Institutions liturgiques (page 66)
Voilà bien la doctrine du concile de Tolède, la doctrine des livres grégoriens, la doctrine de Languet contre l'évêque de Troyes. On conserva donc dans le nouveau Bréviaire manceau quelques traces de l'ancienne Liturgie,
(1) Cum autem Ecclesia specialem aliquando adhibeat vocem qua sponsum supernum alloquatur, retentae sunt quaedam Antiphonas quas e sacris codicibus licet non deductas, pietas docta parturiit, et consecravit illibata traditio. Illarum subsidio dogmata Catholica videntur non esse peregrina, sed accepta cum lacte et usu quotidiano recepta ; inseruntur enim precibus, ut animo Christiano fortius inhaereant, et futuris generationibus recitatione et cantu transmittantur.
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et ces traces, si rares qu'elles fussent, plaçaient ce bréviaire dans une classe à part, et demeurèrent comme une réclamation en faveur des usages de l'antiquité, dont la suppression ne serait peut-être pas sans retour. Seul entre tous les nouveaux bréviaires de France, celui de Froullay garda donc plusieurs des magnifiques antiennes de Noël, de la Circoncision, de l'Ascension, de la Trinité, du Saint Sacrement, de l'Assomption, de la Nativité de la sainte Vierge ; les absolutions et bénédictions romaines, etc.
On y remarquait aussi avec étonnement et édification que, dans cette époque de licence liturgique, lorsque tant de mesures avaient été prises pour diminuer le culte de la sainte Vierge et des Saints, principalement au moyen du privilège affecté au dimanche de ne céder désormais qu'aux fêtes de Notre-Seigneur, ou tout au plus qu'à celles du degré solennel, les rubriques du nouveau Bréviaire manceau portaient que le dimanche céderait à toutes les fêtes du rite double majeur (les seules après tout, qu'on eût conservées à neuf leçons), ce qui maintenait la célébration populaire, non-seulement des fêtes moins solennelles de la sainte Vierge, mais de celles des apôtres, de la Sainte-Croix, de plusieurs saints, etc. Il y avait, sous ce rapport, un siècle entier de distance entre le Bréviaire de Froullay et ceux qu'on introduisait journellement dans la plupart des diocèses de France.
Sous le point de vue de l'orthodoxie dans les matières de la grâce, le travail de Robinet non-seulement était irréprochable, mais en plusieurs endroits le zélé docteur avait su amener des protestations dans le sens des récentes décisions de l'Église. Charles de Froullay avait conservé tous ces détails ; ce qui fut cause que son bréviaire fut violemment attaqué dans les Nouvelles ecclésiastiques (1). Les jansénistes reprochaient surtout certaines strophes
(1) 27 février 1751.
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des hymnes du psautier, qui sont toutes de la composition du docteur Robinet, et, dans ces strophes, les vers suivants :
Vires ministras arduis
Non impares laboribus.
Et encore ceux-ci :
Donis secundans gratiœ
Quem lege justus obligas.
Mais la manière dont la trop fameuse strophe de Santeul, dans l'hymne des évangélistes, avait été retouchée, causait plus de chagrin encore aux sectaires. Au Mans, on ne s'était pas contenté de la correction d'Évreux; on avait mis :
Insculpta saxo lex vetus
Præcepta, non vires dabat ;
Inscripta cordi lex nova
Præcepta dat cum viribus.
Notre but n'étant point, dans ce coup d'oeil sur l'histoire liturgique, de réunir tous les détails du sujet qui nous occupe, nous nous bornerons à cette brève excursion sur les Bréviaires d'Amiens et du Mans. Elle suffira pour constater le fait d'une réaction courageuse, mais impuissante, contre les efforts de la secte janséniste sur les principes de la Liturgie : malheureusement, comme on le voit, cette réaction n'eut pour théâtre que d'étroites localités, et se paralysa elle-même, parce que ceux qui la dirigeaient convenaient sur la plupart des principes avec leurs adversaires.
