Le Héraut de l'amour divin (Révélations de sainte Gertrude) (page 7)

Gertrude d'Helfta · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Le Héraut de l'amour divin, livres 1 à 5 · 8 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

3 ? » Elle répondit : « Non. » Et comme le Seigneur lui proposait plusieurs autres messes et qu'elle n'en acceptait aucune, à la fin il lui demanda si elle aimerait entendre la messe : Dominus dixit 4, mais elle la refusa également. Alors il lui dit : « Je pourrais à chaque parole de cet introït te donner des lumières qui te consoleraient merveilleusement. » Et tandis qu'elle se demandait comment cela pourrait se faire, puisque les paroles de cet introït ne semblent convenir qu'au Fils de Dieu, le Seigneur, uni à tous les saints, entonna à haute voix l'introït du dimanche qu'on célébrait, disant: « Gaudete in Domino semper : Réjouissez-vous sans cesse dans le Seigneur », l'excitant par ces paroles à se réjouir et à prendre en lui ses délices. Puis le Seigneur s'assit sur le trône de sa majesté royale, et la vierge, se prosternant à ses pieds, les baisa avec tendresse. 2Il entonna ensuite d'une voix claire : Kyrie eleison 5, et deux princes illustres de l'ordre des Trônes vinrent prendre la vierge et la conduisirent devant Dieu le Père ; aussitôt elle se prosterna la face contre terre et adora. Dieu le Père, au premier Kyrie eleison, lui remit avec bonté tous les péchés que la fragilité humaine lui avait fait commettre. Après quoi les deux anges relevèrent la vierge sur ses genoux, et par le deuxième Kyrie eleison, elle mérita de recevoir le pardon de tous ses péchés d'ignorance. Les anges la relevèrent jusqu'à ce qu'elle fût debout ; mais alors elle s'inclina comme pour baiser les vestiges des pas du Seigneur, et elle reçut la rémission de tous les péchés commis par malice. Ensuite arrivèrent deux chefs illustres de l'ordre des chérubins; ils se placèrent des deux côtés de la vierge et lui firent escorte jusqu'auprès du Fils de Dieu qui l'accueillit par les plus doux embrassements et la serra contre son divin Cœur.

3Alors l'âme attira en elle, par un désir, toutes les délectations qui ont jamais été procurées par la tendresse des humains, et au premier Christe eleison elle les prit en son cœur pour les déposer dans le Cœur divin, comme dans la véritable source d'où procèdent toutes les délices créées.

Il se fit alors comme un épanchement admirable de Dieu en l'âme et de l'âme en Dieu, de sorte qu'aux notes descendantes le Cœur divin s'écoulait dans l'âme; et aux notes ascendantes l'âme remontait avec délices vers Dieu. Au second Christe eleison la vierge recueillit en elle toutes les douceurs qui furent jamais ressenties dans les embrassements, et les offrit à son unique Bien-Aimé en un doux baiser qu'elle déposa sur ces lèvres sacrées qui distillent le miel. Au troisième Christe eleison, le Fils de Dieu, étendant les mains, unit le fruit de sa très sainte vie aux oeuvres de cette âme.

4Enfin deux princes élevés du chœur des Séraphins s'approchèrent pour prendre l'âme, et la présenter avec révérence au Saint-Esprit qui pénétra aussitôt ses trois puissances. Par le premier Kyrie eleison il répandit dans la raison la splendeur de la Divinité, afin qu'elle connût en toutes choses sa très adorable volonté. Au second Kyrie eleison, il fortifia l'appétit irascible pour qu'elle résiste aux embûches de l'ennemi et triomphe du mal. Au dernier Kyrie eleison, il embrasa l'appétit concupiscible pour lui faire aimer Dieu ardemment, de tout son cœur, de toute son âme, de toutes ses forces. Les Séraphins, c'est-à-dire le premier ordre des anges conduisit l'âme au Saint-Esprit, troisième personne de la Trinité sainte. Les Trônes la menèrent à Dieu le Père, et les Chérubins la présentèrent au Fils, afin de nous montrer qu'une est la divinité du Père, du Fils et du Saint-Esprit, égale leur gloire, coéternelle leur majesté, et que, dans une Trinité parfaite, Dieu vit et règne dans les siècles des siècles.

5Le Fils de Dieu, se levant alors de son trône royal et se tournant vers Dieu le Père, entonna d'une voix très suave : Gloria in excelsis Deo. Par ce mot Gloria il exaltait l'immense et incompréhensible toute-puissance de Dieu le Père. Par ces paroles: in excelsis (qu'il sembla attirer en lui-même), il louait son insondable et inénarrable sagesse. Enfin, au mot Deo, il rendait hommage à l'ineffable bonté de l'Esprit-Saint. Toute la cour céleste continua d'une voix mélodieuse: et in terra pax hominibus bonæ voluntatis : et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. Le Fils de Dieu s'assit de nouveau sur le trône. L'âme, prosternée à ses pieds, restait plongée dans la vue et le mépris de sa misère ; mais le Seigneur s'inclina vers elle avec bonté, et l'attira d'un geste de sa main vénérable. Elle se leva alors, et debout en face du Seigneur, elle fut tout illuminée par le reflet de sa divine splendeur. Ensuite deux princes de l'ordre des Trônes apportèrent un siège admirablement orné, qu'ils déposèrent devant le Seigneur et entourèrent avec grand respect. Deux princes du chœur des Séraphins placèrent l'âme sur ce trône, et demeurèrent à sa droite et à sa gauche. Deux glorieux Chérubins, armés de flambeaux, se tenaient aussi devant l'âme qui, glorieusement assise en face de son Bien-Aimé, semblait briller sous sa pourpre royale, d'un même éclat que lui. Lorsque l'armée céleste, continuant le cantique, fut arrivée aux paroles qui s'adressent à Dieu le Père : Domine Deus, Rex coelestis, elle fit silence, et le Fils de Dieu chanta seul la louange et la gloire de Dieu.

Après le Gloria in excelsis, le Seigneur Jésus, Prêtre suprême et vrai Pontife, se leva de son trône et saluant l'âme, lui chanta sur une douce mélodie: Dominus vobiscum, dilecta. Elle répondit: Et spiritus meus tecum, Prædilecte ! Le Seigneur fit une inclination de reconnaissance et félicita sa bien-aimée de s'être si bien préparée, que son esprit avait acquis la capacité de s'unir à la Divinité, dont les délices sont d'être avec les enfants des hommes. Ensuite le Seigneur lut la Collecte : « Deus qui hanc sacratissimam noctem veri luminis illustratione fecisti, etc.: O Dieu qui avez illuminé cette nuit sacrée 6 », qu'il termina ainsi : per Jesum Christum Filium tuum, comme s'il eût rendu grâces à son Père pour la lumière qu'il avait fait briller dans cette âme, dont la misère, exprimée par ce mot noctem : nuit, était appelée toutefois très sainte nuit, parce que l'âme avait été ennoblie et sanctifiée par la connaissance de sa propre infirmité.

Alors se leva le disciple Jean l'évangéliste, brillant de jeunesse et de grâce, celui qui se glorifie d'avoir reposé sur le sein du Seigneur. Ses vêtements de couleur jaune étaient parsemés d'aigles d'or. Se tenant entre l'époux et l'épouse, c'est-à-dire entre Dieu et l'âme, ayant le Seigneur d'un côté et l'âme de l'autre, il chanta l'épître, disant : Hæc est sponsa voici l’épouse, et l'assemblée des saints termina par ces mots: ipsi gloria in sæcula. Ensuite tous chantèrent le Graduel : Specie tua et pulchritudine tua : ton éclat et ta beauté, avec le verset : Audi filia et vide 7 :Ecoute ma fille et vois. A l'intonation de l'Alleluia, Paul, l'illustre docteur, montra du doigt cette âme et dit : æmulor enim vos : je vous envie; l'armée des saints poursuivit le texte, et chanta ensuite la séquence : Exultent filiæ Sion 8. en l'honneur de cette âme qui retirait de tous ces chants de merveilleuses et consolantes lumières.

Comme on chantait dans la séquence : Dum non consentiret 9, l'âme se souvint de ses négligences à résister aux tentations, et voulut cacher son visage; mais le Seigneur, son très chaste Amant, ne put souffrir la confusion de son épouse; il déroba donc cette négligence sous un joyau d'or admirablement ciselé, pour signifier la victoire glorieuse qu'elle avait remportée dans toutes les attaques de l'ennemi. Ensuite un autre évangéliste s'avança pour chanter l'évangile : « Exultavit Dominus Jesus in Spiritu sancto : Le Seigneur Jésus tressaillit dans l'Esprit-Saint » (Luc. x. 21). A ces paroles, Dieu qui est Charité, excité par les aiguillons d'un amour sans mesure, et défaillant pour ainsi dire sous les torrents de ses divines voluptés, se leva et les mains étendues, chanta sur un ton mélodieux les paroles qui suivent: Confiteor tibi, Pater cæli et terræ, afin de rappeler au Père céleste avec quelle ferveur et quelles actions de grâces il avait autrefois sur la terre dit ces mêmes paroles. A chaque mot, il rendait grâces pour les bienfaits passés et futurs accordés à l'âme qui assistait à cette Messe.

L'évangile étant terminé, le Seigneur fit signe à cette âme de faire profession publique de foi catholique au nom de l'église en chantant : Credo in unum Deum. Puis le chœur des saints chanta l'Offertoire : « Domine Deus in simplicitate 10: Seigneur Dieu dans la simplicité », etc., ajoutant: Sanctificavit Moyses 11 : a sanctifié Moïse. Pendant ce chant, le Cœur du Seigneur Jésus parut sortir de sa poitrine, semblable à un autel d'or qui brillait comme un feu ardent. Alors tous les anges députés pour servir les hommes prirent leur vol et vinrent offrir avec une grande joie, sur cet autel du Cœur sacré, des oiseaux vivants qui signifiaient toutes les bonnes oeuvres et toutes les prières de ceux dont ils étaient chargés. Les saints offrirent ensuite leurs mérites au Seigneur sur cet autel, pour son éternelle gloire et le salut de l'âme qui était là présente. Enfin arriva un prince magnifique : c'était l'ange à qui Dieu avait confié cette âme ; il portait un calice d'or et l'offrit aussi sur l'autel du Cœur divin. Ce calice contenait les tribulations, les adversités et les souffrances que cette bienheureuse avait supportées tant en son corps qu’en son âme depuis son enfance. Le Seigneur bénit ce calice du signe de la croix, à la manière d'un prêtre qui consacre l'hostie. Ensuite il dit d'une voix harmonieuse: Sursum corda : élevons nos cœurs; et tous les saints, animés par cette parole, s'approchèrent et élevèrent leurs cœurs sous la forme de tuyaux d'or jusqu'à l'autel du Cœur divin, afin de recueillir, pour l'augmentation de leurs joies, de leurs mérites et de leur gloire, quelques gouttes du calice débordant qui avait été béni et consacré par le Seigneur avec tant d'autour.

Le Fils de Dieu chanta ensuite avec une ferveur intense, et dans toute la puissance de sa Divinité :

- Gratias agamus : Nous te rendons grâce…,

- et Vere dignum :Vraiment il est digne…, à la louange et à la gloire de Dieu le Père, et en actions de grâces pour tous les bienfaits passés et futurs accordés à cette âme élue.

- Après ces mots de la Préface : per Jesum Christum, il fit silence.

- L'armée céleste poursuivit avec une respectueuse allégresse : Dominum nostrum, comme si elle eût voulu confesser dans sa joie que lui seul était le Seigneur Dieu, Créateur et Rédempteur, libéral distributeur de tous les biens, à qui seul appartiennent honneur et gloire, louange et jubilation, puissance, empire, et obéissance de toute créature.

- Lorsqu'il chanta : per quem majestatem tuam laudant angeli : par Lui les anges louent Votre Majesté, tous les esprits angéliques agitèrent leurs ailes dans un tressaillement de bonheur et battirent des mains, comme pour provoquer la cour céleste à la louange divine.

- A la parole : adorant Dominationes : les Dominations l’adorent, ce chœur tomba à genoux, adora le Seigneur et confessa que devant lui seul tout genou doit fléchir au ciel, sur la terre et dans les enfers. Aux mots : tremunt Potestates les Puissances la révèrent, tout l'ordre des Puissances se prosterna aussitôt, la face contre terre, pour attester que Dieu seul doit être adoré par toute créature.

- En disant: cæli cælorumque Virtutes ac beata Séraphim :les Cieux et les Puissances des cieux avec les bienheureux Séraphins, les Séraphins s'unirent aux autres chœurs des anges pour célébrer le Seigneur par des chants d'une douceur et d'une harmonie incomparables.

- La milice des saints ajouta avec une douce joie : Cum quibus et nostras voces ut admitti jubeas deprecamur : à leur chants nous vous prions de laisser se joindre nos voix (pour proclamer dans une humble louange : ). Ensuite la brillante Rose des parterres célestes, la Vierge Marie, bénie par-dessus toute créature, s'avança et entonna d'une voix suave :

- Sanctus, sanctus, sanctus, exaltant avec reconnaissance, par ce mot trois fois répété, la toute-puissance incompréhensible, l'insondable sagesse et la très douce bonté de la suprême et indivisible Trinité. Elle provoquait aussi toute la cour céleste à la féliciter de ce que, étant elle-même l'image très parfaite de Dieu, elle est devenue après Dieu le Père la toute-puissante, après Dieu le Fils la toute sage, après l'Esprit-Paraclet la toute bonne.

- Les saints poursuivirent encore : Dominus Deus Sabaoth ; alors le Seigneur Jésus, vrai Prêtre et Pontife suprême, se leva de son trône royal et présenta de ses deux mains à Dieu le Père, son Cœur très saint, sous la forme de l'autel d'or dont il a été parlé; il s'immola lui-même pour l'église d'une manière si ineffable et si noble qu'aucune créature n'est digne de pénétrer ou même d'aspirer à comprendre le mystère.

A cette même heure où le Fils de Dieu offrait son Cœur sacré à Dieu le Père, la cloche annonça l'élévation de l'hostie dans l'église : ce fut donc au même moment que le Seigneur accomplit dans les cieux ce qu'il opérait sur la terre par le ministère du prêtre. Celle-ci ignorait pourtant, et l'heure qu'il était et ce q'on chantait à la Messe à ce même instant.

Comme l'âme se délectait encore dans l'admiration de cette incompréhensible opération divine, le Seigneur lui fit signe de réciter le Pater noster en s'unissant à la longue préparation subie par cette prière dans son Cœur sacré avant qu'elle fût enseignée au monde avec tant d'amour. Le Seigneur reçut favorablement ce Pater et le donna aux anges et aux saints, pour en disposer à leur gré, et procurer par son moyen à l'église et aux fidèles défunts tout ce qu'une prière a jamais eu puissance d'obtenir.

Le Seigneur invita de nouveau l'âme à l'invoquer pour l'église; et comme elle priait pour tous les hommes en général et pour chacun en particulier, il unit cette prière aux oeuvres de son Humanité, qu'il communiqua à l'église universelle en disant: « Ces invocations que tu viens de m'offrir à l'intention de l'église seront pour elle, d'une manière incomparable, le salut des saluts, ce qui signifie le salut le plus abondant, de même que l'on dit le Cantique des cantiques. »

Celle-ci dit ensuite : « O Seigneur, que sera maintenant le festin ? » Le Seigneur répondit avec tendresse: « Ce ne sont pas seulement les oreilles du cœur qui te l'apprendront, car tu le goûteras jusque par la moelle de ton âme. » Et l'appelant à lui, il la serra contre sa poitrine, lui accorda plusieurs fois son tendre baiser, et dans son admirable bonté la remplit à ce point de la vertu de sa Divinité, qu'il sembla faire d'elle une même chose avec lui, soit qu'il l'eût attirée en lui, soit qu'il eût pénétré en elle, et il la combla de toute la félicité qu'il est possible d'éprouver en cette vie. Ce fut pendant cette union même qu'il se communiqua encore à elle par le sacrement de son Corps et de son Sang.

Lorsqu'elle eut communié, le Chantre suprême, ou plutôt l'Amant jaloux de ceux qu'il aime, chanta d'une voix pénétrante : « Ecce quod concupivi, jam video; quod speravi, jam teneo; illi sum junctus in spiritu, quam in terris positus tota devotione dilexi 12 : Voici que je vois ce que j'ai désiré, je tiens ce que j'ai espéré, je suis uni à celle que sur la terre j'ai aimée sans réserve. » Par ces paroles : in terris positus, il affirmait hautement que tous les travaux, toutes les tribulations et toutes les souffrances qu'il avait supportés sur la terre, il les eût endurés volontiers pour cette seule âme ; et si sa très sainte vie, son innocente passion et sa mort très amère n'eussent produit aucun autre résultat, il aurait été satisfait par l'union si délicieuse qu'il venait de goûter avec cette âme. O douceur incomparable de la condescendance divine qui désire si ardemment chercher ses délices dans l'âme humaine, que l'union avec une seule créature semble payer les dures souffrances de la Passion et de la mort d'un Dieu, tandis qu'une goutte de ce sang précieux eût suffi pour sauver le monde entier !

Ensuite le Seigneur entonna: Gaudete justi 13 : Réjouissez-vous, justes, et toute l'armée céleste poursuivit comme pour féliciter cette âme. Après l'antienne, le Seigneur dit la dernière oraison au nom de l'église militante : Refecti cibo potuque cælesti, Deus noster, te supplices exoramus, ut in cujus hæc commemoratione percepimus, ejus muniamur et precibus. Per Jesum Christum 14. Le Seigneur, saluant alors tous les saints, chanta Dominus vobiscum, et, en considération de l'union si parfaite qu'il venait de contracter avec cette âme, il mit le comble aux mérites, à la joie et à la gloire des bienheureux dans le ciel.

Au lieu de l'Ite Missa est, les chœurs des saints anges chantèrent d'une voix sonore, à la louange et la gloire de la Trinité resplendissante et toujours tranquille, l'hymne : Te decet laus et honor, Domine : A Toi louange et Gloire, Seigneur. Le Fils de Dieu étendit sa main royale et bénit l'âme en disant: « Je te bénis, fille de l'éternelle lumière, de sorte que celui auquel tu souhaiteras par affection spéciale un bien quelconque, sera plus heureux que les autres; ainsi Jacob jouit d'une prospérité plus grande que celle de ses frères à cause de la bénédiction de son père Isaac. » Revenue à elle-même, elle se sentit jointe à son Bien-Aimé dans les profondeurs de son être par une union indissoluble.

