Les Plateaux de la balance (page 12)

Ernest Hello · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Plateaux de la balance · 19 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ainsi parlait l’évêque de Meaux.

Quelle parole que celle qui se dit avant et après la prière !

Amen ! est le résumé de ce que les puissances de l’âme humaine peuvent souhaiter de gloire à Dieu.

Voulez-vous entendre cette parole retentir dans les cieux ? Imaginez un homme qui lance sur l’histoire de l’humanité un regard rétrospectif. Ce regard profond, admirateur, universel, va chercher partout, dans le présent, dans l’ordre visible et dans l’ordre invisible, dans l’ordre naturel et dans l’ordre surnaturel, dans la création, dans la rédemption, dans la vie des saints, dans la vie des hommes, dans la vie de tout ce qui vit, tous les dons du créateur reçus par la créature ; ce regard pénètre, embrasse et résume, autant que possible, tout ce que nous tenons de Dieu, tout ce que Dieu a donné à la créature. Ce regard, dans son voyage immense, devrait faire jusqu’à une descente aux enfers, afin de se rappeler les grâces autrefois faites aux démons et aux maudits, les grâces refusées, et de les recueillir dans son butin. Imaginez l’homme dont je parle, revenant à Dieu après cette excursion et lui jetant à la face toute la reconnaissance de l’univers avec ce cri : Oui, Seigneur, cela est bien ! Imaginez cet homme pliant sous le fardeau des richesses qu’il contemple, réduit par ce poids glorieux à la taille d’un enfant, portant joyeusement sa corbeille de fleurs, et ajoutant la splendeur de son humilité à celle de son trésor !

Voilà encore le sens du mot : Amen.

Au-dessus des voix humaines éclatent d’autres voix. L’Amen de la terre est l’accompagnement de l’Amen du ciel. Voici ce qu’a vu l’aigle de Pathmos :

Et omnes angeli stabant in circuitu throni, et seniorum et quatuor animalium, et ceciderunt in conspectu throni in facies suas et adoraverunt Deum.

Dicentes : Amen. Benedictio et charitas et sapientia et gratiarum actio, honor et virtus et fortitudo Deo nostro in saecula saeculorum. Amen.

Que l’Amen des anges rajeunisse donc l’Amen des hommes, menacé par les fumées de la terre, et que nos lèvres portent enfin leur fruit, leur fruit de feu ; l’Amen de la paix, l’Amen de la joie, l’Amen qui monte, au-dessus du tonnerre, dans les régions toujours sereines ; l’Amen triomphant, l’Amen embrasé qui fécondera la terre et réjouira le ciel, s’unissant à la louange éternelle du Verbe qui est la louange, et par qui adorent tous les esprits qui adorent.

Per quem majestatem tuam laudant Angeli, adorant Dominationes, tremunt Potestates, cæli cælorumque Virtutes ac beati Seraphim socia exultatione concelebrant, cnin quibus et nostras voces ut admitti jubeas deprecamur, supplici confessione dicentes :

Sanctus, sanctus, sanctus, Dominus Deus sabaoth.

Ô Dieu, feu dévorant, Amen, Amen, Amen !…

fin.

LE SPHINX

L’Antiquité, qui corrompait tout, donnerait de singulières leçons à qui saurait ne pas se laisser duper par elle. L’admiration qu’on nous inflige en sa présence nous trompe de deux manières. D’abord cette admiration nous fait respecter ce qui est méprisable ; ensuite elle nous empêche de découvrir, au fond du mensonge, la vérité que ce mensonge contient. Pour profiter d’un mensonge, il faut le connaître à fond ; il faut le percer à jour ; il faut être le contraire d’une dupe ; il faut être un chimiste qui dégage du poison la substance que le poison cache et corrompt. Il paraît que l’arsenic contient de l’or. Mais, pour découvrir l’or, comme il faut avoir regardé profondément dans la substance de l’arsenic ! comme il faut lui avoir arraché son secret !

Il y a trois façons de se comporter vis-à-vis du poison.

La première consiste à l’avaler, c’est ce qu’on fait généralement.

Alors on admire l’antiquité, on absorbe l’arsenic et on meurt.

