Discours funèbres (éloges d'Athanase, de Basile et de Césaire) (page 3)

Grégoire de Nazianze · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — eglise/gregoire · 4 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

LXI. [1]

C'est une chose admirable que la tempérance et la frugalité, de ne pas se laisser vaincre par les plaisirs et, comme à un maître cruel et dégradé, de résister à son ventre. Qui fut plus que lui étranger à la nourriture, pourrait-on dire sans exagération, et dépouillé de chair? L'excès et la satiété, il l'abandonna à ceux qui ont perdu toute raison, et dont la vie est faite de servilisme et d'abjection. [2] Quant à lui, il n'attachait point de prix à des choses qui, le gosier franchi, ont une égale valeur, mais il se contentait du nécessaire pour vivre, aussi longtemps qu'il le put; le seul luxe qu'il connût, c'était de montrer qu'il se passait de luxe, et que pour ce motif il n'avait pas des besoins étendus; et il regardait les lis et les oiseaux, dont la beauté est sans artifice et la nourriture à portée, suivant la grande recommandation de mon Christ (Мatth. vi, 26 suiv.), qui alla jusqu'à se faire pauvre de chair, pour nous faire riches de divinité. [3] Aussi n'avait-il qu'une seule tunique, un seul manteau, la terre comme lit, les insomnies, la privation de bains : c'était son faste à lui. Son repas et son mets favori, c'était le pain et le sel, raffinement nouveau ; sa boisson frugale et abondante, c'était ce que produisent les fontaines sans exiger de fatigue. C'est de cela, ou avec cela, que nous venaient les remèdes et la guérison, objet commun de nos préoc-

LXII. [1]

C'est une grande chose que la virginité et le célibat ; de prendre rang avec les anges et la nature simple, je n'ose dire avec le Christ qui, ayant consenti même à être enfanté pour nous, les enfantés, naît d'une vierge, et donne force de loi à la virginité, par la raison qu'elle détache d'ici, qu'elle supprime le monde, ou plutôt qu'elle néglige un monde pour un monde, le présent pour le futur. [2] Dès lors qui a, plus que Basile, estimé la virginité, ou imposé des lois à la chair, non seulement par l'exemple de sa personne, mais encore par les œuvres qui firent l'objet de son zèle ? [3] De qui sont ces asiles de vierges, et ces règles écrites, par lesquelles il modéraittous les sens, réglait tous les membres, recommandait la vraie virginité, faisant passer la beauté à l'intérieur, de ce qu'on voit à ce qu'on ne voit pas ; flétrissant ce qui est du dehors, et soustrayant à la flamme son aliment, mais montrant à Dieu ce qui est caché, au seul époux des âmes pures, qui introduit avec lui les âmes vigilantes, si c'est avec des lampes allumées et abondamment alimentées d'huile qu'elles viennent à sa rencontre (cf. Matth., xxv, 6 suiv.) ?

[4] Or comme la vie des solitaires et la vie des migades se combattent l'une l'autre le plus souvent et vont en sens contraire, et qu'elles n'ont ni l'une ni l'autre d'avantages ou d'inconvénients purs de tout mélange, — l'une étant plus tranquille, plus stable et unissant à Dieu, mais n'allant pas sans orgueil, parce que la vertu y échappe à l'épreuve et à la comparaison ; et l'autre, plus active et plus utile, mais sans échapper à 189 l'agitation, — il su t très bien les réconcilier et les mélanger Tune avec l'autre, [5] en faisant bâtir des habitations pour ascètes et pour moines, mais à peu de distance des cénobites et des migades ; sans mettre non plus au milieu comme un mur de séparation ni les éloigner les unes des autres, mais les rapprochant pour les faire contiguës et distinctes, afin qu'il n'y eût point de philosophie sans vie commune ni de vie active sans philosophie ; et qu'elles pussent, comme la terre et la mer, se livrer à des échanges mutuels pour concourir à la seule gloire de Dieu.

LXIII. [1]

Que dire encore ? C'est une belle chose que la bienfaisance, l'entretien des pauvres, le soulagement de la faiblesse humaine. Sors un peu de cette ville, et va voir la nouvelle ville ; le grenier de la piété ; le trésor commun de ceux qui possèdent, où le superflu des richesses, parfois même le nécessaire, sur les exhortations de celui-là, vient se déposer, sans laisser de prise aux vers, sans faire la joie des voleurs (Мatth. vi, 19 suiv., Luc, xii, 33), échappant aux assauts de l'envie et à l'action destructrice du temps ; où la maladie est matière à philosophie, le malheur estimé bienheureux, et la miséricorde mise à l'épreuve.[2] Que sont à mes yeux auprès de ce travail, Thèbes aux sept portes ou Thèbes égyptienne, et les murailles de Babylone, et le tombeau Carien de Mausole, elles Pyramides et l'immense airain du Colosse, ou la grandeur et la beauté de temples qui ne sont plus, et le reste de ce que les hommes admirent et qu'il consignent dans l'histoire, choses dont pas une n'a rapporté à son auteur d'autre profit qu'un peu de gloire. [3] Mais le plus admirable à mes yeux, c'est le

191 chemin du salut raccourci, l'ascension vers le ciel devenue des plus faciles. Nous n'avons plus maintenant sous les yeux de spectacle lugubre et lamentable, des hommes morts avant la mort, morts dans la plupart de leurs membres, écartés des villes, des maisons, des places publiques, des fontaines, même des êtres les plus chers, plus facilement reconnaissables à leur nom qu'à leur corps ; on ne les voit plus se présenter dans les assemblées et les réunions par couples et par groupes, objets non de pitié pour leur maladie, mais de haine ; artisans de chansons pitoyables, quand il leur reste encore de la voix. [4]

A quoi bon jusqu'au bout tourner au tragique notre sujet puisque la parole ne peut suffire au fléau ? Mais c'est bien lui certes, qui mieux que tous nous apprit, hommes à ne pas mépriser des hommes, et à ne pas manquer de respect au Christ, notre unique tête à tous, par notre inhumanité envers ces gens-là ; mais à faire sur les malheurs d'autrui un bon placement de nos biens, et à prêter à Dieu notre pitié puisque nous avons besoin de pitié.

[5] C'est pourquoi, il ne dédaignait pas d'honorer même de ses lèvres cette maladie, lui homme noble et de noble famille, et dont la renommée était si éclatante; mais il les embrassait comme des frères, non pas, ainsi qu'on pourrait le supposer, par ostentation (qui fut aussi éloigné de ce sentiment?), [6]mais pour nous former par l'exemple de sa propre philosophie à nous approcher des corps pour les soigner, exhortation à la fois éloquente et muette. Et on ne peut pas dire qu'il en alla ainsi de la ville, et qu'il en fut autrement de la contrée et du dehors ; au contraire, il proposa comme un commun objet d'ému-

193 lation pour tous les chefs des peuples, la charité et la générosité envers eux. [7] A d'autres les traiteurs, les tables opulentes, les prestigieux raffinements de la cuisine, les chars élégants, et tout ce qu'il y a de vêtements délicats et flottants ; à Basile les malades, les remèdes aux blessures et l'imitation du Christ, qui non pas en parole, mais en fait, guérissait la lèpre.

