Gorgias (page 3)

Platon · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — trad. Victor Cousin · 10 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

GORGIAS.

Sans doute.

SOCRATE.

Ainsi l’ignorant sera plus propre à persuader que le savant vis-à-vis des ignorans, s’il est vrai que l’orateur soit plus propre à persuader que le médecin. N’est-ce point ce qui résulte de là, ou s’ensuit-il autre chose ?

GORGIAS.

Oui, c’est bien ici ce qui en résulte.

SOCRATE.

Cet avantage de l’orateur et de la rhétorique n’est-il pas le même par rapport aux autres arts ? je veux dire qu’il n’est pas nécessaire qu’elle s’instruise de la nature des choses, et qu’il suffit qu’elle invente quelque moyen de persuasion, de manière à paraître aux yeux des ignorans plus savante que ceux qui savent.

GORGIAS.

N’est-ce pas une chose bien commode, Socrate, de n’avoir pas besoin d’apprendre d’autre art que celui-là, pour ne le céder en rien aux artisans ?

SOCRATE.

Si en cette qualité l’orateur le cède ou ne le cède point aux autres, c’est ce que nous examinerons tout-à-l’heure, si notre sujet le demande. Mais auparavant voyons si par rapport au juste et à l’injuste, au beau et au laid, au bon et au mauvais, l’orateur est dans le même cas que par rapport à la santé et aux objets des autres arts, et qu’ignorant ce qui est bon ou mauvais, beau ou laid, juste ou injuste, il ait seulement imaginé là-dessus quelque expédient pour persuader, et paraître vis-à-vis des ignorans mieux instruit que les savans, quoiqu’il soit ignorant lui-même : ou bien voyons si c’est une nécessité que celui qui veut apprendre la rhétorique sache tout cela et s’y soit rendu habile avant de prendre tes leçons ; ou si, au cas qu’il n’en ait aucune connaissance, toi qui es maître de rhétorique, tu ne lui enseigneras point du tout ces choses, parce que ce n’est pas ton affaire, mais si tu feras d’ailleurs en sorte que ne les sachant point, il paraisse les savoir, et qu’il passe pour homme de bien, sans l’être ; ou si tu ne pourras point absolument lui enseigner la rhétorique, à moins qu’il n’ait appris d’avance la vérité sur ces matières. Que penses-tu là-dessus, Gorgias ? Au nom de Jupiter, développe-nous, comme tu l’as promis il n’y a qu’un moment, toute la vertu de la rhétorique.

GORGIAS.

Je pense, Socrate, que quand il ne saurait rien de tout cela, il l’apprendrait auprès de moi.

SOCRATE.

Arrête, je te prie. Tu réponds très bien. Afin donc que tu puisses faire de quelqu’un un orateur, il faut, de toute nécessité, qu’il connaisse ce que c’est que le juste et l’injuste, soit qu’il l’ait appris avant d’aller à ton école, soit qu’il l’apprenne de toi.

GORGIAS.

Sans contredit.

SOCRATE.

Mais quoi ? celui qui a appris le métier de charpentier est-il charpentier, ou non ?

GORGIAS.

Il l’est.

SOCRATE.

Et quand on a appris la musique, n’est-on pas musicien ?

GORGIAS.

Oui.

SOCRATE.

Et quand on a appris la médecine, n’est-on pas médecin ? En un mot, par rapport à tous les autres arts, quand on a appris ce qui leur appartient, n’est-on pas tel que doit être l’élève de chacun de ces arts ?

GORGIAS.

J’en conviens.

SOCRATE.

Ainsi, par la même raison, celui qui a appris ce qui appartient à la justice est juste.

GORGIAS.

Nul doute.

SOCRATE.

Mais l’homme juste fait des actions justes.

GORGIAS.

Oui.

SOCRATE.

C’est donc une nécessité que l’orateur soit juste, et que l’homme juste veuille faire des actions justes.

GORGIAS.

Du moins la chose paraît telle.

SOCRATE.