La seconde consiste à le rejeter sans le connaître, alors il devient inutile.

La troisième consiste à l’analyser, à s’emparer de son secret, à lui arracher le cœur.

Alors on trouve l’or dans l’arsenic et le vrai dans toute chose.

« Quelle vérité, disait de Maistre, ne se trouve pas dans le paganisme ! »

Et il cite, à l’appui de sa proposition, une foule d’exemples. Il énumère les secrets que l’antiquité a trahis. Car l’antiquité trahit les secrets qui lui ont été confiés, elle les trahit de deux manières. Elle les révèle, et elle les corrompt.

Or, parmi les secrets que l’antiquité trahit, de Maistre aurait pu compter le sphinx.

Le sphinx est un monstre qui propose l’énigme de la destinée, il faut deviner l’énigme ou être dévoré par le monstre. Quoi de plus absurde ? Mais quoi de plus profond, si les hommes savaient lire ?

Il y a, dans la langue humaine, un mot bien singulier. Car la chose qu’il exprime ne semble pas être à la disposition de l’homme. Et cependant elle est pour l’homme d’une importance qui fait frémir. Pour accomplir cette chose, il n’y a pas de procédé connu, et cependant nul ne peut dire à quel regret s’expose celui qui ne l’accomplit pas. Le mot qui exprime en français la chose dont je parle, est le mot : deviner.

La vie mêle ensemble les personnes et les choses : le bien, le mal, le médiocre, le très bien, le très mal, le sublime, le hideux ; tout cela se coudoie dans les rues. La terre, qui est grise, semble jeter sur toutes choses un manteau gris. Les hommes se ressemblent beaucoup en apparence. Le costume établit une dissemblance artificielle, l’usage en établit une autre, la timidité en établit une autre, la dissimulation en établit une autre, l’ignorance en établit une autre : on vit sur des apparences.

Une multitude innombrable de voiles cache les réalités. Les hommes ne disent pas leurs secrets, ils gardent leur uniforme.

L’homme qui verrait de sa fenêtre une rue très populeuse serait épouvanté, s’il réfléchissait aux réalités magnifiques ou affreuses qui passent devant lui, sans dire leur nom, déguisées, couvertes, dissimulées profondément, semblables les unes aux autres, si l’apparence est seule consultée. Mais son épouvante augmenterait, si ce spectateur intelligent d’une foule qui ne parle pas se disait : Ma vie dépend peut-être d’un des hommes qui passent ici, sous mes yeux : peut-être un homme que j’attends, peut-être un homme qui m’attend est là, devant ma porte. Mais il y a beaucoup d’hommes devant ma porte : si celui dont je parle se trouve ici, à quel signe le reconnaître ?

L’histoire de la vérité et l’histoire de l’erreur sont remplies toutes deux de rencontres, et d’événements qui semblent fortuits.

Le spectacle des choses qu’il faut deviner et qu’on ne devine pas a conduit l’antiquité sur le bord d’un abîme, et l’abîme a attiré sa proie. Cet abîme, c’est la fatalité.

Le spectateur dont je parlais tout à l’heure, celui qui voit passer les hommes, et se demande vaguement si l’homme qu’il cherche est au milieu d’eux, est sur la route de l’anxiété et du désespoir, s’il est livré à lui-même.

La vie privée des hommes, la vie publique des nations, l’instinct secret, la littérature, le roman, l’histoire, le souvenir du passé, les besoins du présent, l’attente de l’avenir, tout avertit l’homme qu’il peut avoir besoin de deviner, et il n’y a pas de règle pour bien deviner.

De là le sphinx.

Si la fatalité était vraie, toutes les questions seraient insolubles, et l’unique réponse qui leur conviendrait à toutes serait le désespoir.

Mais, en général, les questions qui semblent appeler une réponse désespérante sont des questions mal posées, et les réponses désespérantes sont souvent aussi superficielles qu’elles semblent profondes.

La vie est pleine d’obscurités et bien heureux celui qui devine !

Cependant il n’existe pas, pour deviner, un procédé connu comme pour faire une règle d’arithmétique.