LXIV. [1] A cela, que vont nous dire ceux qui le taxent d'orgueil et d'arrogance, ces âpres censeurs de telles actions, qui mettent en regard du modèle des gens qui ne sont pas des modèles? Est-il possible d'embrasser des lépreux, de porter jusque-là l'humilité, et de traiter avec dédain ceux qui ont de la santé ? d'épuiser sa chair par l'austérité, et de livrer son âme à l'enflure d'un vain orgueil? [2] de condamner le Pharisien et de rappeler l'humiliation que lui attire sa suffisance, de savoir que le Christ s'est abaissé jusqu'à une forme d'esclave (Philip., ii, 7), qu'il a mangé avec des publicains, qu'il lavait les pieds de ses disciples et qu'il ne reculait pas devant une croix pour y clouer mon péché (et qu'y a-t-il en vérité de plus extraordinaire que cela? contempler un Dieu crucifié, et encore dans la compagnie de larrons, moqué des passants, lui, inaccessible et au-dessus de la souffrance) ; et quant à soi, de s'élever au-dessus des nuages, sans vouloir rien reconnaître d'égal, ainsi que le croient les détracteurs de Basile? [3] Mais c'est, je pense, ce qu'il y avait dans son caractère d'équilibre, de fermeté, d'intégrité qu'on appelle de l'arrogance. Et ces mêmes hommes, je soupçonne qu'ils qualifieraient sans peine aussi le courage de témérité, la circonspection de timidité, la réserve de misanthropie et la justice d'insociabi-

195 lité ; car on n'a pas eu tort de faire cette sage remarque, que c'est près des vertus que les vices ont leurs racines et qu'ils ont des portes en quelque sorte voisines ; il est très facile quand on est une chose, d'être pris pour ce qu'elle n'est pas, par des gens non au courant de ces matières.

[4] Quel homme en effet a plus que lui honoré la vertu, châtié le vice, témoigné de la bonté à ceux qui marchent droit ou de la sévérité à ceux qui dévient, lui de qui un sourire, c'était souvent un éloge, et le silence un blâme, pierre de touche du mal pour la conscience intime. Si ce n'était pas un babillard, un rieur et un habitué de l'agora, un homme qui cherche à se faire agréer de la foule, en se faisant par complaisance tout à tous, qu'est-ce à dire ? [5] Ne mérite-t-il pas plus d'éloge que de blâme, aux yeux du moins des gens sensés? à moins qu'on ne fasse aussi au lion un grief de n'avoir pas un air de singe, mais un air terrible et royal, lui dont les bonds même ont une noblesse qu'on admire et qu'on aime ; à moins qu'on n'admire les histrions et qu'on ne leur trouve de l'agrément et de l'humanité, parce qu'ils plaisent au peuple et qu'ils excitent le rire par des coups sur la joue et par des cris. [6] Cependant, même si nous faisions une enquête sur ce point, qui fut aussi charmant dans les réunions, dans la mesure où je puis le connaître, moi qui l'ai tout particulièrement pratiqué ? Qui eut meilleure grâce à conter ? à badiner avec sagesse, et aussi à reprendre avec délicatesse ? Il ne tournait ni la censure en violence ni l'indulgence en faiblesse, mais de part et d'autre il évitait l'excès, usant de l'un et de l'autre avec justesse et à propos, suivant les préceptes de Salomon quia toute chose a marqué son temps (Eccl., iii, i suiv.).

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LXV. [1]

Mais qu'est-ce que cela en comparaison de la puissance de parole de cet homme, et de cet enseignement victorieux qui sait se concilier les régions extrêmes ? Nous en sommes encore à nous retourner au pied de la montagne, loin du sommet; nous en sommes encore à traverser un détroit, tournant le dos à la mer immense et profonde. [2] Je pense en effet que s'il y eut ou doit y avoir une trompette pénétrant l'immensité de l'espace; une voix de Dieu couvrant le monde ; un ébranlement de la terre, à la suite d'une révolution et d'un prodige, c'est cela qu'étaient la voix et la pensée de celui-là, laissant tous les hommes autant derrière elles ou sous elles, que nous, nous laissons les natures sans raison.

[3] Qui s'est purifié davantage pour l'Esprit, et s'est mieux préparé à exposer dignement les choses divines? Qui mieux que lui fut illuminé des clartés de la science, pénétra dans les profondeurs de l'Esprit et scruta avec Dieu les choses de Dieu? Qui eut une parole plus fidèle interprète de ses pensées? si bien qu'il ne pécha point comme beaucoup par l'un de ces deuxdéfauts, une pensée qui n'a pas d'expression, ou une expression qui ne va pas au gré de la pensée ; mais que sous les deux rapports il fut pareillement remarquable et se montra égal à lui- même et vraiment harmonieux. [4] Scruter toutes choses, même les profondeurs de Dieu, c'est le témoignage qui est rendu à l'Esprit (I Cor., II, 10): non pas que l'Esprit ignore, mais parce qu'il se complaît dans cette contemplation. Lui, Basile, il a scruté toutes les choses de l'Esprit; et c'est à cela qu'il doit d'avoir instruit toutes les mœurs, donné un enseignement sublime, détourné du présent pour transporter vers l'avenir.

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LXVI. [1] Le soleil est loué dans David pour sa beauté, sa grandeur, la rapidité de sa course et sa puissance ; il est brillant comme un fiancé, grand comme un géant, car telle est la puissance de sa longue traversée que des extrémités aux extrémités elle éclaire également, et que sa chaleur n'est en rien diminuée par les distances (Ps., xviii, 6-7). [2] La beauté de Basile, c'est la vertu; sa grandeur, la théologie ; sa course, le mouvement incessant qui le portait jusqu'à Dieu par ses ascensions; sa puissance, la semence et la diffusion de la parole : en sorte que j e ne dois pas hésiter à dire que sa voix a parcouru toute la terre, et que la puissance de ses paroles est allée aux extrémités du monde (Ps., xviii, 5 ; Rom. x, 18), parole que Paul a dite des apôtres et empruntée à David. [3] Où trouver ailleurs aujourd'hui la joie d'un entretien, le plaisir des festins, des agoras, des assemblées, le charme des hommes en charge et de leurs subordonnés, des moines ou des migades, de ceux qui ont du loisir ou de ceux qui sont dans les affaires, de ceux qui suivent la philosophie du dehors ou la nôtre ? Il n'y a qu'une jouissance, au-dessus de toutes et la plus grande, ce sont ses écrits et ses travaux. [4] Et il n'y a pas non plus pour les écrivains d'autres ressources, après sa personne, que ses écrits. Le silence se fait sur ce qui est ancien, sur tout ce qu'on a sué à écrire sur les oracles divins ; la vogue est au nouveau, et à nos yeux, c'est être le plus fort dans la science que d'être le mieux au courant de ses écrits, de les avoir à la bouche et de les rendre intelligibles aux oreilles, car il a suffi à prendre la place de tous, pour ceux qui ont à cœur de s'instruire.

LXVII.

[1] Je n'ai plus que ceci à dire de lui. Quand j'ai en mains son Hexaemeron et que je l'ai à la bouche, j'entre dans la compagnie du Créateur, je comprends les raisons de la création, j'admire le Créateur plus qu'auparavant, grâce uniquement aux leçons de mes yeux. Quand je tombe sur ses livres de controverse, je vois le feu de Sodome qui réduit en cendres les langues criminelles et impies, ou la tour de Chalané misérablement édifiée et misérablement renversée.

[2] Quand c'est sur ceux qui traitent de l'Esprit, je trouve le Dieu que je possède, et j'ai le courage de la vérité, grâce à l'appui de sa théologie et de ses illuminations. Quand c'est sur les autres commentaires, qu'il déploie à ceux qui ont la vue courte et qu'il inscrit sous trois formes sur les tables solides de sou cœur (cf. II Cor. iii, 3), je me laisse persuader de ne pas m'arrêter à l'écorce de la lettre et de ne pas me borner à contempler les choses d'en-haut, mais de m'avancer au-delà, de marcher encore de profondeur en profondeur, appelant un abîme par un abîme (cf. Ps., Xli, 8), trouvant une lumière grâce à une lumière, jusqu'à ce que je puisse me hâter vers le sommet. [3] Quand je m'arrête à ses éloges d'athlètes, je méprise mon corps, je suis avec ceux qui sont loués, et je me sens excité au combat. Quand je m'arrête à ses traités moraux et pratiques, je suis purifié dans l'âme et dans le corps, je deviens un temple prêt à recevoir Dieu, et un instrument que touche l'Esprit et qui chante un hymne à la gloire et à la puissance divine ; cela me rend meilleur, met en moi de l'harmonie, me fait devenir un tout autre homme, me fait subir une transformation divine.

