L'Année liturgique — Le Temps de Noël (t. 2-3) (page 102)

Dom Prosper Guéranger · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — L'Année liturgique t. 2-3, éd. 1911 (OCR) · 267 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Le Juif regarde avec insolence, le païen idolâtre poursuit de ses sarcasmes des chrétiens qui ont violé le pacte sacré, et dont la rage n'a pas su épargner même un des pères de la chrétienté. Rachel repousse les consolations ; elle pleure le fils qu'elle a vu immoler jusque sur son sein maternel, le fils dont le trépas arrache tant de larmes aux chrétiens pieux.

C'est là le Pontife que le suprême architecte a placé glorieux au faite de l'édifice

Ense caput dissecatur In conspectu Domini ; Cum sacrabat, hic sacratur, Immolator immolatur, Ut virtutis relinquatur Hoc exemplum ho« mini.

tum, Jam per orbem propalatum. In odorem Deo gratum Est pontifex oblatus ; Pro corona quae secatur Duplex stola praeparatur, Ubi sedes restauratur

Insultantidoloiatrœ.quod Christianismus Fcedus violaverit, Nec patri pepercerit Christianitatis,

Quem in matris utero vidit trucidari. Super cujus obitum Dant in fletu gemitum Mentes pietatis.

Hic est ille Pontifex, Quem supernus artifex In ccelorum culmine

Magnum stabilivit, Postquam pertransivit G ladios Anglorum.

Cum mori non timuit, Sed cervicem praebuit In suo sanguine ; Ut abhinc exivit. Serael introivit Tn Sancta Sanctorum.

céleste, parce qu'il a triomphé du glaive homicide des Anglais.

Pour n'avoir pas craint la mort , pour avoir livré sa tète avec son sang, au sortir de ce séjour terrestre, il est entré pour jamais dans le Saint des SaintsLes prodiges attestent combien fut précieuse sa mort ; que ses prières , ô Christ, nous soient un secours favorable pour l'éternité. Amen.

Ainsi s'épanchait, par la voix sacrée de la Liturgie, l'amour du peuple catholique pour saint Thomas de Cantorbéry. Ainsi la victoire de l'Eglise était-elle réputée la victoire de l'humanité elle-même, dans les siècles catholiques. Il n'entr2 point dans notre plan d'écrire la vie des Saints dans cette Année liturgique déjà si remplie ; nous ne pourrons donc développer ici en détail le caractère de ce grand Martyr de la plus sacrée des libertés. Cependant, nous croyons faire plaisir à nos lecteurs, en produisant sous leurs yeux un témoignage touchant de l'affection et de l'estime qu'avait inspirées Thomas à ceux qui avaient été témoins des vertus évangéliques .le ce prélat fidèle et désintéressé, auquel le roi son ami, et plus tard son meurtrier, ne pardonna jamais de s'être demis des hautes fonctions de Chancelier du royaume d'Angleterre, le jour où il tut promu

à l'archevêché de Cantorbéry. La lettre qu'on va lire fut écrite par un Français, Pierre de Blois, Archidiacre de Bath, et adressée aux Chanoines de Beauvoir, peu de jours après le martyre du Saint, quand son sang était encore chaud sur le pavé de l'Eglise Primatiale de l'Angleterre. Cette lettre est un cri de victoire ; mais combien la victoire de l'Eglise, dans laquelle elle ne verse d'autre sang que le sien, est pure et paisible!

« Il est décédé, le Pasteur de nos âmes, « lui dont je voulais pleurer le trépas ; mais « que dis-je ? il s'est retiré plutôt qu'il n'est « décédé ; il s'en est allé, il n'est pas mort. « En effet, la mort par laquelle le Seigneur « a glorifié son Saint n'est pas une mort, « mais un sommeil. C'est un port, c'est la « porte de la vie, l'entrée dans les délices « de la patrie céleste, dans les puissances du « Seigneur,dans l'abîme de l'éternelle clarté. « Prêt à partir pour un voyage lointain, il a « pris avec lui les subsides de la route, pour « revenir à la pleine lune. Son âme, qui s'est « retirée de son corps riche de mérites, « rentrera, opulente, dans cette ancienne « demeure, au jour de la résurrection géné« raie. La mort envieuse et pleine de ruse « a voulu voir si, dans ce trésor, il se trou« vait quelque chose qui appartînt à son « domaine. Lui, en homme prudent et cir« conspect, n'avait pas voulu risquer sa « vraie vie. Dès longtemps il désirait la dis« solution de son corps pour être avec Jésus« Christ; dès longtemps il aspirait à sortir « de ce corps de mort. Il a donc jeté un peu

