Discours funèbres (éloges d'Athanase, de Basile et de Césaire) (page 2)
123 lutter, ou de déchirer le corps de l'Église, attaquée déjà et mise en péril par la puissance dont jouissait alors l'hérésie.
[2] Après avoir tout ensemble pris l'avis sur ce point de nous et de quelques conseillers sincères, il part d'ici en fugitif avec nous pour se transporter dans le Pont, et il prend la direction des monastères qui se trouvent là. Il établit pour eux des statuts mémorables et il embrasse la solitude avec Elie et Jean, ces parfaits philosophes, estimant que ce parti lui était plus avantageux que de s'arrêter au sujet des événements actuels à des pensées indignes de sa philosophie, et de perdre dans la tempête l'empire que, dans le calme, il exerçait sur sa raison.
[3] Mais si philosophique et si admirable qu'ait été son départ, nous allons trouver son retour plus puissant et plus admirable. Voici comment il se fit.
XXX.
[1] Nous en étions là, quand tout à coup s'élève un nuage, chargé de grêle, avec un vacarme de mort, après avoir dévasté toutes les églises sur lesquelles il était venu éclater et s'abattre : l'empereur, très ami de l'or et très ennemi du Christ, en proie aux deux très grandes maladies que voici, la cupidité et le blasphème :
[2] persécuteur après le persécuteur, et après l'apostat, non pas apostat, mais n'en valant pas mieux pour des chrétiens, ou plutôt pour cette portion des chrétiens la plus pieuse et la plus pure, adoratrice de la Triade, que moi j'appelle la seule piété et le dogme sauveur.
[3] Car nous ne pesons pas la divinité ; et, la nature une et inaccessible, nous ne la rendons pas étrangère à elle-même par d'étranges incompatibilités: nous ne guérissons pas le mal par un mal en réfutant la confu-
125 sion athée de
Sabellius par une distinction, un dépècement plus impie : maladie dont fut atteint Arius, qui donna son nom à cette folie, et qui lui fit porter le trouble et la ruine dans la plus grande partie de l'Eglise ; sans honorer le Père, il déshonore ce qui procède de Lui, par les degrés inégaux dans la divinité. [4] Nous, au contraire, nous ne reconnaissons au Père qu'une seule gloire, son égalité d'honneur avec son Fils unique ; et une seule gloire au Fils, son égalité d'honneur avec l'Esprit. Et rabaisser quoi que ce soit des trois, nous croyons que c'est détruire le tout; nous vénérons et reconnaissons trois par les propriétés, un par la divinité. [5] Lui, ne concevant rien à cela, incapable d'élever ses regards, et humilié par ceux qui le menaient, eut l'audace de faire participer la nature divine à sa propre humiliation : il devient une créature perverse, qui ravale la puissance jusqu'à la servitude, et met au rang des créatures la nature incréée et supérieure au temps.
XXXI.
[1] Lui donc, c'est dans ces sentiments et avec une telle impiété qu'il fait campagne contre nous : car il n'y a pas autre chose à considérer là, qu'une incursion barbare, ayant pour but non pas la destruction de remparts, de villes, de maisons ou de quelques menus ouvrages faits de main d'hommes et bientôt rebâtis, mais le ravage des âmes elles-mêmes. [2]
D'autre part, on voit s'élancer avec lui une digne armée, les mauvais chefs des Églises, les cruels tétrarques des régions à lui soumises. Ceux-ci, déjà maîtres d'une partie des Églises, en train d'en attaquer d'autres, et comptant pour d'autres sur l'aide et l'appui que l'empereur leur 127 prête ou menace de leur prêter, étaient venus pour détruire aussi la nôtre, avec une audace qu'autorisait par-dessus tout la pusillanimité de ceux dont j'ai parlé, l'impéritie de l'homme qui était alors à notre tête et les infirmités qui existaient parmi nous.
[3]
La lutte donc était grande ; d'un autre côté l'ardeur de la foule n'était pas sans générosité ; mais l'ordre de bataille était faible, puisqu'il y manquait le champion et le défenseur habile par la puissance de la parole et de l'Esprit. Que va donc faire cette généreuse et grande âme de Basile, vraie amante du Christ? [4] II n'eut pas besoin de grands discours pour être là et pour aider; il ne nous eut pas plus tôt vu intervenir, car nous étions tous deux intéressés dans la lutte à titre de défenseurs du Verbe, qu'il céda à notre intervention, distinguant à part lui avec beaucoup d'à propos et de sagesse, grâce aux oracles de l'Esprit, qu'il y a un temps pour la pusillanimité, si l'on doit éprouver un sentiment de cette nature, celui de la sécurité ; et un autre pour la longanimité, celui de la nécessité. [5] Aussitôt il quitte le Pont avec nous, il se prend de zèle pour la vérité en péril, et il est heureux de devenir un allié, et de lui-même il se consacre à l'Église sa mère.
XXXII.
[1] Mais s'il déploya pareille ardeur, est-ce qu'il fut en combattant au-dessous de cette ardeur? ou bien s'il est vaillant pendant tout le combat, l'est-il inconsidérément ? Et s'il s'y montre expert, y est-il sans danger? Et s'il faisait tout cela avec une perfection supérieure aux paroles, gardait-il dans son cœur un reste de découragement? Point du tout. [2] Mais tout en même temps il opère sa réconciliation, il délibère,
129 il prépare la défense.
Il écarte de la route les obstacles, les pierres de scandale, et tout ce qui encourageait ceux- là dans leur guerre contre nous ; il se concilie ceci, il contient cela, il éloigne cette autre chose. Il devient pour les uns un mur solide (Jérém., i, 18) el un retranchement; pour les autres, une hache qui taille dans le roc (ibid., xxiii, 29), ou un feu dans les épines (Ps., cxvii, 12), comme dit la divine Écriture, qui facilement consume cette broussaille, insolente envers la divinité. [3]
Si Barnabé, qui dit et écrit ces choses, a pris quelque part aux combats de Paul, c'est grâce à Paul qui l'avait choisi pour l'associer au combat.
XXXIII.
[1] Eux donc partirent ainsi sans succès, et misérables ils essuyèrent misérablement, alors pour la première fois, la honte d'une défaite, et ils apprirent qu'il n'était point facile de mépriser les Cappadociens, lors même qu'il le serait de mépriser tous les hommes ; car il n'y a rien qui leur soit propre comme la solidité de leur croyance et la sincérité de leur foi dans la Triade, de qui leur vient et l'union et la force, qui les aide comme ils l'aident, et encore avec plus d'efficacité et de force. [2]
Mais un second sujet de travail et de zèle s'offre à lui, c'est de donner ses soins à l'évêque, dissiper les soupçons, persuader à tous les hommes que les chagrins qu'il avait essuyés étaient une tentation et une attaque du malin, jaloux d'une entente en vue du bien, et qu'il connaissait quant à lui les lois de l'obéissance et de la hiérarchie spirituelle. [3]
C'est pourquoi il était là, conseillait, écoutait, avertissait, il était tout pour lui : bon conseiller, auxiliaire habile, interprète des choses divines, directeur de conduite, bâton de vieillesse, 131 soutien de la foi, le plus fidèle au-dedans, le plus actif au-dehors, en un mot, aussi plein de bienveillance qu'on lui supposait auparavant d'antipathie.
