Le Héraut de l'amour divin (Révélations de sainte Gertrude) (page 4)

Gertrude d'Helfta · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Le Héraut de l'amour divin, livres 1 à 5 · 8 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1. II faut remarquer que cette fondation ne peut être celle qui fut faite de Rodarsdorf à Helfta en 1253, puisque sainte Gertrude n’était pus née à cette époque. Cette demande à laquelle elle fait allusion doit en tout cas avoir été faite après sa 25 année ; mais nous n’en trouvons aucune mention ailleurs, ni ne savons s'il y a jamais été donné suite. (Note de l'édition latine.)

2. Il s’agit ici du prologue, ce qui prouve qu’il fait partie du livre lui-même et ne peut être supprimé par l'éditeur. Ces paragraphes montrent aussi que le Seigneur se regarde comme le premier auteur de ce livre. (Note de l'édition latine)

CHAPITRE LXV.

COMMENT PEUVENT SERVIR LES PRIèRES DU PROCHAIN.

Un jour celle-ci offrait à Dieu, pour une personne qui l'en avait priée, tout ce que la divine bonté avait opéré gratuitement dans son âme, afin que cela servit au salut de cette personne. Aussitôt elle lui apparut debout devant le Seigneur, qui siégeait sur un trône de gloire et tenait sur son sein une robe d'un merveilleuse magnificence qu'il déploya devant elle sans toutefois l'en revêtir. Celle-ci en demeura toute surprise et dit au Seigneur : « Il y a quelques jours, lorsque je vous fis une offrande semblable, vous daignâtes aussitôt élever aux joies les plus sublimes du paradis l'amie d'une pauvre personne pour laquelle je vous priais. Pourquoi maintenant, ô Dieu de toute bonté, par le mérite de ces grâces que vous m'avez accordées, ne revêtez-vous pas cette personne de la robe que vous lui montrez et qu'elle désire avec tant d'ardeur ? » Le Seigneur répondit : « Lorsqu'on me fait, par charité, une offrande en faveur des âmes du purgatoire, je la leur applique aussitôt en leur donnant la rémission des fautes, le soulagement dans les peines et l'augmentation de la béatitude, selon l'état ou le mérite de chacune. J'ai pitié de la pauvreté de ces âmes, car je sais qu'elles ne peuvent s'aider en rien, et ma bonté m'incline toujours à la miséricorde et au pardon. Toutefois, lorsqu'on me fait de semblables offrandes pour les vivants, je les garde en vérité pour leur salut; mais comme ils peuvent eux-mêmes augmenter leurs mérites par des oeuvres de justice, par leur désir et leur bonne volonté, il convient qu'ils gagnent aussi par leurs propres efforts ce qu'ils souhaitent obtenir par les mérites d'autrui. « C'est pourquoi, si la personne pour laquelle tu pries désire se parer des bienfaits que je t'ai conférés, elle doit s'appliquer spirituellement à trois choses :

1 que par l'humilité et la reconnaissance, elle s’incline pour recevoir cette robe, c'est-à-dire qu'elle confesse avoir besoin des mérites des autres, et me rende grâces, le coeur plein d'amour, d'avoir suppléé à son indigence par l'abondance d'autrui.

3 Qu'elle revête enfin cette robe en s'exerçant à pratiquer la charité et les autres vertus.

Celui qui désire participer aux grâces et aux mérites de son prochain peut agir de même, et il en retirera un grand profit. »

CHAPITRE LXVI. D’UNE PRIèRE COMPOSéE PAR ELLE ET APPROUVéE PAR LE SEIGNEUR.

1 Il lui arriva, lorsqu'elle s'était fait saigner un peu avant le carême, d'avoir souvent ces paroles sur les lèvres : « O très excellent Roi des rois, très illustre Prince », et autres semblables. Un matin, s'étant recueillie dans l'oratoire, elle dit au Seigneur : « O très aimé Seigneur, que voulez-vous faire de ces paroles qui me viennent si souvent à l'esprit et sur les lèvres ? » Le Seigneur lui montra qu'il tenait en mains un collier d'or composé de quatre rangs. Comme elle cherchait la signification de ces quatre parties du collier, l'inspiration divine lui fit comprendre que la première désignait la Divinité de Jésus-Christ ; la seconde, l'âme de Jésus-Christ ; la troisième, l'âme fidèle qu'il a épousée en répandant son précieux sang; enfin la quatrième, le Corps immaculé de Jésus-Christ. Elle vit encore que dans ce collier l'âme fidèle se trouvait placée entre l'âme et le corps de Jésus-Christ, pour figurer le lien indissoluble d'amour par lequel le Seigneur unira cette âme fidèle à son corps et à son âme. Tout à coup, elle eut un ravissement d'esprit, et sous l'inspiration divine elle prononça les paroles suivantes 1 :

« O Vie de mon âme ! Que les affections de mon coeur, enflammées par l'ardeur de votre amour, s'unissent intimement à vous. Que mon âme devienne comme morte et sans vie à l'égard de tout ce qu'elle rechercherait hors de vous !

« Vous êtes l'éclat de toutes les couleurs, la douceur de tous les goûts, le parfum de toutes les senteurs, le charme de toutes les harmonies, la tendre suavité des embrassements intimes !

« En vous se trouvent les plus délicieuses jouissances; de vous jaillissent les eaux surabondantes ; vers vous un charme irrésistible entraîne, par vous l'âme est remplie de saintes affections.

« Vous êtes l'abîme toujours débordant de la Divinité ! O Roi le plus noble des rois, Souverain suprême, Prince très illustre, Maître très doux, Protecteur très puissant !

« O Perle précieuse et vivifiante de la noblesse humaine ! O Créateur de toutes les merveilles, Maître très doux, Conseiller très sage, Auxiliaire le plus dévoué, Ami le plus fdèle !

« En vous sont réunis les charmes des délices intimes, ô vous qui caressez avec délicatesse, qui aimez avec douceur, qui chérissez avec tant d'ardeur, époux très aimable et tout brûlant de chastes désirs !

« Vous êtes la fleur printanière qui brille dans sa beauté native : ô frère très aimable, adolescent plein de grâce et de force ! O compagnon très agréable, hôte très généreux, serviteur le plus empressé !

« Je vous préfère à toute créature ; pour vous je renonce à tout plaisir ; pour vous j'affronte toute adversité ; je ne veux être approuvée et louée que par vous seul.

« Vous êtes le Principe de tout bien, mes lèvres et mon coeur l'attestent. Dans la vertu de votre amour, je joins la force de ma dévotion à votre prière efficace, afin qu'après avoir étouffé en moi tout mouvement de la nature rebelle, je sois conduite au sommet de la plus haute perfection par une complète union à Dieu. » Or chacune de ces aspirations brillait comme une perle enchâssée dans le collier d'or. 2Le dimanche suivant, celle-ci assistait à la Messe où elle devait communier. Tandis qu'elle récitait cette prière avec beaucoup de dévotion, elle vit que le Seigneur semblait y prendre plaisir: «O Dieu très aimant, dit-elle, puisque ces paroles vous sont agréables, je veux conseiller à autant de personnes que je le pourrai, de vous les offrir comme un précieux collier. » Le Seigneur répondit : « Nul ne peut me donner ce qui est à moi ; mais quiconque récitera dévotement cette prière, obtiendra de me connaître davantage. II recevra la splendeur de ma Divinité qu'il aura attirée dans son âme par la vertu de ces aspirations, comme celui qui tient une lame d'or exposée au soleil y voit rayonner la lumière de cet astre. » 3Elle éprouva bientôt l’effet de cette promesse , car, après avoir achevé la prière, son âme lui parut plus éclatante sous le rayonnement de la divine lumière, et elle trouva plus de douceurs que jamais dans la connaissance de Dieu. 1. Ce Rythme dans le texte original latin, se trouve à l'appendice de ce volume.

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On trouve bon d'ajouter ici plusieurs choses utiles, choisies parmi celles que le Seigneur révéla à celle-ci, quand elle le priait pour d'autres âmes.

