Gorgias (page 2)
GORGIAS.
La rhétorique, Socrate.
SOCRATE.
Il faut donc t’appeler rhéteur ?
GORGIAS.
Et bon rhéteur, Socrate, si tu veux m’appeler ce que je me glorifie d’être, pour me servir de l’expression d’Homère.
SOCRATE.
J’y consens.
GORGIAS.
Hé bien ! appelle-moi ainsi.
SOCRATE.
Et ne dirons-nous pas que tu es capable d’enseigner cet art aux autres ?
GORGIAS.
C’est de quoi je fais profession, non-seulement ici, mais ailleurs.
SOCRATE.
Voudrais-tu bien, Gorgias, continuer en partie à interroger, en partie à répondre, comme nous faisons maintenant, et remettre à un autre temps les longs discours, comme celui que Polus avait commencé ? Mais, de grâce, tiens ta promesse, et réduis-toi à faire des réponses courtes à chaque question.
GORGIAS.
Socrate, il y a des réponses qui exigent nécessairement quelque étendue. Néanmoins je ferai en sorte qu’elles soient aussi courtes qu’il est possible. Car une des choses dont je me vante est que personne ne dira les mêmes choses en moins de paroles que moi.
SOCRATE.
C’est ce qu’il faut ici, Gorgias. Montre-moi aujourd’hui ta précision ; tu nous déploieras une autre fois ton abondance.
GORGIAS.
Je le ferai, et tu conviendras que tu n’as jamais entendu parler plus brièvement.
SOCRATE.
Puisque tu te vantes d’être habile dans l’art de la rhétorique, et capable d’enseigner cet art à un autre, apprends-moi quel est son objet : comme, par exemple, l’art du tisserand a pour objet de faire des habits, n’est-ce pas ?
GORGIAS.
Oui.
SOCRATE.
Et la musique de composer des chants ?
GORGIAS.
Oui.
SOCRATE.
Par Junon, Gorgias, j’admire tes réponses : il n’est pas possible d’en faire de plus courtes.
GORGIAS.
Je me flatte, Socrate, que tu ne seras pas mécontent de moi, sous ce rapport.
SOCRATE.
Fort bien. Réponds-moi, je te prie, de même sur la rhétorique, et dis-moi quel est son objet.
GORGIAS.
Les discours.
SOCRATE.
Quels discours, Gorgias ? Ceux avec lesquels le médecin explique au malade le régime qu’il doit observer pour se rétablir ?
GORGIAS.
Non.
SOCRATE.
La rhétorique n’a donc pas pour objet toute espèce de discours ?
GORGIAS.
Non, sans doute.
SOCRATE.
Elle apprend à parler.
GORGIAS.
Oui.
SOCRATE.
Et n’apprend-elle pas à penser aussi sur les mêmes choses, sur lesquelles elle apprend à parler ?
GORGIAS.
Sans contredit.
SOCRATE.
Mais la médecine, que nous venons d’apporter en exemple, ne met-elle pas en état de penser et de parler sur les malades ?
GORGIAS.
Nécessairement.
SOCRATE.
La médecine, à ce qu’il paraît, a donc aussi pour objet les discours.
GORGIAS.
Oui.
SOCRATE.
Ceux qui concernent les maladies ?
GORGIAS.
Précisément.
SOCRATE.
La gymnastique a de même pour objet les discours sur la bonne et la mauvaise disposition du corps.
GORGIAS.
Tout-à-fait.
SOCRATE.
Et il en est ainsi, Gorgias, des autres arts : chacun d’eux a pour objet les discours relatifs à la chose sur laquelle il s’exerce.
GORGIAS.
Il paraît qu’oui.
SOCRATE.
Pourquoi donc n’appelles-tu pas rhétorique les autres arts qui ont aussi pour objet les discours, puisque tu donnes ce nom à un art dont les discours sont l’objet ? GORGIAS.
C’est, Socrate, que tous les arts ne s’occupent presque que d’ouvrages de main et d’autres semblables ; au lieu que la rhétorique ne produit rien de pareil, et que tout son effet, toute sa force est dans les discours. Voilà pourquoi je dis que la rhétorique a les discours pour objet ; et je prétends que je dis vrai en cela.
SOCRATE.