[4] Le résultat, c'est qu'il fut investi même du gouvernement de l'Église, bien qu'il n'occupât que le second rang du siège : pour la bienveillance qu'il apportait, il recevait en retour l'autorité; et c'était chose admirable que cette harmonie et cette union dans le pouvoir. L'un conduisait le peuple; l'autre, le conducteur; il était comme un dompteur de lion, ayant l'art d'apprivoiser le maître. [5] Et il avait besoin, — étant nouvellement promu à son siège, respirant encore un peu de l'air du monde et peu au courant des choses de l'Esprit, au sein de la tempête violemment déchaînée et sous les menaces des ennemis de l'Église, — d'une main directrice et d'un soutien. C'est pourquoi il chérissait celte alliance ; et tandis que celui-là commandait, il croyait commander lui-même. XXXIV.
[1] La sollicitude et la protection dont Basile entoure l'Eglise offrent beaucoup d'exemples, notamment d'indépendance envers les magistrats et les plus puissants delà ville; solutions de différends exemptes de suspicion, et qui une fois scellées de sa bouche revêtaient le caractère d'une loi ; [2] protection des besogneux, plus souvent spirituelle, souvent aussi corporelle : car c'est souvent un moyen qui fait atteindre l'âme et captive par la bonté; subsistance des pauvres, hospitalité envers les étrangers, sollicitude pour les vierges ; institutions pour les moines, écrites et orales ; formules de prières ; bon ordre dans le sanctuaire; tout ce qu'un véritable homme de Dieu et
133 rangé du côté de
Dieu pouvait faire pour être utile à un peuple. Mais il en est un qui est des plus grands et des plus connus.
[3]
Une famine régnait, de mémoire d'homme la plus épouvantable. La ville était malade ; de secours, il n'en venait de nulle part, non plus que de remède au fléau. Car si les villes maritimes supportent sans difficulté des disettes de ce genre, puisqu'elles livrent de leurs produits et reçoivent ceux qui leur viennent par mer, nous sur le continent, nous ne pouvons tirer profit du superflu ni nous procurer le nécessaire, n'ayant pas les moyens de rien vendre de ce que nous avons ou d'importer ce que nous n'avons pas.
[4] Et le plus pénible dans de pareilles conjonctures, c'est la cruauté et la cupidité de ceux qui possèdent; ils guettent les occasions, font trafic de l'indigence et exploitent les calamités, sans entendre cette parole : « C'est prêter au Seigneur, que d'avoir pitié des pauvres » (Prov., xix, 17), ou : « Celui qui retient le blé est maudit du peuple » (Ibid., xi, 26], ou toute autre des promesses faites à ceux qui sont humains, ou des menaces contre ceux qui sont inhumains.
[5] En vérité leur cupidité dépasse la mesure, et leur calcul est faux. A ceux-là c'est leurs biens, mais à eux-mêmes c'est le cœur de Dieu qu'ils ferment, de qui ils ne s'aperçoivent pas qu'ils ont plus besoin que les autres n'ont besoin d'eux. Voilà ce que sont ces accapareurs de blé et ces revendeurs au détail : sans égard pour leurs frères et sans reconnaissance pour la divinité, à qui ils doivent de posséder quand d'autres sont dans le besoin. XXXV.
[1] Lui ne pouvait pas sans doute faire pleuvoir 135 le pain du ciel (Ex., xvi, 15) par la prière, et nourrir au désert un peuple fugitif; ni faire sourdre une nourriture gratuite du fond d'un vase qui s'emplissait en se vidant (III Reg., xvii, 14), afin — chose encore merveilleuse — de nourrir celle qui nourrissait, en retour de l'hospitalité ; ni nourrir des milliers d'hommes avec cinq pains, dont les restes même représentaient à nouveau une charge de plusieurs tables (Мatth., xvi, 19; Luc, ix, 16; Jo., iv, 11); [2]
car ces choses étaient propres à Moïse, à Elie, et à mon Dieu qui leur donnait ce pouvoir; peut-être aussi à ces temps-là et aux conditions de l'époque, puisque les signes sont pour les incrédules, non pour les croyants (I Cor., xiv, 22), Mais, ce qui est la conséquence de ces choses et tend au même résultat, il le conçut et l'exécuta avec la même foi. [3]
Par sa parole, il ouvre les greniers des riches ainsi que par ses exhortations, et il réalise le mot de l'Écriture : « II brise sa nourriture pour ceux qui ont faim » (Is., Lviii, 7), il rassasie les pauvres de pain (Ps., cxxxi, 15), il les nourrit dans la famine (Ps., xxxii, 19), il remplit de biens les âmes affamées (Luc, i, 53). Et de quelle manière? car c'est un point aussi qui ne fut pas d'un médiocre avantage. [4]
II rassemble dans le même endroit les blessés de la faim, il y en a même qui respirent à peine, hommes, femmes, enfants, vieillards, tous les âges dignes de pitié; il ramasse toute espèce de vivres, tout ce qui est un secours pour la faim; il fait disposer des marmites remplies de légumes en purée et du mets salé de chez nous, la nourriture des pauvres ; [5] puis il imite le Christ serviteur qui, un linge à la ceinture, ne dédaignait point de laver les
137 pieds des disciples ; et avec ses propres esclaves, ou si l'on veut ses compagnons d'esclavage devenus pour la circonstance des compagnons de travail, il soignait les corps des besogneux, il soignait les âmes, joignant au nécessaire les marques de respect et leur procurant du soulagement des deux côtés.
XXXVI. [1] Tel fut le nouveau distributeur de blé pour nous, et le second Joseph, sauf que nous avons, nous, quelque chose de plus à en dire. Car l'un trafique de la famine et il achète l'Egypte par son humanité, en disposant le temps de l'abondance en vue du temps de la famine et en se réglant dans cette fin sur les songes d'autrui ; l'autre rend gratuitement service, vient en aide à la disette sans en tirer profit, et n'a en vue qu'un seul but, se concilier la bonté par la bonté, acquérir les biens de là-bas par la distribution du pain ici. [2] A cela s'ajoute la nourriture de la parole, une bienfaisance et une largesse plus parfaite, vraiment céleste et sublime ; puisque la parole c'est le pain des anges, la nourriture et le breuvage des âmes qui ont faim de Dieu, et qui cherchent une nourriture non pas fuyante et éphémère, mais qui demeure toujours. [3] C'est de ce pain qu'il fut distributeur, et avec beaucoup de munificence, lui le plus pauvre et le plus dépourvu que nous sachions, pour calmer non pas une faim de pain ni une soif d'eau, mais un besoin de la parole, celle qui est véritablement vivifiante et nourricière, et qui mène au progrès dans la vie spirituelle celui qui s'en nourrit bien.
