs et heureux. Ils entassent des chênes et des ormes entiers qu’ils roulent sur leur foyer, et qu’ils livrent à la flamme. Là ils passent les nuits à jouer, à verser dans des coupes (3, 380) un jus piquant fait de froment et de fruits sauvages, seul vin de ces déserts. Ainsi vers les régions hyperboréennes vit dans sa liberté sauvage cette race d’hommes sans cesse battue des vents du Riphée ; elle n’a pour s’en défendre que la peau des bêtes fauves.

Si tu veux avoir de belles laines, écarte ton troupeau des fourrés épineux, de la bardane, du chardon : fuis aussi les pâturages trop gras, et ne compose ton troupeau que de brebis à la blanche et fine toison. Mais si ton bélier (fût-il blanc comme la neige) laisse voir dans son palais humide une langue noire, rejette-le, de peur qu’il n’entache de ses souillures les enfants (3, 390) qui naîtraient de lui ; et, dans la plaine où tu vois se répandre tes brebis, cherche un autre père à tes agneaux. Ô Diane, s’il est permis de le croire, ce fut par l’éclat d’une blanche toison que Pan, dieu d’Arcadie, éblouit vos yeux fascinés ; il vous attira dans le fond des bois, et vous ne dédaignâtes pas de venir à lui.

Si tu aimes mieux tirer du lait de tes troupeaux, va toi-même garnir leurs étables de cytise, de lotos, et d’herbes parsemées de sel. Tes chèvres n’en auront que plus envie de boire ; leurs mamelles se tendront davantage, et le lait retiendra quelque peu de la secrète saveur du sel. Plusieurs défendent l’approche des mères aux chevreaux déjà forts, et enchaînent leur bouche encore tendre au moyen de muselières ferrées. (3, 400) Le lait qu’on a tiré le matin ou au milieu du jour, on le fait épaissir pendant la nuit : celui qu’on a tiré le soir, et au coucher du soleil, se caille dans des paniers de joncs jusqu’au matin : alors le berger va le porter à la ville ; ou bien il le sale un peu, et le conserve pour l’hiver.

Que tes chiens de garde n’attendent pas tes derniers soins : le limier de Sparte si léger à la course, et le dogue ardent de l’Épire, tes deux sentinelles, veulent être nourris d’une pâte engraissée de petit-lait : avec ces gardiens fidèles tu n’as à redouter pour tes étables ni les voleurs de nuit, ni les incursions des loups ; tu n’as pas à craindre que les brigands en armes de l’Ibérie ne te prennent par derrière. Souvent aussi tu forceras à la course les timides onagres ; (3, 410) tes chiens lasseront et le lièvre, et le daim ; souvent avec ta meute aboyante tu relanceras le sanglier débusqué de sa bauge fangeuse, et sur les hautes montagnes, pressant de tes cris un grand cerf, tu le pousseras dans tes filets.

Sache aussi allumer dans les étables le cèdre odorant, et poursuivre, avec la vapeur ardente du galbanum, les serpents enfumés. Souvent la vipère horrible à toucher se cache sous les crèches immobiles, pour fuir la lumière qui la trouble ; ou encore la couleuvre qui aime à être à couvert et à l’ombre, la couleuvre, cette peste des troupeaux, qu’elle infecte de son venin, (3, 420) vient se blottir sous terre dans ton étable : vite, berger, vite une pierre, un bâton ; le reptile se dresse menaçant, il gonfle et fait siffler son cou ; frappe : il a fui ; il a déjà caché sa tête tremblante : mais les cercles de son corps tortueux et les anneaux de sa queue se déroulent encore ; un dernier pli se traîne lentement sur l’arène.

Il est dans les forêts de la Calabre un serpent de la pire espèce : couvert d’écailles, il rampe fièrement assis sur sa croupe ; il a le ventre long et marqué de grandes taches. Quand l’urne brisée des fleuves s’épanche, quand au printemps les terres sont trempées des pluies de l’auster, (3, 430) il habite le bord des étangs, et là il engloutit dans son ventre affamé les poissons et les grenouilles coassantes. Mais après que l’été brûlant a tari les marais et fendu les terres partout béantes, le reptile s’élance sur le sol aride, roule ses yeux enflammés ; irrité par la soif, rendu furieux par la chaleur, il porte le ravage dans les campagnes. Me préserve le ciel de goûter le doux sommeil en plein air, de me coucher sur l’herbe des pentes boisées, alors que, faisant peau nouvelle et tout brillant de jeunesse, il se roule à terre, et que, laissant dans son trou ses œufs ou ses petits, il se dresse au soleil et darde une triple langue !

(3, 440) Je t’expliquerai maintenant les causes et les signes des maladies qui affligent les troupeaux. Souvent une gale honteuse infecte les brebis, quand une froide pluie ou les âpres frimas de l’hiver les ont pénétrées jusqu’au vif, ou quand nouvellement tondues elles retiennent une sueur mal essuyée, ou enfin quand les ronces et les épines ont déchiré leurs corps. C’est pour prévenir ce mal que les bergers baignent dans l’eau douce des rivières le troupeau tout entier : le bélier plongé dans l’endroit le plus creux y lave sa toison submergée, et s’abandonne en nageant à la pente du fleuve. Tu peux encore, tondant tes bêtes malades, les frotter d’un onguent que tu composeras de marc d’huile d’olive, de l’écume de l’argent, de soufre vif, (3, 450) de poix et de cire grasse. On y joint le suc d’ognon de mer, l’hellébore, et le bitume noir. Mais le meilleur expédient et le plus prompt dans ces calamités, c’est de couper avec le fer la tête même de l’abcès : plus le mal est caché, plus il s’entretient et s’envenime ; surtout si le berger néglige de porter sur la plaie des mains cruellement secourables, et s’il ne sait, dans sa piété stérile, qu’implorer l’assistance des dieux. On fait mieux : quand la douleur, se glissant jusque dans les os de tes brebis bêlantes, y devient furieuse, et que la fièvre dessèche et ronge leurs membres, on en détourne les feux pour les éteindre ; et (3, 460) la veine du pied pousse un jet sanglant sous le fer qui la frappe. C’est la coutume des Bisaltes et des Gelons, peuples qui toujours fuient à travers les déserts gétiques et sur le mont Rhodope, et qui boivent du lait rougi du sang de leurs chevaux.