Suspendons maintenant le récit des événements de la réforme liturgique, et livrons-nous à quelques considérations sur le caractère de cette révolution dans ses rapports
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avec le goût, la poésie et l'esthétique en général. Chez tous les peuples, et principalement dans la religion chrétienne, les choses du culte divin ont toujours eu une relation intime avec la poésie et les arts : toute révolution qui les concerne a du par conséquent offrir des phénomènes importants à étudier sous le point de vue de la forme. Tout est poésie dans la Liturgie, aussi procède-t-elle presque toujours avec le secours du chant. Si le mètre ne distingue pas toutes ses formules, le nombre, la cadence, la rime même le supplée, et toujours l'enthousiasme lyrique domine l'œuvre tout entière. C'est cet enthousiasme qui éclate dans les répons, après que le chœur a écouté en silence la lecture des leçons, dans les antiennes qui suivent les psaumes et les cantiques, et réunissent dans un chant à l'unisson les voix jusqu'alors divisées dans un chant alternatif. Ces hommes donc qui s'imposaient la rude tâche de refaire en masse le répertoire des chants chrétiens à l'usage des églises de France, devaient être doués d'un miraculeux don de poésie et d'une abondance que rien ne pourrait épuiser. C'était là, certes, l'acte d'un grand courage, que de se dévouer à . remplacer l'œuvre successive des peuples chrétiens par les simples ressources d'une inspiration unique et individuelle. Leur cœur, comme celui du Prophète, avait sans doute conçu avec plénitude la parole toute-puissante, et ils sentaient, dans un sacré délire, que leur diction allait s'élancer rapide comme la plume de l'écrivain le plus exercé (1). On ne devait pas moins attendre d'eux, et la gloire du XVIII° siècle était à jamais fondée au-dessus de tout ce que l'on vit jamais de plus éclatant. Il en fut néanmoins autrement. Des hommes impuissants à toute poésie, étrangers par tempérament, par éducation, par système, à ce mens divinior qui nous ravit non seulement
(1) Psalm. XLIV, 2.
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dans les écrivains sacrés, mais dans les Pères de l'Église, s'étaient imposé la tâche dont nous parlons, et se mirent à refaire la Liturgie de fond en comble, sans s'être jamais doutés que c'était sur la plus haute poésie qu'ils s'exerçaient.
Voyons-les à l'œuvre, mais entendons d'abord leurs jugements sur les monuments de l'ancienne Liturgie. La Providence a permis que quelque chose de leurs théories nous ait été conservé dans le fameux Commentaire de Grancolas sur le Bréviaire romain, ouvrage d'où nous avons déjà extrait son Projet de bréviaire. Voici donc quelques-uns des oracles rendus par ce grave docteur, sur un certain nombre de morceaux caractéristiques de la Liturgie romaine.
Dans les matines du jour de Noël, l'Eglise chante les répons suivants en manière d'intermèdes, à la lecture des prophètes :
Hodie nobis cœlorum Rex de Virgine nasci dignatus est, ut hominem perditum ad cœlestia regna revocaret : * Gaudet exercitus angelorum quia salus œterna humano generi apparuit. V/. Gloria in excelsis Deo, et in terra pax hominibus bonœ voluntatis. * Gaudet.
Hodie nobis de cœlo pax vera descendit : * Hodie per totum mundum melliflui facti sunt cœli. V/ Hodie illuxit nobis dies redemptionis novœ, reparationis antiquœ, felicitatis œternœ. * Hodie.
O magnum mysterium et admirabile sacramentum ut animalia viderent Dominant nattim, jacentem in prœcepio : * Beata Virgo cujus viscera meruerunt portare Dominum Christum.