XXXVII. [1] Ces faits et ceux du même genre — car quel besoin de m'attarder à tout dire? — peu après la
139 mort de celui dont le nom désigne la piété, et qui expira doucement aux mains de celui-là, l'amènent au trône élevé de l'épiscopat. Ce ne fut pas sans difficulté, ni sans envie et opposition de la part des évoques du pays et des pires individus de la ville qui se rangèrent avec eux. [2] Mais il fallait que l'Esprit Saint fût vainqueur, et en vérité il fut vainqueur surabondamment. Il suscite en effet d'au-delà des frontières pour l'oindre des hommes connus pour la piété et pleins de zèle, et parmi eux, le nouvel Abraham, notre patriarche, c'est mon père dont je parle, qui est l'occasion d'une sorte de prodige. [3] Tout en se trouvant non seulement affaibli par le grand nombre des années, mais encore consumé par la maladie et tout près de son dernier souffle, il affronte le voyage pour apporter l'aide de son suffrage, et après s'être confié à l'Esprit ; pour parler en résumé, on le dépose mort sur une litière comme dans un tombeau, et il revient jeune, vigoureux, l'œil en haut, fortifié par la main et l'onction, et — ce n'est pas trop dire — par la tête même de l'oint. [4] Qu'on rattache ceci aux récits anciens qui disent que le travail dispense la santé, l'entrain ressuscite les morts, et que la vieillesse bondit, une fois ointe par l'Esprit.
XXXVIII. [1] Ainsi honoré du premier siège, —comme il convient à des hommes d'une telle naissance, favorisés d'une telle grâce et jouissant de cette réputation, — il ne fit rien dans la suite qui pût compromettre sa propre philosophie ou les espérances de ceux qui s'étaient fiés à lui. [2] Mais on le vit toujours se surpasser autant lui-même qu'on l'avait vu auparavant
141 surpasser les autres, et professer sur ce point des idées nobles et sages entre toutes. Car il estimait que chez un particulier, c'est de la vertu que de n'être pas vicieux, ou même d'être bon dans une certaine mesure; mais que dans une autorité et un chef, c'est un vice, surtout s'il occupe une pareille dignité, que de ne pas l'emporter hautement sur la foule, de ne point se montrer chaque jour meilleur, et de ne pas mettre sa vertu au niveau de la dignité et du trône. [3] II trouvait difficile quand on est au sommet d'atteindre la médiocrité, et quand on a une surabondance de vertu d'attirer la foule à la médiocrité ; ou plutôt, pour mieux philosopher sur ce point, ce que je vois dans le Sauveur — ainsi, je pense, que tous ceux qui ont quelque sagesse — au temps où il vécut parmi nous, revêtu d'une forme supérieure et identique à la nôtre, je réfléchis qu'on le trouve ici aussi. [4] « Celui-là, est-il dit. comme il croissait en stature, croissait aussi en sagesse et en grâce » (Luc, ii 52) ; non pas qu'il y eût du progrès dans ces choses, — car que peut-il y avoir de plus parfait que ce qui est parfait dès le principe ? — mais c'est qu'on les voyait peu à peu se découvrir et se manifester. Et de même la vertu de Basile prenait à cette époque non pas du développement, mais, je pense, un accroissement d'activité, trouvant dans sa fonction plus ample matière.
XXXIX. [1]
D'abord il montre clairement à tous, que ce n'était point à l'effet d'une faveur humaine, mais à un don de Dieu qu'il devait ce don; c'est ce que va montrer aussi un fait qui nous concerne. Par quelle philosophie ne répondit-il pas, dans cette circonstance,
143 à ma philosophie !
Tous les autres pensaient que j'allais accourir, à l'événement, et en ressentir une grande joie, — et il est possible qu'un autre eût éprouvé ce sentiment, — et que je serais un associé au pouvoir, plutôt qu'un auxiliaire ; c'est notre amitié qui leur suggérait ces conjectures. [2] Et lorsque, pour échapper au fardeau, — et je l'ai fait partout, autant que tout autre —, et en même temps à l'odieux des circonstances, surtout dans un temps où sa situation était douloureuse et même troublée, il m'eut vu rester chez moi, faire violence et mettre un frein à mon désir, il m'adressa des reproches, puis me pardonna. [3] Et dans la suite, quand je vins auprès de lui et que je n'acceptai point l'honneur de la chaire, pour la même raison, de même que le premier rang parmi les prêtres, loin de m'en blâmer il m'en félicita, et avec raison : car il préférait s'entendre taxer de morgue par quelques-uns, qui ne connaissaient pas ces principes de conduite, plutôt que d'agir contrairement à la raison et à ses desseins. [4] Et en vérité, quel meilleur moyen avait-il de montrer qu'il était un homme dont l'âme était plus forte que l'adulation et que la flatterie, et qu'il avait uniquement en vue la règle du bien, — que l'attitude qu'il observa envers nous, qu'il avouait pour l'un de ses premiers amis et familiers?
XL. [1] Ensuite, les partis qui lui font opposition, il les apaise et les traite par les procédés d'une médecine sublime ; car il fait cela sans flatterie ni bassesse, mais avec beaucoup de courage et de noblesse, en homme qui n'envisage pas seulement le présent, mais qui se ménage l'obéissance dans l'avenir. [2] Considérant en
145 effet que la faiblesse n'est que relâchement et mollesse, et que la sévérité n'est qu'aigreur et arrogance, il corrige l'une par l'autre ces deux choses; il tempère la dureté par la douceur, et la faiblesse par la fermeté. C'était rarement en recourant à la parole, mais le plus souvent avec la puissance de ses œuvres qu'il donnait des soins, ne subjuguant point par artifice, mais captivant par la bonté ; [3] ne faisant point appel à l'autorité, mais attirant à soi par l'autorité et aussi par la douceur; et ce qui est capital, par ce motif que tout le monde était vaincu par son intelligence, lui savait une vertu inaccessible, croyait qu'il n'y avait pour eux qu'un moyen de salut, se ranger à ses côtés et sous lui ; un seul danger, se heurter contre lui ; et pensait que c'était se séparer de Dieu que de se détacher de lui. [4] Ainsi, de bon cœur, ils battaient en retraite, se laissaient vaincre et terrasser comme par un coup de tonnerre ; ils voulaient chacun être le premier à la réparation : la mesure de leur haine devint la mesure de leur bienveillance et de leurs progrès dans la vertu, seule réparation qui leur parût très solide. Il y en eut toutefois qui, pour leur perversité incurable, furent délaissés et rejetés de côté, pour s'user et s'abîmer en eux-mêmes, comme la rouille qui se consume en consumant le fer.