Il y a souvent en ce monde une inconnue à dégager, un X, un grand X qui défie les ressources de l’algèbre.

Le sphinx antique voulait qu’il n’y eût pas de réponse.

Il y a une réponse, et nous pouvons tuer le sphinx.

Comment faire pour deviner ?

Un pauvre approche et demande l’hospitalité ?

Si c’était l’ange du Seigneur !

Mais aussi si c’était un assassin !

Comment faire pour deviner ? Faut-il faire un effort de pensée, un acte étonnant d’intelligence ?

Non, voici le secret.

Deviner, c’est aimer.

Demandez à tous ceux qui ont deviné comment ils ont fait, ils ont aimé, voilà tout.

L’intelligence, livrée à elle seule, s’embarque dans un océan de pensées. Le problème de la vie se dresse devant elle, et si l’aiguille aimantée a perdu la science du nord, si la boussole est affolée, l’intelligence peut très facilement parvenir, en pratique, au doute ; en théorie, à la fatalité.

L’amour sait mieux son chemin. Il arrive en pratique, à la lumière ; en théorie, à la justice.

Voici une vérité admirable : cette récompense décernée à qui devine, refusée à qui ne devine pas, récompense qui scandalisait tout à l’heure l’intelligence égarée du spectateur que je supposais à sa fenêtre cherchant quelqu’un, cette récompense, décernée ou refusée, contient une suprême justice, une justice supérieure à la justice qui dit ses règles.

Celui qui devine est récompensé, parce que celui qui devine est celui qui aime.

Celui qui ne devine pas n’est pas récompensé, parce que celui qui ne devine pas est celui qui n’aime pas.

Celui qui aime la grandeur et qui aime l’abandonné, quand il passera à côté de l’abandonné, reconnaître la grandeur, si la gradeur est là.

Celui qui passe à côté de l’homme qui a besoin, reconnaîtra le besoin s’il aime l’homme près de qui il passe. Celui qui passe près de l’homme dont il a besoin, reconnaîtra celui qu’il cherchait, s’il l’aime assez pour ne pas lui envier la place qu’il occupe, la place de celui qui donne et de celui qui pardonne.

LES PASSIONS AU XIXe SIÈCLE

Tout l’homme est une maladie, disait autrefois Hippocrate, et il est très certain qu’on ne peut fixer les yeux sur la race d’Adam sans la trouver en souffrance. À quelque époque de l’histoire que remonte notre vue, à moins qu’elle ne remonte jusqu’aux heures de l’innocence, elle rencontre la douleur ; elle rencontre la passion, car elle rencontre les passions. Les langues humaines ont des beautés terribles : on dirait qu’elles gardent un souvenir confus des vérités qu’elles soupçonnent et qu’elles ne possèdent pas. Passion veut dire : souffrance. Passion veut dire : désir désordonné. Il semble que notre parole soit chargée de dire à notre âme pourquoi nous sommes tristes.

Quels sont en effet les hommes qui restent gais, qui restent jeunes ? Quels sont ceux qui, dans l’universel gémissement, sont restés dépositaires du secret de la joie ?

Ce sont ceux qui ont renoncé aux passions. Ceux-là sont demeurés dans le domaine de l’action.

La langue qui appelle du même nom le désir et la douleur et qui nous montre dans cette analogie une leçon si profonde, nous en donne une autre, quand elle signale entre l’action et la passion un contraste admirable.

En effet, la passion ne fait rien. Elle défait, elle détruit.

Elle est le contraire d’une œuvre édifiante.

Pour agir, il faut se posséder. La passion pourrait être définie : la perte de soi-même.

La passion soustrait l’homme à la souveraineté de l’ordre et le place sous l’empire du caprice.

Sous l’empire du caprice, on peut bien se remuer, et même on se remue beaucoup ; mais on n’agit pas, on s’agite seulement. Celui-là seul édifie qui construit suivant les lois de l’équilibre ; les autres peuvent remuer, amonceler, placer, déplacer et replacer des pierres : ils ne bâtissent pas, la tour de Babel est là pour le prouver. La confusion règne partout ou règnent les passions. Jamais elles ne parlent : elles crient toujours.