L’homme juste ne voudra donc jamais commettre une injustice ?

GORGIAS.

La conclusion est nécessaire.

SOCRATE.

Ne suit-il pas nécessairement de ce qui a été dit, que l’orateur est juste ?

GORGIAS.

Oui.

SOCRATE.

Jamais, par conséquent, l’orateur ne voudra commettre une injustice.

GORGIAS.

Il paraît que non.

SOCRATE.

Te rappelles-tu d’avoir dit, un peu plus haut, qu’il ne fallait pas s’en prendre aux maîtres de gymnase, ni les chasser des villes, parce qu’un athlète aura abusé du pugilat, et fait quelque action injuste ? et pareillement que, si quelque orateur fait un usage injuste de la rhétorique, on ne doit point en faire tomber la faute sur son maître, ni le bannir de l’État, mais qu’il faut la rejeter sur l’auteur même de l’injustice, qui n’a point usé de la rhétorique comme il devait ? As-tu dit cela, ou non ?

GORGIAS.

Je l’ai dit.

SOCRATE.

Et ne venons-nous pas de voir que ce même orateur est incapable de commettre aucune injustice ?

GORGIAS.

Nous venons de le voir.

SOCRATE.

Et ne disais-tu pas dès le commencement, Gorgias, que la rhétorique a pour objet les discours qui traitent, non du pair et de l’impair, mais du juste et de l’injuste ? N’est-il pas vrai ?

GORGIAS.

Oui.

SOCRATE.

Lors donc que tu parlais de la sorte, je supposais que la rhétorique ne pouvait jamais être une chose injuste, puisque ses discours roulent toujours sur la justice. Mais quand je t’ai entendu dire un peu après que l’orateur pouvait faire un usage injuste de la rhétorique, j’ai été bien surpris, et j’ai cru que tes deux discours ne s’accordaient pas ; c’est ce qui m’a fait dire que si tu regardais, ainsi que moi, comme un avantage d’être réfuté, nous pouvions continuer l’entretien ; sinon, qu’il fallait le laisser là. Nous étant mis ensuite à examiner la chose, tu vois toi-même qu’il a été accordé que l’orateur ne peut user injustement de la rhétorique, ni vouloir commettre une injustice. Et par le chien, Gorgias, ce n’est pas la matière d’un petit entretien, que d’examiner à fond ce qu’il faut penser à cet égard.

POLUS.

Quoi donc, Socrate, as-tu réellement de la rhétorique l’opinion que tu viens de dire ? ou ne crois-tu pas plutôt que c’est par pudeur que Gorgias t’a avoué que l’orateur connaît le juste, le beau, le bon, et que si on venait chez lui sans être instruit de ces choses, il les enseignerait ? C’est cet aveu, probablement, qui est cause de la contradiction où il est tombé, et dont tu t’applaudis, l’ayant jeté dans ces sortes de questions. Mais penses-tu qu’il y ait quelqu’un au monde qui reconnaisse qu’il n’a aucune connaissance de la justice, et qu’il n’est pas en état d’en instruire les autres ? En vérité, il faut être bien étrange pour faire descendre le discours à de pareilles bagatelles.

SOCRATE.

Mon bel ami, nous nous procurons des amis et des enfans tout exprès, afin que si nous venons à faire quelque faux pas étant devenus vieux, vous autres jeunes gens vous redressiez et nos actions et nos discours. Si donc nous nous sommes trompés dans ce que nous avons dit, Gorgias et moi, toi, qui as tout entendu, relève-nous. Tu le dois. Parmi tous nos aveux, s’il y en a quelqu’un qui te paraisse mal accordé, je te permets de revenir dessus, et de le réformer à ta guise, pourvu seulement que tu prennes garde à une chose.

POLUS.

À quoi donc ?

SOCRATE.

À réprimer, Polus, cette démangeaison de faire de longs discours, à laquelle tu étais sur le point de te livrer au commencement de cet entretien.

POLUS.