XLI. [1] Après avoir pourvu aux affaires de chez lui à son gré, et contre l'attente des infidèles, qui ne le con- naissaient pas, il médite un dessein d'une conception plus grande et plus haute. Tandis que tous les autres hommes ne considèrent que ce qu'ils ont devant eux et ne réfléchissent qu'au moyen de sauvegarder leurs intérêts — si c'est là les sauvegarder —, sans aller au delà, inca- 147 pables de concevoir ou de réaliser un dessein grand et hardi, lui d'ailleurs mesuré en tout le reste, ici ne connaît point de mesure. [2] Mais il lève la tête en haut, promène autour de lui l'œil de l'âme, il se représente en lui-même toute la terre que la parole du salut a parcourue. Voyant le grand héritage de Dieu, acquis au prix de ses paroles, de ses lois, de ses souffrances, le peuple saint, le royal sacerdoce, plongé dans le malheur et déchiré en une infinité de doctrines et d'erreurs ; [3] et la vigne enlevée et transplantée d'Egypte, de l'ignorance impie et ténébreuse parvenue à une beauté et une grandeur infinie, au point.de couvrir toute la terre et de s'étendre au-dessus des montagnes et des cèdres, -- ravagée par un cruel et farouche sanglier, le diable, il n'estime pas suffisant de déplorer en silence le désastre, de lever les mains vers Dieu seul pour implorer de lui la délivrance des maux dont ils sont la proie, et quant à lui de dormir ; mais il pensait qu'il lui fallait apporter du secours et payer de sa personne.
XLII. [1]
Car quoi de plus affligeant que ce fléau? quel intérêt public devait exciter davantage le zèle d'un homme dont le regard est fixé en haut ? Qu'un particulier ait de la prospérité ou du malheur, il n'y a pas de signification à tirer de là pour l'Etat ; mais si c'est l'État qui se trouve dans cette situation-ci ou dans celle-là, il est de toute nécessité que le particulier aussi éprouve un sort analogue. [2] Voilà quelles étaient ses pensées et ses réflexions, à lui, le gardien et le défenseur de l'intérêt public. Car c'est un ver qui ronge les os, qu'un cœur sensible (Prov., xiv, 30), suivant ce que pense Salomon et la vérité ; si l'indifférence c'est la
149 joie, la compassion c'est la tristesse ; et c'est la consomption du cœur, que des réflexions prolongées. [3]
C'est pourquoi il était agité, il était triste, il était blessé; il éprouvait les sentiments de Jonas, de David; renonçait à son âme; ne donnait ni sommeil à ses yeux ni assoupissement à ses paupières (Ps., cxxxi, 4), dépensait son reste de chair dans les soucis, jusqu'à ce qu'il eût trouvé au mal un remède. Il demandait à Dieu ou aux hommes un secours capable, quel qu'il fût, de mettre fin à l'embrasement général et à la nuit obscure qui s'étendait sur nous.
XLIII.
[1] Il imagine donc ce premier moyen tout à fait salutaire. Après s'être recueilli en lui-même, autant que la chose était possible, et s'être enfermé avec l'Esprit ; après avoir mis en branle toutes les raisons humaines, rassemblé tout ce qu'il y a de profond dans les Ecritures, il rédige un traité de la piété, et dans des luttes contradictoires et des combats il brise l'audace extrême des hérétiques.
[2] Ceux qui en viennent aux mains, c'est avec des armes pour combattre de près, celles qui lui viennent de la langue, qu'il les abat; ceux qui sont loin, il les frappe avec des traits, ceux d'une encre non moins estimable que les caractères inscrits sur les tables de la loi, et ce n'est pas pour donner à la seule nation juive, à une petite nation, des lois sur les aliments et les boissons, sur des sacrifices caducs et sur les purifications charnelles ; mais c'est pour en donner à toute race, à toute portion de la terre sur la doctrine de la vérité, d'où provient aussi le salut. [3]
II y eut un second moyen. Comme c'est chose également imparfaite que l'action sans la parole, et la parole sans l'action, il ajou- 51 tait à sa parole le secours de l'action, allant trouver les uns, envoyant vers les autres, appelant, avertissant, reprenant, censurant (II Tim., iv, 2), menaçant, invectivant, prenant la défense des peuples, des villes, des particuliers, imaginant toute espèce de salut, guérissant par tous les moyens ; il est Béséléel, le constructeur du tabernacle divin, employant pour son œuvre tous les genres de matériaux et d'arts, et faisant conspirer toutes choses à la magnificence et à l'harmonie d'un chef-d'œuvre unique (Ex., xxxi, 2 suiv.).
XLIV.
[1] Pourquoi parler des autres moyens ? Voici qu'était revenu à nous l'empereur, ennemi du Christ et tyran de la foi, avec une impiété plus grande et une hostilité plus ardente, persuadé qu'il avait affaire à un antagoniste plus résistant : à la manière de cet esprit impur et pervers qui, chassé d'un homme et errant aux alentours, retourne vers le même homme accompagné d'un plus grand nombre d'esprits, dans l'intention d'y habiter, comme nous l'avons appris dans les Évangiles (Luc., xi, 24 suiv.). [2] C'est le modèle dont il devient l'imitateur, en vue tout ensemble de réparer la première défaite, et de renchérir sur les premières manœuvres : car il était intolérable et cruel que le chef de beaucoup de nations, un homme qui avait acquis une grande renommée, soumis au pouvoir de l'impiété tous les environs, et réduit tout ce qui s'était trouvé sur sa route, apparût aux regards vaincu par un seul homme et par une seule ville, et donnât à rire non seulement à ceux qui le menaient, les chefs de l'athéisme, mais aussi à tous les hommes, comme il le comprenait. XLV.
[1] Le roi de Perse, dit-on, lors d'une expédition
153 qu'il faisait jadis contre la Grèce, en entraînant contre eux des hommes de toutes races, et livré à tous les bouillonnements de la colère et de l'orgueil, ne se contenta point de cela pour s'exalter et faire des menaces immodérées ; mais pour accroître leur épouvante, il voulut se rendre redoutable même par des entreprises nouvelles contre les éléments. [2] On entendait parler d'une terre et d'une mer étranges de ce nouveau démiurge ; d'une armée voguant sur le continent, et traversant à pied la mer ; d'îles capturées, de mer fouettée, et de toutes choses qui étaient l'indice manifeste de la démence de l'armée et du commandement : cause de terreur pour les faibles, objet de risée pour les hommes de cœur et de ferme raison. [3] Celui-ci n'avait nul besoin de pareils moyens dans son expédition contre nous. Mais on lui attribuait des actes et des paroles d'un caractère plus criminel et plus funeste. Il leva la bouche contre le ciel, proférant le blasphème vers la hauteur, sa langue se répandit sur la terre (Ps., Lxxii, 9). [4] Le divin David a bien su avant nous stigmatiser celui qui rabaissait le ciel vers la terre, mettait au rang de la créature l'être supérieur au monde, que la créature n'est point capable de contenir, même si cet être s'associe dans une certaine mesure à nous, par raison d'amour, afin de nous élever jusqu'à lui, nous qui gisons par terre.
