Gorgias (page 6)
CALLICLÈS.
Eh bien, oui ; le grand nombre est dans cette persuasion.
SOCRATE.
Ainsi ce n’est pas suivant la loi seulement, mais encore suivant la nature, qu’il est plus laid de faire une injustice que de la recevoir, et que la justice consiste dans l’égalité ; et, à ce qu’il paraît, tu ne disais pas la vérité tout-à-l’heure, et tu avais tort de m’accuser et de soutenir que la nature et la loi sont opposées l’une à l’autre, que je le savais fort bien, et que je me servais de cette connaissance pour embarrasser la discussion en faisant tomber la dispute sur la loi, lorsqu’on parlait de la nature, et sur la nature, lorsqu’on parlait de la loi.
CALLICLÈS.
Cet homme-là ne cessera pas de dire des pauvretés. Socrate, réponds-moi : n’as-tu pas honte à ton âge d’éplucher ainsi les mots, et de croire que tu as cause gagnée, lorsqu’on s’est mépris sur une expression ? Penses-tu que par les plus puissans, j’entende autre chose que les meilleurs ? Ne te dis-je pas depuis long-temps que je prends ces termes de meilleur et de plus puissant dans la même acception ? T’imagines-tu que ma pensée est qu’on doit tenir pour des lois ce qui aura été arrêté dans une assemblée composée d’un ramas d’esclaves et de gens de toute espèce, qui n’ont d’autre mérite peut-être que la force du corps ?
SOCRATE.
À la bonne heure, très sage Calliclès. C’est donc ainsi que tu l’entends ?
CALLICLÈS.
Sans doute.
SOCRATE.
Je soupçonnais aussi depuis long-temps, mon cher, que tu prenais le mot plus puissant en ce sens, et je ne t’interroge que par l’envie de connaître clairement ta pensée ; car tu ne crois pas apparemment que deux soient meilleurs qu’un, ni tes esclaves meilleurs que toi, parce qu’ils sont plus forts. Dis-moi donc de nouveau qui sont ceux que tu appelles les meilleurs, puisque ce ne sont point les plus forts, et, de grâce, tâche de m’instruire d’une manière plus douce, afin que je ne m’enfuie point de ton école.
CALLICLÈS.
Tu railles, Socrate.
SOCRATE.
Non, Calliclès, non par Zéthus, sous le nom duquel tu m’as raillé tout-à-heure assez long-temps. Allons, dis-moi qui sont ceux que tu appelles les meilleurs.
CALLICLÈS.
Ceux qui valent mieux.
SOCRATE.
Tu vois que tu ne dis toi-même que des mots, et que tu n’expliques rien. Ne me diras-tu point si par les meilleurs et les plus puissans tu entends les plus sages, ou d’autres semblables ?
CALLICLÈS.
Oui, par Jupiter, ce sont ceux-là que j’entends, et très fort.
SOCRATE.
Ainsi, souvent un seul homme sage est meilleur, à ton avis, que dix mille qui ne le sont pas ; c’est à lui qu’il appartient de commander, et aux autres d’obéir, et, en qualité de maître, il doit avoir plus que ses sujets. Voilà, ce me semble, ce que tu veux dire, s’il est vrai qu’un seul soit meilleur que dix mille ; et je n’épluche point les mots.
CALLICLÈS.
C’est justement ce que je dis, et mon sentiment est que, selon la nature, il est juste que le meilleur et le plus sage commande, et soit mieux partagé que ceux qui n’ont aucun mérite.
SOCRATE.
Tiens-t’en donc là. Que réponds-tu maintenant à ceci ? Si nous étions plusieurs dans un même lieu, comme nous sommes ici, et que nous eussions en commun différens mets et différens breuvages ; que notre assemblée fût composée de toutes sortes de gens, les uns forts, les autres faibles, et qu’un d’entre nous, en qualité de médecin, eût plus de sagesse que les autres touchant l’usage de ces alimens ; que d’ailleurs il fût, comme il est vraisemblable, plus fort que les uns et plus faible que les autres : n’est-il pas vrai que cet homme, étant plus sage que nous, sera aussi meilleur et plus puissant par rapport à ces choses ?
CALLICLÈS.
Sans contredit.
SOCRATE.