Quoi ! ne pourrai-je donc point parler aussi long-temps qu’il me plaira ?

SOCRATE.

Ce serait en user bien mal avec toi, mon cher, si étant venu à Athènes, l’endroit de la Grèce où l’on a la plus grande liberté de parler, tu étais le seul que l’on privât de ce droit. Mais mets-toi aussi à ma place. Si tu parles à ton aise, et que tu refuses de répondre avec précision à ce qu’on te propose, ne serais-je pas bien à plaindre à mon tour, s’il ne m’était point permis de m’en aller, et de ne pas t’écouter ? Si donc tu prends quelque intérêt à la dispute précédente, et que tu veuilles la rectifier, reviens, ainsi que j’ai dit, sur tel endroit qu’il te plaira, interrogeant et répondant à ton tour, comme nous avons fait, Gorgias et moi, combattant mes raisons, et me permettant de combattre les tiennes. Tu te donnes sans doute pour savoir les mêmes choses que Gorgias : n’est-ce pas ?

POLUS.

Oui.

SOCRATE.

Par conséquent, tu te livres aussi à quiconque veut t’interroger sur quelque sujet que ce soit, comme étant en état de le satisfaire.

POLUS.

Assurément.

SOCRATE.

Eh bien, choisis lequel des deux il te plaira, d’interroger ou de répondre.

POLUS.

J’accepte la proposition : réponds-moi, Socrate. Puisque Gorgias te paraît embarrassé à expliquer ce que c’est que la rhétorique, dis-nous ce que tu en penses.

SOCRATE.

Me demandes-tu quelle espèce d’art c’est, selon moi ?

POLUS.

Oui.

SOCRATE.

À te dire la vérité, Polus, je ne la regarde pas comme un art.

POLUS.

Comment donc la regardes-tu ?

SOCRATE.

Comme une chose que tu te vantes d’avoir réduite en art dans un écrit que j’ai lu depuis peu.

POLUS.

Quelle chose encore ?

SOCRATE.

Une espèce de routine.

POLUS.

La rhétorique est donc une routine, à ton avis ?

SOCRATE.

Oui, à moins que tu ne sois d’un autre sentiment.

POLUS.

Et quel est l’objet de cette routine ?

SOCRATE.

De procurer de l’agrément et du plaisir.

POLUS.

Ne juges-tu pas que la rhétorique est une belle chose, puisqu’elle met en état de plaire aux hommes ?

SOCRATE.

Quoi donc, Polus, t’ai-je déjà expliqué ce que j’entends par la rhétorique, pour me demander, comme tu fais, si je ne la trouve pas belle ?

POLUS.

Ne t’ai-je point entendu dire que c’est une certaine routine ?

SOCRATE.

Puisque faire plaisir a tant de prix à tes yeux, voudrais-tu bien me faire un petit plaisir ?

POLUS.

Volontiers.

SOCRATE.

Demande-moi un peu quel art est, à mon avis, la cuisine.

POLUS.

J’y consens. Quel art est-ce que la cuisine ?

SOCRATE.

Ce n’en est point un, Polus.

POLUS.

Qu’est-ce donc ? parle.

SOCRATE.

Le voici. C’est une espèce de routine.

POLUS.

Quel est son objet ? parle.

SOCRATE.

Le voici. C’est, Polus, de procurer de l’agrément et du plaisir.

POLUS.

La cuisine et la rhétorique sont-elles la même chose ?

SOCRATE.

Point du tout ; mais elles font partie l’une et l’autre de la même profession.

POLUS.

De quelle profession, s’il te plaît ?

SOCRATE.

Je crains qu’il ne soit pas trop poli de dire ce qui en est, et je n’ose le faire à cause de Gorgias, de peur qu’il ne s’imagine que je veux tourner en ridicule sa profession. Pour moi, j’ignore si la rhétorique que Gorgias professe est ce que j’ai en vue ; d’autant plus que la discussion précédente ne nous a pas découvert clairement ce qu’il pense. Quant à ce que j’appelle rhétorique, c’est une partie d’une certaine chose qui n’est pas du tout belle.