Les autres répons sont tous sur ce ton d'inspiration tendre et de majestueuse jubilation. Voyons maintenant comment le docteur Grancolas les apprécie. Ces répons, dit-il, sont de pieux mouvements de l'Église en considérant la naissance de Jésus-Christ. » Ainsi, Grancolas
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reconnaît que ces répons sont la parole de l'Église ; c'est la parole de l'Eglise même qu'il s'agit de juger sous le rapport du bon goût. Il continue donc : « Tantôt elle y loue Dieu qui nous donne son Fils dans sa naissance : quelquefois elle s'adresse à la sainte Vierge qui l'a mis au monde. Il aurait été à souhaiter que ces répons et les antiennes des laudes eussent tous été tirés de l'Écriture, comme le sont les antiennes des matines et des vêpres. On voit que ceux qui ont composé cet office se sont abandonnés aux pieux mouvements que leur inspirait ce mystère. » Ceux-là, Grancolas vient d'en convenir, sont pourtant l'Église; c'est elle qui a ressenti, en présence du mystère, ces mouvements d'inspiration qui paraissent si déplacés au grave sorboniste. Sa critique descend ensuite dans le détail. « On pourrait, dit-il, retoucher le second répons : Melliflui facti sunt cœli, pour exprimer les biens que le ciel procure au monde en donnant Jésus-Christ. » (Grancolas a peur que les fidèles ne se croient à la veille d'être inondés d'un déluge de miel ) ; « aussi bien que le Verset Dies redemptionis novœ, reparationis antiquœ. N'est-ce pas la faute qui est ancienne, qui demandait à être réparée? et cette réparation s'est faite par la Rédemption. » On voit que le Docteur persiste à ne pas vouloir appliquer les règles du style poétique aux prières de la Liturgie, sans doute parce qu'il ne saurait s'imaginer que ce qui n'est pas en vers proprement dits, peut cependant être de la poésie.
« Dans le quatrième répons, l'auteur ( c'est probablement l'Église qu'il veut dire ) avait sans doute en but le bœuf et l'âne, avec lesquels on peint ordinairement la naissance de Jésus-Christ, ut animalia viderent Dominum natum jacentem in prœsepio. C'est une imagination qui n'a point d'autre fondement qu'un passage d'Isaïe, qui n'a aucun rapport à la naissance de Jésus-Christ.
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L'Évangile, ni les anciens n'ont rien dit de ces deux animaux à la crèche ; ce n'est que vers le Ve siècle qu'on trouve cette application au lieu où Jésus-Christ est né (1). » Ici Grancolas fait défaut non seulement au sens poétique, mais, qui pis est, à la science de l'antiquité. Saint Grégoire de Nazianze, saint Grégoire de Nysse, saint Jérôme, le poëte Prudence, sont comptés parmi les anciens et sont des Pères du IVe siècle; cependant, ils rendent témoignage sur la tradition du bœuf et de l'âne à la crèche du Messie.
Nous citerons ici trois des antiennes de l'octave de Noël, in Circumcisione Domini ; on jugera mieux de l'ingénieuse critique de Grancolas. Elles ont été composées dans l'Église romaine, au temps des hérésies de Nestorius et d'Eutychès, pour confirmer la créance des fidèles, et elles ont été environnées de la plus profonde vénération dans tous les âges. Voici la première :
O admirabile commercium ! Creator generis humani animatum corpus sumens de Virgine nasci dignatus est, et procedens homo sine semine largitus est nobis suam Deitatem.
« Les Pères de l'Oratoire, dit Grancolas qui les approuve en cela, changent la fin de l'antienne O admirabile, et au lieu de procedens homo sine semine, ils disent nostrae factus mortalitatis particeps, qui est une expression PLUS CHATIEE. » Admirez l'extrême pudeur de Grancolas et des Pères de l'Oratoire. Le siècle de Louis XV était bien choisi pour une semblable expurgation du langage de l'Église !
Le Docteur attaque ensuite en homme de goût les deux antiennes suivantes :
Ecce Maria genuit nobis Salvatorem quem Joannes
(1) Grancolas. Commentaire historique sur le Bréviaire romain, tome II, pag. 71, 72.
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videns exclamavit dicens : Ecce Agnus Dei, ecce qui tollit peccata mundi !
Rubum quem viderat Moyses incombustum, conservatam agnovimus tuam laudabilem ; Dei Genitrix, intercede pro nobis.
