Le Héraut de l'amour divin (Révélations de sainte Gertrude) (page 8)

Gertrude d'Helfta · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Le Héraut de l'amour divin, livres 1 à 5 · 8 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1. Ici commencent certains récits concernant les frères convers employés à divers services ou travaux pour le monastère d'Helfta et qui étaient soumis à l'Abbesse.

CHAPITRE XII.

DE L'AME DE FRèRE H. QUI FUT RECOMPENSE POUR SA FIDELITE.

1Une fois qu'elle priait pour l'âme d'un certain con-vers récemment décédé, et demandait au Seigneur où il se trouvait, le Seigneur répondit : « Le voici. A cause des ferventes prières qui ont été faites pour lui, nous l'avons appelé pour qu'il prenne part à notre banquet. » Et le Seigneur apparut comme un père de famille, assis à une table sur laquelle étaient servies toutes les offrandes et les prières faites pour cette âme. Ce frère assis à l'extrémité de la table avait une con-tenance morne et abattue, car il n'était pas encore assez purifié pour mériter d'être consolé par la douce contemplation de la face divine. Parfois cependant il retrouvait un peu de sérénité, c'est lorsqu'il était réconforté par une sorte de fumet très agréable, pareil à celui d'une table bien servie, et qui s'échappait des oblations placées sur la table du Père de famille.

2Celle-ci comprit quel déficit il y avait pour cette âme à recevoir l'effet des oblations comme provenant des tables du banquet, et non comme lorsqu'il vient droit du Seigneur, quand il a déjà agréé les oblations et les verse dans les âmes béatifiées avec une joie plénière. Toutefois, le Seigneur, sous l'influence de sa bonté et de celle des intercesseurs, ajoutait sur cette table quelque chose de son bien propre pour réjouir ce frère. La bienheureuse Vierge, assise dans la gloire auprès de son Fils, y déposait aussi sa part, et le dé-funt en était d'autant plus consolé qu'il avait toujours eu pour la glorieuse Vierge une dévotion spéciale. Chacun des saints qu'il avait particulièrement vénérés venait apporter une offrande proportionnée aux prières qu'il leur avait adressées, ou aux travaux grands et petits qu'il avait entrepris en leur honneur. Par ces divers présents, et surtout par la ferveur des prières faites pour elle, l'âme semblait devenir plus sereine d'heure en heure ; elle levait les yeux davantage vers cette béatifiante lumière de la Divinité, qu'il suffit de voir une fois pour oublier toutes les douleurs et se plonger dans l'océan des biens éternels.

3Or celle qui priait pour cette âme, la voyant demeu-rer en cet état, lui fit cette question : « Pour quelle faute souffrez-vous le plus maintenant ? L'âme répondit « Pour l'attache à ma volonté propre et à mes idées personnelles ; car même en faisant le bien, je préférais suivre ma volonté, plutôt que les conseils du prochain Pour cette faute, mon âme souffre en ce moment une peine si grande, que toutes les douleurs de la terre réunies n'égaleraient pas ma souffrance. » Celle-ci dit encore : « Comment pourrait-on vous soulager?— Si quelqu'un, à la pensée que je souffre pour cette faute, évitait de la commettre, celui-là me procurerait un grand soulagement. — En attendant, qu'est-ce qui vous console le plus ? — La fidélité, car c'est la vertu que j'ai le mieux pratiquée sur la terre, et la prière que mes fidèles amis adressent à Dieu pour moi m'apporte à chaque instant le sou-lagement que procure une bonne nouvelle. Chaque note chantée pour moi à la messe ou aux vigiles m'est comme une douce réfection. De plus la clé-mence divine a voulu, par les mérites de mes intercesseurs, que tout ce qu'ils font avec l'intention de glorifier Dieu, comme travailler et même manger et dormir, serve à mon soulagement, parce que dans tous leurs besoins je les ai servis avec amour et fidélité. »

4Celle-ci dit encore : « Nous avons prié Dieu de vous faire don de tout le bien qu'il a opéré en nous. Quel avantage en retirez-vous ? » L'âme : « Un grand avantage, car vos mérites suppléent à ce qui me manque » Celle-ci : « Vous avez demandé qu'on vous accordât promptement les suffrages promis aux défunts. Souffririez-vous donc un détriment, si quelqu'un était malade et attendait sa guérison pour acquitter les prières ?» L'âme : « Tout ce qui est différé par discrétion m'apporte un parfum d'une telle douceur, que je me réjouis de cette attente, dès lors qu'elle n'est pas prolongée par négligence ou lâcheté. » Celle-ci : « Pendant votre dernière maladie, nous avons demandé et désiré la guérison de votre corps au lieu de vous aider par nos prières à vous préparera la mort; en avez-vous subi un dommage quelconque ? » L'âme : « Je n'en ai rien souffert, mais au contraire l'immense tendresse de notre Dieu dont les bontés s'étendent sur toutes ses œuvres (Ps. CXLIV. 9) vous voyant agir envers moi si charita-blement, quoique vous fussiez guidées par des senti-ments humains, m'a traitée avec plus de miséricorde. » Celle-ci : « Est-ce que les larmes répandues à votre mort par simple affection vous servent à quelque chose ? » L'âme : « Pas plus que ne servirait à une personne l'affectueuse compassion qu'elle éprou-verait, en voyant ses amis pleurer sur elle. Mais lorsque je jouirai du bonheur éternel, j'y trouverai le plaisir que procurent à un jeune homme les félicita-tions de ses amis ; et ces joies je les aurai méritées parce que, en vous servant avec la fidélité qui m'a valu votre affection, j'avais l'intention de plaire à Dieu seul. »

5Dans la suite, comme celle-ci, en priant encore pour cette âme, était arrivée à ces paroles de l'oraison dominicale : Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés, elle le vit manifester de l'angoisse, ce qui l'étonna beaucoup. Elle lui en demanda la raison, et reçut cette réponse: «Lorsque j'étais dans le siècle, j'ai beaucoup péché en ne pardonnant pas facilement à ceux qui m'avaient offensé ; je leur montrais longtemps un visage sévère, aussi je souffre une honte intolérable et une terrible angoisse, lorsque j'entends ces paroles du Pater. » Celle-ci lui ayant demandé combien de temps durerait cette peine, l'âme lui répondit : « Lorsque ma faute aura été effacée par l'ardente charité qui vous excite à prier pour moi, j'éprouverai en entendant ces paroles une immense gratitude envers la miséricorde de Dieu qui m'aura pardonné. »

6Comme on offrait à la messe le Corps du Christ pour l'âme de ce frère, il apparut réjoui et glorifié. Celle-ci dit alors au Seigneur : « A-t-il suffisamment souffert pour acquitter sa dette ? » Le Seigneur répondit : « II a plus souffert qu'on ne pourrait le supposer, même si on le voyait sortir des feux de l'enfer pour monter vers le ciel ; mais il n'est pas assez purifié pour jouir de ma présence. Sa consolation et son soulagement vont cependant toujours croissant à mesure que l'on prie pour lui. » Le Seigneur ajouta : « Vos prières ne peuvent le secourir aussi promptement que s'il ne s'était pas montré dur et inflexible, refusant de sou-mettre sa volonté à celle du prochain, lorsque celle-ci n'était pas conforme à la sienne »

CHAPITRE XIII.

DE L'AME DU FRèRE JEAN RECOMPENSE POUR SES LABEURS ASSIDUS. Bien qu'il soit juste qu'à la sortie du corps, les âmes achèvent d'expier les fautes commises ici-bas, et ne reçoivent qu'ensuite la récompense de leurs bonnes œuvres, la miséricorde de Dieu révéla à l'oc-casion de cette mort, comme en tant d'autres cas, l'excès de sa bonté. Lorsque mourut frère Jean, proviseur du monastère1, qui pendant de longues années avait servi la Congrégation avec grand labeur, tous ses travaux parurent symbolisés par une échelle. L'âme, sortie de son corps, devait se purifier encore de quelques négligences, en gravissant cette échelle degré par degré : ses peines diminueraient à mesure qu'elle monterait plus haut. Mais comme il est diffi-cile d'éviter toute négligence lorsque les soucis abon-dent, et que la plus petite négligence doit être expiée, l'âme en faisant son ascension avait à peine monté quelques degrés, qu'elle se mit à trembler, comme si l'échelon, ébranlé par son poids, eût risqué de se rompre. Celle-ci comprit que l'échelon branlant figurait une certaine imperfection dans les actes, et que l'âme en avait été purifiée par cette émotion de terreur.

Lorsqu'un membre de la communauté adressait une prière à Dieu pour cette âme, c'était comme s'il lui eût tendu la main pour l'aider à monter plus haut. Celle-ci apprit alors que le Seigneur, dans sa bonté, avait conféré à la congrégation ce privilège par-ticulier : tous ceux qui auraient travaillé pour elle, recevraient de grandes consolations à la sortie de leurs corps, même s'ils devaient souffrir les peines du purgatoire. Ce privilège serait irrévocable tant que la communauté resterait fidèle à sa Règle.

1. Ce frère Jean parait avoir exercé une charge importante dans le monastère comme préposé aux affaires temporelles.

CHAPITRE XIV.

DE L'AME DE FRèRE THE. QUI REND GRACES POUR LES BIENFAITS REçUS.

Pendant que celle-ci était retenue malade sur sa couche, on lui annonça la mort de frère Thé., un de nos convers fidèle serviteur du monastère pendant plusieurs années. Aussitôt, tournée vers le Seigneur, elle pria avec ferveur. Elle vit alors l'âme de ce frère toute noire, souillée et torturée par les cuisants remords de sa conscience. Profondément émue à la vue de ces souffrances, elle voulut soulager le défunt et récita pour lui cinq Pater en l'honneur des cinq plaies du Seigneur qu'elle baisa avec amour. Après le cinquième Pater, elle baisait la plaie du très saint côté du Christ, lorsqu'elle vit une certaine vapeur s'échapper du sang et de l'eau sortis de cette plaie sacrée. Elle comprit que l'âme pour laquelle on priait avait éprouvé un grand soulagement intérieur au contact de cette émanation vivifiante, mais qu'elle souffrait encore beaucoup de certaines blessures extérieures, quoique la vertu du sang et de l'eau eût suffi à la transporter dans un jardin où des plantes variées représentaient les œuvres qu'elle avait accom-plies dans le siècle. Le Seigneur ayant égard aux prières de celle-ci et de toute la congrégation, parut alors donner à la végétation de ce jardin une telle vertu que toutes ces plantes servirent d'herbes médi-cinales, pour frictionner et fermer les blessures de cette âme. Celle-ci comprit alors qu’ avec le temps chacune des plaies serait guérie, et que plus la com-munauté prierait avec ferveur, plus prompte serait la délivrance. Elle vit aussi que lorsqu'on appliquait sur les blessures de cette âme une action entachée de quelque souillure, au lieu d'en éprouver du soulage-ment, elle souffrait davantage. Après les funérailles on chanta selon la coutume : Media vita 1, et à ces paroles: Sancte Deus, sancte fortis, sancte et misericors, le convent se prosterna jusqu'à terre ; le défunt parut alors lever les yeux et les mains vers le ciel, avec reconnaissance, puis fléchir les genoux en même temps que la communauté et chanter les louanges du Dieu qui l'avait amené en ce monastère où, en récompense de son travail, il avait obtenu un si grand soulagement par les mérites et les prières de celles qu'il avait servies. En vivant partout ailleurs, il aurait travaillé selon sa condition pour gagner son pain, mais jamais son âme n'aurait recueilli un profit semblable à celui qu'il obtenait maintenant par les prières de cette communauté.

1. Voici dans son intégrité l'antienne si pleine d'humilité et d'espérance qui fut composée par le B. Notker :

Media vita in morte sumus : quem quœrimus, nisi te, Domine ? qui pro peccatis nostris juste irasceris V/. In te speraverunt patres nostri, speraverunt et liberasti eos. Sancte Deus ! V/. Ad te clamaverunt patres nostri, clamaverunt et non sunt confusi. Sancte for-tis ! V/ Ne despicias nos in tempore senectutist cum defecerit virtus nostra ne derelinquas nos. Sancte et misericors Salvator, amaræ morti ne tradas nos.»

Bien que vivants, nous sommes dans la mort du péché ; vers qui nous tourner, Seigneur, pour implorer le secours, si ce n'est vers vous-même si justement irrité de nos fautes ? V/. C'est en vous que nos pères ont mis leur espérance, et vous les avez secourus, ô vous qui êtes la sainteté même et la toute-puis-sance ! V/. Ne détournez pas de nous vos regards quand vien-dront nos derniers jours, ne nous délaissez pas alors que notre courage nous abandonne. O saint et miséricordieux Rédempteur, ne nous livrez pas à une mort sans espérance.

CHAPITRE XV.

DE L'AME DU FRèRE F. QUI RETIRA GRAND PROFIT D'UNE FERVENTE PRIèRE.

1Comme elle priait pour l'âme de frère F., un de nos convers récemment décédé, elle vit cette âme sous la forme d'un crapaud hideux, brûlé intérieure-ment d'une façon horrible, et tourmenté de diverses peines à cause de ses péchés. Il semblait avoir sous le bras un mal caché qui le faisait terriblement souffrir et pour ajouter à ses tourments, un poids énorme le tenait courbé jusqu'à terre, si bas qu'il ne pouvait se relever. Celle-ci comprit qu’ il ap-paraissait sous la forme d'un affreux crapaud, parce qu'il avait négligé d'élever son esprit vers les choses divines, pendant sa vie religieuse. Il brûlait et souf-frait divers tourments pour ses fautes. Quant à la douleur cachée qu'il ressentait sous le bras, elle vit qu'il l'avait méritée pour avoir travaillé plus qu'il ne le devait, sans la permission de son supérieur, à acquérir des biens temporels, et pour avoir même parfois caché son gain. Par le poids qui l'accablait si lourdement, il expiait sa désobéissance. 2Ensuite, comme elle récitait les vigiles et les psaumes prescrits, elle demanda au Seigneur quel soulagement cette âme en retirerait. Le Seigneur répondit : « Sans doute les âmes obtiennent un grand soulagement par ces vigiles et ces psaumes que l'on récite pour elles, mais quelques courtes prières dites avec ferveur leur seraient encore plus profi-tables . »

3Une comparaison qui fera comprendre ceci : si l'eau coule sur des mains couvertes de boue, la boue se dissoudra à la longue et les mains deviendront nettes. Mais si l'on frotte vivement ses mains, ne serait-ce qu' avec un peu d'eau, les mains seront mieux et plus promptement lavées. C'est ainsi qu'une prière courte mais fervente rendra plus de service aux âmes qu'une longue série de psaumes récités avec tié-deur.