Je crois comprendre ce que tu veux désigner par cet art ; mais je verrai la chose plus clairement tout-à-l’heure. Réponds-moi ; il y a des arts, n’est-ce pas ?
GORGIAS.
Oui.
SOCRATE.
Parmi tous les arts, les uns consistent, je pense, principalement dans l’action, et n’ont besoin que de très peu de discours ; quelques-uns même n’en ont que faire du tout : mais leur ouvrage peut s’achever en silence, comme la peinture, la sculpture et beaucoup d’autres. Tels sont, à ce qu’il me paraît, les arts que tu dis n’avoir aucun rapport à la rhétorique.
GORGIAS.
Tu saisis parfaitement ma pensée, Socrate.
SOCRATE.
Il y a, au contraire, d’autres arts qui exécutent tout ce qui est de leur ressort par le discours, et qui d’ailleurs n’ont besoin d’aucune ou de presque aucune action. Tels sont la numération et le calcul dans l’arithmétique, la géométrie, le jeu de dés, et beaucoup d’autres arts, dont quelques-uns demandent autant de paroles que d’action, et la plupart davantage, et dont tout l’effet et toute la force est dans le discours. C’est de ce nombre que tu dis, ce me semble, qu’est la rhétorique.
GORGIAS.
À merveille.
SOCRATE.
Ton intention n’est pourtant pas, je pense, de donner le nom de rhétorique à aucun de ces arts, si ce n’est peut-être que, comme tu as dit en termes exprès que la rhétorique est un art dont la force est tout entière dans le discours, quelqu’un voulût chicaner sur les mots, et en tirer cette conclusion : Gorgias, tu donnes donc le nom de rhétorique à l’arithmétique. Mais je ne pense pas que tu appelles ainsi ni l’arithmétique, ni la géométrie.
GORGIAS.
Tu ne te trompes point, Socrate, et tu prends ma pensée comme il faut la prendre.
SOCRATE.
Allons, achève ta réponse à ma question. Puisque la rhétorique est un de ces arts qui font un grand usage du discours, et que beaucoup d’autres sont dans le même cas, tâche de me dire par rapport à quoi toute la force de la rhétorique consiste dans le discours. Si quelqu’un me demandait au sujet d’un des arts que je viens de nommer : Socrate, qu’est-ce que la numération ? je lui répondrais, comme tu as fait tout-à-l’heure, que c’est un des arts dont toute la force est dans le discours. Et s’il me demandait de nouveau : Par rapport à quoi ? je lui dirais que c’est par rapport à la connaissance du pair et de l’impair, pour savoir combien il y a d’unités dans l’un et dans l’autre. Pareillement, s’il me demandait : Qu’entends-tu par le calcul ? je lui dirais aussi que c’est un des arts dont toute la force consiste dans le discours. Et s’il continuait à me demander : Par rapport à quoi ? je lui répondrais, comme ceux qui recueillent les suffrages dans les assemblées du peuple, que pour tout le reste la numération est comme le calcul, puisqu’elle a le même objet, savoir, le pair et l’impair ; mais qu’il y a cette différence, que le calcul considère en quel rapport le pair et l’impair sont entre eux, relativement à la quantité. Si on m’interrogeait encore sur l’astronomie, et qu’après que j’aurais répondu que c’est aussi un art qui exécute par le discours tout ce qui est de son ressort, on ajoutât : Socrate, à quoi se rapportent les discours de l’astronomie ? je dirais qu’ils se rapportent au mouvement des astres, du soleil et de la lune, et qu’ils expliquent en quel rapport ils sont, relativement à la vitesse.
GORGIAS.
Tu répondrais très bien, Socrate.
SOCRATE.
Réponds-moi de même, Gorgias. La rhétorique est un de ces arts qui achèvent et exécutent tout par le discours, n’est-ce pas ?
GORGIAS.
Cela est vrai.
SOCRATE.
Dis-moi donc quel est le sujet auquel se rapportent ces discours dont la rhétorique fait usage.
GORGIAS.
Ce sont les plus grandes de toutes les affaires humaines, Socrate, et les plus importantes.
SOCRATE.
Ce que tu dis là, Gorgias, est une chose controversée, sur laquelle il n’y a encore rien de décidé : car tu as, je pense, entendu chanter dans les banquets la chanson, où les convives, faisant l’émunération des biens de la vie, disent que le premier est la santé ; le second, la beauté ; le troisième, la richesse acquise sans injustice, comme parle l’auteur de la chanson.