GORGIAS.

De quelle chose, Socrate ? dis, et ne crains point de m’offenser.

SOCRATE.

Il me paraît donc, Gorgias, que c’est une profession, où l’art n’entre à la vérité pour rien, mais qui suppose dans une âme du tact, de l’audace, et de grandes dispositions naturelles à converser avec les hommes. J’appelle flatterie le genre auquel cette profession se rapporte. Ce genre me paraît se diviser en je ne sais combien de parties, du nombre desquelles est la cuisine. On croit communément que c’est un art ; mais, à mon avis, ce n’en est point un : c’est seulement un usage, une routine. Je compte aussi parmi les parties de la flatterie la rhétorique, ainsi que la toilette et la sophistique, et j’attribue à ces quatre parties quatre objets différens. Maintenant, si Polus veut m’interroger, qu’il interroge ; car je ne lui ai pas encore expliqué quelle partie de la flatterie est, selon moi, la rhétorique. Il ne s’aperçoit pas que n’ai point achevé ma réponse ; et, comme si elle était achevée, il me demande si je ne tiens point la rhétorique pour une belle chose. Pour moi, je ne lui dirai pas si je la tiens pour belle ou pour laide, qu’auparavant je ne lui aie répondu ce que c’est. Cela ne serait pas dans l’ordre, Polus. Demande-moi donc, si tu veux l’entendre, quelle partie de la flatterie est, selon moi, la rhétorique.

POLUS.

Soit : je te le demande. Dis-moi quelle partie c’est.

SOCRATE.

Comprendras-tu ma réponse ? La rhétorique est, selon moi, le simulacre d’une partie de la politique.

POLUS.

Mais encore, est-elle belle ou laide ?

SOCRATE.

Je dis qu’elle est laide ; car j’appelle laid tout ce qui est mauvais, puisqu’il faut te répondre comme si tu comprenais déjà ma pensée.

GORGIAS.

Par Jupiter, Socrate, je ne conçois pas moi-même ce que tu veux dire.

SOCRATE.

Je n’en suis pas surpris, Gorgias ; je n’ai encore rien développé. Mais Polus est jeune et ardent.

GORGIAS.

Laisse-le là, et explique-moi en quel sens tu dis que la rhétorique est le simulacre d’une partie de la politique.

SOCRATE.

Je vais essayer de t’exposer sur cela ma pensée. Si la chose n’est point telle que je dis, Polus me réfutera. N’y a-t-il pas une chose que tu appelles corps, et une autre que tu appelles âme ?

GORGIAS.

Sans contredit.

SOCRATE.

Ne juges-tu pas qu’il y a une bonne constitution de l’un et de l’autre ?

GORGIAS.

Oui.

SOCRATE.

Ne reconnais-tu pas aussi à leur égard une constitution qui paraît bonne, et qui ne l’est pas ? Je m’explique. Plusieurs paraissent avoir le corps bien constitué ; et tout autre qu’un médecin ou qu’un maître de gymnase ne s’apercevrait pas aisément qu’il est en mauvais état.

GORGIAS.

Tu as raison.

SOCRATE.

Je dis donc qu’il y a dans le corps et dans l’âme je ne sais quoi, qui fait juger qu’ils sont l’un et l’autre en bon état, quoiqu’ils ne s’en portent pas mieux pour cela.

GORGIAS.

Soit.

SOCRATE.

