Institutions liturgiques (page 59)
Vers l'année 1725, François-Nicolas Vigier, prêtre de l'Oratoire et successeur de Duguet en la charge de supérieur du séminaire de Saint-Magloire, s'étant livré aussi à la composition d'un bréviaire, suivant les idées nouvelles, se trouvait en mesure de faire jouir le public du fruit de ses labeurs. Ce personnage obscur devait être l'instrument de la plus grande révolution liturgique que l'Église de France ait vue depuis le VIII° siècle. Il avait enfanté le Bréviaire de Paris. Cependant, ce n'était point à cette Église en particulier qu'il avait destiné son chef-d'œuvre. Le Cardinal de Noailles, qui mourut en 1728, avait refusé de l'adopter. François-Armand de Lorraine, évêque de Bayeux, avait paru mieux disposé; mais son chapitre s'était retranché dans une si courageuse opposition, que le prélat s'était vu contraint de se désister dans son entreprise.
Il n'est pas difficile de comprendre les motifs de cette résistance; c'était le sentiment delà foi qui se révoltait contre une œuvre suspecte. On savait que le P. Vigier appartenait à un corps profondément gangrené par l'hérésie janséniste, et, quant à lui-même, bien qu'il n'eût pas appelé de la bulle, sa réputation n'en était pas moins celle d'un homme rebelle dans le fond de son cœur. Au reste, il le fit bien voir lorsque, ayant été élu assistant de son général, le P. de la Valette, en 1746, il composa,
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pour aider à la pacification des esprits dans sa congrégation, sur le sujet des controverses du temps, un mémoire dans lequel il écartait de la bulle le caractère et la dénomination de règle de foi, la qualifiant simplement de règlement provisoire de police qui n'obligeait qu'à une soumission extérieure. Le Bréviaire du P. Vigier ne démentait pas trop, comme on va le voir, une pareille manière de penser dans son auteur : mais il fallait un patron à ce livre.
Dieu permit, dans son impénétrable conduite, qu'il trouvât ce patron dans Charles-Gaspard de Vintimille, qui venait de succéder au cardinal de Noailles sur le siège de la capitale. Ce prélat, qui avait occupé successivement les sièges de Marseille et d'Aix, parvint à celui de Paris vers sa soixante-quinzième année. Homme de ménagements et de tolérance, il essaya de tenir le milieu entre les appelants et les partisans de la bulle. Toutefois, il fit fermer le cimetière de Saint-Médard, profané par les honteux miracles du diacre Paris; il eut même l'honneur de voir condamner, par le parlement de Paris, un mandement qu'il avait publié contre les Nouvelles ecclésiastiques ; mais, en même temps, on savait qu'il avait écrit, sous la date du 22 mai 1731, au cardinal de Fleury, une lettre fameuse ainsi conçue : « Ma foi, Monseigneur, je perds la tête dans toutes ces malheureuses affaires qui affligent l'Église. J'en ai le cœur flétri, et je ne vois nul jour de soutenir cette bulle en France, que par un moyen qui est de nous dire, à la franquette, les uns aux autres, ce que nous entendons par chacune des propositions, quel est le sens, le bien que nous approuvons, le mal que nous rejetons, et après, frapper brutalement sur les uns et sur les autres qui ne voudront point nous suivre : et si Rome ne veut pas se rendre facile à ce que nous avons fait, lui renvoyer sa constitution. Ce projet, je l'avoue, que j'ai fait plus d'une fois, et que mon chagrin me
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fait faire, mérite quelque attention : mais en vérité on se lasse de battre l'air et l'eau inutilement (1). »
On doit convenir qu'il était difficile de gouverner un diocèse comme celui de Paris, inondé de jansénistes, dans la Sorbonne, dans les cures, dans les maisons religieuses, dans le parlement, et qui, durant les trente années de l'épiscopat du cardinal de Noailles, avait été le théâtre des saturnales de l'hérésie triomphante. Aussi les actes par lesquels l'archevêque de Vintimille avait signalé le commencement de son gouvernement, bien qu'ils fussent compensés par une grande douceur sur d'autres points, lui avaient aliéné promptement les jansénistes : il eut le malheur, en 1736, de les entendre chanter ses louanges, et faire l'ardente apologie d'une de ces œuvres. Cette œuvre était l'adoption solennelle du fameux bréviaire.
