Institutions liturgiques (page 34)
Tel fut le premier acte de la réforme liturgique à Rome; nous aurons bientôt à raconter l'application des mesures de saint Pie V, dans les diverses églises de l'Occident. On a sans doute observé les clauses de la bulle. Elle porte l'abolition générale du bréviaire de Quignonez ; elle établit en tous lieux la forme d'office contenue au Bréviaire romain, sans y astreindre cependant les églises qui sont depuis deux cents ans en possession d'un bréviaire particulier, leur laissant toutefois la faculté de passer au nouveau bréviaire moyennant certaines formalités. Rome ne pouvait pas appliquer au grand mal de l'anarchie liturgique un remède à la fois plus efficace et plus discret. Nous allons montrer comment toutes les églises de l'Occident le comprirent et se firent un devoir d'entrer dans les vues du Pontife romain et du concile de Trente.
Il restait encore à publier une portion non moins importante de la Liturgie réformée ; le bréviaire ne pouvait être utile sans un missel pareillement corrigé qui lui fût conforme; La Commission romaine y avait simultanément donné ses soins, et deux ans après la publication du bréviaire, en 1570, saint Pie V fut en mesure de promulguer le nouveau missel. Il était accompagné de la Constitution suivante qui commence par ces mots : Quo primum tempore.
« Pie, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu :
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« Du moment que Nous avons été élevé au sommet de l'Apostolat, Nous avons appliqué de grand cœur toutes Nos forces et dirigé toutes Nos pensées aux choses qui concernent la pureté du culte ecclésiastique, travaillant avec toute notre application à préparer et obtenir ce but. Comme, entre les autres décrets du saint concile de Trente, il en est un qui Nous donne le soin de statuer sur la publication et correction des saintes Écritures, du catéchisme, du missel et du bréviaire; ayant déjà, avec le secours de Dieu, fait paraître le catéchisme pour l'instruction du peuple et corrigé le bréviaire, qui contient la manière de rendre à Dieu les louanges qui lui sont dues; comme il était indispensable que le missel répondît au bréviaire (puisqu'il convenait et semblait même tout à fait nécessaire que, dans l'Église de Dieu, il n'y eût plus qu'un seul mode de psalmodie et un seul rite pour la célébration de la messe), il Nous restait à Nous occuper, au plus tôt, de la publication du missel qui manquait encore.
« Ayant, à cet effet, choisi plusieurs hommes doctes, nous leur avons confié ce travail; et ceux-ci, ayant conféré avec grand soin tous les plus anciens manuscrits de notre bibliothèque Vaticane, et d'autres encore apportés d'ailleurs, les plus purs et les mieux corrigés; ayant aussi consulté les ouvrages des auteurs anciens et approuvés, qui ont laissé des écrits contenant la science des rites sacrés, ils ont restitué le missel lui-même, suivant l'antique règle et rite des saints Pères. Ce missel ayant donc été reconnu et corrigé avec un grand soin, afin de mettre tout le monde à même de recueillir les fruits de ce travail, Nous avons donné ordre qu'on l'imprimât et qu'on le publiât au plus tôt, à Rome, pour que les prêtres connussent quelles prières, quels rites et quelles cérémonies ils doivent désormais retenir dans la célébration des messes. Afin donc que
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tous embrassent et observent en tous lieux les traditions de la sainte Église romaine, mère et maîtresse des autres Églises, Nous défendons, pour l'avenir, et à perpétuité, que l'on chante ou récite la messe autrement que suivant la forme du missel par Nous publié, dans toutes les églises ou chapelles du monde chrétien, patriarcales, cathédrales, collégiales, paroissiales, tant séculières que régulières, de quelque ordre que ce soit, tant d'hommes que de femmes, même de milice régulière et sans charge d'âmes, dans lesquelles la messe conventuelle doit être suivant le droit ou la coutume célébrée à voix haute ou basse, au chœur, d'après le rite de l'Église romaine ; quand bien même lesdites églises, même exemptes, seraient munies d'induit apostolique, coutumes, privilèges, ou toutes facultés, confirmés par serment ou sanction apostolique; à moins qu'en vertu d'une première institution ou d'une coutume, antérieures, l'une et l'autre à deux cents ans, on ait gardé assidûment dans les mêmes églises un usage particulier dans la célébration des messes ; en sorte que, de même que nous n'entendons pas leur enlever le droit ou la coutume de célébrer ainsi, de même nous permettons que, s'il leur plaît davantage, ils puissent, du consentement toutefois de l'évêque ou prélat et du chapitre entier, célébrer les messes selon le missel que nous publions par les présentes : quant à toutes les autres églises susdites, nous ôtons et rejetons entièrement et absolument l'usage des missels dont elles se servent.