Vois-tu quelqu’une de tes brebis se retirer souvent sous les doux ombrages, brouter nonchalamment la pointe des herbes, aller toujours la dernière, ou bien tomber languissante au milieu des pâturages, et la nuit revenir au bercail seule et attardée : coupe à l’instant le mal à la racine, avant que l’horrible contagion ne se répande insensiblement sur tout le troupeau. (3, 470) Les tempêtes qui fondent sur la mer et la bouleversent ne sont pas plus fréquentes que les fléaux divers qui assaillent les animaux : encore les maladies ne les prennent pas un à un, mais elles envahissent des pacages entiers, et ruinent tout, pères, mères, enfants, tout, jusqu’aux dernières espérances des bergers. Allez plutôt voir les Alpes Juliennes, les bourgs fortifiés de la Noricie, et les champs japydiens arrosés par le Timave, cet empire des pasteurs depuis si longtemps déserté, et ces bois, devenus aujourd’hui d’immenses et profondes solitudes.

Là, sous l’influence pestilentielle de l’air éclata jadis une affreuse contagion, que l’automne vint embraser de ses feux excessifs. (3, 480) Tout périt, les troupeaux, l’espèce entière des bêtes sauvages ; la maladie empoisonna les eaux, infecta les pâturages. Les animaux ne mouraient pas d’une mort ordinaire : d’abord une soif ardente, leur courant de veine en veine, retirait leurs membres appauvris ; bientôt s’y épanchait une acre liqueur, qui absorbait peu à peu les os minés et ramollis. Souvent la victime amenée devant les autels des dieux, et déjà ceinte des bandelettes et des guirlandes sacrées, tombait mourante entre les mains des sacrificateurs, trop lents à la frapper : ou si le prêtre avait pu l’égorger à temps, (3, 490) la flamme des autels ne prenait pas à ses fibres corrompues, et le devin interrogé n’en pouvait tirer de présages : à peine si les couteaux se teignaient de sang ; quelques gouttes seulement d’une liqueur livide souillaient l’arène. Les jeunes taureaux meurent partout dans les riants pâturages, et viennent rendre le doux souffle de la vie sur leur crèche pleine d’herbes. Le chien si caressant est pris de la rage ; une toux haletante secoue les flancs du porc exténué, et fait râler sa gorge obstruée. Il tombe aussi le fier coursier, vaincu et misérable, oubliant ses nobles goûts et l’herbe des prairies ; il se détourne des fontaines ; il frappe à tout moment (3, 500) la terre de son pied ; il baisse les oreilles ; une sueur intermittente coule de ses membres et devient froide, quand il va mourir : sa peau sèche et dure résiste à la main qui la touche. Tels sont les symptômes qui paraissent dès les premiers jours et avant la mort. Mais si le mal s’accroît et empire, alors les yeux de l’animal s’enflamment ; son haleine est comme tirée du fond de sa poitrine, et entrecoupée de sourds gémissements ; ses flancs se tendent et palpitent avec de sanglotants efforts : un sang noir coule de ses narines, et sa langue raboteuse presse et assiège son gosier. On tenta, et cela parut réussir, de faire couler au moyen d’une corne quelque peu de vin dans la bouche des chevaux malades ; (3, 510) c’était un dernier remède essayé sur les moribonds, mais bientôt il leur devenait funeste ; leurs forces un moment ranimées tournaient à la fureur ; et, dans les dernières convulsions de la mort (grands dieux, préservez les hommes pieux de ces transports, et renvoyez-les à nos ennemis !), les malheureux animaux s’en prenaient à leurs propres membres, et les déchiraient à belles dents.

Mais voici que, fumant sous le joug, le taureau tombe, et vomit un sang mêlé d’écume ; il pousse un dernier gémissement : le triste laboureur détache de l’attelage l’autre taureau, affligé de la mort de son frère ; et il s’en va, laissant sa charrue au milieu du sillon commencé. (3, 520) L’ombre des grands bois, la douce verdure des prés, l’onde qui, roulant sur des cailloux, coule plus pure que le cristal à travers la plaine, ne touchent plus le sens éteint des bêtes : leurs flancs sont décharnés ; une langueur stupide pèse sur leurs yeux inertes, et leur tête affaissée tombe à terre de son propre poids. Que leur servent leurs travaux, tout le bien qu’elles nous font ? que leur sert d’avoir tant retourné la glèbe pesante ? Et pourtant ce n’est ni le Massique enivrant, ni les mets exquis de nos tables, qui leur ont causé ces maux : le feuillage des arbres, l’herbe des champs, c’est là toute leur nourriture ; leur breuvage, c’est l’eau transparente des fontaines, et celle que les rivières épurent en la fatiguant ; (3, 530) et jamais les soucis n’ont troublé leur sommeil salutaire.

Ce fut alors, dit-on, qu’on chercha en vain dans ces tristes contrées deux bœufs pareils, pour conduire au temple de Junon le chariot chargé d’offrandes, et qu’on ne put trouver que deux buffles inégaux. On vit donc les hommes réduits à creuser péniblement la terre avec le hoyau, à y enfouir la semence avec leurs ongles, et, le cou tendu sous le joug, à traîner jusqu’au haut des montagnes les chariots gémissants. Le loup ne va plus épier de nuit les bergeries et rôder autour des troupeaux ; un mal plus fort que la faim le dompte : les daims timides, les cerfs fugitifs (3, 540) errent au milieu des chiens et près des chaumières.

Déjà les monstres de la mer immense et tout ce qu’elle nourrit dans ses abîmes est rejeté par les flots, et, comme des corps naufragés, échoue sur les rivages : les phoques chassés de leurs eaux fuient dans les fleuves qui ne les avaient jamais vus. La vipère elle-même, mal défendue par ses cavités ténébreuses, périt : l’hydre étonnée meurt en dressant ses écailles. L’air n’est plus salubre même pour les oiseaux : atteints jusque dans la nue, ils y laissent la vie et tombent sur la terre.

C’est en vain qu’on fait changer de pâturages aux troupeaux : l’art même se tourne contre eux ; et le mal a vaincu la science des maîtres, (3, 550) celle des Chiron et des Mélampe. Échappée des ténèbres du Styx, la pâle Tisiphone étale ses fureurs à la pleine lumière des cieux, pousse devant elle les Maladies et la Peur, et de jour en jour lève plus haut sa tête dévorante. Les bêlements des brebis, les mugissements répétés des taureaux, font retentir les fleuves et leurs rives desséchées, et l’aride pente des collines. La déesse cruelle entasse morts sur morts ; elle comble les étables de cadavres infects, et qui tombent en pourriture, jusqu’à ce qu’il faille enfin les couvrir de terre et les enfouir tout entiers dans des fosses profondes. Car on ne pouvait faire usage de leurs peaux, (3, 560) on ne pouvait ni les purifier par l’eau, ni en dompter l’infection par le feu. Il n’y avait pas moyen de tondre les brebis malades, d’enlever leurs toisons pénétrées du venin rongeur, et de toucher à ces laines putréfiées : malheur à celui qui osait revêtir ces dépouilles impures ! Soudain il voyait son corps, baigné d’une sueur immonde, se couvrir de pustules ardentes, et bientôt il périssait consumé d’invisibles feux.

