L'Année liturgique — La Passion et la Semaine Sainte (t. 6) (page 2)
Enfin, le dernier caractère des jours où nous allons entrer est l'aumône plus abon^ dante, et les œuvres de miséricorde plus fréquentes. Saint Jean Chrysostome nous l'atteste pour son temps, et remarque avec éloge que
beaucoup de fidèles doublaient alors leurs largesses envers les pauvres, afin de se mettre en plus parfait rapport avec la divine munificence qui va répandre sans mesure ses bienfaits sur l'homme pécheur.
A sainte Liturgie abonde en mystères, en ces jours où l'E- glise célèbre les anniversaires de tant de merveilleux événements; mais la plus grande partie de cette mystique se rapportant à des rites et à des cérémonies propres à des jours spéciaux, nous en traiterons à mesure que Toccasion s'en présentera. Notre but, ici, est seulement de dire quelques mots sur les coutumes mystérieuses de l'Eglise dans les deux semaines auxquelles ce volume est consacré.
Nous n'avons rien à ajouter à ce que nous avons exposé, dans notre Carême, sur le mystère du Quadragénaire; la sainte carrière de l'expiation poursuit son cours, jusqu'à ce que le jeûne des hommes pécheurs ait atteint la durée de celui que l'Homme-Dieu a accompli sur la montagne. La troupe des fidèles du
Christ continue à combattre, sous l'armure spirituelle, les ennemis invisibles du salut ; assistée des Anges de lurnière, elle lutte corps à corps avec les esprits de ténèbres, par la componction du cœur et par la mortification de la chair.
Troisobjets, comme nous l'avons dit, préoccupent spécialement l'Eglise pendant le Carême : la Passion du Rédempteur dont nous avons, de semaine en semaine, pressenti les approches ; la préparation des catéchumènes au baptême qui doit leur être conféré dans la nuit de Pâques; la réconciliation des pénitents publics, auxquels l'Eglise ouvrira de nouveau son sein, le Jeudi de la Cène du Seigneur. Chaque jour qui s'écoule rend plus vives ces trois grandes préoccupations de la sainte Eglise.
Le Sauveur, en ressuscitant Lazare à Béthanie, aux portes de Jérusalem, a mis le comble à la rage de ses ennemis. Le peuple s'est ému en voyant reparaître dans les rues de la cité ce mort de quatre jours; il se demande si le Messie opérera de plus grands prodiges, et s'il n'est pas temps enfin déchanter Hosanna au fils de David. Bientôt il ne sera plus possible d'arrêter l'élan des enfants d'Israël. Les princes des prêtres et les anciens du peuple n'ont pas un instant à perdre, s'ils veulent empêcher la proclamation de Jésus de Nazareth, roi des Juifs. Nous allons assister à leurs infâmes conseils ; le sang du Juste va être vendu et payé à deniers comptants. La divine Victime, livrée par un de ses disciples, sera jugée, condamnée, immolée; et les circonstances de ce drame sublime ne seront
plus l'objet d'une simple lecture; la sainte Liturgie les représentera, de la façon la plus expressive, sous les yeux du peuple fidèle.
Les catéchumènes n'ont plus aue peu de temps à soupirer vers la fontaine de vie. Leur instruction se complète chaque jour; les figures de l'ancienne alliance achèvent de se dérouler à leurs regards; et bientôt ils n'auront plus rien à apprendre sur les mystères de leur salut. Dans peu de jours on leur livrera le Symbole ac la foi. Initiés aux grandeurs et aux humiliations du Rédempteur, ils attendront avec les fidèles l'instant de sa glorieuse résurrection; et nous les accompagnerons de nos vœux et de nos chants, à l'heure solennelle où, plongés dans la piscine du salut, et ayant laisse toutes leurs souillures dans les eaux régénératrices, ils remonteront purs et radieux pour recevoir les dons de l'Esprit divin, et participer à la chair sacrée de l'Agneau qui ne cioit plus mourir.