« Statuons et ordonnons, sous la peine de Notre indignation, en vertu de cette constitution qui doit valoir à a perpétuité, qu'on ne pourra rien ajouter, retrancher ou changer au missel que Nous publions; mandant et commandant en vertu de la sainte obéissance, à tous et à chacun des patriarches et administrateurs desdites églises, et autres personnes honorées d'une dignité ecclésiastique
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quelconque, même cardinaux de la sainte a Église romaine, ou de quelque autre degré et prééminence qu'ils soient, de chanter et lire désormais la messe, selon les rite, mode et règle que Nous publions dans ce missel, en ayant soin d'omettre et rejeter entièrement, à l'avenir, toutes autres manières et rites observés jusqu'ici d'après d'autres missels même anciens, en sorte qu'ils n'aient pas la hardiesse d'ajouter d'autres cérémonies ni de réciter d'autres prières dans la célébration de la messe que celles contenues dans ce missel. De plus, Nous concédons et accordons d'autorité apostolique, par la teneur des présentes, que l'on puisse se servir librement et licitement de ce missel pour les messes tant chantées que récitées, dans quelques églises que ce soit, sans aucun scrupule de conscience et sans pouvoir encourir aucunes peines, sentences ou censures, déclarant aussi que nuls prélats, administrateurs, chanoines, chapelains et autres prêtres de quelque nom que ce soit, séculiers ou réguliers, ne pourront être tenus à célébrer la messe autrement qu'en la forme par Nous statuée, ni contraints et forcés à changer l'ordre de ce missel (1). »
Le reste de la bulle a rapport au mode de promulgation, qui est le même que pour le bréviaire, et aux précautions à garder dans l'impression. Après les formules ordinaires de chancellerie, on lit ces paroles : « Donné à Rome, à Saint-Pierre, l'an de l'Incarnation du Seigneur, 1570, la veille des ides de juillet, la cinquième année de Notre pontificat. »
L'apparition d'un bréviaire et d'un missel réformés, causa une grande joie dans toute l'Eglise. Des réclamations universelles sur le désordre qui avait régné dans la Liturgie, s'étaient fait entendre, et on y voyait un remède
(1) Vid. la Note B.
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efficace. Le missel de saint Pie V était puisé exclusivement aux sources les plus pures de l'antiquité : son bréviaire, dégagé de toutes superfétations inutiles, n'avait plus rien, il est vrai, qui flattât l'orgueil diocésain ou national, mais aussi on retrouvait à peu près tout ce qu'il contenait dans les bréviaires locaux. Les diocèses qui se trouvaient dans le cas de l'exception prévue par la bulle, avaient encore le choix entre l'adoption pure et simple du bréviaire réformé, ou la correction si facile des leurs, d'après ce modèle excellent. Saint Pie V ayant supprimé à perpétuité le bréviaire de Quignonez, et détruit par là l'influence qu'il pouvait avoir à raison de sa plus grande brièveté, la question se réduisait à savoir quel parti on devait prendre dans les églises qui étaient dans le cas de l'exception, savoir d'adopter le bréviaire réformé purement et simplement, en faisant imprimer à part, un Propre supplémentaire qui contiendrait ces précieuses traditions locales dont Rome ne fut jamais l'ennemie, ou de faire imprimer de nouveau le bréviaire sous le titre diocésain, en unissant, dans une même rédaction, les particularités du rite local avec tout l'ensemble du bréviaire réformé. Toute la question se réduisait donc à peu près à savoir quelle dépense on pouvait supporter pour les frais de l'impression. La seule raison d'une plus grande économie détermina beaucoup de diocèses à prendre les livres romains purement et simplement.
Rome tout entière adopta immédiatement les nouveaux livres. La basilique de Latran elle-même s'empressa d'inaugurer dans son sein un bréviaire qui n'était plus simplement celui de la chapelle papale, ou encore celui des frères mineurs, mais le bréviaire de l'Église catholique. La basilique Vaticane, elle qui, suivant Abailard, avait moins souci des anciens usages, au XII° siècle, que l'église de Latran, fut la seule qui n'adopta le nouveau bréviaire qu'avec modification. Elle fut maintenue
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dans le droit de conserver l'usage de l'ancien psautier Italique ; mais, pour le reste, son bréviaire n'est que le romain actuel avec l'office des saints papes et autres dont les corps reposent dans la basilique ou dans son trésor.
