Le Héraut de l'amour divin (Révélations de sainte Gertrude) (page 3)

Gertrude d'Helfta · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Le Héraut de l'amour divin, livres 1 à 5 · 8 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

IX. -- C'est par miséricorde que Dieu châtie les fidèles.

Le pervers est abandonné à sa perversité.

A la fin du Salve Regina, comme on chantait cette invocation: misericordes oculos, elle souhaita d'obtenir la santé du corps. Le Seigneur lui dit en souriant : « Ne sais-tu pas que je dirige vers toi les regards les plus miséricordieux, lorsque tu es éprouvée par les souffrances corporelles, ou que tu ressens les angoisses de l'âme? »

En la fête de plusieurs martyrs, quand on chanta ces mots : gloriosum sanguinem 1, elle comprit que le sang répandu pour le Christ est loué dans la sainte écriture, bien que naturellement le sang inspire une certaine horreur. De même il lui sembla que, dans la vie religieuse, certaines dérogations à la règle réclamées par l'obéissance ou la charité fraternelle plaisent tant à Dieu, qu'elles peuvent être louées et appelées glorieuses.

Un autre jour elle comprit qu'un secret jugement de Dieu permet parfois à un homme pervers d'interroger une âme privilégiée afin de lui dérober la connaissance de quelque secret, et d'en obtenir une réponse propre à le fixer dans son erreur. Dieu le permet ainsi pour le malheur du pervers et l'affermissement des bons. C'est pourquoi le prophète ézéchiel s'exprime en ces termes : « Qui posuerit munditias suas in corde suo, et scandalum iniquitatis suae contra faciem suam, et venerit ad prophetam, interrogans eum pro me 2 : Ego Dominus respondebo ei in multitudine immunditiarum suarum, ut capiatur in corde suo: Celui qui a renfermé ses impuretés dans son coeur, qui a mis le scandale de son iniquité devant sa face, et qui viendra ensuite trouver le prophète et l'interrogera en mon nom, je lui répondrai, moi le Seigneur, selon la multitude de ses infamies, afin qu'il soit pris par son propre coeur. » (Ezech., xrv, 4, 5.)

2. Dans la Vulgate nous lisons: interrogans per eum me.

X. -- Celui qui vient de tomber doit se confier en Dieu. Il n'y a point de péché sans consentement. Par les paroles qui sont chantées en l’honneur de saint Jean : « Haurit virus hic lethale 1 : Il but le poison mortel », elle comprit que la vertu de la foi préserva Jean du poison mortel, comme la résistance de la volonté conserve l'âme sans tache, malgré le venin mortel qui pourrait s'insinuer dans le cœur, contrairement aux dispositions de la volonté. En récitant ce verset : « Dignare Domine die isto : Daignez, Seigneur, pendant ce jour », elle reçut cette lumière. Si l’homme qui a prié Dieu pour être préservé de toute faute, semble, par un secret jugement du Seigneur, avoir péché grièvement en quelque point, il trouvera cependant la grâce toujours prête à lui servir de bâton d'appui pour faciliter sa pénitence.

XI. -- Comment nous devons bénir Dieu. II faut reprendre les délinquants.

Pendant le chant du répons Benedicens1, elle vint se présenter au Seigneur et implorer sa bénédiction, comme si elle avait personnifié Noé lui-même. Quand elle eut reçu cette bénédiction, le Seigneur parut à son tour lui demander la sienne. Elle comprit alors que l'homme bénit Dieu quand il se repent de l'avoir offensé et lui demande son secours pour ne plus tomber dans le péché ; Dieu voulant montrer que cet acte lui était agréable, s’inclina profondément pour recevoir cette bénédiction, comme si le salut du monde en devait être la conséquence.

Par ces mots : « Ubi est frater tuus Abel ? Où est Abel ton frère ? » (Gen., IV, 9), elle comprit que Dieu demandera compte à chaque religieux des fautes que ses frères commettent contre la règle, parce que ces fautes auraient pu être évitées si l’on avait averti le frère coupable ou prévenu l'abbé. Cette excuse de quelques uns : Je ne suis pas chargé de corriger mon frère, ou encore : Je suis plus méchant que lui, ne sera pas mieux accueillie de Dieu que ces paroles de Caïn : « Numquid custos fratris mei sum ego? Suis-je le gardien de mon frère? » (Gen., IV, 9). Car, devant le Seigneur, chaque homme est tenu à retirer son frère du mauvais chemin et à l'exciter au bien. Toutes les fois qu'il néglige d'écouter sur ce point la voix de sa conscience, il pèche contre Dieu. C'est en vain qu'il prétexte n'avoir pas mission de corriger son frère, car Dieu la lui donne d'après le témoignage de sa conscience. S'il néglige ce devoir, il lui en sera demandé compte, et plus à lui-même peut-être qu'au supérieur qui parfois est absent ou n'a pas remarqué la faute. De là cette menace : « Vae facienti, vae, vae consentienti : Malheur à celui qui fait le mal, deux fois malheur à celui qui y consent. » C'est évidemment consentir au mal que de se taire, quand il aurait suffi de quelques paroles pour éviter une atteinte à la gloire de Dieu.

1. Au dimanche de la Sexagésime. Voici le texte de ce répons qui ne se trouve plus au bréviaire monastique : « -R. : Benedicens ergo Deus Noe dixit : Nequaquam ultra maledicam terrae, propter hominem, Ad imaginem quippe Dei factus est homo. -V. : Hoc erit signum foederis inter me et te ; arcum meum ponam in nubibus caeli, : -R. : Dieu, en bénissant Noé, dit : Je ne maudirai plus le terre à cause de l’homme, Car l'homme a été fait à l'image de Dieu. –V : Je poserai mon arc dans les nuées : ce sera le signe de l'alliance entre moi et toi » (voir Livre IV, chap. xiv)

XII. -- C'est vêtir Dieu que de défendre la justice.

En chantant ce répons : « Induit me Dominus : Le Seigneur m'a revêtu1 », elle reçut cette lumière : Celui qui combat légitimement pour la justice, et travaille par ses paroles ou par ses actes à promouvoir la Religion, couvre le Seigneur d'un riche vêtement de gloire et de salut. Dans la vie éternelle, Dieu lui prodiguera les largesses de sa royale munificence et après l'avoir paré d'un vêtement d'allégresse, il le couronnera d'un diadème de gloire. Elle comprit encore que celui qui, dans ce combat soutenu pour le bien de la Religion, aura supporté des adversités et des contradictions deviendra plus agréable à Dieu comme le pauvre se montre doublement satisfait d'être habillé tout à la fois et réchauffé par un seul vêtement. Quand bien même, par suite de l'opposition des méchants, ce travail entrepris pour la gloire de Dieu n'amènerait aucun résultat, la récompense du fidèle serviteur ne serait en rien diminuée. Au chant de ce répons : Vocavit angelus Domini 2 : l’ange du Seigneur appela, elle vit comment l'armée des anges, dont l'assistance suffirait à nous préserver de tout mal, suspend parfois sa protection efficace par ordre de la divine et paternelle Providence. Dieu permet alors que ses élus soient tentés, afin de les récompenser d'autant plus qu'ils ont triomphé par leur propre vertu, la garde des saints anges leur ayant été comme enlevée pendant quelques instants.

XIII. -- Des biens que nous procurent l'obéissance et l'adversité.

A l'office du même jour, dans le répons qui suit immédiatement : Vocavit angelus Domini Abraham1 , elle comprit comment le Père des croyants mérita d'être appelé par un ange au moment où il étendait le bras pour accomplir les ordres du ciel. De même, si le juste, pour l'amour de Dieu; soumet son esprit et montre une bonne volonté parfaite en face d'une oeuvre difficile à accomplir, il mérite sur l'heure d'être soutenu par les douceurs de la grâce, et consolé par le bon témoignage de sa conscience. Par cette faveur l'infinie Bonté de Dieu devance le jour de la récompense éternelle, où chacun recevra selon ses oeuvres. Elle pensait un jour à diverses souffrances supportées jadis, et demanda au Seigneur pourquoi il les avait permises. Le Seigneur répondit: « Quand la main d'un père veut corriger son enfant, la verge ne saurait lui résister. Aussi mes élus ne devraient jamais attribuer les maux qu'ils souffrent aux hommes : ils sont les instruments dont je me sers pour exercer leur patience. Mes amis devraient plutôt considérer mon paternel amour qui ne permettrait jamais au moindre souffle de les atteindre, s'il n'avait dessein de leur donner les joies éternelles après leurs souffrances. Que mes élus aient plutôt compassion des hommes qui, en les persécutant, souillent leurs propres âmes. »

XIV. -- Nos oeuvres offertes à Dieu le Père par son Fils lui sont très agréables. Comme celle-ci éprouvait un jour de la difficulté pour un travail, elle dit au Père éternel : « Seigneur, je vous offre cette action par votre Fils unique, dans la vertu de votre Esprit-Saint, et pour votre éternelle gloire. » Elle comprit aussitôt que cette offrande donnait à son oeuvre une valeur extraordinaire et l'élevait au-dessus d'un acte simplement humain. Et comme les objets paraissent verts ou bleus si on les regarde à travers un verre de ces diverses couleurs, ainsi rien n’est plus agréable à Dieu le Père qu’une offrande faite par son Fils unique.

XV. -- Aucune prière fervente ne demeure sans fruit.

Elle demanda un jour au Seigneur à quoi servaient les prières fréquentes qu'elle lui adressait pour ses amis, puisqu'on n’en voyait pas les effets. II daigna l'éclairer par cette comparaison : « Lorsqu' un jeune prince revient du palais de l'empereur, après avoir reçu l'investiture d'un grand-fief et de richesses considérables, ceux qui le rencontrent ne voient pourtant en lui que la faiblesse de l'enfance sans soupçonner ce qui fera de cet enfant un puissant prince. Ne sois donc pas étonnée si tes yeux ne peuvent découvrir l'effet de tes prières : Mon éternelle sagesse en dispose pour un plus grand bien. Plus on prie pour une âme, plus on lui procure de bonheur. La prière persévérante ne demeure pas sans fruit, quoique les hommes ne puissent toujours apercevoir ici-bas la manière dont ils sont exaucés. »

XVI. -- Les saintes pensées, leur mérite et leur récompense.

Comme elle désirait savoir quelle récompense recevrait une âme qui aurait élevé toutes ses pensées vers Dieu, elle reçut cette instruction : « L'homme qui dirige ses pensées vers Dieu, soit en méditant, soit en priant, pose un miroir d'une transparence admirable, comme en face même du trône glorieux de la Divinité. Dans ce miroir le Seigneur contemple avec joie sa propre image, car c'est lui qui dirige et inspire tout ce qui est bien. Si, par suite de la fragilité humaine, l’homme éprouve des difficultés dans cet exercice de la prière, qu'il sache que plus le labeur sera rude, plus le miroir qu'il présentera en face de l’adorable Trinité et de tous les Saints sera clair et brillant ; de plus ce miroir resplendira éternellement pour la gloire de Dieu et l'allégresse sans fin de cette âme.

XVII -- Obstacles à la dévotion les jours de fête.

Un jour de solennité, un malencontreux mal de tête l'empêcha de chanter. Elle demanda au Seigneur pourquoi il permettait que ce malaise lui arrivât plus souvent aux jours de fête. Le Seigneur répondit: « De peur qu'entraînée par le charme des mélodies sacrées, tu ne deviennes moins apte aux touches de la grâce. » Elle objecta : « Mais votre grâce, ô mon Dieu, pourrait me garder de ce danger. - En effet, répondit le Seigneur, mais il y a avantage pour l'âme à ce que les occasions de chutes lui soient plutôt enlevées par l'épreuve et la souffrance, car elle obtient alors le double mérite de la patience et de l'humilité. »

XVIII. -- Effet de la bonne volonté.

Entraînée une fois par la ferveur de son amour, elle s'écria : « Combien je voudrais, ô mon Dieu, voir un feu ardent brûler mon âme et la rendre semblable à une substance liquide qui pourrait s'écouler facilement en vous ! » Le Seigneur répondit : « Ta volonté sera ce feu puissant. » Elle comprit alors que, par le seul mouvement de sa volonté, on peut obtenir le plein effet des désirs qui ont Dieu pour objet.

XIX. -- Bon résultat de la tentation.

Il lui arriva souvent de demander à Dieu de déraciner le vice en elle et dans les autres. Mais elle vit que la bonté divine ne pouvait mieux l'exaucer qu'en atténuant la fatale nécessité qui résulte des mauvaises habitudes. L'âme parvient alors à résister facilement au mal, car la difficulté cesse de s'accroître par l’habitude, appelée justement une seconde nature. Elle reconnut alors l'admirable conseil de la bonté divine pour le salut des hommes : afin d'augmenter la récompense éternelle des âmes, Dieu permet qu'elles soient fortement attaquées par l'aiguillon du péché. II ajoute ainsi à la gloire et à l'honneur de leur triomphe.

XX. -- Le Seigneur vient secourir dans leur agonie ceux qui ont pensé à lui.

Dans un sermon elle entendit cette parole : Pas un homme ne sera sauvé sans l'amour de Dieu, ou tout au moins cet amour devra être suffisant pour l'amener au repentir et à l'amendement de la vie. Elle se prit à réfléchir que beaucoup partaient de ce monde avec un repentir excité par la crainte de l'enfer plutôt que par l'amour de Dieu. Mais le Seigneur lui dit: « Quand je vois à l'agonie ceux qui ont quelquefois pensé à moi durant leur vie, ou bien ont accompli quelques oeuvres méritoires dans leurs derniers jours, je me montre alors à eux avec tant de bonté, de tendresse et d'amabilités, qu'ils se repentent sincèrement de m’avoir offensé, et c'est ce repentir qui les sauve. Aussi je voudrais que mes élus me glorifiassent et me rendissent des actions de grâces spéciales pour ce bienfait.

