L'Année liturgique — Le Temps de Noël (t. 2-3) (page 2)
Saint Grégoire de Nysse, saint Ambroise, saint Maxime de Turin, saint Léon, saint Bernard, et les plus illustres liturgistes, se complaisent en ce profond mystère que le Créateur de l'univers a empreint d'un seul coup dans son œuvre à la fois naturelle et surnaturelle ; et nous verrons les prières de
l'Eglise continuer d'y faire allusion au Temps de SoeL comme au Temps de VAvent.
« En ce jour que le Seigneur a fait, dit o saint Grégoire de Nysse, dans son Homélie « sur la Nativité, les ténèbres commencent à <. diminuer, et la lumière prenant accroisse« ment, la nuit est refoulée au delà de ses c, frontières. Certes, mes Frères, ceci n'arrive « ni par hasard, ni au gré d'une volonté « étrangère, en ce jour même où resplendit « celui qui est la vie divine de l'humanité. « C'est la nature qui, sous ce symbole, révèle <( un arcanc à ceux dont l'œil est pénétrant, « et qui sont capables de comprendre cette « circonstance de l'avènement du Seigneur. « Il me semble l'entendre dire : O homme, « sache que sous les choses que tu vois, te sont <> révélés des mystères cachés. La nuit, tu « l'as vu, était parvenue à sa plus longue « durée, et tout à coup elle s'arrête. Songe « à la funeste nuit du péché qui était arric vée au comble par la réunion de tous les « artifices coupables : c'est aujourd'hui que « son cours a été tranché. A partir de ce « jour, elle est réduite, et bientôt anéantie. « Vois maintenant les rayons du soleil plus « vifs, l'astre lui-même plus élevé dans le « ciel, et contemple en même temps la vraie « lumière de l'Evangile qui se lève sur l'uni« vers entier. »
« Réjouissons-nous, mes Frères, s'écrie à « son tour saint Augustin : car ce jour est ■ sacré, non à cause du soleil visible, mais o par la naissance de l'invisible créateur du « soleil. Le Fils de Dieu a choisi ce jour pour « naître, comme il s'est choisi uue Mère, lui
« créateur à la fois et du Jour et de la Mère. « Ce jour, en effet, auquel la lumière reprend « accroissement, était propre à signifier l'œu« vre du Christ qui, par sa grâce, renouvelle a sans cesse notre homme intérieur. L'éter< nel créateur ayant résolu de naître dans le « temps, il fallait que le jour de sa naissance « fût en harmonie avec la création tempo« relie l. »
Dans un autre Sermon sur la même fête, l'évêque d'Hippone nous donne la clef d'une parole mystérieuse de saint Jean-Baptiste qui confirme merveilleusement la pensée traditionnelle de l'Eglise. Cet admirable Précurseur avait dit, en parlant du Christ : 77 faut qu'il croisse, et il faut que moi-même je diminue 2. Sentence prophétique qui, dans son sens littéral, signifiait que la mission de saint Jean-Baptiste touchait à sa fin, du moment que le Sauveur lui-même entrait dans l'exercice de la sienne ; mais voyons-y aussi, avec saint Augustin, un second mystère : oc Jean « est venu en ce monde dans le temps où les « jours commencent à diminuer; le Christ « est né au moment où les jours commencent « à croître 3. » Ainsi, tout est mystique : et le lever de l'astre du Précurseur au solstice d'été, et l'appariton du divin Soleil en la saison des ombres.
La science courte et déjà surannée des Dupuis et des Volney pensait avoir grandement ébranlé les bases de la superstition reli1. Sermon in Natali Domini m.
pieuse, pour avoir constate, chez les peuples anciens, l'existence d'une tête du soleil au solstice d'hiver ; il leur semblait qu'une religion ne pouvait plus passer pour divine, du moment que les usages de son culte eussent offert des" analogies avec les phénomènes d'un monde que, suivant la Révélation, Dieu n'a cependant créé que pour le Christ et pour son Eglise. Nous, catholiques, nous trouvons la confirmation de notre foi, là même où ces hommes crurent un moment apercevoir sa ruine.