A propos de la ville de Rome, il est naturel de parler des ordres religieux dont elle est la patrie commune. Les ordres de moines se trouvant dans le cas de l'exception, non depuis deux siècles seulement, mais depuis près de mille ans, conservèrent l'ancienne forme de leur office. Les ordres mendiants, hors les dominicains et les carmes, qui gardèrent leur bréviaire romain-parisien, réformèrent leurs livres suivant l'office de saint Pie V, qui n'était que le bréviaire des frères mineurs épuré; mais ces derniers continuèrent d'y fondre leur propre. Les ordres de clercs réguliers suivirent sans exception les nouveaux livres; les théatins avaient puissamment influé sur cette réforme ; les jésuites devaient, suivant la volonté de leur grand patriarche, garder toujours la forme d'office observée par l'Église romaine ; les autres familles religieuses du même genre étaient amenées à les imiter par la nature même de leur constitution de corps cosmopolites. Enfin, les ordres de chanoines réguliers, si l'on excepte les prémontrés, dont l'office était, comme nous avons dit, un mélange de romain et de parisien, ne tardèrent pas à embrasser, en tous lieux, la liturgie réformée. Quant aux religieuses, elles suivirent, pour l'ordinaire, les livres propres aux différents ordres de moines ou autres auxquels elles se rattachaient ; celles dont l'institut était isolé adoptèrent, sans plus varier jamais, le bréviaire de saint Pie V.
L'Église de Milan était alors gouvernée par saint Charles Borromée. Nous avons vu plus haut le grand zèle de cet illustre cardinal pour le maintien de la vénérable Liturgie ambrosienne. Il ne se montra pas moins exact observateur des volontés du souverain Pontife, en procurant
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l'introduction des livres de saint Pie V dans toutes les églises de sa ville, de son diocèse et de sa métropole, qui étaient obligées, par le droit ou la coutume, à suivre l'office romain. On peut voir, dans sa vie, avec quelle intégrité il sut ménager à la fois les prérogatives de son église et les droits du Siège apostolique. Les évêques de sa province se montrèrent jaloux de l'imiter, et dans le second concile de Milan, tenu en 1569, nous trouvons un décret par lequel les prélats des seize églises de la province de Milan déclarent expressément que les clercs, sous peine de ne pas satisfaire au précepte de l'office divin, sont tenus de réciter les Heures canoniales, suivant la forme du Bréviaire romain publié par saint Pie V, à moins qu'ils ne soient attachés à des églises qu'une ancienne coutume ait placées dans le cas de l'exception prévue par la bulle (1). Le saint archevêque donna lui-même une édition du missel ambrosien, en 1570, et une du bréviaire en 1588. Elles ont été fidèlement reproduites jusqu'à nos jours, sans autres changements que la correction de quelques hymnes et l'addition d'un certain nombre de fêtes de saints.
Nous ferons, au sujet de la province de Milan, une observation dont l'occasion se présentera encore plus d'une c fois, et dont le but est de montrer, par les faits matériels eux-mêmes, que la liturgie publiée par saint Pie V n'était
(1) Episcopi curent, in sua quisque diœcesi, ut officia divina, quae singulis canonicis horis praeari debent, et publice in ecclesia, et privatim a singulis sacerdotibus clericisve inferioris ordinis, qui illa obire debent, celebrentur et peragantur ad prœscriptam breviarii Romani nuper editi rationem : nisi tamen ecclesiœ hujusmodi sint in quibus, ex veteri consuetudine, ut summi Pontificis Pii Quinti litteris, eo nomine confectis, cautum est, alius ritus aliaque ratio adhibeatur. Si vero secus a quibusdam factum erit, cum isti, ut eisdem summi Pontificis litteris nominatim sancitum est, horarum canonicarum officio,quod debent, non satisfacient; eos ipsos episcopi pœnis iis mulctent, quae Lateranensi concilio a Leone X, et provinciali synodo superiori contra clericos constitutœ sunt, qui canonicarum horarum officium intermittunt. (Labb., tom. XV, pag. 351.)