Lucrèce, Virgile, Valérius Flaccus

Livre IV

Traduction par divers traducteurs sous la direction de Charles Nisard.

Lucrèce, Virgile, Valérius Flaccus - Œuvres complètes, Firmin-Didot Frères, 1868 (p. 216-228).

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LIVRE IV.

(4, 1) Maintenant je vais chanter ce doux présent des cieux, le miel, qui vient des rosées de l’air. Ô Mécène, jette encore les yeux sur cette partie de mon ouvrage ! Je veux te montrer dans de petits objets des merveilles étonnantes ; je dirai les chefs magnanimes d’un peuple industrieux, ses mœurs, ses travaux, toute la nation, et ses combats. Le sujet n’est pas grand ; mais grande sera ma gloire, si les dieux propices le permettent, et si Apollon que j’invoque, daigne m’écouter.

Il faut d’abord chercher pour y établir tes abeilles un endroit favorable, et qui soit de tous les côtés fermé aux vents : car les vents (4, 10) les empêchent de rapporter leur pâture dans leurs demeures. Que les brebis, que les boucs pétulants ne viennent pas bondir sur les fleurs d’alentour, ni la génisse, errant à l’aventure, fouler les herbes naissantes et en secouer la rosée. Loin de tes ruches bourdonnantes et le lézard vert aux taches livides, et les guêpes, et Procné encore sanglante du meurtre de son fils ! Tous ces ennemis ailés portent cà et là le ravage ; ils enlèvent dans son vol l’abeille, douce pâture pour leur barbare couvée. Je veux près des essaims de claires fontaines, des étangs bordés d’une verte mousse, un petit ruisseau fuyant sous le gazon, (4, 20) et qu’un palmier ou un olivier sauvage couvre de sa grande ombre le vestibule de leur demeure. Ainsi lorsqu’au premier printemps qu’ils voient, les nouveaux rois conduisent leurs peuplades nouvelles, et qu’échappé de ses alvéoles le jeune essaim va s’ébattre à la lumière, la rive voisine l’invite à s’y retirer contre la chaleur ; un arbre est là tout près, qui le retient sous son feuillage hospitalier. Là, soit que l’eau repose immobile, soit qu’elle coule et s’enfuie, jette en travers des branches de saule et de grosses pierres ; tu formeras ainsi mille et mille ponts où tes abeilles viendront s’abattre, et déployer au soleil d’été leurs ailes humides, lorsque le violent Eurus les aura surprises et dispersées, ou précipitées dans les flots. (4, 30) Qu’aux alentours fleurissent la verte lavande, le serpolet qui répand au loin son odeur, la sariette, et ses bouquets aux fortes émanations ; et que partout les violettes boivent l’eau courante des fontaines. Que tes ruches, formées de l’écorce creuse des arbres ou des souples baguettes de l’osier tissé, n’aient que d’étroites entrées ; car dans l’hiver le grand froid durcit le miel, et dans l’été la chaleur le fond et le dissout. Les deux extrêmes sont également à craindre pour les abeilles ; et ce n’est pas en vain qu’elles s’empressent de boucher avec de la cire les petites fentes de leur maison, et de les remplir des sucs pétris des fleurs. (4, 40) C’est aussi pour cela qu’elles se composent et tiennent en réserve une certaine glu, plus visqueuse et plus tenace que la résine même du mont Ida. Souvent même, dit-on, elles se creusent sous terre des demeures ténébreuses ; et on trouve des essaims dans les creux des roches tendres, et dans les troncs caverneux d’arbres rongés de vétusté. Cependant prends la peine d’enduire de terre grasse leurs ruches lézardées, et de jeter par-dessus quelque peu de feuillage. Prends garde aussi que l’if impur ne croisse près de là ; n’y fais pas non plus rougir l’écrevisse sur le feu ; éloigne ton essaim des marais fangeux, et des lieux qui exhalent une forte odeur de limon, ou encore (4, 50) de ces roches retentissantes, où l’écho répond à la voix qui le frappe.

Mais lorsque le Soleil aux rayons dorés chassant l’hiver des cieux, l’a précipité sous la terre, et que la lumière de l’été fait s’épanouir la nature, aussitôt tes abeilles prennent l’essor : elles se répandent dans les bois et sur les arbrisseaux ; elles vont butiner sur les fleurs, et, légères comme l’air, elles rasent la surface des eaux. C’est de là que, réjouies par je ne sais quelle douceur de liberté, elles reviennent plus empressées à leurs cellules et à leur tendre famille : c’est de là que rapportant des sucs nouveaux, elles en composent la cire et pétrissent les gâteaux liquides de leur miel. L’été, quand tu verras un essaim échappé de ses ruches s’élever comme en nageant dans le subtil azur des cieux, (4, 60) et, pareil à une nuée obscure, se ramasser sous le vent qui l’emporte, suis-le d’un œil attentif ; il va chercher des eaux pures et des couverts touffus : alors répands-y les odeurs qu’aiment les abeilles, la mélisse broyée, et l’herbe commune de la cérintbe : fais-y retentir aussi l’airain, et frappe sur les cymbales de Cybèle : l’essaim viendra lui-même s’arrêter dans ces retraites parfumées ; lui-même, rappelé par l’instinct, il reviendra se cacher dans le fond des ruches.