CHAPITRE XVI. D'UNE AME QUI FUT SOULAGEE PAR LES SUFFRAGES DE L'EGLISE A LA PRIèRE DE CELLE-CI. 1Comme on annonçait à une personne la mort d'un membre de sa famille et qu'elle en concevait beaucoup de peine, celle-ci fut touchée de compassion, et priant avec ferveur pour l'âme du défunt, elle com-prit pourquoi la Providence avait permis que l'annonce de cette mort arrivât en sa présence. Mais elle dit au Seigneur : « Vous eussiez bien pu me faire la grâce de prier pour cette âme, ô Seigneur, sans me donner une telle émotion ! — II me plaît singulièrement, répondit-il, que l'homme tourne vers moi ses émotions naturelles aussi bien que sa bonne volonté; son action est ainsi complète. » Lorsque celle-ci eut prié long-temps pour le défunt, son âme lui apparut sous la forme d'un crapaud noir comme un charbon, qui se tordait sous l'effort des tourments. On ne voyait pas là de bourreaux, mais cette âme était torturée intérieurement dans chacun des membres qui lui avait servi à commettre le péché.

Or celle-ci s'occupait aussi de son amour pour le Bien-Aimé, et en lui pro-diguant les témoignages de sa tendresse, elle lui dit entre autres choses : « O mon Seigneur, voudriez-vous à cause de moi avoir pitié de cette âme ? » Le Seigneur lui répondit aimablement : « Pour ton amour j'aurai pitié non seulement de cette âme, mais d'un million d'autres encore. » Il ajouta : « Com-ment désires-tu que je fasse éclater ma miséricorde envers elle ? Veux-tu que je lui remette toutes ses fautes et que je la délivre de ses tourments ? » Elle répondit : « Une si grande miséricorde ne convien-drait peut-être pas à votre justice ! — Elle lui con-viendrait très bien, dit le Seigneur, si tu savais seule-ment me le demander avec confiance, car moi qui étant Dieu connais l'avenir, j'ai inspiré à cette âme certains désirs pendant son agonie pour la préparer à cette faveur. » Elle dit alors : « O salut de mon âme, exécutez ce que votre miséricorde a préparé ! Par un effet de votre grâce, j'attends avec confiance les faveurs de votre bonté. » A peine avait-elle dit ces paroles, que l'âme du défunt se leva, et parut avoir repris la forme humaine : l'horrible noirceur avait disparu, la peau était blanche, quoiqu'elle restât encore souillée, et l'âme rendait grâces avec une grande joie comme si elle eût été délivrée de toutes ses peines.

2Cependant celle-ci comprit que cette peau souillée devait être purifiée et devenir aussi blanche que la neige pour que l'âme jouisse de la vision divine ; cette purification s'accomplirait par des coups de marteau qui la débarrasseraient de sa rouille. Mais comme elle avait été longtemps en l'état de péché, elle paraissait aussi difficile à blanchir qu'une toile qu'il faudrait exposer une année entière aux rayons du soleil. Celle-ci s'étonnait de la voir joyeuse au milieu de tant de souffrances, surtout quand elle apprit comment une âme qui quitte la terre, chargée de si énormes péchés, ne peut être aidée par les suffrages ordinaires de l'Eglise ; car il faut que la miséricorde de Dieu lui accorde une première puri-fication, afin qu'elle dépose le fardeau des péchés qui l'empêche de profiter des prières de la sainte Eglise, qui descendent sans cesse sur les âmes du purgatoire comme une rosée salutaire, un baume délicieux, un rafraîchissant breuvage.

3Celle-ci rendit grâces et interrogea le Seigneur : « Veuillez, dit-elle, me faire connaître, ô très aimant Seigneur, par quels travaux et quelles prières on peut obtenir qu'une âme soit délivrée de ce poids de péchés qui met obstacle aux prières de l'Eglise. Je voyais que cette âme était aussi joyeuse, après avoir déposé seulement ce fardeau, que si elle avait passé du fond des enfers à la gloire du ciel ; et maintenant je vou-drais la voir profiter des suffrages de l'Eglise afin qu'elle arrive à jouir d'un bonheur sans fin. » Le Sei-gneur répondit : «Aucune prière, aucun acte ne peut procurer ce secours à une âme ; seule la force de l'amour qui tout à l'heure embrasait ton cœur a pu obtenir cette faveur. Et comme aucun homme ne possède l'amour si je ne lui en fais don, de même un tel secours ne peut être accordé à une âme après la mort, que si elle a coopéré pendant sa vie à une grâce spéciale. Mais apprends qu'une telle peine peut être soulagée à la longue par les prières et les souffrances assidues d'amis dévoués.

Les fidèles délivre-ront une âme plus ou moins vite, selon qu'ils prieront avec plus ou moins de ferveur, et aussi selon que chacun aura acquis plus ou moins de mérites pendant sa vie. » 4Cependant l'âme dont nous avons parlé ressentit le soulagement que lui procurait cette prière : elle étendit alors les mains vers Dieu et lui demanda d'agréer l'offrande de ce bienfait, au nom de l'amour qui l'avait fait descendre du ciel sur la terre pour y subir la mort, et de récompenser aussi par ce même amour tous ceux qui l'avaient soulagée. Alors le Seigneur, pour montrer qu'il exauçait cette prière, reçut la drachme que lui offrait cette âme et la mit dans ses trésors afin de la donner en récompense à ceux qui avaient prié pour elle.

CHAPITRE XVII. DéLIVRANCE DES PARENTS DE LA COMMUNAUTé. Le dimanche où l'on fait mémoire des parents défunts de la communauté, celle-ci, après avoir reçu la communion, offrit l’hostie sainte au Seigneur pour le soulagement de ces âmes. Aussitôt elle en vit une multitude qui s'élevait des lieux bas et téné-breux, nombreuses comme les étincelles qui s'échap-pent du feu : les unes sous l'apparence d'étoiles, les autres sous d'autres formes. Comme elle demandait si dans toute cette multitude il n'y avait que de nos parents, le Seigneur répondit : « C'est moi qui suis votre plus proche parent, votre père, votre frère, votre époux ; tous mes amis sont donc vos alliés, et je ne veux pas qu'ils restent en dehors de la mémoire commune faite pour vos proches. C'est pourquoi ils se trouvent parmi eux. » Dès lors elle résolut de prier plutôt pour les amis du Seigneur que pour les siens. Le lendemain à la messe, après l'oblation de l'hostie, elle comprit ce que disait le Seigneur : « Nous avons célébré le festin avec ceux qui étaient prêts à y venir ; envoyons maintenant des portions à ceux qui n'ont pu s'y trouver. » Une autre année, comme on sonnait ces Vigiles, elle vit un agneau blanc comme la neige, pareil aux images de l'Agneau pas-cal ; il laissait couler de son Cœur dans un calice d'or, un jet de sang vermeil, et disait : « Je serai pro-pice aux âmes pour lesquelles on prépare ce festin. »

CHAPITRE XVIII.

DE L'EFFET DU GRAND PSAUTIER.

Tandis que le couvent récitait le grand psautier, qui est un si puissant secours pour les âmes du purgatoire, celle-ci, qui devait communier, et priait avec ferveur, demanda au Seigneur pourquoi la récitation du psautier était si profitable aux âmes et si agréable à Dieu. Il lui semblait que tant de versets et d'oraisons assignés à chaque verset de psaume étaient de nature à engendrer l'ennui plutôt que la dévotion. Le Seigneur répondit : « C'est l'ardent amour que j'ai du salut des âmes qui me fait donner tant de puissance à cette prière. Je suis comme un roi qui retient en prison quelques-uns de ses amis auxquels il accorderait volontiers la liberté si la justice le permettait; il est évident que dans son désir de les délivrer. il accepterait volontiers toute rançon que lui offrirait pour eux le moindre de ses soldats. De même je reçois tout ce qui m'est offert pour la délivrance des âmes acquises par mon sang et par ma mort, afin de pouvoir les exempter de leurs peines et les conduire aux joies qui leur sont préparées de toute éternité. » Celle-ci dit alors : « Est-ce que, vous avez pour agréable la charge que s'imposent ceux qui récitent ce psautier? » Le Seigneur répondit : « Certainement;

chaque fois qu'une âme est délivrée par ces prières, c'est comme si l'on me rachetait moi-même de la captivité. En temps opportun je récompenserai mes libérateurs selon l'abondance de mes richesses. » Celle-ci reprit : « Combien d'âmes votre clémence accorde-t-elle aux prières de chaque personne? » Le Seigneur dit : « Autant que leur amour en mérite »; et il ajouta : « Mon infinie bonté me porte à délivrer un grand nombre d'âmes; cependant pour chaque verset de ce psautier, je délivrerai trois âmes. » Alors, celle-ci, que sa faiblesse avait empêchée de réciter le psautier qui lui était assigné, excitée par cette effusion de la bonté divine, se mit en devoir de le dire avec ferveur. Lorsqu'elle eut achevé un verset, elle demanda au Seigneur combien son excessive miséricorde daignerait délivrer d'âmes par ses prières. Le Seigneur répondit : « Je suis tellement subjugué par les prières d'une âme aimante, que je délivrerai autant de multitudes d'âmes que tu auras remué de fois la langue en récitant ce psautier.

» Louange éternelle en soit à vous, ô très doux Jésus!

CHAPITRE XIX.

DUNE âME QUI FUT SECOURUE PAR LE GRAND PSAUTIER.

1Une autre fois, comme elle priait pour les défunts, elle vit l'âme d'un chevalier mort depuis environ quatorze ans, sous la forme d'une bête monstrueuse dont le corps était hérissé d'autant de cornes que les animaux ont ordinairement de poils. Cette bête semblait suspendue au-dessus de la gueule de l'enfer, soutenue seulement du côté gauche par une pièce de bois. L'enfer vomissait contre elle, sous forme de tourbillons de fumée, toutes sortes de souffrances et de peines qui lui causaient d'indicibles tourments. Elle ne recevait des suffrages de l'église aucun soulagement. Celle-ci, étonnée devant la forme étrange de cette bête, comprit, à la lumière de Dieu, que pendant sa vie, cet homme s'était montré orgueilleux et ambitieux. C'est pourquoi ses péchés avaient poussé sur lui comme des cornes, tellement durcies qu'elles l'empêcheraient de recevoir aucun soulagement aussi longtemps que son âme resterait dans cette peau de bête. Le pieu qui seul le soutenait encore et l'empêchait de tomber dans l'abîme, signifiait que pendant sa vie il avait eu à de rares intervalles un mouvement de bonne volonté; c'est la seule chose qui, avec l'aide de la divine miséricorde, l'avait empêché d'être englouti dans les enfers.

2Alors celle-ci, par la faveur divine ressentit de la compassion pour cette âme, et offrit à Dieu la récitation du grand psautier pour son soulagement. Aussitôt la peau de bête disparut, car l'âme était sortie sous la forme d'un petit enfant, mais tout couvert de taches. Lorsque celle-ci eut intercédé de nouveau, l'âme se trouva transportée dans une maison où plusieurs autres âmes se trouvaient déjà réunies;

là elle témoigna autant de joie que si, après avoir abandonné le sombre enfer, elle s'était envolée vers les joies du paradis. Elle comprenait en effet que désormais les suffrages de l'église pourraient la secourir : elle en avait été privée depuis sa mort jusqu'au moment où les prières de cette élue de Dieu l'avaient délivrée de sa peau de bête et transférée dans ce lieu. Les âmes de cette demeure la reçurent avec bonté, lui faisant place au milieu d'elles. Celle-ci demanda alors à Dieu, par un élan du cœur, de récompenser la bienveillance que ces âmes venaient témoigner au malheureux chevalier; le Seigneur se laissa toucher et daigna les transférer aussitôt dans des lieux de rafraîchissement et de délices.

3Mais elle interrogea de nouveau le Seigneur: « Quel fruit, ô Seigneur, notre congrégation retirera-t-elle de la récitation du grand psautier? » II répondit : « Le fruit dont l'écriture dit : « Oratio tua in sinum tuum convertetur : Ta prière retournera en ton sein » (Ps. XXXIV,13) ; de plus, ma divine tendresse, pour récompenser la charité qui vous engage à secourir mes fidèles à cause de moi, ajoutera cet avantage en tous les lieux du monde où l'on récitera désormais ce psautier, chacune de vous recevra autant de grâces que s'il était récité pour elle seule. »

4Une autre fois elle dit au Seigneur : « O Père des miséricordes, si quelqu'un, excité par votre amour, voulait vous glorifier en récitant ce psautier pour la délivrance des défunts, et ne pouvait obtenir le nombre requis d'aumônes et de messes, que pourrait-il vous offrir pour vous être aussi agréable ? » Le Seigneur répondit: « Pour suppléer au nombre de messes, qu'il reçoive autant de fois le sacrement de mon Corps, et pour chaque aumône qu'il dise un Pater avec la collecte : Deus cui proprium est, etc.(cf. nota 2), pour la conversion des pécheurs, en y joignant chaque fois un acte de charité. »

5« Je parlerai encore à mon Seigneur, dit-elle, car je voudrais savoir si vous accorderiez le soulagement et la délivrance des défunts, si l'on récitait quelque courte prière au lieu du psautier. » Le Seigneur répondit :

- «Qu'on ajoute à chaque verset du psautier cette prière : Je vous salue, Jésus-Christ, splendeur du Père,

- mais que l'on demande pardon auparavant par la prière: En union de cette louange suprême, etc.