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poinl une Liturgie nouvelle, mais simplement la restitution et correction de l'antique Liturgie romaine établie déjà par tout l'Occident. Un canon du sixième concile de Milan, parlant des livres de chœur, recommande aux évêques de veiller à ce qu'on les corrige, conformément au bréviaire nouvellement publié (1). C'étaient donc de simples changements, de pures modifications qu'avait faites saint Pie V, et non une Liturgie inconnue qu'il avait introduite. L'unité du culte avait donc toujours existé malgré les incorrections qui s'étaient glissées dans les livres ecclésiastiques.
L'Église de Milan était la seule non-seulement de l'Italie, mais de l'Occident, qui eût une Liturgie propre, si l'on excepte les quelques églises d'Espagne, dans lesquelles la liturgie mozarabe se maintenait par privilège. Toutes les églises qui se trouvaient dans le cas de l'exception prévue par la bulle de saint Pie V, avaient simplement mêlé la liturgie romaine avec quelques usages locaux, et donné à cet ensemble un titre d'Église particulière. Cette observation s'applique même au rite de l'Église d'Aquilée, le plus vénérable de ces rites mélangés qu'il y eût en Italie, au XVI° siècle. Il était connu sous le nom de Rite patriarchin, et ce nom lui était venu delà dignité de l'Église d'Aquilée qui s'en servait dans les offices divins.
Peu après la publication de la bulle de saint Pie V, l'église patriarcale se trouvant dépourvue de bréviaires de son rite, et hésitant quelque peu à faire la dépense d'une réimpression, demanda au Saint-Siège la permission de se servir, hors du chœur seulement, du bréviaire romain, jusqu'à ce qu'on pût commodément réimprimer le bréviaire patriarchin. La Congrégation romaine, qui fut
(1) Libri qui certis Antiphonarum modulationibus olim notati, ex breviarïi nuper editi prœscripto nondum emendati sunt, in sua quisque dioecesi episcopus curet, ut quam primum et accurate emendentur, atque accommodentur ad breviarii novi editionem. (Labb., t. XV, p. 73o.)
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consultée à ce sujet, accorda la dispense nécessaire, dans les termes les plus honorables. « C'est, dit-elle, dans une lettre adressée le 10 septembre 158o, à Paul Bisanti, suffragant du patriarche, c'est une chose sainte et convenable que de conserver le rite si antique et approuvé de cette Église, et que tous s'y conforment dans l'office. Le chapitre aura donc à se pourvoir de bréviaires de ce rite, ce qui est facile, puisqu'il doit être bientôt imprimé à Como. Comme il ne peut se faire autrement, c'est à monseigneur le Patriarche d'en procurer l'impression à ses frais, dans l'espace de deux ans, et jusque-là, il sera permis de dire l'office romain, mais seulement hors du chœur (1). » Toutefois, cette impression du bréviaire patriarchin n'eut point lieu ; les livres de saint Pie V, une fois introduits dans Aquilée, y prirent tellement racine, que, dix ans après, il n'existait plus vestige de l'ancien rite, même dans l'église patriarcale enfin, en 1596, cette révolution liturgique étant consommée, le patriarche François Barbaro, dans un concile provincial, tenu à Udine, prit des mesures expresses pour consolider à perpétuité la Liturgie romaine pure dans toutes les églises du patriarcat (2).
L'Église de Como, qui était du ressort patriarcal d'Aquilée, quoique située dans le duché de Milan, garda le rite d'Aquilée jusqu'au pontificat de Clément VIII, qui l'obligea au romain, ne jugeant pas convenable qu'une Église enclavée dans le Milanais suivît un office étranger et aboli
(1) E cosa santa e conveniente, che si serva il rito di quella chiesâ tanto antico, et approvato, e tutti si confrontino nell' officio stesso. Pero il capitolo si provvederà di breviarii di quel rito : il che potrà fare commodamente, sendo poco fa stampato in Como. Et quando non si possi far altrimenti, monsignor Patriarca procuri, che à sue spese tra due anni sia stampato : e intanto sia lecito extra chorum solamente dir l'Officio Romano.. (Madrisius, in Appendice 11 ad Opera S. Paulini Patriarch. Aquil.)
(2) Zaccaria, Biblioth. ritual. tom. I, pag. liij.