Mais si tes abeilles en sortent pour se livrer des combats, (car souvent de furieuses discordes éclatent entre deux rois de la même ruche) (4, 69) tu peux déjà pressentir les mouvements menaçants des peuples et l’agitation guerrière des esprits : entends-tu comme un bruit martial de l’airain sonore, qui excite les moins belliqueuses ? entends-tu ces bourdonnements qui imitent les sons brisés de la trompette ? Toutes se rassemblent en tumulte, déploient leurs ailes brillantes, aiguisent leurs dards avec leurs trompes, préparent leurs armes, et, se pressant autour de leur roi aux abords de sa tente, elles provoquent à grands cris les bataillons ennemis. Enfin, quand l’atmosphère est sereine, et que les vastes campagnes s’ouvrent devant elles, elles s’élancent de leur camp : la mêlée commence : il se fait un grand bruit dans les airs ; on dirait un vaste tourbillon d’ailes qui se confondent ; (4, 80) les morts tombent précipités des cieux : la grêle ne fond pas plus serrée du haut des airs ; il ne pleut pas tant de glands du chêne que l’on secoue. Au fort de la mêlée paraissent les deux rois, que leurs ailes distinguent ; et dans leurs petits corps ils portent un grand courage. Acharnés l’un contre l’autre, ils ne cèdent pas, avant que les vainqueurs, écrasant les vaincus, les aient dispersés et mis en déroute. Qu’on jette seulement un peu de poussière, toute cette émotion et ces formidables combats tombent et s’apaisent à l’instant.

Mais lorsque tu auras rappelé de la mêlée les deux chefs, tue sans pitié celui qui t’a paru le moins vaillant, de peur qu’inutile à l’État, il n’en consomme la substance : (4, 90) que le vainqueur règne seul et sans rival dans sa cour. Celui-ci a la robe toute luisante de paillettes d’or ; il est plus fort, de plus belle apparence, et a le corps couvert d’écailles rutilantes : celui-là, qui est de l’espèce inférieure, a l’air ignoble et hideux, et traîne languissamment la masse d’un ventre paresseux. La différence est la même entre les sujets qu’entre les rois. Parmi les abeilles les unes sont horribles à voir ; on dirait cette poussière soulevée par le vent, et que le voyageur rejette encore sèche de son gosier altéré ; les autres, au contraire, reluisent, et ne sont que flamme et or ; tout leur corps est marqueté de taches pareilles. (4, 100) Cette espèce-ci est la meilleure ; tu tireras d’elle dans la saison un miel doux, mais moins doux encore que fluide, et propre à corriger la dureté du vin.

Mais lorsque tes abeilles volent à l’abandon et se jouent dans les airs ; lorsque, dégoûtées de leurs rayons, elles ont quitté leurs froides demeures, tu empêcheras ces vains amusements d’une humeur vagabonde. Rien n’est plus facile : arrache les ailes aux rois ; ceux-ci retenus dans le camp, jamais les troupes n’oseront se mettre en campagne, ni lever leurs enseignes. Que tes jardins tout parfumés de fleurs odoriférantes les invitent à s’y reposer, (4, 110) et qu’armé de sa faux de saule, le dieu de l’Hellespont, Priape, les préserve des voleurs et des oiseaux. Que celui à qui tu as commis le soin de tes ruches répande alentour et au loin la semence du thym et la graine des pins, rapportée des hautes montagnes ; qu’il fatigue à cela ses mains dures à la peine ; qu’il enfonce en terre toutes sortes de plantes fertiles, et qu’il leur verse des eaux rafraîchissantes.

Moi-même, si je n’étais presque à la fin de ma course orageuse, et si, pliant ma voile, je n’avais hâte de tourner ma proue vers la terre, peut-être dirais-je ici l’art de cultiver et d’embellir les fertiles jardins ; (4, 120) je chanterais les rosiers de Pestum qui fleurissent deux fois l’an ; je montrerais comment la pâle chicorée est réjouie par les eaux qu’elle boit ; comment le persil borde la verdoyante rive ; comment le tortueux concombre rampe à travers les herbes, sur ses flancs qui grossissent : je n’oublierais ni le narcisse lent à fleurir, ni les tiges ployantes de l’acanthe, ni le lierre blanc, ni le myrte qui aime les frais rivages. Au pied des hauts remparts de Tarente, là où le Galésus arrose de ses eaux noires des campagnes aux moissons jaunissantes, je me souviens d’avoir vu autrefois un vieillard de Cilicie, qui avait pour tout bien quelques arpents d’une terre abandonnée : elle n’était ni propre au travail des taureaux, ni bonne à nourrir les troupeaux, ni même agréable à Bacchus. (4, 130) Cependant le vieillard avait planté au milieu des buissons quelques légumes, que bordaient des lis blancs, des verveines et des pavots : content de sa fortune, il s’égalait aux rois ; et le soir, quand il rentrait dans sa maison, il chargeait sa table de mets qu’il n’avait point achetés. Le premier il cueillait la rose du printemps et les fruits de l’automne : quand le triste hiver avec ses glaces fendait la pierre et enchaînait le cours des fleuves, lui commençait à tondre la molle chevelure de l’acanthe, accusant l’été trop lent à venir, et les zéphyrs paresseux. Le premier donc il voyait ses abeiiles grossir leurs trésors et ses essaims (4, 140) se multiplier ; le premier il pressait de ses mains le miel écumant des rayons : pour lui croissaient les tilleuls, et le sapin aux sucs abondants ; et autant ses fertiles pommiers avaient poussé de fleurs printannières, autant ils portaient de fruits mûrs en automne. Il savait aussi transplanter et aligner les ormeaux déjà avancés, le dur poirier, le prunier greffé sur l’épine, et le platane qui déjà prêtait son ombre aux buveurs. Mais je sens que je m’emporte hors de l’étroit espace de mon sujet ; je laisse là les jardins ; d’autres achèveront de les chanter.