- Qu'en union de l'amour qui, pour le salut du monde, m'a fait prendre la nature humaine, on dise les paroles de cette prière qui parlent de ma vie mortelle.

- Ensuite on se mettra à genoux en s'unissant à l'amour qui m'a engagé, moi le Créateur de l'univers, à me laisser juger et mettre à mort pour le salut des hommes, et l'on récitera ce qui concerne ma Passion;

- on dira debout les paroles qui saluent ma Résurrection et mon Ascension, et on me louera en union avec la confiance qui m'a fait vaincre la mort, ressusciter et monter au ciel pour placer la nature humaine à la droite du Père.

- Puis, implorant encore le pardon, on récitera l'antienne Salvator mundi : Sauveur du monde, en union avec la gratitude des saints qui confessent que mon Incarnation, ma Passion et ma Résurrection sont les causes de leur béatitude.

- Comme je l'ai dit, on recevra le sacrement de mon Corps autant de fois qu'il y a de messes exigées pour ce psautier. Pour suppléer aux aumônes on récitera un Pater avec l'oraison: Deus cui proprium est, ajoutant à chaque fois une oeuvre de charité. Je recevrai ces prières aussi volontiers que le grand psautier. » ---------------

EXPLICATION DU GRAND PSAUTIER ET DES SEPT MESSES GRéGORIENNES

1 .

1Comme dans les chapitres précédents, on a parlé du grand psautier, le lecteur pourrait se demander ce qu'est ce grand psautier, et comment on doit le réciter. Voici donc la manière de le réciter, d'après les recherches que nous avons faites dans les livres et les exercices de cette vierge. 2D'abord, après avoir imploré le pardon de vos péchés, dites :

« En union de cette louange suprême par laquelle la très glorieuse Trinité est seule à elle-même sa propre louange, louange qui s'écoule ensuite sur votre Humanité bénie, très doux Seigneur Jésus-Christ, et de là sur votre glorieuse Mère, sur tous les anges et les saints, pour retourner dans l'abîme de votre Divinité, je vous offre ce psautier pour votre louange et votre gloire. Je vous adore, je vous salue, je vous bénis et vous rends grâces au nom de l'univers entier, pour l'amour avec lequel vous avez daigné prendre chair, naître ici-bas et y souffrir pour nous pendant trente-trois ans, la faim, la soif, les travaux et les douleurs, enfin rester vous-même avec nous dans le Sacrement. Je vous supplie d'unir aux mérites de votre très sainte vie la récitation de ce psautier, que je vous offre pour cette âme ou ces âmes (nommez ici les vivants ou les morts pour lesquels vous voulez prier). Je vous demande de suppléer, en puisant dans votre riche trésor, à ce qu'elles ont omis ou négligé dans la louange, l'action de grâce et l'amour qui vous sont dus, dans la prière, la pratique de la charité et des autres vertus, enfin de suppléer par votre grâce aux actions qu'elles n'ont pas accomplies, ou à leurs oeuvres imparfaites. » 3Secondement, après avoir imploré le pardon de vos péchés, mettez-vous à genoux et dites :

« Je vous adore, je vous salue, je vous bénis et vous rends grâces, très doux Seigneur Jésus-Christ, pour cet amour avec lequel vous avez daigné accepter, vous le Créateur de l'univers, d'être arrêté, lié, entraîné, foulé aux pieds, frappé, conspué, flagellé, couronné d'épines, immolé par le supplice le plus cruel et percé de la lance. En union avec cet amour, je vous offre mes indignes prières, vous conjurant, par les mérites de votre très sainte Passion et de votre mort, d'effacer complètement toutes les fautes que les âmes pour lesquelles je vous prie ont jamais commises contre vous, par pensée, par parole et par action. Je vous demande aussi d'offrir à Dieu le Père toutes les peines et les douleurs de votre corps meurtri et de votre âme abreuvée d'amertumes ; tous les mérites que vous avez acquis par l'un et l'autre, pour la rémission des peines que votre justice doit faire subir à ces âmes. » 4Troisièmement, vous tenant debout, dite avec dévotion :

« Je vous adore, je vous salue, je vous bénis et vous rends grâces, très doux Seigneur Jésus-Christ, pour l'amour et la confiance avec lesquels, après avoir vaincu la mort, vous avez glorifié votre chair par votre résurrection et l'avez ensuite placée à la droite du Père. Je vous conjure de donner part à votre victoire et à votre gloire aux âmes pour lesquelles je vous prie. » 5Quatrièmement, implorez le pardon en disant :

« Sauveur du monde, sauvez-nous tous, sainte Mère de Dieu, Marie toujours Vierge, priez pour nous. Nous vous supplions aussi pour que les prières des saints Apôtres, Martyrs, Confesseurs et saintes Vierges nous délivrent du mal, et nous accordent de jouir de tous les biens, maintenant et toujours. Je vous adore, je vous salue, je vous bénis et je vous rends grâces, très doux Seigneur Jésus-Christ, pour tous les bienfaits que vous avez accordés à votre glorieuse Mère et à tous vos élus, en union de cette reconnaissance avec laquelle les saints se réjouissent d'avoir reçu la béatitude par votre Incarnation, votre Passion et votre Rédemption. Je vous conjure de daigner suppléer à ce qui manque à ces âmes, par les mérites de la glorieuse Vierge et des saints. » 6Cinquièmement, récitez dévotement et par ordre les cent cinquante psaumes, ajoutant après chaque verset du psautier cette courte prière :

« Je vous salue, Jésus-Christ, splendeur du Père, Prince de la paix, porte du ciel, pain vivant, fils de la Vierge, tabernacle de la Divinité. »

A la fin de chaque psaume dites à genoux : Requiem æternam, etc. Ensuite vous direz dévotement ou ferez dire cent cinquante, ou cinquante, ou tout au moins trente messes. Si vous ne pouvez faire dire ces messes, vous communierez un même nombre de fois. Vous ferez aussi cent cinquante aumônes, ou bien vous les remplacerez par autant de Pater suivis de l'oraison: « Deus cui proprium est, etc., suscipe deprecationem nostram, et quos delictorum, etc. 2 : Dieu, dont le propre, etc., recevez ma prière... et ceux que la chaîne du péché, etc. », pour la conversion des pécheurs, et vous ajouterez ensuite cent cinquante oeuvres de charité. Par acte de charité il faut entendre tout ce qui se fait pour le prochain par amour de Dieu: aumône, bonne parole, service rendu ou prière.

7Tel est le grand psautier, dont l'efficacité a été exposée plus haut (Chap. XVIII et XIX).

8Nous pensons qu'il n'est pas hors de propos de parler ici des sept messes qui, d'après une tradition de nos anciens, ont été divinement révélées au Pape saint Grégoire.

Elles ont une grande efficacité pour délivrer les âmes de leurs peines, parce qu'elles sont appuyées sur les mérites de Jésus-Christ qui servent à acquitter toute dette. Pour chaque messe, vous devez, si vous en avez le moyen, allumer sept cierges en l'honneur de la Passion, et, pendant sept jours, dire quinze Pater et quinze Ave Maria, faire sept aumônes, et réciter un nocturne de l'office des morts.

9La première messe est la messe : Domine ne longe : Seigneur ne tarde pas, avec le récit de la Passion, comme au dimanche des Rameaux. On doit y prier le Seigneur afin qu'il daigne, lui qui s'est livré volontairement aux mains des pécheurs, délivrer l'âme de la captivité qu'elle subit pour ses fautes.

- La seconde messe est : Nos autem gloriari : Nous mettons notre fierté dans la Croix,avec le récit se la Passion, comme en la troisième férie après les Rameaux. On demande au Seigneur de délivrer l'âme, par son injuste condamnation à mort, de la juste condamnation qu'elle a encourue par sa propre faute.

- La troisième messe : In nomine Domini : Au nom de Jésus, que tout genou fléchisse, avec le chant de la Passion comme en la quatrième férie après les Rameaux. On doit y demander au Seigneur, par son crucifiement et la douloureuse suspension à la croix, de délivrer l'âme des peines auxquelles elle s'est pour ainsi dire rivée elle-même.

- La quatrième est : Nos autem gloriari : Nous mettons notre fierté dans la Croix, comme au Jeudi saint, avec la Passion : Egressus Jesus : Jésus sortant du Cénacle, comme au Vendredi Saint. On y demande au Seigneur, par sa mort très amère et l'ouverture de son Cœur sacré, de guérir l'âme des blessures de ses péchés et des peines qui en sont la conséquence.

- La cinquième messe est : Requiem æternam,(messe des morts). On demande au Seigneur que par la sépulture qu'il a voulu subir, lui, le Créateur du ciel et de la terre, il retire l’âme de la fosse profonde où ses péchés l'ont fait volontairement tomber.

- La sixième messe est : Resurrexi, comme au jour de Pâques, afin que le Seigneur, par la gloire de sa très joyeuse résurrection, daigne purifier l'âme de toutes les taches du péché et lui donner part à sa gloire.

- La septième messe enfin est Gaudeamus, comme au jour de l'Assomption. On y prie le Seigneur et on demande à la Mère des miséricordes, par ses mérites et ses prières et au nom des joies qu'elle reçut au jour de son triomphe, que l'âme, affranchie de tout obstacle, soit unie à l'époux céleste. 10Si vous accomplissez ces exercices pour d'autres personnes à l'heure de leur mort, votre prière retournera vers vous avec un double mérite. Si vous les pratiquez pour vous-même pendant votre vie, ce sera beaucoup mieux que de l'attendre d'autrui après votre mort. Le Seigneur, qui est fidèle et cherche l'occasion de nous faire du bien, gardera ces prières et vous les rendra au temps voulu, par les entrailles de la miséricorde de notre Dieu, avec lesquelles est venu nous visiter d'en haut ce soleil levant. » (Luc

I. 78.)

1. Cette explication du grand psautier, qui ne se trouve pas dans le manuscrit de Vienne, a été placée à cet endroit dans l'édition de Lansperg, comme elle l'avait été par l'écrivain de ce livre. (Note de l'édition latine.)

2. Oraison incluse dans les prières qui suivent les litanies des Saints : Dieu, à qui seul appartiennent la miséricorde et le pardon, accueillez notre prière, et que votre amour plein de pitié nous délivre, nous et tous vos serviteurs enchaînés par les liens du péché.

CHAPITRE XX. COMMENT S'ACCROIT LE MéRITE OFFERT. Comme elle offrait à Dieu pour l'âme d'un défunt tout le bien que la bonté du Seigneur avait jamais daigné opérer en elle et par elle, elle vit ce bien présenté devant le trône de la divine Majesté sous la forme de présents magnifiques, qui semblaient réjouir Dieu et ses saints. Le Seigneur reçut volontiers ces présents, et parut heureux de les donner à ceux qui étaient dans le besoin et n'avaient rien mérité par eux-mêmes. Celle-ci vit ensuite le Seigneur prendre quelque chose dans son infinie libéralité pour l'ajouter à chacune des bonnes oeuvres qu'elle avait offertes, et les lui rendre ainsi augmentées pour son éternelle récompense. Elle comprit alors que, loin de rien y perdre, l'homme gagne beaucoup à secourir les autres par charité.

CHAPITRE XXI. DU MéRITE DE LA BONNE VOLONTé. Comme on célébrait la messe pour l'âme d'une pauvre femme qu'on devait enterrer ensuite, celle-ci, émue de compassion, récita pour son soulagement cinq Pater en l'honneur des cinq plaies du Seigneur. Alors, inspirée d'en haut, elle offrit encore avec charité pour cette pauvre femme le bien que la bonté divine avait daigné opérer en elle et par elle. Aussitôt après, elle vit cette âme placée avec honneur sur un trône que le Seigneur lui avait élevé dans les cieux : ce trône fut ensuite transporté à des hauteurs sublimes qui dépassaient les rangs inférieurs autant que les Séraphins sont placés au-dessus du dernier chœur des Anges. Celle-ci demanda alors au Seigneur comment cette âme avait obtenu une si grande gloire, après quelques prières et une offrande faite pour elle. Le Seigneur répondit : « Elle l'a méritée de trois manières :

- Premièrement parce qu'elle a toujours entretenu la volonté et le désir de me servir dans l'état religieux.

- Deuxièmement, parce qu'elle a aimé les hommes de bien et, les religieux.

- Troisièmement, parce qu'elle les a honorés et leur a fait du bien à cause de moi.

Tu peux conclure, par la gloire dont cette âme est revêtue, combien je suis heureux de trouver ces trois dispositions dans les hommes. »

CHAPITRE XXII.

DE LA PUNITION DES DéSOBéISSANTS ET DES MURMURATEURS.

1Une personne vint à mourir, après avoir fidèlement prié toute sa vie pour les âmes du purgatoire. Mais comme, par suite de la fragilité humaine, elle n'avait pas toujours été parfaite dans la vertu d'obéissance, préférant quelquefois la rigueur du jeûne et des veilles, ou autres choses semblables, à la soumission due aux supérieurs, elle parut ornée de diverses parures sous lesquelles se trouvaient cachées des pierres d'un si grand poids, qu'il fallait plusieurs personnes pour la conduire vers le Seigneur. Comme celle-ci témoignait de l'étonnement, elle apprit que ces conductrices étaient les âmes délivrées par les prières de la défunte ; ces parures, les prières que la défunte avait récitées pour les âmes du purgatoire, et les pierres si pesantes, les désobéissances qu'elle avait commises. Le Seigneur dit alors : « Ces âmes, excitées par la reconnaissance, ne me permettent pas de la faire passer par un purgatoire ordinaire, pour la montrer ensuite dans toute sa beauté : cependant il faut qu'elle expie ses désobéissances et les attaches qu'elle a eues à son propre sens. - N'a-t-elle pas reconnu ses fautes au dernier moment, objecta celle-ci, et ne s'en est-elle pas vivement repentie? Or il est écrit: « Si l'homme reconnaît sa faute, Dieu la lui pardonne. » Le Seigneur répondit: « Oui, et si elle n'avait pas reconnu ses fautes, le poids en eût été si accablant, qu'elle ne serait peut-être jamais arrivée jusqu'à moi. » Celle-ci vit alors que l'âme semblait cacher sous sa parure une chaudière bouillante destinée à fondre les pierres et à les dissoudre entièrement. Les prières des personnes pour lesquelles elle avait jadis prié et les suffrages des fidèles devaient lui venir en aide dans cette opération, comme de bons serviteurs.