CHAPITRE LXVII. QUE LE SEIGNEUR RéPANDIT PAR SON ENTREMISE LE TORRENT DE SA GRâCE SUR BEAUCOUP D’âMES. Le Seigneur Jésus apparut un jour à celle-ci et lui demanda son coeur, disant : « Ma fille, donne-moi ton coeur. » Elle l'offrit avec joie, et il lui sembla que le Seigneur appliquait ce coeur à son Coeur sacré comme sous la forme d'un tube qui descendait jusqu'à terre. pour répandre avec abondance sur les hommes les effusions de la Bonté divine. Le Seigneur lui dit ensuite : « Je prendrai désormais plaisir à me servir de ton coeur. II sera le canal qui, de la source jaillissante de mon Coeur sacré, répandra des torrents de divine consolation sur tous ceux qui se disposeront à recevoir ces effusions, c'est-à-dire qui auront recours à toi avec confiance et humilité. » Nous verrons dans la suite quelques-uns des touchants effets de ces paroles.

CHAPITRE LXVIII.

QU'IL EST BON DE S'HUMILIER SOUS LA PUISSANTE MAIN DE DIEU. 1Elle priait un jour pour certaines gens qui, après avoir causé beaucoup de tort au monastère par leurs pillages 1,continuaient à le ruiner. Le Seigneur bon et miséricordieux lui apparut alors : il semblait souffrir d'un bras, et ce bras était plié en arrière, à tel point que les nerfs paraissaient presque détendus. Il lui dit : « Regarde quelle cruelle douleur me causerait celui qui me frapperait du poing sur ce bras ; et je suis traité de la sorte par tous ceux qui n'ont pas pitié du péril de damnation où se trouvent vos persécuteurs, et publient les torts et les injures dont vous êtes victimes, en oubliant que les méchants sont aussi mes membres. Tous ceux au contraire qui, touchés de compassion, implorent ma clémence pour qu'elle retire miséricordieusement ces âmes de leurs désordres et les amène à une vie meilleure, ceux-là semblent appliquer sur mon bras des onguents très doux. Quant à ceux qui, par leurs conseils et leurs avis, les conduisent avec charité à l'amendement et à la réconciliation, ils ressemblent à d'habiles médecins qui, maniant mon bras avec adresse et douceur, le remettent dans sa position naturelle. »

2Celle-ci fut remplie d'admiration pour l'ineffable bonté du Seigneur et dit: « O Dieu très miséricordieux, quelle raison pouvez-vous avoir d'appeler votre bras des gens aussi indignes ? » Le Seigneur répondit : « C'est qu'ils font partie du corps de l'église dont je me glorifie d'être la tête.

»

Elle reprit: « Mais, Seigneur, ils sont déjà séparés du corps de l'église, puisqu'ils ont été publiquement excommuniés à cause des vexations exercées contre notre monastère 1. » Le Seigneur répondit: «Néanmoins, comme ils peuvent être réintégrés dans l'église par l'absolution, ma bonté m'oblige à prendre soin d'eux, et à désirer avec une ardeur incroyable qu'ils se convertissent et reviennent à moi par la pénitence. » Celle-ci ayant ensuite prié le Seigneur de défendre la Congrégation contre leurs insultes, et de la prendre sous sa paternelle protection, il lui dit : « Si vous vous humiliez sous ma toute puissante main, et si vous reconnaissez que vous méritez d'être châtiés à cause de vos négligences, ma paternelle miséricorde vous préservera de toute invasion des ennemis. Mais si par orgueil vous vous emportez contre vos persécuteurs, en leur désirant ou en leur souhaitant le mal pour le mal : alors, par un juste décret de ma justice, je permettrai qu'ils prévalent contre vous et vous nuisent encore davantage.

1. II s'agit probablement de Ghébard de Mansfeld, qui envahit le monastère d'Helfta en 1284 et fut excommunié pour cette raison.

CHAPITRE LXIX.

COMMENT LES TRAVAUX MANUELS PEUVENT êTRE UNE SOURCE DE MéRITES. 1La Congrégation se trouvait une année chargée d'une dette considérable, et celle-ci priait le Seigneur avec instance, afin que, dans sa bonté, il donnât aux proviseurs du monastère le moyen de se libérer. Le Seigneur lui répondit avec tendresse : « Et que gagnerai-je à les aider en cela? » Elle répondit : « C'est que nous pourrons ensuite vaquer au devoir de la prière avec plus de zèle et de dévotion. » Le Seigneur reprit : « Quel fruit m'en reviendra-t-il, puisque je n'ai nullement besoin de vos biens 1, et qu'il m'est indifférent de vous voir appliquées aux exercices spirituels ou livrées aux travaux extérieurs, pourvu que votre volonté soit dirigée vers moi par une intention libre? Si je ne trouvais de charmes que dans vos exercices spirituels, j'aurais certainement réformé de telle sorte la nature humaine après la chute d'Adam, qu'elle n'aurait eu besoin ni de nourriture, ni de vêtement, ni des autres choses que l'homme s'efforce d'acquérir ou de fabriquer, parce qu'elles sont nécessaires à la vie.

Un puissant empereur ne se contente pas d'avoir en son palais des damoiselles d'honneur belles et bien parées, mais il y établit encore des princes, des capitaines, des hommes d'armes et des officiers, aptes à divers services, et toujours disposés à exécuter ses ordres. De même je ne trouve pas seulement mes délices dans les exercices intérieurs de la contemplation ; mais les occupations utiles et variées qui ont pour but mon honneur et ma gloire, m'invitent également à demeurer parmi les fils des hommes et à y prendre mes délices. C'est par ces travaux manuels que les hommes trouvent occasion de pratiquer davantage la charité, la patience, l'humilité et les autres vertus. »

2Ensuite elle vit le principal procureur du monastère se tenir en présence de Dieu. Il paraissait couché sur le côté gauche et se levait avec peine de temps en temps pour offrir au Seigneur, de la main gauche sur laquelle il s'appuyait, une pièce d'or enrichie d'une pierre précieuse. Le Seigneur dit à celle-ci : « Si j'adoucissais la peine de celui pour qui tu pries, je serais aussitôt privé de cette pierre précieuse qui m'est si agréable. Lui-même perdrait la récompense préparée, parce que dans ce cas il m'offrirait simplement, de sa main droite, une pièce d'or sans pierre précieuse. Celui-là, en effet, me présente seulement une pièce d'or, qui, sans souffrir aucune adversité, s'efforce de suivre en toutes ses oeuvres la volonté de Dieu; mais celui qui rencontre l'épreuve dans ses travaux, et reste cependant uni à mon divin vouloir, offre à Dieu une pièce d'or enrichie d'une pierre de grand prix. »

3Celle-ci ne se rebutait pas, et insistait avec plus de force auprès du Seigneur, afin qu'il soulageât les proviseurs du monastère. Le Seigneur lui dit : « Pourquoi trouves-tu si dur que l'on supporte quelque chose à cause de moi, puisque je suis cet ami véritable dont la fidélité ne s'affaiblit pas avec le temps ? Lorsqu'une personne est dépourvue de tout secours humain, de toute consolation et réduite à la misère, celui qui jadis a reçu d'elle quelques marques de fidélité, éprouve une grande amertume de ne pouvoir soulager de tels maux. Mais moi qui suis le seul ami véritable, j'accours vers l'âme désolée, lui apportant les fleurs fraîchement écloses de toutes les bonnes oeuvres qu'elle a pratiquées dans le cours de sa vie, par pensées, par paroles et par actions. Ces fleurs sont semées sur mes vêtements comme des roses et des lis pleins de fraîcheur. Au contact vivifiant de ma divine présence, cette âme renaît à l'espérance de la vie éternelle et se voit invitée à y recevoir la récompense de toutes ses oeuvres. La joie qu'elle conçoit à cette vue, la dispose à goûter le bonheur de l'éternelle félicité, au jour où se briseront les liens de son corps. Aussi peut-elle laisser éclater ses louanges et s'écrier dans l'élan d'une joie véritable : Voici que l'odeur de mon Bien-Aimé est comme l'odeur d'un champ fertile ! (Genèse, XXVII, 27.) En effet, comme le corps est formé de divers membres unis entre eux, ainsi trouve-t-on dans l'âme l'ensemble des affections telles que : la crainte, la douleur, la joie, l'amour, l'espérance, la haine et la modeste pudeur. Autant l'homme se sera servi de ses passions ou affections pour augmenter ma gloire, autant il trouvera en moi ces jouissances ineffables, ces délices de la paix qui disposent l'âme à goûter la béatitude éternelle. A la résurrection future, lorsque ce corps mortel revêtira l'incorruptibilité, chaque membre recevra une récompense spéciale pour les oeuvres qu'il aura accomplies et les travaux qu'il aura exécutés en mon nom et pour mon amour. Mais l'âme obtiendra une récompense bien plus sublime pour la componction et l'amour qu'elle aura ressentis, ou même simplement pour la vie qu'elle aura donnée au corps.» 4Mais comme celle-ci, toujours émue de compassion pour, ce fidèle proviseur du monastère, recommençait à prier le Seigneur avec ferveur, afin qu'il le récompensât de ses labeurs et de ses peines, le Seigneur répondit: « Son corps, qui se fatigue pour moi dans ces travaux, m'est comme un trésor dans lequel je dépose autant de drachmes d'argent qu'il fait de démarches pour remplir sa charge. Son coeur est comme un coffret où je place avec joie une drachme d'or toutes les fois que pour ma gloire il songe à pourvoir aux besoins de ses administrés. » Elle dit alors avec admiration : « O Seigneur, cet homme ne me semble pas si parfait qu'il exécute toutes ses oeuvres uniquement pour votre gloire ; il est souvent. je le crois, poussé par d'autres motifs : le désir d'un gain temporel, ou le bien-être qui en résultera. Comment alors vous, ô mon Dieu, qui êtes la douceur sans mélange, affirmez-vous trouver en lui tant de délices? » Le Seigneur daigna répondre : « Sa volonté est tellement subordonnée à la mienne que je suis toujours la cause principale de ses actes. C'est pourquoi il retire une récompense inestimable de toutes ses pensées, de ses paroles et de ses oeuvres. Cependant, s'il s'appliquait à chaque affaire avec une plus grande pureté d'intention, il relèverait tous ses travaux dans la proportion où l'or l'emporte sur l'argent. S'il avait soin enfin de diriger vers moi ses projets et ses sollicitudes avec cette même pureté d'intention, ils en seraient tous ennoblis, comme l'or brillant et sans alliage est plus précieux qu'un or terni par les siècles. »