(4, 149) Je vais dire maintenant les instincts admirables que Jupiter lui-même accorda aux abeilles, en récompense des soins qu’il en reçut, alors qu’attirées par les sons des Corybantes et par l’airain frémissant de leurs cymbales, elles vinrent nourrir le roi du ciel dans l’antre du mont Dictée. Seules de tous les animaux, les abeilles élèvent leurs enfants en commun ; seules elles habitent une cité et des demeures communes, et vivent régies par des lois imposantes : seules elles ont une patrie et des pénates fixes ; et, prévoyant l’hiver qui va venir, elles se livrent l’été au travail et mettent en commun les richesses qu’elles ont amassées. Les unes veillent à la subsistance de l’État ; leur tâche ainsi réglée, elles vont butiner dans la campagne : les autres, retenues dans l’intérieur de la maison, posent les premiers fondements de leurs rayons, (4, 160) qu’elles pétrissent avec les sucs visqueux de l’écorce des arbres et avec les pleurs du narcisse ; ensuite elles suspendent, en l’étageant, le solide édifice de cire : d’autres élèvent les jeunes nourrissons, l’espérance de la nation : d’autres entassent le miel le plus pur et remplissent du liquide nectar les alvéoles gonflées. Il en est d’autres à qui la garde des portes a été dévolue par le sort ; et, tour à tour en sentinelle, elles observent la pluie et les nuages du ciel : tantôt elles reçoivent les fardeaux de celles qui arrivent ; tantôt, se formant en bataillon serré, elles écartent des ruches la bande paresseuse des frelons. On s’empresse, on s’échauffe : l’air est embaumé des odeurs du miel et du thym. (4, 170) Ainsi les Cyclopes se hâtent de forger, avec des masses de fer qu’amollit la flamme, les foudres de Jupiter : les uns reçoivent tour à tour et déchaînent les vents, emprisonnés dans la peau des taureaux ; les autres plongent dans l’eau l’airain frémissant ; l’Etna gémit sous les enclumes qui l’ébranlent : ceux-là lèvent avec effort et laissent retomber en cadence leurs bras sur le fer que saisit et retourne la tenaille. Telles (s’il est permis de comparer les petites choses aux grandes) les abeilles de Cécrops sont poussées par une ardeur innée d’acquérir ; telles on les voit se distribuant des postes divers : les plus âgées président à l’intérieur des villes ; elles les flanquent de remparts ; merveilleuses ouvrières, elles donnent la façon aux édifices. (4, 180) Les jeunes, fatiguées de leurs courses, ne reviennent que le soir, les pattes chargées de thym ; elles ont moissonné çà et là les arboisiers, les saules verdâtres, la case, le safran vermeil, la feuille onctueuse du tilleul, la ferrugineuse hyacinthe. Toutes dans le même temps cessent et recommencent leurs travaux. Dès le matin elles s’élancent hors de la ruche, promptes comme l’Aurore ; lorsqu’enfin l’étoile du soir les avertit de quitter les champs et de revenir de la pâture, elles regagnent leurs demeures, elles se préparent au repos. Un grand tumulte se fait entendre : toutes bourdonnent aux portes des ruches et alentour. Après qu’elles se sont arrangées chacune dans leurs couches, elles se taisent, (4, 190) et s’abandonnent pour toute la nuit au sommeil qui les délasse. Quand la pluie menace, elles ne s’éloignent pas de leurs demeures ; quand elles sentent les approches de l’Eurus, elles ne se fient pas même à un ciel serein : à l’abri des murailles de la cité tranquille, elles iront se désaltérer tout près de là, ou ne tenteront que de petites excursions. Souvent dans leur vol elles se chargent de grains de sable, et, pareilles à la barque mobile que son lest maintient sur les flots agités, elles se balancent sans péril dans le vide des airs. Une chose qui tient du prodige dans les abeilles est qu’elles se perpétuent sans s’unir, sans s’énerver par les douceurs languissantes de Vénus, sans enfanter avec effort : (4, 200) elles-mêmes vont recueillir sous la feuille des fleurs, et dans les herbes suaves, des germes tout éclos ; elles se donnent ainsi un nouveau roi, et repeuplent son royaume de petits citoyens ; elles-mêmes rebâtissent son palais de cire et soutiennent son empire. Dans leurs courses errantes il leur arrive souvent de briser leurs ailes contre les durs rochers, et de mourir à la peine sous le fardeau qu’elles portent ; tant elles aiment les fleurs, tant elles mettent de gloire à produire le miel !

Ainsi, quoique la vie se termine bientôt pour elles (elle ne va guère au delà de sept ans), leur race est immortelle, et durant une longue suite d’années la fortune de leur empire subsiste et se perpétue de génération en génération. (4, 210) L’Égypte, la vaste Libye, les Parthes, les Mèdes, révèrent moins leurs souverains que les abeilles leur roi : tant qu’il vit, elles ont comme un seul et même esprit ; meurt-il, tout lien de fidélité est rompu ; elles-mêmes dispersent leurs rayons, et saccagent leurs beaux édifices de miel. Le roi préside à leurs ouvrages ; elles l’admirent ; elles se pressent autour de lui en frémissant ; elles se rassemblent pour l’escorter : souvent même elles le portent sur leurs ailes, et dans les combats elles le couvrent de leurs corps ; pour lui elles vont au-devant des blessures et des morts glorieuses.

Quelques-uns, frappés de ces grands traits et de ces exemples extraordinaires, (4, 220) ont pensé qu’il y avait dans les abeilles une partie de l’esprit divin, et comme une émanation éthérée de l’âme universelle. Un dieu, disent-ils, est répandu par toute la terre et la mer, et dans les profondeurs des cieux. C’est de lui que les animaux, et les hommes, et toute la race des bêtes fauves, tirent en naissant des souffles légers de vie. Ces âmes, rappelées à leur principe éternel, s’y réunissent après que les corps sont dissous ; elles ne meurent pas ; mais, toujours vivantes, elles s’envolent vers les célestes espaces, et reprennent leur rang parmi les astres.

Le moment venu de découvrir l’auguste palais de tes abeilles, et d’en tirer les trésors conservés du miel, aie soin de remplir ta bouche d’eau, (4, 230) et laisse-l’y tiédir ; en même temps porte et agite devant tes abeilles un tison fumant ; deux fois l’an elles se garnissent de miel, deux fois tu en fais la récolte : la première, lorsque du haut des cieux Taygète montre à la terre son front charmant, et que, sortant de l’Océan, elle en repousse les flots d’un pied dédaigneux ; la seconde, lorsque, fuyant le signe des Poissons, et l’hiver venu, triste elle redescend dans le gouffre des mers. Les abeilles ont des colères implacables : forcées dans leurs retraites, elles percent leur ennemi en lui soufflant leurs poisons ; elles s’attachent à ses veines, y enfoncent un aiguillon invisible, et laissent dans la plaie leur dard et leur vie.

Si, redoutant pour elles un hiver rigoureux, tu épargnes leurs trésors pour les mauvais jours, (4, 240) si tu as pitié de leur esprit abattu et de leur déplorable fortune, n’hésite pas du moins à garnir de thym les ruches délabrées, et à en retrancher les cires inutiles : car souvent le cloporte ronge dans l’ombre les rayons ; les chenilles, ennemies de la lumière, s’y ramassent à couvert sous les lits qu’elles se tissent ; le bourdon parasite vient manger la pâture des abeilles ; le terrible frelon leur livre des combats inégaux ; les teignes, cette vivace engeance, y pullulent ; ou encore l’insecte haï de Minerve suspend aux portes de la ruche ses filets flottants. Enfin, plus tu épuiseras tes essaims, plus ils auront d’ardeur à réparer les pertes de l’État ruiné, (4, 250) à remplir leurs alvéoles, à couvrir de fleurs leurs greniers odorants.