Faudra-t-il parce qu’il est meilleur, qu’il ait une plus forte part d’alimens que les autres ? Ou plutôt, en qualité de chef, ne doit-il pas être chargé de la distribution du tout ? Et quant à la consommation des alimens, et leur usage pour la nourriture de son corps, ne faut-il pas qu’il s’abstienne d’en prendre plus que les autres, sous peine d’être incommodé, qu’il s’en donne plus qu’à ceux-ci et moins qu’à ceux-là ; et s’il est le plus faible de tous, quoique le meilleur, qu’il en ait le moins de tous, Calliclès ? Cela n’est-il pas ainsi, mon cher ?
CALLICLÈS.
Tu me parles d’alimens, de breuvages, de médecins, et d’autres sottises semblables. Ce n’est point là ce que je veux dire.
SOCRATE.
N’avoues-tu pas que le plus sage est le meilleur ? Accorde ou nie.
CALLICLÈS.
Je l’accorde.
SOCRATE.
Et que le meilleur doit avoir davantage ?
CALLICLÈS.
Oui, mais non pas en fait d’alimens et de breuvages.
SOCRATE.
J’entends : peut-être en fait d’habits ; et il faut que le plus habile à fabriquer des étoffes, porte l’habit le plus grand, et marche chargé d’un plus grand nombre de vêtemens et des plus beaux.
CALLICLÈS.
De quels habits me parles-tu ?
SOCRATE.
Et en fait de chaussures, apparemment il faut que le plus entendu et le meilleur en ce genre, en ait plus que les autres ; et le cordonnier doit peut-être aller par les rues portant les plus grands souliers et en plus grand nombre.
CALLICLÈS.
Quels souliers ? Radotes-tu ?
SOCRATE.
Si ce n’est point cela que tu as en vue, peut-être est-ce ceci : par exemple, que le laboureur entendu, sage et habile dans la culture de la terre, doit avoir plus de semences, et en jeter dans son champ beaucoup plus que les autres.
CALLICLÈS.
Tu rebats toujours les mêmes choses, Socrate.
SOCRATE.
Non-seulement les mêmes choses, Calliclès, mais sur le même sujet.
CALLICLÈS.
Oui, par tous les dieux, tu as sans cesse à la bouche des cordonniers, des foulons, des cuisiniers et des médecins, comme s’il était ici question d’eux.
SOCRATE.
Ne me diras-tu pas enfin en quoi doit être plus puissant et plus sage celui que la justice autorise à avoir plus que les autres ? Ou ne souffriras-tu pas que je te le suggère, si tu ne veux pas le dire toi-même ?
CALLICLÈS.
Je te le dis depuis long-temps. D’abord, par les plus puissans, je n’entends ni les cordonniers, ni les cuisiniers, mais ceux qui sont entendus dans les affaires publiques et la bonne administration d’un état, et non-seulement entendus, mais courageux, capables d’exécuter les projets qu’ils ont conçus, et d’une âme trop ferme pour se laisser rebuter.
SOCRATE.
Tu le vois, mon cher Calliclès ; nous ne nous faisons pas l’un à l’autre les mêmes reproches. Tu me reproches de dire toujours les mêmes choses, et tu m’en fais un crime. Je me plains au contraire de ce que tu ne parles jamais d’une manière uniforme sur les mêmes objets, et de ce que, par les meilleurs et les plus puissans, tu entends tantôt les plus forts, et tantôt les plus sages. Voilà maintenant que tu en donnes une troisième définition, et les plus puissans et les meilleurs sont, selon toi, les plus courageux. Mon cher, dis-moi une fois pour toutes qui sont ceux que tu appelles les meilleurs et les plus puissans, et relativement à quoi.
CALLICLÈS.
J’ai déjà dit que ce sont les hommes habiles dans les affaires politiques, et courageux : c’est à eux qu’appartient le gouvernement des états, et il est juste qu’ils aient plus que les autres, ceux qui commandent plus que ceux qui obéissent.
SOCRATE.
Et relativement à quoi ? est-ce relativement à eux-mêmes, mon cher ami ? ou relativement à quoi est-ce qu’ils commandent ou obéissent ?
CALLICLÈS.
Que veux-tu dire ?
SOCRATE.
Je dis que chaque individu commande à soi-même. Est-ce qu’il ne faut pas qu’on commande à soi-même, mais seulement aux autres ?
CALLICLÈS.
Qu’entends-tu par commander à soi-même ?
SOCRATE.
