Discours funèbres (éloges d'Athanase, de Basile et de Césaire) (page 4)
XIII. Ne crains-tu pas pour Césaire, qu'il n'ait des sentiments indignes de son courage? « Rassurez-vous ». La victoire est avec le Christ, qui a vaincu le monde (Jo., xvi, 33). Pour rapporter par le détail ce qui, à ce moment, fut dit et mis en avant, aujourd'hui, sachez-le bien, je donnerais tout. Car il y a des artifices et des subtilités de raisonnement qu'on trouve dans la discussion et que je ne me rappelle pas sans plaisir; mais ce serait tout à fait étrangère la circonstance et au discours. [2] Lorsque, après avoir réfuté toutes ses arguties de langage, et repoussé toutes ses attaques ouvertes ou cachées, comme un jeu, il eut d'une voix haute et éclatante proclamé qu'il était et demeurait chrétien, même alors il ne se voit pas congédier définitivement. [3] Car l'empereur avait un violent désir de garder contact avec la science de Césaire et de s'en faire une parure. C'est alors aussi qu'il fit entendre aux oreilles de tous la parole bien connue : « O heureux père! ô malheureux enfants! », car il daigna nous honorer aussi en nous associant à l'outrage, nous dont il avait connu à Athènes et la science et la piété. [4] Et mis en réserve pour une seconde entrée, après que la justice eut armé à propos celui-là contre les Perses, Césaire revient vers nous, exilé bienheureux, triomphateur non sanglant, plus illustre par sa disgrâce que par sa splendeur.
XIV. Pour moi cette victoire, auprès de la grande puissance de celui-là, de sa pourpre sublime et de son somptueux diadème, est à mon jugement de beaucoup plus sublime et plus honorable ; je me sens plus fier de ce récit, que s'il eût partagé avec celui-là tout l'empire.
[2] Il cède donc à la malignité des temps, et cela conformément à notre loi qui ordonne, quand le moment est venu, de braver le danger pour la vérité et de ne point trahir lâchement la piété ; mais, tant que cela est possible, de ne point provoquer les périls (Matth., x, 23), soit par crainte pour nos âmes, soit par ménagement pour ceux qui suscitent le péril. [3] Mais quand les ténèbres furent dissipées, que la terre étrangère eut rendu un juste arrêt, que le glaive eut étincelé pour abattre l'impie, que le pouvoir fut revenu aux chrétiens, faut-il dire avec quelle gloire et quel honneur, quels témoignages et combien nombreux et avec l'air d'accorder une grâce plutôt que d'en recevoir, il est de nouveau repris par le palais et voit une faveur nouvelle succéder à la première? [4] Les empereurs changèrent par le temps, mais Césaire jouit sans interruption de la bonne estime et de la première place auprès d'eux ; et il y eut une émulation entre les empereurs à celui qui s'attacherait davantage Césaire et de qui il pourrait plutôt porter le nom d'ami et de familier. Telle fut pour Césaire la piété, et les fruits de la piété. Qu’ils entendent, les jeunes gens et les hommes; et que parla même vertu, ils se hâtent d'arriver à la même illustration — car le fruit des bonnes œuvres est glorieux (Sap., iii, 15), — tous ceux qui ont une telle fortune à cœur et la considèrent comme un élément du bonheur.
XV. Mais quelle est donc encore, entre les merveilles qui le concernent, celle où tout ensemble la piété de ses parents et la sienne reçoivent une éclatante démonstration? Il vivait en Bithynie, et remplissait une charge non vulgaire au nom de l'empereur. Elle consistait à percevoir l'argent pour l'empereur et avoir la surveillance du trésor ; c'est par là que l'empereur prélude pour lui à de plus hautes dignités. [2] Lors du tremblement de terre survenu récemment à Nicée, qui fut, dit-on, le plus terrible qu'il y eût de mémoire d'homme, et faillit surprendre en masse et faire disparaître tous les habitants en même temps que la beauté de la ville, seul des personnages de marque, ou en très rare compagnie, il échappe au danger et d'une manière invraisemblable, puisqu'il trouva un abri dans l'écroulement même et n'emporta du péril que des traces légères, assez pour puiser dans les leçons de la peur l'idée d'un salut plus grand, pour se consacrer tout entier à la région d'en-haut, pour transporter sa milice hors des choses agitées et changer de cour. [3] Voilà quelle était sa pensée, et l'objet pour lui-même de son ardent souhait, comme ses lettres me le persuadaient; car j'avais saisi cette occasion pour l'avertir, ce que même en d'autres circonstances j'avais fait sans relâche, voyant avec peine cette noble nature s'agiter dans la médiocrité, une âme à ce point philosophe se débattre dans les affaires publiques, et pour ainsi dire, un soleil voilé par un nuage.