Les actions sont des paroles vivantes que prononce, dans l’universel accord, la voix musicale de l’unité.

Les passions sont des hurlements que vocifèrent, comme dans un charivari, les voix discordantes de celui qui s’appelle Légion.

Ce qui caractérise l’action, c’est la fécondité. Ce qui caractérise la passion, c’est la stérilité. Rien de plus curieux que de voir combien de choses résultent d’une action simple, et combien de choses avortent, qui semblent devoir sortir d’une passion compliquée. La passion est inquiète, remuante, agitée, tracassière ; elle veut et ne veut pas ; elle interroge, elle s’interroge, elle doute, elle affirme, elle adore, elle renie, elle s’enthousiasme, elle se moque ; elle va subitement de la présomption au désespoir, du désespoir à la présomption ; elle s’indigne contre les autres, elle s’indigne contre elle-même ; elle se vante puis se calomnie ; elle s’exalte et se rabaisse ; elle s’accorde tout, se refuse tout, se prodigue et se réserve, se livre successivement à tous les emportements les plus contraires, jusqu’à ce qu’elle tombe épuisée, ruinée, sans vie, sans souffle, lançant les dernières ruades de la bête féroce blessée ; et de tout cela que résulte-t-il ? Rien, absolument rien. On n’a fait que du bruit.

L’action, cependant, est calme, vise au but et l’atteint. Un homme saint qui fait un pas agit plus qu’une multitude passionnée qui se débat pendant la durée des siècles.

Ce qui manque toujours à la passion, c’est le temps. L’homme sage ménage le temps, l’homme passionné le dépense ; sa vie devient un chaos où, sans affaire et cependant sans trêve, il n’a ni le loisir de travailler, ni le loisir de se reposer.

La vérité est discrète. La passion, il importe de le remarquer, est à la fois bavarde et cachottière.

Pour pénétrer immédiatement dans la nature intime de la passion, il suffit de considérer qu’elle est, dans le sens étymologique du mot, l’erreur. L’erreur est l’état d’un homme qui, allant à un but, se trompe de route.

Or la passion est l’état d’un homme qui aspirant à trouver quelque part la satisfaction de ses désirs, la cherche où elle n’est pas. La passion est une recherche égarée de l’infini. Le cœur humain veut ce qui n’a pas de bornes : l’horizon est son ennemi. Mais l’homme qui se sent infini en puissance, l’homme qui ne se trompe pas sur ses désirs, se trompe sur leur objet, il les arrête dans le fini qui ne peut pas les apaiser. Il cherche à se satisfaire dans ce qui est borné. Les passions humaines pèchent par défaut d’ambition.

Si elles se donnent beaucoup de mouvement, sans avancer à rien, c’est que l’homme qui se trompe de route, peut beaucoup marcher sans approcher du but qu’il veut atteindre, et dont il ignore la vraie place.

Depuis qu’elles existent, les passions ont le caractère de la maladie, qui est leur caractère propre : mais ce que je tiens à constater aujourd’hui, c’est la forme particulière qu’elles ont prises au dix-neuvième siècle. Elles ont surajouté à la maladie première, qui est essentielle à leur nature, une seconde maladie accidentelle qui caractérise notre époque. Jamais l’aspiration humaine ne fut plus puissante qu’aujourd’hui, mais rarement aussi elle fut plus égarée. Cette double nature de nos désirs leur a donné un caractère à part qui explique nos grandeurs et nos misères, notre vie, notre agitation, notre littérature.

Il y a deux cents ans, les passions humaines avaient l’air de se terminer à leur objet. Un homme désirait une chose : il avait véritablement l’air d’être absorbé dans cette chose. Un homme aspirait au pouvoir : son ambition semblait véritablement aller jusqu’au pouvoir et se terminer à lui. On pouvait espérer pour lui le repos, dès qu’il sérail arrivé au terme de ses désirs, parce que les désirs semblaient avoir un terme.

Les nôtres avouent qu’ils n’en ont pas, et qu’ils ne cesseront de nous dévorer que quand ils auront l’infini pour pâture.