Rien d’extraordinaire, mais ce que tout le monde entend ; savoir, être tempérant, maître de soi-même, et commander aux passions et désirs qui sont en nous.
CALLICLÈS.
Que tu es charmant ! tu nous parles d’imbécilles sous le nom de tempérans. Qui ne le sent ?
SOCRATE.
Il n’est personne, au contraire, qui ne comprenne que ce n’est pas là ce que je veux dire.
CALLICLÈS.
C’est cela même, Socrate. Comment, en effet, un homme serait-il heureux, s’il est asservi à quoi que ce soit ? Mais je vais te dire avec toute liberté ce que c’est que le beau et le juste dans l’ordre de la nature. Pour mener une vie heureuse, il faut laisser prendre à ses passions tout l’accroissement possible, et ne point les réprimer ; et lorsqu’elles sont ainsi parvenues à leur comble, il faut être en état de les satisfaire par son courage et son habileté, et de remplir chaque désir à mesure qu’il naît. C’est ce que la plupart des hommes ne sauraient faire, à ce que je pense ; et de là vient qu’ils condamnent ceux qui en viennent à bout, cachant par honte leur propre impuissance. Ils disent donc que l’intempérance est une chose laide, comme je l’ai remarqué plus haut, ils enchaînent ceux qui ont une meilleure nature, et, ne pouvant fournir à leurs passions de quoi les contenter, ils font, par pure lâcheté, l’éloge de la tempérance et de la justice. Et, dans le vrai, pour ceux qui ont eu le bonheur de naître d’une famille de rois, ou que la nature a faits capables de devenir chefs, tyrans ou rois, y aurait-il rien de plus honteux et de plus dommageable que la tempérance ? Tandis qu’ils peuvent jouir de tous les biens de la vie, sans que personne les en empêche, ils se donneraient eux-mêmes pour maîtres les lois, les discours et la censure du vulgaire ? Comment cette beauté prétendue de la justice et de la tempérance ne les rendrait-elle pas malheureux, puisqu’elle leur ôterait la liberté de donner plus à leurs amis qu’à leurs ennemis, et cela tout souverains qu’ils sont dans leur propre ville ? Telle est, Socrate, la vérité des choses, que tu cherches, dis-tu. La volupté, l’intempérance, la licence, pourvu qu’elles aient des garanties, voilà la vertu et la félicité. Toutes ces autres belles idées, ces conventions contraires à la nature, ne sont que des extravagances humaines, auxquelles il ne faut avoir nul égard.
SOCRATE.
Tu viens, Calliclès, d’exposer ton sentiment avec beaucoup de courage et de liberté : tu t’expliques nettement sur des choses que les autres pensent, il est vrai, mais qu’ils n’osent pas dire. Je te conjure donc de ne te relâcher en aucune manière, afin que nous voyions clairement quel genre de vie il faut embrasser. Et dis-moi, tu soutiens que, pour être tel qu’on doit être, il ne faut point gourmander ses passions, mais leur lâcher la bride, et se ménager d’ailleurs de quoi les satisfaire ; et qu’en cela consiste la vertu.
CALLICLÈS.
Oui, je le soutiens.
SOCRATE.
Cela posé, on a donc grand tort de dire que ceux qui n’ont besoin de rien sont heureux.
CALLICLÈS.
À ce compte, il n’y aurait rien de plus heureux que les pierres et les cadavres.
SOCRATE.
Mais aussi ce serait une terrible vie que celle dont tu parles. En vérité, je ne serais pas surpris que ce que dit Euripide fût vrai :
Qui sait si la vie n’est pas pour nous une mort,
Et la mort une vie ?