XXI. -- Dieu n'arrête pas ses regards sur les imperfections d'une âme qui l'aime véritablement. En méditant, il lui arriva de considérer la misère de son âme et de concevoir un tel mépris d'elle-même, qu'elle se demanda, remplie d'anxiété, si elle pourrait jamais plaire à Dieu. En effet, où son oeil infirme ne voyait qu'une souillure, l’œil pénétrant de la divinité pouvait découvrir des taches innombrables. Le Seigneur lui donna cette consolante réponse: « C'est par l'amour que l'âme arrive à me plaire. » Elle comprit alors que si l'amour humain est assez impérieux pour faire attribuer des charmes à des êtres difformes, au point de rendre les amis presque jaloux de cette difformité qui a reçu le don de plaire, Dieu, qui est Charité, saura trouver de la beauté dans les créatures qu'il aime.

XXII. -- Comment le Seigneur tempéra dans l’âme de celle-ci le désir de la mort.

Elle souhaitait ardemment avec l'Apôtre être séparée de son corps pour s'unir à Jésus-Christ, et sous l'empire de ce désir, elle faisait entendre à Dieu les gémissements de son cœur. Le Seigneur daigna lui faire comprendre ce qui suit : chaque fois qu'elle exprimerait le désir d'être affranchie de cette prison de mort, tout en se montrant déterminée à demeurer ici-bas aussi longtemps qu'il plairait au Seigneur, autant de fois le Fils de Dieu lui communiquerait les mérites de sa très sainte vie, pour qu'elle devint parfaite au yeux de Dieu le Père.

XXIII. -- Dieu n'exige pas le fruit des oeuvres pour chacun de ses dons. Elle se rappela un jour les grâces nombreuses et variées de la bonté divine à son égard, et se trouva misérable, indigne de tout bien, pour avoir perdu tant de dons par sa négligence : elle n'avait retiré de ces grâces aucun profit pour elle-même, par la jouissance ou l'action de grâces ; aucun profit pour le prochain qui ne les avait pas connues et n'avait pu s'en édifier ni s'élever par ce moyen à une plus grande connaissance de Dieu. Elle reçut alors cette lumière : le Seigneur, en répandant ses dons sur les hommes, n'exige pas un fruit spécial produit par chaque don, car il connaît la faiblesse de ses créatures ; mais Dieu ne pouvant contenir sa bonté et sa libéralité, répand sans cesse sur l’homme l'abondance de ses grâces pour le préparer à la surabondance de la félicité éternelle.

C'est ce qui arrive à l'enfant auquel on remet des titres de propriété : il n'en voit pas l'utilité, mais, parvenu à l'âge d'homme, il jouira de tous ses biens. De même le Seigneur, en accordant dès ici-bas les grâces célestes à ses élus, leur donne déjà ces biens dont ils n'auront la pleine jouissance que dans les cieux.

XXIV. -- La volonté d'avoir de bons désirs supplée à leur absence.

Une fois son cœur souffrait de ne pas se sentir un désir assez grand de louer Dieu. Une lumière surnaturelle lui apprit que Dieu se contente de la volonté d'éprouver un grand désir si l'on ne peut faire davantage; dans ce cas le désir est aussi grand aux yeux de Dieu que les souhaits de l’âme. Quand le cœur contient un tel désir, c'est-à-dire la volonté d'avoir un désir, Dieu trouve plus de délices à habiter en lui que nous ne pouvons goûter de joie à la vue des fleurs qui naissent au printemps.

Une autre fois elle s'était relâchée pendant quelques jours dans son attention habituelle vers Dieu à cause de ses infirmités. Quand elle eut remarqué sa négligence, elle éprouva un grand regret et résolut de confesser sa faute au Seigneur avec une humble dévotion. Cependant elle craignait d'avoir à travailler longtemps pour retrouver les douceurs de la grâce céleste; mais à l'instant même elle sentit la bonté divine s'incliner vers elle et lui dire dans un embrassement plein d'amour : « Ma fille, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi

1. » Ces paroles lui firent comprendre que si l’homme, par suite de sa fragilité, néglige de diriger son intention vers Dieu, la tendre miséricorde du Seigneur ne laisse pas de juger toutes ses actions dignes d'une récompense éternelle, pourvu que la volonté ne se détourne pas de Dieu, et que l'on se repente fréquemment de ses fautes.

A l'approche d'une fête, elle se sentit envahie par la maladie, et pria le Seigneur de lui laisser la santé jusqu'après la solennité, ou de tempérer assez la douleur pour qu'elle pût célébrer la fête ; elle se soumettait néanmoins à la divine volonté. Le Seigneur daigna lui répondre : « Par cette prière et surtout par ton adhésion à ma volonté, tu m'introduis dans un jardin où je trouve mes délices au milieu d'admirables parterres émaillés de fleurs. Mais si je t'exauce en t'accordant de prendre part à la fêle, c'est moi qui te suivrai dans le parterre de ton choix ; tandis que si je n'accède pas à la demande et que tu persévères dans la patience, c'est toi qui me suivras dans le parterre de mes préférences. En effet, je prendrai bien plus mes délices en ton âme si j'y trouve les bons désirs, même un peu atténués par ton état de souffrance, que si tu ressens une grande dévotion jointe à ta propre satisfaction. »

(1) Allusion au texte de saint Luc, xv, 3l.

XXV. -- Il faut craindre que l'usage des sens nuise en nous à la grâce.

Celle-ci demanda un jour au Seigneur par quel secret jugement il faisait goûter à certaines âmes la douceur des consolations, tandis que d'autres demeuraient dans l'aridité. Elle reçut cette instruction : Le cœur de l'homme a été créé par Dieu pour contenir les délices spirituelles, comme le vase a été fait pour contenir l'eau. Si le vase plein d'eau la laisse échapper par quelques fissures, il arrivera peu à peu à se vider entièrement et demeurera sec. De même si le cœur qui renferme les délices spirituelles les perd par les sens extérieurs, soit en regardant ou écoutant ce qui lui plaît, soit en suivant ses convoitises, il peut arriver qu'il laisse évaporer pour ainsi dire ces douceurs célestes et demeure tellement vide qu'il devienne incapable de trouver sa joie en Dieu. C'est ce que chacun peut expérimenter par soi-même : Lorsqu'il plaît à l'homme de regarder quelque chose ou de dire une parole dont le profit sera nul ou presque nul, s'il suit aussitôt son mouvement naturel, c'est qu'il n'apprécie pas les divines délices : il les laisse donc s'échapper comme l'eau. Si au contraire il résiste, pour plaire à Dieu, à l'impulsion des attraits sensibles, aussitôt les délices spirituelles croissent en lui à tel point qu'il peut à peine les contenir. C'est pourquoi celui qui a appris à se vaincre en ces occasions prend l'habitude de se délecter en Dieu, et ses délices sont d'autant plus grandes, qu'il les a acquises au prix d'un plus rude labeur. Elle ressentit un jour une tristesse profonde pour une chose de peu d'importance, et pendant que le prêtre présentait l'Hostie sainte à l'adoration du peuple, elle offrit sa désolation à Dieu, en louange éternelle. Le Seigneur parut alors l'attirer à lui par cette Hostie très sainte, comme par une ouverture mystérieuse. Il la fit doucement reposer sur son sein et lui dit avec bonté : « Dans ce lieu de repos tu seras exempte de toute peine ; mais chaque fois que tu t'en éloigneras, ton cœur éprouvera aussitôt cette profonde amertume qui te servira d'antidote salutaire et te ramènera vers ton Dieu. »

XXVI. -- Le Seigneur la console comme une mère console son petit enfant.

Un jour qu'elle sentait ses forces épuisées, elle dit au Seigneur : « Que deviendrai-je, ô mon Dieu ?. Que voulez-vous faire de moi? » Le Seigneur répondit : « Comme une mère console ses enfants, moi aussi je te consolerai. » Il ajouta : « As-tu vu quelquefois une mère consoler son petit enfant? » Elle se tut parce qu'elle n'avait pas ce souvenir présent à la mémoire. Le Seigneur lui rappela que, six mois auparavant, elle avait vu une mère caresser son petit enfant, et il lui fit remarquer trois choses qui n'avaient pas alors attiré son attention : Premièrement la mère demandait souvent à son petit enfant de l'embrasser, et ce petit être aux membres encore faibles et délicats, était obligé de faire effort pour s'élancer vers sa mère.

Le Seigneur ajouta que l'âme devait aussi, avec un labeur continu et par le moyen de la contemplation s’élever à la très suave jouissance de l'objet de son amour. En second lieu, la mère mettait à l'épreuve la volonté de l'enfant en lui disant : « Veux-tu ceci ? Veux-tu cela ? » et ne lui accordait ni une chose ni l'autre. Dieu aussi tente l'homme en lui faisant appréhender de grandes afflictions qui ne surviennent jamais. Cependant, parce que la créature s'est soumise, Dieu se montre satisfait et la juge digne d'une récompense éternelle. Troisièmement, aucune des personnes présentes, si ce n'est la mère, ne comprenait le langage de cet enfant, trop petit encore pour formuler des mots. De même Dieu seul connaît l'intention de chacun et il juge d'après cette intention, à l'inverse des hommes qui souvent ne jugent que d'après les dehors.

Une fois, le souvenir de ses péchés la jeta dans une grande confusion. Elle chercha à se cacher dans l'abîme profond de son humilité, et le Seigneur de son côté s'inclina vers elle avec tant de condescendance, que la cour céleste, dont l'admiration égalait l'étonnement, s'efforçait de le retenir : « Non, je ne puis, dit le Seigneur, m'empêcher de suivre celle qui, par les attraits puissants de son humilité, attire invinciblement l'amour de mon divin Cœur. »

XXVII -- Estime de la patience.

Elle demanda un jour au Seigneur sur quel sujet il désirait qu'elle fixât son attention, et le Seigneur répondit : « Je désire que tu apprennes la patience. » Comme elle se trouvait alors, non sans motif, dans un grand trouble, elle répondit : « Comment et par quel moyen pourrai-je l'apprendre ? » Le Seigneur, la prenant dans ses bras comme un bon maître prend son jeune élève, lui enseigna par trois lettres les moyens qui devaient l'aider à pratiquer la patience. A la première lettre il lui dit : « Remarque combien le roi honore de son amitié celui qui partage ses triomphes et ses humiliations. Par conséquent, ma tendresse pour toi s'accroît lorsque tu souffres pour mon amour des mépris qui ressemblent à ceux que j'ai supportés. » A la deuxième lettre : « Admire quel respect tous les sujets témoignent à celui que le roi honore de son estime spéciale et associe à ses travaux ; comprends alors quelle gloire le ciel réserve à ta patience. » A la troisième lettre : « Songe enfin à quel point l'on peut être consolé par la tendre et délicate compassion d'un ami fidèle ; et tu pourras entrevoir avec quelle suave bonté je te consolerai dans les cieux, pour les moindres pensées qui t'affligent en cette vie. »

CHAPITRE XXXI.

PROCESSION AVEC L’IMAGE DE LA CROIX.

1Au retour d'une procession qui avait été prescrite pour obtenir un temps favorable, comme le convent rentrait dans l'église précédé de l’image du Sauveur crucifié, elle comprit que le Fils de Dieu disait à son Père du haut de la croix : « Me voici, ô mon Père, revêtu de cette nature humaine que j'ai prise pour sauver la créature, et je viens, avec mon armée de fidèles, vous offrir des supplications.

» Elle comprit que le Père céleste avait été aussi apaisé par ces paroles, que si on lui eût offert une satisfaction dépassant plus de cent fois tous les péchés des hommes. II lui sembla aussi que le Père éternel élevait la croix dans les airs en disant : « Hoc erit signum foederis inter me et terram : Ce sera le signe de l'alliance entre moi et la terre. » (Genèse, ix, 13.)

2Une autre fois, le peuple était en grand émoi à cause du mauvais temps. Celle-ci et d'autres personnes ayant imploré la miséricorde de Dieu sans en rien obtenir, elle dit enfin au Seigneur : « O véritable Ami des hommes, comment pouvez-vous rester si longtemps sourd aux désirs de nos coeurs quand vous les comprenez? Malgré mon indignité, j'ai assez de confiance pour croire que j'aurais pu seule fléchir votre courroux, même au sujet de choses plus importantes. » Le Seigneur répondit : « Qu’y aurait-il d'étonnant à ce qu'un père laissât son fils lui demander fréquemment un écu, bien qu'il fût en son pouvoir de lui donner chaque fois cent marcs? Ne soyez donc pas surpris si je diffère en cette circonstance d'exaucer vos prières, car chaque fois que vous m'invoquez, par une courte parole ou la moindre pensée, je vous prépare dans l'éternité des biens qui surpassent infiniment la valeur de cent marcs. »

CHAPITRE XXXII DU FRéQUENT DéSIR DU BIEN. -- DES RêVES PéNIBLES.

1On chantait à la Messe des morts le trait : Sicut cervus 1, et à ces mots : Sitivit anima mea, celle-ci dit pour ranimer sa ferveur : « Vous êtes, ô mon Dieu, le seul vrai Bien, et mes désirs de vous posséder sont, hélas, si peu ardents ! Il est rare que je puisse dire en vérité : Sitivit anima mea ad te. » Le Seigneur répondit : « II n'est pas rare, mais très fréquent, que ton âme ait soif de moi ; car l'amour immense que j'ai du salut des hommes me force à croire que mes élus, en désirant certains biens, me désirent, moi, de qui procèdent tous les biens. Par exemple, si un homme souhaite avoir la santé, le repos, la sagesse et autres biens de même sorte, j'estime, afin d'augmenter ses mérites, que c'est moi qu'il a désiré en ces choses. Il n'y aurait d'exception que s'il s'éloignait volontairement de moi, c'est-à-dire s'il recherchait la sagesse pour en tirer vanité ou la santé pour commettre le péché. Le Seigneur ajouta : « J'ai coutume d'affliger mes bien-aimés par des infirmités corporelles, des peines spirituelles ou autres épreuves de ce genre, afin que s'ils en viennent à désirer les biens opposés à ces maux, l'amour jaloux de mon divin Cœur puisse les récompenser, selon les immenses richesses de ma libéralité infinie. »

2Une inspiration divine lui fit encore comprendre que si le Seigneur, « cujus deliciae sunt esse cum filiis hominem, dont les délices sont d'être avec les fils des hommes » (Prov., VIII, 31), ne trouve rien dans une créature qui la rende digne de sa présence, il lui envoie diverses tribulations corporelles et spirituelles, afin d'avoir occasion de résider en celte âme. Il réalise alors ces paroles de la sainte écriture : Le Seigneur est auprès de ceux qui ont le coeur dans la tribulation (Ps. xxvrr, 19). Je suis avec lui dans la tribulation (Ps. XC, 16).

