L'Année liturgique — La Passion et la Semaine Sainte (t. 6) (page 98)

Dom Prosper Guéranger · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — L'Année liturgique t. 6, éd. 1911 (OCR) · 150 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Pierre essaya de protester de sa fidélité, qui, disait-il, serait plus grande encore que celle des autres. Il en eût dû être ainsi, puisqu'il était de la part de son Maître l'objet d une distinction particulière ; mais Jésus répéta l'humiliante prédiction qu'il avait faite a cet Apôtre ; puis élevant les yeux au ciel avec un calme tout divin, il dit : « Mon Père, l'heure est venue ; glorifiez votre Fils, afin qu'il vous glorifie. J'ai consommé l'ouvrage que vous m'aviez donné à faire ; j'ai manifesté votre nom aux hommes que vous m'avez donnés. Ils savent maintenant que je suis sorti de vous; maintenant ils croient véritablement que c'est vous qui m'avez envoyé. Je prie pour eux, mais je ne prie pas pour le monde. Déjà je ne suis plus dans le monde; je viens à vous; mais eux, ils restent dans le monde. Père saint, conservez en votre nom ceux que vous m'avez donnés, afin qu'ils soient un, comme nous sommes un. Pendant que j'étais avec eux, je les conservais en votre nom; j'ai conservé ceux que vous m'aviez donnés, et aucun d'eux n'a péri, si ce n'est le

fils de perdition, afin que l'Ecriture fût accomplie. Je leur ai donné votre parole; et le monde les a haïs, parce (qu'ils ne sont pas du monde, comme moi aussi je ne lui appartiens pas. Je ne vous prie pas cependant de les ôter du monde, mais de les garder du mal. Je ne prie pas pour eux seulement, mais aussi pour ceux qui doivent croire en moi par leur parole : afin que tous ils soient un, comme vous, mon Père, êtes en moi, et moi en vous ; afin que le monde croie que vous m'av2z envoyé. O Père, je veux que là où je suis, ceux que vous m'avez donnés y soient aussi avec moi ; et qu'ils voient la gloire que vous m'avez donnée, parce que vous m'aimiez déjà avant que le monde fût créé. Père juste, le monde ne vous a point connu; mais moi je vous ai connu; et ceux-ci savent que vous m'avez envoyé. Et je leur ai manifesté votre nom, et je le leur manifesterai encore, afin que l'amour dont vous m'avez aimé soit en eux, et mkoi en eux ^ »

Tels étaient les élans d'amour qui s'échappaient du cœur de Jésus, lorsqu'il traversait le torrent de Gédron, et gravissait avec ses disciples la montagne des Oliviers. Arrivé au lieu nommé Gethsémani, il entre dans un jardin, où souvent il avait conduit ses Apôtres pour s'y reposer avec eux. A ce moment, un saisissement douloureux s'empare de son âme; sa nature humaine éprouve comme une suspension de cette béatitude que lui procurait l'union avec la divinité. Elle sera soutenue intérieurement jusqu'à l'enlier acconaLe Jeudi Saint. 48g

plissement du sacrifice, mais elle portera tout le fardeau qu'elle peut porter. Jésus se sent pressé de se retirer à l'écart; dans son abattement, il veut fuir les regards de ses disciples. Il ne prend avec lui que Pierre, Jacques et Jean, témoins naguère de sa glorieuse transfiguration. Seront-ils plus fermes que les autres en face de l'humiliation de leur Maître ? Les paroles qu'il leur adresse montrent assez quelle révolution subite vient de s'accomplir dans son âme. Lui dont le langage était si calme tout à l'heure, dont les traits étaient si sereins, la voix si affectueuse, voici maintenant qu'il leur dit : « Mon âme est triste jusqu'à la mort; restez ici et veillez avec