Ainsi donc nous avons expliqué le mystère fondamental de notre joyeuse quarantaine, en dévoilant le grand secret caché dans la prédestination éternelle du vingt-cinquième jour de décembre à devenir le jour de la Naissance d'un Dieu sur la terre. Scrutons maintenant avec respect un second mystère, celui du lieu où s'accomplit cette Naissance.
Ce lieu est Bethléhem. C'est de Bethléhem que doit sortir le chef d'Israël. Le Prophète l'a prédit l ; les Pontifes juifs le savent et sauront bien le déclarer, sous peu de jours, à Hérode -'. Mais par quelle raison cette ville obscure a-t-elle été choisie de préférence à toute autre, pour devenir le théâtre d'un si sublime événement ? Soyez attentifs, ô chrétiens ! Le nom de cette cité de David signifie maison du Pain : voilà pourquoi le Pain vivant descendu du ciel 3 l'a choisie pour s'y manifester. Nos pères ont mangé la manne dans
le désert, et ils sont morts l ; mais voici le Sauveur du monde qui vient soutenir la vie du genre humain, au moyen de sa chair qui est vraiment nourriture 2. Jusqu'ici Dieu était loin de l'homme ; désormais, ils ne feront plus qu'une même chose. L'Arche d'Alliance qui ne renfermait que la manne des corps est remplacée par l'Arche d'une Alliance nouvelle; Arche plus pure, plus incorruptible que l'ancienne : l'incomparable Vierge Marie, qui nous présente le Pair, des Anges, l'aliment qui transforme l'homme en Dieu ; car le Christ a dit : Celui qui mange ma chair demeure en moi, et moi en lui 3.
C'est là cette divine transformation que le monde attendait depuis quatre mille ans, vers laquelle l'Eglise a soupiré durant les quatre semaines du Temps de VAvent. L'heure est enfin venue, et le Christ va entrer en nous, si nous voulons le recevoir 4. Il demande à s'unir à chacun de nous, comme il s'est uni à la nature humaine en
Général, et pour cela il se veut faire notre *ain, notre nourriture spirituelle. Son avènement dans les âmes, en cette saison mystique, n'a pas d'autre but. // ne vient pas juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui 5, pour que tous aient la vie, et une vie toujours plus abondante 6. Il n'aura donc point de repos, ce divin ami de nos
âmes, qu'il ne se soit substitué lui-môme à nous, en sorte que nous ne vivions plus nousmêmes en nous, mais lui en nous-mêmes ; et pour que ce mystère s'exécute avec plus de suavité, c'est d'abord sous la forme d'un enfant qu'il se dispose, ce doux fruit de Bethléhem, à pénétrer en nous, pour y croitre ensuite en dge et en sagesse, devant Dieu et devant les hommes l.
Et lorsque, nous ayant ainsi visités par sa grâce et par l'aliment d'amour, il nous aura changés en lui-même, alors s'accomplira un nouveau mystère. Devenus une même chair, un même cœur avec Jésus, Fils du Père celeste, nous deviendrons par là même les fils de ce même Père , en sorte que le Disciple bien-aimé s'écrie : O mes petits enfants! voye^ quelle charité nous a donnée le Père, que nous soyons les fils de Dieu, non pas seulement de nom, mais en réalité - ! Mais nous parlerons ailleurs, et à loisir, de cette suprême félicité de l'âme chrétienne, et des moyens qui lui sont offerts pour la maintenir et l'accroître.
