Les Plateaux de la balance (page 11)

Ernest Hello · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Plateaux de la balance · 19 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il parle dans la nuit et apostrophe, par des noms qui ne leur conviennent pas, les objets inanimés contre lesquels il se heurte : de là un malentendu qui peut donner lieu aux combinaisons les plus étranges. La passion est féconde en effets de ce genre. Comme elle tend par sa nature à adorer une personne, elle sent la nécessité de soustraire cette personne, à la nature humaine, et fait pour la diviniser des efforts qui sont comiques, parce qu’ils ont à la fois le caractère de l’enthousiasme et le caractère de l’impuissance.

Mais, poursuivons notre hypothèse. Supposons que nos deux interlocuteurs, qui s’adorent ou se querellent dans la nuit, prennent au sérieux leur erreur, la prolongent et l’adoptent pour point de départ de leur vie Il en résultera des catastrophes parce qu’ils auront pensé, senti, agi, vécu, en vertu de choses qui n’existent pas. Les rapports vrais des choses détruisant à chaque instant les rapports imaginaires sur lesquels ils ont bâti leur édifice, il en résultera un écroulement, et très souvent les hommes seront ensevelis sous les décombres de leur monument renversé.

Alors leur malheur devient une réalité sérieuse. L’effet du malentendu en fait oublier la cause et la nature. Le pathétique succède au comique.

Ainsi, dans les passions, quand la réalité se venge, quand l’argent avoue à l’avare son insuffisance pour donner le bonheur, quand les choses reprennent leur vrai nom, quand la vérité présente ou absente abat de près ou de loin les choses construites sans elle, tout tombe, tout se heurte, tout se précipite comme au dernier moment d’un cauchemar. Alors l’effet de la passion en fait oublier la cause et, la nature. Le pathétique succède au comique. Car le comique n’est jamais le dernier mot des choses.

En pénétrant plus avant, on aperçoit quelle est cette méprise qui produit le comique. La passion est une erreur de nom qui amène une altération de substance. La passion est une idolâtrie qui voudrait communiquer à une créature le nom trois fois saint, le nom incommunicable.

À cette hauteur la tragédie et la comédie disparaissent devant une œuvre qui n’a pas encore été faite. Cette œuvre pourrait s’appeler le drame, si l’on écarte absolument de ce nom toutes les idées et toutes les œuvres qu’on a rattachées à lui jusqu’à ce jour. Les passions sont pathétiques accidentellement : elles sont comiques naturellement.

La tragédie ne les étudie pas : elle les admire. La tragédie, dupe des passions, s’arrête au pathétique. Elle constate leurs effets en ignorant les causes. Elle déclame avec enthousiasme sur les malheurs que les passions produisent et célèbre en même temps la beauté des passions qui produisent ces malheurs. La tragédie ressemble à une hymne de gloire que l’homme malheureux chanterait au malheur. On dirait l’adoration de la catastrophe. La tragédie ressemble au culte de la mort considérée comme déesse.

La comédie s’aperçoit que la nature des passions est comique, mais elle s’arrête au moment où il faudrait prendre son essor.

Le drame dont je parle comprendrait que les passions et les erreurs, au lieu d’être les moyens et les sujets du drame, comme on l’a toujours pensé, en sont les obstacles, les négations, les contradictions. Le drame comprendrait que l’action seule est dramatique, et que le mal ne peut entrer dans l’art que comme il entre dans la vie, à titre de contradiction. Il comprendrait que cet obstacle, au lieu d’être glorifié comme l’âme du drame, doit être vaincu comme son ennemi, et que l’art a comme la vie pour principe et fin, pour A et pour Ω, l’acte pur.

LE FEU

Je crois qu’on peut poser la loi suivante : plus un individu monte les degrés de l’échelle des êtres, plus son intelligence, son attrait, sa puissance, le portent à s’occuper du feu. Les animaux ne s’en occupent pas.