Peut-être mourons-nous réellement nous autres, comme je l’ai ouï dire à un sage qui prétendait que notre vie actuelle est une mort, notre corps un tombeau, et que cette partie de l’âme, où résident les passions, est de nature à changer de sentiment, et à passer d’une extrémité à l’autre ; et un homme habile dans l’art des fables, Sicilien peut-être ou Italien, appelait par une allusion de nom cette partie de l’âme un tonneau, à cause de sa facilité à croire et à se laisser persuader, et les insensés des hommes qui ne sont pas initiés aux saints mystères. Il comparait la partie de l’âme de ces hommes non initiés, dans laquelle résident les passions, en tant qu’elle est intempérante et ne saurait rien retenir, à un tonneau percé, à cause de son insatiable avidité. Il pensait tout au contraire de toi, Calliclès, que de tous ceux qui sont dans l’autre monde (entendant par là le monde invisible) les plus malheureux sont les hommes que l’initiation n’a pas purifiés, et qu’ils portent dans un tonneau percé de l’eau qu’ils puisent avec un crible également percé. Ce crible, disait-il en m’expliquant sa pensée, c’est l’âme ; et il désignait par crible l’âme des insensés, pour marquer qu’elle est percée, et que la défiance et l’oubli ne lui permettent de rien retenir. Toute cette explication est assez bizarre ; néanmoins elle fait entendre ce que je veux te donner à connaître, si je puis réussir à te faire changer d’avis, et préférer à une vie insatiable et dissolue une vie réglée, qui se contente de ce qu’elle a sous la main, et n’en désire pas davantage. Ai-je gagné en effet quelque chose sur ton esprit ? et revenant sur tes pas, admets-tu que les tempérans sont plus heureux que les déréglés ? ou n’ai-je rien fait, et quand j’emploierais encore bien des fables semblables, n’en serais-tu pas plus disposé à changer d’avis ?
CALLICLÈS.
Tu dis vrai pour le dernier point, Socrate.
SOCRATE.
Souffre que je te propose un nouvel emblème sorti de la même école que le précédent. Vois si ce que tu dis de ces deux vies, la tempérante et la déréglée, n’est pas comme si tu supposais que deux hommes ont chacun un grand nombre de tonneaux ; que les tonneaux de l’un sont en bon état et remplis, celui-ci de vin, celui-là de miel, un troisième de lait, et d’autres de plusieurs autres liqueurs ; que d’ailleurs les liqueurs de chaque tonneau sont rares, malaisées à avoir, et qu’on ne peut se les procurer qu’avec des peines infinies ; que l’un de ces hommes ayant une fois rempli ses tonneaux, n’y verse plus rien désormais, n’a plus aucune inquiétude, et est parfaitement tranquille à cet égard : que l’autre peut, à la vérité, comme le premier ; se procurer les mêmes liqueurs, quoique difficilement, mais que, du reste, ses tonneaux étant percés et gâtés, il est obligé de les remplir sans cesse jour et nuit, sous peine de s’attirer les derniers chagrins. Ce tableau étant l’image de l’une et de l’autre vie, dis-tu que la vie de l’homme déréglé est plus heureuse que celle du tempérant ? Ce discours t’engage-t-il à convenir que la condition du second est préférable à celle de l’autre, ou ne fait-il aucune impression sur ton esprit ?
CALLICLÈS.
Aucune, Socrate ; car cet homme dont les tonneaux demeurent remplis ne goûte plus aucun plaisir, et il est dans le cas dont je parlais tout-à-l’heure, il vit comme une pierre, dès qu’une fois ils sont pleins, sans plaisir ni douleur. Mais la douceur de la vie consiste à y verser le plus qu’on peut.
SOCRATE.
N’est-ce pas une nécessité, que plus on y verse, plus il s’en écoule, et qu’il y ait de grands trous pour ces écoulemens ?
CALLICLÈS.
Sans doute.
SOCRATE.
La condition dont tu parles n’est point, à la vérité, celle d’un cadavre ni d’une pierre, mais celle d’une cane. De plus, dis-moi, ne reconnais-tu point ce qu’on appelle avoir faim, et manger ayant faim ?
CALLICLÈS.
Oui.
SOCRATE.
Ainsi qu’avoir soif et boire ayant soif ?
CALLICLÈS.
Oui ; et je soutiens que c’est vivre heureux que d’éprouver ces désirs et les autres semblables, et d’être en état de les remplir.
SOCRATE.
Fort bien, mon cher ; continue comme tu as commencé, et prends garde que la honte ne s’empare de toi. Mais il faut, ce me semble, que je ne sois pas honteux de mon côté. Et d’abord dis-moi si c’est vivre heureux que d’avoir la gale et des démangeaisons, d’être à même de se gratter à son aise, et de passer toute sa vie à se gratter.
CALLICLÈS.
Que tu es absurde, Socrate, et un vrai bavard !
SOCRATE.
Aussi, Calliclès, ai-je déconcerté et Polus et Gorgias. Pour toi, je n’ai pas peur que tu te troubles, ni que tu rougisses ; tu es trop courageux : mais réponds seulement à ma question.
CALLICLÈS.