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même aux lieux d'où il était parti (1). Déjà dès 1579, le synode diocésain de Como avait déclaré que les clercs qui ne pourraient se procurer les livres du diocèse, pourraient user du bréviaire et du missel de saint Pie V. On a encore les actes d'une visite apostolique faite la même année dans ce diocèse par Jean-François Bonomo, évêque de Verceil, en vertu d'une commission de Grégoire XIII : le prélat y reconnaît expressément le droit de l'Église de Como à conserver son rite particulier, bien qu'il exhorte les chanoines à abandonner leur ancien rite pour le romain. Il dit, au sujet des missels du rite patriarchin, qu'ils ne sont qu'en petit nombre, manuscrits, qu'ils ne diffèrent presque en rien du missel romain (2), et en conclut la grande facilité qu'on aura de passer à l'usage exclusif des livres de saint Pie V. Le Père Lebrun, à qui nous empruntons ces détails, dit que l'on conserve dans les archives de la cathédrale de Como un manuscrit du bréviaire d'Aquilée qui porte ce titre : Breviarium Patriarchinum nuncupatum secundum usum Ecclesiœ Comensis correctum, et auctoritate Apostolica probatum. A la fin du volume, est une attestation du cardinal Sirlet, sous la date du 21 octobre 1583, faisant foi de l'approbation de ce bréviaire par Grégoire XIII. Nous venons de dire pour quels motifs Clément VIII jugea à propos de l'abolir.
Cette histoire de la destruction de l'ancien rite d'Aquilée nous donne lieu de remarquer avec quelle douceur, quelle faveur même, Rome a su ménager les usages anciens,
(1) Ughelli, Italia sacra, tom. V, pag. 235.
(2) Cum autem missalia Patriarchino Ritu quam paucissima inventa sint, eaque manuscripta, qua; praeterea a missali Romano nulla ferme alia re differant, nisi dierum aliquorum Dominicorum ordine, et sanctissimas Trinitatis festo die, qui in aliud tempus translatus est; ideo Ritu Romano missas passim celebrari, et a plerisque etiam sacerdotibus pro libito fieri animadvertimus, ex antiqui missalis instituto, in quo plurima correctione digna fuisse, novissima ostendit editio. (Lebrun, Explication de la Messe, tom. II, pag, 227.)
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dans l'application des ordonnances pour la réforme liturgique. Ce serait en vain que, considérant la chose d'un autre point de vue, on voudrait mettre en contradiction cette indulgence des Papes du XVI° siècle avec les ordonnances vigoureuses de saint Adrien Ier et de saint Grégoire VII, pour l'établissement du rite romain dans tous les lieux de l'Occident. Tout s'explique du moment que l'on veut bien remarquer que l'œuvre accomplie par ces deux grands papes n'avait pas cessé d'exister, et que, sauf les variantes introduites par certains usages locaux, et les incorrections que le progrès de la critique devait faire tôt ou tard disparaître, l'Occident tout entier louait Dieu dans une seule et même liturgie. Rome, sans doute, désirait vivement voir toutes les nations complètement unanimes avec elle dans la prière publique ; mais déjà les bulles de saint Pie V avaient conquis la presque universalité des Églises, et chaque année en voyait d'autres encore venir se fondre avec les premières dans l'unité d'un même bréviaire et d'un même missel.
Toute l'Italie, en effet, se conforma successivement aux intentions du Saint-Siège. Les églises de Sicile, par exemple, qui avaient un bréviaire particulier, se rendirent de bonne heure, et le XVI° siècle, en finissant, ne vit plus dans toute la Péninsule, hors le territoire ambrosien, que des églises réunies sous la plus ponctuelle observance des usages liturgiques promulgués par saint Pie V. Cependant, on avait donné la plus grande liberté à toutes celles dont les bréviaires et les missels avaient plus de deux cents ans, à l'époque de la bulle ; on avait reconnu non-seulement le droit des cathédrales, mais celui même des collégiales et autres églises qui se seraient trouvées dans une possession analogue (1). Tout cela n'empêcha pas le principe
(1) Nous avons vu à Rome, dans la bibliothèque de la maison professe des jésuites, un exemplaire da bréviaire particulier de la collégiale-abbatiale de Sainte-Barbe, à Mantoue, imprimé aux frais de cette église, et approuvé par Grégoire XIII, quoique s'écartant en beaucoup d'endroits du bréviaire de saint PieV.