« Le chien, dit de Maistre, le singe, l’éléphant demi-raisonnant, s’approcheront du feu et se chaufferont comme nous avec plaisir ; mais jamais vous ne leur apprendrez à pousser un tison sur la braise, car le feu ne leur appartient point ; autrement le domaine de l’homme serait détruit. »

En général, quand de Maistre aborde un objet, il le transperce. Il n’enveloppe pas, il perce ; tel est son caractère propre.

Beaucoup plus occupé de l’utile que du Beau, de Maistre a dû, en face du feu, considérer surtout l’usage, non l’éclat, et il a remarqué que l’usage du feu, sa disposition, son édification est réservée à l’homme. L’amour du feu est un des caractères de notre race. Mais de Maistre ne s’est pas demandé pourquoi.

L’animal peut en effet, non se procurer le feu, mais jouir du feu qu’on lui présente.

Seulement sa jouissance s’arrêtera à la sensation : il jouira du feu, comme il jouirait de la viande. Mais l’homme, en face du feu, mêle toujours un peu d’admiration et un peu d’amour à son plaisir physique. Son œil aime le feu. Le feu d’artifice aura toujours le privilège d’attirer la foule ; la foule courra toujours au feu, ou pour le combattre, ou pour l’arrêter, ou pour le regarder ; jamais elle ne lui sera indifférente. Le feu d’artifice lui donne le plaisir du feu, considéré seulement dans l’ordre du Luxe, dans l’ordre du Beau, et prodigué pour elle sans nécessité.

Quand le crime intervient, le goût du feu ne cesse pas ; il ne fait que se dépraver. L’adoration du feu est la plus vraisemblable des formes de l’idolâtrie. Quand le crime intervient, le feu d’artifice devient l’incendie de Rome : voyez Néron. Une bête féroce dévore l’homme : sa cruauté demeure dans le domaine de l’Utile. Mais l’homme, qui a droit au feu et droit à la Beauté, quand il devient féroce, a le privilège de pouvoir transporter le crime loin du terrain de l’Utile ; il a le privilège de commettre le crime, sans profit matériel, pour jouir du Beau. Néron, brûlant Rome, pour regarder le feu, atteste glorieusement et horriblement la noblesse et la déchéance de l’homme. Le tigre jouit de la proie qu’il dévore, mais il faut que ses dents la touchent. Il ne jouit pas de la proie brûlée.

La présence inopinée du feu cause un mouvement de joie à l’âme humaine : l’enfant qui voit l’étincelle sortir des cailloux choqués, sent quelque chose s’éveiller en lui ; un frémissement de plaisir accompagne ce réveil. Il sent, sans le savoir, que cette surprise du feu symbolise une autre surprise. Il aime déjà l’Imprévu. Car Celui que le feu symbolise fait tout inopinément. La brise et la foudre surprennent, même quand elles sont prédites. Dieu étonne toujours, quand il arrive, même s’il s’est fait annoncer.

La foule attend longtemps le feu d’artifice, et la première fusée lui fait pousser un cri de surprise. Jamais le feu ne dit d’avance tous ses secrets.

L’amour du feu est mêlé chez l’homme, de crainte : l’explosion du feu lui inspire une terreur secrète, même s’il n’y a pas de danger. Plus il aime la chaleur dont il est le maître, plus il a horreur de la chaleur qui l’envahit malgré lui. Il sent qu’il dépend du feu, soit pour être vivifié, soit pour être dévoré. La flamme tient dans ses replis la vie et la mort de la création. La lumière et la chaleur deviennent encore plus nécessaires ou plus terribles, quand elles prennent le nom d’électricité. Nous sentons que la foudre symbolise directement la Toute-Puissance ; et il me semble que ce mot magique, qui frappe toujours l’humanité, s’applique au moins autant aux éclats spontanés de la miséricorde et de la joie qu’à ceux de la justice.

Saint Paul, sur le chemin de Damas, a été foudroyé par la paix.

Les mouvements du feu, insaisissables, subtils et souverains, ont une liberté ardente, qui, vue d’en bas, ressemble au caprice, et, vue d’en haut, ressemble à l’inspiration.