1. Ici de nouveau Gertrude est appelée par son nom dans le manuscrit de Vienne ; car Trutta est le même nom que Trudis ou Drudis qui se trouve au ch. xvii de ce livre. Il est notoire, que le nom de Gertrude était écrit de cette façon dans l'allemand de ce temps.

5. Magnæ Deus potentiæ, liberator hominis : Dieu de grande puissance, libérateur de l’homme. Ces paroles qui sont inscrites en marge du manuscrit de Vienne, appartiennent aux tropes d'un Kyrie adapté au viii mode. (Voir p. 20 * du Liber Gradualis de Solesmes.)

9. Dum non consentiret, sed illi resisteret, vincere qui solet tentalos, si non repugnet :Car elle ne succombera pas, mais resistera pour vaincre celui qui se complaît dans les attaques si on ne lui resiste pas.

14. Postcommunion du « Commun des Confesseurs ».«

Rassasiés de la nourriture et du breuvage céleste, nous vous supplions, notre Dieu, de permettre que nous soyons protégés par les prières de celui en mémoire duquel nous avons reçu cette divine nourriture. »

FIN DU LIVRE QUATRIèME.

APPENDICE

Note A (Chap. XXV, 1, note 2) Hymne de la Passion, attribuée à saint Grégoire le Grand.

(Patr. lat., t. LXXVIII, col. 850.)

1. Rex Christe factor omnium

Redemptor et credentium,

Placare votis supplicum

Te laudibus colentium. Kyrie eleison

6. Mox in paternæ gloriæ

Victor resplendens culmine,

Cum Spiritus munimine

Defende nos Rex optime

Amen.

Note B (Chap. XLVIII, 12, note 7)

Au bréviaire monastique, les trois psaumes du 3 Nocturne qui sont d'usage au bréviaire romain, se trouvent remplacés par des cantiques tirés de l'Ancien Testament et divisés en trois parties, par trois Gloria Patri. Voici les cantiques du Commun des fêtes de Notre-Dame et de toutes les Vierges : I. Obaudite me ; II. Gaudens gaudebo ; III. Non vocaberis. Pour bien comprendre toute la beauté des allusions que nous trouvons dans le texte de sainte Gertrude, il parait nécessaire de donner en entier la traduction du cantique de l'Ecclésiastique. Pour les deux autres parties du cantique d'Isaïe, nous traduirons seulement le verset auquel il est fait allusion :

I

Obaudite me divini frnctus, et quasi rosa plantata super rivos aquarum fructificate.

Quasi Libanus odorem suavitatis habete.

Florete flores quasi lilium, et date odorem, et frondete in gratiam et collaudate canticum, et benedicite Dominum in operibus suis

Date nomini ejus magnificentiam, et confitemini illi in voce labiorum vestrorum, et in canticis labiorum et citharis.

Et si. dicetis in confessione :Opera Domini universa bona valde. (Eccli. xxxix. 17. 21.) II

Gaudens gaudebo in Domino; et exultabit anima mea in Deo meo.

Quia induit me vestimentis salutis, et indumento justitiae circumdedit me.

Quasi sponsum decoratum corona, et quasi sponsam ornatam monilibus suis. (Is. LVI. l0.)

III

Non vocaberis ultra derelicta : et terra tua non vocabitur amplius desolata.

Sed vocaberis voluntas mea in ea, et terra tua inhabitata.

Quia complacuit Domino in te et terra tua inhabitabitur. (Ibid.

LXII. 4.)

I

Ecoutez-moi, germes divins ; fructifiez comme les rosiers plantés prés du courant des eaux.

Comme le Liban, répandez un suave parfum.

Fleurissez comme les fleurs du lis ; exhalez une douce odeur; parez-vous de gracieux rameaux, chantez des cantiques et bénissez le Seigneur dans ses oeuvres.

Donnez à son nom la magnificence, et rendez gloire par les paroles de vos lèvres, par le chant de vos cantiques et le son de vos harpes.

Et vous direz en rendant gloire : Toutes les oeuvres du Seigneur sont souverainement bonnes.

II

Je me livrerai à la joie dans le Seigneur, et mon âme tressaillira dans mon Dieu ;

Car il m'a revêtu du vêtement de salut, et m’a enveloppée d'un manteau de justice,

Comme un époux orné d’une couronne, et comme une épouse parée de ses bijoux.

III

On ne t'appellera plus la délaissée, et ta terre ne sera plus appelée désolée.

Mais tu seras appelée : Ma volonté en elle, et ta terre l'habitée.

Parce que le Seigneur a pris plaisir en toi et que ta terre se verra peuplée.

Note C (Chap.XLVIII, 13, note 10)

R/. Ave Sponsa Sunamitis : « Je vous salue, Epouse Sunamite, selon le cœur du Roi très haut. Je vous salue, Vierge Mère, ainsi que l'atteste le Saint-Esprit. Vous avez autrefois réconcilié en grâce avec votre Fils, et Marie qui s’était couverte en Egypte de mille souillures et Théophile l'apostat désespéré. V/. O sainte, ô sublime, ô bienheureuse, apaisez aussi en notre faveur la colère de votre Fils. »

Il serait peut-être nécessaire de faire connaître à nos lecteurs quels étaient ces deux objets de la compassion de Marie : Théophile était le trésorier de l'église d'Adna en Cilicie, vers l'an 535. Après avoir été injustement déposé de sa charge, dans son désespoir, il se vendit au diable, renonçant à Jésus et à Marie. Mais, converti miraculeusement par l'immaculée Vierge, il mourut, trois jours après avoir brûlé publiquement l'acte infâme de son abjuration. Cet écrit lui avait été rendu d'une manière miraculeuse par Notre-Dame elle-même. La vie de Théophile est donnée dans les Bollandistes (Jésuites d’Anvers qui ont traduits des ouvrages de saints) au 4 février, sous le titre de « Saint Théophile pénitent».

- La Marie dont il est ici question est la pénitente mieux connue sous le nom de sainte Marie Egyptienne. (Voir les Bollandistes au 9 avril.) La raison des allusions faites à ces deux pécheurs dans ce répons, aussi bien que dans beaucoup d'autres, employés autrefois à différentes fêtes de Notre-Dame, dans l'antique liturgie romaine ou ailleurs, a pour but de montrer que Marie, assise auprès de son Fils dans la gloire, est toujours la Reine de la miséricorde. Eusebius Amort, qui a dirigé sa critique mordante contre l'usage de ce répons, comme étant une chose inconvenante dans un office de Notre-Dame, n'avait pas saisi la délicatesse de cette idée. Amort était chanoine régulier en Bavière.

Il mourut en 1775, laissant derrière lui une grande réputation de savoir et de nombreux écrits, entachés par une sévérité excessive à critiquer les ouvrages du moyen âge et les révélations faites aux femmes, même à des saintes.

Note D (Chap. L, 9, note 5) Séquence en l'honneur de saint Augustin. Interni festi gaudia

Nostra sonet harmonia

Quo mens in se pacifica

Vera frequentat sabbata. Mundi cordis lætitia

Odorans vera gaudia

Quibus prægustat avida

Quæ sit sanctorum gaudia. Qua lætatur in patria Coelicolarum curia

Regem donantem præmia

Sua cernens in gloria; Beata illa patria

Quae nescit nisi gaudia.

Nam cives hujus patriæ

Non cessant laudes canere. Quos ille dulcor afficit

Quos nullus moeror inficit, Quos nullus hostis impetit, Nullusque turbo concutit. Tibi dies clarissima

Melior est quam millia,

Luce lucens præfulgida

Plena Dei notitia. Quam mens humana capere,

Nec lingua valet promere,

Donec vitæ victoria

Commutet hæc mortalia. Quando Deus est omnia,

Vita, virtus, scientia.

Victus, vestis et cætera

Quæ velle potest mens pia. Hoc in hac valle misera Meditetur mens sobria :

Hoc per soporem sentiat,

Hæc attende dum vigilat. Quo mundi post exilia Coronetur in patria

Hac in decoris gloria

Regem laude per sæcula. Harum laudum præconia Imitetur Ecclesia

Dum recensentur annua

Sanctorum natalitia. Cum post peracta prælia

Digna redduntur præmia

Pro passione rosea

Pro castitate candida. Datur et torques aurea

Pro doctrina catholica,

Quæ præfulget Augustinus

In summi Regis curia. Cujus librorum copia

Fides firmatur unica,

Hinc et mater Ecclesia

Vitat errorum devia. Cujus sequi vestigia

Ac prædicare dogmata

Fide recta ac fervida

Det nobis mater gratia.

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Le Héraut de l'Amour Divin - livre 5

LES RéVéLATIONS DE SAINTE GERTRUDE

VIERGE DE L'ORDRE DE SAINT-BENOIT AU MONASTèRE D’HELFTA PRèS D’EISLEBEN EN SAXE LE HéRAUT DE L'AMOUR DIVIN

Traduction de « Insinuationes divinæ pietatis » par des moines bénédictins en 1884 Imprimatur : Ryde, le 16 septembre 1904, Fr. P. DELATTE Abbé de Solesmes

Imprimatur : Tours le 16 février 1926, C. BERGEAULT Vicaire général

LIVRE CINQUIEME

PRéFACE, D'APRèS LANSPERG. Ce livre cinquième fournit des révélations salutaires qui nous apprennent comment chacun doit se préparer à la mort, et l'accueillir avec joie et résignation en implorant le secours de Dieu et des saints. On y voit aussi comment l'équitable censure de la divine justice rend à chacun après la mort selon ses œuvres, bien que la miséricorde de Dieu ait préparé, pour ceux qui meurent dans la charité, un puissant secours dans les prières et les bonnes œuvres des vivants. Dans ce livre, on trouve encore certaines pra-tiques de dévotion très utiles aux défunts, car ils sont surtout soulagés par les offrandes puisées dans le trésor infini des mérites de Jésus-Christ. On y célèbre merveilleu-sement la miséricorde de Dieu, l'ineffable douceur de sa bonté qui apporte à tous les malheureux pécheurs le remède par lequel ils peuvent, s'ils le veulent, se délivrer eux-mêmes et délivrer les autres de leurs fautes et des peines dues au péché.

PROLOGUE. Comme pour le bien des vivants le Seigneur révèle parfois les mérites de ceux qui ont quitté ce monde, afin de nous exciter par leurs exemples à repousser tous les obstacles pour obtenir la récompense, on a réuni dans ce livre ce qu'il plut au Seigneur de révéler à celle-ci au sujet des mérites de plu-sieurs âmes. On parle d'abord de l'aimable, glorieuse et vénérable Abbesse Dame G. dont on peut toujours admirer les actions, lors même qu'il serait difficile de les imiter ; aussi devons nous rendre de dévotes actions de grâces à Dieu qui a daigné lui conférer tous ces biens.

CHAPITRE I. 1 DU GLORIEUX PASSAGE DE LA VéNéRABLE DAME ABBESSE G. 2 DE DOUCE

MéMOIRE.

1Elle fut vraiment grande, remplie du Saint-Esprit et digne de notre amour, la vénérable Abbesse Dame Gertrude. Il convient de lui rendre louange et honneur, car, pendant quarante ans et onze jours, elle exerça la charge abbatiale avec sagesse, prudence, douceur et discrétion admirable, pour la gloire de Dieu et pour le bien des âmes. Elle avait un ardent amour pour Dieu, une tendresse et une sollicitude incomparable à l'égard du prochain, un profond mé-pris d'elle-même. Son humilité la portait à visiter les malades, à leur donner les secours nécessaires, et à les servir de ses propres mains. Elle les consolait, tâchait de leur procurer du repos, et voulait elle-même les soulager dans tous leurs besoins, quand la tendre affection de ses filles ne venait pas imposer une borne à son dévouement. Souvent elle était la première aux travaux, tantôt à balayer le cloître, tantôt à ranger la maison, et parfois elle travaillait seule jusqu'à ce que ses exemples et ses douces paroles eussent amené les sœurs à lui venir en aide.

2Elle avait brillé dans toutes les vertus pendant sa vie, est comme une rosée pleine de fraîcheur, elle se montrait aimable à Dieu et aux hommes, lorsque, après quarante ans et onze jours, elle fut atteinte, hélas! de la maladie appelée petite apoplexie. Tous ceux qui l'ont connue savent à quelles profondeurs pénétra dans l'âme de ses filles le trait lancé par la main du Tout-Puissant pour ramener à lui et retirer du champ de la misère terrestre cette âme si noble et si riche en fruits de vertus. Nous ne pensons pas qu'il y ait eu dans tout l'univers une créature dotée par le Seigneur de plus de dons naturels, gratuits et fortuits. En effet, bien que le nombre des personnes qu'elle a reçues et élevées dans la Religion dépasse de beau-coup la centaine, nous n'en n'avons entendu aucune dire qu'elle ait jamais trouvé quelqu'un qui inspirât plus d'affection ou qui pût lui être préféré.

Ce qui est admirable, c'est que de petites filles âgées de moins de sept ans, reçues dans le monastère, et incapables encore de discernement, se trouvaient si fortement attirées par sa bonté dès qu'elles pouvaient la reconnaître pour la mère de leur âme, qu'elles la préféraient aussitôt à leur père, à leur mère et à tous leurs parents. Il serait trop long de détailler mille autres traits, et de dire quel jugement portaient sur elle tous les étrangers qui la voyaient et enten-daient ses paroles pleines de sagesse. Que tous les dons qui lui furent départis retournent en louange et actions de grâces vers Dieu, abîme infini et source de tous les biens. 3Lors donc que ce rayon de soleil sembla près de disparaître sous les ombres de la mort, les filles craignant, par la perte des lumineux exemples et de la sage direction d’une Mère si tendre, de quitter la voie droite de la Religion, se réfugièrent de toute l'affec-tion de leur cœur vers le Père des miséricordes, implorant la guérison de leur Mère par les plus instantes prières.

Dieu est cette Bonté suprême de laquelle tout ce qui est bon reçoit sa bonté ; il ne dédaigna pas les prières de ses pauvres ; et comme il n'entrait pas dans les desseins de sa Providence de rendre la santé à la malade, il voulut toutefois conso-ler les filles par la vue de la béatitude de leur Mère. C'est pourquoi il exauça leurs prières, en leur donnant par celle-ci 3 des réponses pleines de consolation, comme on le verra dans la suite de ce récit.

4Une fois en effet, comme celle-ci3 priait pour la malade et désirait connaître son état, le Seigneur répondit : « J'ai attendu ce temps avec une joie incomparable, afin d'emmener mon élue dans la solitude et de lui parler cœur à cœur. Mon désir se réalise, puisqu'elle entre dans toutes mes vues, et accomplit en toutes choses mon bon plaisir. » Ces paroles signifiaient : La maladie est cette solitude où le Seigneur parle au cœur de sa bien-aimée, et non à son oreille; ses paroles ne frappent pas l'oreille du corps, car les paroles qui s'adressent au cœur sont plutôt senties qu’enten-dues. Les paroles du Seigneur à son élue sont les tribulations et les angoisses qu'elle éprouve en songeant que ses infirmités la rendent inutile, qu'elle perd son temps, et que les autres en se fatiguant pour elle le perdent aussi, car peut-être ne retrouvera-t-elle jamais sa santé. Mais elle répond à cela comme Dieu le désire, c'est-à-dire en gardant la patience et en ne souhai-tant qu'une chose, c'est que la volonté du Seigneur se réalise en elle.

Cette réponse se fait entendre jusque dans le ciel, non à la manière humaine, mais par l'instrument divin du Cœur de Jésus-Christ où elle résonne pour réjouir la sainte Trinité et toute la cour céleste.

En effet le cœur de l'homme ne pourrait accepter volontiers la souffrance pour accomplir la volonté de Dieu, si cette disposition n'avait dé-coulé en son âme du Cœur de Jésus-Christ ; c'est donc toujours par l'entremise de ce Cœur divin qu'une telle réponse peut se faire entendre dans les cieux.

5Le Seigneur dit encore : « Mon élue accomplit mes plus chers désirs en acceptant les souffrances de la maladie, loin d'imiter la reine Vasthi qui méprisa les ordres d'Assuérus, lorsque ce roi lui ordonnait d'en-trer avec le diadème sur la tête afin que les grands de la cour pussent contempler sa beauté. Moi aussi je veux faire éclater la beauté de mon élue en présence de l'adorable Trinité et de toute la cour céleste, et c'est pourquoi je l'accable maintenant par la fatigue et la maladie. Mais elle accomplit le désir de mon Cœur en acceptant avec patience et discrétion les soulage-ments et les adoucissements que sa santé réclame : ce lui sera un titre de gloire, car elle doit faire effort pour agir ainsi. Qu'elle prenne courage, toutefois, en pensant que, grâce à ma bonté infinie « diligentibus omnia cooperantur in bonnm : tout coopère au bien de ceux qui aiment » (Rom.

VIII.28).