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d'unité de s'étendre dans ses applications, et après tout, il était juste que l'Italie entière, pays d'obédience, y compris les îles adjacentes, donnât la première et plus complètement l'exemple d'une entière conformité non seulement aux lois, mais aux simples désirs du Siège apostolique. C'est là la force de l'Italie, son unique vie : puisse-t-elle le comprendre toujours!
La péninsule espagnole se rangea de bonne heure aussi sous l'obéissance absolue aux bulles de saint Pie V. Ce n'est pas que les prélats du royaume catholique n'eussent, à cette époque, retenu encore quelque chose de cet esprit frondeur dont nous avons vu quelques traits dans l'historien Rodrigue de Tolède. Oh avait été frappé, au concile de Trente, d'une hardiesse qui n'était, certes, pas inférieure à celle des plus osés de nos prélats. Mais l'amour de l'unité, le zèle pour la foi, passaient encore à leurs yeux avant les susceptibilités nationales. La motion de l’évêque de Lérida au concile, n'avait pas empêché les Pères de remettre absolument au pontife romain le soin de la correction liturgique ; les oppositions de quelques cathédrales d'Espagne n'arrêtèrent pas non plus l'établissement uniforme du bréviaire et du missel de saint Pie V. On doit regretter peut-être que quelques bréviaires particuliers, ceux de Tolède et de Séville, par exemple, aient entièrement péri : il aurait été intéressant devoir comment les réminiscences de l'ancien rite gothique se mariaient parfois encore aux formes romaines imposées par saint Grégoire VII. La grande volonté de Philippe II, prince sévèrement jugé, mais auquel, du moins, tout homme impartial ne saurait refuser un zèle ardent et consciencieux pour la foi catholique, pesa de tout son poids dans l'affaire de l'adoption des usages romains réformés : par lui, les livres nouveaux non-seulement furent
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introduits en Espagne, mais pénétrèrent dans les vastes colonies qui se rattachaient à cette puissante métropole.
Conformément aux maximes du droit public catholique, saint Pie V n'avait pas jugé à propos de placer la prière pour le roi dans le canon de la messe : c'était ait Siège apostolique à déterminer quels étaient les princes, en communion avec lui, qu'il fallait considérer comme véritablement investis du droit de commander à des chrétiens. Le roi d'Espagne, malgré son titre de roi catholique, n'avait pas été excepté. Philippe II, ce monarque si fier, ne dédaigna pas de se mettre en instances auprès de saint Pie V, pour obtenir que cette parole Pro rege nostro fût insérée à la suite de la prière pour le pape et l'évêque dans les missels destinés à l'usage des églises d'Espagne, et le pontife octroya sa demande (1). Quand on se remet en mémoire la puissance colossale de Philippe II, on est bien obligé de convenir qu'il donna dans cette occasion l'un des plus grands exemples de respect pour la liberté religieuse qui aient jamais été offerts par un souverain. Si nous ajoutions que, tout tyran absolu qu'il était, Philippe II laissait volontiers enseigner et prêcher à ses théologiens la doctrine de l'amissibilité du pouvoir, le droit du souverain Pontife et de l'Église de corriger et même de déposer les princes qui abusent de leur autorité, peut-être que cette seule remarque suffirait auprès de quelques gens sensés pour leur faire comprendre que, bien qu'il ait été en butte aux malédictions des écrivains de la Réforme, et des historiens beaux esprits du XVIII° siècle, le Démon du midi n'a pas été tout à, fait dépourvu de cette moralité et de ce désintéressement que les peuples désirent, mais n'espèrent pas toujours rencontrer dans leurs souverains. Nous verrons, d'ici à quelques pages, un autre gouvernement
(1) Gavanti, Thesaurus sacrorum Rituum, tom. I, 4°, pag. 286.
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placé dans une situation analogue, et on jugera lequel, du Français ou de l'Espagnol, s'entendait le mieux, au XVI° siècle, en fait de liberté religieuse.
Philippe obtint aussi du Saint-Siège la permission, pour tous les prêtres de sa domination, d'ajouter aux oraisons de la messe, même dans les plus grandes solennités, une suite de demandes que l'on trouve dans les missels espagnols et qui expriment avec énergie et simplicité tous les besoins du royaume catholique, en même temps que cette concession, unique dans les fastes de la Liturgie, est une preuve du grand amour de Rome pour une église qui lui a gardé longtemps une si forte fidélité (1).