« de poussière à la face de cette vieille enne« mie, comme un tribut. C'est de là qu'est « sortie cette rumeur populaire et fausse « qu'une bête féroce avait dévoré Joseph. « La tunique dont on l'a dépouillé n'était « donc qu'une fausse messagère de sa mort ; « car Joseph est vivant, et il domine sur « toute la terre d'Egypte. Sa bienheureuse « âme, débarrassée de l'enveloppe de cette « poussière corruptible, s'est envolée libre « au ciel.

« Oui, it a été appelé au ciel, cet homme « dont le monde n'était pas digne. Cette « lumière n'est pas éteinte ; un souffle pasce sager l'a inclinée, afin qu'elle brillât ensuite « avec plus de clarté, afin qu'elle ne fût « plus sous le boisseau, mais éclatât davan« tage aux yeux de ceux qui sont dans la « maison. Aux regards des insensés il a paru « mourir ; mais sa vie est cachée avec Jesus« Christ en Dieu. La mort a semblé l'avoir « vaincu et dévoré ; mais la mort a été ensevelie « dans son triomphe. Vous lui avez accordé, « Seigneur, le désir de son cœur ; car longo temps il milita pour vous, fidèle à votre ,^cr« vice, à travers les voies les plus dures. h Dès son adolescence, il montra la maturité « de la vieillesse ; et on le vit réprimer les « révoltes de la chair par les veilles, par les « jeûnes, par les disciplines, par le cilicc et « la garde d'une continence perpétuelle. Le « Seigneur se le choisit pour Pontife, afin « qu'il fût, au milieu de son peuple, un « chef, un docteur, un miroir de vie, un « modèle de pénitence, un exemplaire de « sainteté. Le Dieu des sciences lui avait

« donné une langue éloquente , et avait « répandu en lut avec abondance l'esprit « d'intelligence et de sagesse, afin qu'il fût « entre les doctes le plus docte, entre les « sages le plus sage, entre les bons le meil« leur, entre les grands le plus grand. Il « était le héraut de la parole divine, la « trompette de l'Evangile, l'ami de l'Epoux, « la colonne du clergé, l'œil de l'aveugle, le « pied du boiteux, le sel de la terre, la « lumière de la patrie, le ministre du Très« Haut, le vicaire du Christ, le Christ même « du Seigneur.

« Il était droit dans le jugement, habile dans « le gouvernement, discret dans le commande« ment, modeste dans le parler, circonspect « dans les conseils, tempérant dans la nourrice ture, pacifique dans la colère, un ange dans « la chair, doux au milieu des injures, timide « dans la prospérité, ferme dans l'adversité, « prodigue dans les aumônes, tout entier à « la miséricorde. Il était la gloire des moice nés, les délices du peuple, la terreur des « princes, le Dieu de Pharaon. D'autres , « quand ils sont élevés sur le siège éminent « de l'Episcopat, se montrent tout aussitôt « enclins à flatter la chair, ils craignent toute « souffrance du corps comme un supplice ; « leur désir en toutes choses est de jouir « longtemps de la vie. Celui-ci, au contraire, « dès le jour de sa promotion, désira avec « passion la fin de cette vie, ou plutôt le « commencement d'une vie meilleure ; c'est « pour cela que, se revêtant de la livrée du « pèlerin, il a bu, sur la voie, l'eau du tor« rent, et pour cela, son nom est élevé en

« gloire dans la patrie. Ainsi, nos seigneurs « et frères, les Moines de l'Eglise cathédrale, « sont-ils devenus tout à coup des pupilles « qui ont perdu leur Père. »