Mais pour jeter définitivement son dévolu sur l’infini, il faut du courage, : car alors, dans la théorie et dans la pratique, le sacrifice intervient. Il ne suffit plus d’être ardent, il faut être fort. L’aspiration n’est pas la condition unique : la vertu devient nécessaire. Pour adorer l’infini, et l’adorer tel qu’il est, là où il est, l’homme a besoin d’être juste.

Or, étant ardent et étant faible, plein de désirs, et vide de vertus, qu’a fait l’homme ? Il a choisi telle ou telle créature et a taché de l’adorer ; mais, comme il ne veut plus restreindre ses prétentions, il a exigé de la créature adorée, qu’elle fût on qu’elle parût infinie. Au dix-septième siècle, elle n’était tenue qu’à être aimable ; au dix-neuvième siècle, il faut qu’elle soit infinie.

Voilà le caractère de notre société et de notre littérature : c’est une passion grande dans sa source, égarée dans son objet, qui crève et dévore les choses qu’elle touche.

Les jeunes premiers de Molière trouvent charmantes les jeunes premières que l’ auteur (je ne veux pas dire : le poète ; Molière est le contraire d’un poète), que l’auteur leur donne pour vis-à-vis ; ce sont des jeux, des parties, des contredanses, que ces amours-là. Dans nos drames et dans nos romans, les hommes sont tout près d’exécrer les femmes qu’ils adorent, parce qu’ils les voudraient infinies, parce qu’ils s’aperçoivent à chaque instant qu’elles ne le sont pas, et le poignard remplace l’éventail.

Le dix-neuvième siècle est affamé. Ceci est de première évidence. Il n’est pas nécessaire d’être très physionomiste pour s’en apercevoir. Jetez sur lui un coup d’œil, un seul, vous verrez qu’il a faim ; et si vous ne le voyez pas, renoncez à rien voir, car vous êtes aveugle. Il a faim ! Mais de quoi a-t-il faim ? De quoi voulez-vous qu’un siècle ait faim, sinon de l’éternel, sinon de l’infini ? Nous sommes travaillés par l’infini, nos pères aussi ; mais ils ne le sentaient pas autant. Pour nous, nous le sentons. Dieu appelle, appelle toujours ; mais sa voix se fait plus pressante sous l’aiguillon qui le presse. Notre siècle se cabre et se cabre en vain ; il lui est mauvais de résister, il ne résistera pas toujours. Pauvre et fier héritier de toutes les grandeurs et de toutes les misères humaines, il marche lourdement, chargé de gloires et de hontes, de temps en temps blasphème et de temps en temps adore. Adoration, blasphème, folie, amour, il porte toutes ces choses, il va loin dans toutes ces directions ; par malheur, l’indifférence a aussi sa place en lui, mais elle n’est qu’à la surface. Les indifférents, d’ailleurs, n’appartiennent pas vraiment au dix-neuvième siècle ; ils sont l’écume et la bave du dix-huitième siècle ; ce sont des cadavres, pourris depuis cent ans, qu’on a oublié d’enterrer. Quant à nous, notre sommeil est léger et apparent ; nous avons entendu, depuis cent ans, bien des bruits qui réveillent ; au fond, nous avons peur et nous avons faim.

Plus l’homme se connaît, plus il se sent ayant besoin. L’homme d’il y a cent ans s’ignorait tout à fait. Il était endormi : pourtant il a eu soif dans son sommeil et il a bu du sang ! Voilà 93. Le besoin était au fond de l’homme : mais ce besoin pouvait le précipiter sur différentes routes. Si, pour se satisfaire, l’homme s’adresse à l’infini, il sera comblé et ne détruira rien. Si, pour se satisfaire, il s’adresse au fini qui n’a pas de quoi remplir son creux, il ne sera pas comblé, et il détruira tout ; et plus il détruira, plus il sera vide. L’homme, quand il a senti la soif, à la fin du dix-huitième siècle, a voulu du sang.

Au dix-huitième siècle, on pouvait croire encore que Marivaux était amusant ; il est avéré désormais que Marivaux n’est pas amusant.