GORGIAS.
Je l’ai entendu ; mais à quel propos dis-tu cela ?
SOCRATE.
C’est que les artisans de ces biens, chantés par le poète, savoir, le médecin, le maître de gymnase, l’économe, se mettront aussitôt avec toi sur les rangs, et que le médecin me dira le premier : Socrate, Gorgias, te trompe. Son art n’a point pour objet le plus grand des biens de l’homme ; c’est le mien. Si je lui demandais : Toi, qui parles de la sorte, qui es-tu ? Je suis médecin, me répondra-t-il. Et que prétends-tu ? que le plus grand des biens est celui que produit ton art ? Peut-on le contester, Socrate, me dira-t-il peut-être, puisqu’il produit la santé ? Est-il un bien préférable pour les hommes à la santé ? Après celui-ci, le maître de gymnase pourrait bien dire : Socrate, je serais très surpris que Gorgias pût te montrer quelque bien résultant de son art, plus grand que celui qui résulte du mien. Et toi, mon ami, répliquerai-je, qui es-tu ? quelle est ta profession ? Je suis maître de gymnase, répondrait-il ; ma profession est de rendre le corps humain beau et robuste. Après le maître de gymnase viendrait l’économe, qui, méprisant toutes les autres professions, me dirait, à ce que je m’imagine : Juge toi-même, Socrate, si Gorgias ou quelque autre peut produire un bien plus grand que la richesse. Quoi donc ! lui dirions-nous, est-ce toi qui fais la richesse ? Sans doute, répondrait-il. Qui es-tu donc ? Je suis économe. Et quoi ! est-ce que tu regardes la richesse comme le plus grand de tous les biens ? Assurément, dira-t-il. Cependant, Gorgias que voici, prétend que son art produit un plus grand bien que le tien. Il est clair qu’il demanderait après cela : Quel est donc ce plus grand bien ? Que Gorgias s’explique. Imagine-toi, Gorgias, que la même question t’est faite par eux et par moi ; et dis-moi en quoi consiste ce que tu appelles le plus grand bien de l’homme, celui que tu te vantes de produire.
GORGIAS.
C’est en effet, Socrate, le plus grand de tous les biens, qui rend libre et même puissant dans chaque ville.
SOCRATE.
Mais encore quel est-il ?
GORGIAS.
C’est, selon moi, d’être en état de persuader par ses discours les juges dans les tribunaux, les sénateurs dans le sénat, le peuple dans les assemblées, en un mot tous ceux qui composent toute espèce de réunion politique. Or, ce talent mettra à tes pieds le médecin et le maître de gymnase : et l’on verra que l’économe s’est enrichi, non pour lui, mais pour un autre, pour toi qui possèdes l’art de parler et de gagner l’esprit de la multitude.
SOCRATE.
Enfin, Gorgias, il me paraît que tu m’as montré, d’aussi près qu’il est possible, quel art est la rhétorique. Si j’ai bien compris, tu dis qu’elle est l’ouvrière de la persuasion, que tel est le but de toutes ses opérations, et qu’en somme elle se termine là. Pourrais-tu en effet me prouver que le pouvoir de la rhétorique aille plus loin que de faire naître la persuasion dans l’âme des auditeurs ?
GORGIAS.
Nullement, Socrate, et tu l’as, à mon avis, bien définie ; car c’est à cela véritablement qu’elle se réduit.
SOCRATE.
Écoute-moi, Gorgias. S’il est quelqu’un qui, en conversant avec un autre, soit jaloux de bien comprendre quelle est la chose dont on parle, sois assuré que je me flatte d’être un de ceux-là, et je pense que tu en es aussi.
GORGIAS.
À quoi tend ceci, Socrate ?
SOCRATE.