Voyons si je pourrai te faire entendre plus clairement ce que je veux dire. Je dis qu’il y a deux arts qui se rapportent au corps et à l’âme. Celui qui répond à l’âme, je l’appelle politique. Pour l’autre, qui regarde le corps, je ne saurais le désigner d’abord par un seul nom. Mais quoique la culture du corps soit une, j’en fais deux parties, dont l’une est la gymnastique, et l’autre la médecine. En divisant de même la politique en deux, je mets la puissance législative vis-à-vis de la gymnastique, et la puissance judiciaire vis-à-vis de la médecine. Car la gymnastique et la médecine d’un côté, et de l’autre la puissance législative et la judiciaire ont beaucoup de rapport entre elles, car elles s’exercent sur le même objet ; mais elles ont entre elles aussi quelques différences. Ces quatre arts étant tels que j’ai dit, et ayant toujours pour but le meilleur état possible, les uns du corps, les autres de l’âme, la flatterie s’en est aperçue, non point par réflexion, mais par un certain tact, et, s’étant partagée en quatre, elle s’est insinuée sous chacun de ses arts, et s’est donnée pour celui sous lequel elle s’est glissée. Elle ne se met nullement en peine du bien ; mais par l’appât du plaisir, elle attire et séduit la folie, et s’en fait adorer. La cuisine s’est glissée sous la médecine, et s’attribue le discernement des alimens les plus salutaires au corps ; de façon que si le médecin et le cuisinier avaient à disputer ensemble devant des enfans, ou devant des hommes aussi peu raisonnables que les enfans, pour savoir qui des deux, du cuisinier ou du médecin, connaît mieux les qualités bonnes et mauvaises de la nourriture, le médecin mourrait de faim. Voilà donc ce que j’appelle flatterie, et c’est une chose que je dis laide, Polus, car c’est à toi que j’adresse ceci, parce qu’elle ne vise qu’à l’agréable et néglige le bien. J’ajoute que ce n’est point un art, mais une routine, d’autant qu’elle n’a aucun principe certain sur la nature des choses dont elle s’occupe, et qu’elle ne peut rendre raison de rien. Or, je n’appelle point art toute chose qui est dépourvue de raison. Si tu prétends me contester ceci, je suis prêt à te répondre. La flatterie en fait de ragoûts s’est donc cachée sous la médecine, comme je l’ai dit. Sous la gymnastique s’est glissée de la même manière la toilette, pratique frauduleuse, trompeuse, ignoble et lâche, qui emploie pour séduire les airs, les couleurs, le poli, les vêtemens, et substitue le goût d’une beauté empruntée à celui de la beauté naturelle que donne la gymnastique. Et, pour ne pas m’étendre, je te dirai, comme les géomètres (peut-être ainsi me comprendras-tu mieux) que ce que la toilette est à la gymnastique, la cuisine l’est à la médecine ; ou plutôt de cette manière : ce que la toilette est à la gymnastique, la sophistique l’est à la puissance législative ; et ce que la cuisine est à la médecine, la rhétorique l’est à la puissance judiciaire. Telles sont les différences naturelles de ces choses ; mais comme elles ont aussi des rapports ensemble, les sophistes et les rhéteurs se confondent avec les législateurs et les juges, s’appliquent aux mêmes objets, et ne savent pas eux-mêmes quel est leur véritable emploi, ni les autres hommes non plus. Si l’âme, en effet, ne commandait point au corps, et que le corps se gouvernât lui-même ; si l’âme n’examinait point par elle-même, et ne discernait pas la différence de la cuisine et de la médecine, mais que le corps en fût juge et qu’il les estimât par le plaisir qu’elles lui procurent, rien ne serait plus commun, mon cher Polus, que ce que dit Anaxagoras (et tu connais cela, assurément) : toutes choses seraient confondues, on ne pourrait distinguer ce qui est salutaire en fait de médecine et de cuisine. Tu as donc entendu ce que je pense de la rhétorique : elle est par rapport à l’âme ce que la cuisine est par rapport au corps. Peut-être est-ce une inconséquence de ma part d’avoir fait un long discours, après te les avoir interdits. Mais je mérite d’être excusé ; car lorsque je me suis expliqué en peu de mots tu ne m’as pas compris, tu ne savais quel parti tirer de mes réponses, et il me fallait me développer. Lors donc que tu répondras, si je me trouve dans le même embarras à l’égard de tes réponses, je te permets de t’étendre à ton tour. Mais tant que je pourrai en tirer parti, laisse-moi faire : rien n’est plus juste. Et maintenant, si tu peux faire quelque chose de cette réponse, vois, je te la livre.