Si tes abeilles (puisque leur vie est sujette aux mêmes accidents que la nôtre) viennent à languir abattues par la maladie, tu le reconnaîtras bientôt à des signes non équivoques. Tout à coup elles changent de couleur, une horrible maigreur les fait paraître difformes ; alors elles emportent hors de leurs demeures les corps de celles qui ne voient plus la lumière ; alors elles mènent de tristes funérailles. Quelquefois les essaims enchaînés se tiennent suspendus par les pattes aux portes des ruches ; ou bien, retirés dans le fond de leurs demeures closes, ils restent là engourdis par la faim, inertes, et contractés par le froid. (4, 260) Alors on entend un bruit sourd, et comme un bourdonnement plaintif et incessant. On dirait le froid Aquilon murmurant dans les bois, ou la mer agitée qui se retire en mugissant, ou la flamme rapide qui bouillonne emprisonnée dans une fournaise. C’est le moment de brûler autour de tes ruches le galbanum odorant, d’y faire couler du miel au moyen d’un roseau creux ; toi-même, excitant de la voix tes abeilles languissantes, essaye de les rappeler à la nourriture qu’elles aiment. Il sera bon aussi d’en relever la saveur en y mêlant de la noix de galle pilée, des roses sèches, du vin cuit et fort épaissi par le feu, des grappes de raisin sec, (4, 270) du thym, et les riches parfums de la centaurée. Il est aussi dans les prés une fleur que les laboureurs ont nommée amellum, et qui est facile à trouver. La plante pousse d’une seule tige des rejetons nombreux : la fleur est couleur d’or, mais sous les feuilles, qui s’étalent alentour, éclate la pourpre rembrunie de la violette. Souvent les autels des dieux se parent de leurs guirlandes entrelacées. La plante est âpre au goût ; les bergers la cueillent dans les vallons où broutent leurs troupeaux, et le long des rives tortueuses du fleuve Mella. Fais-en bouillir les racines dans un vin parfumé, (4, 280) et place devant tes ruches des corbeilles pleines de cette suave nourriture.

Mais si c’est la race entière de tes abeilles qui vient tout à coup à manquer, et si tu es sans ressources pour la renouveler, il est temps de te révéler la mémorable découverte du maître de l’Arcadie, et de dire comment le sang corrompu des taureaux égorgés a fait naître maintes fois de nouveaux essaims : je veux te raconter cette merveilleuse histoire, la reprenant dès sa plus haute origine. Là où les peuples fortunés de Canope, bâtie par le héros de Pella, habitent les plaines que le Nil débordé couvre de ses eaux stagnantes, et voguent dans leurs champs sur des barques peintes ; (4, 290) vers les confins de la Perse, là ou le fleuve qui arrive à flots précipités du pays des noirs Éthiopiens engraisse la verte Égypte de son épais limon, et va se jeter dans la mer par sept embouchures, on n’a d’espoir qu’en ce moyen puissant de sauver la race des abeilles. D’abord on choisit et dispose exprès un petit endroit, lequel est resserré de tous les côtés : une toiture de tuiles supportée par des murs étroits couvre le terrain, et reçoit obliquement le jour par quatre fenêtres tournées vers les quatre points du ciel. (4, 299) Là on amène un taureau de deux ans, dont les cornes commencent à courber leurs pointes menaçantes ; il a beau se débattre, on lui bouche les narines, on lui ôte l’haleine : ensuite on le fait mourir sous les coups, et ses entrailles meurtries se dissolvent dans sa peau qui reste entière. En cet état on l’abandonne dans l’enceinte formée, après qu’on l’a couché sur un lit de feuillage, et embaumé de thym et de case fraîchement cueillie. Cela se pratique quand les doux zéphirs font déjà frissonner les eaux, avant que les prés ne brillent émaillés de fleurs nouvelles, avant que la babillarde hirondelle ne suspende son nid aux poutres de nos demeures. Cependant les humeurs échauffées fermentent dans les tendres os de l’animal : ô prodige ! on y voit fourmiller mille et mille insectes informes, (4, 310) d’abord sans pattes, bientôt avec des ailes bruyantes : l’essaim grossit, s’élève et gagne les airs, jusqu’à ce qu’il s’y élance aussi pressé que les gouttes qui s’épanchent d’un nuage d’été, aussi rapide que les flèches poussées par l’arc, quand les Parthes légers à la course engagent les premiers la mêlée. Ô Muses, quel dieu découvrit aux mortels ce secret admirable ? Dites-nous les commencements de cette nouvelle expérience.

Le berger Aristée ayant, dit-on, perdu toutes ses abeilles par la maladie et par la famine, abandonna Tempé qu’arrose le Pénée ; et, s’arrêtant à la source sacrée du fleuve, il adressa triste et éploré (4, 320) ces paroles à sa mère : « Ô Cyrène, ô ma mère, vous qui habitez au fond de ces eaux, s’il est vrai, comme vous me l’avez dit, qu’Apollon de Thymbra est mon père, que me sert que vous m'ayez formé du noble sang des dieux, si les destins me sont ennemis ? Qu’est devenu ce tendre amour que vous aviez pour moi ? Pourquoi m’avoir fait espérer de voir un jour l’Olympe ? Voila que le seul bien où je mettais quelque honneur dans cette vie mortelle, ce prix de tant d’efforts, de tant de soins donnés à mes champs et à mes troupeaux, je le perds aujourd’hui ; et vous êtes ma mère ! Achevez donc, et de vos mains arrachez ces forêts que j’ai vues grandir ; (4, 330) portez la flamme et le ravage dans mes bergeries, détruisez mes moissons, brûlez mes semences, abattez mes vignes avec la cognée, puisque vous avez tant en dégoût la gloire de votre fils. »

Cyrène, du fond de sa couche humide, entendit la voix de son fils. Près d’elle ses nymphes filaient les toisons de Milet, aux teintes verdoyantes : c’étaient Drymo, Xantho, Ligée, Phyllodoce, dont les beaux cheveux tombaient épais sur leurs blanches épaules ; Nésée, Spio, Thalie, Cymodocé, Cydippe et la blonde Lycorias, l’une encore vierge, (4, 340) l’autre qui pour la première fois avait connu les douleurs de Lucine ; Clio et sa sœur Béroé, toutes deux filles de l’Océan, toutes deux vêtues de peaux bigarrées que retenaient des agrafes d’or ; Éphyre, Opis, Déjopée fille d’Asius, et l’agile Aréthuse qui venait de déposer l’arc et les flèches.