[4] Il l'emporta sur le tremblement de terre, mais non plus sur la maladie, car il était homme. L'une de ces choses lui fut particulière, l'autre lui fut commune avec les autres ; l'une fut l'œuvre de sa piété, l'autre de sa nature. Et la consolation avait précédé la douleur, afin qu'ébranlés par sa mort nous pussions être fiers du miracle de son salut dans cette circonstance. [5] Et maintenant, le grand Césaire nous a été conservé, cendre vénérable ; mort loué ; accompagné d'hymnes succédant aux hymnes ; porté en procession aux autels des martyrs ; honoré par des mains pures de parents, la robe brillante d'une mère qui substitue la piété à la douleur, des larmes vaincues par la philosophie, des psalmodies qui endorment les chants de deuil ; et du néophyte, que l'Esprit a renouvelé par l'eau, recueillant les dignes récompenses.
XVI. C'est là pour toi, ô Césaire, le présent funèbre qui te vient de moi ; ce sont là les prémices de mes paroles, que tu m'as reproché souvent de tenir cachées et que tu devais faire éclater sur toi-même ; c’est la parure qui te vient de moi, et c'est pour toi la plus chère, je le sais bien, de toutes les parures. [2] Ce ne sont pas des étoffes de soie flottantes et moelleuses, où même pendant ta vie tu ne prenais point plaisir, à la façon du grand nombre, content d'avoir la vertu pour ornement; ni des tissus de lin transparent ni des parfums de prix répandus, que tu abandonnais aux gynécées, même autrefois, et dont une seule journée dissipe la bonne odeur; ni aucune autre de ces petites choses, chères aux petites âmes, et que recouvrirait toutes aujourd'hui cette pierre amère, avec ton beau corps. [3] Loin de moi les combats et les fables des Grecs, par lesquels on honorait de malheureux éphèbes en proposant à de misérables combats des prix misérables; et toutes ces choses, libations et prémices, bandelettes et fleurs nouvelles par lesquelles ils rendent leurs hommages aux hommes qui s'en sont allés en se faisant les esclaves d'une coutume des ancêtres et d’une douleur qui ne raisonne pas, plutôt que de la raison. [4] Mon présent c'est un discours, qui peut-être sera accueilli par le temps futur dans un mouvement sans fin, qui ne laissera point périr tout à fait celui qui a émigré d'ici, mais conservera éternellement aux oreilles et aux âmes celui que nous honorons, et présentera plus vivement que des tableaux l'image de celui que nous regrettons.
XVII. Telles sont donc les choses qui viennent de nous. Si elles sont médiocres et inférieures à ton mérite, ce que l'on fait selon ses forces, n'en est pas moins agréable à Dieu. Les unes, nous les avons données, les autres, nous les donnerons en apportant les honneurs et les souvenirs annuels, nous qui restons dans cette vie, [2] Mais toi, puisses-tu entrer dans les cieux, divine et sainte tête! puisses-tu, dans le sein d'Abraham (Luc, xvi, 22), quel qu'il soit, prendre ton repos ; puisses-tu voir la danse des anges, la gloire et la splendeur des hommes bienheureux! [3] Ou plutôt puisses-tu t'associer à leur chant et à leur allégresse, et mépriser d'en haut toutes les choses d'ici, ce qu'on nomme les richesses, les dignités abjectes, les honneurs mensongers, l'égarement causé par les sens, les agitations de cette vie, cette confusion et cette ignorance comparables à un combat dans la nuit : debout à côté du grand roi et inondé de la lumière de là-bas. [4] Nous n'en recevons ici qu'un faible rayonnement, seulement pour pouvoir nous la représenter dans des miroirs et des énigmes (I Cor., xiii, 12). Mais puissions-nous après cela arriver à la source même du beau, contempler avec un pur esprit la vérité dans sa pureté ; puissions-nous trouver, en récompense des efforts tentés ici en vue du beau, la possession et la contemplation du beau plus parfaite là-bas! Car c'est là ce terme de notre initiation que les livres et les esprits inspirés de Dieu prophétisent.