1. Allusion au verset 2 du psaume xv, où David dit à Dieu

: Deus meus es tu, quoniam bonorurn meorum non eges.

CHAPITRE LXX.

DU MéRITE DE LA PATIENCE.

1Il arriva qu'une personne se fit, en travaillant, une blessure dont elle souffrit beaucoup. Celle-ci, touchée de compassion, demanda à Dieu de sauvegarder ce membre blessé dans un travail légitime. Le Seigneur répondit avec bonté : « I1 n'y a pas de danger, mais cette personne obtiendra une grande récompense pour le mal qu'elle endure. De plus, tous ses autres membres qui se sont efforcés de soulager ce membre blessé, obtiendront aussi une récompense éternelle. Si on trempe une étoffe dans un bain de safran, tout autre objet qui tombe dans la même teinture prend aussi cette couleur ; de même, quand un membre souffre, tous les autres membres qui lui portent secours sont récompensés avec lui. »

2Elle dit alors: « Mon Seigneur, comment les membres qui s'aident mutuellement obtiendront-ils une si grande récompense, puisqu'ils n'agissent pas afin que la personne blessée souffre avec patience et pour votre amour, mais seulement dans le but d'alléger sa douleur? » Le Seigneur lui fit cette consolante réponse : « La souffrance que nul remède humain n'a pu adoucir et que l'homme a supportée pour mon amour, se trouve sanctifiée par la parole que j'ai dite à mon Père au moment suprême de mon agonie:

« Pater, si fieri potest, transeat a me calix iste ! 1 : Père, si c'est possible, que ce calice s'éloigne de moi. » (Matth. xxvi, 39.) En disant cette parole, l'homme acquiert beaucoup de mérites et une grande récompense. »

3Elle poursuivit : « Est-ce qu'il ne vous est pas plus agréable, ô mon Dieu, que l'homme souffre avec patience tout ce qui peut se présenter, plutôt que d'être patient seulement quand il ne peut échapper à la souffrance ? » Le Seigneur répondit : « Ceci est caché dans l'abîme des divins jugements et dépasse l'intelligence de l'homme. Mais pour parler humainement, il en est de ces deux souffrances comme de deux couleurs ayant chacune tant de vivacité et d'éclat, qu'il est difficile de juger celle qui mérite la préférence. » Elle désira vivement alors que, par ces paroles qui lui seraient rapportées, la personne blessée dont nous avons parlé reçût du Seigneur une consolation efficace. – « Non, dit le Seigneur, mais apprends que, par une secrète disposition de ma Sagesse infinie, je lui refuse cette douceur pour que son âme soit plus éprouvée et se distingue par trois vertus : la patience, la foi, l'humilité :

-La patience, car si dans ces paroles elle trouvait la consolation que tu ressens toi-même, sa douleur serait extrêmement adoucie et le mérite de sa patience amoindri.

-La foi, afin qu'elle croie plus fermement sur le rapport d'autrui ce qu'elle n'éprouve pas elle-même, car saint Grégoire à dit 2: « La foi n'a plus de mérite, lorsque la raison humaine lui apporte son expérience. »

-Enfin l'humilité, par la persuasion que d'autres ont l’avantage de connaître par inspiration divine ce qu'elle-même ne mérite pas de savoir. »

1. Cette parole est citée d'après le répons : In monte Oliveti au Jeudi saint. C'est le texte liturgique et non celui de la sainte Ecriture elle-même, comme on le voit encore ailleurs dans ce livre.

2. Homélie XXVI sur l'évangile.

CHAPITRE LXXI.

DE LA CONFESSION DES BIENFAITS DE DIEU.

1Elle priait un jour avec compassion pour une personne qui avait proféré contre Dieu des paroles impatientes, demandant pourquoi le Seigneur lui envoyait de si grandes peines supérieures à ses forces. Le Seigneur lui dit : « Demande à cette personne quelles épreuves seraient proportionnées à ses forces, et dis-lui, attendu qu'elle ne peut obtenir le royaume des cieux sans supporter la douleur, qu'elle choisisse maintenant les souffrances qui lui agréent, et lorsqu'elles lui adviendront, qu'elle conserve la patience. » Elle comprit alors que c'est une sorte d'impatience très dangereuse, de croire que l'on serait patient dans certaines circonstances de son choix, mais non lorsqu'il s'agit de supporter les maux envoyés par Dieu. L'homme doit, au contraire, regarder avec confiance comme plus avantageux ce qui lui vient de la main du Seigneur. S'il néglige de pratiquer la patience, il doit s'en humilier sincèrement. Le Seigneur ajouta en la caressant avec tendresse : « Et toi, que penses-tu de ton sort? Est-ce que je t'envoie aussi de trop lourdes peines ? -- Nullement, ô mon Seigneur, répondit-elle; mais je confesse en toute vérité et je confesserai jusqu'à mon dernier soupir, que vous avez disposé toutes choses d'une manière si admirable, pour mon corps et mon âme, dans l'adversité comme dans la prospérité, que nulle sagesse au monde, depuis le commencement des siècles jusqu'au dernier jour, n'eût pu vous égaler, ô seule Sagesse incréée, Dieu très doux, qui atteignez avec force d'une extrémité à l'autre, et disposez tout avec douceur.

» (Sagesse, viii, 1.)

2Alors le Fils de Dieu s'empara d'elle et, la conduisant au Père, lui demanda comment elle lui rendrait hommage. Elle dit: « Autant que je le puis, je vous rends grâces, ô Père saint, par Celui qui siège à votre droite, pour les dons magnifiques dont m'a comblée votre générosité. Je reconnais hautement que nulle puissance humaine n'eût pu me les octroyer comme le fait cette puissance divine, qui, par sa vertu, communique la vie à toute créature. » De là il la conduisit au Saint-Esprit pour qu'elle rendît aussi hommage à sa bonté : « Je vous rends grâces, dit-elle, ô Esprit-Saint, doux Paraclet, par Celui qui, avec votre coopération, s'est fait homme dans le sein de la Vierge. Malgré mon indignité, vous m'avez prévenue à ce point des bénédictions gratuites de votre douceur, qu'aucune autre bonté n'eût agi comme la vôtre, où se cachent, d'où procèdent, avec laquelle se reçoivent tous les biens. »

3Le Fils de Dieu la serra dans ses bras et lui accorda son baiser en disant : « Après cet hommage solennel, je te prends sous ma garde spéciale, plus qu'aucune autre créature, et plus que je ne te le dois par droit de création, par droit de rédemption, et même par droit de spéciale élection. » Elle comprit à ces mots que le Seigneur reçoit en sa garde spéciale l'âme qui loue la bonté divine et se confie avec gratitude à la Providence, comme un prélat se met dans l'obligation de pourvoir aux besoins de celui qui, par la profession religieuse, est devenu son sujet.