Le voici : tu sauras que je ne conçois en aucune façon de quelle nature est la persuasion que tu attribues à la rhétorique, ni relativement à quoi cette persuasion a lieu. Ce n’est pas que je ne soupçonne ce que tu veux dire ; mais je ne t’en demanderai pas moins quelle persuasion la rhétorique fait naître, et sur quoi. Si je t’interroge, au lieu de te faire part de mes soupçons, ce n’est point à cause de toi, mais de cet entretien, afin qu’il aille de manière que nous sachions clairement ce dont il est question entre nous. Vois toi-même si j’ai raison de t’interroger. Si je te demandais dans quelle classe de peintres est Zeuxis, et si tu me répondais qu’il peint des animaux, n’aurai-je pas raison de te demander encore quels animaux il peint, et sur quoi ?
GORGIAS.
Sans doute.
SOCRATE.
N’est-ce point parce qu’il y a d’autres peintres qui peignent aussi des animaux ?
GORGIAS.
Oui.
SOCRATE.
Au lieu que si Zeuxis était le seul qui en peignît, alors tu aurais bien répondu.
GORGIAS.
Assurément.
SOCRATE.
Dis-moi donc, par rapport à la rhétorique : te semble-t-il qu’elle produise seule la persuasion, ou qu’il y a d’autres arts qui en font autant ? Voici quelle est ma pensée : quiconque enseigne quoi que ce soit, persuade-t-il ou non ce qu’il enseigne ?
GORGIAS.
Il le persuade sans contredit, Socrate.
SOCRATE.
Pour revenir donc aux mêmes arts dont il a déjà été fait mention, l’arithmétique et l’arithméticien ne nous enseignent-ils pas ce qui concerne les nombres ?
GORGIAS.
Oui.
SOCRATE.
Et en même temps ne persuadent-ils pas ?
GORGIAS.
Oui.
SOCRATE.
L’arithmétique est donc aussi ouvrière de la persuasion ?
GORGIAS.
Il y a apparence.
SOCRATE.
Si on nous demandait : De quelle persuasion, et sur quoi ? nous dirions que c’est celle qui apprend la quantité du nombre, soit pair, soit impair. Appliquant la même réponse aux autres arts dont nous parlions, il nous sera aisé de montrer qu’ils produisent la persuasion, et d’en marquer l’espèce et l’objet ; n’est-il pas vrai.
GORGIAS.
Oui.
SOCRATE.
La rhétorique n’est donc pas le seul art dont la persuasion soit l’ouvrage.
GORGIAS.
Tu dis vrai.
SOCRATE.
Par conséquent, puisqu’elle n’est pas la seule qui la produise, et que d’autres arts en font autant, nous sommes en droit, comme au sujet du peintre, de demander en outre de quelle persuasion la rhétorique est l’art, et sur quoi roule cette persuasion. Ne penses-tu pas que cette question est à sa place ?
GORGIAS.
Si fait.
SOCRATE.
Réponds donc, Gorgias, puisque tu penses ainsi.
GORGIAS.
Je parle, Socrate, de cette persuasion qui a lieu dans les tribunaux et les assemblées publiques, comme je disais tout-à-l’heure, et qui roule sur ce qui est juste ou injuste.
SOCRATE.
Je soupçonnais que tu avais en vue cette persuasion et ces objets, Gorgias, mais je n’en ai rien dit, afin que tu ne fusses pas surpris, si, dans la suite de cet entretien, je t’interroge sur des choses qui paraissent évidentes ; car ce n’est point à cause de toi, comme je t’ai déjà dit, que j’en agis de la sorte, mais à cause de la conversation, pour qu’elle marche régulièrement, et que sur de simples conjectures nous ne prenions point l’habitude de prévenir et de deviner nos pensées de part et d’autre ; mais que tu achèves comme il te plaira ton discours, selon les principes que tu auras établis toi-même.
GORGIAS.
Socrate, à mon avis, rien n’est plus sensé que cette conduite.
SOCRATE.
Allons en avant, et examinons encore ceci. Admets-tu ce qu’on appelle savoir ?
GORGIAS.
Oui.
SOCRATE.
Et ce qu’on nomme croire ?
GORGIAS.
Je l’admets aussi.
SOCRATE.
Te semble-t-il que savoir et croire, la science et la croyance soient la même chose, ou bien deux choses différentes ?
GORGIAS.
Je pense, Socrate, que ce sont deux choses différentes.
SOCRATE.
Tu penses juste, et tu pourrais en juger à cette marque. Si on te demandait : Gorgias, y a-t-il une croyance fausse et une croyance vraie ? tu en conviendrais sans doute.
GORGIAS.