LXVIII. [1]

Puisque j'ai fait mention de théologie, et de l'accent tout particulièrement grandiose de Basile

203 sur ce point, j'ai encore à ajouter à ce qui a été dit, ceci, qui est souverainement utile au grand nombre, pour éviter qu'ils se fassent tort en acceptant les rumeurs fâcheuses dont il est l'objet : ces paroles s'adressent aux esprits pervers qui viennent en aide à leurs propres vices par leurs calomnies contre autrui.

[2] Lui, en faveur de la vraie doctrine et — relativement à la sainte Triade — en faveur de l'union et de la co-divinité (je ne sais quoi dire de plus propre et de plus clair), non seulement d'être précipité d'un trône sur lequel même au début il n'avait pas bondi, mais même l'exil, la mort, les supplices d'avant la mort, il aurait tout accepté de bon cœur, comme un gain, non comme un danger.

[3] A preuve, ce qu'il avait déjà fait, et ce qu'il avait souffert : c'est un homme qui, condamné à l'exil pour la vérité, s'était contenté en fait de dispositions, de dire à un de sa suite d'emporter les tablettes et de le suivre. Mais il jugeait nécessaire de disposer ses discours avec économie (Ps., cxi, 5) suivant le conseil du divin David sur ce point ; de supporter à peu près le temps de la guerre et la puissance des hérétiques, jusqu'à ce que survînt le temps de la liberté et de l'éclaircie, qui donnât à la langue sa franchise. [4] Eux, ils ne cherchaient qu'à surprendre, dans sa nudité, ce mot sur l'Esprit : à savoir qu'il est Dieu, ce qui est vrai, mais que ceux-là ainsi que le chef pervers de l'impiété prenaient pour une impiété, afin de pouvoir, lui, le bannir de la ville en même temps que sa langue de théologien, et quant à eux s'emparer de l'Eglise, s'en faire un point d'appui pour leur perversité, et de là, comme d'une citadelle, ravager tout le reste. [5]

Et lui, dans 205 d'autres paroles de l'Ecriture, dans des témoignages non douteux et d'une force identique, dans des argumentations rigoureuses, dominait tellement ses contradicteurs qu'ils ne pouvaient riposter, et qu'ils se trouvaient pris dans leurs propres paroles, ce qui est bien le suprême degré de puissance et de perspicacité de la parole. [6] Ce qui le montrera, c'est le traité qu'il a composé sur ce sujet, en maniant un style qui semble sortir d'un écrin de l'Esprit. Mais le mot propre, il en différait pour le moment l'emploi : à l'Esprit lui-même et à ses loyaux défenseurs il demandait en grâce de ne pas s'offenser de cette économie, de ne pas s'attacher à un mot unique, pour tout perdre par insatiabilité, dans un temps où la piété était en proie aux déchirements. [7]

II n'y avait point pour eux d'inconvénient à un léger changement d'expressions, puisqu'on d'autres termes ils enseignaient la même chose ; c'était moins dans des mots qu'était pour nous le salut, que dans des choses; il ne repousserait pas la nation des Juifs si, tout en désirant pour quelque temps remplacer par le mot d'oint celui de Christ, ils consentaient à se joindre à nos rangs ; mais le plus grand dommage qui pût survenir à la communauté, c'était qu'on vînt à s'emparer de l'Église.

LXIX. [1] Et en effet, qu'ilaitmieuxque quiconque connu la divinité de l'Esprit, c'est ce qui ressort clairement de ce fait qu'il l'a souvent proclamée en public, si jamais l'occasion s'en présentait, et que dans l'intimité, à ceux qui l'interrogeaient il mettait de l'empressement à la confesser; mais il l'a fait en termes plus clairs dans ses conversations avec moi, pour qui il n'avait rien de caché quand il m'entretenait de cette question : non 207 content de simples déclarations sur ce point, mais — chose qu'il n'avait encore i'aite auparavant que rarement,— formulant contre soi la plus effroyable des imprécations : de se voir rejeté par l'Esprit lui-même, s'il ne vénérait pas l'Esprit avec le Père et le Fils, comme étant de la même substance et digne des mêmes honneurs. [2] Et si l'on veut bien me permettre de m'associer à lui, même dans de pareilles matières, je vais révéler une chose ignorée jusqu'à présent de la plupart: dans la gêne où les circonstances nous mettaient, il confia les tempéraments à lui-même, et le franc-parler à nous, que personne ne devait juger ni chasser de la pairie et qu'on estimait pour notre obscurité, en sorte que grâce à l'un et à l'autre notre évangile pût être puissant.

[3] Si j'ai donné ces détails, ce n'est pas pour défendre la réputation de Basile : il est au-dessus de ses détracteurs, quels qu'ils soient, cet homme ; mais c'est pour éviter qu'on ne considère comme règle de la piété les mots isolés trouvés dans ses écrits et qu'on ne sente sa foi faiblir, et qu'on ne donne comme un argument en faveur de sa propre perversité la théologie de celui-là, qui était l'œuvre des circonstances en même temps que de l'Esprit ; et qu'au contraire, appréciant la portée de ce qui avait été écrit et le but qui l'avait fait écrire, davantage on se sente attiré vers la vérité et on ferme la bouche aux impies. [4] Certes puisse-je avoir, moi et tous ceux qui me sont chers, sa théologie ! J'ai tant de confiance dans l'intégrité de mon héros dans cette affaire, qu'ici encore je fais cause commune avec lui à la face de tout le monde ; qu'on mette à son compte ce qui est à moi, à mon compte ce qui est à lui,

209 devant Dieu et ce qu'il y a de plus sage parmi les hommes. [5] Nous n'irons pas soutenir en effet que les évangélistes se sont contredits mutuellement, parce que les uns se sont appliqués plutôt à l'humanité du Christ, et que les autres ont abordé sa divinité ; parce que les uns ont débuté par ce qui est à notre portée, les autres par ce qui nous dépasse : ainsi ils se partageaient la prédication dans l'intérêt, je pense, de ceux qui l'accueillaient ; ainsi les formait l'Esprit qui était en eux.

LXX. [1] Mais poursuivons. Puisqu'il y a eu dans l'antiquité et aujourd'hui des hommes remarquables pour la piété, législateurs, stratèges, prophètes, docteurs, courageux jusqu'au sang, c'est par comparaison avec eux que nous envisagerons notre sujet, et parla nous apprendrons à connaître Basile.

[2] Adam eut la faveur de la main de Dieu, des délices du paradis et de la première législation ; mais, pour ne rien dire d'outrageant au respect dû au premier père, il ne garda pas le commandement (Gen., i, 27 suiv.) ; celui-ci l'а reçu, l'a observé, n'eut pas à souffrir de l'arbre de la science, et après avoir échappé au glaive flamboyant, je le sais bien, il est entré en possession du paradis, [3] Enos le premier espéra invoquer le Seigneur (Gen., iv, 26) ; celui-ci l'invoqua, et en plus il le prêcha aux autres, ce qui est bien plus méritoire que de l'invoquer. Enoch fut transporté, ayant pour une piété médiocre, car la foi était encore dans des ombres, obtenu comme récompense d'être transporté, et il échappa au danger d'une prolongation de vie (Gen., v, 21 suiv.); celui-ci, sa vie ne fut tout entière qu'un transport, car dans une vie parfaite il a parfaitement soutenu l'épreuve. [4] Noé se vit

211 confier une arche avec les semences d'un deuxième monde, confiées à un faible bois et sauvées des eaux (Gen., vi, 13 suiv.) ; celui-ci échappa à un déluge d'impiété et se fil une arche de salut, de sa ville qui navigua légèrement par-dessus les hérésies : grâce à quoi il ranima un monde entier.

LXXI. [1] Il fut grand, Abraham, patriarche, sacrificateur d'un sacrifice nouveau, qui vint conduire à celui qui le lui avait donné le fruit de la promesse, victime préparée et qui se hâte vers regorgement ; mais l'acte de celui-là ne fut pas non plus sans grandeur, quand on le vit s'offrir en personne à Dieu, sans qu'il lui fût rien substitué à titre de compensation : où l'aurait-on trouvé ? en sorte que le noble sacrifice fut consommé.