Au milieu d’elles Clymène redisait les vaines alertes de Vulcain jaloux, les ruses de Mars et ses doux larcins, et contait dès le chaos les innombrables amours des dieux. Pendant que, charmées de ces récits, les nymphes déroulent le doux lin de leurs fuseaux, les plaintes d’Aristée vinrent pour la seconde fois frapper les oreilles de sa mère. (4, 350) Toutes les nymphes émues en tressaillirent sur leurs sièges de cristal : mais Aréthuse la première se lève, et, pour regarder, montre sa blonde tête au-dessus des eaux ; et de loin elle s’écrie : « Ô Cyrène, ma sœur, ce n’est pas en vain que vous vous êtes effrayée de si grands cris : Aristée lui-même, votre cher Aristée, est là triste et pleurant à la source du Pénée votre père, et il vous appelle une mère cruelle. » « Mon fils ! répond Cyrène, saisie d’une nouvelle crainte ; qu’on m’amène, qu’on m’amène mon fils ; il a droit d’entrer dans les demeures des dieux. » Soudain elle ordonne aux flots profonds de se séparer (4, 360) et d’ouvrir un large passage au jeune Aristée : l’onde, se courbant des deux côtés en forme de montagne, reste suspendue, le reçoit dans son vaste sein, et le porte jusqu’au fond du fleuve. Aristée s’avançait, admirant le palais de sa mère et son liquide empire, et ces lacs enfermés dans leurs cavernes, et les racines des forêts que les eaux font retentir : étonné de ce grand mouvement des ondes, il voyait couler sous la vaste terre tous les fleuves qui en viennent, et qui de là se répandent en mille endroits, le Phase, le Lycus ; il voyait les sources d’où le profond Énipée s’échappe en se précipitant, d’où s’élancent et le Tibre, et les courants de l’Anio, (4, 370) et l’Hypanis tombant avec fracas sur des rochers, et le Caïque de Mysie, et l’Éridan avec ses deux cornes d’or et sa face de taureau, l’Éridan qui, plus fougueux que tous les autres, court, à travers des campagnes fécondes, verser ses eaux dans la mer resplendissante. Enfin Aristée entra sous les voûtes pendantes et rocailleuses du palais de sa mère. Quand Cyrène a connu le vain sujet de ses larmes, les nymphes ses sœurs s’empressent autour de lui ; les unes épanchent une eau pure sur ses mains, les autres lui offrent pour les sécher de fins tissus de lin ; celles-ci chargent les tables de mets, et y placent des coupes pleines ; la fumée des parfums s’élève des autels embrasés. (4, 380) Alors Cyrène dit à son fils : « Prends cette coupe remplie d’un vin de Lydie ; faisons des libations à l’Océan. » En même temps elle invoque l’Océan, le père de toutes choses, et les nymphes ses sœurs, qui gardent cent forêts, qui règnent sur cent fleuves. Trois fois elle répandit la liqueur sur la flamme ardente ; trois fois la flamme, jaillissant, s’élança jusqu’à la voûte. Rassurée par ce présage, elle poursuit en ces mots :

« Dans les abîmes de la mer Carpathienne habite un devin fameux, Protée, qui parcourt les flots immenses sur un char attelé de monstres marins et de chevaux à deux pieds. (4, 390) À présent il va revoir les ports de l’Émathie, et Pallène sa patrie. Nous les nymphes des eaux, et le vieux Nérée lui-même, révérons ce devin ; car il sait le présent, le passé, et toutes les choses qui sont à venir. Ainsi l’a voulu Neptune, dont il fait paître au fond des mers les phoques, informes et hideux troupeaux. Il faut, mon fils, que tu commences par le charger de liens, afin qu’il t’explique toute la cause du mal qui a tué tes abeilles, et qu’il t’aide à réparer tes pertes. Car si tu n’uses de violence, il ne t’enseignera rien ; et tu auras beau le prier, tu ne le fléchiras point. Prends-le de force, enchaîne-le, et resserre ses liens ; (4, 400) toutes ses ruses à la fin tomberont, brisées par tes mains. Moi-même, quand le soleil à son midi allumera tous ses feux, à l’heure où l’herbe a soif, où l’ombre est plus douce aux troupeaux, je te mènerai dans l’antre secret où le vieillard, las de ses courses sous l’onde, vient se retirer : plongé dans le sommeil, il sera facile à surprendre. Mais dès que tu l’auras saisi et lié, alors sous mille images changeantes, sous mille formes de bêtes féroces, il se jouera de toi. Tu le verras soudain devenir sanglier hérissé, tigre furieux, dragon couvert d’écailles, lionne à la crinière fauve ; ou bien, flamme rapide et pétillante, il s’échappera de tes liens ; (4, 410) ou encore, onde fugitive, il s’écoulera de tes mains. Mais plus il revêtira de figures diverses, plus tu redoubleras tes étreintes, jusqu’à ce qu’il ait repris la forme qu’il avait d’abord, lorsque le sommeil commençait à clore ses paupières. »

Elle dit, et, répandant sur son fils la liquide essence de l’ambroisie, elle en parfuma tout son corps : ses cheveux arrangés exhalèrent de suaves odeurs, et il sentit se glisser dans ses membres une vigueur divine. Dans les flancs d’un rocher miné par les flots est une caverne immense : là, poussés par les vents, (4, 420) les flots se ramassent, et se divisant forment deux anses tranquilles et sûres pour les nautonniers qu’a surpris la tempête. C’est dans le fond de l’antre, et sous le vaste couvert du rocher, que Protée se retire. Cyrène y place son fils dans l’endroit le plus ténébreux ; et s’enveloppant d’un nuage, elle se retire. Déjà Sirius, qui brûle de ses feux rapides les Indiens altérés, incendiait les cieux, et l’ardent Soleil avait dévoré la moitié de l’espace lumineux : les herbes étaient desséchées ; et les rayons échauffant le lit creux des rivières épuisées, en pompaient l’eau jusqu’au limon. En ce moment Protée, sortant du sein des eaux, gagnait sa retraite accoutumée : (4, 430) autour de lui le peuple humide du vaste Océan bondit, et fait jaillir au loin l’onde amère. Les phoques vont dormir étendus ça et là sur la rive. Mais lui, comme fait le pâtre sur la montagne, quand Vesper ramène les génisses des pâtis à l’étable, et que les bêlements des tendres agneaux irritent la dent du loup, il s’assied sur son rocher et compte son troupeau. Aristée, profitant de l’occasion favorable qui lui livre le vieillard fatigué, lui laisse à peine le temps de s’assoupir ; il se jette sur lui en poussant un grand cri, le saisit et (4, 440) l’enchaîne. Mais Protée n’a pas oublié ses puissants artifices ; il se transforme soudain en mille choses étonnantes, il s’échappe en flamme, en horrible bête, en eau fugitive. Enfin, voyant que toutes ses ruses ne le peuvent dégager, il cède, reprend sa forme naturelle, et d’une voix humaine parle ainsi à son vainqueur : « Qui t’a donc ordonné, jeune téméraire, de venir jusqu’en ma demeure ? Que veux-tu de moi ? » Mais Aristée : « Vous le savez, Protée, vous le savez vous-même ; et personne ne peut vous tromper. Cessez donc de vous dérober à moi ; c’est par l’ordre des dieux que je viens ici, et que j’implore vos oracles pour relever ma fortune abattue. » (4, 450) Il dit ; et le devin se faisant violence lança sur lui des regards enflammés où brillait sa verte prunelle : il rugit, et sa langue enfin déliée laissa échapper ces paroles fatales :