XVIII. Que reste-t-il encore? apporter les soins de la parole à ceux qui sont affligés. Il est grand, pour ceux qui sont dans le deuil, le remède qui vient d'une douleur partagée; et ceux qui ont la même part au malheur peuvent davantage pour consoler la souffrance. Ce discours donc vise tout particulièrement ceux qui sont dans ce cas, pour qui je rougirais si, de même que dans toutes les autres vertus, ils ne tenaient pas le premier rang dans la patience. [2] Car s'ils aiment leurs enfants plus que tous, plus que tous aussi ils aiment la sagesse et ils aiment le Christ ; et le départ d'ici, il y a bien longtemps qu'ils s'y sont accoutumés eux-mêmes et qu'ils en ont instruit leurs enfants, ou plutôt ils ont fait de leur vie tout entière une préparation à la délivrance. [3] Mais si encore la douleur obscurcit la raison, et semblable à une chassie qui s'insinue dans l'œil, empêche de distinguer clairement le devoir, allons, recevez une consolation, vieillards, du jeune homme ; parents, de votre fils ; de celui qui devrait recevoir les avertissements de personnes de cet âge, vous qui avez averti nombre de gens, et à qui de longues années ont accumulé l'expérience. N'ayez nul étonnement, si jeune homme j'avertis des vieillards ; c'est encore votre fait, si je puis mieux voir qu'une tête blanche.
[4] Combien de temps vivrons-nous encore, ô têtes blanches vénérées et proches de Dieu? Combien de temps souffrirons-nous ici? Même dans son ensemble, la vie des hommes n'est pas longue, à la comparer à la nature divine et immortelle ; à plus forte raison le reste de la vie, la dissolution pour ainsi dire du souffle humain, et les derniers moments de cette vie d'un temps. De combien Césaire nous a-t-il devancés? Combien de temps encore pleurerons-nous son départ? N'allons-nous pas à grands pas vers la même demeure? [5] Ne devons-nous pas sous la même pierre pénétrer dans un moment? Ne serons-nous pas la même cendre dans peu de temps? Gagnerons-nous autre chose, dans ces courtes journées, que des maux, de plus, ou à voir ou à souffrir, peut-être même à faire, avant de payer à la loi de la nature le tribut commun et immuable? de partir après les uns, de partir avant les autres, de pleurer ceux-ci, d'être pleures par ceux-là, et de recevoir des uns en échange la contribution de larmes dont nous aurons fait l'avance à d'autres?
XIX. Telle est notre vie, frères, à nous qui vivons de la vie temporelle ; telle est le mime du monde : ne pas exister et naître, naître et mourir. Nous ne sommes qu'un songe inconsistant (Job, xx, 8), un fantôme insaisissable, un vol d'oiseau qui passe, un vaisseau sur la mer ne laissant point de trace, une cendre, une vapeur, une rosée matinale, une fleur qui naît en un moment et qui meurt en un moment (Sap., v, 10, 12 ; Osée., xiii, 3). [2] « L'homme, ses jours sont comme l'herbe ; comme la fleur du champ, ainsi il fleurira » (Ps., cii, 15). Il a bien, le divin David, médité sur notre faiblesse. Et de nouveau dans ces paroles : « Fais-moi connaître le petit nombre de mes jours » (Ps., xxxviii, 5); et il définit les jours de l'homme une mesure de palme (Ps., xxxviii, 6). Et que diras-tu à Jérémie qui va jusqu'à reprocher à sa mère son enfantement (xv, 10) à cause de ses souffrances, et cela au sujet de fautes d'autrui? [3] « J'ai tout vu, dit l'Ecclésiaste (i,
14 suiv., passim) ; j'ai parcouru par la pensée toutes les choses humaines, la richesse, le plaisir, la puissance, la gloire qui ne dure pas, la sagesse qui fuit plus qu'elle ne se laisse prendre, encore le plaisir, la sagesse encore, par des retours fréquents aux mêmes objets, les plaisirs du ventre, les jardins, une multitude de domestiques, une multitude de possessions, des verseurs de vin et des verseuses de vin, des chanteurs et des chanteuses, des armes, des satellites, des peuples qui se prosternent, des tributs amassés, le faste de la royauté, toutes les superfluités de la vie, tout le nécessaire, par quoi je me suis élevé au-dessus des rois mes prédécesseurs ; et quoi, après tout cela? [4] Tout est vanité des vanités, l'ensemble est vanité et préjugé de l'esprit (Eccl., i, 14), c'est-à-dire un élan irréfléchi de l'âme et un égarement de l'homme, punition peut-être à la suite de l'ancienne chute. Mais écoute, pour finir, le résumé de la Parole : « Crains Dieu » (Eccl., xii, 43). C'est là qu'il s'arrête dans ses perplexités, et c'est le seul gain qui te puisse venir de la vie d'ici, de trouver une direction, dans le désordre des choses visibles et troublées, vers les choses stables et non agitées.