[2] Isaac fut promis dès avant sa naissance (Gen., xviii, 10 suiv.) ; celui-ci s'offrit spontanément, et sa Rebecca, je veux dire l'Eglise, il l'épousa non pas au loin, mais tout près; ni par l'entremise d'une ambassade domestique, mais par un don et un dépôt reçu de Dieu; il ne se laissa pas non plus induire en erreur sur la prééminence des enfants, mais à chacun sans fraude il fit la part de son mérite avec la prudence de l'Esprit.

[3] Je loue l'échelle de Jacob et la stèle qu'il oignit en l'honneur de Dieu, et son combat contre lui, quelle qu'en fût la nature (Gen., xxxii, 24 suiv.) (c'est, je pense, l'humaine mesure en parallèle et aux prises avec la hauteur divine, et qui emporte de là les signes de la défaite de la créature). [4] Je loue encore, l'habileté de l'homme et son bonheur dans ce qui concerne ses troupeaux, les douze patriarches sortis de lui, le partage des bénédictions, avec une prédiction fameuse de l'ave-

213 nir; mais je loue aussi chez Basile l'échelle, que non seulement il vit, mais qu'il gravit aussi par des ascensions graduelles vers la vertu ; la stèle qu'il n'a pas ointe, mais qu'il a érigée à Dieu, pour y clouer l'impiété ; la lutte qu'il soutint non pas contre Dieu, mais pour Dieu, en vue d'anéantir l'hérésie ; et son industrie pastorale, qui l'enrichit en lui faisant gagner plus de brebis marquées que de brebis non marquées ; et la belle et nombreuse lignée de ses fils selon Dieu, et la bénédiction' dont il fit pour beaucoup un appui.

LXXII. [1] Joseph fut distributeur de blé, mais pour la seule Egypte, rarement et au sens physique (Gen., xii, 40 suiv.) ; celui-ci le fut pour tout le monde, continuellement et au sens spirituel, ce qui à mes yeux est plus auguste que cette distribution-là.

Avec Job de la terre de Hus, il fut tenté, eut la victoire et fut brillamment proclamé à la fin de ses luttes, sans s'être jamais laissé ébranler par des secousses qui furent fréquentes, et après avoir surabondamment triomphé du tentateur et fermé la bouche à des amis irréfléchis qui ignoraient le mystère de son épreuve.

[2] Moïse et Aaron sont parmi ses prêtres (Ps., xcviii, 6). Il est grand, Moïse, qui a éprouvé l'Egypte, sauvé le peuple par un grand nombre de signes et de prodiges, pénétré à l'intérieur de la nuée, institué les deux lois : l'une littérale et extérieure, l'autre intérieure et spirituelle ; [3] et aussi Aaron, frère de Moïse par le corps et par l'esprit, qui sacrifiait et priait pour le peuple, myste du saint et grand tabernacle (Ex., vii, 22 suiv.; xxix, 4suiv.) que le Seigneur a dressé, et non pas un homme 215 (Hebr., viii, 2). [4] De ces deux-ci Basile est l'émule, éprouvant non par des fléaux corporels, mais par des iléaux de l'Esprit et de la parole la nation hérétique et égyptienne ; conduisant le peuple choisi et zélé pour les bonnes œuvres (Tit., ii, 14) à la terre de la promesse ; gravant sur des tables qu'on ne brise pas mais qui se conservent, des lois non plus semblables à des ombres mais entièrement spirituelles ; et dans le saint des saints pénétrant, non pas une fois l'an, mais souvent et pour ainsi dire chaque jour, d'où il nous découvre la sainte Triade ; et purifiant le peuple non par des ablutions passagères mais par des purifications éternelles.

[5] Qu'y eut-il de plus beau dans Josué ? son commandement militaire, le partage, et la prise de possession de la terre sainte. Mais Basile ne fut-il pas chef ? ne fut-il pas stratège de ceux qui se sauvent par la foi? distributeur des lots et des demeures diverses qui sont auprès de Dieu et qu'il répartit entre ceux qu'il conduit ? si bien qu'il eût pu prononcer aussi ce mot-là : « Des parts me sont échues entre les meilleures » (Ps., xv, 6) ; et : « Mes lots sont dans tes mains » (Ps., xxx, 16), lots d'un bien plus grand prix que ceux qui rampent à terre et qui se laissent ravir.

LXXIII. [1] De même, — pour ne rien dire des Juges ou des plus illustres des Juges —, Samuel fut au nombre de ceux qui invoquaient son nom (Ps., xcviii, 6), donné à Dieu avant la naissance, après la naissance aussitôt consacré, et oignant les rois et les prêtres avec sa corne. [2] Mais Basile, ne fut-il pas dès sa tendre enfance, dès le sein maternel, consacré à Dieu, présenté à l'autel avec le double manteau, attentif aux

217 choses célestes, oint du Seigneur et oignant ceux qui se perfectionnent sous l'action de l'Esprit ?

David est célébré parmi les rois ; de lui l'histoire dit un grand nombre de victoires et de trophées remportés sur l'ennemi ; la douceur, qui était son principal caractère ; avant la royauté, la puissance de sa harpe, capable de charmer même l'esprit mauvais.

[3] Salomon demanda à Dieu la largeur du cœur, et il l'obtint (III Reg., iv, 29 suiv.) ; il sut se pousser à un suprême degré de sagesse et de clairvoyance, au point de devenir le plus fameux de tous ceux de son temps.

[4] Basile ne reste, selon moi, nullement ou à peine en arrière, de l'un pour la douceur, de l'autre pour la sagesse ; au point qu'il calma l'audace de rois possédés du démon, et qu'il n'y eut pas qu'une reine du Midi ou tel autre personnage que le renom de sa sagesse fit venir à sa rencontre des extrémités de la terre, mais que sa sagesse se faisait connaître même de toutes les extrémités. Je vais passer la suite de Salomon ; elle est connue de tous malgré notre réserve.

LXXIV. [1]

Tu loues la liberté d'Élie à l'égard des tyrans (IV Reg., n, l suiv.) et son enlèvement au milieu du feu? elle bel héritage d'Elisée, la peau de mouton, et allant de pair avec elle l'esprit d'Elie (IV Reg., ii, 9 suiv.) ? Loue aussi chez Basile sa vie au milieu du feu, je veux dire dans la multitude de ses épreuves ; sa préservation au travers d'un feu qui brûlait, mais sans le consumer, miracle du buisson (Ex., iii, 2); et la belle peau qui lui vint d'en-haut, l'absence de chair.

[2] J'omets le reste, les jeunes gens mouillés de rosée au milieu du feu (Dan., iii, 5 suiv.), le prophète fugitif 219 priant dans le ventre d'une baleine (Jon. ii, i suiv.) et sortant du monstre comme d'une chambre ; le juste dans la fosse, enchaînant la férocité des lions (Dan., vi, 16 suiv.) ; le combat des sept Macchabées qui avec un prêtre et une mère furent achevés dans le sang et toutes sortes de supplices (II Mach, vii, 1 suiv.) : d'eux, Basile imita la fermeté et conquit aussi la gloire.

LXXV. [1] Je passe au Nouveau Testament, et en comparant aux gloires qui s'y trouvent les actes de Basile, j'honorerai le disciple par les maîtres.

Qui fut précurseur de Jésus ? Jean, voix du verbe (Luc, iii, 4), flambeau de la lumière, en présence de qui il tressaillit au sein, qu'il précéda aux enfers où la fureur d'Hérode l'envoya pour qu'il fût là aussi le héraut de celui qui arrivait. [2] Et si on trouve ce langage hardi, qu'on considère au début de ces paroles que ce n'est pas pour préférer ni pour égaler Basile à celui qui parmi les enfants des femmes est supérieur à tous (Luc, vii, 28), que j'établis celte comparaison; mais pour signaler un émule qui n'est pas sans porter en sa personne quelque chose du caractère de celui-là : [3] ce n'est pas chose petite pour les hommes vertueux qu'une imitation même petite des plus grands. [4] Or est-ce qu'il ne fut pas l'image visible de la philosophie de celui-là, Basile? lui aussi il habita le désert ; lui aussi avait un cilice comme vêtement de ses nuits, obscurément et sans ostentation; lui aussi se contenta de la même nourriture, se purifiant pour Dieu par l'abstinence; lui aussi eut l'honneur de devenir le héraut du Christ, sinon son précurseur ; et l'on voyait venir à lui, non seulement tout le pays d'alentour, mais encore d'au-delà des frontières; lui aussi,

221 au milieu des deux testaments, abolissait la lettre de l'un, popularisait l'esprit de l'autre et faisait la réalisation de la loi cachée par l'abolition de la loi visible.