Nous aurions trop à dire, s'il nous fallait présentement montrer dans toute sa gloire le cortège mystique qui environne la fête de Noël, sur le Cycle liturgique, à partir du jour même de la Nativité "du Sauveur, jusqu'à celui de la Purification de la sainte Vierge. La plus magnifique pléiade de Saints et de Saintes se trouve avoir été semée autour du berceau de l'Enfant-Dieu. Sans parler des
quatre grands astres qui rayonnent près de notre divin Soleil, duquel ils empruntent toute leur splendeur : saint Etienne, saint Jean l'Evangéliste, les saints' Innocents et saint Thomas de Cantorbéry ; quelle autre fraction du Cycle présente, dans un si court espace, une aussi merveilleuse constellation? Le Collège Apostolique fournit ses deux grands luminaires, saint Pierre et saint Paul, l'un sur sa Chaire Romaine, l'autre dans le miracle de sa Conversion ; l'armée des Martyrs nous envoie les valeureux champions du Christ : Timothée, Ignace d'Antioche, Polycarpe, Vincent et Sébastien ; la radieuse succession des Pontifes Romains détache quatre de ses plus glorieux noms : Sylvestre, Télesphore, Hygin et Marcel; l'école sublime des Docteurs présente Hilaire, Jean Chrysostome, Ildefonse et l'angélique François de Sales; auxquels s'ajoute, comme eux Pasteur des peuples, Julien le Thaumaturge. La milice des Ascètes députe Paul, l'ermite; Antoine . le vainqueur de Satan ; Maur, l'apôtre des cloîtres ; Pierre Nolasque, le rédempteur des captifs ; Raymond de Pennafort, l'oracle du droit et le législateur des consciences. Au rang des défenseurs de la sainte Eglise éclate le pieux Canut, qui rencontra le martyre en la servant, et ce Charles dont le nom signifie la grandeur. Le shœur des Vierges sacrées est gracieusement représenté paf la douce Agnès, la généreuse Emérentienne, l'invincible Martine, la secourable Geneviève; enfin, dans les rangs plus humbles des veuves, nous vénérons Paule, l'amante de la Crèche, et la reine Bathilde, qui
goûta le mystère de Bethléhem. Mais n'anticipons pas sur les temps, et laissons se dérouler l'un après l'autre, dans toute la durée de notre quarantaine, les glorieux anneaux de cette chaîne triomphante.
Il nous reste un mot à dire sur les couleurs symboliques que l'Eglise revêt dans cette saison. La blanche est celle qu'elle a adoptée durant Ls vingt premiers jours qui s'étendent jusqu'à l'Octave même de l'Epiphanie. Elle n'y déroge que pour honorer la pourpre des martyrs Etienne et Thomas de Cantorbéry, et aussi pour s'unir au deuil de Rachel qui pleure ses enfants, dans la fête des saints Innocents; hors ces trois occasions, la blancheur des vêtements sacrés exprime l'allétresse à laquelle les Anges ont convié les ommes, l'éclat du divin Soleil naissant, la pureté de la Vierge-Mère, la candeur des âmes fidèles qui se "pressent autour du berceau de l'Enfant divin.
Dans les vingt derniers jours, la multitude des fêtes des Saints exige que la parure de l'Eglise se montre en harmonie, tantôt avec les roses des Martyrs, tantôt avec les immortelles qui forment la couronne des Pontifes et des Confesseurs, tantôt avec les lis qui décorent les Vierges. Aux jours de dimanche, s'il ne se rencontre point quelque fête du rite double qui impose la couleur rouge ou blanche, et si la Septuagésime n'a pas encore ouvert la sombre série des semaines qui précèdent les douleurs du Christ, les vêtements de l'Eglise sont de la couleur verte. Le choix de cette couleur montre, suivant les liturgistes, que dans la Naissance du Sauveur, qui
est la fleur des champs l, est née aussi l'espérance de notre salut, et qu'après l'hiver de la gentilité et du judaïsme, le verdoyant printemps de la grâce a commencé son cours.