CHAPITRE LXXII.

EFFETS DE LA PRIèRE.

1En priant une autre fois pour plusieurs personnes qui lui avaient été recommandées, elle se souvint de l'une d'elles avec une spéciale affection : « O Seigneur plein de bonté, dit-elle, que votre paternel amour veuille bien m'exaucer quand je l'invoque pour cette personne. » Le Seigneur répondit : « Je t’exauce fréquemment lorsque tu pries pour elle. » Elle objecta : « Pourquoi donc alors parle-t-elle toujours de son indignité, et réclame-t-elle si souvent mon secours, comme si vous ne lui donniez jamais aucune consolation? » Le Seigneur dit: « La manière délicate pour cette épouse d'exciter mon amour envers elle, et l'ornement qui lui convient le mieux, c'est surtout qu'elle se déplaise dans son propre état ; cette grâce s'accroît quand tu pries davantage pour elle. »

2Un jour, comme elle priait encore pour cette même personne, ainsi que pour d'autres, le Seigneur lui dit : « Je les ai attirées plus près de moi, c'est pourquoi il faut qu'elles soient purifiées par quelques épreuves. Elles sont comme une jeune enfant qui, à cause de sa tendre affection pour sa mère, veut être à ses côtés, sur le même siège. II arrive qu'elle est moins commodément assise que ses sœurs qui se placent à leur gré autour de leur mère. En outre, la mère ne pourra voir aussi facilement celle qui est à son côté que les autres enfants assises en face d'elle. »

CHAPITRE LXXIII. AVANTAGES DE LA PRIèRE.

I. - Le manque de foi retarde l'effet de la prière.

Un jour, elle se prosterna dévotement aux pieds du Seigneur, afin de prier pour plusieurs personnes et pour diverses intentions qui lui avaient été recommandées. Après avoir imprimé sur les plaies sacrées du Sauveur les baisers les plus fervents, elle lui exposa ses demandes. Au même moment elle vit une source jaillir du Cœur même du Fils de Dieu et répandre ses eaux tout alentour, comme pour lui montrer que ses prières étaient exaucées. Elle dit alors : « A quoi servira-t-il que j'aie prié pour ces personnes, puisqu'elles n'en ressentent aucun effet, et n'ont par conséquent aucune confiance ni aucune consolation ? » Le Seigneur répondit par cette comparaison : « Lorsqu un roi conclut la paix, après une longue guerre, ceux qui sont au loin ignorent cette heureuse nouvelle jusqu'au moment où il est possible de la leur annoncer; de même ceux qui restent loin de moi par la défiance ou d'autres défauts ne peuvent sentir que l'on prie pour eux -- Mais, Seigneur, reprit celle-ci, dans le nombre des personnes pour lesquelles je vous ai prié, il en est qui, d'après votre propre témoignage, sont assez proches de vous. - Tu dis vrai, répondit le Seigneur ; cependant celui à qui le roi veut signifier ses ordres par lui-même doit attendre que son maître ait jugé le temps opportun ; de la même façon je me propose de manifester à ces âmes l'effet de ta prière au montent le plus utile. »

Elle pria ensuite d'une manière spéciale pour une personne qui lui avait été quelque temps à charge, et reçut cette réponse : « Comme il ne peut arriver qu'on ait le pied blessé sans que le cœur y compatisse ; de même il est impossible à ma tendresse paternelle de ne pas regarder d'un oeil miséricordieux, celui qui est excité par un mouvement de charité à me supplier pour le salut du prochain, bien qu'il soit chargé du poids de ses propres fautes, et qu'il reconnaisse avoir besoin pour lui-même de l'indulgence divine. »

II. - Ce qu'il faut demander pour les malades.

C'est un devoir d'humanité de prier souvent pour les malades. Celle-ci, voulant un jour s'en acquitter, supplia le Seigneur de lui indiquer ce qu'elle devait demander pour tel infirme. Le Seigneur répondit : «Prononce seulement pour lui avec dévotion deux paroles :

2 demande que tous les instants de sa maladie servent à procurer ma gloire et le bien de son âme, comme l'a ordonné de toute éternité mon amour paternel. »

Le Seigneur ajouta : « Toutes les fois que tu rediras cette prière, ton mérite et celui du malade s'accroîtront de la même façon que s'augmente l'éclat du coloris, quand le peintre retouche son tableau. »

III. - Ce qu'il faut demander pour les supérieurs.

Elle priait aussi pour les dignitaires de l'église, et plus d'une fois le Seigneur lui fit connaître que ce qui lui était le plus agréable dans les personnages arrivés aux premières charges, était qu'ils les eussent comme ne les ayant point, c'est-à-dire qu'ils exerçassent leurs fonctions comme si elles leur étaient confiées pour un jour ou pour une heure, se tenant toujours prêts à les quitter, sans toutefois cesser de travailler selon leurs forces à procurer la gloire de Dieu. Aussi devraient-ils toujours se dire en leur cœur : Allons, hâte-toi de travailler pour Dieu, et tu déposeras volontiers ta charge, lorsque tu reconnaîtras avoir fait tous tes efforts pour procurer le triomphe de Dieu et le salut du prochain.

IV. - Effet d'une demande de prières.

Elle invoqua le Seigneur pour une personne qui, par elle-même ou par des intermédiaires, avait demandé ses prières avec une dévote humilité. Or elle vit le Seigneur se pencher avec bonté vers cette âme, l'envelopper d'une splendeur céleste et, dans cette lumière, lui communiquer sa grâce avec tout ce qu'elle espérait obtenir. En même temps celle-ci reçut du Seigneur cette instruction : « Toutes les fois qu'une personne se recommande aux prières d'une autre, avec la confiance d'obtenir ainsi la grâce divine, le Seigneur la récompense selon son désir, lors même que celle dont elle a réclamé l'assistance aurait négligé de prier dévotement. » CHAPITRE LXXIV. DE DIVERSES PERSONNES D'UN ORDRE DIFFéRENT.

I. - De l'une comparée à l'aigle royal.

Comme elle priait pour une personne dont l'âme était pleine de grands désirs, le Seigneur lui fit cette réponse : « Dis-lui de ma part que si elle désire s'unir à moi par le lien d'un amour intime, elle ait soin de se construire à mes pieds un nid formé des grappes de sa propre misère et des branches de ma grandeur. Qu'elle s'y repose dans le souvenir continuel de sa bassesse, car l'homme mortel est de sa nature enclin au mal, lent à faire le bien, et il est nécessaire que la grâce de Dieu le prévienne. Qu'elle pense fréquemment à ma miséricorde et se souvienne que je suis comme un bon père, disposé à la recevoir, si après sa faute elle revient à moi par la pénitence.

Si elle désire s'envoler du nid pour chercher sa pâture, qu'elle vienne en mon sein et se rappelle avec une amoureuse reconnaissance les bienfaits dont ma surabondante tendresse a entouré son âme. Si elle souhaite porter plus loin son vol et étendre encore plus haut les ailes de ses désirs, que, d'un élan rapide comme celui de l'aigle, elle s'élève au-dessus d'elle-même par la contemplation des choses célestes et soutienne son vol devant ma face. Soulevée sur les ailes des séraphins dans l'essor audacieux de l'amour, qu'elle contemple le Roi dans sa beauté avec les yeux purifiés de l'esprit.

« Mais parce que tout homme ne peut, dans la vie présente, demeurer longtemps sur les sommets de la contemplation, car il ne les atteint, dit saint Bernard, qu'à des heures rares et pour des moments bien courts 1, l'âme doit replier encore ses ailes par le souvenir de sa misère et descendre dans son nid pour y prendre du repos. Ensuite elle trouvera de nouveau ses délices à voler par l'action de grâces vers les champs fleuris de l'amour, pour atteindre bientôt dans l'extase de l'esprit les sommets de la divine contemplation. Par ces divers mouvements, c'est-à-dire soit qu'elle rentre en elle-même par la considération de sa propre misère, soit qu'elle en sorte pour recevoir mes bienfaits, soit enfin qu'elle s'élève par la contemplation des choses célestes, toujours elle trouvera les joies du paradis. »

1. Rara hora, parva mora Commentaire du Cantique des Cantiques, xxiii, 15.

Il. - D'une autre dont la vie est figurée par trois doigts du Seigneur.