LXXVI. [1] Il imita de Pierre le zèle, de Paul la fermeté; de l'un et de l'autre qui eurent des noms célèbres et qui changèrent de nom, la foi ; des fils de Zébédée, la grande voix ; de tous les disciples, la frugalité et la simplicité. C'est pourquoi aussi la clef des cieux lui est confiée (matth., xvi, 19); et non content du cercle qui va de Jérusalem à l'lllyricum (Rom., xv, 19), pour l'Évangile il en embrasse un plus vaste ; fils du tonnerre, il n'en a pas le nom, mais il l'est ; il repose sur la poitrine de Jésus, et de là il tire la puissance de la parole et la profondeur des pensées.

[2] Quant à devenir un Etienne, il en fut empêché en dépit de sa bonne volonté, car il tint à distance par le respect ceux qui cherchaient à le lapider.

Il m'est encore possible de me résumer davantage, pour éviter d'examiner ces choses une à une. Dans les vertus, tantôt il fut initiateur, tantôt émule, tantôt vainqueur ; et pour avoir passé par toutes, il l'emporta sur tous ceux d'aujourd'hui. J'ai un mot à ajouter, il sera court.

LXXVII. [1]

Telle était la vertu de ce héros et sa richesse de réputation que plusieurs de ses petitesses même et aussi de ses défauts physiques furent imaginés par d'autres comme des moyens de s'illustrer, par exemple sa pâleur, sa barbe, sa marche habituelle, et quand il parlait son absence de précipitation, son air pensif à l'ordinaire et son recueillement intérieur : copie malheureuse chez la plupart et manque de bon sens qui dégé-

223 néraient en humeur sombre ; ou encore l'aspect de son vêtement, la forme de son lit, sa façon de manger : toutes choses qui chez Basile allaient sans application, se faisaient avec simplicité et au hasard des circonstances. [2] On peut voir bien des Basiles de surface, statues au milieu des ombres ; ce serait beaucoup de dire aussi, écho qui répète une voix : car si celui-ci n'imite que la fin du mot, c'est du moins avec quelque clarté ; eux s'éloignent encore plus du modèle, qu'ils n'ont le désir d'en approcher. [3] Mais il y a une chose, non pas médiocre cette fois, mais grandement flatteuse à juste titre, c'est d'avoir jadis eu la chance de l'approcher, de le cultiver, et d'avoir quelque chose, parole ou action, plaisante ou grave, à emporter en souvenir, comme je sais que j'en ai eu souvent l'honneur ; car même les négligences de Basile avaient infiniment plus de valeur et d'éclat que les fatigues des autres.

LXXVIII. [1] Comme, ayant achevé la course et gardé la foi (// Tim., iv, 7), il désirait la mort, que le temps des couronnes était imminent et qu'il avait entendu non pas cette parole : « Monte sur la montagne et meurs » (Deut., xxxii, 49), mais celle-ci :« Meurs et monte vers nous», il fait à ce moment encore un prodige qui ne le cède pas à ce dont j'ai déjà parlé. [2] II était déjà presque mort et sans souffle, et la vie s'était presque entièrement retirée quand on le voit reprendre un accroissement de vigueur, au moment des paroles d'adieu, afin que son départ fût accompagné des paroles de la piété; et par l'imposition des mains aux plus généreux de ses serviteurs, il leur donne sa main et l'Esprit, afin que l'autel ne soit pas frustré de ceux qui avaient été ses dis-

225 ciples et les collaborateurs de son sacerdoce. [3] Ce qui suit, ma parole hésite à l'aborder ; elle l'abordera cependant, bien que ce soit plutôt à d'autres qu'à nous que convienne ce récit. Car je ne puis être philosophe dans ma douleur, bien que je m'efforce vivement d'être philosophe, au souvenir de la perte commune et du malheur qui s'est abattu sur la terre.

LXXIX. [1] Il était étendu, l'homme, rendant ses derniers souffles, et réclamé par le chœur d'en haut, sur lequel depuis longtemps il fixait les yeux. On voyait répandue autour de lui toute la ville, incapable de supporter cette perte, criant contre ce départ comme contre une tyrannie ; s'attachant à cette âme, dans l'idée qu'ils pourraient la retenir et lui faire violence avec les mains ou des prières ; car ils devenaient fous de douleur ; et ils lui auraient abandonné chacun une partie de sa propre vie, s'il eût été possible, de bon cœur. [2] Quand ils se virent vaincus — car il devait donner la preuve qu'il était homme —, et qu'il eut dit pour finir : « Je remettrai mon esprit dans tes mains» (Ps., xxx, 6), aux anges qui l'emmenaient il rendit l'âme avec bonheur, après avoir initié aux mystères les assistants et les avoir rendus meilleurs par ses recommandations. Alors se produit le prodige le plus fameux de ceux qui ont jamais eu lieu.

LXXX. [1]

Le saint était porté haut par des mains de saints ; et chacun s'empressait de saisir, l'un une frange, l'autre l'ombre, l'autre le lit porteur d'un saint, rien que pour le toucher : car y avait-il quelque chose de plus saint, de plus pur que ce corps-là ? [2] l'autre de se rapprocher des porteurs, l'autre de jouir seulement de sa vue, persuadé qu'elle lui porterait bonheur. [3] II

227 y avait plein les places, les portiques, les maisons à deux, à trois étages de gens qui l'escortaient, marchant en avant, marchant en arrière, serrant de près, montant les uns sur les autres ; foules innombrables, de toute race et de tout âge, auparavant inconnues. Les psalmodies étaient dominées par les gémissements et la philosophie anéantie par la douleur. Il y avait lutte entre les nôtres et ceux du dehors, Grecs, Juifs, étrangers ; entre ceux-là et nous à qui pleurerait davantage pour participer davantage à sa protection. [4] En fin de compte, la douleur finit même par devenir un danger : il mourut avec lui un bon nombre de personnes, par suite de la poussée violente et du tumulte ; et on regarda cette fin comme un bonheur pour elles, sous prétexte qu'elles avaient été associées à son départ, et qu'elles étaient des victimes funéraires, dirait peut-être un exalté. [5] Le corps ne put qu'avec peine échapper aux ravisseurs et vaincre les gens du cortège ; alors on le confie au tombeau de ses pères, on place à côté des prêtres l'évêque, à côté des prédicateurs la grande voix qui résonne encore à mes oreilles, le martyr à côté des martyrs.

[6] Et maintenant, lui il est dans les cieux ; et là pour nous, je pense, il offre ses sacrifices, et il prie pour le peuple ; car en nous quittant, il ne nous a pas quittés tout à fait. Mais moi, Grégoire, mort pour une moitié et amputé d'une moitié, maintenant que j'ai été arraché à cette grande amitié, traînant une vie douloureuse et pénible comme il est naturel à la suite de cette séparation, je ne sais où j'aboutirai, après la direction qu'il me donnait, lui de qui aujourd'hui encore je reçois 229 des avertissements et des réprimandes, au cours de mes visions nocturnes, s'il m'arrive de sortir du devoir et de tomber. [7] Pour moi, si je mêle des thrènes aux éloges ; si je fais l'histoire delà carrière de l'homme pour la proposer aux âges comme un commun modèle de vertu, et un programme de salut pour toutes les Eglises et toutes lésâmes, où nous regarderons pour régler notre vie comme sur une loi vivante, ce ne peut être que pour vous conseiller, à vous qui vous êtes perfectionnés à son école, d'avoir toujours les yeux fixés sur lui, et, comme s'il vous voyait et que vous le voyiez, de vous perfectionner pour l'Esprit.