3La considération de tels excès de bonté fait surabonder d'amour et de reconnaissance la créature humaine. Elle est forcée de s'écrier avec l'Apôtre : O profondeur des richesses de la sagesse et de la science de Dieu ! que ses jugements sont incompréhensibles et ses voies impénétrables! (Rom., XI, 33.)

4Une nuit, pendant son sommeil, il lui sembla que le Seigneur la visitait avec tant de douceur, qu'elle se trouvait rassasiée par la divine présence comme par les mets les plus délicieux. S'éveillant bientôt, elle rendit grâces à Dieu : « Pourquoi, ô mon Seigneur, dit-elle, le temps du sommeil est-il rempli pour moi de douceurs, taudis que d'autres sont tourmentés par des rêves si effrayants, qu'ils épouvantent par leurs cris ceux qui les entendent ? » Le Seigneur répondit : « Lorsque les personnes que ma providence paternelle a résolu de sanctifier par la souffrance recherchent, pendant le jour, tout ce qui peut satisfaire leur corps, et perdent ainsi des occasions de mérites, ma bonté divine leur envoie des peines pendant le sommeil, afin de leur donner quelque droit à la récompense. - Mais, ô mon Dieu, dit-elle, peuvent-elles donc retirer un mérite quelconque de ce qu'elles souffrent sans puissance d'acquiescement et presque contre leur volonté? - Oui, répondit lé Seigneur, ma bonté le permet ainsi. Les séculiers qui portent de l'or et des pierreries sont estimés riches. Quelques-uns portent des perles de verre et des bijoux de cuivre, et ils ont aussi l'air d'être riches. C'est ce qui se passe pour ces personnes. »

5Elle apportait une fois moins de zèle et de soin à la récitation des heures canoniales, lorsqu'elle aperçut, à son côté, l'antique ennemi du genre humain qui s’efforçait de l'imiter par dérision, et achevait le psaume : Mirabilia testimonia tua, etc. (Ps. CXVIII, 12) en précipitant et en supprimant les syllabes et les mots. Après avoir terminé le verset, il lui dit :

« Vraiment ton Créateur, ton Sauveur, l'Ami de ton âme a bien placé ses dons en t'accordant une si grande facilité d'élocution ! Ta bouche a le talent de prononcer d'admirables discours sur n'importe quel sujet ; mais lorsque tu t'adresses à Dieu, tes paroles sortent avec une telle précipitation, que, dans un seul psaume, tu as omis tant de lettres, tant de syllabes et tant de mots ! » Elle comprit alors que si cet ennemi rusé avait compté si exactement et par le menu, les lettres et les syllabes omises dans la psalmodie, il pourrait, au moment de la mort, porter une terrible accusation contre ceux qui réciteraient habituellement les heures avec négligence et précipitation.

6Une autre fois, comme elle filait avec activité, il lui arriva de laisser échapper de petits fils de laine ; toute son attention, d'ailleurs, était tournée vers le Seigneur, à qui elle avait offert son travail. Elle vit bientôt le démon ramasser tous ces menus fils pour témoigner contre elle ou l'accusant de négligence. Mais le Seigneur invoqué chassa l'ennemi et lui reprocha d'avoir eu l'audace d'intervenir dans une oeuvre qui avait été offerte à Dieu.

1. Ce trait (comme un cerf altéré, mon âme a soif de toi), attribué maintenant à I'office du samedi saint, se disait en divers lieux, au moyen âge, à la messe des défunts.

CHAPITRE XXXIII. COMMENT NOTRE-SEIGNEUR EST FIDèLE A NOUS SERVIR. Un jour qu'elle brûlait d'un amour plus ardent pour son Dieu, elle s'écria : « O mon Seigneur, si je pouvais maintenant vous prier ! » Et le Seigneur répondit : « Oui, ma reine et ma dame, tu peux maintenant me donner tes ordres, parce que je désire exaucer tes demandes avec plus de zèle que jamais serviteur n'en mit à servir sa maîtresse. » Mais elle objecta : « O très aimé Seigneur, malgré le respect que j'éprouve pour les paroles de votre condescendante bonté, permettez-moi de vous demander pourquoi vous vous montrez maintenant si disposé à exaucer votre indigne servante, taudis que souvent mes prières restent sans effet. » Le Seigneur répondit par cette comparaison : « Si la reine occupée à filer dit à son serviteur : Donnez-moi le fil qui est suspendu en arrière sur mon épaule gauche, croyant qu'il en est ainsi parce qu'elle ne peut voir derrière elle, et que le serviteur voit ce fil suspendu à droite et non à gauche; il le prend où il le trouve et le présente â sa reine, sans avoir idée, par exemple, de tirer un fil au côté gauche de la tunique afin d'obéir à la lettre. De même, moi qui suis la Sagesse insondable, si je n'exauce pas ta prière dans le sens désiré, c’est que j'en dispose d'une manière plus utile, sans égard à la fragilité humaine qui t'empêche souvent de discerner ce qui est le meilleur. »

CHAPITRE XXXIV.

DU PROFIT QUE LES HOMMES PEUVENT RETIRER DE L’ OFFRANDE FAITE PAR LE SEIGNEUR ET LES SAINTS.

1Celle-ci devait, un matin, recevoir le corps du Christ et gémissait de se trouver si peu préparée. Elle pria la sainte Vierge et tous les saints d'offrir pour elle au Seigneur les ferventes dispositions qu'ils apportaient durant leur vie à la réception de la grâce. De plus, elle supplia Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même d'offrir cette perfection dont il était revêtu au jour de son Ascension lorsqu'il se présenta à Dieu le Père pour être glorifié.

2Tandis qu'elle s'efforçait, plus tard, de connaître le résultat de sa prière, le Seigneur lui dit : « Aux yeux de la cour céleste, tu apparais déjà revêtue de ces mérites que tu as désirés. » Il ajouta : « Aurais-tu donc tant de peine à croire que moi, qui suis le Dieu bon et tout-puissant, j'ai le pouvoir d'accomplir ce que peut faire le premier venu ? En effet, celui qui veut honorer un ami le couvre de son propre vêtement ou d'un costume semblable, afin que cet ami se montre en public aussi richement habillé que lui. »

3Mais celle-ci se souvint qu'elle avait promis à plusieurs personnes de communier ce jour-là à leur intention, et pria Dieu de leur accorder le fruit de ce sacrement. Elle reçut cette réponse : « Je leur donne la grâce réclamée, mais elles garderont la liberté de s'en servir à leur gré. »

4Comme elle demandait ensuite de quelle manière il voulait que ces âmes cherchassent à en tirer profit, le Seigneur ajouta : « Elles peuvent se tourner vers moi à toute heure, avec un cœur pur et une parfaite volonté ; et lorsque avec leurs larmes et leurs gémissements elles auront imploré ma grâce, elles apparaîtront aussitôt revêtues de cette parure céleste que tu leur as obtenue par les prières. »

CHAPITRE XXXV. EFFETS PRODUITS PAR LA SAINTE COMMUNION. Elle exprima à Dieu le désir de recevoir, comme dernière nourriture, à l'heure de la mort, le sacrement vivifiant du corps du Christ ; mais une lumière intérieure lui fit comprendre que cette demande n’était pas pour le plus grand bien de son âme. En vérité, l'effet de ce sacrement ne peut être diminué par la nécessité de soigner notre corps, et surtout par l'alimentation légère que le malade prend avec répugnance, dans l'unique but de soutenir sa vie pour la gloire de Dieu. Si, en vertu de l’union que la sainte Eucharistie établit entre Dieu et l'homme, tous les biens de ce dernier prennent une plus grande valeur, combien davantage, à l’heure de la mort et après la réception du corps du Christ, tous les actes accomplis dans une intention pure seront-ils méritoires! Souffrir avec patience, manger ou boire, tout cela mettra le comble aux mérites éternels de l'âme, en vertu de cette union incomparable contractée avec Dieu dans le Sacrement de vie.

CHAPITRE XXXVI. DES AVANTAGES DE LA COMMUNION FRéQUENTE, Un matin, avant de recevoir la communion, elle dit : « O Seigneur, quel don allez-vous m’accorder ? Le Seigneur répondit : « Le don de tout mon être avec ma vertu divine, et tel que jadis la Vierge ma Mère le reçut ». Elle reprit : « Puisque dans la sainte communion vous vous livrez toujours tout entier, qu’aurai-je de plus que les personnes qui vous ont reçu hier avec moi, et ne s'approchent pas aujourd'hui de vos saints mystères? » Le Seigneur répondit : « Chez les anciens, tu sais que le second consulat honorait un homme plus que le premier ; comment alors l'âme plus souvent unie à moi sur la terre n'obtiendrait-elle pas au ciel une gloire supérieure? » Elle se prit à soupirer : « Ah! dit-elle, les prêtres jouiront d’une gloire bien plus grande que la nôtre, eux qui, en raison de leur ministère, communient tous les jours ! - Certainement, reprit le Seigneur, une gloire éclatante est réservée à ceux qui me reçoivent dignement. Mais il ne faut pas confondre l'amour d'une âme qui communie avec la gloire dont est revêtu celui qui célèbre les mystères. Aussi les récompenses sont diverses : autre pour le cœur brûlant d'amour et de désirs ; autre pour celui qui me reçoit avec crainte et révérence; autre encore pour ceux qu'une longue et fervente préparation dispose à se nourrir de ma chair sacrée; mais aucune de ces trois n'est réservée au prêtre qui célébrerait les divins mystères avec froideur et par routine. »

CHAPITRE XXXVII.

COMMENT LE SEIGNEUR CORRIGE LES FAUTES DE L' âME AIMANTE. 1Un jour où I'on fêtait la bienheureuse Vierge Marie, après avoir reçu des faveurs spéciales et vraiment admirables, celle-ci, revenue à elle-même, considérait avec tristesse son ingratitude et sa négligence. Il lui semblait qu'elle n'avait pas rendu des hommages suffisants à la Mère de Dieu et aux autres saints ; et cependant en retour des grâces merveilleuses qui lui étaient faites, elle aurait dû leur offrir de magnifiques louanges. Le Seigneur voulut la consoler. Il s'adressa à la bienheureuse Vierge et aux saints : « N'ai-je pas suffisamment réparé les négligences de mon épouse à votre égard, dit-il, lorsque je me suis communiqué à elle en votre présence dans les délices de ma divinité ? - En vérité, la satisfaction que nous avons reçue a été surabondante. » Le Seigneur se tourna avec tendresse vers son épouse : Est-ce que cette réparation te suffira à toi aussi? - O Dieu plein de bonté, répondit-elle, oui certes je serais pleinement heureuse, si une pensée ne venait troubler ma joie : je connais ma faiblesse, j'entrevois qu'après avoir obtenu le pardon de mes anciennes négligences je pourrai en commettre de nouvelles. » Le Seigneur répondit : « Je me donnerai à toi d'une manière si complète, que je réparerai non seulement les péchés de ta vie passée. mais aussi ceux qui, dans l'avenir, pourraient souiller ton âme. Aie soin toutefois, après avoir reçu le sacrement de mon corps, de te garder dans une pureté parfaite. » Mais elle objecta : « Hélas ! Seigneur, je crains de ne pas bien remplir cette condition. C'est pourquoi je vous prie, ô le meilleur des maître, de m’enseigner à effacer sans retard les souillures que j'aurai contractées. - Ne souffre pas, répondit le Seigneur, qu'elles demeurent un instant sur ton âme ; mais dès que ta auras commis une imperfection, invoque-moi par ce verset : Miserere mei Deus ou cette prière : O Christ Jésus, ô mon unique salut, donnez-moi, par votre mort très salutaire, Ie pardon de tous mes péchés. »

2Elle reçut ensuite le corps du Seigneur, et son âme lui parut semblable à un cristal très pur et plus brillante que la neige. La divinité du Christ qu'elle venait de recevoir paraissait en cette âme comme un or très pur qui resplendit à travers le cristal. Elle y produisait des opérations si merveilleuses et si douces que la très adorable Trinité et tous les saints ressentirent à cette vue d'ineffables délices. Celle-ci expérimenta alors la vérité de cette parole : que tout ce qui a été perdu spirituellement peut se recouvrer par une digne réception du corps du Christ. Cette opération de la Divinité paraissait en effet si excellente, que toute la cour céleste sembla attester qu'elle prenait ses délices à regarder l'âme en qui Dieu opérait de si grandes choses. Quant à ce qui a été dit plus haut, que le Seigneur lui promit d'effacer même ses fautes à venir, il faut l'entendre de la sorte : de même qu'au travers d'un prisme de cristal on peut voir également d’un côté ou de l'autre ce que le cristal renferme, ainsi l'opération divine s’accomplissait dans l’âme de celle-ci, soit qu'elle fût attentive et fidèle dans la pratique des bonnes oeuvres, soit que la fragilité humaine détournât son attention. Mais pour que 1a merveilleuse et très salutaire opération pût s'accomplir, il fallait toujours que l'âme ne fût pas obscurcie par le nuage du péché.

CHAPITRE XXXVIII.

DE L’EFFET DU REGARD DIVIN.

