L'Année liturgique — L'Avent (t. 1) (page 2)
dans la Liturgie de l'Avent; telle est l'explication de la parole du disciple bien-aimé dans sa prophétie : Voici les noces de FA- gneau, et V Epousé s'est préparée l. • Mais ce jour de l'arrivée de l'Epoux sera en même temps un jour terrible. La sainte Eglise souvent frémit à la seule pensée des formidables assises devant lesquelles comparaîtront tous les hommes. Elle appelle ce jour « un jour de colère, duquel David et la Sibylle ont dit qu'il doit réduire le monde en. cendres; un jour de larmes et d'épouvante. » Ce n'est pas cependant qu'elle craigne pour elle-même, puisque ce jour fixera à jamais sur son front la couronne d'Epouse ; mais son cœur de Mère s'inquiète en songeant qu'alors
Ï'iusieurs de ses enfants seront à la gauche du uge, et que, privés de toute part avec les élus, ils seront jetés pieds et mains liés dans ces ténèbres où il n'y aura que des pleurs et des grincements de dents. Voilà pourquoi, dans la Liturgie de l'Avent, l'Eglise s'arrête si souvent à montrer l'Avènement du Christ comme un Avènement terrible, et choisit dans les Ecritures les passages les plus propres à réveiller une terreur salutaire dans l'âme de ceux de ses enfants qui dormiraient d'un sommeil de péché.
Tel est donc le triple mystère de l'Avent. Or, les formes liturgiques dont il est revêtu, sont de deux sortes : les unes consistent dans les prières, lectures et autres formules, où la parole elle-même est employée à rendre les sentiments que nous venons d'exposer ;
les autres sont des rites extérieurs propres à ce saint temps, et destinés à compléter ce qu'expriment les chants et les paroles.
Remarquons d'abord le nombre des jours de l'Avent. La quarantaine est la première forme qu'ait adoptée l'Eglise pour cette période ; et cette forme est restée dans le rite Ambrosien et chez les Orientaux. Si, plus tard, l'Eglise romaine et celles qui la suivent l'ont abandonnée, le quaternaire n'en est pas moins exprimé dans les quatre semaines qui ont été substituées aux quarante jours. La nouvelle Naissance du Rédempteur a lieu après quatre semaines, comme la première Naissance eut lieu après quatre mille années, selon la supputation de l'Hébreu et de la Yulgate.
Au temps de l'Avent comme en celui du Carême, les' Noces sont suspendues, afin que les joies humaines ne viennent pas distraire les chrétiens des pensées graves que doit leur inspirer l'attente du souverain Juge, ni les amis de l'Epoux l de l'espérance quvils nourrissent chèrement d'être bientôt conviés aux Noces de l'éternité.
Les yeux du peuple sont avertis de la tristesse qui préoccupe le cœur de la sainte Eglise par la couleur de deuil dont elle se couvre. Hors les fêtes des Saints, elle ne revêt plus que le violet ; le Diacre dépose la Dalmatique, et le Sous-Diacre la Tunique. Autrefois même, on usait de la couleur noire en plusieurs lieux, comme à Tours, au Mans, etc. Ce deuil de l'Eglise marque avec quelle
vérité elle s'unit aux vrais Israélites qui attendaient le Messie sous la cendre et le cilice, et pleuraient la gloire de Sion éclipsée et « le sceptre ôté de Juda, jusqu'à ce que « vienne celui qui doit être envoyé, et qui est « l'attente des nations l. » Il signifie encore les œuvres de la pénitence, par lesquelles elle se prépare au second Avènement plein de douceur et de mystère, qui a lieu dans les cœurs, en proportion de ce qu'ils se montrent touchés de la tendresse que leur témoigne cet Hôte divin qui a dit : Mes délices s^ont d'être avec les enfants des hommes -. Il exprime enfin la désolation de cette veuve attendant l'Epoux qui tarde à paraître. Elle gémit sur la montagne, comme la tourterelle, jusqu'à ce que la voix se fasse entendre qui dira : « Viens du Liban, mon « Epouse; viens pour être couronnée, car tu « as blessé mon cœur 3 ».
Pendant l'Avent, l'Eglise suspend aussi, excepté aux Fêtes des Saints, l'usage du Cantique Angélique : Gloria in excelsis Deo, et in terra pax hominibus bonœ voluntatis. En effet, ce chant merveilleux ne s'est fait entendre qu'en Bethléhem sur la crèche de l'Enfant divin ; la langue des Anges n'est donc pas déliée encore ; la Vierge n'a pas déposé son divin fardeau ; il n'est pas temps de chanter, il n'est pas encore vrai de dire : Gloire à Dieu au plus haut des deux ! sur la terre, paix aux hommes de bonne volonté !