L’attrait qu’exerce sur nous la pierre précieuse est une des formes de l’amour de l’homme pour le feu.

Le feu est la condition de la vie, et l’objet de l’aumône. Il se donne sans se diminuer, symbolisant par là la nature du don qui enrichit quelqu’un sans appauvrir personne.

Les végétaux et les animaux s’envoient mutuellement le feu qu’ils respirent. Car le feu est le souffle. Les animaux aspirent l’oxygène et expirent le carbone ; les végétaux aspirent le carbone et expirent l’oxygène. L’oxygène, quand il entre dans les poumons de l’animal, renouvelle sa vie et purifie son sang, parce qu’il le brûle. Entre les arbres et nous, l’échange se fait nuit et jour. La terre a des volcans souterrains, la mer a des volcans sous-marins. Tout ce qui a vie brûle.

La création est une œuvre de charité, dont tous les membres se font incessamment l’aumône du feu.

Le feu purifie, le feu illumine, le feu unit. Il recompose après avoir décomposé.

Par là il symbolise très mystérieusement les trois formes de la vie mystique : la vie qui purifie, celle qui illumine, celle qui perfectionne et consomme.

Il est fort intéressant d’étudier l’action intellectuelle qu’exerce la vue du feu sur l’homme doué de l’Esprit.

M. Olier, fondateur du séminaire de Saint-Sulpice, dans un petit ouvrage très peu connu du public, s’abandonne, près du feu, aux pensées que voici :

OCCUPATION

Dans l’usage du feu.

« Je vous adore, mon Dieu, qui êtes, qui vivez et qui opérez en toutes choses !

« Je vous adore, feu immense, feu vivant, feu consumant ; je vous adore en votre infinité, en votre ardeur et en votre activité !

« Tout ce que nous voyons ici-bas de vous sur la terre, tout ce qui nous exprime le feu de votre essence, tout cela n’est rien, ô mon Dieu ! auprès de ce que vous êtes.

« Le feu qui est au centre de la terre, et le feu qui environne les cieux ; ces feux, qui sont effroyables en ardeur, prodigieux en grandeur, ne sont tous que des fantômes et des ombres en votre présence.

« O Dieu, que vous êtes grand, que vous êtes adorable ! que toute créature au ciel, en la terre et aux enfers, fléchisse les genoux devant vous !

« Je vous adore, ô mon amour, qui faites voir sous cet élément quelle est votre charité. Vous nous voyez ici défaillants et en langueur ; le froid nous ruine, il nous interdit l’usage de la vie, et aussitôt vous paraissez pour nous soulager.

« Vous montrez, ô mon Dieu, votre charité et votre face aimable sous cet élément, sitôt que nos besoins nous y appellent »

Ouvrons maintenant saint Denys :