POLUS.

Qu’est-ce que tu dis ? La rhétorique est, à ton avis, la même chose que la flatterie ?

SOCRATE.

J’ai dit seulement qu’elle en était une partie. Eh quoi, Polus ! à ton âge tu manques déjà de mémoire ? que sera-ce donc quand tu seras vieux ?

POLUS.

Te semble-t-il que dans les états les bons orateurs soient regardés comme de vils flatteurs ?

SOCRATE.

Est-ce une question que tu me fais, ou un discours que tu entames ?

POLUS.

C’est une question.

SOCRATE.

Eh ! bien, il me paraît qu’on ne les regarde pas même.

POLUS.

Comment ! on ne les regarde pas ? De tous les citoyens, ne sont-ils pas ceux qui ont le plus de pouvoir ?

SOCRATE.

Non, si tu entends que le pouvoir est un bien pour celui qui l’a.

POLUS.

C’est ainsi que je l’entends.

SOCRATE.

À ce compte, je dis que les orateurs sont de tous les citoyens ceux qui ont le moins de pouvoir.

POLUS.

Quoi ! Semblables aux tyrans, ne font-ils pas mourir celui qu’ils veulent ? ne dépouillent-ils pas de ses biens, et ne bannissent-ils pas qui il leur plaît ?

SOCRATE.

En vérité, je suis incertain, Polus, à chaque chose que tu dis, si tu parles de ton chef et si tu m’exposes ta façon de penser, ou si tu me demandes la mienne.

POLUS.

Je te demande la tienne.

SOCRATE.

À la bonne heure, mon cher ami. Pourquoi donc me fais-tu deux questions à-la-fois ?

POLUS.

Comment, deux questions ?

SOCRATE.

Ne me disais-tu pas à ce moment que les orateurs, tels que les tyrans, mettent à mort qui ils veulent ; qu’ils dépouillent de ses biens et bannissent qui il leur plaît ?

POLUS.

Oui.

SOCRATE.

Eh bien, je te dis que ce sont deux questions, et je vais te satisfaire sur l’une et sur l’autre. Je soutiens, Polus, que les orateurs et les tyrans ont très peu de pouvoir dans les villes, comme je disais tout-à-l’heure ; et qu’ils ne font presque rien de ce qu’ils veulent, quoiqu’ils fassent ce qui leur paraît le plus avantageux.

POLUS.

Mais n’est-ce point là avoir un grand pouvoir ?

SOCRATE.

Non, à ce que prétend Polus.

POLUS.

Moi, je prétends cela ? c’est tout le contraire.

SOCRATE.

Oui, tu le prétends, si tu dis qu’un grand pouvoir est un bien pour celui qui en est revêtu ?

POLUS.

Je le dis encore.

SOCRATE.

Crois-tu que ce soit un bien pour quelqu’un de faire ce qui lui paraît être le plus avantageux, lorsqu’il est dépourvu de bon sens ? et appelles-tu cela avoir un grand pouvoir ?

POLUS.

Nullement.

SOCRATE.

Prouve-moi donc que les orateurs ont du bon sens, et que la rhétorique est un art, et non une flatterie, et tu m’auras réfuté. Mais tant que tu ne l’auras pas fait, il demeurera toujours vrai que ce n’est point un bien pour les orateurs, ni pour les tyrans, de faire dans un état ce qui leur plaît. Le pouvoir est à la vérité un bien, comme tu dis. Mais tu conviens toi-même que faire ce qu’on juge à propos, lorsqu’on est dépourvu de bon sens, est un mal. N’est-il pas vrai ?

POLUS.

Oui.

SOCRATE.

Comment donc les orateurs et les tyrans auraient-ils un grand pouvoir dans un état, à moins que Polus ne réduise Socrate à avouer qu’ils font ce qu’ils veulent ?

POLUS.