Il les quitte, et se dirige vers une grotte située à un jet de pierre, et qui conserve encore aujourd'hui la mémoire de la terrible scène dont elle fut témoin. Là Jésus se prosterne la face contre terre, et s'écrie : « Mon Père, tout vous est possible; éloignez de moi ce calice; néanmoins que votre volonté se fasse, et non la mienne 2. » En même temps une sueur de sang s'échappait de ses membres et baignait la terre. Ce n'était plus un abattement, un saisissement; c'était une agonie. Alors Dieu envoie un secours à cette nature expirante, et c'est un Ange qu'il charge de la soutenir. Jésus est traité comme un homme; et son humanité, toute brisée qu'elle est, doit, sans autre aide sensible que celle qu'il reçoit de cet Ange que la tradition nous

dit avoir été Gabriel, se relever et accepter de nouveau le calice qui lui est préparé. Et pourtant, quel calice que celui qu'il va boire ! toutes les douleurs de l'ânne et du corps, avec tous les brisements du cœur; les péchés de l'humanité tout entière devenus les siens et criant vengeance contre lui; l'ingratitude des hommes qui rendra inutile pour beaucoup le sacrifice qu'il va offrir II faut que Jésus accepte toutes ces amertumes, en ce moment où il semble, pour ainsi dire, réduit à la nature humaine; mais la vertu de la divinité qui est en lui le soutient, sans lui épargner aucune angoisse. Il commence sa prière en demandant de ne pas boire le calice; il la termine en assurant son Père qu'il n'a point d'autre volonté que la sienne.

Jésus se lève donc, laissant sur la terre les traces sanglantes de la sueur que la violence de son agonie a fait couler de ses membres, ce ne sont là cependant que les prémices de ce sang rédempteur qui est notre rançon. Il va vers ses trois disciples et les trouve endormis. « Quoi ! le*ir dit-il, vous n'avez pu veiller une heure avec moi ^ ? » L'abandon des siens commence déjà pour lui. Il retourne deux fois encore à la grotte, où il fait la même prière désolée et soumise ; deux fois il en revient, et c'est pour rencontrer toujours la même insensibilité dans ces hommes qu'il avait choisis pour veiller près de lui. « Dor« mez donc, leur dit-il, et reposez-vous; voilà « l'heure où le Fils de l'homme va être livré « aux mains des pécheurs. » Puis, ranimant

toutes ses forces avec un courage sublime : « Levez-vous, dit-il; marchons; celui qui « me trahit est près d'ici i. »

\\ parlait encore, et tout à coup le jardin est envahi par une troupe de gens armés, portant des flambeaux et conduits par Judas. La trahison se consomme par la profanation du signe de l'amitié. « Judas! tu trahis le Fils « de l'homme par un baiser 2 \ » Paroles si vives et si touchantes, qu'elles auraient dû abattre ce malheureux aux pieds de son Maître ; mais il n'était plus temps. Le lâche n'eût pas osé braver la soldatesque qu'il avait amenée. Mais les ^ens du grand-prêtre ne mettront pas la main sur Jésus qu'il ne l'ait permis. Déjà une seule parole sortie de sa bouche les a renversés par terre ; Jésus permet qu'ils se relèvent; puis il leur dit avec la majesté d'un roi • « Si c'est moi que vous « cherchez, laissez ceux-ci se retirer. Vous « êtes venus avec des armes pour me saisir, « moi qui tous ces jours me tenais dans le (( Temple, sans que vous ayez tenté de m'ar« rêter * mais c'est maintenant votre heure et « le règne des ténèbres. » Et se tournant vers Pierre qui avait tiré l'épée : « Est-ce que « je ne pourrais pas, si je le voulais, prier <( mon Père qui m'enverrait aussitôt plus de (( douze légions d'Anges ? Mais alors comment « s'accompliraient les Ecritures ^ ? »

Après ces paroles, Jésus se laisse emmener. C'est alors que les Apôtres, découragés et

saisis de frayeur, se dispersent; et pas un ne s'attache aux pas de son maître, si ce n'est Pierre qui suivait de loin, avec un autre disciple. La vile soldatesque qui entraînait Jésus lui faisait parcourir cette même route qu'il avait suivie le dimanche précédent, lorsque le peuple vint au-devant de lui avec des palmes et des branches d'olivier. On traversa le torrent de Cédron ; et la tradition de l'Eglise de Jérusalem porte que les soldats y précipitèrent le Sauveur qu'ils traînaient avec brutalité. Ainsi s'accomplissait la prédiction de David sur le xMessie : « 11 boira en passa:. t « de l'eau du torrent i. »