Charles de Vintimille s'était laissé persuader que l'Église de Paris ne devait pas rester en retard des autres qui, en si grand nombre, par toute la France, avaient convolé à une liturgie nouvelle. Il avait entendu parler des travaux du P. Vigier ; il y avait souri, et, décidément, cet oratorien avait été choisi pour doter l'Église d'un nouveau corps d'offices. On lui avait seulement associé deux hommes dont les noms seuls rappellent les plus grands scandales de cette époque. Le premier, François-Philippe Mésenguy, était notoirement en révolte contre les décisions de l'Église. Revêtu de l'ordre d'acolyte, et, à l'exemple de Le Brun Desmarettes, n'ayant jamais voulu prendre le sous-diaconat, il fut un des plus ardents, en 1739, à s'opposer à la révocation de l'appel par la Faculté des arts. Son Exposition de la doctrine chrétienne (2), qui avait été mise à VIndex dès 1757, fut condamnée par un bref solennel de Clément XIII, en date du 14 juin 1761. Ses écrits contre la
(1) Biographie universelle. Article Vintimille.
(2) 1744. 6 vol. in-12.
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bulle et en faveur de l'appel (1) en faisaient l'un des plus célèbres champions du parti.
Le second des collaborateurs de Vigier était un simple laïque. Charles Coffin, successeur de Rollin dans l'administration du collège de Beauvais, à Paris, et appelant comme son prédécesseur, s'était chargé de composer les hymnes nécessaires pour le nouveau bréviaire. Nous mettons, certes, son mérite, comme hymnographe beaucoup au-dessus de celui de Santeul; il est d'autant plus triste pour nous . d'avoir à raconter jusqu'à quel point il le prostitua. Mais si l'hymnographe du nouveau bréviaire était supérieur à Santeul pour le véritable génie de la poésie sacrée, sous le rapport de l'orthodoxie, il offrait moins de garanties encore. Le poète Victorin, homme léger et sans conséquence, était, il est vrai, ami et fauteur d'hérétiques ; Coffin, personnage grave et recueilli, était hérétique notoire. C'était donc d'un homme étranger à l'Église catholique, que l'Église de Paris, et tant d'autres après elle, allaient recevoir leurs cantiques sacrés. Les poésies d'un janséniste contumace allaient remplacer les hymnes de l'Église romaine, que François de Harlay et le cardinal de Noailles avaient du moins retenues presque en totalité.
Ce fait unique dans les fastes de l'histoire ecclésiastique, et qui témoigne d'un renversement d'idées sans exemple, est d'autant plus inexplicable que l'Église de Paris elle-même, quand son hymnographe fut sur le point de mourir, en 1749, lui refusa le baiser de sa communion. Coffin mourut sans sacrements, et le refus que fit le curé de Saint-Étienne-du-Mont de les lui administrer, fut approuvé par l'archevêque Christophe de Beaumont. Et l'Église de Paris continua de chanter et chante encore les
(1) La Constitution Unigenitus avec des Remarques, in-12. — Lettre à un ami sur la Constitution Unigenitus, in-12, etc.
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hymnes de Coffin, cette même Église qui, comme toutes les autres, n'admet point dans son bréviaire une seule leçon de Tertullien, d'Origène, ou d'Eusèbe de Césarée, même tirée de leurs ouvrages orthodoxes, parce que la pureté de la foi et la sainteté des offices divins ne le pourraient souffrir, parce que tous les siècles chrétiens déposeraient contre une semblable témérité ! Quoi donc ? Charles Coffin est-il plus que Tertullien, dont presque tous les écrits sont un miroir de doctrine; plus qu'Origène, dont les intentions paraissent avoir été toujours pures ; plus qu'Eusèbe de Césarée, dont la parole est presque toujours si lumineuse et si éloquente? Pour nous, Dieu sait à quel prix nous désirerions, pour la gloire et pour l'entière pureté de l'Église de France qui nous a élevé, voir disparaître jusqu'au souvenir de ces désolantes traces des influences de l'hérésie la plus méprisable qui ait jamais insulté le corps mystique de Jésus-Christ. Nous nous sentons cruellement humilié, quand nous lisons, dans le journal de la secte, ces dures paroles auxquelles il nous est impossible de répondre autrement qu'en baissant la tête. « On chante tous les jours dans l'Église de Paris la foi que professait M. Coffin, contenue dans des hymnes que feu M. de Vintimille lui-même l'avait chargé de composer. M. de Beaumont, successeur de M. de Vintimille dans cet archevêché, les autorise par l'usage qu'il en fait, et par l'approbation qu'il est censé donner au Bréviaire de son diocèse. Le P. Bouettin (1) les chante lui-même, malgré qu'il en ait; et les sacrements sont refusés à la mort à celui qui les a composées ! Le curé fait le refus, l'archevêque l'autorise (2) ! » Ce n'est pas tout encore. Le parlement de Paris fut saisi de cette affaire. On entendit le conseiller Angran dénoncer aux
(1) Génovéfain, curé de Saint-Etienne-du-Mont.