« N’en doute pas, c’est un dieu qui exerce sur toi sa vengeance ; tu expies un grand crime. Le déplorable Orphée, qui n’a pas mérité ses malheurs, suscite contre toi ces peines que les destins seuls pourront suspendre ; c’est sur toi qu’il venge cruellement l’épouse qui lui a été ravie. Eurydice fuyant devant toi courait éperdue sur les bords du fleuve ; elle ne vit pas à ses pieds, l’infortunée qui en devait mourir ! une hydre immense, cachée sous les hautes herbes de la rive. (4, 460) Soudain le chœur des Dryades ses compagnes remplit au loin les montagnes de ses cris ; les sommets du Rhodope en gémirent ; les cimes du Pangée, la terre de Rhésus aimée de Mars, les Gètes, I’Hèbre et Orithyie en pleurèrent. Orphée, le triste Orphée, charmant avec sa lyre les douleurs du veuvage, seul sur la rive déserte ne chantait que toi, chère épouse, toi quand venait le jour, toi quand revenait la nuit. Il osa même descendre dans les gouffres du Ténare ; il vit le profond royaume de Pluton, et ses bois que remplissent l’horreur et les ténèbres, et les mânes, et le terrible roi des enfers, (4, 470) et ces cœurs que les prières des humains n’ont jamais attendris. Cependant des profondeurs de l’Érèbe sortaient, émues par ses chants, les ombres légères, et les spectres qui ne voient plus la lumière : ils accouraient, aussi nombreux que les oiseaux qui se rassemblent par milliers sous le feuillage des bois, quand le soir ou une pluie d’orage les chasse des montagnes ; c’étaient des mères, des époux, des héros magnanimes, délivrés de la vie ; des enfants, des vierges destinées à l’hymen, des jeunes gens mis sur le bûcher sous les yeux de leurs parents. L’odieux Cocyte au noir limon, aux roseaux affreux, les enchaîne dans ses eaux dormantes, (4, 480) et neuf fois le Styx les environne de ses replis infranchissables. L’enfer même, et le Tartare, et les plus profondes demeures de la mort, s’en émurent ; les Euménides à la chevelure de vipères parurent charmées ; Cerbère en retint ses trois gueules béantes, et la roue d’Ixion s’arrêta suspendue dans les airs. Echappé de tous les dangers, Orphée revenait des sombres bords, et Eurydice, qui lui était rendue, marchait vers les régions de la lumière, le suivant sans qu’il la vît ; Proserpine ne la lui rendait qu’à ce prix. Mais, ô délire soudain d’un amant insensé, et bien digne de pardon, si l’enfer savait pardonner ! (4, 490) il s’arrête, et presque aux portes du jour, s’oubliant lui-même, hélas ! et vaincu par l’amour, il regarde son Eurydice. En ce moment tous ses efforts s’évanouirent ; les traités furent rompus avec l’impitoyable tyran des enfers, et trois fois les gouffres de l’Averne retentirent d’un épouvantable fracas. Mais elle : « Quelle folie m’a perdue, malheureuse que je suis ! et te perd en ce jour, ô mon Orphée ! Voici que les cruels destins me rappellent à eux ; je sens mes yeux éteints nager dans les ombres du sommeil éternel : adieu ! L’immense nuit m’environne et m’entraîne ; je te tends encore des mains défaillantes... Hélas ! je ne suis plus à toi. » (4, 499) Elle dit, et, pareille à la fumée qui s’évapore, elle se dissipa dans les airs et disparut. En vain Orphée voulait saisir une ombre, et, lui parler encore ; elle ne le vit plus, et le nocher de l’Orcus ne permit pas à son époux de repasser le marais infernal. Que va-t-il devenir ? où va-t-il porter sa douleur ? deux fois son épouse lui avait été ravie ! Par quels pleurs, par quels chants pourra-t-il toucher encore les divinités des enfers ? déjà la froide Eurydice voguait dans la barque du Styx. On dit que durant sept mois entiers, seul au pied des hauts rochers de la Thrace ou près des rives désertes du Strymon, il pleura, et redit ses douleurs aux antres glacés ; (4, 510) les tigres étaient adoucis par ses chants ; il tirait à lui les chênes émus. Telle, sous le feuillage d’un peuplier la plaintive Philomèle se désole de ses petits qu’elle a perdus, et qu’un barbare laboureur, qui les guettait, a enlevés encore sans plumes de leur nid : elle aussi, sous le rameau qui la cache, pleure durant la nuit, recommence sans cesse ses chants lamentables, et remplit les lieux d’alentour de sa plainte insensée. Pour lui plus d’amour, plus d’hymen qui le touche encore. Il parcourait solitaire les glaces hyperboréennes, les rives neigeuses du Tanaïs, et les plaines du Riphée, que couvrent des frimas éternels ; il allait se plaignant d’Eurydice ravie, et des vains présents de Pluton. (4, 520) Tant d’amour irrita les femmes de la Thrace, qui, se voyant méprisées par ce jeune homme, le saisirent au milieu des fêtes des dieux et dans les orgies nocturnes de Bacchus, et dispersèrent dans les champs ses membres déchirés. Alors même, alors que l’Hèbre roulait dans ses gouffres profonds sa tête flottante et séparée de son cou d’albâtre, on entendit encore sa voix éteinte et sa langue glacée redire le nom d’Eurydice. Ah, malheureuse Eurydice ! murmurait son âme en fuyant chez les morts. Sur toute la rive les échos répétaient : Eurydice, Eurydice. »

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