Cependant on est arrivé sous les remparts de Jérusalem. La porte s'ouvre devant le divin prisonnier; mais la ville, enveloppée des ombres de la nuit, ignore encore l'attentat qui vient de s'accomplir. C'est demain seulement qu'elle apprendra, au lever du jour, que Jésus de Nazareth, le grand Prophète, est tombé entre les mains des princes des prêtres et des pharisiens. La nuit est avancée; cependant le soleil tardera longtemps encore à paraître. Les ennemis de Jésus ont projeté de le livrer dans la matinée au gouverneur Ponce-Pilate, comme un perturbateur de la tranquillité publique; mais en attendant ils veulent le juger et le condamner comme un coupable en matière religieuse. Leur tribunal a le droit de connaître des causes de cette nature, bien que ses sentences ne puissent pas s'élever jusqu'à la peine capitale. On conduit donc Jésus chez Anne, beau-père du grandI. Psalra. cix.

prêtre Gaïphe, où, selon les dispositions qui avaient été prises, devait avoir lieu un premier interrogatoire. Ces hommes de sang avaient passe la nuit sans prendre aucun repos. Depuis le départ de leurs gardes pour le jardin des Oliviers, ils avaient compté les moments, incertains qu'ils étaient de l'issue du complot; on leur amène enfin leur proie, leurs désirs cruels vont être satisfaits.

Suspendons ce récit douloureux, pour le reprendre demain, lorsque la marche du temps aura ramené les heures auxquelles s'opérèrent les augustes mystères qui sont pour nous instruction et salut. Cette journée est assez remplie des bienfaits de notre Sauveur, il nous a donné sa chair pour nourriture ; il a institué le sacerdoce nouveau; son cœur s'est ouvert pour nous dans les plus tendres épanchements. Nous l'avons vu aux prises avec la faiblesse humaine, en face du calice de sa Passion, triompher de lui-même pour nous sauver. Maintenant le voilà trahi, enchaîné, conduit captif dans la ville sainte, pour y consommer son sacrifice. Adorons et aimons ce Fils de Dieu, qui pouvait, par la moindre de ces humiliations, nous sauver tous, et qui n'est encore qu'au début du grand acte de dévouement que son amour pour nous lui a fait accepter.

Nous plaçons ici cette belle préface du Missel gothique des Eglises d'Espagne, qui a pour objet l'un des mystères de cette sainte journée.

DlGNUM et justum est : nos tibi, Domine sancte, Pater omni potens, firatias agere : et .Icsu Christo Filio luo. Cujus nos humanitas colli^it . hurailitas erigit : traditio solvit : poena rcdimit : crux salvificat • sanguis cmaculat : caro saginat. Qui seipsum pro nobis hodie tradidit ; et culpae nostrae vincula relaxavit. Qui ad commendandam fidelibus bonitatis suae, humilitatisque magnificentiam, etiam traditoris sui non dedignatus est pedes abluere : cujus jam manus prœvidebat in scelere. Sed quid mirum : si dum ministCiium formae servilis voluntariae morti vicinus adimplet : posuit vestimenta sua : qui cum in forma Dei esset, semetipsum exinanivit ^ Quid mirum si praecirLxit se linteo : qui formam servi accipiens, habitu est inventus ut homo ? Quid mirum si misit aquam in pelvim ; unde lavaret pedes discipulorum : qui in terra sanguinem suum fudit : que immunditias dilueret pcccatorum ? quid mirum, si linteo quo erat praecinctus, pedes quos

IL est digne et juste. Seigneur saint, Père toutpuissant, que nous vous rendions grâces, à vous et à Jésus-Christ votre Fils, dont la bonté a recueilli notre misère, dont l'humilité a relevé notre bassesse ; qui étant livré nous a dégagés, étant condamné nous a rachetés, étant crucifié nous a sauvés ! Son sang nous purifie, sa chair nous nourrit. C'est aujourd'hui qu'il s'est livré pour nûus,aujourd'hui qu'il a délié les liens de nos péchés. Pour signaler sa bonté et son humilité sublime aux yeux de ses fidèles, il n'a pas dédaigné de laver les pieds du traître, dont il voyait déjà la main engagée dans le crime Mais quoi d'étonnant si. la veille de sa mort, remplissant l'office dun serviteur, il dépose ses vêtements, lui qui, étant dans la naiure même de Dieu, avait daigné s'anéantir lui-même ? Quoi d'étonnant, si nous le voyons ceint d'un linge, lui qui, prenant la forme d'esclave, a paru dans la nature humaine ?Quoi détonnant s'il verse de l'eau dan« un bassin pour laveries pieds de ses disciples, lui qui a répandu son sang sur la terre pour enlever les souillures des pécheurs ? Quoi d'étonnant si, avec le linge dont il était ceinî, il essuya les pieds qu'il avait