6Une autre fois, comme celle-ci priait encore pour la malade, le Seigneur répondit: « Quelquefois je prends plaisir à voir mon élue me préparer des pré-sents, et alors je lui procure des perles et des fleurs d'or. Voici ce que ces paroles signifient : Les perles sont ses sens, et les fleurs sont les loisirs qui lui per-mettent de me préparer les ornements les plus beaux et les plus agréables; car lorsqu'elle en a le temps et qu'elle retrouve un peu de force, elle s'occupe de sa charge autant qu'elle le peut. Avec la plus grande sollicitude elle prend diverses mesures dans le but de conserver ou d'accroître la Religion, afin qu'après sa mort ses prescriptions et ses exemples soient comme une colonne inébranlable qui, pour mon éternelle gloire, soutienne l'état religieux. Mais si elle s'aper-çoit que le travail nuit à sa santé, elle le laisse aussi-tôt, et m'abandonne toutes choses avec une grande confiance. Cette fidélité à reprendre le travail ou à tout m'abandonner lorsque ses forces faiblissent, touche profondément mon Cœur. »

7Une autre fois que ladite abbesse Gertrude, de douce mémoire, s'affligeait surtout de ne pouvoir se livrer à aucun travail des mains et craignait de perdre ainsi le temps, elle chercha avec son humilité ordinaire quelque consolation près de celle-ci, car elle préférait son avis à celui des autres, et lui recommanda de prier le Seigneur à cette intention. Celle-ci l'ayant fait, reçut du Seigneur la réponse suivante : « Le Roi de bonté ne saurait exiger que son élue travaille à sa parure au moment même où, lui prodiguant les mar-ques de son affection, il se plaît à lui tenir les mains dans les siennes; mais ce qu'il veut avant tout, c'est qu'elle se tienne prête à accomplir toujours sa volonté. Aussi mon Cœur divin voit avec plaisir cette élue, ou supporter patiemment l'infirmité qui l'empêche de tra-vailler, ou s'occuper de sa charge autant qu'elle le peut, quand la souffrance lui donne quelque répit. »

8Comme la maladie paraissait l'empêcher d'exer-cer parfaitement sa charge d'abbesse, elle songea à se démettre de ses fonctions, et désira connaître par celle-ci quelle était à ce sujet la volonté de Dieu. Elle reçut du Seigneur cette instruction : « Par cette maladie je sanctifie mon élue pour établir en elle ma demeure, comme par la consécration le pontife sanc-tifie une église. Les serrures apposées aux portes d'une église la garantissent contre les malfaiteurs; ainsi, par la maladie, je la ferme pour ainsi dire afin que ses sens soient délivrés d'une foule de choses extérieures qui n'ont pas toujours grande utilité, et souvent troublent le cœur en l'éloignant de moi.

Je dis au livre de la Sagesse : « Deliciæ meæ sunt esse cum filiis hominum : Mes délices sont d'être avec les enfants des hommes » (Prov. VIII. 31). J'ai donc envoyé la maladie à celle-ci afin d'habiter en elle, selon cette autre parole : « Juxta est Dominus his qui tribulato sunt corde : Le Seigneur est proche de ceux qui souffrent » (Ps. XXXIII. 19).

9 « J'ai voulu qu'elle soit parée de ses bons désirs et de sa bonne volonté afin que je puisse demeurer en elle comme un roi sur son lit de repos, et prendre quelque temps mes délices en son âme avant de lui faire goûter les joies éternelles.

Je lui ai laissé en partie l'usage de ses sens extérieurs, afin qu'elle trans-mette encore mes réponses et mes volontés à sa congrégation, comme jadis j'avais donné aux enfants d'Israël l'arche sainte qui rendait mes oracles et dans laquelle ils devaient me révérer moi-même. Que semblable à cette arche, elle contienne la manne, c'est-à-dire qu'elle donne à ses inférieures la douceur des consolations, soit par sa tendre affection, soit par ses paroles. Qu'elle renferme aussi les tables du Testa-ment, c'est-à-dire qu'elle donne ses ordres ou impose des défenses, après avoir cherché à connaître mon bon plaisir. Qu'elle contienne également la verge d'Aaron pour la correction des méchants, et qu'elle impose les pénitences après avoir jugé dans la vigueur de son esprit, se souvenant que j'aurais pu moi-même corriger les méchants par les remords, ou par la souffrance, mais que je préfère agir par son intermé-diaire afin d'augmenter ses mérites. Quand elle aura exercé son action selon la mesure de ses forces, elle ne subira aucun détriment si, parmi ceux qu'elle cor-rige, il en est qui ne s'amendent pas, car l'homme plante et arrose, mais moi seul je donne l'accroisse-ment. »

10Comme elle craignait qu'il y eût négligence de sa part à omettre la sainte communion, l'oraison et d'autres pratiques régulières, et que d'autre part elle craignait de ne pas communier avec assez de respect, puisque ses infirmités l'empêchaient de se préparer suffisamment, le Seigneur voulut bien l'instruire et la consoler par l'entremise de celle-ci : « lorsque par une sage discrétion elle omet de communier ou d'accomplir toute autre pratique, mon infinie bonté s'empresse de lui attribuer un bien qui supplée à celui qu'elle n'a pu acquérir, car tous les trésors de l'Eglise sont à moi, et je puis en disposer. »

11Comme c'est le propre des âmes vertueuses de craindre le mal là même où il n'y en a aucun 4, elle s'attrista une autre fois en voyant les personnes qui la servaient perdre leur temps, puisque leurs soins ne lui apportaient aucun soulagement. Mais Dieu qui est fidèle et ne permet pas qu'une âme soit tentée au delà de ses forces, la consola par le même inter-médiaire : « Que pour mon amour et mon honneur, dit-il, on la serve avec respect, avec bonté, diligence et allégresse parce que moi, le Dieu qui habite en elle, je l'ai établie tête de cette congrégation : chacun est donc tenu de lui prêter assistance, comme les membres servent tous leur chef. Qu'elle-même de son côté se réjouisse que je me serve d'elle comme d'un tendre ami pour augmenter les mérites de mes élus, car je regarderai comme rendus à moi-même tous les services qu'elle acceptera et toute l'affection qu'on lui aura témoignée, même par un simple mot. »

12Le jour de saint Liévin 5, comme toute la congré-gation s'était réunie afin de demander sa guérison au bienheureux martyr, celle-ci l'ayant prié avec plus d'instance, il daigna lui répondre : « Lorsque le roi se réjouit avec son épouse dans le secret de la chambre nuptiale, conviendrait-il qu'un soldat vînt le prier de faire sortir son épouse pour que la famille de ce ser-viteur puisse jouir de la présence de cette auguste reine? De même, on ne peut davantage demander la guérison d'une personne si unie à Dieu, et qui par sa patience et sa bonne volonté offre au Roi des cieux les témoignages de sa tendresse. » Nous apprenons par là que ceux qui glorifient Dieu davantage par leur état d'infirmité méritent en invoquant le suffrage des saints, de recevoir une douce abondance de grâces qui accroît leur patience, et les aide à retirer de la ma-ladie plus de fruits agréables à Dieu.

Je prends comme témoins de la fidélité de mon récit toutes les personnes qui ont reconnu dans cette maladie la grâce de Dieu et admiré la vertu de cette Vénérée Mère. 13Pendant vingt-deux semaines elle demeura telle-ment privée de l'usage de la langue, qu'elle ne pouvait manifester ses désirs ni par une parole ni par un signe ; elle n'articulait que ces mots : spiritus meus : mon esprit. Les sœurs qui la servaient ne pou-vaient donc ni comprendre ni satisfaire ses désirs. La bienheureuse Mère, après avoir redit longtemps et à grand' peine ces mêmes mots : spiritus meus, voyant que tout était inutile, gardait le silence comme un doux agneau ; et regardant avec l'œil simple de la colombe ce qui se faisait contre sa volonté, elle en souriait parfois, sans jamais cependant com-mettre la moindre impatience. Par l'effet de cet amour de Dieu et du prochain qui avait été toute sa vie si profondément enraciné dans son cœur, il arriva que, même au milieu de ses plus grandes souf-frances, un seul mot ayant trait aux choses de Dieu suffisait pour la rendre si joyeuse qu'elle semblait ne plus souffrir. 14On vit aussi combien grande était sa dévotion par les larmes abondantes qu'elle répandait avant de communier, et par le zèle qu'elle mettait à entendre la messe. Toujours elle demandait qu'on l'y conduisît

quoiqu'elle fût privée de l'usage d'une de ses jambes et souffrît tellement de l'autre qu'on ne pouvait même la toucher. Elle dissimulait sa souffrance afin qu'on ne l'empêchât pas d'assister à la messe.

15Elle montra aussi sa grande ferveur pour l'office divin, car portée au sommeil par le fait de sa maladie, elle se faisait violence, pour secouer l'assoupissement dès qu'elle entendait sonner les heures canoniales, se tenait éveillée comme par miracle, et même, si elle avait commencé son léger repas, elle l'interrompait jusqu'à la fin de la prière. La dernière fois où nous lui avons entendu dire : spiritus meus, ce fut pour deman-der de réciter Complies, après quoi elle entra en agonie.

16Sa bonté montra aussi combien sa charité envers le prochain était parfaite : comme elle ne pouvait articuler que ces deux mots : spiritus meus, elle s'en servait pour tout : pour recevoir ceux qui entraient, pour accompagner le geste affectueux qu'elle adressait de sa seule main libre aux personnes qui l'entouraient; pour répondre à toutes les demandes et pour exprimer son affection à ses filles, leur ser-rant aussi la main et les caressant avec tendresse. Toutes avouaient que loin de s'ennuyer auprès d'elle, elles y trouvaient plus de plaisir que près de per-sonnes qui leur auraient dit des choses très agréables ou leur auraient fait un beau présent. Elle congé-diait ses filles avec la même parole, spiritus meus, levant sa main infirme pour les bénir, avec tant de bienveillance, que c'était une scène bien agréable à voir.

17Elle apprit qu'une des sœurs gravement malade avait dû s'aliter. Quoiqu'elle ne pût faire un pas,

ni dire autre chose que spiritus meus, elle témoigna par signes un si vif désir de visiter l'infirme, qu'on ne put lui refuser de la transporter auprès d'elle. Elle montra à la malade tant de compassion, par ses gestes et par ses signes, que les cœurs indifférents en furent émus jusqu'aux larmes. Mais la plume ne peut retracer toutes les preuves de ses vertus et de sa tendresse : aussi c'est à Dieu, auteur de tout bien, que nous offrons un sacrifice de louange pour ces dons merveilleux.

18Comme on peut le conclure de notre récit, il y avait quelque chose de miraculeux à ce qu'elle pro-nonçât souvent et distinctement ces mots : spiritus meus, puisqu'elle ne pouvait dire autre chose; aussi celle qui l'aimait avec une tendresse spéciale voulut en demander la raison au Seigneur. Il répondit : « Je suis le Dieu qui habite en elle, j'ai attiré et uni intimement son esprit au mien, et c'est moi seul qu'elle cherche en toute créature. Lorsque pour toute demande ou réponse, elle n'emploie plus que les mots : spiritus meus, c'est de moi qu'elle parle, de moi qui vis en son esprit. Aussi chaque fois qu'elle les prononce, je montre à la cour céleste comment cette âme ne pense qu'à moi ; ceci lui obtiendra une récompense éternelle 6 ».

19Nous pourrions encore rapporter d'autres témoi-gnages donnés par le Seigneur à la fille de cette véné-rable Mère.

Mais nous abrégerons, parce que tous ces traits prouvent une même chose : à savoir qu'étant encore visible aux yeux des hommes, elle possédait Dieu habitant en elle et avec elle, et qu'en toutes ses œuvres elle se laissait conduire paisiblement par l'Esprit du Seigneur (ce qui est conforme à l'ensei-gnement des saintes Ecritures). 20Un mois environ après qu'elle eut perdu la parole, elle se trouva si malade un matin qu'on la crut à l'extrémité.

Comme on lui donnait l'Extrême-Onction en toute hâte devant le convent rassemblé, le Seigneur apparut, semblable à l'Epoux dans toute sa beauté : il lui tendait les bras comme pour l'embrasser, la consi-dérant avec tendresse et se présentant toujours à ses regards, de quelque côté qu'elle se tournât.

Celle-ci comprit quelle tendresse le Seigneur ressentait pour sa bien-aimée, puisque quatre mois avant sa mort il s'était montré à elle, rempli déjà de cet ardent désir qui lui faisait tendre les bras pour l'admettre au baiser éternel.

21Celle-ci se demanda comment notre vénérable Mère et Dame pourrait égaler en mérite les bienheureuses vierges déjà canonisées, qui avaient répandu leur sang pour la foi. Le Seigneur répondit : « La pre-mière année où elle reçut la charge abbatiale, elle unit si bien sa volonté à la mienne, et par le secours de ma grâce accomplit toutes ses œuvres avec une telle perfection qu'elle se montra l'égale des plus saintes vierges ; elle a toujours progressé dans la suite, aussi je lui réserve une augmentation de béa-titude proportionnée à ses mérites. » Qu'on juge par là de quelle gloire éclatante est revêtue cette élue de Dieu, notre très douce Mère.

22Aussi quand arriva le jour si joyeusement désiré et préparé par de si ardentes prières où elle entra en agonie, le Seigneur accourut avec allégresse, ayant à droite sa bienheureuse Mère, et à gauche Jean l'Evangéliste, le disciple bien-aimé. Il était suivi d'une immense multitude de saints, et principalement de la blanche armée des vierges, qui durant tout ce jour d'agonie de notre Mère, semblèrent remplir la maison et se mêler à nous. Les sœurs, de leur côté, ne quit-tèrent pas la malade, déplorant sa perte avec des soupirs et des larmes, et recommandant à Dieu par de ferventes prières, le passage d'une Mère tant aimée. Lorsque le Seigneur Jésus fut arrivé près du lit de sa bien-aimée, il lui témoigna une si grande bonté par ses caresses, que toute l'amertume de la mort dut en être adoucie. Et comme dans la lecture du récit de la Passion, on en était à ces mots : et inclinato capite emisit spiritum, le Seigneur Jésus parut ne pouvoir contenir plus longtemps son amour : il s'inclina vers la malade, ouvrit son propre Cœur de ses deux mains, et le tint ainsi à découvert devant elle. 23Toute la congrégation était donc en prières, et celle-ci, guidée par sa douce affection, dit au Seigneur : « O bon Jésus, en vertu de cette inépuisable tendresse par laquelle vous nous avez donné une Mère si digne de notre amour, montrez-vous touché de nos larmes et de nos soupirs, et daignez, autant qu'il est possible, l'assimiler à votre Mère en lui témoignant quelque chose de l'affection dont vous avez entouré la bienheureuse Vierge au moment où elle sortit de son corps. » Le Seigneur, ému d'une tendre compassion, parut dire à sa Mère : « Dites-moi, ma Dame et Mère, ce que j'ai fait pour vous de plus doux lorsque vous alliez sortir de votre corps, car celle-ci me prie d'agir de la même façon envers sa mère. »

La très miséricor-dieuse Vierge répondit avec bonté : « Ce qui me parut le plus délicieux, ô mon Fils, ce fut de trouver un refuge assuré dans vos bras. — Vous avez reçu cette faveur, ô ma Mère, dit le Seigneur, pour avoir médité souvent sur la terre avec de douloureux soupirs les souffrances de ma Passion. » Et il ajouta : « Que mon élue supplée à ce mérite qu'elle n'a pas, en sup-portant aujourd'hui l'angoisse que lui cause sa respi-ration entrecoupée, aussi souvent que vous-même avez soupiré de fois sur la terre au souvenir de ma Passion. » 24C'est ainsi qu'elle passa ce jour d'agonie. Pendant ce temps, elle jouit de la tendresse du Cœur divin qui semblait ouvert devant elle comme un jardin de fleurs odorantes, ou comme un trésor d'aromates précieux. A chaque instant on voyait les anges descendre du ciel, la regarder et l'inviter à les suivre en chantant cette douce mélodie :

« Viens, viens, viens, ô Dame, car les délices du ciel sont pour toi préparées. Alleluia, Alleluia7 ! »

25L'heure très délicieuse approchait où l'Epoux céleste, le Roi, Fils du Père suprême, se préparait à faire reposer dans la chambre nuptiale de l'amour cette bien-aimée, qui attendait avec de si ardents désirs sa sortie de la prison terrestre. Le Seigneur s'approcha, et elle l'entendit lui dire ces douces paroles « Voici que dans le baiser de mon puissant amour je m'empare de toi ; et c'est dans l'étroit em-brassement de mon Cœur sacré que je te présenterai à mon Père ». Comme s'il lui eût dit : « Ma toute-puissance t'avait jusqu'à cette heure retenue sur la terre, afin qu'il te fût possible de mériter davantage ; mais l’ardeur de mon amour ne peut plus se con-tenir, il te délivre enfin de la chair, il te donne à moi comme un trésor très désiré, afin que je calme la violence de cet amour en goûtant avec toi les plus suaves délices. »

Et aussitôt cette âme heureuse, cent fois bienheureuse, quittant la prison de la chair, s'éleva dans une indicible jubilation pour entrer dans ce sanctuaire auguste entre tous, le Cœur très doux de Jésus qui lui avait été ouvert avec tant d'amour, de bonheur et de générosité, comme nous l'ont montré les révélations précédentes. Là, ce que cette âme a senti, ce qu'elle a vu et entendu, ce qu'elle a reçu de la divine tendresse, elle qui mérita de passer par une telle voie, aucun mortel ne saurait l'ima-giner. La faiblesse humaine ne pourrait exprimer qu'en balbutiant, et les tendres caresses de l'Epoux admettant sa bien-aimée dans les profondeurs de son Cœur sacré, et les joyeux transports des anges et des saints qui, les accompagnant de leurs louanges, semblaient les couronner de joie. Aussi, avec les citoyens du ciel, heureux témoins de ce triomphe, nous ne pouvons qu'essayer de chanter un hymne de jubilation et d'actions de grâces à Dieu auteur de tout bien.

26Lors donc que ce brillant soleil qui avait envoyé si loin ses rayons eut disparu de notre terre, lorsque cette petite goutte d'eau fut rentrée dans l'abîme d'où elle était sortie, les filles restées ici-bas, dans les té-nèbres de la désolation, levaient vers le ciel les regards de leur foi pour essayer d'entrevoir par l'espérance quelque chose de la glorieuse félicité de leur Mère. Leurs larmes sincères continuaient cependant à couler, arrachées à leurs cœurs par le sacrifice d'une Mère si bonne, vraiment supérieure à tout ce qu'elles avaient vu dans le passé et pouvaient espérer dans l'avenir. Toutefois leurs regrets étaient entremêlés d'une certaine joie à la pensée de la gloire de cette élue, et elles faisaient monter leurs louanges vers le ciel, tout en confiant leur désolation à la tendre affection de cette Mère.

Elles chantèrent donc ce répons Surge Virgo 8 après qu'il eut été entonné par celle-ci 9, té-moin plus intime des joies de sa glorieuse Mère. C'est ainsi que ce corps virginal, temple auguste du Christ Jésus, fut porté à la chapelle par les mains des vierges et déposé devant l'autel.

Lorsque toute la commu-nauté se fut prosternée autour du corps pour prier, l'âme de cette élue apparut revêtue d'une gloire in-comparable : elle se tenait en face de l'adorable Tri-nité et priait pour les brebis qui lui avaient été confiées.