XX. Donc, ne pleurons pas sur Césaire, puisque nous savons de quels maux il a été affranchi ; mais pleurons sur nous-mêmes, à l'idée de ceux auxquels nous avons été réservés et des trésors de maux que nous amasserons, si nous ne nous attachons pas sincèrement à Dieu, si nous ne laissons pas de côté les choses qui passent à côté de nous pour nous hâter vers la vie d'en-haut, dès notre séjour sur la terre quittant la terre et suivant sincèrement l'esprit qui nous porte vers les choses d'en-haut : [2] pensées pénibles aux petites âmes, et légères aux cœurs virils. Mais réfléchissons comme ceci. Césaire ne donnera pas d'ordres, mais il n'aura pas non plus d'ordres à recevoir d'autrui. Il ne fera trembler personne ; mais il n'aura plus à craindre la tyrannie d'un maître, souvent indigne même qu'on lui commande. [3] Il n'amassera pas de richesses ; mais aussi il n'aura pas d'envie à redouter, il ne perdra point son âme à amasser injustement ni à s'efforcer sans cesse d'ajouter à ses biens autant qu'il en a acquis. Car telle est la maladie de la richesse qu'elle ne met point de terme à ses désirs croissants, et qu'au contraire, c'est dans la boisson qu'elle voit toujours le remède à la soif. [4] Il ne fera pas étalage de discours, mais il y aura des discours pour le proposer à l'admiration. Il ne méditera pas les écrits d'Hippocrate, de Galien et de leurs adversaires, mais il n'aura pas non plus à souffrir de la maladie en puisant des chagrins personnels dans des malheurs d'autrui. Il n'expliquera pas les œuvres d'Euclide, de Ptolémée et d'Héron ; mais il ne souffrira pas non plus de l'enflure des ignorants. [5] Il ne se parera point des idées de Platon, d'Aristote, de Pyrrhon, d'un Démocrite, d'un Héraclite, d'un Anaxagore, d'un Cléanthe, d'un Épicure et de je ne sais quels personnages de l'auguste Portique et de l'Académie ; mais il n'aura pas davantage à se préoccuper de la façon de réfuter leurs sophismes.
[6] Qu'ai-je besoin de faire mention du reste? Mais du moins les objets précieux et désirables aux yeux de tous? Il n'aura pas de femme, pas d'enfants? Mais il n'aura pas non plus à les pleurer ou à être pleuré par eux, en laissant à d'autres ou en restant un monument d'infortune. [7] Il ne recevra pas de biens par héritage ; mais il aura les plus opportuns des héritiers, ceux qu'il a désirés lui-même, afin de s'en aller d'ici riche, emportant tout avec soi. 0 la libéralité! ô la consolation nouvelle! ô la grandeur d'âme de ceux qui se donnent! [8] Elle a été entendue, cette promesse digne de toute audience, et la douleur d'une mère se dissipe grâce à ce bel et saint engagement, de donner tout à son fils, la fortune qui est à lui comme un présent funéraire en l'honneur de lui, et de ne rien laisser à ceux qui l'attendaient.