LXXXI. [1] Ici maintenant réunis autour de moi, vous tous qui étiez le chœur de celui-là, ceux du sanctuaire et ceux des bas degrés, ceux de chez nous et ceux du dehors, collaborez avec moi à cet éloge, chacun de vous redisant et regrettant l'une ou l'autre de ses vertus : [2] les princes, le législateur ; les gouvernants, le fondateur de cité ; le peuple, son amour de l'ordre ; les orateurs, le maître; les vierges, le paranymphe ; les femmes mariées, le conseiller ; les solitaires, l'homme qui donnait des ailes ; les migades, le juge ; les simples, le conducteur ; les contemplatifs, le théologien ; [3] les heureux, le frein ; les malheureux, la consolation; la vieillesse, le bâton; la jeunesse, la règle; la pauvreté, le pourvoyeur; la richesse, l'intendant. [4] II me semble aussi que des veuves doivent célébrer leur protecteur; des orphelins, leur père ; des pauvres, l'ami des pauvres ; les étrangers, l'ami des étrangers ; des frères, l'ami de ses frères ; les malades, le médecin, pour tout ce qu'on veut de maladies et de traitements ; ceux qui ont de la santé, le gardien de la santé; tous, celui qui s'était fait

231 tout à tous afin de les gagner tous (I Cor., ix, 22), [du moins un bon nombre].

LXXXII.

[1] Reçois cela de nous, Basile, d'une voix qui jadis te fut très douce, de ton égal en dignité et en âge. S'il approche de ton mérite, c'est grâce à toi : c'est parce que j'avais confiance en toi, que j'ai entrepris ce discours sur toi. S'il en est loin et qu'il soit contraire à ton attente, qu'est-ce qui doit m'arriver, dans l'accablement où me mettent la vieillesse, la maladie et le regret de toi ?

[2] Toutefois Dieu agrée même ce qu'on fait suivant ses forces. Pour toi, puisses-tu nous regarder d'en haut, tête divine et sacrée; cet aiguillon de la chair (II Cor., xii, 7), qui nous a été donné par Dieu pour notre instruction, puisses-tu le retenir par ton intercession, ou nous inspirer le courage de le supporter ; notre vie tout entière, puisses-tu la diriger à notre plus grand profit.

[3] Et quand nous partirons, puisses-tu nous accueillir là aussi sous ta tente, afin que l'un et l'autre ensemble vivant et contemplant avec plus de clarté et de perfection la sainte et bienheureuse Triade, dont nous n'avons perçu maintenant que de faibles reflets, nous puissions borner là notre désir, et recevoir cette récompense pour les combats que nous aurons livrés ou qui nous auront été livrés.

[4] Toi donc reçois de nous ce discours. Mais nous qui nous louera après toi, quand nous quitterons la vie ? à supposer qu'il se trouve en nous digne matière à un discours d'éloges, dans le Christ Jésus, notre Seigneur, à qui est la gloire pour les siècles. Amen.

Grégoire de Naziance : EN L'HONNEUR DE CÉSAIRE SON FRÈRE

GRÉGOIRE DE NAZIANZE

EN L'HONNEUR DE CÉSAIRE SON FRÈRE

DISCOURS FUNÈBRE

I. Vous croyez de moi peut-être, amis, frères, pères, douces choses et doux noms, que c'est pour répandre des plaintes et des gémissements sur celui qui s'en est allé, que je m'empresse d'entreprendre ce discours, ou bien pour m'étendre en des discours longs et ornés, qui font l'agrément de la foule. [2] Et vous voilà préparés, les uns à partager mon deuil et mes plaintes, afin dans mon malheur de pleurer vos propres malheurs, vous tous qui avez quelque chose de semblable, et de tromper votre douleur grâce aux malheurs d'un ami ; les autres, à vous repaître l'oreille et goûter quelque plaisir : [3] il faudrait que nous fissions étalage même de notre infortune, ainsi que nous en usions jadis, au temps où nous étions trop attaché aux choses de la matière et désireux notamment de la gloire de l'éloquence, avant que nous n'eussions élevé les yeux vers le Verbe de vérité, le très haut, et donné tout à Dieu de qui tout vient, pour recevoir Dieu en échange de tout. [4] Point du tout, ne pensez pas cela de moi, si vous voulez penser sainement. Nous ne donnerons point à celui qui est parti plus de larmes qu'il ne convient, n'admettant même point chez les autres les choses de ce genre, et dans l'éloge non plus, nous ne dépasserons la mesure. Pourtant un présent cher et très approprié, s'il en est un, pour l'homme éloquent, c'est un discours, et pour celui qui aima singulièrement mes discours, c'est l'éloge; [5] même ce n'est pas seulement un présent, c'est aussi une dette, la plus juste de toutes les dettes. Mais nous paierons suffisamment tribut à l'usage qui règle ces choses et par nos larmes et par nos éloges, — et ceci n'est même pas étranger à notre philosophie, car « la mémoire des justes sera accompagnée de louanges » (Prov., x, 7), et : « Sur le mort, est-il dit, verse des larmes, et comme un homme qui souffre des choses dures, commence à gémir » (Eccl., xxxviii, 16), pour nous préserver également de l'insensibilité et de l'excès. [6] Puis après cela, nous montrerons la faiblesse de la nature humaine, nous rappellerons la dignité de l'âme, nous ajouterons la consolation qui est due aux affligés, et nous ferons passer le chagrin, de la chair et des choses temporelles, aux choses spirituelles et éternelles.

II. Césaire eut — pour commencer par où il est le plus expédient pour nous — des parents que tous vous connaissez, et dont la vertu, que vous voyez et dont vous entendez parler, fait et votre envie et votre admiration, est pour vous un sujet de récits auprès de ceux qui l'ignorent, si toutefois il en est, — chacun de vous s'attachant à quelque détail particulier, puisque l'ensemble n'est pas à la portée du même homme ni l'œuvre d'une seule langue, malgré tout l'effort et tout le zèle qu'on y pourrait apporter. [2] Entre les titres nombreux et considérables qu'ils ont à l'éloge (à moins qu'on ne trouve excessive mon admiration pour ma maison), il en est un, le plus grand de tous, qui est en outre comme une marque distinctive, la piété ; je parle des vénérables têtes blanches que vous voyez, non moins respectables par la vertu que par la vieillesse, dont le corps est fatigué par le temps, mais dont l'âme est jeune pour Dieu.

III. Le père, de l'olivier sauvage greffé avec succès sur l'olivier franc et associé à sa graisse (Rom., xi, 17 suiv.), au point qu'on le chargea de greffer autrui et qu'on lui confia la culture des âmes, haut et présidant hautement à ce peuple, est un second Aaron ou Moïse, qui mérita d'approcher de Dieu et de dispenser la voix divine à ceux qui se tiennent à distance, doux, sans colère, la sérénité sur le visage, la chaleur dans l'âme, abondant en biens apparents, plus riche en biens cachés. [2] Pourquoi vous dépeindrions-nous ce qui vous est connu? Non, nous aurions beau nous étendre en un long discours ; nous ne pourrions établir de proportion entre ce qu'il mérite, ce que chacun sait et attend, et ce discours. Et mieux vaut s'en remettre à la pensée que de mutiler par la parole la plus grande partie de cette merveille.

IV. La mère, dès longtemps et depuis des générations consacrée à

Dieu ; et comme un héritage nécessaire, non seulement sur elle-même mais aussi sur ses enfants, faisant descendre la piété, « vraie masse sainte formée de saintes prémices » (Rom., xi, 16), qu'elle augmenta et accrut si bien que certains (je le dirai, si audacieux que soit ce propos) croient et disent que la perfection même de son mari n'a pas été l'œuvre d'un autre, et que, ô prodige! comme prix de sa piété, il lui fut donné une plus grande et plus parfaite piété.