La réconciliation des pénitents avance aussi à grands pas. Sous le cilice et la cendre, ils poursuivent leur œuvre d'expiation. Les consolantes lectures que nous avons déjà entendues continueront de leur être faites, et rafraîchiront de plus en plus leurs âmes. L'approche de l'immolation de l'Agneau accroît leur espoir; ils savent que le sang de cet Agneau est d'une vertu infinie, et qu'il efface tous les péchés. Avant la résurrection du libérateur, ils auront recouvré l'innocence perdue; le pardon descendra sur eux assez à temps pour qu'ils puissent encore s'asseoir, heureux prodigues, à la table du Père de
famille, le jour même où il dira à ses convives: « J'ai désiré d'un désir ardent manger avec vous cette Pâque i. »
Telles sont en abrégé les scènes augustes qui nous attendent ; mais, en même temps, nous allons voir la sainte Eglise, veuve désolée, s'abîmer de plus en plus dans les tristesses de son deuil. Naguère elle pleurait les péchés de ses enfants; maintenant elle pleure le trépas de son céleste Epoux. Dès longtemps déjà le joyeux Alléluia est banni de ses cantiques ; elle supprimera désormais jusqu'à ce cri de gloire qu'elle consacrait encore à l'adorable Trinité. A moins qu'elle ne célèbre la mémoire de quelque Saint, dont la fête se rencontrerait encore jusqu'au samedi de la Passion, elle s'interdira, en partie d'abord, et bientôt totalement, jusqu'à ces paroles qu'elle aimait tant à redire: « Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit ! » Ses chants sont devenus trop lugubres, et ce cri de jubilation irait mal à la désolation qui a submergé son cœur.
Ses lectures, aux offices de la nuit, sont prises dans Jérémie, le plus lamentable des Prophètes. La couleur de ses vêtements est toujours, celle qu'elle a adoptée au jour où elle imposa les cendres sur le front humilié de ses enfants ; mais quand sera arrivé le redoutable Vendredi, le violet ne suffira plus à sa tristesse; elle se couvrira de vêtements noirs, comme ceux qui pleurent le trépas d'un mortel ; car son Epoux est véritablement mort en ce jour. Les péchés des hommes et
les rigueurs de la justice divine ont fondu sur lui, et -il a rendu son âme à son Père, dans les horreurs de l'agonie.
Dans l'attente de cette heure terrible, la sainte Eglise manifeste ses douloureux pressentiments, en voilant par avance Timage de son divin Epoux. La croix elle-même a cessé d'être accessible aux regards des fidèles; elle a disparu sous un voile sombre. Les images des Saints ne sont plus visibles ; il est juste que le serviteur s'efface, (^uand la gloire du Maître s'est éclipsée. Les mterprètes de la sainte Liturgie nous enseignent que cette austère coutume de voiler la croix au temps de la Passion exprime l'humiliation du Rédempteur, réduit à se cacher pour n'être pas lapidé par les Juifs, comme nous le lirons dans l'Evangile du Dimanche de la Passion. L'Eglise applique dès le samedi, à Vêpres, cette solennelle rubrique, et avec une telle rigueur que, dans les années où la fête de l'Annonciation de Notre-Dame tombe dans la semaine de la Passion, l'image de Marie, Mère de Dieu, demeure voilée, en ce jour même où l'Ange la salue pleine de grâce et bénie entre toutes les femmes.
E ciel de la sainte Eglise devient de plus en plus sombre; les teintes sévères qu'il avait revêtues , dans le cours des quatre semaines qui viennent de s'écouler, ne suffisent plus au deuil de l'Epouse. Elle sait que les hommes cherchent l'Epoux, et qu'ils ont conspiré sa mort. Douze jours ne seront pas écoulés, qu'elle verra ses ennemis mettre sur lui .leurs mains sacrilèges. Elle aura à le suivre sur la montagne de douleur; elle recueillera son dernier soupir; elle verra sceller sur son corps inanimé la pierre du sépulcre. Il n'est donc pas étonnant qu'elle invite tous ses enfants, durant cette quinzaine, à contempler celui qui est l'objet de toutes ses affections et de toutes ses tristesses.