Enfin, on trouve en tête du Propre des saints, publié en manière de supplément au Bréviaire romain, pour l'usage des églises d'Espagne, un bref de Grégoire XIII, qui accorde à ces églises la faculté de célébrer la fête d'un grand nombre de saints chers à l'Espagne, par manière de compensation à l'extinction générale de tous les bréviaires diocésains de ce pays. Ce bref, qui est du 30 décembre 1573, fut rendu à la demande de Philippe II. Le recueil auquel il sert comme de préface, renferme le noble et patriotique office de saint Jacques, patron du royaume catholique, et celui non moins intéressant du Triomphe de la sainte Croix, au 16 juillet, anniversaire de la fameuse victoire de Las navas de Tolosa.
Le Portugal inaugura avec la même fidélité que l'Es pagne
(1) Voici cette prière qui s'ajoute, sub eadem conclusione, non-seulement à la collecte, mais même à la secrète et à la postcommunion :
« Et famulos tuos Papam nostrum N., Antistitem nostrum N., Regem nostrum N., Reginam et Principem cum prole regia, populo sibi commisso, et exercitu suo ab omni adversitate custodi : pacem et salutem nostris concede temporibus ; et ab Ecclesia tua cunctam repelle nequitiam, et gentes paganorum et haereticorum dexterae tuae potentia conterantur; et captivos Christianos, qui in Saracenorum potestate detinentur, tua misericordia liberare, et fructus terra; dare et conservare digneris...»
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les livres de la liturgie réformée, et les fit pénétrer tout aussitôt dans ses colonies des Indes orientales et occidentales. Les volontés de Philippe II retentissaient alors dans la Péninsule tout entière ; cependant nous sommes en mesure de signaler au moins une exception à l'admission du bréviaire purement romain. C'est dans cette Église de Brague, dont le siège était occupé, à l'époque du concile de Trente, par le fameux D. Barthélémy des Martyrs, que Zaccaria signale un bréviaire sous le titre diocésain de l'an 1634. Nous ignorons si, depuis cette époque, les livres de saint Pie V ont été introduits dans cette Église ; nous avons même lieu d'en douter, connaissant de science certaine que, dans plusieurs lieux du Portugal, on garde encore, même à la messe, certains usages totalement distincts de ceux du missel romain. Au reste, ce bréviaire de Brague, s'il existe encore, ne saurait être autre que le romain, avec quelques particularités, et un Propre fondu sous le même titre.
Si maintenant nous passons en France, le pays de tout l'Occident où les usages liturgiques actuels s'éloignent le plus de ceux de Rome, il nous faut examiner si cette différence est ancienne et remonte au-delà de la bulle de saint Pie V. Malheureusement, ce que nous avons à dire de cette Église contraste avec ce que nous avons jusqu'ici rapporté de toutes les autres. Les églises de France, à l'époque de la publication de la bulle, avaient une Liturgie formée de la romaine introduite par Charlemagne, et de ces usages particuliers qu'elles y avaient ajoutés, ensemble qui leur faisait honneur aux yeux de toute l'Europe, et qu'elles pouvaient conserver légitimement, aux termes de la bulle ; or, voilà qu'aujourd'hui, dans ces mêmes églises, on ne trouve plus rien qui rappelle cette ancienne gloire de la patrie ; d'un autre côté, on est plus éloigné encore d'y rencontrer les livres romains de la réforme de saint Pie V. L'Église de France remontant
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vers son berceau, aurait-elle osé, malgré la défense de Charlemagne et des pontifes Etienne et Adrien, inaugurer de nouveau l'antique Liturgie gallicane des Hilaire et des Grégoire de Tours ? Hélas ! non. Ce que l'on chante aujourd'hui dans nos églises, a moins de rapport encore avec le rite gallican dont nous avons parlé ailleurs honorablement, que ce rite n'en aurait avec la Liturgie romaine elle-même. Tout est sorti du cerveau de certains hommes dont quelques-uns vivent encore. Mais avant de raconter cette lamentable histoire, dans laquelle nous verrons foulés aux pieds tous les principes admis par l'Église, en matière liturgique, dans tous les siècles précédents, nous avons un tableau bien différent à offrir à nos lecteurs : celui de l'Eglise de France travaillant, de concert avec le Siège apostolique, à consolider l'unité liturgique dans son sein. Nous avons à répondre par des faits imposants et incontestables à ceux qui ont osé soutenir que la bulle de saint Pie V n'avait pas été reçue en France.