(2) Nouvelles ecclésiastiques, 10 juillet 1749.
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chambres assemblées le refus de sacrements fait à Charles Coffin, comme un acte de schisme. Il partait de ce principe, que c'est un acte de schisme que de refuser la communion à ceux qui sont dans l'Église, aussi bien que de communiquer avec ceux qui en sont séparés; d'autre part, disait-il, on ne pouvait pas raisonnablement admettre que l'Église de Paris eût été demander à un excommunié de lui composer des hymnes. C'est pourtant ce qui était arrivé ! Angran disait en outre que « les refus de sacrements étaient sagement établis à l'égard des protestants, des déistes, etc. ; mais que ce serait en faire un abus manifeste que de s'en servir à l'égard des fidèles dont la vertu et la catholicité sont connues de tout le monde et justifiées depuis si longtemps (par rapport à M. Coffin en particulier), parla confiance du public et par celle de M. de Vintimille lui-même, qui l'avait chargé de composer les hymnes du Bréviaire de Paris (1). » Notre devoir d'historien nous a contraint de ne pas omettre ces détails vraiment pénibles : mais si nous ne les produisions pas avec cette étendue qui, aujourd'hui, croirait à nos assertions ?
La commission désignée par Charles de Vintimille pour donner à l'Église de Paris un bréviaire digne d'elle, était donc Composée de ces trois personnages, Vigier, Mésenguy et Coffin. Ce choix avait été suggéré à l'archevêque par Louis-Abraham d'Harcourt, doyen du chapitre de Notre-Dame (2); il doit nous éclairer sur l'esprit et les principes de cet ecclésiastique. Toutefois, nous ne passerons pas outre, sans faire remarquer au lecteur le contraste frappant qui règne entre la commission chargée par l'archevêque de Vintimille de renouveler de fond en comble la Liturgie parisienne, et celle qui avait opéré la simple correction
(1) Nouvelles ecclésiastiques, 18 septembre 1749.
(2) L’Ami de la Religion. Tome XXVI, page 290. Article curieux sur la réimpression du Bréviaire de Paris.
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du bréviaire et du missel, au temps de François de Harlay. Dans cette dernière, presque tous les membres occupent un rang distingué dans l'Église de Paris. Us sont au nombre de douze et tous revêtus du sacerdoce. La commission de Vintimille n'était plus composée que de trois membres; un seul était prêtre, des deux autres, l'un était simple acolyte, l'autre laïque. Beaucoup de conséquences ressortent de ce fait. Nous avons déjà parlé de l'envahissement du presbytérianisme et du laïcisme dans les choses capitales de la religion : nous dirons, de plus, qu'une si étrange commission pour une œuvre majeure comme la refonte universelle de la Liturgie, montre clairement que la Liturgie elle-même avait grandement baissé d'importance aux yeux du prélat qui choisit les commissaires, du clergé qui accepta le fameux bréviaire après quelques réclamations, du siècle enfin qui vit une pareille révolution, et ne l'a pas mise à la tête des plus grands événements qui signalèrent son cours. Nous le répétons, ce n'est pas ainsi que saint Pie V, Clément VIII et Urbain VIII avaient procédé pour la simple révision des livres romains.