Elle se souvint aussi d'une autre personne qui lui avait été dévotement recommandée. Cette personne, après avoir passé dans le monde les années de sa jeunesse, avait ensuite abandonné le siècle pour se vouer à Dieu dans l'état religieux. Celle-ci se tourna donc vers le Seigneur pour lui présenter son propre cœur et lui rappeler sa divine promesse : Le cœur de son épouse devait lui servir de canal pour répandre les bienfaits célestes sur les âmes qui les auraient humblement sollicités par son entremise 1. Aussitôt le Fils de Dieu lui apparut assis sur son trône royal ; il tenait ce cœur qu'elle lui avait présenté ; elle vit aussi la personne, objet de ses prières, s'avancer devant le trône du Seigneur et fléchir les genoux avec respect. Le Seigneur étendit vers elle sa main gauche en disant : « Je la recevrai dans mon incompréhensible Toute-Puissance, dans mon insondable Sagesse, et dans mon infinie Bonté. » Tout en prononçant ces mots, il présentait à cette personne trois doigts de sa main gauche, savoir : l'index, le médium et l'annulaire. De son côté, cette personne touchait de ses trois doigts correspondants ceux du Seigneur. Par un mouvement rapide, le Seigneur retourna ensuite sa main bénie, de sorte que la main de la personne se trouva dessous et la sienne au-dessus. Il voulait par ces trois doigts et le geste qui suivit, indiquer trois manières de régler la vie de cette âme :

1 Qu'elle se soumette avec humilité, avant toute entreprise, à la toute-puissance divine et se considère comme un serviteur inutile qui a consumé la vigueur de sa jeunesse dans la vanité, sans penser à Dieu son Créateur ; qu'elle demande alors à cette toute-puissance divine la force de bien agir ;

2 qu'elle s'avoue indigne, en présence de la sagesse insondable de Dieu, de recevoir les douces clartés de la divine lumière, parce que depuis son enfance elle n'a jamais appliqué ses facultés à l'étude des choses divines, mais qu'elle s'en est plutôt servie pour satisfaire la vaine gloire. Après s'être plongée dans le plus profond abîme de l'humilité, qu'elle se dégage des choses terrestres pour se livrer à la contemplation, et qu'elle s'efforce dans la suite (en temps et lieux convenables) de communiquer au prochain les richesses abondantes que la divine libéralité aura répandues dans son âme;

3 qu'elle reçoive avec de grandes actions de grâces la bonne volonté, don gratuit accordé par la divine Bonté, pour pratiquer les conseils précédents. »

Le Seigneur paraissait porter au doigt annulaire de sa main gauche un anneau de vile matière, dans lequel se trouvait enchâssée une pierre remarquable, d'un rouge feu. Elle comprit que cet anneau figurait la pauvre vie de cette personne, vie qu'elle avait offerte à Dieu en renonçant au siècle pour militer sous le Seigneur Jésus-Christ. La pierre précieuse signifiait la libéralité de la divine miséricorde qui inclinait le Seigneur à enrichir cette âme du don de bonne volonté, par lequel toutes ses oeuvres deviendraient parfaites devant Dieu. C'est pourquoi sa voix, c'est-à-dire son intention. ne devrait plus redire que louanges et actions de grâces pour un si grand bienfait. Elle comprit encore ceci : Toutes les fois que cette personne, avec l'aide de Dieu, accomplirait une bonne œuvre, le Seigneur mettrait aussitôt cette oeuvre à sa main droite sous la forme d'un anneau précieux et le montrerait à toute la milice céleste, comme pour se glorifier du présent de son épouse. Tous les habitants du ciel, stimulés par cette action, éprouveraient alors pour cette personne un sentiment analogue à celui que des princes peuvent ressentir pour l'épouse de leur roi, et ils lui témoigneraient la fidélité et le dévouement qui reviennent de droit à l'épouse chérie du souverain.

De plus, tous les bons services que les membres de l'église triomphante rendent à ceux qui militent sur la terre, ils les rendraient à cette personne, chaque fois que le Seigneur les y inviterait, en répétant l'acte que nous venons de décrire.

III. -- Invitation à établir son nid dans la plaie sacrée de Jésus-Christ. En priant pour une personne, elle reçut à son sujet cet enseignement destiné à régler sa vie : Lorsqu'elle aura établi son nid dans le creux de la muraille, c'est-à-dire dans le Cœur sacré du Seigneur Jésus, qu'elle prenne son repos dans la profondeur de cette caverne et savoure le miel de la pierre, c'est-à-dire la bienveillance des aspirations de ce Cœur déifié. Qu'elle médite attentivement dans les écritures la vie admirable du Christ et s'efforce d'imiter ses exemples, principalement sur trois points :

2 Le Seigneur s'en allait prêchant par les villes et les bourgades ; elle doit chercher à donner le bon exemple au prochain, non seulement par ses paroles, mais aussi par ses actions, son attitude et sa démarche.

3 Le Christ répandait ses bienfaits sur tous ceux qui venaient vers lui ; elle-même doit accomplir le bien comme il suit : lorsqu'elle, se disposera à agir ou à parler, elle recommandera son action au Seigneur et l'unira aux oeuvres très parfaites du Fils de Dieu, afin qu'elle soit réglée et ordonnée selon son adorable volonté et pour le salut du genre humain. L’œuvre achevée, elle l'offrira de nouveau pour que le Seigneur la perfectionne et la présente à Dieu le Père comme tribut d'éternelle louange. Celle-ci reçut encore cet enseignement : Chaque fois que cette personne voudra sortir de son nid, elle devra se servir de trois appuis: sur le premier elle marchera, elle s'appuiera à droite sur le second et à gauche sur le troisième :

-Le premier appui est l'ardente charité par laquelle elle s'efforcera d'attirer à Dieu tous les hommes et de leur être utile pour la gloire du Seigneur, en union avec l'amour par lequel Jésus-Christ a opéré le salut du monde

-Le second appui qui soutiendra sa droite est l'humble sujétion qui la soumettra à toute autorité à cause de Dieu. Elle aura soin en outre que ses paroles et ses actions ne scandalisent ni ses supérieurs ni ses inférieurs.

-Le troisième appui, celui de gauche, est la vigilance exacte sur elle-même, grâce à laquelle ses pensées, ses paroles et ses actes seront préservés de toute souillure capable d'offenser Dieu.

IV. -- D'une âme qui se bâtit un trône devant le trône de Dieu. L’état d'une autre âme, objet de ses prières, lui fut encore révélé. Cette personne lui apparut devant le trône de Dieu. Elle se construisait un trône magnifique formé de pierreries taillées et jointes ensemble par un ciment d'or pur. Parfois cette personne s'asseyait sur le trône comme pour s'y reposer, et d'autres fois elle se levait pour travailler à le rehausser encore davantage. Celle-ci comprit que les pierres précieuses représentaient diverses peines destinées à conserver et à ennoblir le don de Dieu en cette personne. Car le Seigneur prépare en cette vie un chemin dur et âpre pour ses élus, dans la crainte que les agréments de la route ne leur fassent oublier les joies de la patrie. Quant à l'or qui rejoignait ensemble ces pierres précieuses, il figurait la grâce spirituelle dont elle devait se servir, avec une pleine confiance et dans l'intérêt de son salut, pour joindre ensemble, comme par un ciment, toutes ses peines extérieures et intérieures. Elle se reposait de temps en temps sur le trône, pour montrer qu'elle goûtait parfois les divines consolations. Mais elle se relevait ensuite pour bâtir de nouveau, figurant ainsi l'exercice continu des bonnes oeuvres qui fait avancer l'âme de jour en jour, et l'élève au sommet de la perfection.

V. -- D'une autre qui est représentée émondant un arbre.

L’état d'une autre âme lui fut aussi montré dans la prière : elle vit devant le trône de la Majesté divine un arbre magnifique, au tronc puissant, aux branches vigoureuses, aux feuilles brillantes comme l'or. La personne pour qui elle priait montait dans cet arbre, et, armée d'un outil, retranchait certains rameaux qui commençaient à se dessécher. Aussitôt qu'ils étaient taillés, on lui offrait une autre branche aussi belle que les premières pour remplacer les rameaux enlevés. Cette autre branche provenait du trône de Dieu qui apparaissait entouré de cette brillante verdure. A peine le rameau avait-il été greffé qu'il reprenait sa vigueur, produisait un fruit de couleur rouge, et l'âme cueillait ce fruit pour l'offrir au Seigneur qui semblait y trouver d'incomparables délices.