Oui.
SOCRATE.
Mais quoi ! y a-t-il de même une science fausse et une science vraie ?
GORGIAS.
Non, certes.
SOCRATE.
Il est donc évident que savoir et croire n’est pas la même chose.
GORGIAS.
Cela est vrai.
SOCRATE.
Cependant ceux qui savent sont persuadés, comme ceux qui croient.
GORGIAS.
J’en conviens.
SOCRATE.
Veux-tu qu’en conséquence nous mettions deux espèces de persuasions, dont l’une produit la croyance sans la science, et l’autre la science.
GORGIAS.
Sans doute.
SOCRATE.
De ces deux persuasions, quelle est celle que la rhétorique opère dans les tribunaux et les autres assemblées, au sujet du juste et de l’injuste ? Est-ce celle d’où naît la croyance sans la science, ou celle qui engendre la science ?
GORGIAS.
Il est évident, Socrate, que c’est celle d’où naît la croyance.
SOCRATE.
La rhétorique, à ce qu’il paraît, est donc ouvrière de la persuasion qui fait croire, et non de celle qui fait savoir, relativement au juste et à l’injuste.
GORGIAS.
Oui.
SOCRATE.
Ainsi l’orateur ne se propose point d’instruire les tribunaux et les autres assemblées sur le juste et l’injuste, mais uniquement de les amener à croire. Aussi bien ne pourrait-il jamais, en si peu de temps, instruire tant de personnes à-la-fois sur de si grands objets.
GORGIAS.
Non, sans doute.
SOCRATE.
Cela posé, voyons, je te prie, ce que nous devons penser de la rhétorique. Pour moi, je ne puis encore me former une idée précise de ce que j’en dois dire. Lorsqu’une ville s’assemble pour faire choix de médecins, de constructeurs de vaisseaux, ou de toute autre espèce d’ouvriers, n’est-il pas vrai que l’orateur n’aura point alors de conseil à donner, puisqu’il est évident que, dans chacun de ces cas, il faut choisir le plus instruit ? Ni lorsqu’il s’agira de la construction des murs, des ports, ou des arsenaux ; mais que l’on consultera là-dessus les architectes : ni lorsqu’on délibérera sur le choix d’un général, sur l’ordre dans lequel on marchera à l’ennemi, sur les postes dont on doit s’emparer ; mais qu’en ces circonstances les gens de guerre diront leur avis, et les orateurs ne seront pas consultés. Qu’en penses-tu, Gorgias ? Puisque tu te dis orateur, et capable de former d’autres orateurs, on ne peut mieux s’adresser qu’à toi pour connaître à fond ton art. Figure-toi d’ailleurs que je travaille ici dans tes intérêts. Peut-être parmi ceux qui sont ici y en a-t-il qui désirent d’être de tes disciples, comme j’en sais quelques-uns et même beaucoup, qui ont cette envie, et qui n’osent pas t’interroger. Persuade-toi donc que, quand je t’interroge, c’est comme s’ils te demandaient eux-mêmes : Gorgias, que nous en reviendra-t-il, si nous prenons tes leçons ? sur quoi serons-nous en état de conseiller nos concitoyens ? Sera-ce seulement sur le juste et l’injuste, ou, en outre, sur les objets dont Socrate vient de parler ? Essaie de leur répondre.
GORGIAS.
Je vais, Socrate, essayer de te développer en son entier toute la vertu de la rhétorique ; car tu m’as mis parfaitement sur la voie. Tu sais sans doute que les arsenaux des Athéniens, leurs murailles, leurs ports, ont été construits, en partie sur les conseils de Thémistocle, en partie sur ceux de Périclès, et non sur ceux des ouvriers.
SOCRATE.
Je sais, Gorgias, qu’on le dit de Thémistocle. À l’égard de Périclès, je l’ai entendu moi-même, lorsqu’il conseilla aux Athéniens d’élever la muraille qui sépare Athènes du Pirée.
GORGIAS.
Ainsi tu vois, Socrate, que quand il s’agit de prendre un parti sur les objets dont tu parlais, les orateurs sont ceux qui conseillent, et dont l’avis l’emporte.
SOCRATE.
C’est aussi ce qui m’étonne, Gorgias, et ce qui est cause que je t’interroge depuis si long-temps sur la vertu de la rhétorique. À le prendre ainsi, elle me paraît merveilleusement grande.