1Sa grande dévotion entretenait chez elle un désir ardent de recevoir le corps du Seigneur. Une fois qu’elle s’y était préparée avec plus de ferveur encore durant plusieurs jours, elle éprouva dans la nuit du dimanche un tel affaiblissement qu’il lui parut impossible de communier. EIIe voulait selon son habitude, consulter le Seigneur afin de connaître son bon plaisir. Il lui répondit : « L'époux qui s'est rassasié de mets divers trouve plus de charmes à demeurer avec son épouse dans 1e secret de 1a chambre nuptiale, qu’à rester assis à table auprès d'elle. De même, je serai satisfait qu'aujourd'hui, par discrétion, tu omettes de recevoir la sainte communion. - Mais, ô mon très aimant Seigneur, dit-elle, comment daignez-vous affirmer que vous avez été pleinement rassasié ? » Le Seigneur répondit : « Le recueillement de tes sens, la sobriété de tes paroles, les brûlants désirs et les ferventes prières par lesquelles ton âme était préparée à la réception de mon corps et de mon sang. m’ont nourri comme autant de mets délicieux. »

2Malgré son extrême faiblesse, elle assista à la messe avec le désir de communier au moins spirituellement. Or il arriva qu'un prêtre revint de la campagne où il était allé porter le saint viatique à un malade. Celle-ci en fut avertie par 1e son de la cloche, et tout enflammée de désirs elle s'écria : « Que je vous recevrais avec bonheur, au moins spirituellement, ô vraie Vie de mon âme, si j’avais un peu de temps pour me préparer ! » Le Seigneur répondit : « Le regard de ma divine Bonté te préparera convenablement. » II daigna alors arrêter sur cette âme la flamme de son divin regard, flamme plus chaude et plus brillante que les rayons du soleil et dit : « Firmabo super te oculos meos : Je tiendrai mes yeux arrêtés sur vous ».(Ps. XXXI, 8.) A ces mots elle comprit le triple effet qu’à l'instar des rayons du soleil 1e regard divin peut opérer dans une âme, et 1e triple moyen de se préparer à le recevoir :

-Premièrement, le regard divin purifie l'âme, lui enlève toute tache et la rend plus blanche que la neige ; c'est l’humble connaissance des défauts qui produit ce résultat.

-Secondement, Ie regard de la divine Bonté assouplit l’âme et la dispose à recevoir les dons spirituels, à la façon de la cire qui s’amollit sous les rayons du soleil et devient propre à recevoir une empreinte : cet effet s'obtient par une parfaite bonne volonté.

-Troisièmement, le regard le Dieu féconde l'âme, qui produit alors les fleurs des vertus, comme 1a terre nous donne ses fruits variés et savoureux, lorsqu'elle a été réchauffée par les rayons vivifiants de l'astre du jour : on atteint ce but par un abandon complet à la miséricorde du Seigneur, une foi très ferme en la bonté divine qui fait tout concourir à notre bien, l'adversité comme la prospérité.

3Ensuite, comme le convent communiait aux deux messes 1, le Seigneur, dans son ineffable tendresse, parut distribuer le pain sacré aux sœurs, tandis que le prêtre marquait seulement chaque hostie du signe de la croix. Or il arriva qu'en donnant chacune de ces hosties, le Seigneur semblait accorder à celle-ci une puissante bénédiction.

Elle fut remplie d'étonnement : « O Seigneur, dit-elle, vous me comblez de faveurs si abondantes! Est-il possible que les autres en vous recevant sacramentellement aient obtenu plus de richesses ? » Le Seigneur répondit : « Celui qui se pare de beaux ornements et de pierres précieuses est-il plus riche en réalité qu'un autre dont les trésors sont demeurés cachés?

» Ces paroles du Seigneur donnaient à entendre que la créature, par la communion sacramentelle, obtient une grâce de salut dont le corps et l'âme ressentent les effets puissants ; mais celle qui, avec une très pure intention de glorifier Dieu, s'abstient de recevoir la sainte communion par obéissance, par discrétion et tout en désirant avec ardeur communier spirituellement; celle-là mérite les bénédictions données aujourd'hui à cette âme par la bonté divine, c'est-à-dire des fruits de grâce beaucoup plus abondants. Remarquons cependant que l'ordre et le secret de cette conduite demeurent cachés à l'intelligence humaine.

1. Une partie de la communauté recevait la sainte communion à une première messe, et l'autre partie à la seconde.

CHAPITRE XXXIX. COMBIEN EST UTILE LE SOUVENIR DE LA PASSION DE JéSUS-CHRIST. 1En considérant un jour sa propre indignité, celle-ci perdit si bien confiance en ses propres mérites, qu'elle s'arrêta dans sa voie spirituelle vers Dieu. Alors le Seigneur s'inclina vers elle dans sa bonté miséricordieuse et lui dit : « D'après l'étiquette qui règle les devoirs des époux, il convient que le roi se hâte d'aller rendre visite à la reine dans les stations où elle se repose. » Par ces paroles, elle comprit que Dieu se regarde comme obligé envers l'âme qui médite avec amour sa douloureuse Passion, comme le roi qui a des devoirs à remplir à l'égard de la reine en vertu du mariage qui les unit. 2Elle reconnut alors avoir mérité la très aimable visite du Seigneur, parce qu'elle s'était appliquée à méditer sa sainte Passion en la sixième. férie, et comprit aussi que toute âme, si tiède qu'elle soit dans la dévotion, obtiendrait cependant la bienveillance divine si elle gardait mémoire assidue de la Passion.

CHAPITRE XL. COMMENT LE FILS DE DIEU APAISE SON PèRE. Une fois elle essaya de rechercher, parmi les lumières spéciales que la bonté divine lui avait accordées, celle qu'il serait le plus utile de manifester aux hommes pour leur profit spirituel. Le Seigneur, entrant aussitôt dans ses vues et ses désirs, lui dit : « Les hommes trouveront un grand avantage à se souvenir que moi, le Fils de la Vierge, je me tiens sans cesse devant Dieu le Père afin de plaider la cause du genre humain. S'ils viennent à souiller leur cœur par suite de la fragilité humaine, j'offre mon Cœur sacré en réparation à Dieu le Père. S'ils pèchent par la bouche, j'offre ma bouche très innocente. S'ils offensent Dieu par leurs oeuvres, je présente mes mains transpercées pour eux. Ainsi, quelle que soit leur faute, toujours par mon innocence j'apaise le Père tout-puissant afin que les cœurs touchés de repentir obtiennent facilement miséricorde. Aussi je voudrais que les âmes, après avoir reçu si aisément le pardon désiré, m'en rendissent de vives actions de grâces.

CHAPITRE XLI.

D'UN REGARD PIEUX PORTé SUR LE CRUCIFIX.

1Un vendredi soir, tandis qu'elle regardait l'image du Dieu crucifié, son cœur fut pénétré de douleur et d'amour. Elle dit au Seigneur : « O très doux et très aimé Seigneur, combien vous avez souffert en ce jour pour mon salut ! Et moi, infidèle que je suis, j'ai été occupée d'autres choses, et j'ai laissé s'écouler les heures sans me souvenir que vous avez supporté pour moi tant de supplices, ô mon Salut éternel ; que vous enfin, vraie vie qui vivifiez tonte chose, avez daigné mourir pour vous assurer mon amour ! » Le Seigneur lui répondit du haut de la croix: « J'ai suppléé à ta négligence, car à tout moment je réunissais dans mon cœur les sentiments que le tien aurait dû produire, et bientôt mon Cœur sacré en fut tellement rempli que j'attendais avec un ardent désir l'heure où tu m'adresserais la prière que tu viens de faire. Maintenant j'offre cette prière à Dieu le Père, l'unissant aux sentiments que j'ai eus aujourd'hui en ton nom, car si tu n'avais pas tourné ton intention vers moi, tu n'aurais pas ressenti ces effets de salut. » Reconnaissons ici l'amour de Dieu pour les hommes: aussitôt que l'âme négligente a formulé une seule pensée de regret, il offre satisfaction pour elle à Dieu le Père, et, avec une plénitude que nous ne pouvons comprendre, il répare tous ses manquements. Aussi est-ce à bon droit que les hommes bénissent cette infinie miséricorde.

2Une autre fois. comme elle contemplait avec dévotion l'image du Christ en croix, elle comprit que l'âme, en regardant avec amour le Seigneur crucifié, mérite que Dieu tourne ses yeux vers elle avec une grande bonté. Sous l'influence de ce regard, elle devient comparable à un brillant miroir; par un effet de l'amour divin elle reflète l'image admirable qu'elle a contemple, cette vue réjouit grandement la cour céleste. De plus, chaque fois qu'une personne accomplit cet acte avec amour et respect, elle en recueille pour le ciel une gloire éternelle.

3Elle reçut aussi cet enseignement : quand un homme regarde le crucifix, il doit penser en son cœur que le Seigneur Jésus lui dit avec bonté : « Voici que par amour pour toi j'ai été attaché à la croix, nu et méprisé, après avoir supporté une dure flagellation et la dislocation de mes membres. Mon cœur est tellement épris d'amour, que si cela était indispensable pour ton salut, je voudrais supporter pour toi seul les inexprimables douleurs que j'ai souffertes pour le monde entier. » Que de telles pensées excitent les cœurs à la reconnaissance, car il n'arrive jamais sans une grâce de Dieu qu'un crucifix se présente à nos regards. La contemplation du signe auguste de notre salut apporte toujours un grand profit ; aussi, bien coupable serait le chrétien ingrat s'il négligeait de vénérer Celui qui s'est offert comme le prix inestimable de son rachat.

4Une autre fois, elle avait l'esprit occupé de la Passion du Seigneur et elle comprit que les prières ou méditations ayant trait à ce mystère rapportent beaucoup plus de fruits que les autres exercices. En effet, s'il est impossible de toucher la farine sans en garder quelque trace, ainsi l'âme ne peut méditer la Passion du Seigneur, même avec très peu de dévotion, sans en retirer un certain profit. Et même si une personne se contente de lire quelque chose ayant trait à la Passion, elle procure au moins à son âme une aptitude à recevoir le fruit de cette même Passion. Car l'intention d'une personne qui pense souvent à la Passion du Christ est plus fructueuse que les plus nombreuses intentions d'une autre qui ne s'en occupe jamais. Efforçons-nous donc d'entretenir dans notre esprit ce souvenir sacré, afin qu'il nous devienne un rayon de miel à la bouche, une mélodie à l'oreille, une allégresse au cœur.

CHAPITRE XLII.

DU FAISCEAU OU BOUQUET DL MYRRHE.

1Auprès de son lit il y avait un Crucifix. Une nuit, comme cette image était penchée vers elle et sur le point de tomber, elle la releva en disant avec tendresse : « O très doux Jésus, pourquoi vous inclinez-vous ainsi? » Il répondit aussitôt : « L'amour de mon divin cœur m'attire vers toi. » Alors elle prit en mains la sainte image, la serra doucement contre son cœur, la couvrit de caresses et de baisers et s'écria : « Fasciculus myrrhae dilectus meus mihi : Mon bien-aimé est pour moi un faisceau de myrrhe. » (Cant. I, 12.) Et le Seigneur achevant la parole en son nom ajouta : « Inter haec ubera mea commorabitur: Il demeurera sur mon sein. » (Ibid ) I1 lui enseignait en ce moment que l'homme doit envelopper dans la très sainte Passion du Seigneur toutes ses peines et ses adversités, comme on introduirait une petite branche de fleurs au milieu d'un faisceau de myrrhe : si le nombre et l'intensité de ses maux le portent à l'impatience, il doit se rappeler la douceur admirable du Fils de Dieu qui, semblable à un doux agneau, se laissa prendre et immoler pour notre salut sans proférer une seule plainte. Si l'homme trouve l'occasion de se venger du mal qu'on lui a fait, qu'il se souvienne avec quelle douceur le Dieu très aimant ne rendit jamais le mal pour le mal, et ne se vengea par aucune parole. Au contraire, en retour des maux qu'il a endurés, il racheta par ses souffrances et par sa mort ceux qui l'avaient persécuté jusqu'à le faire mourir. Enfin, si l'homme ressent de la haine contre ses ennemis, qu'il se souvienne de l'excessive mansuétude avec laquelle le très aimant Fils de Dieu, au milieu même des douleurs indicibles de sa Passion et des angoisses de sa mort a prié pour ceux qui le crucifiaient, disant : « Pater, ignosce illis, etc. Père, pardonnez leur ». S'unissant à cet amour, qu'il prie à son tour pour ses ennemis.

2Le Seigneur ajouta : « Si quelqu'un enveloppe et cache pour ainsi dire toutes ses peines dans le faisceau de myrrhe de mes douleurs, et se fortifie par les exemples de ma Passion en cherchant à les imiter, c'est celui-là qui vraiment inter ubera mea commorabitur. Je lui donnerai par un amour spécial, pour augmenter ses richesses, tout ce que j'ai mérité par ma patience et par mes autres vertus. »

3Elle dit alors : « Comment recevez-vous, Seigneur, l'amour que certains portent à l'image de votre croix? - Je l'accepte avec reconnaissance, répondit le Seigneur : cependant ceux qui vénèrent mon image sans imiter les exemples de ma Passion ressemblent à une mère qui donnerait à sa fille des vêtements de son choix à elle, ne tenant aucun compte des goûts de son enfant et lui faisant même essuyer parfois de durs refus. Tant que la fille n'obtient pas l'objet de ses désirs, elle ne peut savoir gré des dépenses faites pour elle, car elle est sûre que sa mère lui impose ces parures pour satisfaire sa propre vanité et nullement par tendresse. De même tous les témoignages d'amour, d'honneur et de respect rendus à l'image de ma croix, ne peuvent me donner une satisfaction complète, si l'on ne cherche en même temps à imiter les exemples de ma Passion. »

CHAPITRE XLIII. D'UNE IMAGE DU CRUCIFIX. Elle désirait ardemment posséder une croix pour la vénérer souvent avec amour. Mais elle modérait ce désir, dans la crainte que cet exercice trop assidu ne l'empêchât de jouir des grâces intérieures dont Dieu la comblait. Le Seigneur lui dit alors : « Ne crains pas, ô ma bien-aimée ; puisque je suis en cette dévotion le seul objet de tes pensées, elle ne pourra. mettre obstacle aux joies spirituelles que je te donne. J'avoue de plus qu'il m'est très agréable de voir l'image de mon supplice entourée d'amour et de respect. Un roi qui ne peut demeurer toujours auprès de son épouse tendrement chérie, laisse parfois en sa place celui de ses parents qu'il aime le plus. Cependant il tient pour fait à lui-même l'amitié et la tendresse que son épouse peut témoigner à cet ami parce qu'il sait qu'elle n'agit point par une affection illicite pour un étranger, mais bien par un chaste amour pour son époux. De même je trouve mes délices dans les honneurs rendus à ma croix, parce qu'ils sont une preuve d'amour pour moi. Toutefois il ne faut pas se contenter de posséder une croix : cette croix doit rendre plus vif le souvenir de l'amour et de la fidélité qui m'ont fait supporter les amertumes de ma Passion ; car il ne faut pas songer plus à la satisfaction d'un attrait personnel qu'à l'imitation des exemples de ma Passion. »

CHAPITRE XLIV.