« Mais, entrons en matière, et, au début de nos interprétations mystiques, cherchons pourquoi, parmi tous les symboles, la théologie choisit avec une sorte de prédilection le symbole du feu. Car, comme vous pouvez savoir, elle nous représente des roues ardentes, des animaux tout de flamme, des hommes qui ressemblent à de brûlants éclairs ; elle nous montre les célestes essences entourées de brasiers consumants, et de fleuves qui roulent des flots de feu avec une bruyante rapidité. Dans son langage, les trônes sont de feu : les augustes séraphins sont embrasés, d’après la signification de leur nom même, et ils échauffent et dévorent comme le feu : enfin, au plus haut comme au plus bas degré de l’être, revient toujours le glorieux symbole du feu. Pour moi, j’estime que cette figure exprime une certaine conformité des anges avec la divinité ; car chez les théologiens l’essence suprême, pure, et sans forme, nous est souvent dépeinte sous l’image du feu, qui a dans ses propriétés sensibles, on peut le dire, comme une obscure ressemblance avec la nature divine. Car le feu matériel est répandu partout, et il se mêle, sans se confondre, avec tous les éléments dont il reste toujours éminemment distingué ; éclatant de sa nature, il est cependant caché, et sa présence ne se manifeste qu’autant qu’il trouve matière à son activité ; violent et invisible, il dompte tout par sa force propre, et s’assimile énergiquement ce qu’il a saisi ; il se communique aux objets, et les modifie, en raison directe de leur proximité : il renouvelle toutes choses par sa vivifiante chaleur, et brille d’une lumière inextinguible ; toujours indompté, inaltérable, il discerne sa proie, nul changement ne l’atteint, il s’élève vers les cieux, et par la rapidité de sa fuite, semble vouloir échapper à tout asservissement ; doué d’une activité constante, les choses sensibles reçoivent de lui le mouvement : il enveloppe ce qu’il dévore, et ne s’en laisse point envelopper ; il n’est point un accident des autres substances ; ses envahissements sont longs et insensibles, et ses splendeurs éclatent dans les corps auxquels il s’est pris ; il est impétueux et fort, présent à tout d’une façon inaperçue : qu’on l’abandonne à son repos, il semble anéanti ; mais qu’on le réveille, pour ainsi dire, par le choc, à l’instant il se dégage de sa prison naturelle, et rayonne et se précipite dans les airs, et se communique libéralement, sans s’appauvrir jamais. On pourrait signaler encore de nombreuses propriétés du feu, lesquelles sont comme un emblème matériel des opérations divines. C’est donc en raison de ces rapports connus que la théologie désigne sous l’image du feu les natures célestes : enseignant ainsi leur ressemblance avec Dieu, et les efforts qu’elles font pour l’imiter. »

Nous venons d’entendre de Maistre, M. Olier, saint Denys.

Quelle ressemblance et quelle différence !

Ces trois hommes ont le sens de la Vérité. Tous trois pénètrent l’idée dans le fait. Tous trois ont la connaissance du symbole. Tous trois ont le tact. Mais quelle différence !

Le regard de de Maistre perce ;

Le regard de M. Olier contemple ;

Le regard de saint Denys enveloppe.

De Maistre attaque un sujet, il ne le traite jamais ; il l’attaque et l’éclaire vivement, mais incomplètement, par la face qu’il aborde.

M. Olier se promène autour et le contemple en priant.

Saint Denys voit d’en haut tout ce dont il parle. Il regarde sans descendre, il regarde du point qu’il occupe, il regarde sans se déranger. Il regarde à distance ; car il est toujours trop haut pour voir de près. Mais ce regard enveloppe et consomme. Saint Denys embrasse.

De Maistre touche fortement le point qu’il aborde, mais ne s’occupe pas du cercle : il touche sans embrasser.

Saint Denys embrasse sans toucher. Il embrasse du regard.

LE MOT AMEN

L’habitude et l’ignorance se ressemblent beaucoup. Toutes deux effacent de l’homme la marque de la beauté.

Gœthe, je l’ai constaté dans ce livre, admire presque malgré lui dans le catholicisme la puissance d’introduire la vérité dans les coutumes humaines, puissance qui a fait défaut, de l’aveu du protestant, au protestantisme. En effet, la manne tombait tous les jours, et avait tous les jours un goût différent. Elle n’était pas hier ce qu’elle avait été avant-hier et ce qu’elle est aujourd’hui. L’habitude mécanique, l’habitude de la mort n’avait pas prise sur elle.

La manne figure la vérité. La vérité est toujours la même ; mais nous pouvons la sentir diversement. Toujours ancienne et toujours nouvelle, elle peut d’un souffle changer la face du monde et convertir même l’habitude, cette chose endurcie. La vérité peut remplacer les habitudes mécaniques de la mort par les habitudes organiques de la vie.

Mais la mort menace sans cesse la vie. L’habitude mécanique fait le siège de l’homme et veut entrer dans la place assiégée. Elle veut corrompre jusqu’à la prière.

La prière est une grande habitude organique de la vie régénérée.