De même, à la fin du Sacrifice, la voix du Diacre ne fait plus entendre ces paroles solennelles qui congédient rassemblée des fidèles : Ite, Missa est. Il les remplace par cette exclamation ordinaire : Benedicamus Domino ! comme si l'Eglise craignait d'interrompre les prières du peuple, qui ne sauraient être trop prolongées en ces jours d'attente.
A l'Office de la Nuit, la sainte Eglise retranche aussi, dans les mêmes jours, l'hymne de jubilation, Te Deum îaudamus. C'est dans l'humilité qu'elle attend le bienfait souverain, et, durant cette attente, elle ne peut que demander, supplier, espérer. Mais à l'heure solennelle, quand, au milieu des ombres les plus épaisses, le Soleil de justice viendra à se lever tout à coup, elle retrouvera sa voix d'action de grâces; et le silence de la nuit fera place, par toute la terre, à ce cri d'enthousiasme : « Nous vous louons, « 6 Dieu ! Seigneur, nous vous célébrons ! O « Christ! Roi de gloire, Fils éternel du Père! « pour la délivrance de l'homme, vous n'avez « point eu horreur du sein d'une faible « Vierge ».
Dans les jours de Férié, avant de conclure chaque heure de l'Office, les Rubriques de l'Avent prescrivent des prières particulières qui doivent se faire à genoux; le chœur doit aussi se tenir dans la même posture, aux mêmes jours, durant une partie considérable de la Messe. Sous ce rapport, les usages de l'Avent sont totalement identiques à ceux du Carême.
Toutefois, il est un trait spécial qui distingue ces deux temps : c'est que le chant de
l'allégresse, le joyeux Alléluia, n'est pas suspendu durant l'Avent, si ce n'est aux jours de Férié. A la messe des quatre dimanches, on continue de le chanter; et il forme contraste avec la couleur sombre des ornements. Il est même un de ces dimanches, le troisième, où l'orgue retrouve sa grande et mélodieuse voix, et où la triste "parure violette peut un moment faire place à la couleur rose. Ce souvenir des joies passées, qui se retrouve ainsi au fond des saintes tristesses de l'Eglise, dit assez que, tout en s'unissant à l'ancien peuple pour implorer la venue du Messie, et payer ainsi la grande dette de l'humanité envers la justice et la clémence de Dieu, elle n'oublie cependant pas que l'Emmanuel est déjà venu pour elle, qu'il est en elle, et qu'avant même qu'elle ait ouvert la bouche pour demander le salut, elle est déjà rachetée et marquée pour l'union éternelle. Voilà pourquoi V Alléluia se mêle à ses soupirs, pourquoi sont empreintes en elle toutes les joies et toutes les tristesses, en attendant que la joie surabonde à la douleur, en cette nuit sacrée qui sera plus radieuse que le plus brillant des jours.
i la sainte Eglise, notre mère, passe le temps de l'Avent dans cette solennelle préparation au triple Avènement de JésusChrist ; si, à l'exemple des vierges sages, elle tient sa lampe allumée pour l'arrivée de l'Epoux, nous qui sommes ses membres et ses enfants, nous devons participer aux sentiments qui l'animent, et prendre pour nous cet avertissement du Sauveur : « Que vos reins soient « ceints d une ceinture comme ceux des « voyageurs ; que des flambeaux allumés « brillent dans vos mains ; et soyez semblas bles à des serviteurs qui attendent leur maî« tre i ». En erîét, les destinées de l'Eglise sont les nôtres; chacune de nos âmes est, de la part de Dieu, l'objet d'une miséricorde,
d'une prévenance, semblables à celles dont il use à l'égard de l'Eglise elle-même. Elle n'est le temple de Dieu, que parce qu'elle est composée de pierres vivantes; elle n'est l'E- pouse, que parce qu'elle est formée de toutes les âmes qui sont conviées à l'éternelle union. S'il est écrit que le Sauveur s'est acquis V Eglise -par son sang l, chacun de nous peut dire en parlant de soi-même, comme saint Paul : Le Christ m'a aimé et s'est livré pour moi 2= Les destinées étant donc les mêmes, nous devons nous efforcer, durant l'Avent, d'entrer dans les sentiments de préparation dont nous venons de voir que l'E- glise elle-même est remplie.