Nous bornerons ici cette explication mystique des usages généraux duTemps de Noël. Il nous reste sans doute encore de nombreux symboles à dévoiler ; mais les mystères auxquels ils se rattachent, étant propres à certains jours en particulier, plutôt qu'à l'ensemble même de cette portion de l'Année liturgique, nous les traiterons en détail, jour par jour, et sans en omettre aucun.
e moment est venu où l'âme fidèle va recueillir le fruit des efforts qu'elle a faits dans la carrière laborieuse de l'Avent, pour préparer une demeure au Fils de Dieu, qui veut prendre naissance en elle. Le jour des noces de l'A- gneau est arrivé, et V Epouse s'est préparée l . Or, l'Epouse, c'est la sainte Eglise ; l'Epouse, c'est toute âme fidèle. L'inépuisable Seigneur se donne tout entier, et avec une particulière tendresse, à tout le troupeau et à chacune des brebis du troupeau. Quelle parure revêtirons-nous donc pour aller au-devant de l'Epoux ? Quelles perles, quels joyaux orneront nos âmes dans cette entrevue fortunée ? La sainte Eglise, dans sa Liturgie, nous instruit sur ce point ; et nous ne pouvons mieux faire, sans doute, que de l'imiter en tout,
puisqu'elle est toujours agréée, et qu'étant notre Mère, nous la devons écouter sans cesse.
Mais avant de parler de l'Avènement mystique du Verbe dans les âmes, avant de raconter les secrets de cette sublime familiarité du Créateur et de la créature, traçons d'abord, avec l'Eglise, les devoirs que la nature humaine et chacune de nos âmes ont à rendre à l'Enfant divin que les cieux nous ont enfin donné comme une rosée bienfaisante. Durant l'Avent, nous nous sommes unis aux saints de l'ancienne Alliance pour implorer la venue de ce Messie Rédempteur ; maintenant qu'il est descendu, considérons quels hommages il convient de lui offrir.
Or, l'Eglise, en ce saint temps, offre au Dieu-Enfant le tribut de ses profondes adorations, les transports de ses joies ineffables, l'hommage d'une reconnaissance sans bornes, la tendresse d'un amour nonpareil. Ces sentiments, adoration, allégresse, reconnaissance, amour, forment aussi l'ensemble des devoirs que toute âme fidèle doit offrir à l'Emmanuel dans son berceau. Les prières de la Liturgie en fourniront l'expression la plus pure, la plus complète ; mais pénétrons la nature de ces sentiments, afin de les concevoir mieux, et de nous approprier plus intimement encore la forme sous laquelle la sainte Eglise les exprime.
Notre premier devoir à remplir auprès du berceau du Sauveur est celui de Yadoration. L'adoration est le premier acte de la religion ; mais on peut dire que, dans le mvstère de la Nativité, tout semble contribuer a rendre ce devoir plus sacré encore. Au ciel, les Anges
se voilent la face et s'anéantissent devant le trône de Jéhovah ; les vingt-quatre vieillards abaissent continuellement leurs diadèmes devant la majesté de l'Agneau ; que feronsnous, pécheurs, membres indignes de la tribu rachetée, quand Dieu lui-même se montre à nous abaissé, anéanti à cause de nous ?
3uand. par le plus sublime renversement, les evoirs de la créature à l'égard du Créateur sont remplis par le Créateur lui-môme ? quand le Dieu éternel s'incline, non plus seulement devant la Majesté infinie, mais devant l'homme pécheur ?
Il est donc juste qu'à la vue d'un si étonnant spectacle, nous nous efforcions de rendre, par nos profondes adorations, au Dieu qui s'abaisse pour nous, quelque chose du moins de ce que son amour pour l'homme et sa fidélité aux ordres de son Père lui enlève. Il nous faut, sur la terre, imiter, en ce qui nous est possible, les sentiments des Anges dans le ciel, et n'approcher jamais du divin Enfant, sans lui présenter tout d'abord l'encens d'une adoration sincère, la protestation de notre dépendance, enfin l'hommage d'anéantissement dû à cette Majesté infinfe, d'autant plus digne de nos respects, que c'est pour nousmêmes qu'elle s'abaisse. Malheur donc à nous, si, rendus trop familiers par la faiblesse apparente du divin Enfant, par la douceur même de ses caresses, nous pensions pouvoir retrancher quelque chose de ce premier des devoirs, et oublier un moment ce qu'il est et ce que nous sommes !