[2] Aimant leurs enfants tous deux et aimant le Christ, chose des plus extraordinaires, ou plutôt aimant le Christ plus qu'aimant leurs enfants, puisque de leurs enfants ils n'avaient qu'une seule jouissance, celle de les voir tirer du Christ et leur renom et leur nom, et que leur bonheur en enfants n'eut qu'une règle, la vertu et l'union avec le bien. [3] D'entrailles miséricordieuses, compatissants, soustrayant la plupart de leurs biens aux vers, aux voleurs et au dominateur du monde, de l'exil émigrant vers la demeure, et pour héritage très grand à leurs enfants thésaurisant la gloire qui leur venait de là. [4] Oui, c'est de la sorte aussi qu'ils ont marché à grands pas vers une grasse vieillesse (Od., XIX, 367), égaux en vertu et en âge, pleins de jours (Gen., xxv, 8), aussi bien de ceux qui demeurent que de ceux qui passent ; privés chacun du premier rang sur terre dans la mesure où ils s'interdisaient mutuellement la prééminence ; et ils ont rempli la mesure du bonheur complet, sauf à la fin ce qu'il faut nommer, suivant l'idée qu'on s'en peut faire, soit une épreuve soit une grâce de la Providence. [5] Et cela veut dire, d'après moi, qu'ayant envoyé devant eux celui de leurs enfants que l'âge exposait le plus à tomber, ils peuvent désormais finir leur vie en sécurité et se transporter là-haut avec toute leur maison.

V. Et si j'ai donné ces détails, ce n'est point que je désire les louer, ni que j'ignore qu'on atteindrait difficilement à leur mérite, même en consacrant à leur éloge toute la matière d'un discours; mais j'ai voulu montrer que la vertu était pour Césaire une obligation de famille, et que vous ne devez pas trouver étonnant ou incroyable qu'avec de tels parents il se soit rendu digne de telles louanges; et que vous le devriez au contraire, s'il eût jeté les yeux sur d'autres, pour négliger les exemples domestiques et proches.

[2] Ses débuts furent donc tels qu'il convient aux hommes réellement bien nés et qui doivent bien vivre. Mais, sans parler des avantages vulgaires, sa beauté, sa taille, la grâce du héros en toutes choses, et cette eurythmie quasi musicale, — car il ne nous appartient même pas déjuger de pareilles choses, encore qu'elles n'apparaissent pas sans importance aux autres, — je vais en arriver à la suite du discours et aux points que, en dépit même de mes désirs, je ne puis facilement négliger.

VI. Nourris et élevés dans de tels principes, et suffisamment exercés dans les sciences d'ici, où on vit Césaire par une promptitude et une élévation naturelle plus qu'on ne saurait dire surpasser le plus grand nombre (ah! comment ne pas verser des larmes en repassant ces souvenirs? comment empêcher la douleur d'infliger un démenti à ma philosophie, contrairement à ma promesse?), [2] quand le moment de nous expatrier fut venu, ce fut aussi pour l'un et l'autre le temps de la première séparation; car moi je m'arrêtai dans les écoles de Palestine, florissantes à cette époque, par amour de la rhétorique, et lui alla occuper la ville d'Alexandre qui était et passait pour être, alors comme aujourd'hui, le laboratoire de toutes variétés de sciences.

[3] Quelle est la première ou la plus grande à rappeler des qualités de celui-là? que puis-je omettre sans causer à mon discours son plus grand préjudice? qui fut plus que lui fidèle à ses maîtres? qui fut plus cher à ceux de son âge? qui évita davantage la société et la fréquentation des méchants? qui rechercha davantage celle des meilleurs, et en particulier ceux de ses compatriotes les plus distingués et les mieux connus? persuadé que s'il y a une chose aussi qui n'est pas d'une mince influence sur la vertu ou le vice, ce sont les liaisons. [4] En conséquence, qui fut plus que lui estimé des magistrats? et qui, dans toute la ville, où cependant à cause de son immensité tous demeurent ignorés, fut plus connu pour sa sagesse ou plus fameux pour son intelligence?

VII. Quel genre n'a-t-il pas abordé dans la science? ou plutôt abordé comme un autre ne le fait même pas pour une seule branche? à qui a-t-il permis d'approcher de lui, même un peu, je ne dis pas parmi ses camarades et ceux de son âge, mais même parmi de plus âgés et de plus anciens dans l'étude,— exercé dans toutes les parties comme on l'est dans une seule, et dans chacune comme s'il l'eût cultivée à la place de toutes, surpassant ceux qui sont prompts de nature par son assiduité, et ceux qui sont généreux au travail par la pénétration de son intelligence, ou plutôt l'emportant en promptitude sur les esprits prompts et en application sur les laborieux, et sur ceux qui se distinguent par ces deux qualités, par l'une et par l'autre?

[2] En géométrie et en astronomie, dans la science dangereuse pour les autres, il ramassait tout ce qu'elle a d'utile, c'est-à-dire que l'harmonie et l'ordre des choses célestes lui faisait admirer le Créateur ; et il évitait tout ce qu'elle a de nuisible, n'attribuant pas au cours des astres ce qui est et ce qui arrive, comme ceux qui dressent la créature, leur compagne d'esclavage, en face du Créateur, mais à Dieu, en même temps que tout le reste, comme il est juste, rapportant aussi leurs mouvements. [3] Quant aux nombres, aux calculs et, dans l'admirable médecine, à toute cette partie qui étudie les natures, les constitutions et les principes des maladies, afin, en même temps qu'on enlève les racines, de supprimer aussi les rejetons, qui eût été assez ignorant ou jaloux pour lui attribuer la seconde place et ne pas se tenir pour satisfait d'être compté immédiatement après lui, et d'occuper en second la première place? [4] Ce ne sont point là des paroles sans témoignages : les contrées tout ensemble de l'orient et du couchant, et toutes celles que celui-là parcourut plus tard, sont des stèles commémoratives de son savoir.

VIII. Quand après avoir amassé, comme un grand navire des marchandises de tous pays, toutes les vertus et toutes les sciences dans sa seule âme, il repartit pour sa ville, afin de faire participer les autres à sa belle cargaison de science, il se produisit alors un fait merveilleux ; et il n'est rien de tel — car il y a pour moi entre tous du charme dans ce souvenir, et il pourra vous faire quelque plaisir — que de le rapporter brièvement.

[2] Notre mère formait un vœu digne d'une mère et de l'amour qu'elle a pour ses enfants : c'était, comme elle nous avait vus partir tous deux, de nous voir aussi revenir ensemble ; car nous paraissions, sinon aux autres, du moins à notre mère, un couple digne qu'on souhaitât d'en avoir le spectacle, quand nous étions vus l'un avec l'autre ; et le voilà aujourd'hui misérablement séparé par l'envie. [3] Dieu en ayant ainsi disposé, lui qui entend une juste prière et honore l'amour des parents pour des enfants vertueux, sans aucune préméditation ni entente, l'un venant d'Alexandrie, l'autre de la Grèce, dans le même temps dans la même ville nous descendîmes, l'un par terre, l'autre par mer. [4] Cette ville était Byzance, aujourd'hui la capitale de l'Europe. Là, Césaire, avant qu'il fût longtemps, acquit assez de gloire pour que des honneurs publics, un mariage illustre, une place dans l'assemblée du Sénat lui fussent offerts, et pour qu'une ambassade fût envoyée vers le grand empereur en vertu d'un décret public : afin que la première ville eût le premier des savants pour ornement et pour gloire, s'il avait à cœur qu'elle fût réellement la première et digne de son nom, [5] et pour qu'elle pût ajouter à tous les récits dont elle était l'objet l'orgueil de compter Césaire au nombre et de ses médecins et de ses habitants, bien que, avec ses autres illustrations, elle fût riche en hommes, grands aussi bien dans la philosophie que dans le reste de la science.