2Le Seigneur lui fit voir ensuite le chemin par lequel les âmes se dirigeaient vers le ciel, sous la figure d'une planche étroite et dressée, pleine d'aspérités et difficile à escalader. Ceux qui voulaient y monter devaient s'aider des deux mains et tenir fermement la planche de chaque côté, ce qui signifiait qu'il faut aider les âmes par nos bonnes oeuvres. Ceux qui avaient mérité l'aide des anges dans ce chemin, en retiraient un grand profit, car de chaque côté de la planche se tenaient d'horribles griffons, c'est-à-dire des démons qui s'efforçaient d'empêcher les âmes d'avancer. Les religieux qui avaient vécu sous l'obéissance trouvaient le long de cette planche une rampe à laquelle ils pouvaient se tenir, afin de ne pas tomber ; mais quand des supérieurs négligents n'avaient pas fait marcher leurs disciples par la voie de l'obéissance, l'appui semblait manquer. et les chutes étaient à craindre. Les âmes qui s'étaient volontiers soumises à l'obéissance, marchaient avec sécurité en se tenant à la rampe, et les saints anges venaient à leur aide pour écarter tous les obstacles du chemin.

3Une autre défunte lui apparut avec les oreilles garnies d'une sorte de dur cartilage qu'elle devait, non sans peine, gratter avec les ongles jusqu'à ce qu'il disparût complètement : elle expiait ainsi les fautes commises en écoutant les paroles de murmure et de médisance. De plus, sa bouche était couverte intérieurement d'une peau épaisse qui l'empêchait de goûter les douceurs divines, et cela parce qu'elle-même avait parfois médit du prochain. Le Seigneur expliqua alors à celle-ci que si l'âme de la défunte souffrait de telles peines pour des fautes commises par une sorte de simplicité dont elle s'était souvent repentie, ceux qui ont eu l'habitude de commettre ces mêmes fautes subissent un plus grand châtiment. Non seulement leur bouche est garnie d'une peau épaisse, mais cette peau est hérissée de pointes qui, remontant de la langue au palais et descendant du palais à la langue, les blessent douloureusement et font suinter une matière dégoûtante : aussi ne peuvent-ils être admis à jouir de sa divine présence parce qu'ils sont odieux aux habitants du ciel. Celle-ci dit alors avec gémissement au Seigneur: « Hélas! Seigneur, vous aviez coutume autrefois de me révéler les mérites des âmes; maintenant vous me montrez davantage les souffrances de leur purgatoire. » Le Seigneur répondit : « C'est qu'alors les hommes étaient attirés plus facilement par les récompenses; maintenant c'est à peine si quelques-uns sont terrifiés par la vue des plus durs châtiments. »

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Nous nous plaisons à ajouter ici quelques grâces, par lesquelles Dieu dans sa fidélité voulut encourager son épouse pour l'heure de son dernier passage. CHAPITRE XXIII. DU DéSIR DE LA MORT QUE LE SEIGNEUR EXCITA EN ELLE. 1En la fête du bienheureux Martin, comme on chantait le répons : « Beatus Martinus, obitum suum longe ante præscivit : Le bienheureux Martin connut l'heure de sa mort longtemps à l'avance », saisie d'ardents désirs elle dit au Seigneur : « Quand donc m'annoncerez-vous, Seigneur, la même nouvelle? » Le Seigneur répondit : «Bientôt je te retirerai de cette vie. » Ces paroles l'enflammèrent encore davantage, et dès lors elle souhaita de mourir pour être avec le Christ, bien qu'elle n'eût pas songé à le désirer auparavant. En la quatrième férie après Pâques, comme la sainte hostie était encore dans sa bouche, elle fut saluée par ces divines paroles : « Veni, electa mea, et ponam in te thronum meum

1 : Viens, mon élue, et je placerai en toi mon trône. »

A ces mots elle comprit que l'heure approchait, où se réaliserait la parole entendue à la fête du bienheureux Martin : «Bientôt je te retirerai de cette vie. » Le Seigneur ajouta: « Pendant le temps que tu dois encore passer sur la terre, ne vis plus pour toi-même, mais efforce-toi de procurer ma gloire suivant l'attrait de ton désir. » Cependant sa mort fut différée; il nous est donc permis de croire que le Seigneur ne voulut pas l'enlever de ce monde sans qu'elle ait acquis le mérite du désir et de la préparation, à laquelle il l'avait excitée par ses paroles. Il est écrit en effet que les mérites s'accroissent dans la même proportion que les désirs.

2Une autre fois, un dimanche, comme elle éprouvait encore le désir d'être délivrée de la chair, le Seigneur lui dit : « Si je devais accomplir à ta dernière heure tout ce que tu as prémédité depuis ton enfance jusqu'à présent, ce serait peu de chose en comparaison de la grâce que ma bonté toute gratuite t'a destinée sans que tu l'aies désirée. Le Seigneur ajouta : « Choisis ce que tu veux : sortir de ton corps, ou embellir encore ton âme par une longue maladie, quoique tu craignes beaucoup, je le sais, cette poussière des négligences qui s'attache facilement à l'âme pendant une longue infirmité. » Mais elle, inclinée devant la condescendance divine, répondit: « O mon Seigneur, que votre volonté s'accomplisse ! -- Il est juste que tu me laisses ce choix, reprit le Seigneur, mais si pour mon amour tu consens à demeurer encore ici-bas, moi je demeurerai en toi, et je te réchaufferai sur mon sein comme la colombe dans son nid, jusqu'à ce que je te conduise dans les régions de l'éternel printemps. »

A la suite de ces paroles, son désir de la mort s'apaisa ; et toutes les fois qu'elle rentra en elle-même, elle entendit une voix intérieure qui répétait ce verset : « Columba mea in foraminibus petræ : Ma

colombe est dans le creux de la pierre. » (Cant. des Cant. 77. 14.) 3Plus tard, son désir se réveilla, et elle demanda au Seigneur d'aller bientôt vers lui. II répondit : «Quelle véritable épouse peut avoir un si grand désir d'arriver dans un lieu où elle sait que son Epoux n'ajoutera plus rien à sa parure, et où elle ne pourra plus offrir de présents à son Bien-Aimé ? » En effet, l'âme après la mort ne croît plus en mérites, et ne travaille plus pour Dieu. 1. Antienne du Pontifical romain : De Consecratione Virginum. : De la consécration des Vierges.

CHAPITRE XXIV.

DES PRéPARATIFS DE SON DéPART.

1Une fois qu'elle devait communier et se trouvait sans forces, elle demanda au Seigneur si cette grande faiblesse irait jusqu'à lui permettre de payer enfin sa dette à la nature. Elle reçut cette réponse : « Lorsqu'une jeune fille voit les messagers de son fiancé multiplier leurs visites et négocier le contrat qui précède les noces, il convient qu'elle fasse aussi ses préparatifs. Tu dois donc, sous le coup des atteintes de la maladie, ne rien négliger pour te préparer à la mort. »

Elle dit : «Et comment connaîtrai-je l'heure tant désirée où vous me tirerez de la prison de cette chair ? » -- Le Seigneur : « Deux anges, princes illustres de ma céleste cour, sonneront de leur trompette d'or et ce doux chant retentira à tes oreilles : « Ecce Sponsus venit, exile obviam ei : Voici l'époux qui vient, allez au-devant de lui. » (Matth. xxv. 6.)

2Elle reprit : « Quel est le char qui me conduira lorsque je suivrai cette voie royale qui mène à vous, ô mon unique Bien-Aimé? » Le Seigneur répondit : «Ce sera le trait puissant du désir divin qui s'échappera des profondeurs de mon amour, et se dirigera vers toi pour te ramener ensuite à moi. » Elle demanda encore : « Sur quel siège pourrai-je m'asseoir? -- La confiance pleine et entière qui te fera tout espérer de ma bonté, sera ton siège pour ce voyage. -- Et qu'est-ce qui servira de rênes? -- Ce sera l'amour très ardent qui te fait désirer mes embrassements. » Elle reprit : « Comme j'ignore tout à fait le reste de ce qui compose un équipage, je ne sais plus ce que je dois demander pour accomplir ce voyage tant désiré.» Le Seigneur répondit : « Tu peux pousser tes recherches aussi loin que possible, je t'assure que tu auras la joie de les voir dépassées, car l'esprit humain est incapable de s'imaginer tous les biens que je prépare pour mes élus, et cette impuissance fait mes délices. »

CHAPITRE XXV. DE LA FLèCHE D'AMOUR. 1Un certain Frère, prêchant un jour dans la petite chapelle, dit cette parole : « L'amour est une flèche d'or, et l'homme est maître en quelque sorte de tout ce qu'il atteint avec cette flèche. C'est donc folie d'attacher son cœur aux choses de la terre et de négliger celles du ciel. » Ces mots embrasèrent celle-ci d'une grande ardeur et elle s'écria : « O mon unique Bien-Aimé, que ne puis-je avoir cette flèche ? Je la lancerais aussitôt afin de vous en transpercer et de m'emparer de vous pour toujours ! Elle vit à l'instant le Seigneur qui s'apprêtait à décocher sur elle une flèche d'or : « Tu voudrais, dit-il, me transpercer si tu avais une flèche d'or. Moi je la possède. Je vais te blesser de telle sorte que tu ne guériras jamais1 ! » Or, cette flèche semblait armée de trois pointes: une en avant, une au milieu, et une à l’extrémité, pour indiquer le triple effet d'amour que sa blessure opère dans une âme. 2La première pointe de la flèche transperce l'âme, elle la rend pour ainsi dire languissante et lui fait perdre le goût des choses passagères au point qu'elle n'y trouve plus ni plaisir ni consolation.

- La deuxième transperce l'âme, fait d'elle une sorte de malade fiévreux qui demande avec impatience le remède à sa grande douleur : cette âme en effet brûle d'un si ardent désir de s'unir à Dieu, qu'il lui devient impossible de respirer et de vivre sans lui.

- La troisième pointe transperce l'âme et l'emporte vers des biens si inestimables qu'on ne peut dire autre chose, sinon que cette âme est alors comme séparée de son corps et boit à longs traits aux torrents enivrants de la Divinité. 3Après cette révélation, celle-ci souhaitait, guidée par une pensée humaine, de mourir dans la chapelle, comme si le lieu où se trouve le corps pouvait contribuer à accroître les mérites de l'âme. Elle mettait parfois cette demande parmi ses prières, mais elle reçut un jour cette réponse du Seigneur : « Quand ton âme sortira de ce monde, je te mettrai à l'ombre de ma protection paternelle, comme une mère serre contre son sein et couvre de ses vêtements son petit enfant chéri, quand elle traverse une mer orageuse. Lorsque tu auras payé la dette de la mort, je te prendrai avec moi pour te faire goûter d'ineffables délices dans les plaines verdoyantes du ciel, de même que la mère entend bien ne pas préserver seulement son fils des fatigues et des périls du voyage, mais encore l'amener au port. » Alors celle-ci rendit grâces à Dieu, et renonça à son désir puéril, pour s'abandonner entièrement à la divine Providence.

1. Cette blessure spirituelle peut à bon droit se comparer à ce qui est raconté de sainte Thérèse comme étant sa caractéristique parmi les saints de Dieu. (Note de l'édition latine).

CHAPITRE XXVI.

AVEC QUELLE FIDéLITé DIEU GARDE LES PRéPARATIONS D'UNE AME.

1Une fois dans la prière, elle implora la miséricorde de Dieu pour l'heure de sa mort et reçut cette réponse : « Comment n'achèverais-je pas heureusement en toi ce que j'ai si bien commencé ? » Elle reprit : « O Seigneur, si vous m'aviez enlevée de ce monde lorsque, d'après vos paroles, je m'attendais à mourir, je crois que, votre grâce aidant, vous m'eussiez trouvée mieux disposée. Mais il est à craindre que, par suite de vos délais, je sois devenue négligente et tiède » Le Seigneur répondit: « Toutes choses ont leur temps dans les sages dispositions de ma providence. Aussi, tout ce que tu as déjà fait pour te préparer à mourir sera fidèlement gardé par ma bonté, et rien de ce que tu y ajouteras dans la suite ne sera perdu pour toi. » 2Par ces paroles elle comprit que le Seigneur agissait comme on le fait dans le monde : lorsqu'un seigneur se dispose à célébrer des noces, il a soin, au temps de la moisson, d'amasser le blé pour la fête prochaine, et répand partout la nouvelle de cette fête. II agit de même à l'époque de la vendange, il fait des provisions de vins : tout est gardé dans les celliers et les greniers jusqu'aux jours des noces, et bien qu'on ne parle plus de la fête, les réserves ne diminuent cependant pas, et elles seront distribuées avec largesse en temps voulu. C'est ainsi que Dieu inspire parfois à ses élus de se préparer à la mort, bien que leur heure doive être encore longue à venir.