« Cette Antienne Ecce Maria... quem Joannes...... Cela est bien distant l'un de l'autre, la naissance de Jésus-Christ par Marie, et sa manifestation par saint Jean dans la même antienne; comme aussi rubum, l'allégorie entre le buisson et la virginité dans une antienne ! » Ainsi, dix-huit siècles après l'accomplissement, on ne peut, sans un anachronisme qui révolte le docteur, rappeler, en présence du berceau de l'Enfant Jésus, sa touchante qualité d'Agneau de Dieu, ni les rapports qu'il aura avec saint Jean. Grancolas ne se doute pas qu'il attaque ici l'iconographie chrétienne de tous les siècles ; car la peinture catholique n'est qu'un reflet de la Liturgie. Quant à sa répugnance à voir le rapport du buisson qui brûle sans se consumer, avec la virginité de Marie que sa maternité n'altère pas, on ne peut que plaindre de pareils hommes et déplorer le sort de la poésie catholique, livrée à la merci de leur brutalité.
Écoutons pourtant encore notre critique : rien ne saurait être plus instructif. C'est à propos de ce beau répons des matines de la Circoncision :
Confirmatum est cor Virginis in quo divina mysteria Angelo nuntiante concepit : tunc speciosum formœ prae filiis hominum castis suscepit visceribus * et benedicta in œternum Deum nobis protulit et hominem.
Grancolas se croit obligé de prévenir qu'il ne faut pas conclure de ces paroles, cor virginis in quo concepit, que Marie aurait conçu le Sauveur dans son cœur et non dans ses entrailles, et il a le courage d'en appeler aux paroles de l'Ange : Concipies in utero (1).
(1) Commentaire historique, etc., page 121.
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Mais voici quelque chose de plus pitoyable encore. Le huitième répons du même office est formé de ces gracieuses et nobles paroles :
Nesciens Mater Virgo virum peperit sine dolore Salvatorem sœculorum : ipsum Regem Angelorum sola Virgo lactabat ubere de cœlo pleno.
Qui jamais se serait imaginé qu'il fût besoin d'avertir ceux qui chantent ce répons, que l'allaitement du divin Enfant n'avait pas lieu au moyen d'un canal de communication par lequel le lait serait descendu du ciel au sein de la Vierge ? C'est pourtant contre cette interprétation burlesque et indécente que Grancolas cherche gravement à prévenir son lecteur (1). Ces délicatesses de poésie et de piété le dégoûtent et le font soupirer sans cesse après le jour où tous ces pieux mouvements seront remplacés par des phrases de la Bible.
Notre réformateur liturgique ne montre pas plus d'indulgence pour les inspirations de l'Église sur le mystère de la croix, qu'il n'en a fait paraître sur celui de la naissance du Sauveur. Il dénonce la célèbre strophe : O Crux, ave, spes unica ! Cette expression, dit-il, paraît un peu forte; on pourrait l'adoucir, en disant :
« O Christe, nostrae victima
Salutis, et spes unica :
Serva pios, per hanc Crucem
Reisque dele crimina (2). »
C'est tout à fait le système de Coffin, quand il adoucissait l’Ave maris Stella. Heureusement, la strophe de Grancolas n'a été adoptée nulle part. Le sentiment qu'il exprime dans ces vers ne rappelle que trop le mot de Luther dans sa Liturgie : Nous avons en horreur les fêtes
(1) Commentaire historique, etc., page 124.
(2) Ibid., page 224.