XLVI. [1]
Et certes il y eut de l'éclat dans ses premières audaces, et plus d'éclat dans ses dernières luttes contre nous. Qu'est-ce que je veux dire parles premières ? Proscriptions, bannissements, confiscations, machinations déclarées ou dissimulées ; la persuasion quand c'était 155 opportun, la violence quand il n'y avait point place pour la persuasion. [2] Les uns chassés des églises : tous ceux qui étaient de la vraie doctrine, la nôtre ; les autres qu'on installait : tous ceux qui étaient de la peste impériale, ceux qui exigeaient des certificats d'impiété et faisaient des écrits plus détestables encore. Des prêtres brûlés dans la mer; des généraux impies occupés, non à vaincre les Perses ni à dompter les Scythes ou à faire évacuer quelque autre nation barbare, mais à guerroyer contre les églises, à danser sur des autels, à souiller les sacrifices non sanglants du sang des hommes et des victimes, à violer la pudeur des vierges. [3] Dans quel but? pour chasser le patriarche Jacob, lui substituer Esaü, celui qui a été haï dès avant sa naissance. Voilà le récit de ses premières audaces : aujourd'hui encore elles tirent des larmes à la plupart des yeux, en pénétrant dans la mémoire et dans l'oreille.
XLVII. [1]
Après avoir passé partout, c'est ici, sur la mère des églises, inaccessible aux secousses et aux menaces, qu'il s'élança pour l'asservir, elle, étincelle et seul reste encore vivant de la vérité ; alors pour la première fois, il s'aperçut qu'il avait mal pris ses dispositions : [2] comme une flèche en frappant contre un corps trop résistant est rejetée en arrière, et comme un câble en se brisant se retire, il vint contre un tel défenseur de l'Église se heurter, et contre un roc aussi puissant se briser et se réduire en pièces.
Pour le reste, on peut l'apprendre de la bouche et des récits de ceux qui ont passé par les épreuves de cette époque : et il n'est absolument personne qui n'en fasse des récits. [3] Mais on est émerveillé chaque fois 157 qu'on vient à connaître les luttes de cette époque, les assauts, les promesses, les menaces ; les personnages de l'ordre judiciaire qu'on lui délègue pour tâcher de le persuader ; les personnages de l'armée ; [4] ceux du gynécée, hommes parmi les femmes el femmes parmi les hommes, n'ayant de viril que leur impiété, et qui physiquement incapables de débauche se servent pour se prostituer du seul instrument qui leur soit possible, leur langue ; le chef des cuisiniers, Nabuzardan, qui le menace du couteau de son état el qu'on envoyait avec son feu familier. Mais ce qu'il y eut de plus admirable, à mon avis, dans la conduite de Basile, et qu'il me serait impossible, même si je le voulais, de passer sous silence, je vais vous l'exposer, aussi succinctement qu'il est possible.
XLVIII. [1]
Qui ne connaît le lieutenant d'alors, qui entre tous déploya personnellement une grande audace contre nous, après avoir de ces gens-là aussi reçu par le baptême sa consécration ou mieux sa condamnation ; et qui par une excessive docilité envers son chef et une universelle condescendance s'assurait à lui-même une longue jouissance du pouvoir. [2] Devant cet homme, grondant contre l'église, ayant l'air d'un lion, comme un lion grinçant des dents, et qui n'était même pas abordable à la foule, ce héros est introduit ; ou plutôt on le voit s'avancer, comme un homme qu'on appelle à une fête, non à un jugement. Comment pouvoir dignement rappeler ou l'insolence du préfet, ou la sage résistance que Basile lui opposa?
[3] « Que signifie, toi là, dit-il en ajoutant son nom, car il ne daignait pas encore lui donner le nom d'évêque, 159 cette hardiesse à l'égard d'un si haut pouvoir, et chez toi seul cette arrogance ? — Pourquoi cette question, dit le héros, et de quelle démence parles-tu ? car je n'arrive pas encore à la connaître? — C'est que tu n'honores pas les affaires du souverain, dit-il, alors que les autres avec ensemble s'inclinent et se soumettent. — [4] Mais c'est que mon souverain à moi ne le veut pas ; et que je ne puis pas me résigner à adorer une créature, étant créature de Dieu et appelé à être un dieu. — Mais nous, que sommes-nous à tes yeux? — En vérité vous n'êtes rien, quand vous nous donnez ces ordres-là. — Quoi donc ? n'est-ce pas une grande chose pour toi de prendre rang parmi nous et de nous avoir dans ta communion? — [5] Vous êtes des officiers, et des haut placés, je ne vais pas le nier, mais vous ne méritez d'aucune façon plus d'honneur que Dieu. Quant à vous avoir dans ma communion, ce serait une grande chose sans doute : pourquoi pas ? vous aussi vous êtes créatures de Dieu. Mais ce serait au même titre que d'autres qui sont soumis à ma direction : car ce n'est pas le personnage, c'est la foi qui fait le chrétien. »
XLIX. [1]
Alors, en proie à l'agitation, le préfet sent la colère lui bouillir davantage, il se lève de son siège et prenant un ton plus agressif : « Quoi ! dit-il, tu ne redoutes pas ma puissance ? — Qu'est-ce qui pourrait m'arriver ? que pourrais-je souffrir ? — Un seul des nombreux tourments qui sont en mon pouvoir. — Quels sont-ils? fais-les-moi connaître. — [2] La confiscation, l'exil, les tortures, la mort. — Si tu en as quelque autre, dit-il, tu peux m'en menacer; car il n'y
161 a rien là qui m'atteigne. » Et il lui dit : « Comment ? qu'est-ce à dire ?» — « C'est que en vérité la confiscation est sans prise sur un homme qui n'a rien ; à moins que tu ne tiennes à ces méchants haillons que voilà et à quelques livres, ce sont là toutes mes ressources. [3] Quant à l'exil, je n'en connais point, puisque je ne suis circonscrit par aucun lieu ; que je n'ai pas à moi la terre où j'habite actuellement, et que j'ai à moi toute terre où l'on pourrait me reléguer; ou plutôt elle est toute à Dieu, de qui je suis l'hôte de passage. Les tourments? quelle prise peuvent-ils avoir quand on n'a point de corps? [4] A moins que tu ne veuilles parler du premier coup, c'est le seul dont tu sois le maître. Quant à la mort, elle me sera une bienfaitrice, car elle m'enverra plus tôt vers Dieu, pour qui je vis et suis gouverné, pour qui je suis mort en très grande partie, et auprès de qui depuis longtemps j'ai hâte d'arriver. »
L. [1]