Quel homme !

SOCRATE.

Je dis qu’ils ne font pas ce qu’ils veulent : réfute-moi.

POLUS.

Ne viens-tu pas d’accorder qu’ils font ce qu’ils croient le plus avantageux pour eux ?

SOCRATE.

Je le répète.

POLUS.

Ils font donc ce qu’ils veulent.

SOCRATE.

Je le nie.

POLUS.

Quoi ? lorsqu’ils font ce qu’ils jugent à propos !

SOCRATE.

Sans doute.

POLUS.

En vérité, Socrate, tu avances des choses pitoyables et insoutenables.

SOCRATE.

Ne me condamne pas si vite, charmant Polus, pour parler comme toi. Mais si tu as encore quelque question à me faire, prouve-moi que je me trompe : sinon, réponds-moi.

POLUS.

Je consens à te répondre, afin de voir clair dans ce que tu viens de dire.

SOCRATE.

Juges-tu que les hommes veulent les actions mêmes qu’ils font habituellement, ou la chose en vue de laquelle ils font ces actions ? Par exemple, ceux qui prennent une potion de la main des médecins, veulent-ils, à ton avis, ce qu’ils font, c’est-à-dire, avaler une potion et ressentir de la douleur ? ou bien veulent-ils la santé, en vue de laquelle ils prennent la médecine ?

POLUS.

Il est évident qu’ils veulent la santé, en vue de laquelle ils prennent la médecine.

SOCRATE.

Pareillement ceux qui vont sur mer, et qui font toute autre espèce de commerce, ne veulent pas ce qu’ils font journellement : car quel est l’homme qui veut aller sur mer s’exposer à mille dangers, et avoir mille embarras ? Mais ils veulent, ce me semble, la chose en vue de laquelle ils vont sur mer, c’est-à-dire, la richesse : la richesse en effet est le but de ces voyages maritimes.

POLUS.

J’en conviens.

SOCRATE.

N’en est-il pas de même par rapport à tout le reste ? de façon que quiconque fait une chose en vue d’une autre, ne veut point la chose même qu’il fait, mais celle en vue de laquelle il la fait.

POLUS.

Oui.

SOCRATE.

Y a-t-il quoi que ce soit au monde, qui ne soit bon ou mauvais, ou tenant le milieu entre le bon et le mauvais, sans être ni l’un ni l’autre ?

POLUS.

Cela ne saurait être autrement, Socrate.

SOCRATE.

Ne mets-tu pas au rang des bonnes choses, la sagesse, la santé, la richesse et toutes les autres semblables ; et leurs contraires, au rang des mauvaises ?

POLUS.

Oui.

SOCRATE.

Et par les choses qui ne sont ni bonnes ni mauvaises n’entends-tu pas celles qui tantôt tiennent du bien, tantôt du mal, et tantôt ne tiennent ni de l’un ni de l’autre ? par exemple, être assis, marcher, courir, naviguer : et encore, les pierres, les bois, et les autres choses de cette nature. N’est-ce pas là ce que tu conçois par ce qui n’est ni bon ni mauvais ? ou bien est-ce autre chose ?

POLUS.

Non, c’est cela même.

SOCRATE.

Lorsque les hommes font ces choses indifférentes, les font-ils en vue des bonnes, ou font-ils les bonnes en vue de celles-là ?

POLUS.

Ils font les indifférentes en vue des bonnes.

SOCRATE.

C’est donc toujours le bien que nous poursuivons ; lorsque nous marchons, c’est dans la pensée que cela nous sera plus avantageux ; et c’est encore en vue du bien que nous nous arrêtons, lorsque nous nous arrêtons. N’est-ce pas ?

POLUS.

Oui.

SOCRATE.

Et soit qu’on mette quelqu’un à mort, qu’on le bannisse, ou qu’on lui ravisse ses biens, ne se porte-t-on point à ces actions, dans la persuasion que c’est ce qu’il y a de mieux à faire ? N’est-il pas vrai ?

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