COMMENT LA SUAVITé DIVINE ATTIRE L’âME.

1Une nuit où elle s'occupait dévotement de la Passion, et se laissait entraîner comme sans aucun frein dans un abîme de désirs, elle sentit son Cœur tout brûlant à la suite de ces saintes ardeurs et dit au Seigneur : « O mon très doux amant, si les hommes savaient ce que j'éprouve, ils diraient que je dois modérer une telle ferveur, afin de retrouver ma santé. Mais vous qui pénétrez dans l'intime de mon être, vous savez bien que tout l'effort de mes puissances et de mes sens, ne pourrait faire résister mon âme au très doux ébranlement que lui cause votre visite. » Le Seigneur répondit : « Qui donc, à moins d'être insensé, ignore que la douceur infiniment puissante de ma divinité surpasse d'une manière incompréhensible toute délectation humaine et charnelle ?

Toutes les consolations terrestres auprès des consolations célestes sont comme une goutte de rosée comparée à l'immense étendue des mers. Les hommes se laissent tellement entraîner par l'attrait des plaisirs sensibles, qu'ils mettent parfois en péril non seulement la santé de leur corps, mais aussi le salut éternel de leur âme. A plus forte raison, un cœur tout pénétré de la suavité divine se trouve dans l'impossibilité de réprimer la ferveur d'un amour qu'il sait devoir lui procurer une félicité éternelle. »

2Elle objecta : « Les hommes diraient peut-être qu'ayant fait profession dans l'ordre cénobitique, je dois modérer ma dévotion, afin de pouvoir pratiquer la règle dans toute sa rigueur. » Le Seigneur daigna l'instruire par cette comparaison : « Si l'on plaçait devant la table du roi divers chambellans prêts à le servir avec zèle et respect, et que le roi fatigué ou affaibli par l'âge désirât avoir près de lui un de ces serviteurs pour s'appuyer sur lui, ne serait-ce pas malséant que ce chambellan laissât tomber son maître, en se levant tout à coup, sous prétexte qu'il a été préposé au service de la table ? De même, il serait déplorable qu'une âme appelée gratuitement aux délices de la contemplation voulût s'y soustraire pour suivre en toute sa rigueur la règle de son Ordre. Je suis le créateur et le réformateur de l'univers et je me complais infiniment plus dans une âme aimante que dans n'importe quel exercice ou travail corporel qui peut être accompli parfois sans amour ni pureté d'intention. » Le Seigneur ajouta encore : « Si quelqu'un n'est pas en toute certitude attiré par mon Esprit au repos de la contemplation, et que dans l'effort qu'il fait pour y atteindre il néglige la règle, il ressemble au serviteur qui veut s'asseoir à la table du roi, tandis qu'il n'est appelé qu'à se tenir debout, prêt à accomplir ses ordres.

Et comme un chambellan qui s'assied à la table du maître sans y être invité, ne reçoit aucun honneur, mais s'attire le mépris ; de même celui qui néglige la règle de son Ordre, et veut arriver par son propre effort à la contemplation divine (faveur que nul le petit obtenir sans grâce spéciale), celui-là trouve plus de détriment que de profit ; car d'un côté il ne fait aucun progrès dans la contemplation, et de l'autre il accomplit son devoir avec tiédeur. Quant au religieux qui recherche les jouissances extérieures et néglige l'observance de sa règle sans nécessité et pour son seul bien-être, il agit comme un serviteur qui, appelé pour servir à la table royale, s'en irait, comme le dernier des valets, se salir à nettoyer les écuries.

CHAPITRE XLV.

COMMENT LE SEIGNEUR ACCEPTA UN HOMMAGE RENDU AU CRUCIFIX.

1Un vendredi, après avoir passé toute la nuit en prières et en désirs ardents, elle se souvint d'avoir enlevé jadis les clous de l'image du Crucifix pour les remplacer par de petits boutons de girofle parfumés et elle dit au Seigneur : « O mon Bien-Aimé, qu'avez-vous donc pensé, lorsque, par tendresse, j'ai enlevé les clous des douces blessures de vos pieds et de vos mains afin de les remplacer par ces petits boutons parfumés? » Le Seigneur lui répondit : « Cette marque d'amour m'a été si agréable, que j'ai répandu sur les blessures de tes péchés le baume précieux de ma divinité ; les saints puiseront des délices éternelles à la vue de ces blessures; sources d'une liqueur de si grand prix. - Mon Seigneur, reprit-elle, accorderiez-vous la même faveur à tous ceux qui vous honoreraient de cette manière? - Non pas à tous, dit le Seigneur, mais seulement à ceux qui le feraient avec le même amour ; cependant la récompense serait encore large pour des âmes dont la dévotion et la ferveur n'égaleraient pas la tienne. »

1A ces douces paroles, elle saisit le Crucifix, le couvrit de tendres baisers, et le pressant sur son cœur, lui prodigua toutes les marques de son amour. Mais bientôt elle sentit ses forces défaillir par suite de cette veille prolongée, et déposant son Crucifix : « Je vous salue, mon Bien-Aimé, dit-elle, et vous souhaite bonne nuit. Permettez-moi de dormir pour retrouver les forces que j'ai perdues dans nos doux entretiens. » Après avoir dit ces mots elle se détourna de l'image du Crucifix afin de se reposer. Pendant ce repos, le Seigneur ayant détaché son bras droit de la croix, le mit autour qu cou de son épouse, comme s'il voulait lui donner le baiser d'amour. Puis appliquant sa bouche sacrée à l'oreille de celle-ci, il murmura doucement : « Ecoute, ô ma bien-aimée, je vais te faire entendre encore un chant d'amour. » Et sur la mélodie de l'hymne : Rex Christe, factor omnium 1, il lui chanta cette strophe, de sa voix la plus douce :

« Amor meus continuus,

Tibi Ianguor assiduus ;

Amor tuas suavissimus,

Mihi sapor gratissimus. Mon amour incessant

Eternise sa langueur ;

Ton amour ravissant

M'offre la plus douce saveur. » 2Lorsqu'il eut fini : « Maintenant, dit-il, au lieu du Kyrie eleison qui se chante après chaque strophe, demande-moi les grâces que tu désires. » Elle exposa alors ses désirs au Seigneur et fut pleinement exaucée. Ensuite le Seigneur Jésus chanta de nouveau la même strophe, invita encore son épouse à prier, et ils redirent plusieurs fois ces mêmes paroles alternativement, en sorte que le Seigneur ne lui permit pas de dormir, jusqu'à ce que, ses forces étant presque épuisées, il devint nécessaire de les réparer. Elle se livra donc un moment au sommeil jusqu'au lever du jour. Pendant ce temps le Seigneur Jésus, qui ne s'éloigne jamais de ceux qui l'aiment, lui apparut en songe et la réchauffa doucement sur son sein. I1 semblait préparer dans la blessure de son sacré côté un mets délicieux, et de sa propre main le porter par bouchées aux lèvres de son épouse afin de renouveler sa vigueur. Aussi s'éveilla-t-elle complètement reposée. Elle se sentit donc en possession de ses forces, et rendit ait Seigneur de dévotes actions de grâces.

1. Hymne qui était chantée à la fin des Laudes avec Kyrie eleison, les trois jours avant Pâques. (Voir Livre IV, chap. xxv.)

CHAPITRE XLVI.

DES SEPT HEURES DE L'OFFICE DE LA BIENHEUREUSE VIERGE.

1Tandis qu'elle veillait une nuit pour méditer sur la Passion du Seigneur, elle éprouva une si grande fatigue qu'avant même de réciter Matines, elle sentit ses forces défaillir et dit au Seigneur : « Ah ! mon Seigneur, puisque vous voyez que la faiblesse de ma nature réclame impérieusement le repos, dites-moi quel hommage ou quel tribut d'honneur je puis offrir à votre bienheureuse Mère, en compensation des heures que j'aurais dû réciter à sa louange. – Loue-moi, répondit le Seigneur, par la douce harmonie de mon Cœur, pour l'innocence de sa virginité parfaite : Vierge elle m'a conçu, Vierge elle m'a enfanté, Vierge elle est demeurée après l'enfantement. Elle m'a imité moi, l'innocence même, qui me suis laissé arrêter à l'heure de Matines pour la rédemption du monde, et fus ensuite lié, souffleté, frappé sans pitié, accablé d'outrages et d'opprobres. » Or, pendant que celle-ci louait le Seigneur comme il le lui avait demandé, elle le vit présenter son Cœur divin en forme d'une coupe d'or à la Vierge-Mère. La Vierge but à longs traits ce breuvage plus doux que le miel, et partit comme enivrée, après que cette liqueur eut pénétré son être tout entier. Celle-ci dit alors à la Vierge-Mère : « Je vous loue et vous salue, Mère de toute félicité, très digne sanctuaire du Saint-Esprit, par le très doux Cœur de Jésus-Christ, Fils de Dieu le Père et votre très aimant Fils. Je vous prie de nous aider dans tous nos besoins et à l'heure de notre mort, ainsi soit-il 1. » Elle comprit que si quelqu'un louait le Seigneur comme il vient d'être dit en ajoutant le verset : « Je vous loue et je vous salue, Mère de toute félicité, » etc., pour glorifier la bienheureuse Vierge, il semblerait présenter chaque fois à la Mère de Dieu le Cœur de son très aimant Fils, et la faire boire à cette coupe divine. La royale Vierge accepterait volontiers cette offrande et la récompenserait selon toute la libéralité de sa maternelle tendresse.

2Le Seigneur ajouta : « Loue-moi à l'heure de Prime par mon Cœur très doux pour cette tranquille humilité par laquelle la Vierge sans tache se disposait à me recevoir comme Fils : elle pratiquait l'humilité que j'ai montrée pour la rédemption du genre humain lorsque, moi, le juge des vivants et des morts, j'ai daigné comparaître devant un païen pour entendre mon jugement. » 3« A l'heure de Tierce, loue-moi pour ce désir fervent par lequel ma Mère m'attira du sein de Dieu le Père en son sein virginal : elle imitait ainsi l'ardent désir que j'éprouvais du salut du monde, lorsque, déchiré de coups et couronné d'épines, j'ai daigné, à la troisième heure, porter avec patience et douceur sur mes épaules fatiguées et sanglantes cette croix ignominieuse. »

4« A l'heure de Sexte, loue-moi pour cette très ferme espérance par laquelle la Vierge céleste désirait sans cesse ma gloire avec une parfaite bonne volonté et une intention toujours pure : elle m'imitait lorsque, suspendu à l'arbre de la croix, je désirais de toutes mes forces le salut du genre humain, au milieu des amertumes et des angoisses de la mort. Cet ardent désir me forçait à crier : J'ai soif ! J'avais en effet soif du salut des hommes à tel point que j'aurais souffert des tourments plus amers et plus durs encore : car j'étais prêt à porter volontiers toute douleur pour racheter les hommes. »

5« A l'heure de None, loue-moi pour l'amour réciproque de mon Cœur divin et de la Vierge sans tache, amour qui a uni inséparablement l'excellence de la divinité à la faiblesse de l'humanité dans le sein de la Vierge. Ma Mère m'a imité, moi la vie des vivants, lorsque je mourus sur la croix d'une mort très amère à l'heure de None, à cause de mon amour infini pour le salut des hommes. »

6« A l'heure de Vêpres, loue-moi pour cette foi inébranlable que la bienheureuse Vierge a seule montrée au moment de ma mort. Les apôtres s'éloignaient, tous désespéraient, elle demeura ferme et constante dans la foi : elle imitait la fidélité que j'ai montrée lorsque, ayant été descendu de la croix, après ma mort, j'allai chercher l'homme jusqu'au fond des enfers, d’où je l'arrachai par la très puissante main de ma miséricorde pour l'élever aux joies ut paradis. »

7A l'heure de Complies, loue-moi pour cette persévérance admirable avec laquelle ma très douce Mère a gardé la constance dans le bien et la vertu jusqu'à la fin de sa vie : elle a imité la perfection avec laquelle j'ai accompli l’œuvre de la Rédemption, car après avoir obtenu par une mort cruelle le complet rachat de l'homme , j'ai néanmoins voulu que mon corps incorruptible fût enseveli « suivant la Coutume 2 », afin de montrer qu'il n'était rien de vil et de méprisable que je n'acceptasse pour le salut de l'homme. »

2. Sicut mos est Judaeis sepelire. (Jean. xix, 40.).

CHAPITRE XLVII MANIFESTATION DE L'AMITIé DU SEIGNEUR.