Ainsi, l'Église de Paris attendait patiemment que nos trois commissaires eussent enfanté leur œuvre. Une année avant que cette œuvre fût en état de paraître au jour, Mésenguy, voulant pressentir l'opinion publique, fit imprimer trois Lettres écrites de Paris à un chanoine de l'église cathédrale de ***, contenant quelques réflexions sur les nouveaux bréviaires (1). Ce petit écrit, tout imprégné des maximes modernes sur la Liturgie, avait pour but de faire valoir le nouveau bréviaire ; mais, comme l'observe judicieusement l'Ami de la Religion, dans l'article cité, Mésenguy aurait dû laisser à un autre le soin de louer d'avance son propre travail.
(1) 1735. In-12 de 80 pages.
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Enfin, Tannée 1736 vit l'apparition de la nouvelle Liturgie. Le bréviaire, qui avait été annoncé à tout le diocèse par un mandement de l'archevêque de Vintimille, portait en tête une lettre pastorale du prélat, sous la date du 3 décembre 1735 (1). Nous parcourrons avec le lecteur ce monument d'une si haute importance pour notre histoire.
L'archevêque commence par recommander la nécessité de la prière en général, et le mérite spécial de la prière publique. « L'Église, dit-il, cette chaste colombe dont les pieux et continuels gémissements sont toujours exaucés de Dieu,s'est réservé le soin de régler l'ordre des prières de ses ministres, et de disposer les diverses parties de ce très-saint ministère. Dans l'office divin qui renferme toute la matière du culte public, elle embrasse les plus augustes mystères de Dieu et de la religion, les règles incorruptibles de la foi et des mœurs, la doctrine de la tradition consignée dans les écrits des saints Pères et dans les décrets des conciles. Elle y propose les plus illustres exemples de toutes les vertus dans la vie et la mort des saints et des martyrs qu'elle vénère d'un culte public, afin de nourrir la piété des fidèles, d'éclairer leur foi, d'allumer leur ferveur. Elle enseigne que le culte de Dieu consiste dans l'esprit, c'est-à-dire dans l'obéissance religieuse de l'esprit et du cœur, et dans l'adoration; que les saints doivent être honorés, non par une stérile admiration, mais par une imitation fidèle des vertus qui ont brillé en eux. »
Rien de plus incontestable en soi qu'une telle doctrine; mais si l'office divin est, de la part de l'Église, l'objet d'une si juste sollicitude, si c'est à elle de le régler, il devrait être inviolable comme elle; on ne devrait point, après tant de siècles, dans un diocèse particulier, bouleverser, renouveler
(1) Vid. la Note A.
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une Liturgie fixée par l'Eglise dans l'antiquité, et pratiquée en tous lieux. Si l'office divin doit contenir la doctrine de la Tradition, il ne faudrait donc pas remplacer les formules séculaires dans lesquelles s'exprime si solennellement cette Tradition, par des versets de l'Écriture choisis par de simples particuliers suspects dans la foi. Si l'Église, qui nous propose dans le bréviaire les exemples des saints, a intention de nourrir la piété, d'éclairer la foi, d'allumer la ferveur, et non d'exciter en nous une stérile admiration, il faudrait cependant se souvenir que l’admiration est le principe de la louange, et que la louange est une des parties essentielles de la Liturgie. Ainsi, par exemple, en supprimant dans le Bréviaire de Paris jusqu'à la simple mention des stigmates de saint François, Charles de Vintimille diminue assurément la somme des motifs de l’admiration que nous serions tentés d'avoir pour cet ami du Christ; mais si, par cette suppression, il a l'avantage de mettre saint François plus à portée de notre imitation, il se sépare avec éclat, non-seulement de François deHarlayet du cardinal de Noailles, qui avaient laissé le récit des stigmates dans la Légende de saint François, mais bien plus encore de l'Église romaine, qui, non contente d'en parler dans l'office du patriarche séraphique, au 4 octobre, en a institué une fête spéciale du rite double, pour toute l'Église, au 17 septembre. Il est vrai que l'Église romaine a fort à cœur de nous inspirer l’ admiration des saints; car elle trouve que déjà ce sentiment est un hommage envers Dieu, qui se glorifie d'être admirable dans ses serviteurs.