Et d'abord, c'est pour nous un devoir de nous joindre aux Saints de l'ancienne Loi pour demander le Messie, et d'accomplir ainsi cette dette du genre humain tout entier envers la divine miséricorde. Afin de nous animer à remplir ce devoir, transportonsnous, par la pensée, dans le cours de ces quatre mille ans, représentés par les quatre semaines de l'Avent, et songeons à ces ténèbres, à ces crimes de tout genre au milieu desquels l'ancien monde s'agitait. Que notre cœur sente vivement la reconnaissance qu'il doit à celui qui a sauvé sa créature de la mort, et qui est descendu pour voir de plus près et partager toutes nos misères, hors le péché. Qu'il crie, avec l'accent de la détresse et de la confiance, vers Celui qui voulut sauver l'œuvre de, ses mains, mais qui veut aussi
que l'homme demande et implore son salut. Que nos désirs et notre espérance s'épanchent donc dans ces ardentes supplications des anciens Prophètes, que l'Eglise nous met à la bouche en ces jours d'attente; prêtons nos cœurs, dans toute leur étendue, aux sentiments qu'ils expriment.
Ce premier devoir étant rempli, nous songerons à l'Avènement que le Sauveur veut taire en notre cœur : Avènement, comme nous avons vu, plein de douceur et de mystère, et qui est la suite du premier, puisque le bon Pasteur ne vient pas seulement visiter le troupeau en général, mais qu'il étend sa sollicitude à chacune des brebis, même à la centième qui s'était perdue. Or, pour bien saisir tout cet ineffable mystère, il faut se rappeler que, comme nous ne pouvons être agréables à notre Père céleste qu'autant qu'il voit en nous Jésus-Christ, son Fils, ce Sauveur plein de bonté daigne venir en chacun de nous, et, si nous y voulons consentir, nous transformer en lui, en sorte que nous ne vivions plus de notre vie, mais de la sienne. Et tel est le but du Christianisme tout entier, de diviniser l'homme par JésusChrist : telle est la tâche sublime imposée à l'Eglise. Elle dit aux Fidèles avec saint Paul : «. Vous êtes mes petits enfants : car je vous « donne une seconde naissance, afin que « Jésus-Christ soit formé en vous •. »
Mais de même que, dans son apparition en ce monde, le divin Sauveur s'est d'abord montré sous la forme d'un faible enfant,
avant de parvenir à la plénitude de l'âge parfait qui était nécessaire pour que rien ne manquât à son sacrifice, il tend à prendre en nous les mêmes développements. Or, c'est à la fête de Noël qu'il aime à naître dans les âmes, et qu'il répand par toute son Eglise une grâce de Naissance, à laquelle, il est vrai, tous ne sont pas fidèles.
Car voici la situation des âmes à l'approche de cette ineffable solennité. Les unes, et c'est le petit nombre, vivent avec plénitude de la vie du Seigneur Jésus qui est en elles, et aspirent à chaque heure après l'accroissement de cette vie. Les autres, en plus grand nombre, sont vivantes, il est vrai, parla présence du Christ; mais elles sont malades et languissantes, faute de désirer le progrès de cette vie divine; car leur charité s'est refroidie l. Le reste des hommes ne jouit point de cette vie, et ils sont dans la mort ; car le Christ a dit : Je suis la vie 2.
Or, dans les jours de l'Avent, le Sauveur s'en va frappant à la porte de toutes ces âmes, tantôt d'une manière sensible, tantôt d'une manière cachée. Il vient leur demander si elles ont place pour lui, afin qu'il naisse en elles. Mais, quoique la maison qu'il réclame soit à lui, puisqu'il l'a bâtie et la conserve, il s'est plaint que les siens ne Vont pas voulu recevoir 3; au moins le grand nombre d'entre eux. « Quant à ceux qui l'ont « reçu, il leur a donné de devenir fils de
Préparez-vous donc à le voir naître en vous plus beau, plus radieux, plus fort encore que vous ne l'avez connu, 6 vous, âmes fidèles qui le gardez en vous comme un dépôt chéri, et qui, dès longtemps, n'avez point d'autre vie que sa vie, "d'autre cœur que son cœur, d'autres œuvres que ses œuvres. Sachez démêler, dans- les paroles de la sainte Liturgie, ces mots cachés qui vont à votre amour, et qui charmeront le cœur de l'Epoux.