Je dis donc que celui qui se gratte vit agréablement.
SOCRATE.
Et si sa vie est agréable, n’est-elle pas heureuse ?
CALLICLÈS.
Sans contredit.
SOCRATE.
Est-ce assez qu’il éprouve des démangeaisons à la tête seulement ? ou faut-il qu’il en sente encore quelque autre part ? je te le demande. Vois, Calliclès, ce que tu répondras, si on pousse les questions en ce genre aussi loin qu’elles peuvent aller. Et, pour tout dire, en un mot, la vie du débauché n’est-elle point triste, honteuse et misérable ? Oseras-tu soutenir que de pareils hommes sont heureux, s’ils ont abondamment de quoi se satisfaire ?
CALLICLÈS.
Ne rougis-tu point, Socrate, de faire tomber la conversation sur de pareils propos ?
SOCRATE.
Est-ce moi, mon cher, qui y donne occasion, ou celui qui avance sans façon que quiconque ressent du plaisir, de quelque nature qu’il soit, est heureux, sans mettre aucune distinction entre les plaisirs honnêtes et les déshonnêtes ? Explique-moi donc encore ceci. Prétends-tu que l’agréable et le bon sont la même chose ? ou admets-tu des choses agréables qui ne sont pas bonnes ?
CALLICLÈS.
Afin qu’il n’y ait pas de contradiction dans mon discours, si je dis que l’un est différent de l’autre, je réponds que c’est la même chose.
SOCRATE.
Tu gâtes ce que tu as dit précédemment, et nous ne cherchons plus ensemble la vérité comme il faut, si tu réponds autrement que selon ta pensée, mon cher Calliclès.
CALLICLÈS.
Tu m’en donnes l’exemple, Socrate.
SOCRATE.
Si cela est, je ne fais pas bien, non plus que toi. Mais vois, mon cher, si le bien ne consiste point en toute autre chose que dans le plaisir, quel qu’il soit : car, s’il en est ainsi, il en résulte toutes les conséquences honteuses que je viens de t’indiquer à demi-mot, et beaucoup d’autres semblables.
CALLICLÈS.
Oui, à ce que tu crois, Socrate.
SOCRATE.
Et toi, Calliclès, soutiens-tu tout de bon qu’il en est ainsi.
CALLICLÈS.
Certainement.
SOCRATE.
Attaquerai-je ce discours, comme étant sérieux de ta part ?
CALLICLÈS.
Très sérieux.
SOCRATE.
À la bonne heure. Puisque telle est ta manière de penser, explique-moi ceci. N’y a-t-il point une chose quelque part que tu appelles science ?
CALLICLÈS.
Oui.
SOCRATE.
Et avec la science, ne parlais-tu pas aussi du courage ?
CALLICLÈS.
Cela est vrai.
SOCRATE.
N’as-tu pas parlé de ces deux choses, comme étant différentes ?
CALLICLÈS.
Assurément.
SOCRATE.
Mais quoi ! le plaisir est-il la même chose que la science ? ou en diffère-t-il ?
CALLICLÈS.
Il en diffère, très sage Socrate.
SOCRATE.
Et le courage est-il différent du plaisir ?
CALLICLÈS.
Sans contredit.
SOCRATE.
Attends, pour que nous nous en souvenions bien. Calliclès d’Acharnée dit que l’agréable et le bon sont la même chose, et que la science et le courage sont différens l’un de l’autre et du bon : Socrate d’Alopèce n’en convient pas. Ou peut-être en convient-il ?
CALLICLÈS.
Non, il n’en convient pas.
SOCRATE.
Je ne pense pas non plus que Calliclès en convienne, lorsqu’il s’examinera sérieusement lui-même. Car, dis-moi, ne crois-tu pas que le bonheur est une affection contraire au malheur ?
CALLICLÈS.
Sans doute.
SOCRATE.
Puisque ces deux choses sont opposées, n’est-ce pas une nécessité qu’il en soit d’elles comme de la santé et de la maladie ? Car le même homme n’est point à-la-fois sain et malade, ni ne quitte la santé en même temps que la maladie.
CALLICLÈS.
Que veux-tu dire ?
SOCRATE.
Le voici : prenons pour exemple telle partie du corps qu’il te plaira. N’a-t-on pas quelquefois une maladie d’yeux, qu’on appelle ophtalmie ?
CALLICLÈS.
Qui en doute ?