Comme on chantait la messe pour la défunte, et que celle-ci épanchait sa douleur devant le Seigneur, il voulut la consoler et lui dit avec tendresse : « Ne suis-je pas capable de remplacer tout ce que je vous ai enlevé ? On s'en rapporte dans le siècle à la loyauté d'un homme probe qui, après la mort de ses vassaux, prend possession de leurs biens, car on sait qu'il ne négligera pas le soin de leur postérité. Rapportez-vous-en donc à moi, je vous consolerai parce que je suis la bonté infinie ; et si vous vous tournez vers moi de tout votre cœur, je serai pour vous tout ce que chacune regrette d'avoir perdu en la personne de sa Mère. »

Or, à l'heure où le Seigneur, comme il a été dit, reçut en lui cette âme bienheureuse, le Cœur de Jésus répan-dit sur le monde entier une rosée d'une grande dou-ceur, et celle-ci comprit qu'à ce moment aucune prière n'était montée de la terre vers le ciel sans être exau-cée.

27Le lendemain, jour de la sépulture, cette servante de Dieu fit son offrande à l'Offertoire de la première messe pour l'âme de la défunte. Pour suppléer à ses mérites, elle offrit le très aimable Cœur de Jésus-Christ tel qu'il est dans ses rapports avec l'humanité, c'est-à-dire tout rempli des biens et des perfections qui découlent de ce Cœur sacré sur les cœurs des hommes pour remonter ensuite vers Dieu avec plénitude. Le Seigneur parut accepter cette offrande sous la figure d'un vase en forme de cœur rempli de riches présents : il l'enferma dans son sein et appela l'âme de notre bonne Mère en disant : « Venez, petite, vierge (virguncula), venez à moi et disposez des biens qui vous sont envoyés par vos filles. » Elle se tourna alors vers son Bien-Aimé, et plongea la main dans le sein du Seigneur tout en considérant ce qu'il renfermait. Comme elle trouvait dans le Cœur sacré de Jésus la perfection de toutes les vertus et de tous les dons, elle les retirait un à un de ce trésor, élevait la main et disait avec cette tendresse si affectueuse dont Dieu l'avait douée : « O mon très aimé Seigneur, voilà qui conviendrait bien à notre Prieure, ceci à une telle, cela à telle autre. » Sur la terre elle avait vu ce qui manquait à chacune, elle cherchait donc maintenant à y suppléer par les vertus du Cœur de Jésus. Le Seigneur, la regardant avec amour, lui dit encore : « Approche-toi davan-tage, mon élue. » Elle se leva aussitôt et se mit à gauche du Seigneur qui l'entoura de son bras et la pressa avec tendresse contre son Cœur en lui disant : « Vois maintenant les choses comme je les vois moi-même. » Ces paroles donnaient à entendre que l'affection humaine la guidait quand elle voulait distribuer à ses filles les dons du Seigneur, d'après ce qu'elle leur avait connu sur la terre. Maintenant que le Seigneur l'avait unie totalement à lui, elle ne pouvait plus rien voir autrement que Dieu ne voit lui-même, ce Dieu qui aime les hommes plus que nous ne pouvons le comprendre, et leur laisse cependant des défauts qui servent ses desseins pro-videntiels. 28A l'élévation, celle-ci offrit à Dieu, pour l'âme de sa bien-aimée Mère, en union avec l'hostie sainte, la filiale affection qu'éprouva le Cœur de Jésus-Christ pour Marie sa tendre Mère. Alors le Fils de Dieu, appelant avec tendresse l'âme de la défunte, lui dit : « Approchez, petite vierge ; je veux vous montrer la filiale affection de mon Cœur. » La bienheureuse Vierge Marie prit cette âme dans ses bras, la con-duisit au Seigneur, qui s'inclina vers elle pour lui faire goûter, dans un très suave baiser, quelque chose de la filiale tendresse qu'il ressentait pour sa Mère. Comme cette vision se répétait à toutes les messes, et que plus de vingt avaient été déjà célébrées pour la défunte, celle-ci chercha à offrir a Dieu quelque chose de plus grand encore pour augmenter les mérites de sa très aimée Mère. Elle présenta donc la très filiale affection que Jésus-Christ, comme Dieu, avait eue pour Dieu le Père, et celle qu'il avait eue comme Homme pour Marie sa Mère. Le Fils de Dieu se tint alors debout devant son Père, il appela l'âme de la défunte, et lui dit : « Venez ici, ma dame, ma reine, parce qu'un don plus précieux vous est envoyé. » Et comme cette âme, conduite par la Mère de Dieu, était élevée à des hauteurs sublimes, celle-ci, les yeux levés vers elle, lui dit : « O Dame ma Mère, bientôt je ne pourrai plus vous voir ni rien comprendre de la gloire qui vous entoure ! » Elle ré-pondit : « Vous pourriez cependant m'interroger sur ce que vous voulez savoir. » Celle-ci lui dit alors « O bonne Mère, pourquoi vos prières ne nous obtien-nent-elles pas de retenir nos larmes? Nous souffrons de la tête à force de pleurer votre absence, vous n'aimiez pourtant pas les exagérations indiscrètes?»

Elle lui répondit: « Mon Seigneur, dans sa tendresse, change pour moi en gloire et en avantage ce qui d'ordinaire profite peu à d'autres : aussi, pour la dis-crétion avec laquelle je vous ai conduites, il me per-met de lui offrir dans un calice d'or toutes les larmes que vous versez sur ma mort. Pour chacune de ces larmes, il verse en moi les douces eaux de sa Divinité, et lorsqu'elles ont apaisé ma soif, je chante à mon Bien-Aimé le cantique d'actions de grâces pour mes filles et pour tous ceux qui me pleurent. »

29Celle-ci demanda si tel était l'effet de toutes les larmes ou seulement de celles que l'on versait en vue de Dieu par crainte du détriment que sa mort aurait pu entraîner pour l'observance religieuse. Elle ré-pondit: «Ce même bonheur m'advient aussi pour les larmes provoquées par la tendresse ; toutefois, quand j'offre les larmes versées, à mon sujet, comme vous le dites, en considération de l'honneur de Dieu, alors le Fils de Dieu lui-même chante avec moi le cantique d'actions de grâces ; du reste, ces dernières larmes me procurent un bonheur qui l'emporte sur l'autre, autant que le Créateur est élevé au-dessus de la créature.

» Puis ayant appelé celle-ci par son nom, elle lui dit : « J'ai reçu, ma fille, une récompense spéciale, parce que je vous ai lancée, en vue de Dieu, dans cette affaire que vous connaissez : j'entends sans cesse dans le Cœur de mon Bien-Aimé un chant d'amour qui ressemble à celui d'un instrument mélodieux, et toute la cour céleste m'en glorifie. Ce chant procure aussi à mes yeux une douce lumière, à mon palais un goût délicieux, à mon odorat un suave parfum. Seul le sens du toucher n'éprouve aucune satisfaction spéciale, parce que j'ai commis quelques négligences à cet égard, quoique toujours avec bonne intention et pour le bien de la paix. »

30Comme on sonnait l'élévation, celle-ci offrit l'hostie sainte au Seigneur afin de réparer ces négligences de la défunte. L'Hostie apparut alors comme un sceptre admirable qui semblait se balancer par un mouvement gracieux ; il était devant l'âme de la défunte qui ne put toutefois le toucher, parce que l'on ne peut sup-pléer dans l'autre vie à ce qui a été négligé en celle-ci.

31En vertu de ce sentiment d'affectueuse reconnais-sance dont le Seigneur avait doué son âme, la défunte parut prier pour tous ceux qui assistaient à ses obsè-ques. Cette prière obtint pour chacun la rémission de beaucoup de péchés, un accroissement de grâce et de force pour faire le bien.

32A la bénédiction qui se donnait à la fin d'une messe, notre Mère bénie parut debout devant le trône de la toujours adorable Trinité; elle lui adressait cette de-mande : « O vous qui êtes l'auteur de tout don, veuillez accorder une faveur à ma dépouille mortelle. Lorsque mes filles viendront à mon tombeau gémir sur leurs peines et leurs fautes, qu'une secrète con-solation leur fasse expérimenter que je suis vraiment leur Mère. » Le Seigneur accueillit avec bonté cette demande, et au nom de sa toute-puissance, de sa sa-gesse et de sa bonté donna la bénédiction à chaque personne en particulier. Quand cette Mère bienheu-reuse et vraiment bénie fut déposée dans le tombeau, le Seigneur, pour confirmer cette bénédiction, parut faire autant de signes de croix sur la défunte qu'on jetait de pelletées de terre sur son corps. Lorsque la tombe fut entièrement recouverte, la Vierge Marie, Mère du Seigneur, y traça aussi de sa douce main le même signe de la croix, comme un sceau qui témoi-gnait de la faveur accordée par le Seigneur à la défunte.

33A l'intonation du répons Regnum mundi10, après la sépulture, le ciel parut dans une gloire et une allé-gresse qui le faisaient ressembler à une maison dont chaque pierre et chaque dalle se serait mise en mou-vement pour exprimer sa joie. Celle dont on célébrait les obsèques apparut précédée d'un chœur de vierges dont elle semblait être la reine ; d'une main, elle tenait un lis entouré de diverses fleurs, de l'autre, elle conduisait ces vierges qui lui avaient été confiées et qui l'avaient précédée dans la gloire. A leur suite marchaient les autres vierges du paradis. Au milieu de cette gloire et de cette allégresse elles arrivèrent devant le trône de Dieu ; à ce mot du répons : Quem vidi, Dieu le Père accorda de nouvelles faveurs à cette Mère bien-aimée qui conduisait les vierges ses filles. A cette autre parole quem amavi, le Fils de Dieu lui donna également ses grâces, et à ces mots : in quem credidi, le Saint-Esprit l'enrichit aussi de ses dons. Mais lorsqu'on chanta : quem dilexi, la défunte ouvrit ses bras pour embrasser avec tendresse Jésus, son Epoux très aimé. On dit ensuite le répons : Libéra me, et l'on vit se former dans le ciel un autre chœur composé des âmes qui en vertu des mérites de la défunte, des messes et des prières dites pour elle en ce jour, étaient parvenues au bonheur céleste. Dans le nombre on reconnaissait un frère convers du mo-nastère qui avait un peu négligé la vie spirituelle ; il venait de recevoir un grand soulagement par les mérites de notre glorieuse Mère.

34Le trentième jour, notre illustre et bienheureuse Mère apparut encore à celle-ci, mais revêtue d'une gloire qui éclipsait tout ce qu'elle avait contemplé auparavant. On voyait briller surtout la récompense que lui avaient valu les malaises supportés en patience pendant sa maladie. Un livre d'or admirablement orné apparut aussi devant le trône : tous les enseignements qu'elle avait donnés à ses inférieurs y étaient écrits ; dans l'avenir on y verra de plus tout le bien que ses exemples et ses paroles pourront encore produire.

35Devant toutes ces merveilles, celle-ci demanda à notre bienheureuse Mère quelle récompense elle recevrait pour la douleur qu'elle avait supportée au bras droit. Elle répondit : « De ma droite j'embrasse avec tendresse mon Bien-Aimé, et c'est pour moi une joie incomparable que ce très aimé Jésus veuille bien trou-ver ses délices à être entouré de mon bras droit comme d'un collier. » Le côté droit de cette bienheureuse Mère semblait, de la tête aux pieds, couvert de pierres précieuses dont l'éclat se reflétait jusque sur son côté gauche. L'ornement du côté droit marquait la ré-compense accordée à son infirmité, et la splendeur du côté gauche indiquait le mérite qu'elle avait acquis par l'union de sa volonté à la volonté divine. C'était donc, d'un côté à l'autre, comme un jeu de lumières semblable à celui des rayons du soleil qui miroitent sur l'eau. Pour la souffrance qu'elle avait éprouvée en perdant la parole, notre Mère reçut du Seigneur, aussitôt qu'elle eut expiré, un baiser, baiser divin dont elle gardera une splendeur éternelle et qui réjouit tout spécialement la cour céleste.

36Pendant la Messe, celle-ci au souvenir du bien que lui avait fait notre Mère et Dame Abbesse, pria le Seigneur de l'en récompenser lui-même. Le Seigneur répondit : « Que chacune de vous vienne ainsi à mon aide en m'excitant à répandre mes dons, parce que déjà je ne puis voir en moi aucun bien que je ne sois porté à répandre sur cette âme. »

Et le Seigneur, re-gardant notre Mère avec tendresse, lui dit : « Tes bienfaits furent bien placés, puisqu'ils sont payés d'une telle reconnaissance. » Notre Mère se prosterna alors devant le trône de gloire et rendit grâces à Dieu pour la fidélité de ses filles, disant : « Soit à vous louange éternelle, immense et immuable, ô Dieu très doux, pour tous vos bienfaits, et béni soit le temps où vous m'avez préparée à recevoir ce fruit si doux et si salutaire. » Elle ajouta : « O Dieu qui êtes ma vie, veuillez les récompenser vous-même pour moi. » Le Seigneur répondit : « Je fixerai sur elles les regards de ma miséricorde » ; et en même temps il fit avec la main deux signes de croix pour accorder à chaque membre de la congrégation la grâce de don-ner le bon exemple au prochain par les œuvres exté-rieures, et d'agir uniquement par amour pour Dieu.

1. Voir Livre de la Grâce spéciale, I,. VI.

2. Gertrude de Hackeborn, sœur de sainte Mechtilde, seconde abbesse du monastère fondé pur Burchard de Mansfeld.

3. C'est ici que Lansperg, comme, il a été dit dans la

Préface, ajouta maladroitement le nom de Gertrude et donna naissance à la confusion qui se fit de l'abbesse Gertrude avec notre sainte. Le texte de l'édition de Vienne porte : Unde et orantibus pro sæpius per istam in spirtui dedit responsa consolatorium verborum. Le sens est clair : Dieu console par Gertrude, per istam, celles qui prient pour l'abbesse, pro ea. Lansperg en disant per istam Gertrudem enleva à istam le sens qu'a ce mot dans le livre entier, où il désigne toujours sainte Gertrude, et donna à sa phrase cette signification : tandis qu'on priait pour l'abbesse Ger-trude, Dieu donna par cette abbesse des réponses consolantes.

7. « Veni, veni, veni Domina, quia te expectant cæli deliciœ alléluia, Alléluia ! »

8. R/. Surge Virgo, et nostras Sponso preces aperi ; tua vox est dulcis in aure Domini : quœ pausas sub umbra Dilecti. *Ab æsta mundi transfer nos ad amœna paradisi. V/. Pulchre Sion filia pro mortali tunica, Agni tecta vellere, et corona gloriœ. * Ab œsta.

R/. Levez-vous, ô Vierge, et présentez nos prières à l'Epoux ; votre voix est douce aux oreilles du Seigneur : ô vous qui reposez à l'ombre du Bien-Aimé. Enlevez-nous aux ardeurs de ce monde et transportez-nous dans les délices du Paradis. V/. O Fille de Sion qui avez échangé l'enveloppe mortelle de cette vie contre la toi-son de l'Agneau et la couronne de la gloire.

9. Mechtilde chantre du monastère et sœur de la défunte étant alors malade, c'est Gertrude qui entonna les chants.

10.Voir ce répons Livre IV. chap. 54

CHAPITRE II.

DE L'AME DE E. COMPAREE PAR LE SEIGNEUR A UN LIS.

1Douze jours après le décès de notre très chère Abbesse Gertrude, de bienheureuse mémoire, mourut aussi une des filles qu'elle venait de quitter. Cette nouvelle séparation ajouta pour la congrégation une seconde douleur à la première, car c'était une personne aimable à Dieu et aux hommes, autant par son inno-cente pureté et sa grande ferveur que par la douceur de son caractère et l'aménité de ses rapports avec tous. Après sa mort, celle-ci se rappelant le charme qu'on éprouvait à vivre avec elle, dit avec tristesse au Seigneur : « Hélas ! ô très aimant Seigneur, pourquoi, nous l'avez-vous si subitement enlevée ? » Le Seigneur répondit : « Tandis qu'on célébrait les funérailles de ma bien-aimée Gertrude, votre Abbesse, je trouvais mes délices dans la dévotion de la com-munauté, et je descendis pour paître parmi les lis. Celui-ci plut à mes yeux, je posai la main sur lui ; je le tins onze jours entre mes doigts avant de le rompre ; les souffrances de la maladie le firent croître et développèrent son parfum en même temps que sa beauté ; alors je le cueillis ; maintenant je trouve en lui mes délices. » Le Seigneur ajouta : « Lorsqu' au souvenir des charmes que tous éprou-vaient à vivre avec cette sœur, quelqu'une de vous la regrette et voudrait la retrouver, si elle l'aban-donne cependant à mon bon plaisir 1 elle me fait respirer de plus près le suave parfum du lis, et ma bonté l'en récompensera au centuple. »

2A l'élévation de l'hostie, comme celle-ci, avec l'af-fection d'une sœur, offrait pour la défunte toute la fidélité du Cœur de Jésus-Christ, elle la vit élevée à une dignité plus grande, comme si on l'eût trans-férée dans un état plus sublime, revêtue d'habits plus éclatants, et entourée d'anges plus élevés. Celle-ci eut la même vision chaque fois qu'elle fit la même offrande pour l'âme de E.. Elle demanda au Seigneur comment il se faisait que cette même vierge, durant son agonie, avait témoigné une extrême frayeur par ses gestes et par l'accent de sa voix, elle reçut cette réponse : « C'est mon infinie tendresse qui l'a per-mis : quelques jours auparavant, déjà malade, elle m'avait prié par ton intermédiaire de la recevoir après sa mort sans aucun délai, et sur ta promesse, elle y comptait pleinement. J'ai pris plaisir à récom-penser sa confiance. Mais en ce temps de la jeu-nesse, on est rarement exempt de légères négligences, comme de se plaire en des choses qui n’ont guère d'utilité, etc. Les souffrances de la maladie devaient la purifier de ces taches ; aussi, au moment de l'ap-peler à la gloire du ciel, j'ai voulu que ces douleurs supportées avec tant de patience lui donnassent sans retard la gloire éternelle ; c'est pourquoi j'ai permis qu'elle fût effrayée par la vue du démon. Cette angoisse lui a tenu lieu de purgatoire, tandis que les souffrances qui l'avaient purifiée restaient pour elle comme un titre à la récompense du ciel. » Celle-ci dit alors : « Et pendant son effroi, où étiez-vous, ô espoir des désespérés ? » Le Seigneur répondit : « Je m'étais caché à sa gauche ; mais dès qu'elle fut puri-fiée, je me présentai à elle, et je l'emmenai avec moi au repos et à la gloire éternelle. »

1. Voir Livre III. chap. 86.

CHAPITRE III.