GORGIAS.
Et si tu savais tout, Socrate, si tu savais que la rhétorique embrasse, pour ainsi dire, la vertu de tous les autres arts ! Je vais t’en donner une preuve bien frappante. Je suis souvent entré, avec mon frère et d’autres médecins, chez certains malades qui ne voulaient point ou prendre une potion, ou souffrir qu’on leur appliquât le fer ou le feu. Le médecin ne pouvant rien gagner sur leur esprit, j’en suis venu à bout, moi, sans le secours d’aucun autre art que de la rhétorique. J’ajoute que, si un orateur et un médecin se présentent dans une ville, et qu’il soit question de disputer de vive voix devant le peuple, ou devant quelque autre assemblée, sur la préférence entre l’orateur et le médecin, on ne fera nulle attention à celui-ci, et l’homme qui a le talent de la parole sera choisi, s’il entreprend de l’être. Pareillement, dans la concurrence avec un homme de toute autre profession, l’orateur se fera choisir préférablement à qui que ce soit, parce qu’il n’est aucune matière sur laquelle il ne parle en présence de la multitude d’une manière plus persuasive que tout autre artisan, quel qu’il soit. Telle est l’étendue et la puissance de la rhétorique. Il faut cependant, Socrate, user de la rhétorique, comme on use des autres exercices : car, parce qu’on a appris le pugilat, le pancrace, le combat avec des armes véritables, de manière à pouvoir vaincre également ses amis et ses ennemis, on ne doit pas pour cela frapper ses amis, les percer ni les tuer ; mais, certes, il ne faut pas non plus, parce que quelqu’un ayant fréquenté les gymnases, s’y étant fait un corps robuste, et étant devenu bon lutteur, aura frappé son père ou sa mère, ou quelque autre de ses parens ou de ses amis, prendre pour cela en aversion et chasser des villes les maîtres de gymnase et d’escrime ; car ils n’ont dressé leurs élèves à ces exercices qu’afin qu’ils en fissent un bon usage contre les ennemis et les méchans, pour la défense, et non pour l’attaque, et ce sont leurs élèves qui, contre leur intention, usent mal de leur force et de leur adresse ; il ne s’ensuit donc pas que les maîtres soient mauvais, non plus que l’art qu’ils professent, ni qu’il en faille rejeter la faute sur lui ; mais elle retombe, ce me semble, sur ceux qui en abusent. On doit porter le même jugement de la rhétorique. L’orateur est, à la vérité, en état de parler contre tous et sur toute chose ; en sorte qu’il sera plus propre que personne à persuader en un instant la multitude sur tel sujet qu’il lui plaira ; mais ce n’est pas une raison pour lui d’enlever aux médecins ni aux autres artisans leur réputation, parce qu’il est en son pouvoir de le faire. Au contraire, on doit user de la rhétorique comme des autres exercices, selon les règles de la justice. Et si quelqu’un, s’étant formé à l’art oratoire, abuse de cette faculté et de cet art pour commettre une action injuste, on n’est pas, je pense, en droit pour cela de haïr et de bannir des villes le maître qui lui a donné des leçons : car il ne lui a mis son art entre les mains qu’afin qu’il s’en servît pour de justes causes ; et l’autre en fait un usage tout opposé. C’est donc le disciple qui abuse de l’art qu’on doit haïr, chasser, faire mourir, et non pas le maître.
SOCRATE.