SOCRATE.
On n’a pas apparemment dans le même temps les yeux sains.
CALLICLÈS.
En aucune manière.
SOCRATE.
Mais quoi ! lorsqu’on est guéri de l’ophtalmie, perd-on la santé des yeux, et est-on enfin privé à-la-fois et de l’un et de l’autre ?
CALLICLÈS.
Non, certes.
SOCRATE.
Car ce serait, je pense, une chose prodigieuse et absurde ; n’est-ce pas ?
CALLICLÈS.
Assurément.
SOCRATE.
Mais, autant qu’il me semble, l’un vient et l’autre s’en va successivement.
CALLICLÈS.
J’en conviens.
SOCRATE.
N’en faut-il pas dire autant de la force et de la faiblesse ?
CALLICLÈS.
Oui.
SOCRATE.
Et encore de la vitesse et de la lenteur ?
CALLICLÈS.
Nul doute.
SOCRATE.
Et pour le bien et le mal, la félicité et la misère, les acquiert-on et les perd-on successivement ?
CALLICLÈS.
Oui, certes.
SOCRATE.
Si nous découvrons donc de certaines choses que l’on perd et que l’on possède en même temps, ne sera-t-il pas évident qu’elles ne sont ni un bien ni un mal ? Avouons-nous cela ? Examine bien avant de répondre.
CALLICLÈS.
Je l’avoue parfaitement.
SOCRATE.
Revenons maintenant à ce qui a été accordé d’abord. As-tu dit de la faim que ce fût un sentiment agréable ou douloureux ? Je parle de la faim prise en elle-même.
CALLICLÈS.
Oui, c’est un sentiment douloureux ; et manger ayant faim est une chose agréable.
SOCRATE.
J’entends ; mais la faim en elle-même est-elle douloureuse, ou non ?
CALLICLÈS.
Je dis qu’elle l’est.
SOCRATE.
Et la soif aussi, par conséquent ?
CALLICLÈS.
Oui.
SOCRATE.
Est-il besoin que je te fasse de nouvelles questions ? ou conviens-tu que tout besoin, tout désir est douloureux ?
CALLICLÈS.
J’en conviens : n’interroge pas davantage.
SOCRATE.
À la bonne heure. Boire ayant soif n’est-ce pas, selon toi, une chose agréable ?
CALLICLÈS.
Oui.
SOCRATE.
Eh bien, avoir soif, n’est-ce pas avoir de la douleur ?
CALLICLÈS.
Oui.
SOCRATE.
Et boire, n’est-ce pas l’accomplissement d’un besoin, et un plaisir ?
CALLICLÈS.
Oui.
SOCRATE.
Ainsi, boire, c’est avoir du plaisir ?
CALLICLÈS.
Sans doute.
SOCRATE.
Parce qu’on a soif ?
CALLICLÈS.
Précisément.
SOCRATE.
C’est-à-dire, parce qu’on a de la douleur ?
CALLICLÈS.
Oui.
SOCRATE.
Vois-tu qu’il résulte de là que, quand tu dis, boire ayant soif, c’est comme si tu disais avoir du plaisir en ayant de la douleur ? Ces deux sentimens ne concourrent-ils pas dans le même temps et dans le même lieu, soit de l’âme, soit du corps, comme il te plaira ; car il n’importe pas, à mon avis ? Cela est-il vrai, ou non ?
CALLICLÈS.
Cela est vrai.
SOCRATE.
Mais n’es-tu pas convenu qu’il est impossible d’être malheureux en même temps qu’on est heureux ?
CALLICLÈS.
Je le dis encore.
SOCRATE.
Tu viens aussi de reconnaître qu’on peut avoir du plaisir en ayant de la douleur.
CALLICLÈS.
Il y a apparence.
SOCRATE.
Donc avoir du plaisir n’est point être heureux, ni avoir de la douleur être malheureux ; et par conséquent l’agréable est autre que le bon.
CALLICLÈS.
Je ne sais quels raisonnemens captieux tu emploies, Socrate.
SOCRATE.
Tu le sais très bien ; mais tu dissimules, Calliclès, assurément. Avançons, car tout ceci n’est qu’un badinage de ta part ; il faut que tu voies combien en effet ta sagesse te donne le droit de me reprendre. Ne cesse-t-on pas en même temps d’avoir soif et de sentir le plaisir qu’il y a à boire ?