1Les relations avec les créatures lui étaient fort à charge, parce que l'âme qui aime vraiment Dieu ne rencontre en dehors de lui qu'ennui et souffrance. Aussi lui arrivait-il très souvent, dans la ferveur de son esprit, de se lever tout à coup et de se rendre au lieu de la prière en disant : « O mon Seigneur, je ne trouve qu'amertume dans les créatures, je ne veux plus avoir d'entretien et de commerce qu'avec vous. Souffrez que je me détourne d'elles pour m'occuper de vous, ô mon unique bien, ô joie souveraine de mon coeur et de mon âme. » Ensuite, baisant cinq fois les cinq plaies vermeilles du Seigneur, elle disait autant de fois ce verset : « Je vous salue, ô Jésus, époux plein de charmes : je vous embrasse avec les délices de votre divinité, avec l'amour de tout l'univers, et je dépose mon ardent baiser sur la plaie de votre amour. » A ces paroles prononcées sur chacune des plaies chi Seigneur, il lui semblait voir l'ennui s'évanouir, elle se réconfortait dans les charmes de sa tendre dévotion.

2Elle demanda un jour au Seigneur si cet exercice lui était agréable, car elle n'y employait souvent que quelques instants. Le Seigneur répondit : « Chaque fois que tu te tourneras vers moi de cette manière, tu seras à mes yeux comme un ami qui offre à son ami l'hospitalité pour un jour, et s'efforce de lui témoigner toutes sortes d'amitiés par ses actes et ses paroles, car il veut lui prouver sa joie par ses attentions et ses délicatesses. De même qu'un hôte si bien accueilli songerait souvent à ce qu'il pourrait faire lorsque son ami viendrait le visiter à son tour, ainsi mon Coeur pense avec amour aux récompenses que je te prépare dans la vie éternelle pour les tendresses que tu m'auras témoignées sur la terre : je te les rendrai au centuple selon la royale libéralité de ma toute-puissance, de ma sagesse et de ma bonté. »

CHAPITRE XLVIII.

DE L'EFFET DE LA COMPONCTION.

1Le convent craignait un jour l'approche d'ennemis que l'on disait fortement armés 1. Dans une telle extrémité il décida de réciter le psautier en disant à la fin de chaque psaume le verset : O Lux beatissima, avec l'antienne : Veni sancte Spiritus. Celle-ci pria avec dévotion comme les autres soeurs et comprit que par cette prière, faite sous l'action du Saint-Esprit, le Seigneur touchait quelques-unes de componction. II voulait qu'après avoir reconnu leurs propres négligences, elles en conçussent du regret avec un ferme propos de s'amender et d'éviter le plus possible de pécher à l'avenir.

2Tandis que ses soeurs éprouvaient ce mouvement de componction, celle-ci vit comme une vapeur qui s'élevait de leurs coeurs touchés par l'Esprit divin. Cette vapeur répandue par tout le monastère et les lieux circonvoisins, chassait au loin tous les ennemis. Plus un coeur était plein de regret et de bonne volonté, plus aussi la vapeur qui s'en échappait avait de force pour repousser au loin la puissance hostile.

3Elle connut alors que par cette impression de crainte, et par les menaces des ennemis, le Seigneur voulait attirerà lui les coeurs de cette congrégation privilégiée, afin que, brisés par la douleur et purifiés de leurs fautes, ils se réfugiassent sous sa protection paternelle pour y trouver le secours plus abondant des divines consolations.

4Après avoir reçu. cette lumière, elle dit au Seigneur : « Pourquoi, ô très aimé Seigneur, les révélations dont votre bonté toute gratuite daigne me favoriser sont-elles si différentes de celles que vous accordez aux autres 3 : il arrive souvent qu'elles sont connues du public, lorsque je préférerais les tenir cachées ? » Le Seigneur répondit : « Si un savant interrogé par des hommes de nations différentes ne répondait à tous que dans une seule langue, cela ne servirait à rien, car il ne serait compris par personne. Mais s'il parle à chacun sa propre langue, c'est-à-dire le latin au latin, le grec au grec, sa haute science est d'autant mieux prouvée, qu'il se fait comprendre plus clairement en chaque langage. De même, plus la diversité avec laquelle je communique mes dons est grande, plus je manifeste clairement la profondeur insondable de ma sagesse. Cette divine Sagesse répond à chacun selon la portée de son intelligence ; elle révèle ce qu'elle veut révéler d'après la capacité et le sens dont j'ai doué chaque âme. Je parle aux simples par des images et des comparaisons sensibles, et je propose à ceux dont l'intelligence surnaturelle est vigoureuse, des images plus mystérieuses et des symboles plus obscurs. »

1. Il s'agit sans doute du roi Adolphe dont nous avons parlé, et qui l'an 1291 occupa la région d'Eisleben en marchant contre les fils d'Albert. (Note de l'édition latine.)

2. Livre de la Grâce spéciale, Livre IV, chap.II, chap.

XXII.

CHAPITRE XLIX PRIèRE QUI FUT AGRéABLE AU SEIGNEUR 1Une autre fois, le convent récita pour la même nécessité le psaume Benedic, anima mea, Domino : Béni le Seigneur, ô mon âme, en ajoutant à chaque verset des oraisons appropriées à la circonstance, et celle-ci prit dévotement part à ces prières. Le Seigneur lui apparut alors plein de charmes et de beauté : à chaque verset récité par le convent prosterné pour demander grâce, il sembla s'approcher d'elle pour lui offrir à baiser la très douce plaie de son sacré côté. Elle la baisa un grand nombre de fois, et le Seigneur lui laissa voir avec quel plaisir il recevait cet hommage. Elle lui dit : « Mon très aimé Seigneur, puisque cette dévotion vous est si agréable, je vous prie de m'enseigner une courte prière que vous recevriez avec la même bonté de la part de tous ceux qui vous l'adresseraient. » L'inspiration divine lui fit alors connaître que si pour honorer les plaies du Seigneur et en baisant ces mêmes plaies, on récitait cinq fois avec dévotion les trois versets qui vont suivre :

3 « Je vous salue, Jésus, époux plein de charmes;

je vous embrasse avec les délices de votre propre divinité, avec l'affection du monde entier, et je dépose mon ardent baiser sur la plaie de votre amour 3 »; « Le Seigneur est ma force et ma gloire, et il est devenu mon salut, etc. » , (Ps. cxvii, 14)

on verrait le Seigneur recevoir cet hommage avec autant de complaisance que de très longues prières, pourvu qu'il fût offert par le très doux Cœur de Jésus organe de la sainte Trinité. 2Une autre fois, comme on répétait ce même psaume, le Seigneur Jésus lui apparut, laissant échapper des plaies d'un crucifix, placé selon l'usage devant la communauté, des flammes ardentes qui montaient vers Dieu le Père afin de le prier pour le convent tout entier. Cette vision était la preuve de l'extrême amour et des désirs ardents du Cœur de Jésus en faveur de cette congrégation. 1. Jesu, Salvator mundi, exaudi nos, cui nihil est impossibile, nisi tantummodo non posse miseris misereri.

2. Qui per crucem tuam mundum redemisti, Christe, audi nos.

3. Ave, Jesu, Sponse melliflue, cum delectamento divinitatis tuae, ex affectu totius universitatis salutans amplector te, et sic in vulnus amoris deosculor te.

CHAPITRE L.

DES DéLICES SENSIBLES QUE LE SEIGNEUR PRENAIT DANS CETTE âME. 1Une infirmité vint un jour l'accabler et lui enlever toute force quand elle s'apprêtait à communier. Elle craignit que sa dévotion en fût amoindrie et dit au Seigneur : « O Douceur de mon âme je sais combien je suis indigne de recevoir le sacrement de votre corps et de votre sang, et je m'abstiendrais aujourd'hui de la sainte Communion, si je pouvais trouver dans une créature quelconque, soulagement et consolation. Mais de l'Orient à l'Occident, du Septentrion au Midi, il n'y a rien qui puisse, hors de vous, donner joie et rafraîchissement à mon âme et à mon corps. Voici donc que, pleine d'amour et toute haletante par la soif des désirs, j'accours à Celui qui est la source de la vie. » Le Seigneur accepta cette tendre effusion avec sa bonté ordinaire et daigna répondre : « Comme tu affirmes ne trouver de plaisir en aucune créature hors de moi, de même je jure par ma vertu divine que je ne veux prendre plaisir en aucune créature hors de toi 1. »

2Malgré cette parole si pleine de condescendante bonté, elle songeait en son cœur que cette disposition pourrait parfois changer, lorsque le Seigneur, entrant dans ses pensées, lui dit : « Pour moi, vouloir et pouvoir sont une même chose ; c'est pourquoi je ne puis que ce que je veux. » Elle reprit : « O Seigneur tout aimable, quelles délices pouvez-vous trouver en moi qui suis le rebut de tontes les créatures ? » Le Seigneur répondit : «L’œil de ma Divinité trouve une extrême douceur à regarder celle que j'ai créée si agréable à mon cœur, en la comblant de tant de grâces. Mon oreille divine est flattée comme par la suave musique des instruments, en écoutant les paroles si douces qui sortent de ta bouche, soit que tu me pries avec amour pour les pécheurs ou pour les âmes du purgatoire, soit que tu reprennes ou instruises les autres, soit que tu corriges à ma louange une parole quelconque. S'il n'en ressort pour les hommes aucune utilité, par la bonne volonté et ton intention pure, ces paroles produisent à mes oreilles des sons délicieux et remuent les intimes profondeurs de mon Cœur sacré. L'espérance par laquelle tu aspires sans cesse vers moi, exhale aussi un parfum délicieux que je respire avec joie. Tes gémissements et tes désirs sont plus doux à mon palais que les mets les plus exquis. Dans ton amour enfin, je trouve les délices des plus suaves embrassements. »

3Elle désira ensuite recouvrer au plus tôt la santé nécessaire pou suivre avec ferveur l'observance de l'Ordre. Le Seigneur lui répondit avec bonté: « Mon épouse voudrait-elle m'importuner en s'opposant à ma volonté ? » - Elle reprit : « Trouvez-vous, Seigneur, que je vous résiste, par ce désir où il me semble chercher uniquement votre gloire?

» Le Seigneur répondit: « Je tiens pour parole d'enfant ce que tu dis en ce moment, mais je serais contrarié si tu insistais davantage » A ces mots elle comprit qu'il est bien de désirer la santé uniquement pour servir Dieu; mais qu'il est beaucoup plus parfait de s'abandonner entièrement à sa divine volonté, persuadé que, par l'adversité ou la prospérité, Dieu prépare à chacun ce qui lui est le plus salutaire.

1. C'est-à-dire que le Seigneur a l'intention de toujours comprendre (includere) Gertrude dans les délices qu'il prend en ses créatures.

CHAPITRE LI. DES BATTEMENTS DU COEUR DU SEIGNEUR JéSUS Comme elle voyait les autres sœurs se rendre au sermon, elle se plaignit au Seigneur en ces termes : « Vous savez, ô mon Bien-Aimé, que j'aimerais entendre le sermon si je n'étais retenue par la maladie. » Le Seigneur répondit : « Veux-tu, ma Bien-Aimée, que je te prêche moi-même ? - Très volontiers, » dit-elle. Le Seigneur l'attira alors vers lui, de telle sorte que son cœur reposait sur le Cœur divin. Quand elle eut goûté ainsi un doux moment de repos, elle sentit battre le Cœur du Seigneur de deux battements admirables et souverainement doux. Le Seigneur lui dit : « Chacun de ces battements opère le salut des hommes en trois manières : le premier opère le salut des pécheurs, le second celui des justes.

« Par le premier battement d'amour, j'invoque sans cesse Dieu le Père, je l'apaise et l’incline à la miséricorde. Ensuite je parle à tous mes saints, et après avoir plaidé devant eux la cause des pécheurs avec le zèle et la fidélité d'un frère, je les excite à prier pour ces pauvres âmes. En troisième lieu je m'adresse au pécheur lui-même, je l'appelle miséricordieusement à la pénitence, attendant ensuite sa conversion avec un désir ineffable.

« Par le second battement, j'invite d'abord Dieu le Père à se réjouir avec moi de ce que j'ai si utilement répandu mon sang pour la rédemption des élus, puisque je prends maintenant mes délices dans leurs âmes. En second lieu, j'excite la milice céleste à célébrer par des louanges la vie si sainte des justes et à me remercier, tant pour les bienfaits dont je les ai gratifiés que pour ceux dont je les gratifierai encore. Enfin je m'adresse aux justes eux-mêmes, je leur donne des preuves très douces de mon amour, et je les excite avec une invincible persévérance à progresser de jour en jour et d'heure en heure. Et comme le battement du cœur humain n'est interrompu ni par l'action de la vue ou de l'ouïe, ni par le travail des mains, de même le gouvernement du ciel, de la terre et de l'univers entier ne pourra jusqu'à la fin du monde ni suspendre pour un instant, ni ralentir, ni empêcher ce doux battement de mon Cour divin. » 1. Voir au chapitre suivant et au Livre IV, chap. iv. Aussi Livre de la Grâce spéciale, Livre I, chap. v, et Livre V, chap. xxxii.

CHAPITRE LII.

COMMENT ON PEUT OFFRIR AU SEIGNEUR SES INSOMNIES.

1Quelques temps après, il lui arriva de passer une nuit presque entière sans dormir, ce qui lui enleva toute vigueur. Selon sa coutume, elle offrit sa souffrance à Dieu comme une éternelle louange, pour le salut du monde. Le Seigneur, compatissant avec bonté à sa peine, lui apprit à l'invoquer en ces termes : « Par la très tranquille douceur avec laquelle vous reposez de toute éternité dans le sein du Père; par le très agréable séjour que vous avez daigné faire pendant neuf mois dans le sein de la Vierge; par les joies que vous goûtez en prenant vos délices dans une âme aimante, je vous prie, ô Dieu plein de miséricorde, de daigner, non pour ma satisfaction, mais pour votre éternelle louange, m'accorder un peu de repos afin que mes membres fatigués retrouvent l'usage de leur force. »

2Pendant cette prière, celle-ci voyait les mots prononcés lui servir comme de degrés pour s'élever jusqu’à Dieu.