iavés, lui qui, revêtu de la chair, a affermi les pas de ceux qui devaient annoncer son Evangile? Avant de s'entourer de ce linge, il déposa les vêtements qu'il avait; lorsqu'il s'anéantit en prenant la nature d'esclave, il ne déposa pas ce qui était en lui, mais il prit ce qu'il n'avait pas. Quand on le crucifia, il fut dépouillé de ses vêtements ; mort, il fut enveloppé de linceuls ; et sa Passion tout entière a été la purification des croyants. Avant de souffrir la mort, il donna des marques de 6a bonté, non seulement à ceux auxquels sa mort devait être utile, mais à celui même qui devait le livrer à la mort. Certes, l'humilité est utile à l'homme, puisque la majesté divine daigne la recommander par un tel exemple. L'homme super'oe était perdu à jamais, si un Dieu humble ne se fût mis à sa recherche ; si celui qui avait péri en partageant l'orgueil de son séducteur n'eût été sauvé par l'abaissement de son miséricordieux Rédempteur, à qui les Anges et les Archanges ne cessent de chanter tout d'une même voix : Saint ! Saint ! Saint !

laverat tersit : qui carne q^ua erat indutus evangehstarum vestigia confirmavit ? Et linteo quidem ut se praecingeret : posuit vestimenta quae habebat . ut autem formam servi acciperet : quando semetipsum exinanivit: non quod habebat deposuitrsed quod non habebat accepit. Crucifigendus sane suis expoliatus est vestimentis: et mortuus involutus est linteis : et tota illa ejus passio credentium est facta purgatio. Passurus igitur exitia ; prasmisit obsequia. Non solum eis pro quibus subiturus venerat morteni ; sed etiam illi qui fuerat traditurus illum ad mortem. Tanta quippe est humanas humilitatis utilitas ut eam suo commendaret exemple divina sublimitas. Quia homo superbus in aeternmm perirettnisi illum Deus humilis inveniret.Ut quiperiret superbia deceptoris • salvaretur humilitate piissimi redemptoris. Gui merito omnes Angeli et Archangeli non cessant clamare quotidie : una voce dicentes : Sanctus, SaftctuSy Sanctus,

ES cérémonies particulières que pratique la sainte Eglise à VOffice des Ténèbres ayant été expliquées ci-dessus, et ne présentant aucune différence dans ces trois jours, il est inutile d'en transcrire ici de nouveau les détails et les explications. Le lecteur les trouvera, en tcte de l'Office de la nuit du Jeudi saint, panes

Le preniier Psaume annonce prophétiquement la génération éternelle du Fils de Dieu, sa royauté sur les nations et la vengeance qu'il exercera, au dernier jour, contre ses ennemis. Comme ce magnifique Cantique parle aussi de la révolte des puissants du monde contre le Christ, l'Eglise l'emploie en ce jour où les complots de la Synagogue ont produit la mort du Rédempteur.

Ant f ^^ ^^^^ ^^ ^^ tertre ' JL se sont levés, les princes se sont ligués ensemble contre le Seigneur et contre son Christ.

/\ reges terrae, et principes convenerunt inunum, adversus Dominum, et adversus Christum ejus.

POURQUOI les nations ontelles frémi ? Pourquoi les peuples ont-ils médité des choses vaines ?

Les rois de la terre se sont levés, les princes se sont ligués ensemble contre le Seigneur et contre son Christ.

Ils ont dit : Brisons leurs liens, et rejetons leur joug loin de nous.

Celui qui habite dans les cieux se rira d'eux; le Seigneur insultera à leurs efforts.

Il leur parlera dans sa colère ; il les confondra dans sa fureur.

J'ai été établi par lui roi sur Sion, sa montagne sainte, pour annoHcer sa loi.

Le Seigneur'm'a dit : Vous êtes mon Fils ; je vous ai engendré aujourd'hui.

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