Mais ce ne sont pas des larmes et une compassion stériles que demande de nous notre
mère; elle veut que nous profitions des enseignements que vont nous tournir les terribles scènes que nous sommes appelés à voir se succéder sous nos yeux. Elle se souvient que le Sauveur, montant au Calvaire, dit a ces femmes de Jérusalem qui osaient pleurer sur son sort en présence même de ses bourreaux : « Ne pleurez pas sur moi, mais sur vous et sur vos enfants K » Il ne refusait pas le tribut de leurs larmes, il était touché de leur affection; mais l'amour même qu'il leur portait lui dictait ces paroles. Il voulait surtout les voir pénétrées de la grandeur de l'événement qui s'accomplissait, à cette heure où la justice de Dieu se révélait si inexorable envers le péché.
L'Eglise a commencé la conversion du pécheur dans les semaines qui ont précédé; elle veut maintenant la consommer. Ce n'est plus le Christ jeûnant et priant sur la montagne de la Quarantaine qu'elle offre à nos regards; c'est la Victime universelle immolée pour le salut du monde. L'heure va sonner, la puissance des ténèbres s'apprête à user des moments qui lui sont laissés; le plus affreux des crimes va être commis. Le Fils de Dieu sera, dans quelques jours, livré au pouvoir des pécheurs, et ils le tueront. L'Eglise n'a plus besoin d'exhorter ses enfants à la pénitence; ils savent trop maintenant ce qu'est le péché qui a exigé une telle expiation. Elle est tout entière aux sentiments que lui inspire le fatal dénoûment que devait avoir la présence d'un Dieu sur la terre ; et.
en exprimant ces sentiments par la sainte liturgie, elle nous guide dans ceux que nous devons concevoir nous-mêmes.
Le caractère le plus général des prières et des rites de cette quinzaine est une douleur profonde de voir le Juste opprimé par ses ennemis jusqu'à la mort, et une indignation énergique contre le peuple déicide. David, les Prophètes, fournissent ordinairement le fond de ces formules de deuil. Tantôt c'est le Christ lui-même qui dévoile les anfoisses de son âme; tantôt ce sont d'effroyales imprécations contre ses bourreaux. Le châtiment de la nation juive est étalé dans toute son horreur, et, à chacun des trois derniers jours, on entendra Jérémie se lamenter sur les ruines de l'infidèle cité, L'Eglise ne cherche pas à exciter une sensibilité stérile ; elle veut frapper d'abord au cœur de ses enfants par une terreur salutaire. S'ils sont effrayés du crime commis dans Jérusalem, s'ils sentent qu'ils en sont coupables, leurs larmes couleront toujours assez.
Préparons-nous donc à ces fortes impressions trop souvent méconnues par la piété superficielle de notre temps. Rappelons-nous l'amour et la bénignité du Fils de Dieu venant se confier aux hommes, vivant de leur vie, poursuivant sans bruit sa pacifique carrière, <( passant sur cette terre en faisant le bien 1 », et voyons maintenant cette vie toute de tendresse, de condescendance et d'humilité, aboutir à un supplice infâme sur le gibet des
esclaves. Considérons d'un coté le peuple pervers des pécheurs qui, faute de crimes, impute au Rédempteur ses bienfaits, qui consomme la plus noire ingratitude par l'effusion d'un sang aussi innocent qu'il est divin; de l'autre, contemplons le Juste par excellence en proie à toutes les amertumes, son âme « triste jusqu'à la mort i », le poids de malédiction qui pèse sur lui, ce calice qu'il doit boire jusqu'à la lie, malgré son humble réclamation; le Ciel inflexible à ses prières comme à ses douleurs; enfin entendons son cri : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné ^ ? » C'est là ce qui émeut d'abord la sainte Eglise; c'est là ce qu'elle propose à notre attention ; car elle sait que si cette horrible scène est comprise de nous, les liens que nous avons avec le péché se rompront d'eux-mêmes, et qu'il nous sera impossible de demeurer plus longtemps complices de tels forfaits.