« Les premiers pasteurs, continue la lettre pastorale, ayant considéré toutes ces choses, se sont proposé spécialement de réunir dans l'ensemble de l'office ecclésiastique les matériaux nécessaires aux prêtres pour «instruire plus facilement dans la science du salut les peuples qui leur sont confiés. Tel est le service qu'ont
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rendu les trois illustres prélats, nos prédécesseurs immédiats; à leur exemple, un grand nombre d'évêques de ce royaume ont publié de nouveaux bréviaires avec un succès digne d'éloges. » Ainsi les trois archevêques, de Péréfixe, de Harlay et de Noailles, doivent être considérés comme les auteurs de la révolution liturgique. C'est donc à Paris qu'est née cette idée de ne plus faire du bréviaire qu'un livre d'études sacerdotales, d'ôter à ce livre son caractère populaire, de n'y plus voir le répertoire des formules consacrées par la tradition. Jusqu'alors on l'avait considéré comme l'ensemble des prières et des lectures qui doivent retentir dans l'assemblée des fidèles ; tout ce qu'il contenait était ordonné pour le culte divin; maintenant il ne sera plus qu'un livre de cabinet, parsemé de psaumes et d'oraisons; et à cette époque de controverses, on s'en va choisir de préférence pour le rédiger des gens naturellement disposés à l'adapter aux maximes de leur parti,tant par ce qu'ils y inséreront de suspect, que parce qu'ils trouveront moyen d'en ôter.
« Nous donc, aussitôt que, par le don de la divine Providence, nous avons eu pris le gouvernement de cette Église métropolitaine, ayant été averti par des hommes sages et érudits, nous avons reconnu la nécessité d'un nouveau bréviaire. En effet, l'ordre admirable et le goût excellent de solide piété et doctrine qui brille dans plu-« sieurs des offices des dernières éditions du bréviaire, nous a fait désirer ardemment de voir introduire dans le reste des offices une dignité et une pureté semblables. C'est dans ce but qu'on a travaillé, pour rendre ce bréviaire digne de la majesté du culte divin et conforme à nos vœux, qui ont pour objet la sanctification de tous. » Le prélat ne désigna point les auteurs du bréviaire, elaboratum est; à moins qu'on ne veuille appliquer à Vigier, Mésenguy et Coffin, la qualification d'hommes sages et érudits! Il est remarquable aussi que le prélat ne
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convient pas franchement du renouvellement entier de la Liturgie opéré par la publication du nouveau bréviaire. Il n'a voulu autre chose, dit-il, que procurer dans le reste des offices le même ordre, le même goût de piété et de doctrine, la même dignité, la même pureté qui brillaient dans plusieurs de ceux du bréviaire précédent. Cependant, si l'on en excepte un très-petit nombre d'offices, celui de sainte Marie Égyptienne, par exemple, qui fut rédigé dans le Bréviaire de Harlay par Nicolas Le Tourneux, tout est nouveau dans le Bréviaire de Vintimille, soit pour le propre du temps, soit pour celui des saints, les communs, etc. Remarquons, en outre, que les parties sacrifiées formaient principalement ce vaste ensemble que le Bréviaire de Harlay avait retenu du Bréviaire romain; ainsi le reproche indirect de manquer d'ordre, de piété, de doctrine, de dignité, d’élégance, s'adresse à la Liturgie de saint Grégoire et de saint Pie V.
Venant ensuite au détail des améliorations que présente le nouveau bréviaire, la lettre pastorale s'exprime ainsi : « Dans l'arrangement de cet ouvrage, à l'exception des hymnes, des oraisons, des canons et d'un certain nombre de leçons, nous avonscru devoir tirer de l'Écriture sainte toutes les parties de l'office; persuadés, avec les saints Pères, que ces prières seront plus agréables à la majesté divine, qui reproduisent non-seulement les pensées, mais la parole même de Dieu. » Les saints Pères dont il est ici question se réduisent à saint Cyprien, qui, du reste, ne dit pas le moins du monde ce qu'on lui fait dire ici. Les saints Pères relèvent sans cesse l'autorité de la tradition, et l'on ne citerait pas un seul passage de leurs écrits dans lesquels ils aient dit ou insinué qu'il serait à propos d'effacer dans les offices divins les formules de style ecclésiastique, pour les remplacer par des versets de l'Écriture. Si la parole de l'Église peut légitimement trouver place dans les hymnes et les oraisons, en vertu
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de quel principe l'exclura-t-on des antiennes et des répons ? Voilà le grand problème qu'on n'a jamais résolu qu'en disant : La chose doit être ainsi, parce qu'elle doit être ainsi.