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de la Croix (1). Voici encore des paroles de Grancolas qui témoignent de son opposition au culte des instruments de la Passion du Sauveur : « Ne serait-il pas à propos de recommander un silence perpétuel sur la couronne d'épines, les clous, le suaire et autres instruments de la Passion ; choses inconnues dans la belle antiquité, et dont on n'a presque point ouï parler avant le XII° siècle (2) ? » Ici, au mauvais goût se joint encore l'ignorance, car les monuments les plus graves et les plus anciens déposent en faveur de l'existence et de l'authenticité de la sainte couronne d'épines, des clous, etc. Pour être juste, nous devons dire que Grancolas ajoute : « On peut honorer le saint sépulcre et la vraie croix (3). »
Parmi les nombreux monuments de l'inspiration liturgique, la chrétienté admire avec transport le beau chant connu sous le nom de Prœconium paschale, et qui, commençant par ces mots : Exultet jam angelica turba cœlorum, éclate avec une si ineffable jubilation, à l'office du Samedi saint. Voici l'avis de Grancolas sur cette magnifique pièce, qui n'a pas, il est vrai, le mérite d'être composée de versets de la Bible : Cette prière est fort obscure et très-difficile à expliquer pour lui donner un bon sens (4). »
S'agit-il de l'immortel office du Saint Sacrement, l'œuvre du Docteur angélique, notre critique nous dit avec un imperturbable sang-froid : Quand on voudra examiner de près cet office, on ne trouvera point qu'il mérite de si grands éloges ; car, outre qu'il ne serait pas difficile d'en faire un plus exact, c'est que l'hymne Pange, lingua, est très-plate. On y voit Jésus-Christ appelé fructus
(1) Le Brun. Explication de la Messe, tome IV. Liturgie luthérienne, page 14.
(2) Commentaire historique, etc., t. Il, page 286.
(3) Ibidem.
(4) Ibidem, page 294.
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ventris generosi ! Le Sacris solemniis est celle où il y a le plus de feu et d'élévation. Ces hymnes n'ont ni pieds, ni cadence, et ne sont qu'une pure rime ou rimaille ! La prose Lauda, Sion, serait plus complète, si on en retranchait plusieurs des premières strophes (1) ! » Nous espérons qu'on nous dispensera d'un commentaire sur ces monstruosités non moins énormes, en fait de poésie, que scandaleuses en fait de Liturgie.
Encore un trait : c'est le jugement de Grancolas sur les antiennes à la sainte Vierge, Alma Redemptoris, Ave Regina cœli, Salve Regina. « Ces antiennes, dit-il, faites par des moines et ajoutées à leur office, ne méritaient guère d'entrer dans nos bréviaires, tant pour leurs expressions assez peu mesurées, que pour leur composition, qui était des plus plates (2). »
Telle était la critique littéraire sur la Liturgie, au XIII° siècle, non sous la plume de Voltaire, mais sous celle d'un savant docteur de Sorbonne, d'un auteur qui a exercé une influence considérable sur la révolution que nous racontons, d'un auteur dont le livre, fort remarquable d'ailleurs, a obtenu, au siècle dernier, les honneurs d'une traduction latine, en Italie. Nous ne pouvions, ce nous semble, prouver par des faits plus expressifs que sous le point de vue de l'appréciation de la Liturgie antérieure, le sens poétique avait totalement manqué aux auteurs de l'innovation. Montrons maintenant qu'ils en ont été tout aussi dépourvus dans leurs propres compositions.
Dans les offices, non-seulement de l'Église romaine, mais des Églises ambrosienne, gothique, orientale, les différents chants forment un ensemble lyrique et, par
(1) Commentaire historique, etc., t. II, page 394.
(2) Ibidem, tome I, page 265.
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conséquent, éloigné de toute progression calculée. Dans les diverses solennités, ces offices ont pour but de célébrer des événements accomplis, et jamais saint Grégoire, ni les autres liturgistes anciens, n'eurent l'intention de les disposer de manière qu'une partie de l'office préparât à l'autre. La plupart du temps, l'objet principal de la solennité éclate dès le début par quelque forte aspiration et vient tout d'abord ouvrir passage à l'enthousiasme que les fidèles gardaient dans leur cœur. Nos graves sorbonistes ne se doutèrent jamais que cette apparence de désordre fût tout simplement la nature même, et une de leurs plus chères préoccupations fut celle de rétablir l'harmonie dans les offices divins, et d'en disposer les diverses parties avec un aussi exact enchaînement que les syllogismes d'une argumentation théologique. Tous les nouveaux bréviaires déposent de cette naïve intention des très-sages Maîtres : voyons maintenant leurs théories.