Mais l'Eglise sait aussi combien le cœur de l'homme est dur, combien il a besoin de craindre, pour se déterminer enfin à s'amender : voilà pourquoi elle ne nous fait erâce d'aucune des imprécations que les Prophètes placent dans la bouche du Messie contre ses ennemis. Ces effrayants anathèmes sont autant de prophéties qui se sont accomplies à la lettre sur les Juifs endurcis. Ils sont destinés à nous apprendre ce que le chrétien luimême pourrait avoir à craindre, s'il persistait, selon l'énergique expression de saint Paul, à
« crucifier de nouveau Jésus-Christ i ». On se rappelle alors, et avec terreur, ces paroles du même Apôtre, dans l'Epître aux Hébreux : « Quel supplice ne méritera pas, dit-il, celui qui aura foulé aux pieds le Fils de Dieu, qui aura tenu pour vil le sang de l'alliance par lequel il fut sanctifié, et qui aura fait outrage à l'Esprit de grâce? Car nous savons qui a dit : A moi la vengeance,^ et je saurai la faire. Et ailleurs : Le Seigneur jugera son peuple. Ce sera donc une chose horrible de tomber entre les mains du Dieu vivant 2. »
En effet, rien de plus affreux; car, en ces jours où nous sommes, « il n'a pas épargné son propre Fils ^ «^ nous donnant par cette incompréhensible rigueur la mesure de ce que nous devrions attendre de lui, s'il trouvait encore en nous le péché qui l'a contraint d'en user si impitoyablement envers ce Fils bien-aimé, « objet de toutes ses complaisances ^ )). Ces considérations sur la justice envers la plus innocente et la plus auguste de toutes les victimes, et sur le châtiment des Juifs impénitents, achèveront de détruire en nous l'affection au péché, en développant cette crainte salutaire sur laquelle une espérance ferme et un amour sincère viendront s'appuyer comme sur une base inébranlable.
En effet, si, par nos péchés, nous sommes les auteurs delà mort du Fils de Dieu, il est
vrai aussi de dire que le sang qui coule de ses plaies sacrées a la vertu de nous laver de ce crime. La justice du Père céleste ne s'apaise que par Teffusion de ce sang divin ; et la miséricorde de ce même Père céleste veut qu'il soit employé à notre rachat. Le fer des bourreaux a fait cinq ouvertures au corps du Rédempteur; et de là cinq sources de salut coulent désormais sur l'humanité pour la purifier et rétablir en chacun de nous l'image de Dieu que le péché avait effacée. Approchons donc avec confiance, et glorifions ce sang libérateur qui ouvre au pécheur les portes cTu ciel, et dont la valeur infinie suffirait à racheter des millions de mondes plus coupables que le nôtre. Nous touchons a l'anniversaire du jour où il a été versé; bien des siècles déjà se sont écoulés depuis le moment où il arrosa les membres déchirés de notre Sauveur, où, descendant en ruisseaux le long de la croix, il baignait cette terre ingrate ; mais sa puissance est toujours la même.
Venons donc « puiser aux fontaines du Sauveur ' »; nos âmes en sortiront pleines de vie, toutes pures, tout éclatantes d'une beauté céleste; il ne restera plus en elles la moindre trace de leurs anciennes souillures; et le Père nous aimera de l'amour même dont il aime son Fils. N'est-ce pas pour nous recouvrer, nous qui étions perdus, qu'il a livré à la mort ce Fils de sa tendresse? Nous étions devenus la propriété de Satan par nos péchés; les droits de l'enfer sur nous étaient certains;
et voiJà que tout à coup nous lui sommes arrachés et nous rentrons dans nos droits primitifs. Dieu cependant n'a point usé de violence pour nous enlever au ravisseur : comment donc sommes-nous redevenus libres? Ecoutez l'Apôtre : « Vous avez été rachetés d'un grand prix i )). Et quel est ce prix? Le Prince des Apôtres nous l'explique : « Ce n'est pas, dit-il, au prix d'un or et d'un argent corruptibles que vous avez été affranchis, mais par le précieux sang de l'Agneau sans tache 2. » Ce sang divin, déposé dans la balance de la justice céleste, l'a fait pencher en notre faveur : tant il dépassait le poids de nos iniquités! La force de ce sang a brisé les portes mêmes de l'enfer, rompu nos chaînes, (( rétabli la paix entre le ciel et la terre ^ ». Recueillons donc sur nous ce sang précieux, lavons-en toutes nos plaies, marquons-en notre front comme d'un sceau ineffaçable et protecteur, afin qu'au jour de la colère le glaive vengeur nous épargne.