XXI. N'est-ce pas encore suffisant comme consolation? Je vais recourir au remède supérieur. Je crois à ces paroles des sages, que toute âme bonne et pieuse, lorsqu'elle s'est détachée des liens du corps pour s'éloigner d'ici, entre immédiatement dans la perception et la vision du bien qui l'attend — puisque des ténèbres qui l'obscurcissaient, elle s'est purifiée, ou débarrassée, ou je ne sais comment dire — ; [2] et qu'alors elle jouit d'un plaisir indicible, qu'elle est fière et s'avance joyeuse vers son Seigneur; après s'être, comme d'une prison odieuse, échappée de la vie d'ici et débarrassée des entraves qui l'environnent et appesantissent l'aile de sa pensée, et qu'elle goûte, comme elle faisait déjà par l'imagination, la félicité mise en réserve. [3] Et peu de temps après, elle .reprend cette chair, sa sœur, avec qui elle méditait sur les choses de là-bas, à la terre qui l'avait donnée et qui l'avait reçue en dépôt, — d'une façon que connaît, le Dieu qui les unit et qui les sépara —, et elle l'associe à l'héritage de la gloire de là-bas; [4] et de même qu'elle avait participé à ses souffrances à cause de son union avec elle, elle la fait aussi participer à son bonheur, en se l'assimilant tout entière, ne faisant qu'un avec elle, esprit, intelligence, dieu, la vie ayant absorbé le mortel et le périssable. [5] Écoute donc les considérations que fait sur la réunion des os et des nerfs le divin Ezéchiel. (xxxviii, 3, suiv.); celles que fait après lui le divin Paul sur la maison terrestre et sur l'habitation qui n'est point faite de main d'homme (II Cor., v, 1, ), l’une destinée à se dissoudre, l'autre en réserve dans les cieux ; et lorsqu'il affirme qu'aller loin du corps c’est aller vers le Seigneur, qu'il déplore cette vie avec lui comme un exil, et que pour ce motif il aspire ardemment après l'affranchissement (Philipp., i, 23).
[6] Pourquoi suis-je faible au sujet de ces espérances? Pourquoi deviens-je temporel? J'attends la voix de l'archange, la trompette dernière, la transformation du ciel, la métamorphose de la terre (II Petr., ii, 10); la liberté des éléments, le renouvellement du monde entier. [7] Alors je verrai Césaire lui-même, non plus exilé, non plus porté, non plus pleuré, non plus regretté ; je le verrai brillant, glorieux, élevé, tel que je t'ai vu en songe bien des fois, ô le plus aimant et le plus aimé des frères, soit que mon désir ait produit cette image ou la réalité.
XXII. Maintenant donc, laissant de côté les thrènes, je vais jeter les regards sur moi-même, par crainte de porter en moi sans le savoir un digne sujet de thrènes, et j'examinerai mes propres affaires. Fils des hommes, car c'est à vous que le discours arrive, jusqu'à quand aurez-vous le cœur pesant et l’intelligence épaisse? Pourquoi aimez-vous la vanité et recherchez-vous le mensonge (Ps., iv, 3), vous imaginant que la vie d'ici est une grande chose et que ces rares jours sont nombreux, et de cette séparation aimable et douce vous détournant comme d'une chose pénible et affreuse? [2] Ne nous connaitrons-nous pas nous-mêmes? Ne renoncerons-nous pas au apparences? Ne fixerons-nous pas nos regards sur les choses de l'esprit? N'allons-nous pas, s'il faut nous affliger de quelque chose, gémir au contraire de cet exil qui se prolonge (Ps., cxix, 5), comme le divin David qui appelait maisons de ténèbres, lieu de douleur, boue d'abîme et ombre de mort les choses d'ici (Ps., lxviii, 3; xliii, 20); puisque nous nous attardons dans les tombeaux qui nous enveloppent, et qu'en qualité d'hommes nous mourons de la mort du péché, alors que nous sommes nés dieux. [3] Voilà la crainte qui s'empare de moi, qui s'attache à moi et le jour et la nuit; et je ne puis respirer à la pensée de la gloire de là-bas et du tribunal de là ; l'une que je désire au point même de pouvoir dire : « Mon âme défaille dans l'attente de ton salut » (Ps., cxviii, 81); l'autre qui m'inspire de la frayeur et de l'aversion. [4] Ce que je crains, ce n'est pas de voir ce corps tomber en dissolution et en ruine pour disparaître complètement mais bien que la glorieuse créature de Dieu (glorieuse quand elle marche droit, comme elle est infâme quand elle s'égare), où résident la raison, la loi, l'espérance ne soit condamnée à la même ignominie que les êtres sans raison et ne soit rien de plus après la séparation comme ce serait à souhaiter du moins pour les hommes pervers et dignes du feu de là-bas.