Foinard s'est donné la peine de les exposer de sang-froid dans son Projet d'un nouveau Bréviaire, et voici la méthode suivant laquelle il entend à l'avenir faire procéder l'Église. D'abord, dit-il, que tout soit bien lié et se rapporte dans le corps entier de chacun des nouveaux offices (1). Que l'enthousiasme, l'inspiration n'aient rien à y faire. Tout s'enchaînera, sans qu'il y ait le plus petit intervalle à franchir entre les antiennes, les capitules et les répons ; rien ne sera plus tranquille qu'une pareille marche. Malheureusement pour le système de Foinard, non-seulement tous les liturgistes ont procédé autrement, mais David et les Prophètes qui avaient pourtant l'Esprit de Dieu, n'ont guère tenu compte de cette allure compassée.
Pour en venir à l'application du principe, le curé de Calais déclare que, dans un office en particulier, les
(1) Foinard. Projet d'un nouveau Bréviaire, page 75.
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antiennes des premières vêpres devront être formées de versets tirés des prophéties sur le mystère, et suivies d'un capitule conçu en forme d'instruction préparatoire. Les matines et les laudes offriront le développement du fait, enfin, les antiennes des secondes vêpres seront composées de réflexions sur la fête (1). Et comme tout doit être chanté dans l'Église, on chantera des réflexions; ce qui sera tout aussi propre à l'enthousiasme musical, que le bel ensemble que nous promet Foinard sera conforme aux habitudes lyriques. Aussi, faut-il voir comment le grotesque docteur, transformé en poète, sans le savoir, fait bon marché de l'Église romaine qui, dans la fête de l'Ascension, s'écrie étourdiment dès le début des premières vêpres : Viri Galilœi, quid aspicitis in coelum : hic Jesus qui assumptus est a vobis in cœlum sic veniet, alleluia ! et dans la solennité de l'Assomption : Assumpta est Maria in cœlum, gaudent Angeli, laudantes benedicunt Dominum ; et dans la fête de saint André : Salve, Crux pretiosa! suscipe discipulum ejus qui pependit in te, magister meus Christus (2). Doit-on s'étonner, après cela, que le siècle qui vit mettre au jour et s'établir d'aussi plates théories, soit devenu le siècle du rationalisme et ait cherché, en finissant, à étouffer pour jamais l'esprit sous la matière ?
C'est avec la même ingénuité que Foinard demande qu'on ne fasse plus lire dans les offices divins des passages de l'Écriture qui renferment les imprécations des Juifs contre le Sauveur. Il signale principalement, dans le Bréviaire romain, le capitule des laudes, dans l'office de la férié, au temps de la Passion :
Venite mittamus lignum in panem ejus, et eradamus eum de terra viventium, et nomen ejus non memoretur amplius.
(1) Projet d'un nouveau Bréviaire, page 93.
(2) Ibidem.
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Le docteur trouve de l'inconvenance à mettre ces paroles dans la bouche de l'officiant. Il a peur sans doute qu'on ne le prenne au mot, et que le peuple fidèle ne le confonde avec ces prêtres juifs qui criaient : Tolle, crucifige (1).
C'est avec une aussi rare intelligence des nécessités de la poésie lyrique, dans les offices divins, que le docteur Robinet, dans la composition de son bréviaire, crut devoir s'interdire tous les passages de l'Ecriture que celui qui récite ne pourrait s'appliquer à lui-même. Son but, tel qu'il l'expose dans une brochure intitulée : Lettre d'un Ecclésiastique à lin Curé sur le plan d'un nouveau Bréviaire, est de choisir pour antiennes et pour répons des textes qui, prononcés par ceux qui récitent l’Office, deviennent des mouvements de leur cœur vers Dieu (2). Un texte ne convient qu'autant qu'il s'accommode aux expressions d'un homme qui croit, qui craint, qui espère ; d'un homme, en un mot, QUI EXPRIME SES PROPRES SENTIMENTS et qui, en qualité de suppliant, remplit les devoirs essentiels de la prière (3).