La lettre pastorale parle ensuite du soin avec lequel les leçons des saints Pères ont été choisies et les légendes des saints rédigées. Nous en dirons bientôt quelque chose. On a retenu les collectes des bréviaires précédents, et même plusieurs hymnes anciennes. Mais voici quelque chose de capital : « Pour nous conformer au pieux désir d'un grand nombre de personnes, nous avons, d'après l'exemple donné déjà par plusieurs églises, divisé le Psautier, afin de pouvoir assigner des psaumes propres à chaque jour de la semaine et même à chaque heure du jour, en coupant ceux qui étaient trop longs. Par ce partage,nous avons fait disparaître l'inégalité des offices et fait en sorte de moins fatiguer l'esprit et l'attention de ceux qui chantent l'office. Saint Basile assure avoir supporté lui-même avec peine les inconvénients de cette trop grande prolixité. C'était afin de diminuer cette fatigue qu'un concile de Narbonne avait statué, dans l'antiquité, que les psaumes plus longs seraient divisés en plusieurs doxologies; c'est ce que prescrit aussi la Règle de saint Benoît. On récitera les psaumes de la férié à toutes les fêtes, à l'exception de ceux qui sont consacrés aux mystères, ou à la sainte Vierge. Il résultera de là que le Psautier sera presque toujours lu en entier dans l'espace d'une semaine. »
C'était là une grande mesure et qui devait faire taire bien des répugnances. Foinard avait promis, en tête de son projet, que le bréviaire futur serait très-court; le grand moyen d'abréviation, admis aussi par Grancolas, était de faire disparaître l'inégalité des offices. La lettre pastorale adopte le même système. On n'y dit pas, il est vrai, comme ces docteurs, que le but est de faire qu'on
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ait plus de plaisir à réciter l'office de la férié que celui des saints; mais ce sera pourtant le résultat inévitable,surtout s'il s'agit des saints dont l'office sera resté à neuf leçons. La psalmodie que saint Basile trouvait excessive, était bien autre que celle du Psautier romain; on en peut voir le détail dans les vies des Pères des déserts d'Orient; et si saint Benoît divise les Psaumes en plusieurs sections, il fallait dire aussi que les matines de son office se composent de douze psaumes, trois cantiques, douze leçons, douze répons, l'évangile du jour tout entier, etc. Certes, c'est un avantage réel de pouvoir parcourir le psautier chaque semaine; mais, encore une fois, le Bréviaire de Paris n'aurait pas obtenu un si brillant succès, si cette division des psaumes ne l'eût en même temps rendu le plus court de tous.
« On a conservé au dimanche sa prérogative d'exclure toutes sortes de fêtes, si ce n'est celles qui ont dans l'Église le premier degré de solennité. » Nous sommes ici encore à la remorque des docteurs Foinard et Grancolas, qui avaient suivi eux-mêmes dom de Vert et Le Tourneux, dans leur Bréviaire de Cluny. Le but avoué de cette rubrique est de diminuer le culte des saints, sous le prétexte de défendre les intérêts de Dieu, auquel seul appartient le dimanche, trop souvent occupé par la commémoration de quelqu'un de ses serviteurs : il est juste de leur faire céder la place à leur Maître.