Ces paroles stupéfièrent le préfet : « Personne, jusqu'à ce jour, n'a tenu un pareil langage et avec tant de liberté, à moi, dit-il en ajoutant son propre nom. — C'est que ce n'est pas sur un évêque apparemment que tu tombais, dit-il : ou bien il t'aurait parlé exactement de cette manière, ayant les mêmes intérêts à défendre. [2] Pour le reste, nous sommes accommodants, préfet, et plus humbles que personne d'autre, car la loi le prescrit; et ce n'est pas seulement envers une si haute autorité, mais même à l'égard des premiers venus que nous nous gardons de hausser les sourcils. Mais quand c'est Dieu qui est mis en question et de qui il s'agit, nous comptons le reste pour rien, nous ne regardons que lui. [3] Le feu, le glaive, les bêtes féroces, les 163 ongles qui déchirent les chairs font plutôt nos délices que notre effroi. Après cela, injurie, menace, fais tout ce que tu voudras, mets à profit ta puissance. Qu'on fasse savoir aussi à l'empereur que tu ne nous feras, ni par la violence ni par la persuasion, adhérer à l'impiété, dussent tes menaces croître en violence. »
LI. [1] Quand le préfet eut dit et entendu ces paroles et qu'il se fut rendu compte que la résistance du héros était à ce point inaccessible à l'intimidation et à la défaite, il l'envoya dehors et le congédia, non plus avec les mêmes menaces, mais avec une sorte de respect et de déférence. Puis en personne, il alla trouver l'empereur en toute hâte : [2] « Nous voilà vaincus, empereur, par le chef de cette Église-ci. Il est supérieur aux menaces, cet homme, sourd aux raisonnements, invincible à la persuasion. C'est à un autre qu'il faut s'en prendre, à quelqu'un de plus vulgaire : lui, il faut ou bien lui faire ouvertement violence ou bien désespérer de le voir céder à la menace. » [3] A ces mots, l'empereur comprit ses torts, et se trouvant désarmé par l'éloge qu'on faisait de Basile, car le courage d'un homme excite l'admiration même d'un ennemi, il ne donna point l'ordre qu'on lui fît violence. Mais il lui arriva la même chose qu'au fer, qui s'amollit au feu sans cesser d'être du fer : tout en passant de la menace à l'admiration, il refusa d'embrasser sa communion, par honte du changement ; pourtant il cherchait un moyen — le plus convenable — pour réparer : ce discours va aussi le faire connaître.
LII. [1]
Étant allé au temple, accompagné de toute sa garde, — c'était le jour de l'Epiphanie, et il y avait
165 foule, — il prit place dans le peuple, ainsi il réalise l'unité : celle circonstance mérite aussi de ne pas être négligée. [2] Car lorsqu'il fut à l'intérieur, et que la psalmodie vint frapper son oreille avec un bruit de tonnerre, lorsqu'il vit cet océan de peuple, tout ce bel ordre tant autour de l'autel qu'à proximité, et qui était angélique plutôt qu'humain ; Basile d'une part, faisant face au peuple, debout, dans l'attitude où l'Écriture représente Samuel (I Reg., xix, 20), sans un mouvement dans le corps, les yeux, la pensée, comme si rien de nouveau n'était arrivé, et comme une stèle, si je puis ainsi dire, fixé à Dieu et à l'autel ; d'autre part, ceux qui l'entouraient, debout dans la crainte et le respect : à ce spectacle, dont pas un exemple ne pouvait lui donner une idée, il éprouva quelque chose d'humain ; les ténèbres et le vertige s'emparent de ses yeux et de son esprit par suite de sa stupeur; elle fait échappait encore au plus grand nombre. [3] Mais quand il lui fallut présentera la divine table les présents qu'il avait travaillés de ses mains, et qu'il ne vit personne pour l'en décharger, comme c'était l'usage, car on ne savait pas s'ils seraient acceptés, à ce moment-là sa souffrance se fait visible. [4] II chancelle, et si un des ministres de l'autel ne lui avait prêté la main pour soutenir sa démarche vacillante, il aurait même fait une chute lamentable. Mais passons.
LIII. [1] Quant au langage que Basile tint à l'empereur même, — et avec quelle philosophie! — un jour qu'il était venu de nouveau d'une façon quelconque se mêler à notre assemblée, et qu'il avait pénétrée l'intérieur de la tenture pour une entrevue et un entretien qu'il dési-
167 rait depuis longtemps, qu'en faut-il dire? sinon en vérité que c'étaient les voix de Dieu qui se faisaient entendre à l'entourage de l'empereur et à nous qui étions entrés en même temps. [2] C'est là l'origine de l'humanité de l'empereur à notre égard, et le début de l'apaisement. Cet acte de fermeté fit disparaître comme dans un torrent la plupart des calomnies qui étaient alors une occasion de troubles.
LIV. [1] Il y a un autre fait, non moindre que ce qui a été dit. Les méchants étaient vainqueurs : on décrète contre le héros le bannissement ; rien ne manquait à l'exécution de ce dessein. Il faisait nuit; le chariot était prêt; le parti de la haine était dans la jubilation, dans l'abattement celui de la piété ; nous entourions le voyageur joyeux : bref tous les autres détails de cette glorieuse flétrissure avaient été réglés jusqu'au dernier. [2] Qu'arrive-t-il donc? Dieu y met obstacle. Celui qui frappa les premiers-nés de l'Egypte (Ex., xii, 29) quand elle sévissait contre Israël, celui-là frappe aussi le fils de l'empereur d'un coup de la maladie, et quelle rapidité ! Là, la sentence du bannissement ; ici, le décret de la maladie; la main du scribe impie est paralysée, le saint est sauvé, un homme pieux devient la rançon d'une fièvre qui rend à la modération l'audacieux empereur. [3] Quoi de plus équitable ou de plus expéditif? A la suite de cela, le fils de l'empereur était souffrant, il avait le corps en mauvais état; le père souffrait en même temps. Et que fait le père ? Il cherche de tous côtés un remède à la maladie, il fait choix des plus habiles médecins, il s'abîme dans la prière, plus que dans aucune autre circonstance, prosterné contre
169 terre. [4] Car la souffrance rend les rois humbles; et il n'y a pas à s'en étonner, puisqu'auparavant David avait au sujet de son fils passé par les mêmes épreuves, au témoignage de l'Écriture (II Reg., xii, 16). [5] Ne trouvant nulle part un remède au mal, il cherche son refuge dans la foi de Basile ; mais ce n'est pas en son propre nom qu'il le fait venir, car l'outrage récent le fait rougir ; il confie cette mission à d'autres, qu'il prend parmi ceux qui sont le plus avant dans sa familiarité et son amitié. Et Basile se présente, sans se dérober, sans s'insurger contre les circonstances, comme un autre aurait fait; et dès qu'il est présent, le mal se fait plus traitable et le père se livre à de meilleures espérances. [6] Et s'il n'avait pas mêlé l'eau salée à l'eau potable, si en même temps qu'il appelait celui-ci il n'avait pas donné sa confiance aux hérétiques, l'enfant eût aussi recouvré la santé et eût été rendu sain et sauf aux mains de son père : c'était la créance de ceux qui se trouvaient là à ce moment et qui furent mêlés à ce malheur.