On croyait, il y a cent ans, que l’homme pouvait vivre avec rien ; le dix-huitième siècle s’est passé de nourriture : maintenant nous sentons que l’homme en a besoin. Il est clair qu’il ne peut vivre de rien ; il est clair que Diderot et Voltaire ne rempliront pas son vide énorme ! L’homme a nié l’ordre naturel comme l’ordre surnaturel ; il sent le besoin de les affirmer tous deux. Plus il a goûté du Néant, plus il a faim de l’Être. Ayant rampé dans la boue de l’abîme, il ne se contente plus de la plaine, c’est la hauteur qui lui convient.

Aussi, ayant épuisé les autres choses, et ne voulant pas de celle-ci, le dix-neuvième siècle s’ennuie comme jamais avant lui aucun siècle ne s’était ennuyé. Feuilletez l’histoire : il y a des siècles qui ont voulu jouir, il y en a qui ont travaillé, il y en a qui ont cru, etc., etc. ; le nôtre rêve et s’ennuie. Il n’est donc pas loin de devenir féroce ou de tomber à genoux. Car qu’est-ce que l’ennui, si ce n’est la soif d’adorer ou de dévorer ?

Le dix-huitième siècle avait le goût du néant, il y demeurait et s’y plaisait. Le dix-neuvième siècle y demeure encore, mais ne s’y plaît pas.

Le dix-huitième siècle était dans son élément quand il était dans le vide. Le dix-neuvième siècle n’a pas encore fait l’effort qu’il faut pour soulever la cloche pneumatique ; mais au moins il étouffe, c’est déjà quelque chose.

Évidemment Dieu appelle. Il faut que l’homme reconnaisse sa voix et lui réponde. Il s’est tourné de tous côtés : avant d’en arriver à Dieu, il a essayé de tout. Il a essayé de tout et rien n’a réussi. Il a tout usé, les passions et les sophismes. À force de les manier, il les a dépouillés des oripeaux qui les déguisaient ; voilà qu’il aperçoit leurs squelettes et qu’il n’en a pas horreur. Que voulez-vous être ? Païen ? Allons donc ! Rationaliste ? Fichte est mort panthéiste. Hegel est mort.

Tout ce qui s’use est usé ; tout ce qui s’épuise est épuisé. Que reste-t-il donc ? L’inépuisable. Toutes les sources sont à sec, excepté celle qui ne peut tarir ; le sang de l’homme n’a pas suffi, c’est le sang de l’Homme-Dieu qu’il faut boire !

La maladie naturelle de la passion consiste à adorer un objet fini ; sa maladie accidentelle, celle qui se déclare, depuis cent ans, consista à s’apercevoir que l’objet fini n’est pas adorable, et néanmoins à s’obstiner dans cette adoration. De là un malaise nouveau, que nos pères n’ont pas connu. Ils avaient dans leurs passions une simplicité qui est refusée aux nôtres. Leurs passions étaient précises, les nôtres sont vagues. Leur passion semblait s’adresser à telle personne ou à telle chose. Les nôtres déclarent, sans presque se cacher, que la personne ou la chose dont elles s’occupent n’est pour elles qu’un prétexte. Aussi le dix-neuvième siècle a-t-il inventé une passion spéciale qui est l’explication de toute sa littérature. Cette passion est la somme de toutes les passions combinées, mais elle ne permet à aucune d’elles de revêtir expressément sa forme propre, Cette passion est un désir vague qui, trop large pour se poser sur un seul objet, trop lâche pour se prendre à l’infini, se prend à tout et ne se fixe à rien : voilà René, Obermann, etc.

Mais voici la raison de ce phénomène, le mot de l’énigme, la clef de ce siècle.

Dans la philosophie, le dix-neuvième siècle a rejeté, comme indigne de lui, l’idolâtrie vulgaire, l’ancienne idolâtrie, l’idolâtrie d’un être ; mais n’ayant pas le courage d’adorer l’Être lui-même, et de substituer l’adoration à l’idolâtrie, parce que l’adoration est une vertu, il a pris le parti d’adorer tous les êtres ; il a demandé à la création entière la monnaie de l’infini, que la création n’a pu lui donner, parce qu’elle ne contient pas l’infini : il s’est jeté dans le panthéisme.

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