DE L'AME DE G. DEVOTE A LA SAINTE VIERGE.

1Peu après, mourut une jeune fille qui, dès son enfance, avait été spécialement dévote à la Mère de notre Sauveur. Ayant achevé sa carrière, elle fut appelée à recevoir la récompense éternelle. Munie de tous les sacrements de l'Eglise, elle était à l'agonie, lorsque de ses mains déjà mourantes elle prit le cru-cifix, salua les saintes plaies avec des expressions si tendres, leur rendit grâces, les adora et les cou-vrit de baisers si ardents, que tous les spectateurs éprouvèrent une extraordinaire componction. En-suite, elle demanda par quelques courtes prières, au Seigneur, à la bienheureuse Vierge Marie, aux saints Anges et à tous les saints de lui obtenir le par-don de ses péchés, de suppléer à ce qui lui manquait, de la protéger à l'heure de la mort ; enfin, se reposant un moment comme si elle eût été fatiguée, elle s'en-dormit avec confiance dans le Seigneur. La congré-gation se mit aussitôt en prières pour le soulagement de son âme, et le Seigneur Jésus apparut à celle-ci : il tenait entre ses bras l'âme de la défunte, la caressait aimablement et lui disait : « Me reconnais-tu, ma fille ? » Celle qui voyait ces choses pria le Sei-gneur de récompenser spécialement cette âme pour l'humilité qui l'avait portée à la servir, elle et d'autres sœurs, parce qu'elle les croyait plus agréables à Dieu et désirait avoir part à leurs grâces.

Alors le Seigneur présenta à la défunte son Cœur divin et dit : « Bois dans ce vase débordant ce que tu désirais recevoir par mes élues lorsque tu étais sur la terre. »

2Le lendemain pendant la messe, l'âme de la défunte apparut comme assise dans le sein du Seigneur, et la Reine du ciel, la Mère du Sauveur vint auprès d'elle et lui présenta toutes ses joies et ses mérites. Lorsque le convent récita pour elle le psautier en ajoutant après chaque psaume un Ave Maria, à chacune des paroles, la Mère du Seigneur multiplia les présents qu'elle faisait à l'âme comme récompense. Pendant les prières du convent, celle-ci demanda au Seigneur de quelles fautes de fragilité il avait dû purifier cette défunte avant la sortie de son corps. Le Seigneur lui répondit : « Elle se complai-sait parfois dans son propre sens, et je l'en ai purifiée en permettant qu'elle trépassât avant que le convent eût achevé les prières qui se disaient pour elle : en effet, lorsqu'elle vit que les prières allaient lui manquer, elle craignit de subir un détriment, et cette angoisse la purifia de son imperfection. » Comme celle-ci demandait : « Seigneur, cette âme n'aurait-elle pas été assez purifiée par la contrition avec laquelle elle vous priait au moment de la mort de lui accorder la rémission de tous ses péchés? » Le Seigneur répondit :

« Cette contrition générale ne suffisait pas, mais il fallait une souffrance pour effacer l'attachement qu'elle eut à son propre sens quand elle ne se rangeait pas complètement à l'avis de ceux qui la dirigeaient. » Et il ajouta : « Elle a dû être encore purifiée d'une autre tache contractée par l'ennui qu'elle éprouvait d'être obligée de se confes-ser ; mais ma bonté lui a pardonné cette imperfection en considération de ceux qui avaient soin d'elle et qui sont mes amis et les siens ; par la peine qu'elle a éprouvée lorsqu'elle a dû se confesser le jour de sa mort, je lui ai remis toutes ses négligences sur ce point. »

3A la messe, comme on chantait à l'Offertoire ces paroles : Hostias ac preces, le Seigneur parut lever sa main droite, un merveilleux rayon éclaira le ciel entier et s'arrêta sur cette âme qu'on voyait assise dans le sein du Seigneur. Tous les chœurs des saints appro-chèrent par ordre, ils déposèrent leurs mérites dans le sein du Seigneur pour suppléer à ceux que cette âme n'avait pas acquis. Celle-ci comprit que les saints agissaient de la sorte parce que cette jeune fille avait eu l'habitude de prier pour obtenir aux âmes des défunts l'application des mérites des saints comme supplément aux leurs; et bien que tous les habitants du ciel lui témoignassent une grande affection, les vierges lui donnèrent des marques spéciales de leur tendresse, comme à l'une d'entre elles.

4Une autre fois, celle-ci pria encore pour l'âme de cette jeune fille ; ses paroles furent brèves mais très puissantes; elles apparurent gravées sur la poitrine du Seigneur comme autant de fenêtres qui donnaient vue jusqu'à l'intérieur du Cœur de Jésus, Fils de Dieu. Elle entendit alors le Seigneur dire à l'âme : « Regarde par tout le ciel ; cherche si quelque saint possède un bien que tu désires, et puise ce bien dans mon Cœur même par ces ouvertures. » Elle comprit que la même faveur se renouvellerait à chaque prière offerte pour cette âme.

5A l'élévation de l'hostie, le Fils de Dieu parut pré-senter à la jeune fille son corps très saint sous l'as-pect d'un agneau immaculé ; tandis que la jeune fille le baisait avec tendresse, elle fut à l'instant toute transformée, comme si elle recevait une joie nouvelle dans la connaissance de la Divinité.

Celle-ci demanda alors à la défunte de prier pour les âmes qui lui étaient confiées.

Elle répondit: «Je prie pour elles, mais je ne peux vouloir autre chose que ce que veut mon très aimé Seigneur» Celle-ci reprit : « Alors il est donc inutile de s'appuyer sur ta prière ?

— Non, elle leur sera avantageuse, car le Seigneur qui connaît leurs désirs, nous excite à prier à leurs inten-tions.

— Peux-tu intercéder spécialement pour tes amies plus intimes qui ne t'ont rien demandé ?

— Le Seigneur lui-même, dans son amour, leur fait plus de bien à cause de nous.

— Prie au moins spécialement pour le prêtre, puisque maintenant il communie pour toi.

— II aura un double profit de cet acte : comme le Seigneur reçoit de lui, pour la verser en moi, une grâce de salut, ainsi moi, à mon tour, je renvoie ce bien vers le prêtre et j'y ajoute mon bien personnel ; il en est donc de son profit spirituel comme de l'or qui paraît encore plus beau lorsqu'il est recouvert d'émaux variés.

Celle-ci ajouta : « Je conclurais volontiers de tes paroles qu'il est plus avantageux de célébrer des messes pour les défunts que pour toute autre intention ? »

Elle répondit : « En raison de la charité avec laquelle on aide les âmes, cette messe produit plus de fruit que si elle était célébrée seule-ment pour accomplir un devoir sacerdotal. Mais si un mouvement du cœur porte le prêtre vers Dieu, et qu'il célèbre sous cette impulsion, voilà qui est encore plus fructueux.

— Mais, dit celle-ci, où donc as-tu appris tant de choses, toi qui montrais ici-bas une intelligence si bornée ? » L'âme élue répliqua : « Je l'ai appris de Celui dont saint Augustin a dit : Avoir vu Dieu une seule fois, c'est avoir tout appris. »

6 Un autre jour, celle-ci vit la défunte brillante de gloire et parée de vêtements rouges ; elle en demanda la raison au Seigneur, qui lui répondit . « Ainsi que je lui en avais fait la promesse par ton entremise, je l'ai revêtue de ma Passion ; car malgré sa grande faiblesse, jamais elle ne s'est abstenue des travaux communs imposés par la Règle, et tout en se dépen-sant au delà de ses forces, jamais non plus elle ne se plaignit et ne s'impatienta. » Le Seigneur ajouta : « Je lui ai donné aussi plusieurs nobles princes de ma cour qui lui rendront des honneurs particuliers, pour compenser les défaillances qu'elle a supportées pendant sa maladie. Un de ses bras a aussi particulièrement souffert, c'est pourquoi elle me tient em-brassé dans la gloire avec tant de béatitude qu'elle voudrait avoir souffert cent fois plus. » 7Au sein de cette gloire on voyait s'agenouiller devant elle des âmes délivrées par la surabondance des prières offertes à Dieu à son intention. Comme celle-ci lui demandait si la congrégation recevait quelques secours par les bienheureuses qu'elle avait déjà données au ciel, la jeune fille répondit : « Elles vous procurent un grand secours, car le Seigneur multi-plie ses bienfaits à votre égard à cause de chacune d'entre nous. » Pendant une messe qui n'était pas chantée pour les défunts, celle-ci, priant encore pour la même jeune fille, la vit dans la gloire et lui demanda quel fruit elle retirait de cette messe. Elle lui ré-pondit : « Et que prend donc la reine dans les biens de son seigneur et roi ? Maintenant que je suis unie au Roi mon très doux Epoux, j'ai, en vérité, part à tous ses biens, et je m'assieds à sa table comme la reine à la table de son seigneur. » Pour toutes ces grâces, soient louange et gloire dans tous les siècles au Seigneur Roi des rois.

CHAPITRE IV.

DE L' HEUREUSE MORT DE DAME M. CHANTRE.

1Lorsque Dame M.1, notre chantre très dévouée, riche de bonnes œuvres et toute pleine de Dieu, fut mortellement atteinte, environ un mois avant de mourir, elle voulut, selon sa dévote habitude, suivre l'exercice de préparation à la mort composé par celle-ci 2.

2Le dimanche où par la réception du Corps et du Sang de Jésus-Christ, elle avait confié sa dernière heure à la divine miséricorde, celle-ci priait pour elle, quand elle vit en esprit que le Seigneur avait attiré à lui, par sa vertu divine, l'âme de M., et ensuite l'avait renvoyée dans son corps pour prolonger en-core un peu sa sainte vie. Elle dit donc au Seigneur : « Pourquoi voulez-vous, ô Seigneur, qu'elle reste sur la terre? — C'est, répondit-il, pour compléter ce que ma divine Providence s'est proposé d'opérer en elle. Dans ce but elle me servira de trois manières : c'est-à-dire elle m'offrira le repos de l'humilité, le festin de la patience et le jeu des diverses vertus. Par exem-ple, en tout ce qu'elle verra ou entendra touchant le prochain, elle s'estimera avec humilité au-dessous des autres, et je goûterai ainsi un repos vraiment délicieux dans son cœur et dans son âme. Elle se montrera joyeuse au milieu des souffrances et des tribulations, embrassera la patience avec amour et supportera vo-lontiers les choses pénibles ; par là, elle me préparera une table somptueusement servie. Enfin, en prati-quant les diverses vertus, elle m'offrira un délasse-ment propre à faire les délices de ma Divinité. »

3Une autre fois, comme M. devait communier, celle-ci demanda au Seigneur ce qu'il opérait en elle. Il répondit : « Je me repose dans ses doux embrassements comme sur un lit nuptial. » Celle-ci comprit que cette chambre nuptiale où l'âme reposait avec le Seigneur et le Seigneur avec l'âme, était cette dispo-sition qui la portait, dans ses peines et ses douleurs continuelles, à se confier à la bonté de Dieu, à croire que la divine miséricorde dirigeait toute chose pour son plus grand bien, à rendre sans cesse grâce au Seigneur, et à s'abandonner avec confiance à sa pater-nelle Providence.

4Comme elle baissait rapidement, et que vers le soir de chaque journée elle souffrait beaucoup dans la région du cœur, les sœurs qui l'entouraient lui témoignèrent une fois leur compassion. Mais elle les consola en disant : « Ne pleurez pas et ne vous attristez pas à mon sujet, mes bien-aimées, car je compatis tellement à votre désolation que, si c'était la volonté de notre très doux Amant, je voudrais tou-jours vivre malgré ces douleurs et continuer à vous consoler en tout. » Une autre fois, on fit instance pour qu'elle acceptât une potion qui devait (du moins l'espérait-on) diminuer sa souffrance. Elle céda malgré ses répugnances ; mais à peine l'eut-elle prise que sa douleur augmenta. Or, le lendemain celle-ci demanda au Seigneur comment il récompenserait la condescendance de la malade ; il répondit : « De la douleur que lui a causée cette potion j'ai composé un remède salutaire pour tous les pécheurs du monde et les âmes du purgatoire. »

5Au dimanche Si iniquitates 3 , l'avant-dernier après la Pentecôte, elle communia pour la dernière fois. Celle-ci priait pour elle, lorsque le Seigneur lui inspira d'avertir son élue, pour qu'elle se préparât à recevoir le sacrement de l'Onction sainte, et de lui dire aussi de sa part qu'après la réception de ce sacrement sa-lutaire, lui-même, gardien très diligent de ceux qu'il aime, la conserverait en son sein préservée de toute souillure, comme un peintre garde le tableau qu'il vient d'achever et le met à l'abri de la poussière. Celle-ci avertit donc la malade ; mais comme M. avait tou-jours été humblement soumise à ses supérieurs, elle s'en remit à leur bon plaisir, ne voulant rien provoquer d'elle-même, et s'abandonnant tout entière à la divine Providence qui ne délaisse jamais ceux qui espèrent en elle. De leur côté les supérieurs avaient pour la malade une grande vénération, et ils ne doutaient pas qu'elle serait avertie par Dieu et demanderait elle-même les sacrements en temps opportun ; aussi, voyant qu'elle ne disait rien, ils attendirent. Mais le Seigneur, pour montrer la vérité de cette parole de l'Evangile : Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas (Matth. xxiv. 35), confirma de la manière suivante la parole qu'il avait dite à son élue : avant les Matines de la deuxième férie, la bien-heureuse M. ressentit tout à coup de si vives douleurs qu'on la crut à l'agonie. Aussitôt on appela les prê-tres, et elle reçut l'Extrême-Onction, sinon le jour même, du moins avant l'aube du jour suivant.

6Comme celle-ci priait pour elle pendant l'onction des yeux, elle comprit que le Seigneur entourait la malade de toute l'affection de son Cœur divin; il diri-geait vers elle les rayons de sa splendeur infinie pour lui communiquer dans cette lumière tout le mérite acquis par ses yeux très saints. Dès lors les yeux de la malade parurent distiller, sous l'action efficace de cette bonté divine, une huile d'une incomparable dou-ceur, et celle-ci comprit d'abord que le Seigneur par les mérites de M. daignerait accorder largement le secours de ses consolations à tous ceux qui la prie-raient, et ensuite que la malade avait obtenu cette grâce, parce que la charité l'avait portée à se montrer tendre et bienveillante envers tous durant sa vie. Quand on lui fit l'onction sainte sur les autres mem-bres, le Seigneur leur communiqua les œuvres par-faites de ses membres très saints. Mais à l'onction de la bouche, cet amant jaloux des âmes, dans un élan de tendresse, déposa sur les lèvres de son épouse un baiser plus doux que le miel, et lui communiqua ainsi tout le fruit des paroles de sa bouche sacrée.

7 Pendant la récitation des Litanies, à ces paroles :

Omnes sancti Seraphim et Cherubim orate pro ea, : tous les saints Séraphins et Chérubins, priez pour elle, celle-ci vit les bataillons de ces bienheureux esprits rom-prent leurs rangs avec un respect mêlé de joie, et faire une place d'honneur au milieu d'eux à cette élue de Dieu. Il leur semblait juste qu'elle fût placée dans les rangs supérieurs des esprits approchant de la divine majesté, car par la sainteté virginale elle avait mené sur la terre une vie angélique. Dépassant le chœur des Anges, elle avait puisé avec les Chérubins à la source de l'infinie sagesse les torrents de l'intelli-gence spirituelle, avec les Séraphins embrasés, elle avait serré dans les bras de sa charité Celui qui « est un feu consumant : ignis consumens est » (Deuter.

IV. 24).

8A mesure qu'on invoquait par la litanie le nom des saints, chacun d'eux se levait à son tour avec joie et respect, et venait déposer ses mérites sous forme de don précieux dans le sein du Seigneur, pour qu'il les offrît à sa bien-aimée et accrût ainsi sa béatitude et sa gloire. Après les saintes onctions, le Seigneur la prit avec amour entre ses bras et la garda pendant deux jours, les lèvres tournées vers la blessure de son très doux Cœur, de sorte qu'elle semblait aspirer de là tout son souffle et le renvoyer ensuite dans cette ouverture sacrée.

9L'heure joyeuse de son bienheureux passage appro-chait, heure où le Seigneur allait donner à son élue le très doux sommeil de l'éternel repos après les labeurs de la souffrance. Ce fut en la troisième férie, veille de sainte Elisabeth4, avant None, qu'elle entra en agonie. La communauté accourut avec dévotion afin d'accompagner par les prières accoutumées le départ de cette âme très aimée dans le Christ.

Celle-ci plus ardente que ses sœurs, vit l'âme de la malade sous la forme d'une belle jeune fille qui se tenait debout devant le Seigneur, exhalant dans la bles-sure du Cœur sacré tout le souffle qu'elle avait aspiré. Le divin Cœur parut alors ne pouvoir conte-nir en lui-même le torrent de sa bonté et de sa dou-ceur, chaque fois qu'il attirait à lui le souffle de la mourante, il faisait jaillir par l'effort de son amour une abondante rosée de grâces sur toute l'Eglise, et spécialement sur les personnes présentes. Celle-ci reçut l'intelligence de cette vision : par une faveur de Dieu, la sainte malade portait à ce moment même son intention et son ardent désir sur tous les vivants et les morts, et le Seigneur accordait largement à tous les bienfaits de sa grâce.

10Pendant l'antienne Salve Regina, à la parole : Eia ergo, advocata nostra, : ô vous notre avocate, l'élue de Dieu, près de mourir, s'adressa avec amour à la Vierge Mère et lui recommanda les sœurs qu'elle allait bientôt quitter, la priant de leur accorder à cause d'elle une affection toute spéciale. Elle lui rappela que toute sa vie elle avait été pour ses sœurs une avocate bien-veillante et empressée, et pria la Mère de miséricorde de daigner désormais plaider et intercéder auprès de son Fils pour toute la congrégation. La Vierge imma-culée accueillit cette prière, et posant ses mains bénies sur les mains de la mourante, montra qu'elle recevait comme un legs la charge de la communauté qu'on lui confiait. Comme on récitait ensuite une courte prière : Ave Jesu Christe, à cette parole : via dulcis,: doux chemin, le Seigneur Jésus, tendre Epoux de l'âme, aplanit la voie, l'adoucit par une effusion de sa Divinité, afin d'attirer à lui son épouse avec plus de ten-dresse et moins d'efforts.