LV. [1]
La même chose arriva aussi, dit-on, au préfet peu de temps après. Il se voit abattre, lui aussi, aux mains du saint par une maladie qui lui survient. En vérité, un malheur devient pour les gens sensés une leçon, et la maladie vaut souvent mieux que la santé. Il souffrait, il pleurait, il s'agitait, envoyait vers lui, suppliait : [2] « Tu as satisfaction, criait-il, donne-moi la guérison. » Et en effet il l'obtient, comme lui- même le reconnaissait et le certifiait à bien des personnes qui l'ignoraient : car il ne cessait de raconter avec admiration les actions de Basile.
171 Voilà donc bien quels furent ses rapports avec eux et le résultat qu'ils obtinrent. Mais envers d'autres n'agit-il pas autrement, luttant pour des mesquineries et par des moyens mesquins, ne faisant preuve que d'une médiocre philosophie, digne du silence, ou assez peu louable? [3]
Non certes. Mais celui qui excita autrefois contre Israël le criminel Ader (III Reg., xi, 14 suiv.) excite aussi contre lui le lieutenant de la province Pontique, qui prétextait une vive indignation au sujet d'une certaine femme, mais en réalité combattait en faveur de l'impiété et se dressait contre la piété. [4] Je laisse de côté toutes les autres insultes, quelles qu'elles soient, qu'il lançait contre ce héros, on pourrait aussi bien dire contre Dieu même, but et motif de la guerre. Mais le fait principal, qui couvrit de honte l'insulteur et grandit son adversaire, — s'il y a de la grandeur et de l'élévation dans la philosophie et dans la supériorité manifeste qu'elle nous donne sur le vulgaire, —je vais le donner dans ce discours.
LVI.
[1] Une femme de distinction, peu de temps après la mort de son mari, était en butte aux violences de l'assesseur du juge, qui voulait l'entraîner malgré elle au mariage. Ne sachant comment échapper à cette tyrannie, elle prend une résolution non moins hardie que sage ; elle se réfugie à la sainte table, et prend Dieu pour protecteur contre l'outrage.
[2] Quelle devait être la conduite, par la Triade même ! —, pour parler un peu la langue du barreau au cours de cet éloge, — non seulement du grand Basile, qui avait réglé les cas de ce genre par des lois générales, mais de quelque autre de ses plus humbles subordonnés, pourvu qu'il fût prêtre?
173 N'était-ce pas de réclamer, retenir, proléger? prêter main forte à la bonté de Dieu et à la loi qui fait respecter les autels? [3] Avoir la volonté de tout faire et tout souffrir, avant de prendre contre elle une mesure inhumaine, avant d'insulter à la sainte table et d'insulter aussi à la confiance de ses supplications ? « Non, dit ce juge étrange; il faut que tout le monde cède à mon autorité, et que les chrétiens deviennent traîtres à leurs propres lois. »
[4] L'un recherchait la suppliante, l'autre la retenait de force. Celui-là devenait furieux : il finit par envoyer quelques magistrats fouiller la chambre à coucher du saint, bien moins par nécessité que par manière d'outrage. — Que dis-tu? la maison de cet homme sans passion, qu'entourent de respect les anges, et que craignent de regarder les femmes ? — Et ce n'est pas suffisant; il va jusqu'à lui donner l'ordre de comparaître pour se justifier, et non pas sur un ton de douceur et de bienveillance, mais comme à un condamné.
[5] Et l'un était là ;
l'autre était à son siège, plein de colère et d'arrogance. Il se tenait debout, tel que mon Jésus au jugement de Pilate. Et la foudre ne s'en souciait pas ! et le glaive de Dieu élincelait encore et demeurait en suspens ! Mais l'arc était tendu ; il ne se retenait que pour fournir une occasion au repentir. Voilà bien la loi de Dieu.
LVII.
[1] Considère maintenant un autre combat entre l'athlète et le persécuteur.
Celui-ci'ordonnait qu'on lui arrachât le haillon qui lui entourait le cou. Il lui dit : « Je me dépouillerai encore, si lu le veux, même de ma tunique ». Il menaçait de faire flageller ce corps sans chair: lui, courbait le dos; de le faire mettre en
175 pièces avec des ongles
: il lui dit: [2] « C'est me guérir le foie — tu vois combien j'en souffre — que d'employer pour le traiter ce genre de mutilations ». Voilà donc où ils en étaient. [3]
Mais la ville, dès qu'elle eut connaissance de ce malheur et du commun danger suspendu sur tout le monde, car ils considéraient chacun comme un danger pour soi cet outrage, elle s'affole tout entière et prend feu. Et comme un essaim d'abeilles quand il est chassé par la fumée, on les voit l'un après l'autre se réveiller, se soulever, toutes les conditions et tous les âges, les armuriers et les tisserands impériaux surtout, car ils sont dans des conjonctures pareilles assez ardents, et l'audace leur vient de leurs franchises. Et tout leur devenait à chacun une arme : ce que leur métier leur offrait à portée, ou tout autre instrument improvisé au hasard pour la circonstance. [4]
Les torches sont dans les mains, les pierres sont tendues en avant, les massues sont prêtes, tout le monde court comme un seul homme, il n'y a qu'un cri, l'ardeur est générale. C'est la colère qui fait le redoutable soldat ou le stratège. Les femmes elles-mêmes ne sont point sans armes à ce moment, car la circonstance les aiguillonne ; pour lances, elles avaient leurs fuseaux ; elles ne restaient même plus femmes, l'émulation grandissait leur force et les transformait en hommes intrépides. [5]
Je serai bref; ils auraient cru participer à une œuvre pie, en le mettant en pièces. Et celui-là leur semblait avoir plus de piélé, qui le premier mettrait la main sur celui qui avait eu de pareilles audaces. Et que fit ce juge fier et entreprenant? il était suppliant, pitoyable, malheureux, plus rampant que personne, jusqu'au moment où l'on vit 177 paraître ce martyr non sanglant, ce couronné sans blessures, qui maintint par la force le peuple que le respect dominait, et sauva son suppliant et son bourreau. [6]
Ce fut l'œuvre du Dieu des saints, qui fait et transforme tout en vue du mieux, qui résiste aux superbes, et mesure largement sa grâce aux humbles (Jac., IV, 6). Et pourquoi n'aurait-on point vu celui qui fendit la mer, arrêta un fleuve, dompta les éléments, et par un geste de ses mains étendues dressa des trophées pour sauver un peuple fugitif, soustraire aussi celui-ci aux dangers?
LVIII.