Le seizième siècle vint encore ajouter à la gloire de saint Thomas, lorsque l'ennemi de Dieu et des hommes, Henri VIII d'Angleterre, osa poursuivre de sa tyrannie le Martyr de la Liberté de l'Eglise jusque dans la châsse splendide où il recevait depuis près de quatre siècles les hommages de la vénération de l'univers chrétien Les sacrés ossements du Pontife égorgé pour la justice furent arrachés de l'autel, un procès monstrueux fut instruit contre le Père de la patrie, et une sentence impie déclara Thomas criminel de lèse-majesté royale. Ces restes précieux furent placés sur un bûcher; et dans ce second martyre, le feu dévora la glorieuse dépouille de l'homme simple et fort dont l'intercession attirait sur l'Angleterre les regards et la protection du ciel. Aussi, il était juste que la contrée qui devait perdre la foi par une désolante apostasie ne gardât pas dans son sein un trésor qui n'était plus estimé à son prix; et d'ailleurs le siège de Cantorbéry était souillé. Cranmer s'asseyait sur la chaire des Augustin, des Dunstan, des Lanfranc, des Anselme, de Thomas enfin ; et le saint Martyr, regardant autour de lui, n'avait trouvé parmi ses frères de cette génération que le seul Jean Fischer, qui consentît à le suivre jusqu'au martyre. Mais ce dernier sacrifice, tout glorieux qu'il fût, ne sauva rien. Dès longtemps la liberté de l'Eglise avait péri en AngleSaint Thomas, Archev. de Cantorbéry. 449

Invincible défenseur de l'Eglise de votre Maître, glorieux Martyr Thomas ! nous venons à vous, en ce jour de votre fête, pour honorer les dons merveilleux que le Seigneur a déposés en votre personne. Enfants de l'Eglise, nous aimons à contempler celui qui l'a tant aimée, et qui a tenu à si grand prix l'honneur de cette Epouse du Christ, qu'il n'a pas craint de donner sa vie pour lui assurer l'indépendance. Parce que vous avez ainsi aimé l'Eglise aux dépens de votre repos, de votre bonheur temporel, de votre vie même ; parce que votre sacrifice sublime a été le plus désintéressé de tous, la langue des impies et celle des lâches se sont aiguisées contre vous, et votre nom a souvent été blasphémé et calomnié. O véritable Martyr ! digne de toute croyance dans son témoignage, puisqu'il ne parle et qu'il ne résiste que contre ses intérêts terrestres. O Pasteur associé au Christ dans l'effusion du sang et dans la délivrance du troupeau ! nous vous vénérons de tout le mépris que vous ont prodigué les ennemis de l'Eglise; nous vous aimons de toute la haine qu'ils ont versée sur vous, dans leur impuissance. Nous vous demandons pardon pour ceux qui ont rougi de votre nom, et qui ont regardé votre martyre comme un embarras dans las Annales de l'Eglise.

Que votre gloire est grande, ô Pontife fidèle ! d'avoir été choisi pour accompagner avec Etienne, Jean et les Innocents, le Christ, au moment où il fait son entrée en ce monde ! Descendu dans l'arène sanglante

à la onzième heure, vous n'avez pas été déshérité du prix qu'ont reçu vos frères de la première neure ; loin de là, vous êtes grand parmi les Martyrs. Vous êtes donc puissant sur le cœur du divin Enfant qui naît en ces jours mêmes pour être le Roi des Martyrs. Permettez que, sous votre garde, nous pénétrions jusqu'à lui. Comme vous, nous voulons aimer son Eglise, cette Eglise chérie dont l'amour l'a forcé à descendre du ciel ; cette Eglise qui nous prépare de si douces consolations dans la célébration des grands mystères auxquels votre nom se trouve si " glorieusement mêlé. Obtenez-nous cette force qui fasse que nous ne reculions devant aucun sacrifice, quand il s'agit d'honorer notre beau titre de Catholiques^

Assurez l'Enfant qui nous est né, celui qui doit porter sur son épaule la Croix comme le signe de sa principauté, que, moyennant sa grâce, nous ne nous scandaliserons" jamais ni de sa cause, ni de ses défenseurs ; que, dans la simplicité de notre attachement envers la sainte Eglise qu'il nous a donnée pour Mère, nous placerons toujours ses intérêts au-dessus de tous les autres; car elle seule a les paroles de la vie éternelle, elle seule a le secret et l'autorité de conduire les hommes vers ce monde meilleur qui seul est notre terme, seul ne passe pas, tandis que tous les intérêts de la terre ne sont que vanité, illusion, et le plus souvent obstacles à l'unique fin de l'homme et de l'humanité.