Dilatez vos portes pour le recevoir dans sa nouvelle entrée, vous qui déjà l'aviez en vous, mais sans le connaître ; qui le possédiez, mais sans le goûter. Il revient avec une nouvelle tendresse ; il a oublié vos dédains ; il veut renouveler toutes choses '-. Faites place à l'Enfant divin ; car il voudra croître en vous. Le moment approche : que votre cœur donc se réveille ; et dans la crainte que le sommeil ne vous ait surpris quand il passera, veillez et chantez. Les paroles de la liturgie sont aussi pour vous ; car elles parlent de ténèbres que Dieu seul peut dissiper. Je plaies que sa bonté seule peut guérir, de langueurs qui ne cesseront que p^r sa vertu.
depuis longues années, soit que la blessure qui l'a causée ait été plus récemment portée à votre âme : voici venir celui qui est la vie. « Pourquoi donc voudriez-vous mourir ? Il « ne veut pas la mort du pécheur, mais bien « qu'il se convertisse et qu'il vive '. » La grande Fête de sa Naissance sera un jour de miséricorde universelle pour tous ceux qui voudront bien lui donner entrée. Ceux-là recommenceront à vivre avec lui ; toute autre vie antérieure sera abolie, et la grâce surabondera, là même où avait abondé l'iniquité -.
Que si la tendresse, la douceur de cet Avènement mystérieux ne vous séduisent pas, parce que votre cœur appesanti ne saurait encore comprendre la confiance, parce que, ayant longtemps avalé l'iniquité comme l'eau, vous ne savez ce que c'est que d'aspirer par l'amour aux caresses d'un père dont vous aviez méprisé les invitations; songez à l'Avènement plein de terreur, qui suivra celui qui s'accomplit silencieusement dans les âmes. Entendez les craquements de l'univers à l'approche du Juge redoutable ; voyez les cieux s'enfuir devant lui, et se rouler comme un livre à sa vue3; soutenez, si vous pouvez, son aspect, ses regards étincelants; regardez sans frémir le glaive à deux tranchant? qui s'élance de sa bouche 4 ; écoutez enfin ces cris lamentables : Moni. Ezech. xvni, 3t.
tagnes, tombe^ sur nous ; rochers, couvrejnous. dérobez-nous sa vue effrayante ! ! Ces cris sont ceux que feront entendre, en vain, les âmes infortunées qui n'ont pas su connaître le tetnps de la visite -. Pour avoir fermé leur cœur à cet Homme-Dieu qui pleura sur elles, tant il les aimait ! elles descendront vivantes dans ces ardeurs éternelles, dont la flamme est si vive qu'elle dévore le germe de la terre et les fondements les plus cachés des montagnes 3. C'est laque l'on sent le ver éternel d'un regret qui ne meurt jamais 4.
Que ceux-là donc que n'attendrit pas la douce nouvelle de l'approche du céleste Médecin, du généreux Pasteur qui donne sa vie pour ses orebis, méditent pendant l'Avent sur l'affreux et pourtant incontestable mystère de la Rédemption rendue inutile par le relus que l'homme fait trop souvent de s'associer à son propre salut. Qu'ils sondent leurs forces, et s'ils dédaignent V Enfant qui va naître 5, qu'ils voient s'ils seront en mesure de lutter avec le Dieu fort, au jour où il viendra non plus sauver, mais juger. Pour le connaître de plus près, ce Juge devant qui tout doit trembler, qu'ils interrogent la sainte Liturgie : là, ils apprendront à le craindre.
le propre des pécheurs, elle est un sentiment que tout chrétien doit éprouver. La crainte, si elle est seule, fait l'esclave ; si elle balance l'amour, elle convient au fils coupable, qui cherche le pardon de son père qu'il a irrité ; même quand c'est l'amour qui la chasse dehors *, elle revient parfois comme un éclair rapide ; et jusqu'en ses fondements le cœur fijèle en est heureusement ébranlé. Il sent alors se réveiller le souvenir de sa misère et de la gratuite miséricorde de l'Epoux. Nul ne doit donc se dispenser, dans le saint temps de l'Avent, de s'associer aux pieuses terreurs à de l'Eglise qui, tout aimée qu'elle est, dit chaque jour, dans l'Office de Sexte : Perc&f ma chair, Seigneur, de Vaiguillon de votre crainte! Mais cette partie de la Liturgie sera utile surtout à ceux qui commencent à se donner au service de Dieu.