[1] La guerre contre le siècle se termina ici, et eut grâce à Dieu une issue heureuse et digne de la foi de Basile. Mais c'est à ce moment que commence désormais la guerre contre les évoques et leurs alliés ; dont grande fut la honte, mais plus grand le dommage qui en résulta pour leurs administrés. Car qui pourrait persuader aux autres la modération, quand les chefs ont une pareille attitude?
[2] Les évêques n'étaient guère, et depuis longtemps , bienveillants à l'égard de Basile ; les motifs étaient au nombre de trois : c'est que, en matière de foi, ils ne marchaient pas avec lui, sauf en toute nécessité, sous la pression de la multitude ; de plus, le dépit que leur avait causé son élection n'était pas encore tout à fait dissipé ; et la grande infériorité de leur prestige leur était par-dessus tout pénible, encore qu'il fût très honteux d'en convenir. Mais il survint encore un autre différend qui raviva ceux-là.
[3]
Notre patrie en effet avait été divisée en deux provinces et en deux métropoles, et une part considérable de ce qui appartenait à la première avait été adjointe à
179 la nouvelle : ce fut l'origine du conflit qui surgit entre eux. L'un prétendait qu'aux circonscriptions politiques devaient aussi correspondre les nôtres : et c'est pourquoi il revendiquait les parties récemment adjointes, sous prétexte que c'est lui qu'elles intéressaient désormais, et qu'on les avait enlevées à celui-là.
[4] L'autre s'attachait à l'ancienne tradition et à la division qui remontait aux ancêtres. De là bien des incidents fâcheux, les uns déjà en train de se produire, les autres arrivés à terme. Des agglomérations étaient enlevées par le nouveau métropolitain, des revenus confisqués ; les prêtres des Églises ou bien se laissaient persuader, ou bien étaient changés. [5]
Ces faits eurent pour résultat de rendre plus fâcheuse encore la situation des Églises, qui se trouvaient séparées et mutilées. Car les hommes prennent un certain plaisir aux nouveautés et font volontiers leur profit de l'injustice ; et il est plus facile de renverser l'ordre constitué que de rétablir ce qui a été renversé. [6] Mais ce qui le mettait davantage en fureur, c'étaient les revenus du Tauros qui passaient par là, qu'il voyait de ses yeux, mais qui étaient destinés à Basile ; et les profits à tirer de Saint-Oreste étaient pour lui d'un grand prix ; si bien qu'il alla jusqu'à porter un jour la main sur les mules de Basile, qui faisait le voyage à titre privé, et qu'il l'empêcha d'avancer, à l'aide d'une troupe de brigands. Et le prétexte, comme il était spécieux !
[7] C'étaient « ses fils spirituels, les âmes, la doctrine de la foi» : moyens pour masquer sa cupidité, l'invention était facile; celui-ci encore : « II ne fallait pas payer de redevances aux hérétiques » ; et tout homme gênant était hérétique.
181
LIX. [1]
Néanmoins on ne vit point le saint de Dieu, le vrai métropolitain de la Jérusalem d'en-haut, se laisser entraîner par l'erreur ni se résigner à compter pour rien ces événements, ou n'imaginer qu'un faible remède au mal. Voyons au contraire comme il en imagina un noble, admirable, que .dire encore? digne de cette âme. Car il fait servir la discorde au développement de l'Eglise, et donne au mal la meilleure issue possible, en garnissant sa patrie d'un plus grand nombre d'évêques. [2]
Qu'est-ce qui en résulte ? trois choses excellentes : une plus grande sollicitude pour les âmes; pour chaque ville la possession de ce qui est à elle ; et par là, la fin de la guerre.
Dans ce projet, j'ai peur que ma personne n'ait été qu'un accessoire, ou je ne sais quel terme convenable il faudrait employer.
[3] Car bien que j'admire tout dans cet homme, plus que je ne puis dire, il y a une chose que je ne puis approuver, — je vais faire l'aveu d'un chagrin d'ailleurs connu de la plupart, — c'est à notre égard un procédé nouveau et une infidélité, dont le temps même n'a pas encore effacé l'amertume. Car c'est de là que me sont venues toutes les inégalités, toutes les agitations de ma vie, et l'impossibilité d'être philosophe ou d'en avoir la réputation, encore que ce second point n'ait qu'une importance insignifiante ; [4] à moins qu'on nous permette de dire à la décharge de cet homme, qu'ayant des pensées supérieures à l'humanité, et étant détaché d'ici avant d'avoirquitté la vie, il ramenait tout à l'Esprit, et que tout en sachant respecter l'amitié, il la méprisait seulement du moment qu'il lui fallait faire prédominer l'honneur dû à Dieu, et faire passer avant ce qui périt ce que nous espérons.
183
LX. [1] Je crains qu'en tâchant d'éviter le reproche de négligence de la part de ceux qui désirent connaître tout cequileconcerne,jene m'entendeaccuserdeprolixité par ceux qui louent la mesure, que celui-là ne dédaignait pas non plus, puisqu'il louait tout particulièrement le mot : «La mesure en tout, c'est la perfection », et qu'il s'y tint toute sa vie. [2] Mais j'aurai égard également aux uns et aux autres, à ceux qui sont trop précipités, et à ceux qui sont insatiables, et c'est à peu près ainsi que je vais m'exprimer. Les uns ont une qualité, les autres une autre ; il y en a qui ont certaines formes de la vertu, lesquelles sont assez nombreuses. Personne n'arrive à les posséder toutes au suprême degré, du moins parmi ceux que nous connaissons actuellement ; mais celui-là est très vertueux à nos yeux, qui se trouve avoir le plus grand nombre de qualités, ou bien qui en possède une dans la perfection. Basile est passé par toutes, au point d'être un sujet d'orgueil pour la nature. Voyons cela. [3]
Fait-on l'éloge de la pauvreté, d'une vie dénuée d'apparat et de recherche ? Mais lui, qu'eut-il jamais, en dehors de son corps et des voiles indispensables de sa chair? sa richesse, c'était de ne rien avoir, avec la croix, qui était sa seule vie, qu'il estimait de plus de prix pour lui-même que de nombreuses richesses.
[4] Posséder tous les biens, il n'est pas un homme,en dépit de ses désirs, qui le puisse ; mais il peut savoir les mépriser tous, et ainsi se montrer supérieur à tous les biens ensemble. Avec de tels sentiments et de telles dispositions, il n'eut pas besoin d'un piédestal, ni delà vaine gloire, ni d'une proclamation publique : « Grates à Crates de Thèbes donne la liberté. » [5]
Car c'est à la réalité, 185 non à l'apparence qu'il visait dans la vertu. Il n'habitait pas non plus dans un tonneau au milieu de l'agora, pour vivre auprès de tous dans la mollesse, en faisant de son indigence un moyen nouveau de s'enrichir. Mais c'est sans ambition qu'il était pauvre et inculte ; et après avoir consenti à l'abandon de tout ce qu'il possédait jadis, il traversait d'un cœur léger l'océan de la vie.