11Pendant toute la journée de son agonie, elle ne dit rien d'autre chose que ces paroles : Jesu bone, Jesu bone ! ô bon Jésus, montrant ainsi que Celui dont le nom reve-nait avec tant de douceur sur ses lèvres, au milieu des douleurs amères de la mort, habitait vraiment dans les profondeurs de son âme. Chacune des sœurs venait recommander à ses prières ses besoins parti-culiers ; elle ne pouvait guère parler, mais on l'en-tendait cependant dire tout bas : « volontiers » ou bien : « oui », pour montrer avec quelle affection elle transmettait au Seigneur toutes ces demandes. 12Celle-ci comprit aussi que de tous les membres endoloris de la malade s'exhalait une vapeur qui pénétrait son âme, la purifiait admirablement de toute tache, la sanctifiait, et la rendait apte à jouir de la béatitude éternelle.

13Celle qui avait eu la connaissance de ces choses se proposait d'abord de les garder cachées dans son cœur, pour ne pas trahir le secret de ses révélations ; mais elle vit clairement que ce projet était contraire à la volonté de Dieu, « cujus gloria est revelare sermonem5, qui est glorifié quand on révèle sa parole » et qui dit : « Quod in aure auditis, prœdicate super tecta : ce qui vous aura été dit à l'oreille, prêchez-le sur les toits » (Matth. x. 27). Pendant les vêpres de la bienheureuse Elisabeth, on crut encore que Dame M. allait expirer. Le convent sortit du chœur en grande hâte pour reprendre auprès de la mourante les prières d'usage. Mais celle-ci, malgré son effort pour appliquer ses sens intérieurs, ne pouvait plus rien percevoir de ce qui se passait au sujet de la malade. Enfin reconnais-sant sa faute elle la regretta et promit au Seigneur de faire connaître, pour sa gloire et le bien du prochain, tout ce qu'il daignerait lui révéler. 14Après Complies, la malade parut pour la troisième fois en agonie. Celle-ci, ravie de nouveau en esprit, vit cette âme sous la forme d'une jeune fille pleine de grâce et de beauté ; mais maintenant la jeune fille était ornée de nouvelles et riches parures qui figuraient ses longues douleurs. Elle se précipita avec ardeur au cou du Christ Jésus, son aimable Epoux, et le retenant dans ses bras, parut puiser dans les plaies du Seigneur des délices spéciales, semblable à une abeille qui recueille avidement le suc des fleurs. Comme on récitait le répons : « Ave Sponsa, Virginum regina, Rosa sine spina : Salut, épouse, Reine des vierges, Rose sans épine », la glorieuse Vierge s'avança et disposa davantage encore l'âme de la mou-rante à jouir des délices de la divine béatitude. Alors, en vertu des mérites de sa Mère, en vertu surtout de sa dignité qui lui a mérité le titre de Vierge Mère, le Seigneur Jésus prit un collier richement orné de pierres précieuses et le passa au cou de la malade. Il lui conféra ainsi le privilège d'être appelée aussi vierge et mère à la ressemblance de la Reine du Ciel, parce qu'elle avait engendré le Seigneur dans les âmes avec un zèle plein d'amour.

15Dans la nuit où l'Eglise fête la bienheureuse Elisa-beth, les Matines étaient déjà commencées, lorsque l'état de l'élue de Dieu s'aggrava à tel point qu'on la crut à son dernier soupir : le convent quitta aussitôt le chœur, et accourut auprès d'elle selon l'usage. Le Seigneur apparut alors comme un Epoux couronné d'honneur et de gloire et paré de tout l'éclat de sa Divinité. Il s'adressa à la malade avec bonté : « Bientôt, ma bien-aimée, dit-il, je t'exalterai aux yeux de tes proches, c'est-à-dire en présence de cette communauté que je chéris. »

Ensuite, d’une ma-nière ineffable et incompréhensible, il salua cette âme bienheureuse comme à travers les blessures de son corps sacré, en sorte que chacune avait quatre ma-nières également douces et pleines de charme, d'ap-peler l'âme qui allait quitter cette terre : c'était un son mélodieux, une vapeur pleine de vertu, une abon-dante rosée, une lumière ineffable :

- Le son mélodieux qui surpassait toutes les harmonies symbolisait les paroles que l'élue du Seigneur avait dites pendant sa vie sous l'influence de son amour pour Dieu ou de son désir de procurer le salut du prochain : elles avaient fructifié au centuple, et revenaient à l'âme par les saintes plaies du Seigneur pour l'enrichir.

- La vapeur merveilleuse rappelait tous les désirs qu'elle avait eus de louer Dieu pour imiter Dieu lui-même ou le glorifier par le salut du monde entier ; ses désirs rece-vaient aussi leur récompense, par les douces blessures du Seigneur Jésus.

- L'abondante rosée exprimait l'a-mour qu'elle avait toujours eu pour Dieu, ou pour les créatures à cause de Dieu, amour qui lui communiquait maintenant d'ineffables délices par les plaies du Sei-gneur.

- Enfin la lumière brillante signifiait les diverses souffrances que son corps ou son âme avaient sup-portées durant sa vie ; ces souffrances ennoblies au delà de toute expression par leur union avec la Passion de Jésus-Christ, sanctifiaient son âme et la transfiguraient par la divine lumière.

16L'âme de la mourante trouva du repos au milieu de ces célestes consolations, et au lieu de briser ses liens, elle aspira aux biens supérieurs que lui pré-parait son Bien-Aimé. Mais, sur toutes les personnes présentes, le Seigneur répandit l'abondante rosée de sa divine bénédiction en disant : « Ma bonté divine se complaît à rendre tous les membres de cette con-grégation qui m'est chère, témoins de la transfigura-tion qui s'opère en mon épouse. Cette grâce leur vau-dra au ciel, devant tous les saints, l'honneur dont jouissent mes trois apôtres préférés, Pierre, Jacques et Jean, choisis comme témoins de ma propre trans-figuration sur la montagne. » Celle-ci dit alors : « Quel avantage procure cette bénédiction et l'effusion de vos grâces à des âmes dont le goût n'en ressent pas la saveur? » Le Seigneur répondit : « Lorsqu'un homme reçoit de son seigneur la concession d'un riche verger, il ne peut connaître le goût de tous les fruits qu'il y aperçoit ; il attend la saison de la maturité. De même, quand je répands ma grâce sur une âme, elle n'en perçoit la douceur que si la pratique des vertus l'aide à briser l'écorce des voluptés terrestres et à goûter l'amande de la consolation intérieure.

» Le Seigneur bénit ensuite le convent, qui retourna au chœur pour achever Matines.

17Comme on chantait le douzième répons : 0 lampas 6, l'âme de la malade apparut debout en présence de la Trinité suprême et priant avec ferveur pour l'Eglise. Dieu le Père la salua par ces mêmes paroles, chan-tant aussi la douce mélodie : « Je te salue, ô mon élue, car par les exemples de ta sainte vie, tu peux vraiment être appelée la « lampe de l'Eglise, d'où s'échappent des ruisseaux d'huile : lampas Ecclesiœ, rivos fundens olei », c'est-à-dire les ruisseaux de tes prières qui se répandent par toute l'Eglise. » Le Fils de Dieu dit à son tour : «Réjouis-toi, ô mon épouse ; tu es appelée à bon droit « medicina gratiæ : remède de la grâce », car par tes prières une grâce plus abondante sera rendue à plusieurs. » Ensuite l'Esprit-Saint chanta : « Salut, mon immaculée : tu seras appelée avec justice « nutrimentum fidei : l'aliment de la foi », car la vertu de foi sera nourrie et fortifiée dans le cœur de ceux qui croiront pieusement à ce que j'opère en toi, non corporellement, mais spirituelle-ment ».

18Dieu le Père lui fit part alors de sa toute-puissance afin qu'elle l'offrît comme une protection assurée (tutelam) à tous ceux qui, s'effrayant (paventibus) de la faiblesse de leur nature, n'ont pas encore une pleine confiance dans la bonté divine. Le Saint-Es-prit lui conféra le don de réchauffer les âmes tièdes (calorem minus fervidis) par la ferveur de sa charité. Enfin le Fils de Dieu lui concéda, en union de sa très sainte Passion et de sa mort, de guérir (medelam)

tous ceux qui languiraient (languidis) dans le péché. Alors la multitude des anges et des saints se mit à l'exalter devant le Seigneur en disant : « Tu Dei saturitas, oliva fructifera, cujus lucet puritas et resplendent opera : En toi Dieu se rassasie, olivier fécond, dont la pureté brille et les œuvres resplendissent. » A ces paroles : cujus lucet puritas, les saints honoraient le doux repos que le Seigneur avait daigné prendre dans cette âme; à ces mots : et resplendent opera, ils exaltaient la pureté d'intention qu'elle avait apportée à tous ses actes.

Enfin tous les saints entonnèrent à haute voix l'antienne : « Deus palam omnibus revelans justitiam, salularem gentibus per hanc infudit gratiam : Dieu qui a révélé sa justice à tous, a répandu sa grâce sur les nations par cette âme. »

19Pendant la préface de la grand'messe, Jésus, l'Epoux brillant de jeunesse et de beauté, apparut comme revêtu d'une gloire nouvelle, et plaça avec tendresse sa face adorable en droite ligne devant le visage de son épouse, de sorte qu'il semblait attirer en lui-même le souffle de la malade ; il fixa ses yeux divins sur les yeux de la mourante afin de l'illuminer, et la sanctifiant ainsi de plus en plus, il la prépara à la gloire ce l'éternelle béatitude.

20L'heure très désirée approchait, où l'épouse choi-sie du Christ Jésus, parfaitement disposée selon le bon plaisir de son Bien-Aimé, devait entrer dans la chambre nuptiale. Alors le Seigneur de majesté, inondé lui aussi de délices, l'enveloppa tout entière de la lumière de sa Divinité et entonna ce doux appel : « Viens, ô la bénie de mon Père, reçois le royaume qui t'a été préparé.

Lève-toi, hâte-toi, ô mon amie. » II lui rappelait ainsi, et le don très précieux de son Cœur sacré 7, qu'il lui avait accordé quelques années auparavant comme gage de son amour en prononçant les mêmes paroles, et les consolations qu'il n'avait cessé de lui prodiguer depuis ce jour. La saluant avec tendresse, il dit : « Où est mon gage ?»

A ces mots, elle ouvrit son cœur des deux mains, et le plaça en face du Cœur de son Bien-Aimé. Le Seigneur appliqua alors son Cœur très saint contre le cœur de son épouse, l'absorba tout entière en lui-même par la vertu de sa Divinité et l'unit heureusement à sa gloire. Puisse-t-elle, dans son bonheur, se souvenir des siens, et nous obtenir la grâce du divin Amour ! 21Comme on faisait ensuite la recommandation selon l'usage, le Seigneur apparut assis dans la majesté de sa gloire et caressant avec tendresse l'âme qui repo-sait sur son sein. Lorsqu'on récita : « Subvenite, Sancti Dei; occurrite, Angeli Domini, suscipientes animam ejus : Secourez-la, Saints de Dieu ; Anges du Seigneur, venez à sa rencontre. Recevez son âme, » les anges, la voyant accueillie avec tant d'honneur par le Sei-gneur, vinrent devant lui fléchir les genoux comme des vassaux qui reçoivent un fief de la main de leur suzerain, et ils retrouvèrent, doublés et ennoblis, les mérites qu'ils avaient offerts à la bien-aimée du Seigneur pour augmenter les siens à l'heure où on lui avait donné l'Extrême-Onction. Les saints agirent de même lorsqu'on invoqua aux litanies le nom de chacun d'eux.

22Celle-ci se sentit poussée à demander à M. de prier pour la correction des personnes qu'elle avait spécia-lement aimées. Elle répondit : « Je vois déjà claire-ment dans la lumière de la vérité comment l'affection que j'ai pu avoir pour les âmes sur la terre, compa-rée à l'amour que leur porte le Cœur divin, est à peine comme une goutte d'eau en face de l'océan. Je vois aussi le but du Seigneur en permettant que les hommes gardent certains défauts : il veut leur fournir l'occa-sion de croître en humilité et d'augmenter leurs mérites par une lutte persévérante. Je ne puis donc, même un instant, vouloir autre chose que ce qu'a ordonné pour chacun la sagesse de mon Seigneur, et je me répands en actions de grâces et en louanges pour les décrets si admirables de sa divine bonté. »

23Le lendemain, à la première messe qui était :Requiem œternam, l'élue de Dieu parut placer des tuyaux d'or qui allaient depuis le Cœur du Seigneur jusque vers tous ceux qui avaient pour elle une dévotion particu-lière. Par ces tuyaux, ils devaient puiser dans le Cœur divin autant qu'ils le souhaitaient. A chacun d'eux s'adaptait un fil d'or par lequel ils attiraient à eux l'objet de leurs désirs, en disant ces paroles ou d'autres semblables : « Par l'amour qui vous porta à combler de biens votre élue

M. ou quelque autre de vos élus, comme aussi toutes les âmes qui n'ont pas mis d'obstacles à vos grâces ; par l'amour qui vous portera encore à répandre vos biens sur la terre et dans les cieux, exaucez-moi, ô Jésus, au nom des mé-rites de M. et de tous vos saints ». De telles paroles dites avec confiance inclinaient facilement la divine clémence à exaucer les prières. A l'élévation de I’hostie, il sembla que cette âme bienheureuse dési-rait être offerte à Dieu le Père avec l'hostie sainte pour la gloire de Dieu et le salut du monde. C'est pourquoi le Fils de Dieu, qui ne repousse aucun désir de ses élus, l'attira tout entière en lui, et la présenta avec lui à Dieu le Père ; puis il procura le salutaire effet de ce sacrifice, doublé en quelque sorte par cette union, à tout le ciel, à la terre et au purgatoire. 24Une autre fois, celle-ci vit de nouveau la bienheu-reuse M. dans la gloire, et lui demanda ce qu'elle avait retiré de la récitation que ses amies avaient faite pour elle de l’antienne : « Ex quo omnia, per quem omnia, in quo omnia, ipsi gloria in sæcula : Tout est de lui, tout est par lui. tout est en lui; à lui soit gloire à jamais, » répétée autant de fois qu'elle avait passé de jours sur la terre 8 , et des messes de la sainte Trinité qu'elles avaient fait célébrer en nombre égal à celui des années de sa vie. Ces prières et ces messes avaient pour but de rendre à Dieu gloire et actions de grâce pour tous les bienfaits accordés à cette âme. La bienheureuse

M. répondit : « Le Seigneur m'a ornée d'autant de fleurs magnifiques qu'elles ont récité de fois l'antienne : Ex quo omnia, et par ces fleurs j'attire à moi, du très doux Cœur de Jésus, une saveur qui vivifie. Pour les messes, il me donne, en retour des louanges que je lui adresse, un certain arôme qui récrée d'une manière aussi délicieuse qu'admirable tous les sens de mon âme. »

25Une autre fois celle-ci, en baisant les cinq plaies du Seigneur, récita cinq Pater et les offrit à Dieu afin de suppléer aux prières que son extrême faiblesse l'avait empêchée de réciter pour cette même Dame M. du-rant sa maladie et après sa mort.

Alors parurent sor-tir des plaies du Seigneur cinq fleurs pleines de fraî-cheur, d'où semblait couler, par la vertu des mêmes douces plaies du Christ, une liqueur embaumée, d'une pureté parfaite et d'une force merveilleuse. Celle-ci, saluant avec tendresse l'âme de la bienheu-reuse M. lui dit: « O Elue de mon Seigneur, que votre bienveillance daigne accepter ces fleurs qui ont germé de la surabondante et divine Bonté; recevez-les comme un premier tribut de la dette que je ne puis encore acquitter envers vous. Veuillez vous en parer afin d'accroître vos mérites, et priez votre Epoux divin pour moi qui suis si misérable. » L'âme répondit : « Ce qui me procure le plus de délices, c'est de regar-der ces fleurs ennoblies par le contact des douces plaies de mon Seigneur, car lorsque je les toucherai de mon désir pour en exprimer le parfum, aussitôt, par la vertu des douces plaies, elles laisseront décou-ler en abondance une liqueur salutaire qui portera le pardon aux pécheurs et la consolation aux justes. »

1. Sainte Mechtilde, dont les révélations forment le Livre de la grâce spéciale.

2. C'est l'exercice : Prœparatio ad mortem, le septième du Livre des Exercices de sainte Gertrude, traduits par Dom Guéranger. Il est aussi fait mention de ce même exercice au chapitre 27 de ce Livre V.

3. A cette époque, la Messe : Si iniquitates était redite autant de fois qu'il était nécessaire aux dimanches qui précèdent le der-nier après la Pentecôte, comme maintenant on répète la messe : Dicit Dominus.

4. C'est en l'année 1298 que nous voyons la veille de sainte

Eli-sabeth, 18 novembre, tomber un mardi, dans la semaine qui suit le Dimanche Si iniquitates, alors avant-dernier des dimanches après la Pentecôte.

5. C'est le texte de Salomon tel que le citent les Pères (S.

Gré-goire le Grand livre. I. sur Ezech. ; Hom. 6. de S. Bernard sur le Cantique, sermon LXV. n. 3). Il se rapporte aussi à la parole de Raphaël à Tobie.(:Tob. XII. 7.) Voir aussi plus haut Livre

6. Ces textes écrits en italique sont tirés de la séquence

Lœtare Germania, comme toutes les autres parties de l'office propre de sainte Elisabeth.

8. Livre de la Grâce spéciale : Liv. V. ch. 25.

CHAPITRE V.

DES AMES DES SŒURS M. ET E.