CHAPITRE XXVII. PRéPARATION A LA MORT. 1Elle, avait composé une instruction1 très utile pour nous apprendre comment tout homme peut, au moins une fois l'année, penser dévotement à la mort et préparer avec ferveur cette heure si incertaine. Le premier jour de cet exercice était consacré à la dernière maladie, le second à la confession, le troisième à l'extrême-onction, le quatrième à la communion, et le cinquième à la mort. Elle se disposa à pratiquer elle-même ce qu'elle avait enseigné aux autres, et le dimanche qui précéda les cinq jours de sa préparation, elle implora l'assistance divine dans la sainte communion. Elle récita, dans cette union qui fait de l'âme aimante un même esprit avec Dieu, le psaume Quemadmodum : Comme un cerf assoifé (Ps. XLI=42), avec l'hymne Jesu nostra redemptio

2. Le Seigneur lui dit: « Viens t'étendre sur moi, comme le prophète élisée s'est étendu sur l'enfant qu'il voulait ressusciter. » Elle demanda : « Comment faire cela? » Le Seigneur répondit : « Applique tes mains sur mes mains, c'est-à-dire confie-moi toutes tes oeuvres. Applique tes yeux sur mes yeux; applique tous tes membres à mes membres sacrés, c'est-à-dire unis à mes membres très saints tous les membres de ton corps avec tous leurs actes, en sorte qu'à l'avenir ils n'agissent que pour ma gloire, ma louange et mon amour. » Elle obéit, et vit aussitôt sortir du cœur de Dieu comme une ceinture d'or qui, entourant son âme, l'attacha au Seigneur par le lien d'un indissoluble amour.

2Vers l'heure de la communion, comme elle se rappelait qu'elle se serait volontiers confessée la veille si elle l'avait pu, et qu'elle aurait désiré obtenir le pardon de ses péchés et de ses négligences, le Seigneur parut faire sortir de chacun de ses membres comme de petits crochets d'or, puis saisir et enfermer en lui cette âme bienheureuse par la force de son incomparable Divinité, comme l'on enchâsse dans l'or une pierre précieuse.

3Le lendemain, qui était la deuxième férie, comme sa faiblesse augmentait, elle récita deux fois le psaume Quemadmodum et l'hymne Jesu nostra redemptio, en mémoire de l'union de l'Humanité et de la Divinité réalisée dans le Christ pour le salut des hommes. Il lui sembla alors que les crochets d'or qui faisaient saillie sur les membres du Seigneur afin d'enchâsser l'âme, étaient comme doublés.

- Le troisième jour, elle récita trois fois le même psaume pour honorer l'union du Christ avec la Trinité toujours adorable, union qui amène notre glorification, et les crochets d'or parurent triplés

- Enfin, à la quatrième férie, comme elle célébrait la mémoire de sa dernière maladie avec grande dévotion et en récitant les prières assignées à cet exercice, son âme parut attachée au Christ crucifié comme une pierre précieuse enchâssée dans l'or. Cet or avait des fleurons en forme de feuilles de vigne, ils se recourbaient sur les bords de la pierre précieuse pour la faire mieux ressortir. Elle comprit alors que la Passion de Jésus-Christ, en union de laquelle sa dernière maladie venait d'être offerte au Seigneur, rendait son âme agréable aux yeux de la sainte Trinité.

- En la cinquième férie, s'étant mise en présence du Seigneur, elle se remémora ses péchés sous forme de confession dans l'amertume de son cœur : à mesure qu'elle en évoquait le souvenir, la bonté divine les lui pardonnait et ils apparaissaient comme des pierres brillantes, qui s'ajoutaient aux fleurons d'or dont il a été question.

4En la sixième férie, comme elle faisait mémoire de l'extrême-onction, le Seigneur parut l'assister avec une grande tendresse : des profondeurs de son Cœur sacré, il laissait découler une liqueur qui devait purifier par son onction, les yeux, les oreilles, la bouche et les autres membres de cette élue. Afin d'accroître sa beauté, il lui donna pour ornement les mérites des membres sacrés de son Humanité déifiée, et il lui dit : « Confie-moi cette parure ; comme la mère la plus fidèle, je la garderai jusqu'au temps propice, afin que tu ne puisses la ternir désormais par un péché ou une négligence. »

Elle suivit avec dévotion ce conseil, et le Seigneur enferma cette parure dans son Cœur sacré comme dans une cassette bien close. 5Le samedi, comme elle s'était préparée aussi bien qu'elle le pouvait à la dernière communion, quatre glorieux princes de la milice angélique apparurent pendant la messe à l'élévation de l'hostie, devant le trône de la divine Majesté:deux de ces princes se plaçant, l'un à la droite, l'autre à la gauche du Seigneur, le conduisaient en l'entourant de leurs bras; les deux autres anges amenèrent l'âme et la présentèrent au Seigneur, qui l'accueillit avec tendresse, la fit reposer sur son sein, la couvrit ainsi que lui-même du vivifiant sacrement de l'autel (qu'il tenait dans ses mains sous la forme d'un voile), et se l'unit dans un ineffable bonheur.

6Le dimanche, elle évoqua la pensée du jour où elle rendrait le dernier soupir; et comme elle récitait avec ferveur les prières assignées à cet exercice, le Seigneur daigna encore lui apparaître avec la même bonté. De sa main vénérable il bénit chacun de ses membres, qui devaient un jour mourir au monde, et qu'elle lui offrait afin qu'ils vécussent désormais uniquement pour sa gloire et son amour.

En recevant cette bénédiction, chaque membre se trouva marqué d'une croix d'or si fortement imprimée, qu'elle semblait le traverser de part en part. Ces croix étaient d'or pour signifier que tous les actes et les mouvements de cette élue devaient être désormais relevés et ennoblis par la vertu de l'union divine ; c'étaient des croix, parce que toutes les souillures que la fragilité humaine lui ferait contracter encore, devaient être effacées sans retard par la vertu de la Passion du Christ.

7A l'élévation de l'hostie, comme elle offrait à Dieu son cœur si près maintenant de mourir au monde, elle demanda au Seigneur, par sa très sainte Humanité, de rendre son âme pure et libre de tout péché, et par sa très haute Divinité de l'orner de toutes les vertus; enfin elle le pria, par l'amour qui avait uni la Divinité suprême à la très sainte Humanité, de daigner la disposer à recevoir ses faveurs. Aussitôt le Seigneur parut ouvrir de ses deux mains son divin Cœur, l'appliquer et l'unir avec un amour inexprimable au cœur de celle-ci, ouvert de la même manière devant lui; la flamme de l'amour divin, s'échappant de la fournaise ardente du Cœur sacré, embrasa tellement cette âme bienheureuse qu'elle sembla se liquéfier et s'écouler dans le Cœur de Dieu. Alors, du milieu de ces deux cœurs, si heureusement appliqués l'un à l'autre, sortit comme un arbre d'une merveilleuse beauté : son tronc était formé de deux tiges, l'une d'or, l'autre d'argent, qui s'enroulaient admirablement comme les ceps d'une vigne, et s'élançaient à une grande hauteur. Ses feuilles brillaient et semblaient illuminées par les rayons du soleil : leur splendeur glorifiait l'éclatante et toujours tranquille Trinité, et procurait à tous les habitants du ciel un bonheur ineffable. Le Seigneur disait : « Cet arbre a germé par l'union de ta volonté à la mienne. »

La tige d'or figurait la Divinité, et la tige d'argent l'âme unie au Seigneur.

8Comme elle priait pour les personnes qui lui étaient recommandées, cet arbre parut produire des fruits auxquels les flammes de l'amour divin donnaient une couleur vermeille. Ces fruits s'inclinaient comme d'eux-mêmes, vers chacun de ceux pour qui elle priait, de sorte qu'ils pouvaient les cueillir par le désir et la dévotion, et en retirer un grand profit pour leur salut éternel.

9Elle se sentit ensuite très faible, et s'étendit sur sa couche pour prendre du repos en disant : « Seigneur, je vous offre pour votre gloire éternelle les soulagements que je prendrai désormais, et je vous prie de les agréer comme s'ils étaient accordés aux membres de votre très sainte Humanité. » Le Seigneur répondit : « Que la vertu de ma Divinité efface les fautes que la fragilité humaine te ferait commettre à l'avenir. »

10Elle demanda au Seigneur s'il daignerait la retirer de cet exil par la maladie dont elle souffrait alors. Il répondit : « Cette maladie te mettra dans un lieu plus proche de moi. Un fiancé dont la bien-aimée habite un pays éloigné se sent brûler d'amour pour elle, alors il lui mande de venir, lui envoie une nombreuse escorte de chevaliers avec leurs servants d'armes qui portent des présents, la réjouissent par le son des tambours et des cithares, et lui font cortège avec grands frais et grand apparat jusqu'à ce qu'elle soit arrivée dans un château proche du palais. Là le fiancé vient la trouver lui-même, accompagné de ses seigneurs et de ses barons, et dans son tendre amour, il lui donne l'anneau de sa foi comme gage de sa promesse. Bientôt il lui dit au revoir, car elle doit demeurer dans ce château jusqu'au jour des noces où il la conduira enfin suivie d'un brillant cortège d'honneur dans sa demeure royale.

- Et moi parce que je suis ton Dieu, le Seigneur qui t'aime d'un amour fort et jaloux, je suis avec toi, et je supporte réellement en toi toutes les douleurs de ton cœur et les souffrances de ton corps ; tous mes saints t'accompagnent sur ce chemin royal et prennent part à ton bonheur. Les luths et les tambours, les présents que l'on t'offre en ce voyage. ne sont pas autre chose que les souffrances et les incommodités de la maladie ; instruments de musique qui résonnent sans cesse à mes oreilles, m'inclinent à la compassion et excitent l'amour de mon Cœur divin à te combler de bienfaits, pour t'attirer et t'unir toujours plus à moi

- Lorsque tu auras mérité la place à laquelle tu es prédestinée, et que tes forces épuisées te feront pressentir l'approche de la mort, alors je te donnerai devant tous les saints le baiser très suave et l'anneau des épousailles, c'est-à-dire le sacrement de l'extrême-onction. Ce sera un baiser, parce que je répandrai vraiment l'onction en toi par la douceur de mon souffle divin ; cette onction pénétrera tellement ton âme, que la moindre poussière de péché ou de négligence qui détournerait un instant de toi mes regards, ne pourra désormais s'attacher à ton âme.

- Plus tu hâteras le moment de l'extrême-onction, plus ta félicité sera grande ; et dans cet état tu demeureras si près de moi, qu'à l'heure où je me disposerai à te conduire en mon royaume éternel, tu en seras avertie intérieurement à cause de cette proximité, et tout ton être tressaillira d'allégresse dans l'attente de ma venue. Je viendrai tout débordant de délices, et te serrant entre mes bras, je te ferai traverser le torrent de la mort temporelle pour te conduire, te plonger et t'absorber dans l'océan de ma Divinité où, devenue un même esprit avec moi, avec moi aussi tu régneras dans les siècles des siècles.

- C'est alors que, pour les douces harmonies que tes souffrances m'avaient si agréablement fait entendre pendant la route, les mélodies célestes résonneront à tes oreilles. Tu partageras les délices que mon Humanité déifiée goûte maintenant en récompense des douleurs que j'ai endurées sur la terre pour le salut des hommes. » 11Le Seigneur dit ensuite : « Si quelqu'un désire être consolé à ses derniers moments par une visite semblable, qu'il ait soin chaque jour de se revêtir d'habits magnifiques, c'est-à-dire d'imiter les oeuvres de ma très sainte vie.

- Qu'il monte sur le char de son corps et se laisse guider en tout par l'esprit.

- Qu'il s'efforce de subjuguer son corps et place dans mes mains les rênes du coursier, c'est-à-dire la direction de sa volonté propre, croyant avec confiance que ma bonté le conduira dans le bien et l'encouragera paternellement;

- qu'il offre pour ma gloire toutes ses peines et ses souffrances, et en retour, je le parerai de pierres précieuses, et d'ornements variés

- S’il arrive que la fragilité humaine lui fasse parfois ressaisir les rênes qu'il m'avait confiées pour suivre sa volonté propre, qu'il efface aussitôt cette faute par la pénitence et remette de nouveau sa volonté entre mes mains; alors la droite de ma miséricorde le recevra et le conduira avec gloire et honneur au royaume de l'éternelle lumière. 12Le dimanche suivant, comme elle célébrait la joyeuse fête qui la verrait quitter cet exil pour être admise en présence de la sainte Trinité, elle se mit à contempler dans une sorte d'extase les mérites et les joies de chacun des ordres des anges et des saints, trouvant ses délices à regarder les biens dont ils sont comblés, et rendant grâces pour eux du plus profond de son cœur. Elle loua aussi le Seigneur pour l'honneur, la grâce et la gloire dont il a enrichi la bienheureuse Vierge, et supplia la Vierge Marie elle-même de daigner, pour l'amour de Jésus, suppléer à son indigence et offrir pour elle au Seigneur toutes les vertus de son âme virginale qui avaient été plus agréables au Seigneur des vertus. 13Alors la Reine des cieux, excitée par ces dévotes prières, offrit à son Fils :

- sa chasteté virginale, comme une robe d'éclatante blancheur,

- sa douce humilité, sous la forme d'une tunique verte,

- et son amour très fidèle, sous celle d'un manteau de pourpre.

Le Seigneur revêtit l'âme de ces vertus, et tous les saints, ravis de la voir si magnifiquement parée, se levèrent et demandèrent à Dieu de daigner encore répandre sur elle toutes les grâces qu'eux-mêmes auraient reçues s'ils s'y étaient préparés convenablement. Alors le Seigneur, à la prière de ses élus, plaça sur la poitrine de son épouse un collier magnifique orné d'innombrables pierres précieuses. Chacune de ces pierres semblait absorber en elle-même les grâces que les élus n'avaient pu recevoir par défaut de préparation. Il ne faudrait pas conclure de là qu'une seule personne puisse être enrichie de toutes les faveurs que les autres ont laissé tomber, mais la reconnaissance prépare une âme à recevoir, d'une certaine manière, les grâces dont d'autres n'ont pas profité.