Le Seigneur lui montra alors, préparé à sa droite, un siège magnifique et lui dit : « Viens, ô toi que j’ai élue, repose sur mon Cour, et vois si mon amour, toujours en éveil, te permettra de goûter le repos. » Lorsqu'elle se fut ainsi reposée sur le Cœur du Seigneur, et qu'elle en eut senti avec plus de force les doux battements, elle dit: « O très doux Amant, que veulent me dire ces battements ? - Ils disent, reprit le Seigneur, que si l'on se trouve épuisé par les veilles et privé de forces, ou peut m'adresser la prière que je viens de t'inspirer, afin de retrouver la vigueur nécessaire pour chanter mes louanges. Si je n'exauce pas cette personne et qu'elle supporte sa faiblesse avec patience et humilité, ma Bonté divine l’accueillera avec d'autant plus de joie. Un ami n'est-il pas rempli de reconnaissance s’il voit son ami le plus intime, encore tout accablé de sommeil, se lever promptement à son appel et s'imposer une gêne, uniquement pour lui procurer le plaisir de s'entretenir avec lui ? Cet acte de complaisance lui est plus agréable que si tel autre ami moins intime qui passe ordinairement ses nuits sans dormir, se levait de bonne grâce, par habitude plutôt que pour l'obliger. De même celui qui m'offre patiemment son infirmité, quoique la maladie et les veilles aient épuisé ses forces, m'est beaucoup plus agréable qu'un autre auquel sa bonne santé permet de passer la nuit entière en oraison, sans en ressentir de fatigue.

CHAPITRE LIII DE L'AMOUREUSE CONFIANCE DANS LA VOLONTé DIVINE.

1Dans ses maladies il lui arrivait souvent qu'après de fortes transpirations, la fièvre montait ou baissait. Une nuit qu'elle se demandait avec anxiété si son mal allait augmenter ou diminuer, le Seigneur Jésus lui apparut avec tous les charmes d'une fleur fraîchement éclose. II portait la santé dans sa main droite, dans sa gauche la maladie et il tendait les deux mains à sa bien-aimée. Mais elle ne prit ni l'une ni l'autre s'élança vers le Cœur très doux du Seigneur, source de tout bien, pour montrer qu'elle ne voulait autre chose que l'adorable volonté de Dieu. Aussi le Seigneur la saisit entre ses bras et la fit reposer sur son Cœur. Tout en laissant sa tète appuyée sur le Cœur divin, elle se détourna bientôt pour ne plus voir le Seigneur et lui dit : « Regardez, Seigneur, je détourne mon visage, pour vous montrer combien je désire sincèrement que vous ne regardiez plus jamais ma volonté propre, mais qu'en tout ce qui me concerne vous accomplissiez toujours uniquement votre bon plaisir. »

2Ce trait nous apprend que l'âme fidèle doit se confier tellement à la divine Providence, qu'il lui soit doux d'ignorer en tout les desseins de Dieu sur elle, afin d'accomplir plus parfaitement la volonté divine. Le Seigneur fit alors jaillir des deux côtés de son Cœur sacré deux filets d'eau qui s'échappaient comme d'une coupe trop pleine, pour se répandre dans l'âme de celle ci. II lui dit en même temps : « Je verse en toi toute la douceur et les délices de mon divin Cœur, parce que tu m'as montré, en me dérobant ton visage, que tu renonces complètement à ta propre volonté. » Elle répondit: « O mon très doux Amant, vous m'avez déjà donné si souvent votre Cœur sacré, que je voudrais savoir quel fruit je retirerai de ce don nouveau, qui me vient de votre générosité. »

Le Seigneur répondit : « La foi catholique n'enseigne-t-elle pas que celui qui communie une seule fois me reçoit pour son salut éternel, et reçoit aussi tous les biens contenus dans les trésors de ma Divinité et de mon Humanité? Cependant, plus le chrétien communie souvent, plus s'élève le degré de béatitude qui lui est réservé. »

CHAPITRE LIV.

DE. LA DELECTATION QUE L'âME GOûTE EN DIEU.

1Plusieurs personne lui avaient conseillé de suspendre sa contemplation habituelle jusqu'à ce qu'elle eût recouvré la santé.

Comme elle avait coutume de préférer au sien le sentiment des autres, elle y consentit, à condition de garder le plaisir tout extérieur qu'elle trouvait à parer les images de la croix de Jésus-Christ. Elle voulait que cette sorte de récréation, tout en la distrayant de la contemplation intérieure, l'aidât cependant à conserver le doux souvenir de l'unique Ami de son âme. 2Une nuit donc, elle chercha des combinaisons afin de préparer au Crucifix un sépulcre somptueux orné de tentures, et de l'y déposer au soir de la sixième férie, en mémoire de la sainte Passion. Le Seigneur qui, dans sa bonté, regarde plutôt l'intention que l’œuvre de ses amis, répondit à sa préoccupation : « Delectare in Domino, charissima, et dabit tibi petitiones cordis tui, Mets ta joie dans le Seigneur, et il t’accordera ce que ton cœur désire. » (Ps. xxxvi, 4.) Elle comprit que si, pour plaire à Dieu, nous cherchons quelque délassement dans des choses qui ne lui sont pas étrangères, le Seigneur trouve ses délices dans notre Cœur, comme un père de famille prend plaisir aux accords joyeux du ménestrel qui divertit ses convives, tout en goûtant lui-même les agréables chansons. Et c'est là cette « demande du Cœur » exaucée en faveur de celui qui, en vue de Dieu, se délasse innocemment dans les choses extérieures. Il est tout naturel à l'homme de désirer que Dieu trouve en lui ses délices.

3Elle dit alors au Seigneur : « O Dieu très aimant quel sujet de gloire pouvez-vous retirer de cette satisfaction extérieure qui flatte plus les sens que l'esprit ? » Le Seigneur répondit : « Ce serait bien involontairement qu'un avare perdrait l'occasion de faire valoir un denier; et moi qui ai résolu de trouver mes délices dans ton âme, je permettrais encore bien moins la perte d'une simple pensée ou même d'un mouvement du petit doigt accompli pour mon amour : je le ferai servir au contraire à ma gloire et à ton salut éternel. » Elle reprit: « Si ces petites actions plaisent à votre immense bonté, combien plus lui plaira ce chant que j'ai composé pour votre gloire 1, au moyen des paroles des saints, pour rappeler votre sainte Passion ! » Le Seigneur répondit : « Je m'en délecte comme un ami qui serait conduit par son ami dans un jardin très agréable, où l'air est embaumé de suaves parfums, où la vue est charmée par le coloris des fleurs, l'ouïe par les sons d'une douce harmonie, le goût par les fruits les plus savoureux. Je te récompenserai certainement pour les délices que ce chant me procure, et je bénirai ceux qui le diront avec dévotion, tandis qu'ils cheminent dans la voie étroite qui conduit à la vie éternelle. »

1. Voir Livre I, chap. II. Ce poème de sainte Gertrude semble avoir été détruit par les ravages du temps ou la main des hommes.

CHAPITRE LV. DE LA LANGUEUR D'AMOUR 1Peu de temps après, tandis que la maladie la reprenait pour la septième fois et que, durant une nuit, elle s'occupait du Seigneur, il daigna s'incliner vers elle et lui dire avec une tendresse infinie : « O mon Amie, fais-moi donc annoncer que tu languis d'amour pour moi. - Mon Bien-Aimé, répondit-elle, comment oserais-je dire, moi indigne, que je languis d'amour pour vous? » Le Seigneur reprit : « Celui qui s'offre volontiers à souffrir pour mon amour, peut se glorifier, et proclamer en se glorifiant, qu'il languit d'amour pour moi, pourvu que durant l'épreuve il garde la patience et dirige vers moi l'attention de son âme. » Elle ajouta : « Très aimé Seigneur, quel avantage vous procurera ce message ?»

II répondit : « Un tel message fait les délices de ma Divinité, il honore mon Humanité ; il est un charme pour mes yeux, une agréable louange pour mes oreilles. » II dit encore : « Celui qui viendra m'apporter ce message recevra une grande consolation. En outre, la tendresse de mon cœur s'émeut avec une telle force, à cette annonce, qu'elle me contraint à guérir ceux qui ont le cœur brisé par le regret de leurs fautes, c'est-à-dire ceux qui désirent la grâce du pardon ; à prêcher aux captifs, c'est-à-dire à annoncer la miséricorde aux pécheurs ; à délivrer les prisonniers, c'est-à-dire les âmes enfermées dans le Purgatoire. »

2« O Père miséricordieux, dit-elle encore, daignerez-vous, après cette crise, me rendre la santé? » Le Seigneur répondit : « Si, lors de ta première maladie, je t'avais annoncé que tu devais retomber sept fois, peut-être, en raison de la faiblesse humaine, aurais-tu ressenti de la crainte et commis quelque impatience? De même, si je te promettais aujourd'hui que cette septième crise sera la dernière l'espérance pourrait diminuer ton mérite. C'est pourquoi ma providence paternelle, jointe à ma sagesse infinie, a voulu te laisser ignorer pour ton bien l'un et l'autre, afin de t'obliger à aspirer vers moi de tout ton cœur. Dans les peines extérieures et intérieures, tu t'abandonneras donc à moi en toute confiance ; je veille sur toi avec fidélité et je prends soin de ne t'imposer aucun fardeau insupportable, car je connais la faible mesure de ta patience. Tu comprendras ma bonté en constatant qu'après ta première maladie tu étais beaucoup plus faible que tu ne l'es maintenant après la septième : c'est ainsi que la toute-puissance divine réalise ce qui semble impossible à la raison humaine. »

CHAPITRE LVI.

QU'IL LUI EST INDIFFéRENT DE VIVRE OU DE MOURIR Une nuit, tandis qu'elle donnait au Seigneur divers témoignages de sa tendresse, elle lui demanda d'où venait que, malgré la longueur de sa maladie, elle n'avait cependant pas désiré connaître si cette infirmité aboutirait à la guérison ou à la mort, et pourquoi il lui était indifférent de vivre on de mourir. Le Seigneur répondit : « Lorsque l'époux conduit l'épouse dans un parterre de roses pour cueillir des fleurs et tresser une guirlande, l'épouse trouve un charme si grand dans la conversation de son bien-aimé, qu'elle ne songe pas à lui demander quelle rose il va cueillir. Mais lorsqu'ils sont arrivés au jardin, elle prend gaiement sans réfléchir chaque fleur présentée par son époux, afin de l'attacher à la guirlande. De même l'âme fidèle dont la joie suprême est d'accomplir ma volonté se délecte dans cette volonté comme dans un parterre de roses, et accepte également que je lui rende la santé ou que je la retire de cette vie, car elle s'abandonne à ma bonté paternelle dans une confiance absolue. »

CHAPITRE LVII.

HAINE DU DIABLE A PROPOS D'UNE GRAPPE DE RAISIN.

Une autre nuit, Ies nombreuses consolations que lui causait la visite du Seigneur, jointes à l'exercice des puissances de son âme l'avaient extrêmement affaiblie. Elle prit une grappe de raisin avec intention de rafraîchir en elle-même le Seigneur, et celui-ci voulut bien accepter cette offrande avec reconnaissance : « Je suis dédommagé, dit-il, de l'amertume dont je fus abreuvé sur la croix pour ton amour car je goûte à présent dans ton cœur une douceur ineffable. Plus tu considéreras purement ma gloire en prenant tout soulagement utile à ton corps, plus douce sera la réfection que je trouverai dans ton âme. » Ensuite, comme elle jetait par terre les pelures et les pépins des raisins qu'elle avait tous mis dans sa main, Satan, l'ennemi de tout bien, vint ramasser ces débris pour témoigner de la faute d'une malade qui avait mangé avant les Matines : à peine eut-il touché une de ces peaux du bout de ses deux doigts que, brûlé par l'ardeur d'un horrible tourment il se précipita hors de la maison en poussant des hurlements affreux ; il eut soin toutefois dans sa fuite, de ne pas poser la patte sur le moindre de ces débris dont le contact lui causait un supplice aussi intolérable.

CHAPITRE LVIII.

A QUOI PEUVENT SERVIR NOS DëFAUTS.

1 Une autre nuit, elle s’examina et se trouva le défaut de dire souvent : « Dieu le sait ! » par routine, sans réflexion et sans nécessité. Elle se reprocha cette imperfection et pria le Seigneur de l'en corriger et de lui accorder la grâce de ne jamais prononcer en vain son adorable nom. Le Seigneur lui dit avec tendresse : « Pourquoi voudrais-tu me priver de l’honneur qui me revient, et te frustrer de la récompense que tu acquiers, lorsque, reconnaissant ce défaut ou un autre, tu prends la résolution. de l'éviter? Chaque fois qu'une âme s'efforce de vaincre ses mauvais penchants pour mon amour, elle me témoigne autant d'honneur et de fidélité qu'un soldat en montre à son capitaine lorsque, dans un combat, il résiste vigoureusement aux ennemis afin de les vaincre et de les abattre par sa valeur et par la force de son bras. » 2Elle se vit ensuite reposer doucement sur le sein du Seigneur et sentit en même temps sa profonde indignité : « Voici, très aimé Seigneur, dit-elle, que je vous offre mon pauvre cœur, pour que vous y preniez vos délices comme il vous plaira. » Le Seigneur répondit : « Je trouve plus de joie à recevoir ton faible cœur, offert avec tant d'amour, que je n’en n'aurais eu à recevoir un cœur plein de vaillance et de force. Ainsi met-on de préférence à un animal domestique, sur la table du grand seigneur, le gibier sauvage longtemps poursuivi par le

chasseur, parce que ses chairs sont plus tendres et d'un goût plus délicat. »

CHAPITRE LIX.

LE SEIGNEUR NE DEMANDE QU'UN SERVICE PROPORTIONNé A NOS FORCES.