L’habitude mécanique tache de corrompre la prière, en lui enlevant la vie, la pensée, l’intelligence, l’amour, et en lui abandonnant le mouvement des lèvres.

Ce mécanisme qui voudrait supprimer l’âme et remplacer l’homme en prière par un singe à genoux, a pour auxiliaire l’ignorance. Plus l’homme ignore les splendeurs cachées au fond des paroles qu’il prononce, plus il est enclin à se contenter du son matériel des mots et à oublier l’idée.

Parmi les mots les plus fréquemment prononcés et les plus oubliés par quelques-uns de ceux qui le prononcent, il en est un que je voudrais rappeler aujourd’hui au souvenir de ceux qui pourtant, en l’oubliant, le disent tous les jours ; c’est le mot : Amen.

Ce mot-là se dit à la fin de toutes les prières, et l’homme risque, à cause de la place qu’il occupe et de la fréquence de sa répétition, l’homme risque de l’exclure de la prière et de le considérer comme un hors-d’œuvre.

Les Pères de l’Église contiennent des trésors de lumière, et dans ces trésors presque aucune main ne vient fouiller. Nous avons trop à faire, vraiment !

Ô idiots, idiots que nous sommes !

La terre possède des mines d’or qui ne sont pas exploitées. La face du monde changerait si les hommes, fatigués de l’ennui surhumain auquel ils se condamnent sans savoir pourquoi, avec un courage digne d’une cause meilleure, si les hommes, ayant enfin pitié d’eux-mêmes, abandonnaient un mois les lectures vides, monotones, ennuyeuses, pour se retremper dans les sources vivantes, pour lire les choses dramatiques, c’est-à-dire les choses vraies ; leurs cœurs retrouveraient les battements perdus.

Je ne crains pas de le dire : la face du monde serait changée si, pendant un mois, les hommes lisaient les Pères et les Docteurs de l’Église. Ils ne pourraient plus ensuite se résigner à avaler encore une fois ce qu’ils auraient vomi.

Parmi les Docteurs, un des plus grands, un des plus féconds, un des plus ignorés en France, se nomme saint Anselme.

Saint Anselme, un jour, a dit : Amen.

Il venait de réfléchir en face de lui-même ; en face de David, en face de Dieu : il venait de chanter le Miserere. Il avait chanté tout haut : il a noté pour nous les harmonies qu’il voyait. Sur les ailes du Prophète-Roi, saint Anselme se trouve chez lui : il s’élève, il plane, il respire, il appelle, il crie, il invoque, il rend gloire, et quand les sept cordes de la harpe éolienne ont frémi au souffle de l’Esprit-Saint, il dit : Amen.

« Amen. Ô Dieu des Hébreux, tu as voulu que je sache qu’amen n’est ni grec ni latin, mais hébraïque, et, à cause de son excellence, n’a pas été transporté par les interprètes, ni changé, afin de désigner ton nom, qui est admirable et immuable. C’est pourquoi tu as voulu que cette parole eût trois significations ; car, d’abord, amen est pris substantivement ; il est un nom, et signifie ce saint et terrible nom qui est le tien, comme nous lisons dans l’Apocalypse (III, 14) : Voilà ce que dit : Amen, témoin fidèle et vrai, qui est le principe de la créature de Dieu. À toi donc, Seigneur mon Dieu, qui es seul désigné par ce nom, je demande, je réclame par les battements de tout mon cœur que, pour l’honneur de ce nom saint qui est le tien, tu rétablisses mon nom au livre de vie : et qu’avec ceux qui gardèrent tes sabbats, et choisirent ce que tu as voulu, et gardèrent ton alliance, tu me donnes dans ta maison et dans tes murs un lieu et un nom meilleur que celui qui vient des fils et des filles, et un nom éternel qui ne subira plus d’autre mort. Secondement, Amen est pris adverbialement. Et lorsque toi, mon Dieu, visible sur terre et conversant avec les hommes, tu as voulu affirmer quelque vérité, tu as plusieurs fois ajouté : En vérité, je vous le dis, c’est-à-dire : Je vous dis vraiment, ou véridiquement, ou infailliblement, que cela est comme je vous dis. Et souvent tu as redoublé : Amen, amen, afin que ce redoublement lui-même fût une plus grande expression de la vérité. C’est pourquoi, vérité vraie et chère charité, qui ne trompe pas, je te prie, en suppliant, que ta vérité resplendisse toujours dans mon cœur, et que toute fausseté mondaine et diabolique soit anéantie. Mais, en troisième lieu, Amen se prend verbalement, et c’est un verbe, comme dans tous les souhaits, alors que : Amen, c’est-à-dire qu’il soit fait, est la réponse de tous ceux qui souhaitent et qui désirent ce qui est demandé ; c’est là ce que le Psalmiste, lui aussi, a répété à la fin de quelques-uns des psaumes, où l’on dit : Fiat, fiat. Et c’est en ce sens qu’à la fin de la prière présente où sont renfermés mes vœux et mes désirs, je dis : Amen, c’est-à-dire, ainsi soit-il. Afin qu’à toi, Père, Fils et Esprit-Saint, triple et un Dieu, soit la gloire dans les siècles des siècles. Amen. »