Remarquons ici l'aveu précieux du docteur. Le bréviaire est une œuvre si individuelle, qu'on a tout fait pour sa perfection, quand on l'a mis en état de servir d'expression aux sentiments, à la prière personnelle d'un homme. De plus, quel oubli du génie des livres saints, du psautier lui-même, dans lequel on entend tour à tour la voix majestueuse du Père céleste, les soupirs et les chants de triomphe de l'Homme-Dieu, les blasphèmes et les complots des méchants ! Tel est pourtant le système du docteur Robinet, et il en est si content, que, dans son outrecuidance, il ose dire, en parlant de son propre
(1) Projet d'un nouveau Bréviaire, page 61.
(2) Robinet. Lettre d'un Ecclésiastique à un Curé sur le plan d'un nouveau Bréviaire, page 2.
(3) Ibid., page 4.
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bréviaire : « Il a fallu pour réussir autant de patience que d'application. Le travail a été adouci par l'espérance que j'ai conçue de ramener notre siècle au but que l'Église se propose dans ses offices (1). » Voilà bien, encore, un de ces traits qui prouvent mieux que tout ce que nous pourrions dire, les intentions expresses des réformateurs delà Liturgie ; habemus confitentem reum. Ils ne se proposent ni plus ni moins que de RAMENER LEUR SIECLE au but que l'Église se propose dans la Liturgie. Mais qu'est-ce que leur siècle, si ce n'est l'Église de leur temps, puisque ces nouveaux bréviaires qu'ils veulent établir diffèrent totalement, non seulement du Bréviaire romain, mais de tous ceux qui ont été suivis jusqu'alors dans la chrétienté ?
Robinet, s'apercevant pourtant que son système de n'employer que des textes formés de prières, appauvrirait par trop son bréviaire, et qu'il lui serait difficile d'en remplir le cadre, eut recours à un expédient ingénieux, mais peu sincère. Il imagina d'assimiler aux textes renfermant des supplications, ceux qui sont en style narratif, et, par là, il décupla ses ressources, puisque tous les livres historiques de la Bible et les passages narratifs des autres livres se trouvaient ainsi à sa disposition. Mais quel étrange prosaïsme que de s'interdire, à plaisir, les grands effets liturgiques que produisent au Bréviaire romain, et même dans le parisien moderne, les antiennes et les répons formés soit des paroles de Jésus-Christ enseignant, souffrant, ou triomphant, soit des sublimes monologues delà divine Sagesse dans l'Ancien Testament ! L'œuvre de Robinet était le produit du génie particulier qui, non content d'avoir jugé la Liturgie de l'Église et de l'avoir trouvée au-dessous d'elle-même, voulait la réhabiliter à lui tout seul, et parler en son nom jusque dans la moindre
(1) Lettre d'un Ecclésiastique à un Curé, etc., page 6.
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parcelle de son œuvre humaine et nouvelle. Robinet fut vivement attaqué sur son étrange système, par un anonyme qui composa une brochure sous ce titre : Lettre d'un ancien bénéficier de l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois, à un chanoine de l'église cathédrale d'Agen sur le nouveau Bréviaire du Mans (1).
Si donc l’on considère les principes généraux de la composition liturgique des modernes successeurs de saint Grégoire, on voit que le sens poétique leur a manqué complètement. Sur les détails, ils y ont paru tout aussi étrangers : car nous ne saurions considérer comme un mérite le style classique et païen d'un grand nombre d'hymnes de Santeul. Ces pastiches, d'Horace sont hors de leur place dans un bréviaire. Nous conviendrons toutefois qu'un nombre considérable des nouveaux répons et des nouvelles antiennes présente des accidents d'une haute poésie ; mais on doit l'attribuer à la divine magnificence des Livres saints, dont les fragments, si mutilés qu'ils soient, gardent souvent encore une partie de leur éclat. C'est donc à l'inspiration de l'écrivain sacré qu'il faut en faire honneur, et non au goût de nos docteurs, qui en est demeuré totalement innocent.