Cet arbre figurait l'état religieux où cette personne était entrée pour servir Dieu; les feuilles d'or signifiaient ses bonnes oeuvres accomplies dans l'Ordre. Par les mérites du parent qui l'avait amenée au monastère et recommandée à Dieu, ses oeuvres avaient une valeur qui surpasse toute valeur, comme l'or surpasse les autres métaux. Dans l'instrument qui lui servait à couper les branches, il faut voir la considération de ses propres défauts : après les avoir découverts, elle les retranchait par une digne pénitence. La branche enlevée auprès du trône de Dieu, pour être mise à la place du rameau coupé, figurait la vie très sainte et très parfaite de Jésus-Christ, laquelle, en vertu des mérites et des suffrages de ce parent dont nous avons parlé, était toujours mise en oeuvre pour réparer ses fautes. Enfin le fruit cueilli et offert au Seigneur signifiait la bonne volonté de cette âme pour se corriger, bonne volonté très agréable à Dieu à cause de sa sincérité. Nous savons, en effet, que le Seigneur préfère cette disposition à de grandes oeuvres accomplies sans pureté d'intention.

VI. -- Instruction pour une personne lettrée dont la vie est figurée par les trois apôtres sur le Thabor. Comme elle priait pour deux personnes qui lui avaient été recommandées, mais dont elle ignorait les dispositions, elle dit au Seigneur : « Vous qui connaissez tous les cœurs, ô mon Dieu, daignez révéler à votre indigne servante, au sujet de ces deux âmes, ce qui est agréable à votre volonté et pourra procurer leur salut. » Le Seigneur dans sa bonté lui rappela deux révélations qu'elle avait eues autrefois, concernant deux autres personnes dont l'une était lettrée et l'autre ignorante, quoique toutes deux eussent renoncé au siècle. Il lui conseillait de faire part de ces révélations aux personnes dont elle s'occupait en ce moment, et il ajoutait : « Les cinq révélations qui précèdent et les deux suivantes sont un enseignement dont peuvent profiter les hommes de tout ordre et de toute profession. » Voici la révélation qui concernait la personne lettrée. Le Seigneur dit à celle-ci : « Je l'ai prise avec mes apôtres pour la conduire sur la montagne de la nouvelle lumière. Qu'elle s'étudie à régler sa vie et ses oeuvres d'après la signification des noms des apôtres qui m'accompagnèrent sur le Thabor :

-Pierre, selon les interprètes, signifie agnoscens 1 : celui qui connaît ; qu'elle ait pour but, dans toutes ses lectures, d'arriver à se connaître elle-même par de sérieuses réflexions. Quand le livre traite par exemple des vices et des vertus, qu'elle examine s'il reste encore en elle quelque trace de ces vices, ou si elle a progressé dans la vertu. Lorsqu'elle aura acquis une plus parfaite connaissance d'elle-même, qu'elle s'efforce,

-selon la signification du nom de Jacques (supplantator, celui qui est victorieux) de corriger tous ses défauts par une lutte vigoureuse, et d'acquérir par un effort constant les vertus qui lui manquent.

-Comme le nom de Jean est interprété : in quo est gratia (celui qui est rempli de grâce), qu'en temps opportun, le soir ou le matin, elle s'efforce de rejeter au loin toutes les choses extérieures pour se recueillir en elle-même, s'occuper de moi et chercher à connaître ma volonté. Alors, soit que je lui inspire de me louer, de me remercier pour mes bienfaits personnels ou généraux; soit que je l'invite à prier pour les pécheurs ou pour les âmes du purgatoire, elle aura soin de pratiquer cet exercice pendant le temps déterminé, et d'y apporter toute sa dévotion. »

1. Assurément, d'après le mot hébreu phathar, qui signifie interpretatus est. Ludolphe le Chartreux, dans sa Vita Christi, traduit de la même façon : Petrus qui est interprété agnoscens. Part. II, chap. III.

VII. -- Instruction pour une personne illettrée chargée de la cuisine.

Voici la révélation qui concerne la personne illettrée : Celle-ci ayant prié pour l'âme qui s'attristait de ne pouvoir vaquer librement à l'oraison à cause de sa charge, elle reçut cette réponse : « Je ne l'ai pas choisie pour me servir seulement une heure, mais pour demeurer avec moi sans interruption tout le jour ; elle atteindra ce but si elle accomplit toutes ses actions pour ma gloire, et avec la même ferveur que si elle était en prière.

Elle pourra ajouter cette pratique : elle souhaitera que ceux qui profitent de son labeur n'entretiennent pas seulement les forces de leur corps, mais progressent dans mon amour et soient affermis dans le bien. Quand elle aura agi de la sorte, ses actions et ses travaux seront pour moi comme des mets soigneusement préparés et relevés par des assaisonnements choisis. »

CHAPITRE LXXV.

L'éGLISE EST ICI FIGURéE PAR LES MEMBRES DU CHRIST.

1Tandis qu'elle priait pour une personne, le Seigneur Jésus Roi de gloire lui apparut, pour lui montrer, sous la forme physique de son corps, l'église qui est son corps mystique, puisqu'il est appelé son époux et son Chef comme il l'est en réalité. II paraissait donc orné à droite de magnifiques vêtements royaux, tandis que tout son côté gauche était à nu et couvert de plaies. Celle-ci comprit que la partie droite représentait toutes les âmes élues qui appartiennent à l'église et sont prévenues par le Seigneur des bénédictions de sa douceur par un don spécial de la grâce et les mérites de leurs vertus personnelles. Le côté gauche figurait les imparfaits qui sont encore chargés de vices et de défauts.

Les ornements de la droite du Seigneur marquaient les hommages et les bienfaits spirituels que certaines personnes prodiguent, avec une dévotion particulière, à ceux qu'elles voient s'élever au-dessus des autres par l'excellence de leur vertu et le don de la divine familiarité ; car faire du bien aux âmes élues à cause des grâces dont Dieu les comble, c'est ajouter un nouvel ornement au côté droit du Seigneur. II en est qui répandent volontiers leurs bienfaits sur les bons, mais qui mettent tant de dureté dans la répression des méchants et des imparfaits, que par leur impatience ils les aigrissent au lieu de les corriger. Ceux-là paraissent frapper furieusement à coups de poing les plaies du Seigneur ; par leur violence ils en font jaillir le sang sur leur visage qui en est tout souillé et défiguré. Néanmoins le Seigneur, vaincu par sa propre tendresse, excité aussi par l'amour de ses amis particuliers auxquels ces personnes ont fait du bien, agit comme s'il ne voyait rien. Il porte son attention sur les bienfaits reçus par ses amis, et avec les vêtements qui décorent sa droite, c'est-à-dire avec les mérites de ses élus, il efface les taches qui souillent le visage des autres.

2Le Seigneur ajouta : « S'ils voulaient du moins, en soignant les plaies de leurs amis, apprendre à guérir les ulcères de mon corps, qui est l'Eglise c'est-à-dire à corriger les défauts du prochain ! II faut d'abord, pour obtenir ce résultat, les toucher avec précaution et par des admonitions charitables, les dégager de leurs imperfections. Si on voit que ces moyens n'amènent aucun résultat, on doit alors les reprendre avec une fermeté croissante afin de les guérir. Mais il y en a qui n'ont aucun souci de mes plaies : tels sont ceux qui, connaissant les défauts du prochain, le méprisent à cause de ses vices, mais ne voudraient pas l'avertir par un seul mot, dans la crainte de s'attirer quelque ennui. Ils apportent cette vaine excuse de Caïn: « Numquid custos fratris mei sum ego : Suis-je le gardien de mon frère ? » (Gen. iv, 9.) Ceux-là semblent poser sur mes plaies un onguent qui les envenime au lieu de les guérir, et engendre la corruption ; car sous le couvert du silence ils laissent croître dans l'âme du prochain des défauts qu'ils auraient pu corriger par quelques paroles dites à propos.