« Afin d'assigner à l'office de chaque jour un but, et aussi pour les distinguer les uns des autres, le dimanche, qui est le jour de la création delà lumière, de la résurrection de Jésus-Christ et de la promulgation de la Loi nouvelle, on excite dans le cœur des fidèles l'amour de Dieu et de la loi divine. Le lundi, on célèbre la charité de Dieu et sa munificence envers les hommes. Les trois jours suivants, on recommande l'amour du prochain, l'espérance et la foi. Le vendredi, qui est le jour de la
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Passion de Jésus-Christ, l'office a rapport à la patience que l'on doit avoir dans les labeurs et les tribulations de cette vie. Enfin, le samedi, on rend grâces à Dieu pour les bonnes œuvres accomplies par les fidèles et pour la récompense qui leur est assignée. » C'est ici le seul endroit des nouvelles Liturgies dans lequel on ait voulu faire du symbolisme ; mais pour faire du symbolisme, il faudrait autre chose que de la bonne volonté. On pourrait dire d'abord qu'il faudrait avoir vécu, il y a dix siècles, surtout s'il s'agit de symbolisme sur une matière aussi fondamentale que la signification des jours de la semaine. Il faudrait, en outre, que le fonds prêtât à ce symbolisme; car il ne suffit pas d'attacher par ordonnance une idée à un fait; ce fait doit être par lui-même une forme plus ou moins complète de l'idée. Certes, les fidèles du diocèse de Paris ignorent profondément que le lundi soit consacré à la bonté de Dieu, le mardi à la charité fraternelle, le mercredi à l'espérance, etc. On ne s'occupe guère de le leur enseigner, et s'ils veulent eux-mêmes consulter les anciens Liturgistes sur les mystères de la semaine, ils y trouveront tout autre chose. L'Église, comme nous le dirons ailleurs, a attaché aux divers jours de la semaine la commémoration de certains faits, parce qu'elle procède toujours par les faits et jamais par les abstractions. Nous reviendrons sur ce sujet; continuons la lecture de la lettre pastorale.
« Pour le rite de l'office quadragésimal,nous avons jugé équitable de rappeler l'ancienne coutume de l'Église, qui ne jugeait pas que la solennité joyeuse des fêtes s'accordât assez avec le jeûne et la salutaire tristesse de la pénitence. Beaucoup de diocèses nous avaient déjà précédé en cette voie; c'est à leur exemple que nous avons ôté du carême toutes les fêtes, à l'exception de celles dans lesquelles on s'abstient d'oeuvres serviles.» Ici, nous ne ferons qu'une réflexion. Ou le Bréviaire de Paris a atteint par cette
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mesure le véritable esprit de l'Église dans la célébration du carême, ou ses rédacteurs se sont trompés sur cette grave matière. Dans le premier cas, l'Église romaine, qui jusqu'ici avait la mission de corriger les autres églises, reçoit ici la leçon sur une matière importante, les convenances quadragésimales,de sa fille l'Église de Paris. Dans le second cas, y a-t-il donc si grand mal à supposer que Vigier et Mésenguy, bien qu'appuyés de Foinard et de Grancolas, enfin de Le Tourneux et D. de Vert, aient failli quelque peu dans une occasion où ils avaient contre eux l'autorité de la Liturgie romaine? Quoi qu'il en soit, Paris s'est déjà relâché quelque peu de cette sévérité, et Rome, de son côté, a jugé à propos, depuis 1736, d'ajouter encore de nouveaux saints dans la partie de son calendrier qui correspond au carême. Rendons grâces toutefois aux rédacteurs du Bréviaire de Paris de n'avoir pas suivi en tout l'idée de Foinard; ce docteur voulait transférer l'Annonciation au mois de décembre, et, franchement, c'est un peu loin du jour auquel ce grand mystère s'est accompli. Il n'est pas besoin, sans doute, de remarquer ici combien la suppression des fêtes qui tombent dans le cours du carême dut changer la physionomie de ce temps de l'année, et quelle froide monotonie en est résultée. On sait bien qu'i en était ainsi dans les premiers siècles; mais si Dieu, dans les siècles suivants, a donné de nouveaux saints à son Église, ce n'est pas, sans doute, pour que nous allions systématiquement fixer la fête à un jour autre que celui de leur mort, dans le but étrange de maintenir libres les fériés qui étaient vacantes au calendrier avant qu'ils vinssent au monde.