1Retenue par ses infirmités, elle ne pouvait assister aux offices du chœur mais elle allait souvent entendre les heures, afin de dépenser son peu de force au service de Dieu. Il lui semblait cependant qu'elle n'avait pas une dévotion assez fervente, et elle s’en plaignait souvent au Seigneur, l'âme tout abattue : « O très aimable Seigneur, disait-elle, quel honneur puis-je vous rendre, lorsque je m'assieds ici négligente et inutile, pour prononcer à peine une ou deux paroles ou chanter quelques notes ? » Un jour enfin, le Seigneur lui répondit : « Quel plaisir éprouverais-tu, si un ami t'offrait une fois ou deux un excellent hydromel capable de te fortifier ? Eh bien, apprends que chaque parole et chaque neume que tu chantes à ma louange me fait éprouver encore plus de consolation. »

2A la Messe, comme elle hésitait à se lever. pour l'évangile à cause de sa faiblesse, elle s'en reprit elle-même et se demanda où serait le profit d'une telle discrétion, puisqu'elle n'avait aucun espoir, même en se ménageant, de recouvrer sa santé d'autrefois. Selon sa coutume, elle demanda au Seigneur ce qu'il préférait pour sa gloire, et il répondit-il : « Lorsque tu accomplis avec difficulté quelque chose qui dépasse tes forces, je l'accepte comme si c’était indispensable à mon honneur ; mais lorsque tu remplaces ces efforts par certains ménagements et que tu diriges vers moi ton intention, j'accepte ces ménagements comme si, étant infirme moi-même, je ne pouvais me dispenser de les prendre. Je récompenserai donc les deux manières d'agir, pour la gloire de ma divine magnificence » CHAPITRE LX.

RENOUVELLEMENT MYSTIQUE DES SACREMENTS Un jour, en examinant sa conscience, elle y trouva. une faute dont elle aurait voulu se décharger. Mais, dans l'impossibilité de trouver un confesseur, elle se réfugia, comme de coutume, auprès de son unique consolateur le Seigneur Jésus-Christ, et tout en gémissant lui exposa son embarras. Le Seigneur lui répondit: « Pourquoi te troubler, ô ma Bien-Aimée? Chaque fois que tu le désireras, moi qui suis le souverain prêtre et le vrai pontife, je serai à ta disposition pour renouveler en ton âme, par une seule opération, les sept sacrements. J'agirai alors avec plus d'efficacité que jamais prêtre ni pontife ne le pourrait en les administrant l'un après l'autre : je te baptiserai dans mon sang précieux ; je te confirmerai dans la puissance de ma victoire ; je t'épouserai dans la foi de mon amour ; je te consacrerai dans la perfection de ma vie très sainte ; je briserai les liens de tes péchés dans ma bonté miséricordieuse. Dans l'excès de ma charité, je te nourrirai de moi-même, et je me rassasierai à mon tour en jouissant de toi. Par la suavité de mon Esprit, je te pénétrerai intérieurement d'une onction si efficace, que la douceur de la dévotion paraîtra découler de tous tes sens et de toutes tes actions. Tu seras ainsi de plus en plus sanctifiée et adaptée aux jouissances de la vie éternelle. »

CHAPITRE. LXI.

MéRITE D'UNE CONDESCENDANTE CHARITé.

1Elle se leva une fois malgré sa grande faiblesse, pour réciter Matines. Déjà elle avait achevé le premier nocturne, lorsque survint une autre malade, avec laquelle elle eut la charité de recommencer dévotement cet office. A la Messe, tandis que son attention était dirigée vers le Seigneur, elle vit son âme ornée de pierres précieuses qui jetaient un éclat merveilleux, et Dieu lui fit connaître qu'elle avait mérité ces parures, en recommençant avec cette jeune sœur la partie de l'office déjà récitée. Cette parure portait autant de pierres précieuses qu’elle avait, dans son humble charité, répété de paroles.

2Elle se .souvint ensuite de quelques négligences, dont elle n'avait pu s'accuser à cause de l'absence du confesseur, et vint exposer sa peine au Seigneur. Il lui répondit : « Pourquoi gémir de ces négligences, lorsque tu es si glorieusement enveloppée par le vêtement, de charité qui couvre la multitude des pêchés ! » (1 Pierre, IV, 8.) Elle reprit : « Comment puis-je être consolée de ce que la charité dissimule mes fautes, puisque je m'en vois encore toute souillée ? » Le Seigneur répondit: « La charité ne couvre pas seulement les péchés, mais, semblable à un soleil brûlant, elle consume en elle-même et anéantit toutes les fautes vénielles : de plus, elle comble l'âme de mérites.»

CHAPITRE LXII DE SON ZèLE POUR L'OBSERVANCE DE LA RèGLE. Elle vit un jour une personne négliger quelques observances régulières, et craignit d'offenser Dieu si elle ne corrigeait pas la faute dont elle avait été témoin. D'un autre coté, par suite de la faiblesse humaine, elle redoutait le jugement de sœurs moins sévères, qui la trouveraient peut-être trop exigeante sur des points minimes de la Règle. Suivant sa coutume, elle offrit au Seigneur, pour sa plus grande gloire, l'ennui qui lui reviendrait de cette contradiction probable, et le Seigneur, afin de montrer combien cette action lui plaisait, dit ces paroles : « Chaque fois que tu encourras ce reproche on un autre semblable pour mon amour, je te fortifierai et je t'environnerai de toutes parts comme une ville est entourée de ses fossés et de ses murs, afin qu'aucune occupation ne puisse te distraire et te séparer de moi. J'ajouterai aussi à tes mérites ceux que chaque sœur aurait acquis si elle se fût soumise humblement et pour ma gloire à tes remontrances. »

CHAPITRE LXIII.

FIDéLITé DU SEIGNEUR ENVERS L'âME.

1On est ordinairement plus sensible, aux injures d'un ami qu'à celles d'un ennemi, ainsi que le témoignent ces paroles : « Quoniam si inimicus meus maledixisset mihi, sustinuissem utique, etc. Si mon ennemi m'eût maudit, je l'aurais souffert, etc. » (Ps.

LIV, 13.) Celle-ci avait éprouvé une certaine peine, en apprenant qu'une personne au salut de laquelle elle avait travaillé avec beaucoup de zèle et de fidélité, ne répondait pas à ses soins, et s'efforçait même, par une sorte de mépris, d'agir contrairement à ses avis. Le Seigneur, confident de son chagrin, voulut la consoler: « Ne t'attriste pas, ma fille, dit-il, car j'ai permis cela pour te sanctifier ; je trouve de grandes délices à converser et à demeurer avec toi, et je désirais goûter plus souvent ce bonheur. La mère qui chérit tendrement son petit enfant veut toujours l'avoir près d'elle. S'il la quitte pour jouer et courir avec ses camarades, la mère pose dans le voisinage quelque épouvantail, et le petit enfant, effrayé à cette vue, court aussitôt se réfugier dans les bras maternels. Moi aussi, je désire toujours t'avoir à mon coté, c'est pourquoi je permets que tes amis te causent de la peine : tu ne rencontres alors la complète fidélité dans aucune créature, et c'est avec plus d'ardeur que tu accours vers moi, certaine de trouver dans mon Cœur une fidélité parfaite »

2Le Seigneur la prit alors dans ses bras comme un tout petit enfant et lui fit tontes sortes de caresses : il approcha ses lèvres divines pour murmurer ces paroles à l'oreille de sa bien-aimée :

« Une tendre mère cherche à adoucir par ses baisers les chagrins de son petit enfant; ainsi je veux par de douces paroles d'amour calmer tes peines et tes chagrins. » Après qu'elle eut goûté un moment dans le sein du Seigneur la douceur infinie des consolations divines, il lui présenta son Cœur et lui dit : « Considère, ô ma bien-aimée, les profondeurs cachées de mon Cœur.

Remarque avec quelle fidélité j'y ai déposé toutes tes. actions faites pour me plaire, et à quel point je les ai enrichies pour le plus grand profit de ton âme. Vois ensuite si tu peux me reprocher de t'avoir manqué de fidélité, même par une seule parole. » Après cela, elle vit le Seigneur lui faire une parure de fleurs dorées d'un éclat merveilleux, à cause de celte peine racontée plus haut.

3Elle se souvint alors de certaines personnes accablées d'épreuves et dit au Seigneur : « O Père miséricordieux, quelles plus belles récompenses et quelles parures plus précieuses ces personnes ne devraient-elles pas recevoir de votre libéralité, elles qui supportent des peines si lourdes sans être soulagées par les consolations que, bien indigne, hélas ! je reçois si souvent ! Cependant je ne souffre pas avec assez de patience les diverses contrariétés de la vie. » Le Seigneur répondit : « En ceci comme en toute autre circonstance, je montre la délicatesse de mon cœur pour toi : une mère qui chérit son petit enfant voudrait bien le revêtir d'étoffes d'or et d'argent ; mais comme il n'en pourrait supporter le poids, elle lui prépare une parure de fleurs légères qui ne le chargent pas et servent cependant à relever ses charmes. De même, j'adoucis tes peines pour que tu ne succombes pas sous leur poids, et je ne te prive cependant pas du mérite de la patience. »

4Ces paroles montraient bien la grandeur de la Bonté divine ; celle-ci en les écoutant fut pénétrée d'une immense reconnaissance qu'elle fit éclater en diverses louanges. Elle comprit alors que les parures de fleurs légères et brillantes données à son âme comme récompense de ses peines prenaient en quelque sorte un certain poids, lorsque la reconnaissance l'excitait à rendre grâces à Dieu au milieu des adversités ; et de là elle apprit que cette grâce de louer Dieu au milieu des afflictions suppléait au poids des douleurs, dans la proportion où un vase d'or pur l'emporterait en valeur sur un vase d'argent simplement doré à l'extérieur.

CHAPITRE LXIV.

DU FRUIT DE LA BONNE VOLONTé.

1Les envoyés d'un grand seigneur étaient venus demander quelques sœurs de notre communauté 1, afin d'établir la Religion dans un autre monastère. Après avoir appris cette démarche, celle-ci se montra remplie de zèle et prête à accomplir le bon plaisir divin. Quoique dépourvue de toute force corporelle, elle se prosterna devant le Crucifix avec ferveur, et offrit à Dieu tout son être afin qu'il voulût bien en disposer pour sa plus grande gloire. Le Seigneur fut si touché de cette offrande, que dans sa joie et son amour il se détacha de la croix pour embrasser tendrement son épouse. II éprouva un tressaillement ineffable, comme un malade dont l'état serait désespéré et qui se réjouirait à la vue d'un remède destiné à lui rendre la santé. Pressant amoureusement cette âme contre la blessure adorable de son côté, il lui dit: « Sois la bienvenue, ô ma très aimée, toi qui adoucis mes plaies et calmes mes douleurs. » Elle comprit à ces paroles que l'offrande d'une parfaite bonne volonté, malgré les peines entrevues, est pour le Seigneur comme un doux onguent qu'on eût appliqué sur ses plaies au temps de la Passion.

2Ensuite, tout en faisant oraison, elle pensait :à plusieurs choses capables de promouvoir et maintenir la gloire de Dieu et l'avancement de la Religion, s'il lui arrivait de partir au loin. Mais bientôt, rentrant en elle-même, elle se reprocha de consumer le temps en des pensées inutiles qui n'auraient sans doute aucun effet, puisque sa santé si faible devait lui faire entrevoir la mort plutôt qu'un projet de fondation. En tout cas, si elle partait, il lui resterait encore du temps pour disposer toutes choses. Le Seigneur Jésus lui apparut alors comme an milieu de son âme : il était revêtu d'une grande gloire et tout environné de roses et de lis: « Regarde, lui dit-il à quel point je suis glorifié par les dispositions de ta bonne volonté : elle me place au milieu de la splendeur des brillantes étoiles et des candélabres d'or, ainsi qu'il est écrit dans l'Apocalypse, où Jean vit l'image du Fils de l'homme, entouré de candélabres d'or et tenant dans la main sept étoiles. Les autres pensées qui te sont venues à l'esprit me procurent un plaisir et une douceur comparables à ceux que j'éprouverais au milieu de roses et de lis pleins de fraîcheur. »

3Elle dit alors : « O Dieu de mon cœur, pourquoi remplissez-vous mon esprit de volontés si diverses qui doivent rester sans effet?

II y a peu de jours, vous m’avez donné la pensée et le désir pressant de recevoir l'extrême-onction ; et tandis que j'en étais tant occupée, vous m'avez à ce sujet comblée de joies et de consolations. Maintenant, tout au contraire, vous dirigez mon ardeur vers l'établissement d'un monastère dans un autre lieu, lorsqu'il me reste à peine la force suffisante pour accomplir les devoirs de mon état.» Le Seigneur répondit : « Je te l'ai dit au commencement de ce livre 2, je t’ai établie pour servir de lumière aux nations, c'est-à-dire pour éclairer un grand nombre d'âmes. II importe donc que chacun trouve en ton livre les choses nécessaires à son instruction et à sa consolation. Les amis prennent plaisir à parler ensemble de diverses- questions qui doivent rester sans résultat ; un ami propose souvent à son ami des choses difficiles, afin d'éprouver sa fidélité et de jouir en même temps des témoignages de sa bonne volonté. Moi aussi je prends plaisir à proposer à mes élus plusieurs difficultés qui ne se présenteront jamais, afin d'éprouver leur fidélité et leur amour. Je les récompense alors pour une infinité de mérites qu'ils n'auraient jamais pu acquérir, parce que je considère comme accomplis les désirs de leur bonne volonté. J'ai excité dans ton âme le désir de la mort et par conséquent celui de l'extrême-onction ; aussi les dévotes préparations que tu as faites alors, par tes pensées et par tes actes, sont cachées au fond de mon Cœur sacré et serviront à ton salut éternel. De là cette parole : « Justus si morte praeoccupatus fuerit in refrigerio erit : Mais le juste, quand même la mort le visiterait prématurément, trouvera le repos. » (Sagesse, iv, 7.)

Si tu étais enlevée par une mort subite et ne pouvais recevoir les sacrements, ou encore, si tu n'avais à leur réception ni connaissance, ni sentiment (ce qui arrive souvent à des âmes saintes), tu n'en éprouverais aucun détriment. En effet, toutes les oeuvres que tu as accomplies autrefois pour te préparer à la mort ne cessent, par la vertu de ma coopération divine, de croître, de fleurir et de produire pour toi les fruits du salut dans l'inaltérable printemps de mon éternité. »

Tous les livres