3« D'autres aussi signalent au prochain ses défauts, mais ne le voyant pas immédiatement corrigé ou châtié au gré de leurs désirs, ils s'irritent, puis sous le coup de l'indignation ils jurent en leur cœur de ne rien dévoiler à l'avenir, de ne corriger personne, puisqu'on n'apporte aucune attention à leurs discours. Ils ne manquent pas cependant d'accuser durement en eux-mêmes le prochain et de le noircir par des détractions, sans jamais prononcer une parole d'avertissement ou de correction. Ceux-là semblent aussi se servir d'un onguent qui recouvre mes plaies à l'extérieur et les ronge en même temps à l'intérieur comme le ferait un trident rougi au feu.

4« Il en est encore qui s'abstiennent de corriger le prochain moins par malice que par insouciance ceux-là me marchent sur les pieds. D'autres enfin ne songent qu'à exécuter leur propre volonté : il leur importe peu que mes élus soient scandalisés, pourvu que tout les satisfasse : ceux-là prennent mes mains et les percent avec des alènes rougies au feu.

5« Il en est qui aiment sincèrement les prélats pieux et parfaits, et ne cessent, comme il est juste, de les révérer et de les exalter par leurs paroles et leurs actes. Mais ils jugent avec rigueur et déprécient outre mesure les prélats qui ne gardent pas leur règle ou qui sont pleins de défauts.

En ce cas ils ornent la partie droite de ma tête avec des pierreries et des perles ; quant à la partie gauche qui est meurtrie, et que je désirais appuyer sur eux pour trouver un peu de soulagement, ils semblent la repousser et la frapper du poing sans aucune pitié. 6« D'autres applaudissent aux mauvaises actions des prélats et des supérieurs pour s'attirer leur bienveillance et obtenir la liberté de satisfaire en tout leur volonté propre. Ceux-là tournent violemment ma tête en arrière, et me font éprouver de grandes douleurs ; de plus, en insultant à mes souffrances, ils semblent se moquer des plaies qui couvrent ma face. »

7Puisque dans cette révélation le Seigneur paraît s'identifier à son église au point que les bons sont comme le côté droit de son corps et les méchants le côté gauche, tout chrétien doit chercher avec la plus grande attention comment il pourra servir le membre sain ou le membre malade du Christ. Ce serait une chose vraiment abominable de voir un homme déchirer les plaies de son ami, les couvrir d'un onguent empoisonné, repousser sa tête lorsqu'il voudrait la reposer sur lui ou la lui retourner violemment en arrière. Que l'homme déteste donc sa faute si, par sa dureté, il a plutôt offensé que servi le Seigneur Dieu son Créateur et son Rédempteur, et qu'il s'efforce de s'amender pour être utile à ce très fidèle bienfaiteur au lieu de lui nuire. Qu'il fasse tout le bien possible aux plus parfaits, afin de les exciter à de nouveaux progrès;

qu'il entoure de soins les imparfaits pour les corriger. Qu'il obéisse avec amour quand les supérieurs commandent ce qui est bien et qu'il supporte leurs défauts avec respect. Qu'il évite toutefois de les flatter s'ils agissent d'une façon répréhensible, et ce qu'il ne pourra corriger par des discours, qu'il s'efforce de l'améliorer par de fervents désirs et des prières silencieuses offertes à Dieu.

CHAPITRE LXXVI.

DE LA COMMUNICATION SPIRITUELLE DES MéRITES.

1Une autre personne s'étant dévotement recommandée à ses prières, celle-ci, dès sa première entrée à l'oratoire, demanda au Seigneur que cette âme eût part à toutes les oeuvres que Dieu laissait faire à son indigne servante : ses jeûnes, ses prières et ses autres actes de piété. Le Seigneur lui répondit: « Je communiquerai à cette âme toutes les faveurs que la libéralité sans bornes de ma Divinité t'accorde gratuitement et t'accordera jusqu'à ta mort. » Elle reprit : « Puisque l'église entière participe à tout ce que vous daignez accomplir en moi ou par moi votre indigne servante, et aussi en tous vos élus, cette personne reçoit-elle de votre bonté quelque chose de plus, lorsque, en vertu d'une affection spéciale, je demande qu'elle ait part à tous les bienfaits que vous m'accordez ? » Le Seigneur répondit par cette comparaison : « Une noble damoiselle, qui sait préparer des perles et des pierreries pour en faire des joyaux dont elle orne sa sœur aussi bien qu'elle-même, relève ainsi l'honneur de son père, de sa mère et de toute sa maison.

Bien que la louange du public s'adresse surtout à celle qui porte les colliers façonnés par elle-même, la sœur bien-aimée, parée de bijoux semblables quoique moins élégants peut-être, sera plus admirée que les autres sœurs qui n'ont rien reçu. De même, quoique l'église participe à toutes les faveurs accordées à chacun des fidèles en particulier, l'âme qui les reçoit en retire un plus grand profit, et ceux à qui elle désire les communiquer en bénéficient ensuite plus que l'ensemble des autres chrétiens. »

2Elle rappela alors au Seigneur que cette personne avait souvent envoyé des présents pendant la maladie de la chantre Dame M. (1), de sainte mémoire ; et regrettait de ne l'avoir pas assez obligée, comme de s'être trop rarement entretenue avec elle du salut de son âme, par crainte de la déranger ou de la fatiguer. Le Seigneur répondit : « A cause de la bonne volonté et de la joyeuse libéralité avec lesquelles cette personne a soulagé si souvent mon élue tout en conservant le désir de l'aider davantage, elle me sert encore chaque jour à ma table, comme un illustre prince qui sert à la table de l'empereur son maître. Je me suis complu dans tous les exercices par lesquels M. la chantre a pu m'honorer, en usant des forces qu'elle puisait dans les soulagements envoyés par cette personne. Je veux non seulement parler des secours matériels qu'elle a donnés, mais encore de ses pensées, de ses actes et de ses paroles qui soutenaient mon élue en toute occasion. Quant à son regret de n'avoir pas eu assez d'entretiens avec M., j'y suppléerai moi-même : un époux qui aime tendrement son épouse et qui la voit, par une extrême délicatesse, trop timide pour lui demander ce qu'elle désire pourtant beaucoup ; cet époux, dis-je, est touché de la sage réserve de sa bien-aimée et lui accorde deux fois plus qu'elle ne souhaitait. Ainsi je lui donnerai largement moi-même ce qui lui manque. 3« Ensuite, pour toute la joie qu'elle éprouve à la vue des bienfaits dont j'ai comblé mon élue, son âme recevra dans le ciel, avec d'ineffables délices, le rejaillissement des grâces que j'ai accordées à M. Ce rayonnement qui s'échappera de l'âme de mon épouse, c'est la splendeur infinie de la divine clarté qui l'illumine. Comme les rayons du soleil dardent sur la surface des eaux et se réfléchissent sur la muraille, ainsi l'éclat de mes bienfaits brillera dans les âmes qui furent prévenues sur la terre de la douceur de mes bénédictions, et se réfléchira éternellement sur celles qui éprouvent ici-bas une joie spéciale à la pensée de cette gloire. Toutefois il y aura cette différence qu'elles brilleront, non comme la surface opaque d'une muraille, mais à la façon d'un miroir très pur qui réfléchit distinctement l'image placée devant lui. »

1. C'est sainte Mechtilde qui venait de mourir.

CHAPI'T'RE LXXVII. UTILITé DE LA TENTATION. Elle pria un jour le Seigneur pour une personne assaillie par la tentation, et reçut la réponse suivante : « Je permets cette tentation pour lui faire connaître et déplorer son défaut; elle s'efforcera ensuite de le vaincre, elle sera humiliée de n'y pouvoir parvenir, et cette humiliation effacera presque entièrement à mes yeux d'autres défauts qu'elle n'a pas encore remarqués. L'homme qui voit une tache sur sa main, ne lave pas seulement la tache, mais lave ses deux mains. Il les purifie ainsi de toutes les souillures qu'il n'eût peut-être pas enlevées, si cette tache plus visible ne lui en avait fourni l'occasion. »

CHAPITRE LXXVIII.

LA COMMUNION FRéQUENTE PLAîT A DIEU.

1Une personne excitée par le zèle de la justice se permettait d'en juger plusieurs autres ; elle les trouvait peu dévotes, peu préparées, et se tourmentait de les voir s'approcher souvent de la communion. I1 lui arrivait même de leur en faire publiquement des reproches, de sorte que certaines personnes concevaient de la crainte et n'osaient plus communier.