2. Hymne de la fête de l'Ascension dans sa forme antique gardée dans le bréviaire monastique.

CHAPITRE XXVIII.

DE LA CONSOLATION DONNéE PAR LE SEIGNEUR ET LES SAINTS.

1Une fois qu'elle s'était recueillie pour penser à la mort, elle dit au Seigneur: « Oh ! combien sont heureux et comblés d'honneur ceux qui méritent d'être consolés et défendus par les saints au dernier moment de leur vie ! C'est une consolation à laquelle je ne puis prétendre, puisque je n'ai rendu d'hommages convenables à aucun saint. Je crois même n'avoir pas désiré obtenir leur assistance, mais bien la vôtre seulement, ô vous qui êtes le sanctificateur de tous les saints. » Le Seigneur répondit : « Tu ne seras pas privée de la faveur d'être assistée par mes saints pour m'avoir préféré à eux, puisque cela est juste; mais ils trouveront au contraire leur joie à te secourir et à t'entourer de leur tendresse. A l'heure de ta mort, au moment où les hommes ressentent les plus grandes angoisses, ils te combleront de consolations. Lorsque cette heure bienheureuse aura sonné, moi-même je me présenterai à tes regards, plein de grâce, d'attraits et de délices débordantes, avec les charmes de ma Divinité et de mon Humanité. »

2Elle dit alors: « Et quand daignerez-vous, ô Dieu très fidèle. me conduire de la prison de l'exil au repos de la béatitude? » Le Seigneur répondit : « Quelle royale épouse a jamais été si pressée d'entendre les acclamations et les souhaits de bienvenue de son peuple, qu'elle ait songé à se plaindre d'un retard que son époux charmait par les caresses et les baisers de son amour? -- Seigneur, dit-elle, quelles délices trouvez-vous donc en moi, rebut de toute créature, pour les comparer aux marques d'affection mutuelle de l'époux et de l'épouse ? » Le Seigneur répondit : « Ces délices je les trouve en me donnant à toi par le sacrement de l'autel, dans cette union qui n'existera plus après cette vie; elle a pour moi des charmes infinis, dont les démonstrations de l'amour humain ne peuvent donner la moindre idée. Les affections terrestres passent avec le temps; mais la douceur de cette union par laquelle je me donne à toi dans le sacrement de l'autel ne peut s'affaiblir. Au contraire, plus elle se renouvelle, plus elle prend de vigueur et d'efficacité. »

CHAPITRE XXIX.

FIDèLES PROMESSES DE DIEU ET PRIVILèGES.

1Comme Il vient d'être dit, le Seigneur lui-même l'excitait de diverses manières à désirer la dissolution de la chair. Peu de temps après, elle fut atteinte d'une maladie de foie, et les médecins déclarèrent qu'elle ne recouvrerait jamais sa santé première. Elle en rendit grâces au Seigneur dans toute la joie de son âme et lui dit : « O mon Seigneur, bien que pour moi le bonheur suprême soit de quitter la prison de la chair pour m'unir à vous ; si tel était cependant votre bon plaisir, je choisirais de demeurer ici-bas jusqu'au jour du jugement, et d'y vivre pour votre gloire dans une extrême misère. »

Le Seigneur lui dit : « Une si grande bonne volonté a devant ma divine bonté le même effet que si tu l'avais mise à exécution le plus parfaitement possible. » En disant ces mots, le Seigneur parut ressentir tant de délices, que chacun des sens de son Humanité déifiée laissa découler un précieux nectar où les saints puisèrent un accroissement de gloire, de joie et de bonheur. Le Seigneur lui dit : « Au jour où je t'attirerai vers moi, les montagnes, c'est-à-dire les saints, distilleront cette douceur, car pour augmenter ta béatitude, les cieux répandront le miel par toute la terre. Et les collines, c'est-à-dire les habitants de la terre, laisseront découler le lait et le miel après avoir reçu par tes mérites quelque chose des consolations de la grâce. »

2Ce fut avec une grande reconnaissance qu'elle reçut cette réponse si bienveillante. Pour accroître sa gratitude, elle repassa dans son esprit toutes les promesses analogues que le Seigneur lui avait déjà faites par lui-même ou par d'autres, puis elle rendit à Dieu de ferventes actions de grâces. La divine bonté lui avait promis, dans sa libéralité sans bornes, que l'amour divin consumerait vraiment toutes ses forces; en effet, aucune mort ne devait prévaloir contre elle si ce n'est cette noble puissance de l'amour qui a prévalu contre le Fils de Dieu, et seule a séparé son âme précieuse de son corps très-saint. Ensuite, d'après une délibération de la Trinité toujours adorable, le Saint-Esprit avait reçu la mission d'accomplir heureusement en elle, par la vertu de son opération divine, tout ce qui devait se réaliser pendant sa maladie et à l'heure de sa mort; il devait agir avec ce même amour qui lui avait fait opérer d'une manière ineffable l'Incarnation du Fils de Dieu dans le sein d’une vierge.

3L'Amour se ferait en outre le serviteur de l'élue de Dieu, et tous ceux qui par charité la soigneraient dans sa dernière maladie seraient récompensés par la divine libéralité, car l'amour divin viendrait à son tour les servir dans les mêmes circonstances. Au moment de sa mort, Dieu lui accorderait autant de grâces qu'il est possible à l'homme d'en recevoir à cette heure suprême. Une grande multitude de pécheurs feraient vraiment pénitence par un effet de la gratuite bonté de Dieu, et ceux qui devaient un jour parvenir à la grâce y seraient alors préparés dans une certaine mesure. De plus, beaucoup d'âmes du purgatoire seraient délivrées de leurs peines, et pour accroître sa gloire et son mérite, entreraient avec elle dans le royaume céleste en qualité de famille de l'épouse.

4La Vérité divine lui avait fait encore d'autres promesses : quiconque prierait Dieu pour elle, devait ressentir personnellement l'heureux effet de cette prière. En louant Dieu, en le remerciant pour tous les bienfaits qu'elle avait reçus, on serait enrichi d'autant de grâces spirituelles, sinon à l'instant même, du moins en temps opportun. Et si après ces louanges et ces actions de grâces, on demandait une faveur au nom de l'amour avec lequel le Seigneur avait choisi cette élue de toute éternité, l'avait doucement attirée, se l'était intimement unie, avait pris en elle ses délices, et devait enfin la consommer heureusement en lui, on serait infailliblement exaucé, pourvu que l'on demandât des choses avantageuses au salut1.

5Le Seigneur lui avait également juré par la vérité de sa Passion et sous le sceau de sa mort très précieuse de récompenser quiconque prierait en toute charité lorsqu'elle serait à ses derniers instants, ou même après sa mort, afin de lui obtenir toutes les protections et tous les secours que l'on peut désirer pour soi-même en pareille circonstance, avec l'intention de recommander au Seigneur, en même temps que cette élue, tous ceux pour lesquels il désire être prié.

6On devrait donc,

- avant de commencer sa prière, offrir au Seigneur son exercice, en union de l'amour qui l'a fait descendre du ciel sur la terre pour accomplir l’œuvre de la rédemption;

- après sa prière, renouveler cette offrande, en union de l'amour avec lequel le Seigneur endura la mort cruelle qu'il offrit à Dieu le Père avec tout le fruit. de sa très sainte Humanité au jour de son Ascension.

En agissant ainsi, on recevra à l'heure de la mort tout ce qui aura été fait dans le monde pour l'élue du Seigneur, et on en jouira comme si l'on avait été seul à demander ces faveurs avec une grande dévotion.

1. Ici se trouvent insérés trois chapitres dans l'ancienne édition allemande des Révélations (Leipzig, 1505), et ceux-ci, de même que la fin du chapitre ci-dessus, furent écrits pendant que Gertrude vivait encore au monastère d'Helfta, car ils témoignent la vénération qu'on avait pour elle et la confiance en son intercession. Ces chapitres ont été supprimés dans d'autres éditions, probablement dans la crainte de mettre trop en avant le culte de la bienheureuse vierge. Nous sommes heureux de les réintégrer ici à leur place; mais pour ne pas faire de confusion, nous les plaçons à la fin de ce chapitre. (Note de l'édition latine.)

I. - Comment le Seigneur promit à celle-ci de nous exaucer.

Nous serons jugés tels que nous serons trouvés à notre dernier moment ; aussi, rien ne nous est plus nécessaire que de prier Dieu pour obtenir une bonne mort. Mais nous sommes tellement chargés du poids de nos péchés que Dieu ne nous exauce pas; c'est pourquoi, si nous voulons avoir une heureuse fin, nous devons prier le Seigneur de nous accorder par son épouse bien-aimée une mort plus sainte que celle que nous aurions pu obtenir par nous-mêmes. En effet le Seigneur lui a juré, par les saintes douleurs de sa Passion (et il a scellé sa promesse par sa mort innocente) que celui qui s'adresserait à elle durant sa vie soit au moment de sa mort, soit dans la suite des âges afin d'obtenir une heureuse fin, serait exaucé au delà de ses désirs.

II. - Comment tu dois demander une bonne mort pour celle-ci afin que Dieu te l'accorde à toi-même. O Jésus-Christ, très aimant Seigneur, je vous salue, je vous loue, en mon nom et au nom de toute créature, de ce que vous avez quitté la compagnie des anges, pour venir vous incarner dans cette vallée de larmes, par amour pour l'homme que vous aviez créé. Veuillez accorder à votre épouse un heureux passage de cette misérable vie à la vie éternelle; que votre bonté toute gratuite daigne aussi accorder cette faveur à ceux que vous aimez d'un amour spécial.

- Je vous prie, par votre sainte circoncision, de laver tous ses péchés dans le sang vermeil qui coula de votre corps délicat.

- Je vous prie, par votre sainte vie et vos oeuvres très parfaites, de lui pardonner les négligences de sa vie et tout ce qu'elle a fait en opposition avec votre volonté. Ornez-la par l'abondance de toutes vos vertus; par votre agonie au jardin des oliviers, délivrez-la de toutes ses angoisses.

- Je vous prie, par le jugement faux et inique que Pilate a porté contre vous, de la juger selon votre grâce et votre miséricorde infinie, et non selon ses œuvres et ses iniquités.

- Je vous prie, par votre sainte flagellation et par votre couronnement d'épines, de lui pardonner son orgueil et sa présomption.

- Je vous prie, par le poids très lourd de votre sainte croix et par toutes vos souffrances, de lui donner part à vos labeurs et à votre Passion, afin de suppléer à ce qu'elle a négligé dans les prescriptions et observances de la Règle.

- Par votre sainte mort, accordez-lui une mort sainte et chrétienne; qu'après une vraie pénitence et une sincère confession elle puisse recevoir le sacrement de l'onction.

- Que le très saint Corps du Seigneur soit sa dernière nourriture et son viatique, pour passer de cette vie misérable à la vie éternelle.

- Que Dieu la purifie de tous ses péchés dans son sang précieux; qu'à l'heure de sa mort son âme s'échappe de ses lèvres aussi pure et aussi claire que Dieu la lui avait donnée.

- Je vous prie, par votre mort, d'effacer en elle toutes ses fautes et tout ce qui a pu vous déplaire. Que tous les habitants du ciel et de la terre s'unissent à vous, ô Seigneur, pour payer à votre Père céleste la dette de souffrance et de pénitence que cette âme n'aurait pas soldée encore.

- Veuillez la regarder avec bonté ; que tous vos anges et vos saints daignent aussi jeter les yeux sur elle, à l'heure de son dernier soupir.

- Protégez-la contre toute adversité, afin qu'elle soit introduite sans retard dans la gloire éternelle.

- Souvenez-vous, ô Père céleste, que votre Fils unique a porté plus de souffrances en son Corps et plus de vertus et de mérites au ciel le jour de son Ascension, qu'il n'en faudra jamais pour cette âme et pour tous les hommes.

- Ayez donc pitié d'elle; qu'en échange de la pauvreté, elle reçoive la richesse. Si elle a encore quelque dette envers vous, demandez à votre Fils de l'acquitter, car il possède tout en abondance et donne volontiers puisque c'est pour nous qu'il a daigné souffrir.

III.- Celui qui rend grâces â Dieu pour les cinq motifs suivants, obtiendra ce à quoi Dieu s'est engagé envers celle-ci par promesse, par vœu et enfin par serment. Seigneur, je vous rends grâces et je vous loue, je vous rappelle l'amour par lequel vous avez voulu de toute éternité élever celle-ci à une grâce spéciale, et je vous prie par ce même amour de daigner m'exaucer.

- Jesu nostra redemptio, etc. Je vous loue et vous rends grâces d'avoir attiré cette âme avec tant de douceur, et je vous prie par ce même amour de daigner m'exaucer.

- Jesu nostra redemptio… Je vous loue et vous rends grâces d'avoir daigné vous unir à elle comme en secret; je vous prie, par cette même grâce et par cet amour, de daigner m'exaucer.

- Jesu, etc. Je vous prie, je vous loue, et je vous rends grâces, ô Jésus-Christ, très aimant Seigneur, pour l'amour par lequel vous vous êtes livré à sa volonté afin qu'elle pût jouir de vous à son gré; je vous prie, par cette même grâce et ce même amour. de daigner m'exaucer,

- Jesu, etc. Je vous loue, ô Jésus-Christ, Seigneur plein de tendresse, et je vous rends grâces pour la grande bonté qui vous a poussé à mettre tous vos biens en commun avec elle, comme si vous y trouviez votre bonheur; je vous prie, par ce même amour, de daigner m'exaucer.

CHAPITRE XXX. DOUX REPOS. 1Plus tard, le Seigneur Jésus lui apparut comme celui dont la beauté surpasse d'une manière incomparable la beauté des enfants des hommes. Il semblait la recevoir avec tendresse entre ses bras et lui préparer un lieu de repos sur son côté gauche, près de son Cœur sacré, source de toute béatitude.

Il y mettait pour lit de repos les cruelles douleurs que son corps très saint avait endurées sur la croix pour le rachat du monde, et l'âme devait y trouver le salut éternel.