1Deux jeunes filles nobles de naissance, mais plus nobles encore par le cœur, sœurs selon la chair, mais plus encore par l'âme et les vertus, après avoir passé le temps de leur enfance dans l'innocence et la pra-tique des vertus de la sainte Religion, furent appelées de ce monde aux noces célestes de l'Epoux immortel, tandis qu'elles étaient dans la ferveur du noviciat. La première mourut en la fête de la glorieuse Assomption de Marie, qui avait été le jour de ses épousailles, et l'autre la suivit trente jours après. Leur dernier com-bat fut très glorieux, leurs paroles et leurs actions ne respiraient que désir fervent, dévotion admirable et volonté excellente : aussi de l'une comme de l'autre on pourrait raconter des choses remarquables.

2La première, morte si heureusement le jour de l'As-somption, apparut à celle-ci. Elle était devant le trône de gloire du Seigneur Jésus, environnée de lumière et parée de divers ornements. Mais elle se tenait de-vant lui comme une épouse timide, essayant de dé-tourner son visage et n'osant lever ni même ouvrir les yeux devant la gloire d'une si grande majesté. Celle-ci, excitée par son pieux zèle, dit au Seigneur : « O Dieu de bonté, pourquoi laissez-vous votre petite fille se tenir devant vous comme une étrangère, et ne la recevez-vous pas dans vos doux embrassements ? » Ces paroles semblèrent fléchir la tendresse du Seigneur, et il avança le bras vers cette âme comme pour l'embrasser. Mais elle, par une sorte de respectueuse délicatesse, semblait toujours vouloir se dérober aux étreintes du Seigneur. Celle-ci s'en montra fort étonnée et dit à l'âme : « Pour quelle raison vous dérobez-vous aux embrassements d'un si aimable Epoux ? » Elle répondit : «Quelques taches dont je ne suis pas encore purifiée m'en rendent indigne ; et même si je pouvais m'avancer librement vers Dieu, la justice me forcerait à m'y refuser, tant que je me vois encore incapable d'être unie à mon glorieux Sei-gneur. » Celle-ci reprit : « Comment peut-il en être ainsi puisque je vous vois déjà comme glorifiée et admise en la présence du Seigneur? »

L'âme répon-dit : « Bien que toute créature soit présente à Dieu, chaque âme cependant paraît s'approcher de lui da-vantage, à mesure qu'elle avance dans la charité. Mais cette béatitude dont l'âme jouit comme d'une pleine récompense dans la possession et la vision de la Divinité, nul, s'il n'est entièrement purifié, ne peut la recevoir et entrer dans la joie de son Seigneur. »

3Un mois après, lorsque sa sœur E. d'heureuse mémoire, fut à l'agonie, celle-ci pria longtemps pour elle ; et quelques instants après sa mort, elle la vit dans un endroit lumineux, parée de vêtements rouges et semblable à une jeune vierge qu'on allait présenter à son Epoux. Le Seigneur apparut auprès d'elle sous la figure d'un jeune homme plein de force et de beauté. Par ses cinq plaies il réjouissait les cinq sens de l'âme, en leur faisant goûter les délices de ses con-solations et de ses caresses. Celle à qui ces choses étaient révélées dit au Seigneur : « O Dieu de conso-lation, puisque vous êtes auprès de cette âme et lui prodiguez tant de joies, pourquoi la tristesse de son visage trahit-elle une souffrance intérieure ? » Le Seigneur répondit : « En me montrant à elle, je lui fais seulement goûter les délices de mon Huma-nité, ce qui ne peut la consoler, mais seulement la récompenser de l'amour qu'elle a eu à ses derniers moments pour les souffrances de ma Passion. Lors-qu'elle aura été purifiée des négligences de sa vie passée, alors elle sera pleinement réjouie par la pré-sence de ma Divinité. »

4Celle-ci insista : « Comment, dit-elle, les négli-gences de sa vie passée n'ont-elles pas été toutes suffi-samment réparées par la dévotion qu'elle a montrée à sa dernière heure, puisqu'il est écrit que l'homme sera jugé tel qu'il sera trouvé à la fin de sa vie 1? » Le Seigneur répondit : « Quand l'homme arrive à la fin de sa vie et que les forces physiques l'abandonnent, il ne peut plus agir que par la volonté. Si ma bonté toute gratuite lui donne alors la bonne volonté et le désir, il en retire un bien réel, mais pas au point d'ef-facer ses négligences passées, comme s'il avait usé de sa volonté pour réformer sa vie, lorsqu'il était encore dans la plénitude de sa santé et de ses forces. » Celle-ci reprit: « Est-ce que votre tendre miséricorde ne pourrait pas maintenant effacer les négligences de cette âme à qui vous aviez donné dès son enfance un cœur affec-tueux et de la bonté pour tout le monde? » Le Seigneur répondit : « Je récompenserai la tendresse de son cœur et la générosité de sa volonté ; mais ma justice exige que les moindres taches de négligence soient effacées. »

5Ensuite il caressa tendrement la jeune fille, et ajouta : « Et mon épouse acquiesce volontiers aux exigences de ma justice ; car lorsqu'elle aura été puri-fiée, la gloire de ma Divinité suffira bien à la con-soler! » L'âme témoigna son assentiment à ces paroles ; et tandis que le Seigneur semblait se retirer dans les profondeurs du ciel, elle demeura seule au même endroit, et parut s'efforcer de s'élever plus haut. C'est en demeurant seule qu'elle expiait cer-taines légèretés d'enfant qui parfois lui avaient fait goûter trop de plaisir dans la compagnie des hommes ; et les efforts qu'elle faisait pour monter la purifiaient de s'être laissé aller à la paresse dans certains ma-laises corporels.

6Une autre fois, comme celle-ci priait pour elle à la messe et disait à l'élévation: « Dieu, Père saint, je vous offre cette hostie pour cette âme au nom de tous ceux qui sont au ciel, sur la terre et dans les enfers », l'âme lui apparut un peu élevée déjà vers le ciel, et un grand nombre de personnes étaient devant elle à genoux, soutenant l'hostie des deux mains. L'âme, par la vertu de cette offrande, était soulevée vers la gloire et goûtait des joies inestimables. Elle dit alors : « J'expérimente maintenant la vérité de ces paroles : il n'y a aucun bien dans l'homme qui ne doive être récompensé, aucune faute qui ne doive être expiée soit avant, soit après le mort. En effet, pour avoir aimé à recevoir la communion, je trouva un grand soulagement dans l'offrande du sacrement de l'autel qui est faite pour moi ; et pour avoir été bonne envers tous, je retire une grande consolation des prières qui sont adressées à Dieu en ma faveur. Cependant, chacune de ces dispositions me vaudra encore une récompense éternelle dans le ciel. » C'est ainsi que cette âme paraissait s'élever peu à peu vers le paradis, portée par les prières de l'église. Elle savait qu'au terme fixé le Seigneur viendrait à sa rencontre dans la multitude de ses misé-ricordes, pour lui donner la couronne royale et la conduire aux joies éternelles.

1. Les paroles marquées en marge au Manuscrit de Vienne sont: Qualem te invenio, talem te judico.

CHAPITRE VI.

DE L'AME DE S. QUI APPARUT ASSISE DANS LE SEIN DU SEIGNEUR. 1Pendant qu'on donnait l'extrême-onction à Dame S. 1, l'ancienne, celle-ci récita pour elle cinq Pater, et à la fin, adressant sa prière à la plaie de Jésus-Christ, elle demanda au Seigneur de laver l'âme de la mourante dans l'eau de cette source bénie, et de l'orner de vertus par son précieux sang. Alors cette âme lui apparut comme une jeune fille couronnée d'une auréole : le Seigneur la tenait enlacée de son bras gauche, et il opérait en elle ce que la prière avait obtenu. Celle-ci comprit cepen-dant que cette sœur devait attendre encore, et expier par la maladie une faute qu'elle avait commise contre l'obéissance, en communiquant avec une âme ma-lade au delà de la permission. Or c'est ce qui arriva, car elle vécut encore cinq mois, éprouvant parfois de grandes souffrances ; chacun put voir qu'elle expiait ainsi sa faute. Cependant au jour dont nous parlons, elle manifesta une très grande joie, et il apparut que Dieu l'avait visitée par sa grâce. Elle s'efforça plu-sieurs fois d'exprimer le don que Dieu lui avait fait, mais ses forces défaillirent, et elle ne put s'expliquer. Celle-ci, qui en avait connaissance par révélation, se trouvait là ; la malade l'appela par son nom, tendit les mains vers elle avec effort, et s'écria : «Oh! dites-le pour moi, vous qui le connaissez ! » Et celle-ci, comme en plaisantant, commença le récit que la malade poursuivit elle-même. Quelques-unes cher-chaient, sous forme de conjecture, à y ajouter quelque chose ; mais la malade niait ces dires avec force, affirmant au contraire que Dieu lui avait remis ses péchés et l'avait ornée de vertus.

2Au bout de cinq mois, la veille de la mort de Dame S., celle-ci vit le Seigneur assis, tout occupé à préparer dans son sein un siège commode et agréable pour la malade : il mettait ses soins à rendre ce siège très doux et d'une parfaite propreté. La mourante parais-sait être à la gauche du Seigneur, couchée sur son lit (comme elle l'était en réalité), mais dans une sorte de nuage. Celle qui était favorisée de cette vision dit au Seigneur : « O Seigneur, un si glorieux repos ne saurait convenir à une âme enveloppée encore d'un tel nuage. » Le Seigneur répondit : « Je veux la laisser là quelque temps, jusqu'à ce qu'elle puisse se présenter devant moi, parfaitement purifiée. » La malade passa donc ce jour et la nuit suivante en agonie. Le lendemain matin, celle-ci vit le Seigneur s'incliner avec bonté vers la mourante, qui de son côté semblait se soulever pour s'approcher de lui. Celle-ci dit alors : « Mon Seigneur, venez-vous main-tenant comme un tendre Père vers cette âme déso-lée ? » Et le Seigneur affirma, par un joyeux signe de tête, qu'il en était ainsi.

3Un instant après, lorsqu'elle eut expiré, celle-ci vit encore l'âme de la défunte, sous la forme d'une jeune fille parée de vêtements blancs et rosés, s'en-voler joyeuse à la place qui lui avait été préparée.

Le Seigneur étendit son bras gauche pour la rece-voir, et elle parut y appuyer la tête comme pour se reposer à cause de son extrême faiblesse. Tout à coup ce repos sembla ne plus la satisfaire, et s'appuyant de l'autre côté sur le bras droit du Seigneur, elle voulut baiser les lèvres bénies de Celui qu'elle aimait. Mais comme elle s'efforçait en vain d'y arriver, elle s'élança rapidement pour baiser la poitrine sacrée du Seigneur, sur laquelle elle se laissa ensuite retomber comme épuisée. Ce repos dura jusqu'à ce que dans la recommandation de l'âme on eût récité ces mots : « Tibi supplicatio commendet Ecclesiæ : Que la supplication de l'Eglise, etc. » Alors elle sembla puiser à longs traits dans le sein du Seigneur, où sont cachés tous les trésors de la béatitude, un rafraîchissement très suave qui la ranima doucement et lui rendit ses forces.

1. D'après Preger, ce serait l'abbesse Sophie qui succéda à Ger-trude de Hackeborn. Mais nous sommes incliné à croire que c'est plutôt Sophie, fille d'Hermann de Mansfeld, lequel avait épousé Gertrude, fille aînée de Burchard le fondateur. Elle est appelée l'ancienne à cause d'une autre Sophie sa parente, mais d'une branche cadette et qui fut abbesse après Gertrude de Hacke-born. (Voir au Livre de la Grâce spéciale L. IV. c. 14 et L. V. c. 15.) Il ne paraît pas non plus dans ce chapitre que cette Sophie l'an-cienne ait été abbesse, puisqu'on lui reproche d'avoir failli dans l'obéissance pendant sa maladie, ce qui ne serait pas dit d’une abbesse, même si elle avait déposé sa charge. (Note de l'édition latine.)

CHAPITRE VII DU JOYEUX PASSAGE DE M., DE BONNE MéMOIRE.

1Comme sœur M. 1, d'heureuse mémoire, touchait à ses derniers moments, celle-ci priait avec tout le convent et disait entre autres choses au Seigneur : « Pourquoi, très aimant Seigneur, n'exaucez-vous pas les prières que nous vous adressons pour elle ?» Il répondit : « Son esprit est si éloigné de toutes les choses terrestres, que vous ne pouvez la consoler d'une manière humaine. » Celle-ci reprit : « En vertu de quel jugement? » Le Seigneur répondit : « J'ai maintenant mon secret en elle, comme j'ai eu autre-fois mon secret avec elle. » Celle-ci, persistant à rechercher comment cette âme serait délivrée, le Seigneur dit : « Mon invisible majesté l'attirera. — Alors comment finira-t-elle? — Ma vertu divine l'ab-sorbera, dit le Seigneur, comme le soleil brûlant dessèche la goutte de rosée 2 ». Et comme celle-ci demandait pourquoi il la laissait en proie au délire, le Seigneur répondit : « Pour montrer que mon opé-ration agit au dedans de l'âme plus qu'à la surface. » Elle reprit : « Votre grâce pourrait faire mieux comprendre en éclairant les cœurs. » Le Seigneur répondit : « Et comment cette grâce agirait-elle sur ceux qui rarement ou jamais ne descendent dans les profondeurs de leur âme, où j'ai coutume d'infuser ma grâce ? »

Ensuite celle-ci pria le Seigneur afin qu'il daignât donner la grâce des miracles à la bienheureuse M. au moins après sa mort, pour la gloire de Dieu, comme témoignage en faveur de ses révélations et pour confondre les incrédules. Alors le Seigneur, tenant le livre 3 entre ses deux doigts, dit : « Est-ce que sans armes je ne puis remporter une victoire ? » Et il ajouta : « Quand ce fut nécessaire, je soumis les peuples et les royaumes par des signes et des prodiges; aujourd'hui ceux qui ont expérimenté l'effu-sion de ma grâce peuvent facilement ajouter une foi prudente aux révélations; mais je ne puis souffrir les pervers qui contredisent ces écrits; au reste, je triom-pherai d'eux comme des autres. » Celle-ci comprit alors avec quelle douce reconnaissance le Seigneur voit les âmes fidèles croire sans difficulté à l'abon-dante effusion de cette grâce qu'il répand sur les élus, non selon leurs mérites, mais selon la bonté infinie de son Cœur.

2Comme on donnait l'onction à la même sœur M., d'heureuse mémoire, celle-ci, suivant son désir, vit le Seigneur Jésus toucher de sa main le cœur de la malade en disant : « Lorsque cette âme bienheureuse sera délivrée de la chair et plongée dans la source d'où elle est sortie, je répandrai les flots abondants de ma béatitude sur toutes les âmes que l'affection a amenées ici près de la mourante. » Ensuite comme la sœur M. était à l'agonie et que celle-ci persévérait longtemps dans la prière avec les autres sœurs, elle connut à la fin que le Seigneur enrichissait de trois bienfaits toutes les personnes présentes : le premier était l'ac-complissement de leurs justes désirs, le second le secours qu'elles recevraient sans cesse quand elles travailleraient à la correction de leurs défauts (ces deux grâces devaient être obtenues plus facilement en ce lieu par les mérites de la bienheureuse M.). Le troisième bienfait était une large bénédiction que le Seigneur donna à tous en étendant la main.

3Celle-ci considérait ces choses avec une profonde gratitude, lorsqu'un instant après elle vit le Sei-gneur des vertus, le Roi de gloire plus beau que les hommes et les anges, se tenir assis à la tête du lit, et recevoir dans son Cœur sacré, par le côté gauche, le souffle qui, semblable à un brillant arc d'or, s'é-chappait des lèvres de la mourante. Après qu'elle eut joui longtemps de cette délicieuse vision, comme on recommençait les psaumes : Deus, Deus meus, respice in me (Ps. xxi ), à la fin du psaume : Ad te levavi animam meam (Ps. xxiv ), le Seigneur s'inclina vers la malade avec une grande tendresse afin de l'embrasser comme une très chère épouse, ce qu'il fit par deux fois.

4Pendant la récitation des suffrages, à l'antienne : « Ut te simus intuentes : Afin que nous puissions vous voir », la Mère de Dieu, l'illustre Vierge sortie de race royale, apparut couverte d'un manteau de pourpre ; elle s'inclina tendrement vers l'épouse de son Fils, lui prit la tête entre ses deux mains et la disposa de telle sorte que son souffle pût se diriger tout droit vers le Cœur divin. Et tandis que l'on disait cette courte invocation : « Ave, Jesu Christe, Verbum Patris : Salut, ô Christ, Verbe du Père », le Seigneur apparut transfiguré par une merveilleuse clarté, sa face divine aussi rayonnante que le soleil en son midi. A cette vue, celle-ci eut un transport d'admiration ; mais revenant bientôt à elle-même, elle aperçut la rose brillante du ciel, la Vierge Mère, qui joyeuse de voir son Fils uni à cette nouvelle et si aimable épouse, le serrait entre ses bras et le baisait avec tendresse. Celle-ci comprit alors que l'union éternelle venait de s'accomplir pour la sœur M.. Son âme, vraiment altérée de Dieu, était introduite dans les celliers débordants du paradis, ou mieux encore, se trouvait plongée pour toujours dans l'abîme infini de la vraie Béatitude.

1. C'est la sœur Mechtilde, d'abord béguine à Magdebourg, puis moniale à Helfta où elle mourut. Elle est l'auteur du livre remarquable : Lux fluens divinitatis. Il ne faut pas la confondre avec sainte Mechtilde de Hackeborn.

2. La mort de sainte Gertrude est figurée de la même façon chap. 32 de ce livre.

3.Le livre qui renfermait les révélations de la sœur Mechtilde.

CHAPITRE VIII.

DE L'AME DE M. B. QUI FUT SECOURUE PAR LES SUFFRAGES DE SES AMIS. 1Pendant l'agonie de M B., de pieuse mémoire, celle-ci se recueillit en elle-même, et s'efforça, avec la grâce de Dieu, d'apercevoir ce qui se passait autour de la malade. Après un assez long temps, elle ne put voir autre chose, sinon que cette âme rencontrait un certain obstacle pour avoir éprouvé de temps à autre trop de satisfaction dans les choses extérieures, comme par exemple d'avoir un lit orné de draperies brodées d'or et de gracieuses arabes-ques. On célébra la messe pour elle le jour même.