2Celle-ci demanda au Seigneur s'il approuvait cette façon d'agir, et il répondit : « Mes délices sont d'être avec les enfants des hommes, et dans l'excès de mon amour j'ai institué ce sacrifice afin qu'on le renouvelât souvent en mémoire de moi. Je me suis engagé à rester dans ce mystère avec les fidèles jusqu'à la consommation des siècles. Quiconque s’efforce d'éloigner de la communion une âme qui n'est pas en état de péché mortel, arrête ou suspend les délices que j'aurais trouvées en cette âme. Celui-là ressemble à un précepteur sévère qui empêcherait le fils du roi de jouer avec les enfants pauvres de son âge, malgré le plaisir qu’y trouverait le jeune prince. Ce maître aurait jugé qu'il convient plus à l'enfant de recevoir les honneurs dus à son rang, que de se divertir sur la place publique au jeu de paume ou à quelque autre amusement. » Celle-ci dit alors : « Si cette personne était résolue à ne plus donner à l'avenir de tels avis, lui pardonneriez-vous ses exagérations ? » Le Seigneur répondit : « Non seulement je lui pardonnerais, mais je trouverais dans sa résolution un plaisir semblable à celui que goûterait le fils du roi, si son précepteur, changeant d'avis, lui amenait volontiers, pour partager ses jeux, les jeunes amis chassés auparavant par un excès de sévérité.

»

CHAPITRE LXXIX.

AVANTAGES DU ZèLE.

1Celle-ci priait pour une personne qui s'attristait et craignait d'avoir offensé Dieu en corrigeant avec dureté certaines négligences qui auraient pu, à son avis, donner un exemple funeste pour l'observance régulière. Elle reçut du meilleur des maîtres l'instruction suivante : « Si quelqu'un désire que son zèle soit pour moi le plus beau sacrifice de louange, et assure à son âme un grand profit, il devra surtout s'appliquer à trois choses :

1 montrer toujours un visage aimable à la personne dont il corrige les défauts (c'est du reste ce que demande la bienséance à l'égard du prochain) et, tout en exigeant ce qui est bien, user de paroles et de procédés charitables ;

2 avoir soin de ne pas divulguer les fautes en des lieux où il ne peut espérer que le coupable se corrige ou que ceux qui entendent soient discrets ;

3 lorsque la conscience signale un défaut à reprendre, ne se laisser arrêter par aucun respect humain, mais chercher en toute charité les occasions de détruire le mal, dans l'unique but de procurer la gloire de Dieu et le salut des âmes. Alors on sera certainement récompensé en proportion de sa peine, et non d'après le succès obtenu ; car si les efforts n'amènent aucun résultat, ce sera pour le malheur de ceux qui n'ont pas voulu écouter ou qui ont osé résister. »

2Comme elle priait encore pour deux personnes qui étaient en discussion, l'une croyant défendre la justice et l'autre maintenir la charité envers le prochain, le Seigneur lui dit : « Quand un bon père voit ses petits enfants s'amuser devant lui, et s'exercer à des luttes joyeuses, il rit parfois, ou fait semblant de n'en rien voir. Mais, à un moment donné, s'il s'aperçoit que l’un des combattants s'acharne sur son frère, il se lève, et châtie le coupable. De même, moi qui suis le Père des miséricordes, aussi longtemps que je vois ces personnes discuter avec douceur et bonne intention, je n'y prête aucune attention, quoique je préfère les voir en paix. Mais si l'une vient à traiter l'autre avec dureté, elle ne pourra éviter la correction que lui infligera la verge de ma justice paternelle. »

CHAPITRE LXXX.

UTILITé FUTURE DL LA PRIèRE.

Une autre personne se plaignait souvent de ne retirer aucun profit des prières faites pour elle. Celle-ci porta cette plainte au Seigneur et lui demanda pourquoi il en était ainsi. Le Seigneur répondit : « Demande à cette personne ce qu'elle trouverait plus avantageux pour un cousin ou pour quelqu'un de ses parents à qui elle souhaiterait voir attribuer un bénéfice ecclésiastique : qu'on lui en conférât seulement le titre, ou qu'on lui en donnât immédiatement les revenus, (bien qu'il soit encore jeune écolier), et qu'on le laissât disposer de cet argent suivant son caprice? La simple raison humaine jugera qu'il est plus utile d'octroyer seulement à cet enfant le titre d'un bénéfice, destiné à lui procurer dans l'avenir de grands revenus ; car. si on lui en remet maintenant la valeur, il pourra la dissiper en dépenses inutiles, et se retrouver plus tard aussi pauvre et malheureux. Que cette personne ait donc confiance en ma sagesse et ma bonté divines. Je suis son père, son frère, et l'ami de son âme. Je veillerai sur ses intérêts temporels et spirituels avec une plus fidèle sollicitude qu'elle n'en mettra jamais à soigner les intérêts d'un parent. Qu'elle soit persuadée que je garde pour un temps propice et fixé d'avance, les fruits de toutes les prières que l'on m'a adressées pour elle : je les lui remettrai intégralement lorsque rien ne pourra plus les corrompre ou les amoindrir. Cette disposition lui sera beaucoup plus salutaire, car, si elle éprouvait de la consolation aussitôt après une prière faite en sa faveur, cette joie serait peut-être bientôt troublée par la vaine gloire et desséchée par l'orgueil ; ou bien, si je lui donnais la prospérité temporelle, son âme y pourrait trouver une occasion de chute. »

CHAPITRE LXXXI. AVANTAGES DE L'OBéISSANCE. L'hebdomadière récitait de mémoire le capitule de Matines avec intention de satisfaire ainsi au précepte de la Règle 1 qui ordonne en effet de dire cette leçon par cœur. Cette bonne intention, ayant été révélée à Celle-ci, elle vit que cette âme acquérait ainsi un mérite égal à celui que lui eût procuré la prière d'autant de personnes que le capitule contenait de mots. Elle comprit aussi les paroles que saint Bernard suppose être dites à un homme par les actions de toute sa vie, lorsqu'il en est à l'article de la mort : « C'est toi qui nous a faites, nous sommes tes oeuvres, nous ne t'abandonnerons pas, mais nous serons toujours avec toi et t'accompagnerons ait tribunal de Dieu 2. » Dieu permettra alors que toutes les actions d'obéissance paraissent comme autant de personnages illustres qui consoleront celui qui les aura faites et intercéderont pour lui auprès du Seigneur. Chaque bonne oeuvre accomplie par obéissance, et rendue parfaite par la pureté d'intention, obtiendra à l'homme le pardon de quelque négligence. Ce sera une consolation extrême pour 1'agonisant.

2. .Meditationes piissimae, chap. 11, 5, inter spuria.

CHAPITRE LXXXII.

RECOMMANDATION D'UNE HEBDOMADIèRE QUI LISAIT LE PSAUTIER 1. Une hebdomadière qui devait réciter le psautier prescrit pour la Congrégation demanda à celle-ci de prier pour elle. Pendant cette prière, celle-ci vit en esprit le Fils de Dieu prendre cette hebdomadière avec lui pour la conduire devant le trône de Dieu le Père. Le Fils pria son Père céleste de faire entrer cette âme en participation de l'ardent amour et de la fidélité avec lesquels lui-même avait désiré la gloire de son Père et le salut du genre humain. Il voulait qu'aidée par ce secours, l'hebdomadière obtint la réalisation de tous ses désirs. Lorsque le Fils eut invoqué son Père, cette personne pour laquelle il avait prié, parut couverte de vêtements semblables aux siens. Et comme nous lisons que le Fils de Dieu se tient debout devant son Père afin d'intercéder pour l'église, de même celle-ci, comme une autre reine Esther, se tenait devant Dieu le Père afin de prier avec le Fils pour son peuple, c'est-à-dire pour sa Congrégation. Elle s'acquitta de son obligation tout entière sans quitter cette attitude, et le Père céleste accepta ses paroles en deux manières : d'abord comme un seigneur qui obtient d'un répondant le montant de la dette dont celui-ci s'est fait caution pour les débiteurs ; ensuite comme un maître qui reçoit de son intendant une somme d'argent afin de la distribuer à ses plus chers amis. Celle-ci voyait encore le Seigneur exaucer toutes les prières que cette personne lui adressait pour la Congrégation, et la placer devant lui, afin qu'elle distribuât aux autres sœurs du monastère tout ce qu'on viendrait demander pour elles.

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