Il mettait sous sa tête, comme oreiller, la douleur que son très doux Cœur avait ressentie sur la croix, en voyant que sa Passion et sa mort amère, ignominieuse et sainte, serait infructueuse pour un grand nombre.

Les draps très blancs qu'il plaça dans ce lit étaient l'extrême désolation où il fut réduit, lorsque lui, l'ami le plus fidèle, se vit abandonné de tous ses amis, arrêté cruellement comme un voleur, lié sans pitié, traîné à la mort, et de plus, insulté, moqué et outragé par ses ennemis.

Le Seigneur la couvrit ensuite de tout le fruit de sa précieuse mort, afin qu'elle fût sanctifiée au gré de la divine Bonté. 2Tandis qu'elle reposait doucement sur le côté gauche du Fils de Dieu, tournée vers son Cœur très aimant, elle vit ce Cœur divin, réceptacle de tous les biens, s'étendre devant elle comme un jardin céleste où s'épanouissait le gracieux sourire de toute beauté spirituelle.

- Le souffle qui s'échappait des lèvres de la sainte Humanité du Christ y faisait germer une herbe verdoyante, en même temps que les pensées de son Cœur très saint, sous la forme de roses, de lis, de violettes et d'autres fleurs magnifiques y répandaient leurs parfums.

- Les vertus du Seigneur paraissaient comme une vigne féconde, la vigne d'Engaddi, dont les fruits sont si doux. Or ces arbres des vertus divines et ces vignes des douces paroles étendaient autour de l'âme leurs branches et leurs rameaux, pour la combler d'ineffables délices. Le Seigneur semblait nourrir l'âme du fruit de ces arbres, et la désaltérer par le doux jus de la vigne.

- Trois ruisseaux d'une eau très pure semblaient jaillir du centre du cœur divin, mais dans leur cours merveilleux, ils mélangeaient leurs eaux. Le Seigneur lui dit : « A l'heure de ta mort tu boiras de cette eau et ton âme y puisera une perfection si achevée, qu'il ne te sera plus possible de demeurer dans la prison de la chair; en attendant, contemple ces ruisseaux avec délices afin d’accroître tes mérites pour l'éternité. »

3Comme elle demandait à Dieu le Père de daigner la regarder à travers la très innocente Humanité de Jésus-Christ qui fut toute pure, sans aucune tache de péché et ornée des vertus par son union avec la très excellente Divinité, elle mérita de ressentir l'heureux effet de sa prière. Elle dit encore : « Donnez-moi, ô Père très aimant, la douce bénédiction de votre tendresse. » Et le Seigneur, étendant sa main toute-puissante, traça le signe de la croix. Cette bénédiction remplie de grâces parut former au-dessus de sa couche une tente dorée où étaient suspendus des tambours, des lyres, des cymbales et autres instruments de musique, tous en or : ils figuraient les fruits inestimables de la très sainte Passion du Christ, et procuraient à cette élue des réjouissances nouvelles et variées.

4Tandis qu'elle prenait son repos parmi tant de délices, ce n'était plus une malade retenue sur son lit de douleurs, mais une épouse très aimée, goûtant les joies des noces, ou plutôt une âme altérée de Dieu, qui, après avoir reçu la fécondité de Lia, buvait avidement les douceurs des baisers si longtemps désirés par Rachel. Doucement caressée par le souffle de la divine miséricorde, elle se rappelait la longue stérilité de ses efforts passés. Ce souvenir était non seulement sans amertume, mais très joyeux à cause des biens dont le Seigneur la comblait. L'abondance des gras pâturages où Dieu l'avait placée, lui permettait de réparer ses négligences passées, et d'augmenter aussi la perfection et la beauté de ses oeuvres.

5C'est pourquoi elle réunit quelques courtes prières, en composa sur l'heure d'autres plus ferventes encore, et voulut les redire par ordre au nom de chacun de ses membres, pour réparer la négligence qu'elle croyait avoir apportée à la récitation des Heures canoniales, des Heures de la Bienheureuse Vierge, et aux Vigiles des défunts. Elle voulut aussi réparer le déficit qu'elle voyait en son âme du côté des vertus, car elle croyait n'avoir pas suffisamment pratiqué l'amour de Dieu et du prochain, l'humilité, l'obéissance, la chasteté, la concorde, la reconnaissance, l'union aux joies et aux peines du prochain. Elle crut aussi devoir une réparation pour les exercices spirituels où elle pensait avoir mis de la négligence : la louange divine, l'action de grâces, la correction de sa vie et les oraisons; elle étendait son intention à l'église universelle.

6Elle ne se contenta pas de réciter dans ces divers buts une prière satisfactoire. mais elle ajouta deux cent vingt-cinq courtes aspirations au nom de tous les membres de son corps, puis un Pater et un Ave après chacune d’elles. Toutes ces prières étaient si suaves qu'elles pouvaient non seulement porter les cœurs à la dévotion, mais encore attirer par leurs charmes, Dieu, le Roi et l'époux des délices éternelles.

7Elle s'efforça dans la suite de payer une par une, en raison des promesses que la Vérité infaillible lui avait faites, toutes les dettes contractées. Sa confiance était invincible, cependant elle n'oubliait jamais sa misère, et s'appliquait par toutes ces petites prières à se rendre moins indigne des faveurs qu'elle espérait fermement recevoir de la libéralité de Dieu.

8Elle relut aussi attentivement sa Règle, et accompagna chaque parole de ferventes supplications et de profonds soupirs, qui non seulement suppléaient à ses négligences, mais pouvaient rehausser et ennoblir tous ses actes.

9Après ces fervents exercices elle concentra ses forces physiques et morales sur des choses plus élevées. Elle redit des milliers de fois les versets qui exprimaient le mieux la ferveur brûlante de ses désirs, afin d'attirer jusque dans les profondeurs de son âme celui dont l'amour la faisait languir. Elle éleva son intention autant qu'il lui fut possible, s'unissant à l'amour et à la gratitude que les adorables personnes de la sainte Trinité se témoignent entre elles, et se faisant en cela l'interprète de toute la création. Dans la suite, elle put donc redire avec confiance ce verset qui lui revenait sans cesse à la mémoire : Desiderate millies ! Elle y ajoutait d'autres paroles : « Veni festinans propere : Venez, hâtez-vous ». « Sitivit anima mea (Ps.

XLI) : Mon âme est altérée ». « Tuas prævalens amor : Votre amour l'emporte », etc., avec cette invocation : O Père très aimant, je vous offre la très sainte vie1, etc., prière que Dieu lui avait inspirée, et dont l'effet, merveilleux pour elle-même, devait se renouveler pour tous ceux qui la réciteraient. Elle pratiqua cet exercice durant toute sa maladie, sans que l'extrême affaiblissement de ses forces l'arrêtât jamais. Chaque jour elle offrait satisfaction pour tous les membres de son corps, à moins que l'amour ne la portât à des actes plus sublimes.

10Dans l'abondance des délices dont son esprit se nourrissait si souvent, elle s'épanchait en prières et en exhortations si douces, devant les personnes qui la visitaient, que c'était un plaisir de la servir, afin de jouir et de profiter de ses entretiens. Ce fut pour cette raison que plusieurs demandèrent au Seigneur de prolonger cette précieuse existence ; et il n'est pas douteux que Dieu (qui ne méprise pas les prières des humbles) lui ait conservé la vie pour accroître ses mérites et favoriser la charité des sœurs.

11Voici les passages de l'hymne citée plus haut :

« Desiderate millies,

Mi Jesu, quando venies ?

Me lætum quando facies ?

De te quando me saties ? Veni, veni, Rex optime,

Pater immensae gloriæ ;

Efulge clare lætius ;

Jam expectamus sæpius. Tua te cogat pistes

Ut mala nostra superes

Parcendo et voti compotes

Nos tuo vultu saties :

Vous, mille fois désiré,

O mon Jésus, quand viendrez-vous?

Quand me rendrez-vous heureux ?

Quand pourrai-je me rassasier de vous? Venez, venez, ô le meilleur des rois,

Père de la gloire infinie;

Apportez-nous la joie et la lumière ;

Nous attendons depuis longtemps. Que votre tendre amour vous presse

De triompher de notre malice ;

Pardonnez, comblez nos vœux

Et rassasiez nous par la vue de votre face. »

23 ; mais elle commence par ces mots : «Toute pénétrée encore de ce souvenir , etc. ».

CHAPITRE XXXI. SATISFACTION OFFERTE A LA BIENHEUREUSE VIERGE. 1Lors donc qu'elle s'efforçait, comme nous l'avons dit, de réparer par des prières spéciales les négligences qu'elle avait commises dans son culte envers la bienheureuse Vierge, elle demanda un jour au Fils de Dieu d'offrir lui-même à sa glorieuse Mère ces amendes honorables. Aussitôt, le Roi de gloire se leva et offrit son Cœur divin à sa Mère en lui disant :

« Voici, ô Mère très aimante, que je vous offre mon Cœur rempli de toute béatitude.

- Je vous présente en lui cet amour divin par lequel, de toute éternité, je vous ai créée, sanctifiée et choisie pour Mère avec une tendresse spéciale, de préférence à toute créature.

- Je vous offre cette douce affection que je vous témoignai sur la terre, lorsque j'étais petit enfant, et que vous me réchauffiez sur votre sein et me nourrissiez.

- Recevez cet amour filial que je vous ai montré dans le cours de ma vie, vous étant soumis comme un fils l'est à sa mère, quoique je fusse le souverain des cieux. Cet amour, je vous le témoignai surtout à l'heure de ma mort, lorsque j'oubliai mes propres souffrances pour compatir à votre douleur et à votre désolation, et vous donnai à ma place un autre fils afin qu'il prît soin de vous.

- Recevez encore le sentiment d'ineffable amour avec lequel, au jour de votre joyeuse Assomption, je vous ai élevée au-dessus de tous les chœurs des anges et des saints, et vous ai établie Dame et Reine du ciel et de la terre.

- Je vous offre toutes ces faveurs renouvelées et redoublées, en réparation des négligences que cette âme, ma bien-aimée, a pu apporter à votre service, afin qu'à l'heure de sa mort vous alliez au-devant d'elle avec cet accroissement de félicité, et que vous la receviez dans votre maternelle tendresse comme ma fidèle épouse. »

2La Mère très aimante reçut avec joie cette offrande, se déclara prête à tout ce qu'on demandait de sa tendresse, et dit : « Accordez-moi aussi cette faveur, ô Fils bien-aimé : lorsque j'irai au-devant de cette élue, que toutes les grâces dont vous m'avez comblée répandent en elle une divine suavité plus parfumée que le baume et lui communiquent les joies de la béatitude éternelle. »

3Cette âme bienheureuse admira la condescendance de la bonté divine et dit au Seigneur : « O Dieu très bon, puisque votre tendresse infinie a tant ennobli les faibles efforts de mon amour, combien je regrette de ne vous avoir pas offert avec la même dévotion la réparation (si faible il est vrai), destinée à couvrir mes négligences dans la célébration des heures canoniales et des autres parties de votre culte. » Le Seigneur répondit : « Ne t'inquiète pas, ma bien-aimée : j'ai accepté toutes ces oeuvres en union de l'amour qui t'a donné la grâce de les accomplir, lorsque, de toute éternité, elles étaient déjà ennoblies et doucement préparées dans mon divin Cœur. J'y ai joint toute la dévotion et la ferveur qu'a jamais ressenties un cœur d'homme sous ma douce influence ; et les ayant ainsi parfaitement sanctifiées, je les ai offertes à Dieu mon Père comme une réparation et un holocauste très agréables. Pleinement satisfait alors, il s'est incliné vers toi dans sa divine et paternelle tendresse. »

CHAPITRE XXXII.

COMMENT SA MORT LUI FUT MONTRéE D'AVANCE.

1A cette époque elle prit la coutume de s'éloigner tous les vendredis, vers l'heure de None, de toute occupation extérieure, comme si elle avait besoin de se reposer, afin de n'être dérangée par personne. Elle dirigeait alors son intention vers Dieu seul, avec une ferveur profonde, et accomplissait pour elle-même tout ce que l'on a coutume de faire auprès des personnes à l'agonie, dépassant même, par sa ferveur et ses saintes méditations, ce que l'on peut souhaiter pour ce moment suprême. Elle pratiquait cet exercice depuis quelque temps avec une grande dévotion, lorsqu'un vendredi, après s'être recueillie, elle se trouva dans un doux repos d'esprit, et le Seigneur infiniment bon, qui, à de grands bienfaits en ajoute souvent de plus grands encore, lui montra par avance, dans une sorte d'extase, les heureuses circonstances dont il voulait entourer sa sortie de ce monde.

2Il lui sembla donc qu'elle reposait pendant son agonie sur le sein du Seigneur, appuyée contre son Cœur sacré, semblable à une jeune fille très belle et admirablement parée. Une multitude infinie d'anges et de saints arrivèrent avec grande joie, portant chacun à la main un encensoir qui contenait les oraisons et les prières de l'église entière, afin de les brûler en ce lieu pour l'honneur du Roi et Epoux glorieux, en faveur de cette âme bienheureuse, son épouse. Comme celle-ci invoquait la sainte Vierge par l'antienne : « Salve Maria ut te simus similiter : Salut, ô Marie, accordez-nous de vous ressembler », le Seigneur appela sa bienheureuse Mère pour qu'elle se préparât à venir consoler son élue. Alors la Reine des vierges, éclatante d'une nouvelle beauté, s'inclina, et, de ses douces mains, soutint avec une admirable tendresse la tête de la malade. Son saint ange gardien était aussi présent; il semblait être un des premiers princes de la cour céleste, et se réjouissait du bonheur de l'âme qui lui était confiée.