A l'Elévation, celle-ci offrit l'hostie sainte pour l'âme de la défunte, et comprit, sans rien voir, que cette âme était présente. Mais elle voulut la chercher, et dit : « Où est-elle donc, Seigneur ? » II répondit : « Elle vient à moi, tout éclatante de blancheur. » D'où elle comprit que les prières offertes par les âmes charitables pour la défunte avant sa mort lui avaient été si profitables, qu'elle s'était envolée directement vers le ciel. Quelques personnes, en effet, avaient eu la charité de prendre sur elles-mêmes ses péchés afin de les expier, et par la grâce de Dieu, lui avaient aussi fait donation de leurs mérites.

2Comme on allait l'enterrer, celle-ci pria de nou-veau pendant la messe. Elle la vit alors à gauche du Seigneur, assise à table pour un festin, où les mets variés qu'on lui servait étaient les prières et les dévo-tions offertes à son intention.

A l'élévation de l'hostie sainte, le Seigneur lui présenta cette hostie sous la forme d'une coupe où elle devait boire. A peine y eut-elle goûté, qu'elle fut pénétrée jusqu'aux moelles par la suavité divine. Alors, les mains jointes, elle pria avec une profonde tendresse pour tous ceux qui en cette vie l'avaient contrariée par leurs idées, leurs paroles ou leurs actes, car elle jouissait déjà du mérite acquis par ces difficultés. Comme celle-ci lui deman-dait avec surprise pourquoi elle ne priait pas aussi pour ses amis, elle répondit : «Mes prières pour mes amis sont d'autant plus efficaces que je les adresse avec plus d'amour au Cœur de mon Bien-Aimé. »

3Un autre jour, celle-ci se rappelait comment elle s'était dépouillée de tous ces mérites en faveur de la défunte, elle dit avec tristesse au Seigneur : « J'espère que votre tendre miséricorde jettera plus souvent un regard favorable sur ma détresse et ma nudité. » Le Seigneur lui répondit : « Que puis-je faire à celui qui s'est ainsi dépouillé par charité, sinon de le couvrir de ma propre toison 1, et de travailler davantage avec lui afin qu'il regagne ce qu'il a abandonné par la charité »

Celle-ci reprit : « C'est en vain que vous travaillerez avec moi ; il faut que je vous arrive dé-pouillée de tout, puisque j'ai renoncé au mérite futur aussi bien qu'au mérite passé. — En vérité, dit le Seigneur, une mère laisse assise à ses pieds des filles en âge de se vêtir, mais c'est dans ses bras qu'elle tient l'enfant nouveau-né et dans ses propres vêtements qu'elle le réchauffe. » Et il ajouta : «Assise main-tenant au bord de l'océan, es-tu donc moins riche que ceux qui s'arrêtent à la source des ruisseaux?» C'est à dire : celui qui s'attache à ses propres œuvres reste assis à la source des ruisseaux ; mais celui qui se dépouille de tout par humilité et par charité, possède Dieu, abîme de toute béatitude.

1. Allusion à une prière de la Sainte (Exercice II.) :

« 0 Maria Mater Dei et mea prœcordialis, tu indue me vellere Agni Jesu substantialis: O Marie, mère de Dieu et aussi ma tendre Mère, cou-vrez-moi de la toison de l'Agneau Jésus qui a été formé de votre substance. "

CHAPITRE IX.

DES AMES DE G. ET S. QUE LE SEIGNEUR COMBLA éGALEMENT DE SES GRACES.

1Au témoignage de l'Ecriture, chacun sera puni par où il a péché 1, et chacun sera récompensé selon qu'il aura bien agi ou bien souffert; ajoutons donc ce qui suit pour le profit du lecteur. Il y eut deux sœurs malades en même temps : l'une parut si évi-demment atteinte de phtisie qu'on l'entoura, comme il convenait, des soins les plus délicats. L'autre, dont la maladie n'était pas définie, et qui ne semblait pas aussi gravement atteinte, ne fut pas soignée avec la même recherche. Mais comme les hommes se trom-pent souvent dans leurs jugements, la sœur dont on espérait la guérison succomba, plus d'un mois avant l'autre. Lorsqu’arriva le terme de sa vie, elle était sanctifiée par sa grande patience et sa ferveur, mais non complètement purifiée : aussi l'infinie tendresse de notre très aimant Seigneur, qui ne pouvait souf-frir l'ombre de la moindre tache dans une épouse qui lui était si chère, voulut la purifier du peu de zèle qu'elle avait eu parfois pour la confession. En effet, ne se sentant la conscience chargée d'aucune faute grave, elle avait négligé de se faire absoudre par le prêtre de cette poussière des fautes vénielles dont la vie humaine ne saurait être exempte ; parfois même elle avait feint de dormir quand le prêtre arrivait afin de ne pas lui parler. Voici comment, à l'heure où elle devait entrer avec joie et allégresse dans la chambre du cé-leste Epoux, ce fidèle Ami des âmes la purifia de cette tache : à peine eut-elle réclamé anxieusement le confesseur qu'elle perdit la parole ; la crainte qu'elle ressentit de devoir expier après la mort ce qu'elle n'avait pas effacé par la confession, suffit à purifier son âme. Alors, toute belle et immaculée, cette bien-aimée du céleste Epoux sortit de la prison de la chair pour entrer avec une gloire incomparable dans le palais céleste.

Cette entrée au ciel donna lieu à plusieurs révélations, mais nous n'en citerons qu'une pour l'édification du lecteur. Lorsque cette âme fut arrivée devant le trône du Roi de gloire, il voulut par un privilège particulier la disposer lui-même à recevoir chacune des récompenses qu'il allait lui accorder ; il se montrait semblable à une tendre mère qui entoure de caresses son petit enfant malade, pour lui faire accepter la médecine qui doit le guérir. Le Seigneur agissait ainsi pour compenser la peine qu'elle avait parfois ressentie en voyant que l'on trai-tait avec grande délicatesse sa compagne malade, tan-dis qu'on avait moins d'égards pour elle.

2Le Seigneur dit encore à cette âme bienheureuse : « Dis-moi, ma fille, que veux-tu que je fasse pour l'âme de ta compagne? Quelle consolation désires-tu que je lui apporte ? Sur la terre, elle pouvait choisir la nourriture qui lui plaisait, et tu devais te contenter de son choix, bien que tu en eusses volontiers fait un autre ; maintenant je te laisse le choix de la conso-lation et du bienfait que je lui accorderai. » Elle ré-pondit : « O mon très doux Seigneur, donnez-lui tout ce que vous m'avez donné à moi-même, car je ne puis rien imaginer de meilleur. » Et le Seigneur l'assura avec bonté qu'il en serait ainsi.

3Un mois après, l'autre sœur mourut aussi, et elle apparut merveilleuse de beauté, dès le lendemain de sa mort : cette beauté lui convenait bien, car durant toute sa vie elle avait été d'une très innocente simpli-cité, fervente et zélée pour l'observance de la Règle. Il lui restait cependant une tache à laver parce que, pendant sa maladie, comme nous l'avons fait pres-sentir, elle avait pris quelque plaisir dans des choses dont elle n'avait pas besoin, telles que les petits présents et les consolations de ses sœurs. Voici comment elle fut purifiée : elle semblait se tenir debout contre la porte, tournée vers le trône du Roi de gloire, qui se manifestait dans son incomparable beauté, doux et aimable au delà de toute expression. De loin il attirait l'âme, à tel point qu'elle semblait défaillir dans son désir d'aller vers lui ; mais elle n'y pouvait parvenir parce qu'elle était retenue au seuil comme par des clous qui auraient attaché ses vêtements; ils figuraient les légères attaches qu'elle avait conservées pendant sa maladie. Après que la personne favorisée de cette vision eut prié pour elle, émue de compassion, la clémence divine daigna en-lever cet obstacle.

4Mais celle-ci voulut interroger le Seigneur et dit : « Comme cette âme a parmi nous des amis qui sont entrés dans votre intimité, je m'étonne que ce soit par mes prières seulement que vous l'ayez délivrée ; car ses amis ont certainement prié pour elle et ils espèrent bien que votre bonté les a exaucés. » Le Seigneur répondit : « J'ai vraiment entendu les prières qu'ils m'adressaient pour cette âme, et dans ma bonté j'ai même dépassé leurs espérances en lui faisant plus de bien qu'ils n'auraient pu le croire, même s’ils l'a-vaient vue monter du purgatoire au Ciel. Toutefois je ne leur ai pas montré cet obstacle que j'ai voulu en-lever à ta demande ; c'est pourquoi ils n'ont pas prié pour elle de la même manière que toi. » Celle-ci dit : « Comment se fera ce que vous avez affirmé vous-même, en disant que vous vouliez donner à cette âme autant de bien qu'à celle qui l'a précédée dans la mort ; car la première vous a servi plus longtemps dans la religion, elle a eu plus de vertus, enfin elle est montée vers vous sans rencontrer d'obstacles et dans une gloire plus grande ? — Ma justice ne change pas, dit le Seigneur, en ce sens que chacun reçoit la récompense due à son labeur, et jamais celui qui a mérité moins ne recevra plus que celui qui a mérité davantage. Mais il peut arriver que certaines circonstances augmentent le prix des actes ; par exemple une intention plus droite, une lutte plus forte, une charité plus ardente. De plus, ma bonté ajoute toujours quelque chose à la récompense due à chacun ; parfois aussi les prières des fidèles ou d'autres circonstances méritoires ont leur influence. C'est d'après cette règle que j'ai égalé l'une à l'autre, en les rémunérant chacune selon leur mérite. »

5Et parce qu'il faut vraiment craindre toute attache aux choses de la terre, cette bienheureuse âme parut encore liée par quelque obstacle. Il sembla en effet à celle-ci que l'âme se tenait devant le trône du Sei-gneur avec un désir aussi grand d'approcher de lui que lorsqu'elle l'avait vue auparavant fixée à la porte : maintenant encore elle aurait voulu se précipiter dans les bras et jouir des baisers de cet Epoux plus beau que tous les enfants des hommes et « que les anges désirent contempler : in quem desiderant Angeli prospicere » (I Pierre. 1. 12), aussi elle rencontra un obs-tacle et il lui fut impossible de se courber pour le franchir. Peu après l'obstacle s'évanouit, mais l'âme ne parut pas encore jouir d'une gloire complète : en effet, le Seigneur tenait dans ses mains une couronne d'une richesse merveilleuse, et l'âme ne pouvait goûter une joie pleine et entière qu'après avoir reçu cette couronne sur la tête.

6Celle-ci interrogea le Seigneur : « Comment peut-il se faire, dit-elle, que dans votre royaume, Seigneur, une âme soit torturée par une telle attente ? — Elle n'est pas torturée, répondit-il, mais elle attend sa consommation, comme une jeune fille à la veille d'une fête voit avec plaisir dans les mains de sa mère les parures dont elle doit être ornée le lendemain. »

7Cette âme jeta ensuite un regard sur la personne qui avait prié pour elle, et la remercia avec une grande affection. Mais celle-ci lui dit : « Tu m'avais toujours beaucoup aimée ; tu semblais pourtant ne pas rece-voir volontiers les avis que je t'ai donnés durant ta maladie. — C'est vrai, dit l'âme, et vos prières ne m'en ont été que plus utiles, parce que vous les avez faites uniquement par charité et amour de Dieu. »

1. Per quæ peccat quis, per hæc et torquetur. (Sag. xi.

17.)

CHAPITRE X.

DE S. QUI MOURUT TOUTE REMPLIE DE FERVEUR.

1Une autre jeune fille mourut ensuite. Depuis son enfance jusqu'à l'heure de sa mort, ses actions généreuses témoignaient de son véritable mépris pour le monde et tous ses charmes.

Le jour où Dieu allait l'appeler au ciel, elle entrait déjà en agonie quand elle fit ses tendres adieux à toutes les personnes présentes et leur promit ses prières lorsqu'elle serait près de Dieu, abîme infini de tous les biens. L'ap-proche de la mort accrut ses souffrances et elle dit au Seigneur avec tout l'amour de son cœur : « Sei-gneur, vous connaissez tous mes secrets, vous savez combien j'aurais voulu consumer toutes mes forces à vous servir fidèlement jusqu'à la vieillesse et la décrépitude. Mais depuis que je vois votre volonté de me faire venir vers vous, tout mon désir se change en soif de vous voir; ce désir est si ardent qu'il trans-forme pour moi en douceur l'amertume de la mort. Cependant si tel était votre bon plaisir, je supporterais volontiers ces douleurs jusqu'à l'heure du jugement, même si nous n'étions qu'au commencement du monde. Toutefois je sais que vous voulez me faire entrer aujourd'hui même dans votre repos, mais je prie votre bonté de différer jusqu'à ce que mes souffrances aient satisfait pour les âmes du purgatoire dont vous désirez le plus la délivrance. Vous savez, ô Seigneur, que je compte mes mérites pour rien et que je ne considère en ceci que votre gloire. »

2Après ces paroles et d'autres encore trop longues à relater, la maîtresse des infirmes la pria de lui per-mettre d'étendre ses jambes déjà contractées par la mort, elle lui dit : « J'offrirai moi-même ce sacrifice à mon Seigneur crucifié. » Et aussitôt elle fit un vigou-reux mouvement et étendit ses jambes en disant : « Je m'unis à cet ardent amour qui vous fit jeter un grand cri lorsque vous avez rendu votre esprit à votre Père, et je vous remets tous les mouvements que ferons encore mes pieds. » Elle fit ensuite avec une grande dévotion l'abandon à Dieu de toutes les autres parties de son corps : les yeux, les mains, les oreilles, la bouche et le cœur.

3Puis elle demanda qu'on lui lût la Passion du Sei-gneur, et indiqua de sa propre main ces paroles : Sublevatis oculis (Jesus) in cœlum, car elle pensait que si l'on commençait par: Ante diem festum, on n'aurait pas le temps d'achever. En effet, lorsqu'on arriva à cet endroit : Et inclinato capite tradidit spiritum :et inclinant la tête il rendit l’esprit, elle demanda le crucifix, et s'arrêtant avec tendresse à chacune des cinq plaies du Seigneur, elle les salua avec des actions de grâces, et leur confia son âme en des termes si doux et si pleins de sagesse divine, que c'était admirable et ravissant de l'entendre. Ensuite elle retomba comme épuisée, et peu après s'endormit heureusement dans le Seigneur.

4Celle-ci la vit reçue par le Seigneur dans les plus tendres embrassements ; il lui donnait une parure très belle et toute spéciale, parce qu'elle avait montré un mâle courage en foulant le monde sous ses pieds pour suivre Jésus-Christ avec fidélité.

On entendit aussi les chants joyeux des Anges qui la conduisaient au ciel : Quelle est celle-ci, qui monte du désert, disaient-ils, comblée de délices, appuyée sur son Bien-Aimé ? (Cant. des Cant. VIII 5.) Lorsqu'elle fut arrivée devant le trône de gloire, Jésus, l'Epoux des vierges, la plaça devant lui et lui dit avec tendresse : « Tu es ma gloire ! » Se levant ensuite, il la couronna et la fit asseoir sur un trône céleste. 5Le jour suivant, qui était celui de la sépulture, celle-ci priant de nouveau pour elle, la vit dans une gloire et une joie inconnues aux faibles mortels, et comme elle lui demandait quelle récompense était accordée à telle et telle des vertus qu'elle lui avait vu pratiquer, elle obtint, par les mérites de cette bien-heureuse, de goûter en esprit quelque chose de sa joie céleste.

6Ensuite l'âme de la défunte lui dit : « Que désires-tu connaître de plus au sujet de ma récompense ? cette arche céleste où habite corporellement toute la plé-nitude de la Divinité, à savoir le très doux Cœur de Jésus notre Epoux, m'est pleinement ouverte, à la réserve d'un endroit secret où je n'ai pas mérité de pénétrer.

Ce qui est caché là est réservé à ceux qui sur la terre ont tellement aimé Dieu qu'ils ont volon-tiers fait connaître les biens qu'ils avaient reçus afin que le Seigneur soit glorifié davantage. Moi je n'ai pas eu cette charité, mais je jouissais seule, avec mon Bien-Aimé tout seul, des dons qu'il me faisait, aussi je ne puis pénétrer dans ce trésor caché ! » Celle-ci dit alors à l'âme : « Lorsque tes amis et les miens m'interrogeront sur ce que j'ai connu de tes mérites, que leur répondrai-je, puisque la parole ne peut exprimer ce que j'ai ressenti? » L'âme répondit : « Si tu avais respiré le parfum d'un grand nombre de fleurs, que pourrais-tu dire ensuite, si ce n'est que tu as joui et grandement joui de l'odeur de chacune ? De même, après avoir reçu une faible idée de ma gloire dans le ciel, tu n'en pourras dire autre chose, sinon que pour chacune de mes pensées, de mes paroles et de mes actions, le très doux et très fidèle Ami des âmes m'a accordé une belle et excellente récompense, infiniment supérieure à mon mérite. »

CHAPITRE XI. DU FRèRE S. 1 QUI FUT APRES SA MORT RéCOMPENSé PAR SA BONTE. Pendant l'agonie du frère Seg, celle-ci, occupée d'autres soins, oublia de prier pour lui. Quand on vint lui annoncer sa mort, elle se rappela avec chagrin qu'il avait largement mérité les prières de la congrégation, car il s'était montré dans sa charge plus fidèle et dévoué au monastère que tous les autres convers. Aussi commença-t-elle à prier le Seigneur, afin que, selon la multitude de sa miséricorde, il dai-gnât récompenser cette âme pour les bons services qu'elle avait souvent rendus au convent. Le Seigneur lui répondit : « A cause des prières des sœurs, j'ai déjà récompensé en trois manières la fidélité de ce frère : sa bonté naturelle lui faisait éprouver de la joie à rendre service à quelqu'un ; maintenant ces joies sont réunies en son âme, et il jouit de toutes à la fois. Il possède encore le bonheur de tous les cœurs aux-quels il prodiguait ses bienfaits : bonheur du pauvre auquel il donnait l'aumône, de l'enfant qui recevait un présent de sa main, du malade qu'il soulageait par un fruit ou par quelque friandise. Enfin il a de plus la joie de savoir que toutes ses actions m'étaient agréa-bles, et s'il faut quelque chose encore pour que son soulagement soit parfait, je le lui accorderai bientôt. »

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