Tu as, je pense, Gorgias, assisté comme moi à bien des disputes, et tu y as sans doute remarqué une chose, savoir que, sur quelque sujet que les hommes entreprennent de converser, ils ont bien de la peine à fixer, de part et d’autre, leurs idées, et à terminer l’entretien, après s’être instruits et avoir instruit les autres. Mais s’élève-t-il entre eux quelque controverse, et l’un prétend-il que l’autre parle avec peu de justesse ou de clarté ? ils se fâchent, et s’imaginent que c’est par envie qu’on les contredit, qu’on parle pour disputer, et non pour éclaircir le sujet. Quelques-uns finissent par les injures les plus grossières, et se séparent après avoir dit et entendu des personnalités si odieuses, que les assistans se veulent du mal de s’être trouvés présens à de pareilles conversations. À quel propos te préviens-je là-dessus ? C’est qu’il me paraît que tu ne parles point à présent d’une manière conséquente, ni bien assortie à ce que tu as dit précédemment sur la rhétorique ; et j’appréhende, si je te réfute, que tu n’ailles te mettre dans l’esprit que mon intention n’est pas de disputer sur la chose même, pour l’éclaircir, mais contre toi. Si tu es donc du même caractère que moi, je t’interrogerai avec plaisir ; sinon, je n’irai pas plus loin. Mais quel est mon caractère ? Je suis de ces gens qui aiment qu’on les réfute, lorsqu’ils ne disent pas la vérité, qui aiment aussi à réfuter les autres, quand ils s’écartent du vrai, et qui, du reste, ne prennent pas moins de plaisir à se voir réfutés qu’à réfuter. Je tiens en effet pour un bien d’autant plus grand d’être réfuté, qu’il est véritablement plus avantageux d’être délivré du plus grand des maux, que d’en délivrer un autre ; et je ne connais, pour l’homme, aucun mal égal à celui d’avoir des idées fausses sur la matière que nous traitons. Si donc tu m’assures que tu es dans les mêmes dispositions que moi, continuons la conversation ; ou, si tu crois devoir la laisser là, j’y consens, terminons ici l’entretien.
GORGIAS.
J’espère, Socrate, être des gens dont tu as fait le portrait. Il nous faut aussi pourtant avoir égard à ceux qui nous écoutent. Long-temps avant que tu vinsses, je leur ai déjà expliqué bien des choses ; et, si nous reprenons la conversation, peut-être nous mènera-t-elle loin. Il convient donc de penser aussi aux assistans, et de n’en retenir aucun qui aurait quelque autre chose à faire.
CHÉRÉPHON.
Vous entendez, Gorgias et Socrate, le bruit que font tous ceux qui sont présens, pour témoigner le désir qu’ils ont de vous entendre, si vous continuez à parler. Pour moi, aux dieux ne plaise que j’ai jamais des affaires si pressées, qu’elles m’obligent à quitter une dispute aussi intéressante et aussi bien dirigée, pour vaquer à quelque chose de plus nécessaire.
CALLICLÈS.
Par tous les dieux, Chéréphon, tu as raison. J’ai déjà assisté à bien des entretiens, mais je ne sais si aucun m’a causé autant de plaisir que celui-ci, et vous m’obligeriez fort, si vous vouliez converser ainsi toute la journée.
SOCRATE.
Si Gorgias y consens, tu ne trouveras, Calliclès, nul obstacle de ma part.
GORGIAS.
Il serait désormais honteux pour moi de n’y pas consentir, Socrate, surtout après m’être engagé à répondre à quiconque voudra m’interroger. Reprends donc l’entretien, si cela plaît à la compagnie, et propose-moi ce que tu jugeras à propos.
SOCRATE.
Écoute, Gorgias, ce qui me surprend dans ton discours. Peut-être n’as tu rien dit que de vrai, et t’ai-je mal compris. Tu es, dis-tu, en état de former un homme à l’art oratoire, s’il veut prendre tes leçons.
GORGIAS.
Oui.
SOCRATE.
C’est-à-dire, n’est-il pas vrai, que tu le rendras capable de parler sur toute chose d’une manière plausible devant la multitude, non en enseignant, mais en persuadant ?
GORGIAS.
Justement.
SOCRATE.
Tu as ajouté, en conséquence, que, pour ce qui regarde la santé, l’orateur s’attirera plus de croyance que le médecin.
GORGIAS.
Oui, pourvu qu’il ait affaire à la multitude.
SOCRATE.
Par la multitude tu entends sans doute les ignorans ; car apparemment l’orateur n’aura pas d’avantage sur le médecin, devant des personnes instruites.
GORGIAS.
Tu dis vrai.
SOCRATE.
Si donc il est plus propre à persuader que le médecin, n’est-il pas plus propre à persuader que celui qui sait ?
GORGIAS.
Tout-à-fait.
SOCRATE.
Quoique lui-même ne soit pas médecin, n’est-ce pas ?
GORGIAS.
Oui.
SOCRATE.
Mais celui qui n’est pas médecin n’est-il point ignorant dans les choses où le médecin est savant ?