[6] Mais c'est assez sur ce sujet. A ce moment, l'événement sembla aux autres une coïncidence étrange et fortuite, comme le hasard en comporte beaucoup dans nos affaires ; mais aux personnes pieuses, il apparut 'très clairement que cette conjoncture n'était rien d'autre que le fait de parents pieux, réunissant leurs enfants par terre et par mer, et rien que pour voir leurs souhaits accomplis.

IX. Voyons! gardons-nous aussi d'omettre une des belles actions de Césaire, que les autres peut-être trouvent petite et même indigne de mémoire, mais qui, à mes yeux, paraissait à cette époque et paraît encore aujourd'hui très grande, — si toutefois l'amour fraternel est une chose louable, — et que je ne cesserai de placer en première ligne, chaque fois que j'aurai à passer en revue ses actions.

[2] La ville voulait le retenir par les honneurs dont j'ai parlé et, quoi qu'il arrivât, protestait qu'elle ne le lâcherait point ; mais je tirai en sens contraire et je réussis, moi qui, en toutes circonstances, eus une grande place dans l'estime de Césaire, à satisfaire les parents dans leur vœu, la patrie dans une dette, moi-même dans mon désir. [3] Je le pris pour associé de ma route et compagnon de voyage, et je me vis préférer non seulement à des villes et à des peuples, à des honneurs et à des richesses, qui, en grand nombre et de tous côtés, ou bien affluaient vers lui ou bien se laissaient espérer, mais presque à l'empereur lui-même et aux ordres partis de là.

[4] Dès lors je résolus de vivre en philosophe et de me conformer à la vie d'en-haut, après avoir, comme un lourd despote et une pénible maladie, secoué toute ambition ; ou plutôt le désir était ancien, la vie vint plus lard. [5] Pour lui, quand il eut consacré les prémices de sa science à sa patrie, et excité une admiration digne de ses travaux, après cela un désir de gloire, de se faire le protecteur de la ville, comme il me le persuadait le livre à la cour, fait qui n'était pas précisément pour me plaire, ni à mon gré, — car je dirai pour m'excuser auprès de vous qu'une place quelconque auprès de Dieu est meilleure et plus haute que le premier rang auprès du roi d'ici-bas ; — pourtant il ne méritait pas de blâme. [6] En effet, vivre en philosophe, si c'est une chose très grande, c'est aussi par là même une chose très difficile ; l'entreprise n'est pas à la portée d'un grand nombre, mais seulement de ceux qui sont appelés par la grande intelligence divine qui prête une main opportune aux élus. [7] D'autre part, ce n'est pas peu de chose, quand on s'est proposé la seconde vie, de participer à la vertu ; de faire plus d'estime de Dieu et de son propre salut que de l'éclat d'en bas ; de considérer cet éclat comme un théâtre ou un masque des choses vulgaires et éphémères pour jouer la comédie de ce monde, tandis que soi-même on vit pour Dieu, avec l'image qu'on sait avoir reçue de lui et devoir à celui qui l'a donnée : réflexions auxquelles nous savons avec certitude que Césaire s'est livré.

X. D'une part, il occupe le premier rang parmi les médecins, sans avoir besoin de beaucoup d'effort, et en se bornant à montrer son savoir, ou plutôt une sorte de court préliminaire de son savoir ; et aussitôt compté au nombre des amis de l'empereur, il recueille les plus grands honneurs. [2] Mais d'autre part il offre gratuitement aux magistrats la charité de son art, persuadé qu'il n'y a rien comme la vertu et le renom que donnent les plus belles actions pour pousser en avant. Ceux à qui il était inférieur par le rang, il les surpassait de beaucoup par la réputation ; aimé de tous pour sa réserve, et à cause de cela se voyant confier les objets précieux, sans qu'il eût besoin du serment d'Hippocrate, si bien que la simplicité de Cratès n'était rien, en regard de la sienne ; [3] entouré par tous d'un respect qui dépassait sa dignité ; toujours estimé digne de sa grande fortune présente, et jugé digne de la fortune plus grande qui se laissait espérer, aux yeux des empereurs eux-mêmes et de tous ceux qui tiennent la première place après eux. [4] Et le plus important, c'est que ni la réputation ni les plaisirs qui étaient à sa portée ne corrompirent la noblesse de son âme ; mais entre les titres nombreux et considérables qui lui appartenaient, le premier dans son estime, c'était d'être chrétien et de porter le nom de chrétien, et tous les biens ensemble n'étaient pour lui qu'enfantillage et bagatelle auprès de ce seul bien-là. [5] Le reste n'était que jeux destinés à autrui et sur une sorte de théâtre bien vite dressé et disparu, plus facile peut-être à détruire qu'à édifier, comme on peut voir par les nombreuses vicissitudes de la vie et par les alternatives de hauts et de bas de la prospérité ; il n'y avait qu'un bien qu'on possède en propre, et qui reste sûrement, la piété.

XI. Voilà quelle était la philosophie de Césaire, même sous la chlamide; voilà dans quelles pensées il vécut et s'en alla, manifestant sous le regard de Dieu une piété plus grande que celle qui paraissait en public, la piété de l'homme caché (I Petr., iii, 4). [2] Et s'il faut que je laisse tout de côté : la protection accordée à ceux de sa famille qui avaient eu des revers, son mépris du faste, son égalité pour ses amis, sa franchise avec les magistrats, et en faveur de la vérité les luttes et les discours sans nombre où il s'engagea bien des fois et contre bien des hommes, non seulement avec sa raison, mais encore avec toute l'ardeur de sa piété, — il y a un trait que je vais raconter pour les remplacer tous, c'est ce qu'il y a de plus notable chez lui. [3] Il déchaînait sa rage contre nous, l'empereur au nom odieux. Sa fureur avait débuté contre lui-même, et sa renonciation au Christ l'avait déjà rendu insupportable aux autres. Il n'apportait même pas la même grandeur d'âme que le reste des ennemis du Christ à se faire inscrire dans l'impiété, mais il escamotait le persécuteur sous une apparence de modération ; et semblable au serpent tortueux qui posséda son âme, il usait de toutes sortes de manœuvres pour entraîner les malheureux dans son propre abîme. [4] Son début dans l'artifice et la ruse, ce fut, ceux qui souffraient comme chrétiens, de les punir comme malfaiteurs, pour nous priver même de la gloire des combats; car il enviait jusqu'à cela aux chrétiens, le brave. Le second, ce fut qu'on donna à ce qui se faisait le nom de persuasion et non celui de tyrannie, afin qu'il y eût plus de honte que de danger pour ceux qui passeraient de leur plein gré du côté de l'impiété. [5] Attirant les uns par des richesses, les autres par des dignités, d'autres par des promesses, d'autres par des honneurs de tout genre qu'il n'offrait même pas en roi, mais en pur esclave, aux yeux de tous, tous enfin parla magie des discours et par son propre exemple, il en arrive, après bien des hommes, à tenter même Césaire. Hélas! quel égarement et quelle folie, s'il espérait dans un Césaire, dans mon frère, dans le fils des parents que vous savez, trouver une proie!

XII. Mais je veux insister un peu sur ce trait, je veux jouir du récit, comme ceux qui étaient présents jouirent du spectacle. Il s'avançait le héros, armé du signe du Christ, ayant le grand Verbe pour se protéger contre un adversaire riche en armes, grand par l'habileté de l'éloquence. [2] Mais sans se sentir frappé devant ce spectacle, sans que la flatterie lui fît rien rabattre de son orgueil, il était prêt en athlète à lutter par la parole et par l'action contre un homme puissant dans l'une et dans l'autre. [3] Telle était l'arène, et tel le champion de la piété. Et comme agonothète, il y avait d'une part le Christ, armant son athlète de ses propres souffrances, de l'autre un tyran redoutable, caressant par l'affabilité de ses paroles et épouvantant par l'immensité de sa puissance ; [4] pour spectateurs, d'un côté et de l'autre, ceux qui restaient encore à la piété et ceux qui s'étaient laissé entraîner par lui, attentifs à regarder de quel côté pencherait leur sort et plus inquiets de connaître le vainqueur que ceux qu'entouraient les spectateurs.

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