La lettre pastorale parle ensuite des canons insérés dans l'office de prime; mesure louable, mais que le jansénisme, comme nous allons le voir, avait trouvé moyen de faire servir à ses fins. Elle dit ensuite un mot du calendrier et des rubriques, après quoi, elle proclame l'obligation absolue
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pour toutes les églises, monastères, collèges, communautés, ordres, et généralement tous les clercs qui sont tenus à l'office divin, d'user de ce nouveau bréviaire, à l'exclusion de tout autre, tant en public qu'en particulier. C'est la clause que François de Harlay avait mise en tête de son bréviaire et qui se trouve répétée, presque mot pour mot, dans toutes les lettres pastorales qu'on lit dans tous les bréviaires français depuis cette époque. Nous ne connaissons qu'une seule exception ; elle se trouve dans la lettre pastorale de l'évêque Poncet de la Rivière, en tête du Bréviaire d'Angers de 1716. On y remarque ces paroles qui se trouvent aussi dans le Missel du même Prélat, excepto romano Breviario ou Missali, pro reverentia primœ Sedi debita. C'eût été bien le moins, cependant, après avoir expulsé des livres liturgiques tout l'élément romain, de laisser aux clercs, que le désir d'un bréviaire plus court ne séduisait pas autant, la liberté de répéter encore ces vénérables prières, auxquelles personne ne saurait enlever le caractère sacré que leur donnent l'antiquité, l'universalité; ces prières que l'Assemblée du Clergé de 16o5 regardait encore comme la Liturgie de la France.
Tel était donc le plan du nouveau bréviaire expliqué par l'archevêque de Vintimille. L'exécution ne démentait pas les promesses que nous venons de lire. Tout, ou presque tout était nouveau. Mais la nouveauté seule ne faisait pas le caractère de cette Liturgie. Elle donnait prise aux plus légitimes réclamations, et se montrait véritablement digne de ses auteurs. D'abord, toutes les hardiesses que nous avons signalées dans le Bréviaire de Harlay s'y retrouvaient fidèlement; puis, on avait enchéri sur l'œuvre de la commission de 1680. Si les auteurs de la correction du Bréviaire de Harlay s'étaient proposé de diminuer le culte et la vénération des saints, de restreindre principalement la dévotion envers la sainte Vierge, d'affaiblir l'autorité du Pontife romain, ce plan avait été fidèlement
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continué dans le Bréviaire de 1736; mais, de plus, on avait cherché à infiltrer les erreurs du temps sur les matières de la grâce et autres questions attenantes à celles-ci. Nous avons dit que le Bréviaire de François de Harlay avait, du moins, sur ce point, résisté à l'envahissement des nouveautés, et fortifié même, en plusieurs endroits, les dogmes de l'Église attaqués à cette époque.
1° Sur les questions soulevées par Baïus, Jansénius et Quesnel, et dirimées par l'Église, le Bréviaire de 1736 insinuait souvent, en paroles couvertes, la doctrine de Vigier, de Mésenguy et de Coffin. De nombreux retranchements avaient eu également lieu dans le but de se débarrasser d'autorités importunes.
Ainsi, pour infirmer le dogme de la mort de Jésus-Christ pour tous les hommes, on avait retranché de l'office du vendredi saint l'antienne tirée de saint Paul : Proprio filio suo non pepercit Deus, sed pro nobis omnibus tradidit illum. On avait fait disparaître d'une leçon du lundi de la Passion ces paroles : Magnum enim facinus erat cujus consideratio illos faceret desperare, sed non debebant desperare pro quibus in Cruce pendens Dominus est dignatus orare.
Pour favoriser le damnable système qui prétend que les commandements ne sont pas toujours possibles, et que l'on ne résiste jamais à la grâce intérieure, on avait fait disparaître de l'office de saint Jacques le Majeur une homélie de saint Jean Chrysostome, parce qu'elle contenait ces paroles : Christus ita locutus est ut indicaret non ipsius esse solius dare, sed eorum qui decertant accipere. Nam si solius esset ipsius, omnes hommes salvi fierent, et ad agnitionem veritatis venirent.
A la fête de sainte Agathe, une autre homélie du même saint docteur avait pareillement disparu, parce qu'on y lisait ces mots : Quod ideo dixit, ut ostenderet superiore nobis auxilio opus esse (quod quidem omnibus illud petentibus
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paratum est) si volumus in hac luctatione superiores evadere.
On avait retranché pareillement la deuxième leçon du lundi de la Pentecôte, qui renfermait ces paroles : Ergo quantum in medico est sanare venit œgrotum (Christus). Ipse se interimit qui prœcepta medici servare non vult. Salvari non vis ab ipso : ex te judicaberis.