3La malade ayant invoqué saint Michel archange, ce grand prince se présenta avec une multitude d'anges. Il lui offrit ses services, et se prépara à la défendre contre les embûches des démons qui étaient là aussi comme dans un coin de la chambre, sous forme de crapauds et de serpents. On les voyait toutefois si impuissants, qu'ils ne pouvaient lever la tête ou tenter le moindre effort contre l'âme, sans retomber aussitôt vaincus et déconcertés par la gloire d'une si haute majesté ; l'âme éprouvait à cette vue une grande consolation. Alors, le fervent amour contenu dans le cœur de la malade parut sortir de ses lèvres sous la forme d'une colonne de feu qui monta jusqu'au glorieux trône de la Majesté divine avec une telle vertu que, dès lors, l'âme n'eut plus besoin de la protection des saints anges pour se défendre contre les embûches du démon, car ceux-ci, effrayés et confondus par la force de la dévotion qui s'échappait ainsi de ses lèvres, prenaient la fuite en cherchant où se cacher.

4Comme la malade appelait à son secours tous les chœurs des saints, ainsi que le fait l'église auprès des agonisants, chaque chœur vint en grande révérence se mettre à son service.

- Les patriarches apportaient des branches verdoyantes, chargées des fruits de leurs bonnes oeuvres, et les déposaient autour de la malade;

- les saints prophètes présentaient, sous la forme de miroirs d'or, le don des révélations divines qu'ils avaient reçues ; ils les suspendaient aux branches dont on vient de parler, en face de la malade qui ressentait, à leur vue, d'ineffables délices.

- Venait ensuite ce disciple bien-aimé, Jean, apôtre et évangéliste, que Jésus avait entouré d'une tendresse particulière, et auquel il avait confié sa Mère en témoignage d'amour. Ce disciple bien-aimé passa avec affection deux cercles d'or au doigt annulaire de celle-ci ;

- tous les apôtres le suivaient et passèrent aux autres doigts chacun un anneau d'or, comme symbole de la fidélité qu'ils avaient gardée au Seigneur lorsqu'ils étaient sur la terre.

- Après eux, les saints martyrs venaient orner l'âme de palmes d'or, sur lesquelles brillaient toutes les souffrances qu'ils avaient endurées sur la terre, pour l'amour de Dieu.

- Les saints confesseurs lui apportaient de belles fleurs d'or, pour représenter la volonté parfaite qu'ils avaient eue sans cesse de servir Dieu autant qu'ils le pouvaient.

- Les saintes vierges offraient aussi des roses, garnies de crochets d'or recourbés, pour représenter le privilège de la virginité, qui les rapproche de Dieu et les unit à lui, par le lien étroit d'une intime familiarité. Le Seigneur Jésus, Roi et époux de la Virginité sans tache, portait sur ses vêtements des fleurs semblables, en nombre égal à celui des bienheureuses vierges qui avaient fait part à celle-ci de leurs mérites; et lorsque ces vierges, en vertu du privilège de leur innocence, s'approchaient de leur époux divin, les crochets d'or représentant les vertus particulières de chacune s'adaptaient parfaitement à chacune des fleurs qui ornaient le vêtement du Seigneur. Or, par ce rapprochement. les vierges semblaient attirer à elles une douceur spéciale émanant de la Divinité.

Quand celle-ci fut ornée des fleurs de toutes ces vierges, le Seigneur s'inclina vers son épouse, et elle demeura jointe à lui par ces agrafes d'or qui lui procurèrent autant de doux sentiments sur la Bonté divine. Elle fut heureuse alors de comprendre la béatitude que peut nous procurer la faveur de ces vierges illustres, lorsque, pour l'amour de leur céleste Epoux, elles daignent se montrer bienveillantes à l'égard d'une âme.

5Les saintes veuves et tous les autres saints lui offrirent aussi le fruit de leurs bonnes oeuvres, sous la forme de cassolettes d'or. Dans ces présents des saints, l'âme contemplait avec joie tout le bien par lequel chacun avait mérité de plaire à Dieu, et tout ce bien, se reflétant en elle, lui donnait une immense consolation.

6Les saints Innocents, malgré le peu de mérites qu'ils semblent avoir par eux-mêmes, ne voulurent pas la priver de leur faveur : mais, pour rendre hommage au Seigneur qui les a rachetés par son sang et leur a donné le ciel dans sa bonté toute gratuite, ils revêtirent l'âme de l'éclat très pur de leur innocence, éclat admirablement relevé par une étroite union à l'innocence incomparable de Jésus-Christ.

7Enfin le Fils du Très-Haut, le Roi de gloire, s'inclina avec une tendresse infinie, comme pour embrasser l'épouse qui reposait ainsi délicieusement sur son sein. Le soleil dans la chaleur de son midi absorbe et fait disparaître la petite goutte de rosée ; de même le Fils de Dieu, par sa vertu divine, attira en lui cette âme bienheureuse, ornée de tous les biens que les saints lui avaient offerts. Le fer soumis à l'action du feu devient aussi incandescent que le feu lui-même, ainsi le Seigneur, en l'enveloppant et la pénétrant tout entière, la rendit semblable à lui1.

1. Bien que cette vue anticipée de sa mort ne puisse être donnée comme récit historique, cependant elle en est l'exposition mystique, comme ce livre entier est l’histoire mystique de sa bienheureuse vie. Ceci nous semble avoir été écrit peu de temps avant sa mort, qui eut lieu vers l'an 1302 (Note de l'édition latine.)

CHAPITRE XXXIII. RECOMMANDATION DE CE LIVRE. 1Lorsque cet ouvrage fut terminé, le Seigneur Jésus apparut à celle-ci : il tenait le livre serré contre lui et disait : « Je presse mon livre contre ma poitrine sacrée, afin que tous les mots qu'il contient soient pénétrés jusqu'aux moelles par la douceur de ma Divinité, comme une bouchée de pain frais est pénétrée par l'hydromel. Celui qui lira ce livre avec une humble dévotion y trouvera le fruit du salut éternel. » 2Elle demanda alors au Seigneur de daigner, pour son honneur et sa gloire, préserver cet ouvrage de toute erreur. Le Seigneur, étendant la main, marqua le livre du signe de la Croix en disant : « Comme, à la messe, j'ai opéré la transsubstantiation1 du pain et du vin pour le salut des hommes, ainsi je sanctifie en ce moment par ma céleste bénédiction tout ce qui est écrit ici, afin que tous ceux qui liront trouvent le salut. » Et il ajouta: « La personne qui a écrit mon livre a fait un travail aussi agréable pour moi que si elle m'avait environné de flacons de parfums aussi nombreux que les lettres ici tracées. Trois choses me plaisent spécialement dans ce livre :

- j'y goûte l'inexprimable douceur de mon divin amour, source véritable de tout ce qu'il contient ;

- j'y respire l'agréable parfum que dégage la volonté bonne de la personne qui l'a écrit;

- enfin je me réjouis d'y voir retracés presque à chaque page les effets de ma bonté infinie 2.

Comme mon amour t'a inspiré les choses écrites dans ce livre, de même il les a gardées dans la mémoire de celle à qui tu en as fait le récit ; elle les a rassemblées, disposées et écrites selon mon désir. Aussi je veux que mon livre ait pour couverture ma très sainte vie, pour ornements les joyaux vermeils de mes cinq plaies. De plus ma bonté divine le scellera 3 par les dons du Saint-Esprit comme par sept sceaux, en sorte que nul ne puisse l'arracher de mes mains. »

2. L'allusion délicate au titre réel du livre : Legatus divinæ pietatis est plus évidente dans le texte original qui porte : Nec non alludit mihi forma meæ gratuitaæ pietatis quæ palet in singulis ejusdem libris scriptis.

3. Divina Pietate mea consignabo : même délicate allusion.

CHAPITRE XXXIV.

COMMENT LE SEIGNEUR ACCEPTA L'OFFRANDE DE CE LIVRE.

Une autre fois, comme la sœur qui a recueilli tout ce qui précède devait communier et voulait offrir son travail à Dieu en louange éternelle, elle cacha le livre dans la manche de son vêtement, à l'insu de tout le monde, et le présenta ainsi au Seigneur. Tandis que, selon la coutume, elle était agenouillée et profondément inclinée devant le Corps du Seigneur, une autre personne vit ce divin Seigneur s'élancer vers elle dans l'empressement de son amour infini, l'entourer tendrement de ses bras et lui dire avec effusion : « Je pénétrerai de la douceur de mon divin amour, et je rendrai fécondes toutes les paroles du livre qui m'est offert, car il a été écrit, en vérité, sous l'impulsion de mon esprit. Quiconque viendra à moi d'un cœur humble et voudra lire ces pages pour l'amour de mon amour, je le prendrai dans mes bras et je lui montrerai, comme du doigt, les passages qui lui seront utiles. En outre, je m'inclinerai vers lui avec une grande bonté ; et comme l'haleine de celui qui s'est nourri de mets parfumés embaume ceux qui l'avoisinent, ainsi le souffle de ma Divinité opèrera dans son âme un effet salutaire. Mais celui qui, poussé par une vaine curiosité, voudra scruter et fausser le sens de ce livre, je le traiterai comme un insolent qui se penche pour lire par-dessus mon épaule ; certes, je ne supporterai ni son poids gênant, ni même sa présence, et je n'hésiterai pas à le confondre par ma force divine. »

CHAPITRE XXXV. OFFRANDE DE CE LIVRE. O Christ Jésus, Lumière qui êtes la source des lumières éternelles, je vous offre dans ce livre le nectar précieux de votre bonté infinie, que la douceur efficace de votre insondable Divinité a fait jaillir des sources profondes de votre Cœur si rempli d'amour, pour qu'il arrose, féconde, béatifie, attire et unisse inséparablement à vous le cœur et l'âme de votre élue.

Je vous l'offre avec l'amour de l'univers entier, m'unissant à cette charité suprême par laquelle, ô Fils du Père éternel, vous avez fait rejaillir avec une parfaite reconnaissance vers la source de son origine les flots de la Divinité qui s'étaient répandus dans votre Humanité déifiée.

Je vous prie, avec le désir et l'affection de toutes les créatures, d'attirer en vous ce livre par l'amour de votre Esprit très suave.

Recevez par lui le tribut de cette louange éternelle, immense et immuable dont votre insondable sagesse connaît seule les harmonies avec la toute-puissance suprême de Dieu le Père, ainsi qu'avec l'ineffable bienveillance de l'Esprit Paraclet.

Je vous l'offre comme une action de grâces suffisante pour toute la félicité que vous avez donnée, que vous donnez encore et que vous donnerez dans l'avenir à ceux qui liront ces pages, et qui, selon votre promesse, y puiseront consolation, inspiration, instruction, et même à ceux qui y trouveraient tous ces biens, si votre bonté, ô mon Dieu, voyait en eux quelque disposition à les recevoir.

Je vous l'offre comme une digne satisfaction pour toutes les fautes que l'étroitesse de mon intelligence, mon peu de zèle et mon inexpérience m'ont fait commettre dans cette exposition si imparfaite des trésors cachés que vous m'aviez confiés afin que je les révélasse pour le bien du prochain.

Je vous l'offre en expiation des outrages et des mépris que, par suite de la fragilité humaine, ou par une instigation du diable, on déversera (ce dont votre miséricorde nous préserve) sur votre bonté infinie, qui se montre si clairement dans ces pages et s'y fait goûter avec tant de douceur.

Je vous l'offre, afin d'obtenir toutes les grâces que l'amour et la gratitude de votre Cœur divin peuvent donner à tous ceux qui, pour l'amour de votre amour, reliront ce livre avec humble dévotion et tendre reconnaissance, et s'efforceront de pratiquer les enseignements qu'il contient, par révérence pour le Dieu dont tous les biens émanent. En voyant que votre bonté infinie, ô Dieu de mon cœur, a daigné me choisir pour faire connaître des grâces si sublimes, moi, vil atome, ou pour parler plus exactement, vrai rebut de tout l'univers, et considérant aussi que, dans ma pauvreté, je ne puis rien vous rendre en retour, je vous offre votre Cœur très doux, seul don infiniment précieux, avec toute la richesse qu'il contient, la divine reconnaissance et la suprême perfection de la béatitude.

CHAPITRE XXXVI.

CONCLUSION DE CE LIVRE.

Ce livre a été écrit pour la louange et la gloire du Dieu qui aime à sauver les hommes. Pour l'abréger, nous avons omis un nombre de traits presque infini. Toutefois il a été achevé avec un secours si évident et si miraculeux de la miséricorde divine, que cette assistance seule suffirait à montrer le fruit qu'en attend pour les âmes Celui qui nous prévient et nous comble de ses meilleurs dons. Le courant des divines effusions ne s'est pas épuisé en se dirigeant vers cette élue, mais tout en nous distribuant la grâce qui nous convenait, il a conduit son élue, par les diverses images qui lui ont été présentées, comme par une suite de degrés ascendants, jusqu'aux sources mystérieuses de la divine Sagesse ; sources très excellentes et très pures, où elle a puisé des lumières qu'aucune image sensible ne pourrait transmettre aux intelligences qui n'ont rien éprouvé de semblable.

Que la bonté infinie de Dieu fasse fructifier, pour le salut des âmes, toutes ces grâces et tout ce que ce livre renferme. Que ces âmes produisent du fruit au centuple et méritent d'être inscrites au livre de vie. Enfin, que les commençants, trop faibles pour nager dans le fleuve de l'amour divin, se servent de ces pages comme d'un véhicule qui les aide à cheminer vers Dieu. Que la vue des grâces accordées à d'autres âmes les conduise comme par la main, à la lecture, à la méditation et à la contemplation, afin qu'ils commencent à goûter combien le Seigneur est doux, et combien est vraiment heureux l'homme qui espère en Dieu et jette en lui toute sa sollicitude.

Qu'il daigne en sa bonté nous accorder cette grâce, Celui qui, étant Dieu, vit et règne dans une Trinité parfaite dans les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.

FIN DU CINQUIèME LIVRE.

FIN DU HéRAUT DE L’AMOUR DIVIN

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