Mais, afin que cette Eglise sainte puisse accomplir sa mission et sortit victorieuse de

tant de pièges qui lui sont tendus dans tous les sentiers de son pèlerinage, elle a besoin

Ear-dessus tout de Pasteurs qui vous ressemlent, f» Martyr du Christ ! Priez donc afin que le maître de la vigne envoie des ouvriers, capables non seulement de la cultiver et de l'arroser, mais encore de la défendre à la fois du renard et du sanglier qui, comme nous en avertissent les saintes Ecritures, cherchent sans cesse à y pénétrer pour la ravager. Que la voix de votre sang devienne de plus en plus tonnante en ces jours d'anarchie, où l'Eglise du Christ est asservie sur tant de points de cette terre qu'elle est venue affranchir. Souvenez-vous de l'E- glise d'Angleterre qui fit un si triste naufrage, il V a quatre siècles, par l'apostasie de tant de prélats, tombes victimes de ces mêmes maximes contre lesquelles vous aviez résisté jusqu'au sang. Aujourd'hui qu'elle semble se relever de ses ruines, tenoez-lui la main, et oubliez les outrages qui furent prodigués à votre nom, au moment où l'île des Saints allait sombrer dans l'abîme de l'hérésie. Souvenez-vous aussi de l'Eglise de France qui vous reçut dans votre exil, et au sein de laquelle votre culte fut si florissant autrefois. Obtenez pour ses Pasteurs l'esprit qui vous anima ; revêtez-les de cette armure qui vous rendit invulnérable dans vos rudes combats contre les ennemis de la liberté de l'Eglise. Enfin, quelque part, en quelque manière que cette sainte liberté soit en danger, accourez au secours, et que vos prières et votre exemple assurent une complète victoire à l'Epouse de Jésus-Christ.

Considérons notre Roi nouveau-né, sur son trône, en ce cinquième jour de sa Naissance. Les saintes Ecritures nous apprennent que le Seigneur est assis sur les Chérubins dans le ciel : sur la terre, au temps de la loi des figures, il choisit pour son siège l'Arche de son alliance. Gloire à lui de nous avoir ainsi révélé le mystère de son trône! Mais le Psalmiste nous avait annoncé encore un autre lieu de la séance du Seigneur. Adoreç, nous avait-il dit, Vescabeau de ses pieds. (Psalm. xcvm.) Cette adoration qui nous est demandée, non plus pour Dieu seulement, mais pour le lieu sur lequel se pose sa Majesté, semblait former un contraste avec tant d'autres passages des saints Livres dans lesquels le grand Dieu se montre si jaloux de retenir pour lui seul nos adorations. En ces jours, comme nous l'enseignent les Pères, le mystère est déclaré. Le Fils de Dieu a daigné prendre notre humanité ; il l'a unie à sa divine nature en une seule personne, et il veut que nous adorions cette humanité même, ce corps, cette âme semblables aux nôtres, qui sont le trône de sa gloire, l'escabeau sublime de ses pieds.

Mais cette humanité a aussi son trône. Voici que la très pure Marie lève de la crèche l'Enfant divin ; elle le presse contre son cœur, elle l'appuie sur ses genoux maternels, et l'Emmanuel nous apparaît, reposant avec amour et majesté ses pieds sacres sur l'Arche de la loi nouvelle. Combien alors est dépassée la gloire de ce trône vivant que prêtaient au Verbe éternel les ailes tremblantes des ChéV Enfant de Bethléhem. 453

rubins! Et l'Arche de Moïse, formée d'un bois incorruptible, couverte de lames d'or, renfermant la Manne, la Verge des prodiges, les Tables même de la loi, ne disparaît-elle pas en présence de la sainteté, de la dignité de Marie, Mère de Dieu ?

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