XXIII. Puissé-je mortifier les membres qui sont sur la terre (Coloss., iii, 5)! Puissé-je absorber tout dans l'esprit, et marcher dans la voie étroite et accessible au petit nombre, non dans la voie large et libre (Matth., vii, 13-14)! Car ce qui vient après est brillant et grand, et l'espérance dépasse notre mérite.
[2] Qu'est-ce que l'homme pour que tu te souviennes de lui (Ps., viii, 5)? Quel est sur moi ce nouveau mystère? Je suis petit et grand, humble et élevé, mortel et immortel, terrestre et céleste; cela avec ce bas monde, ceci avec Dieu ; cela avec la chair, ceci avec l'esprit. [3] Il faut que je sois enseveli avec le Christ, que je ressuscite avec le Christ, que je sois héritier avec le Christ, que je devienne fils de Dieu, Dieu même. Voyez jusqu'où dans sa marche nous a élevé ce discours. Peu s'en faut que je ne rende grâce au malheur qui m'a suggéré de telles réflexion et m’a rendu plus désireux d'émigrer d'ici. [4] Voilà ce que nous indique ce grand mystère ; voilà ce que nous indique le Dieu qui s'est fait homme et pauvre pour nous afin de relever la chair, de sauver son image, de renouveler l'homme, pour que tous nous ne fassions qu’un dans le Christ, qui s'est fait en nous absolument tout ce qu’il est lui-même, pour qu'il n'y ait plus parmi nous ni homme ni femme, ni barbare ni scythe, ni esclave ni libre (Gal., iii, 28), distinctions de la chair ; [5] mais que nous portions seul en nous-même le caractère divin, par qui et pour qui nous sommes nés et que sa forme et son empreinte suffisent à elles seules à nous faire reconnaître.
XXIV. Et puissions-nous être ce que nous espérons par la grande bonté de ce Dieu magnifique qui demande peu pour accorder beaucoup, et maintenant et dans le temps qui suivra, à ceux qui l'aiment sincèrement! excusant tout, endurant tout (I Cor., xiii, 7) par amour pour lui et par espérance en lui; rendant grâces de tout: de la prospérité aussi bien que de l'adversité, je veux dire des joies et des douleurs, car même là l'Écriture voit souvent des armes de salut; lui confiant nos âmes, les âmes de ceux qui nous devancent au terme, comme ceux qui dans un voyage commun sont plus diligents. [2] Faisons cela nous aussi: et mettons fin à ce discours, mais vous aussi à vos larmes, pour nous hâter enfin vers ce tombeau qui est le vôtre, présent triste et durable que Césaire tient de vous ; préparé pour des parents et pour la vieillesse, comme il est naturel et donné à un fils et à la jeunesse, contrairement à la vraisemblance, mais non pas sans raison aux yeux de celui qui dirige nos affaires.
[3] O maître et auteur de toutes choses, et spécialement de cette créature-ci, Dieu des hommes qui sont à toi, père et pilote, seigneur de la vie et de la mort, gardien et bienfaiteur de nos âmes, toi qui fait et transformes toutes choses par l'industrie de ton Verbe, à propos et de la manière que tu sais, grâce à la profondeur de ta sagesse et de ta providence, puisses-tu recevoir aujourd'hui Césaire comme prémices de notre départ! [4] Si c'est le dernier que tu reçois le premier, nous cédons à tes décrets qui mènent tout : mais puisses-tu nous recevoir aussi dans la suite, au moment opportun, après nous avoir régis dans la chair autant qu'il sera utile! et puisses-tu nous recevoir préparés par ta crainte et non troublés, ni reculants au jour dernier, ne nous arrachant pas avec effort aux choses d'ici, ce qui est le fait des âmes amies du monde et amies de la chair, mais nous empressant vers cette vie-là, la vie longue et bienheureuse qui est dans le Christ Jésus notre Seigneur, à qui est la gloire dans les siècles des siècles. Amen.