Création, rédemption, paroles de Dieu, paroles de Marie, création de la lumière, message de Gabriel, réponse de celle qui était fille d’Abraham et qui fut mère de Dieu, pourquoi ne pas mêler nos voix à tant de voix : Fiat ! Amen !

Cette puissance de l’homme, qui a le droit de dire oui à Dieu, témoigne à la fois notre dépendance et notre grandeur. Que pouvons-nous faire sans Celui qui Est ? Jésus-Christ a répondu, et il a répondu : Vous ne pouvez rien faire. Mais avec son secours, nous pouvons dire Amen à la Parole de Dieu qui nous parle éternellement. Nous pouvons dire oui. Oui ! nous pouvons dire Amen à la Parole qui a dit : Fiat lux. Nous pouvons dire Amen à Celui qui a dit : Je suis Celui qui suis. Amen est l’adhésion de l’homme à la Vérité, le cri de triomphe, l’hymne de gloire. Qu’est-ce, en effet, que l’hymne de gloire, sans l’affirmation de l’Être qui resplendit ?

L’homme doit se transformer en un cri de triomphe, devenir l’Amen vivant qui monte de la terre au ciel. Que faire de nos âmes et de nos corps, sinon des voix qui disent : Amen ? Que faire de nos paroles, de nos pensées, de nos gestes, de nos regards, sinon des Amen triomphants ? Amen dit : Oui, Seigneur, à celui qui est la Plénitude. En dehors de l’Amen, c’est le vide qui nous menace, le précipice qui nous attire. En dehors de l’Amen, la vie humaine, qui doit être une affirmation vivante de la vérité, perd sa destination et sa raison d’être.

Voulez-vous entrer dans le détail pratique de la prière ? Écoutez Bossuet (Méditations sur les Évangiles, 41e jour) :

« Il faut prier toujours et ne cesser jamais ! Cette prière perpétuelle ne consiste pas en une perpétuelle tension d’esprit qui ne ferait qu’épuiser les forces, et dont on ne viendrait peut-être pas à bout. Cette prière perpétuelle se fait lorsqu’ayant prié à ses heures, on recueille de sa lecture quelque vérité, ou quelque mot, qu’on conserve dans son cœur et qu’on rappelle sans effort de temps en temps ; en se tenant le plus qu’on peut dans un état de dépendance de Dieu, en lui exposant son besoin, c’est-à-dire en l’y remettant devant les yeux sans rien dire. Alors, comme la terre entr’ouverte et desséchée semble demander la pluie, seulement en exposant au ciel sa sécheresse, ainsi l’âme en exposant ses besoins à Dieu. Et c’est ce qu’à dit David : Mon âme, ô Seigneur, est devant vous, comme une terre desséchée, Seigneur, je n’ai pas besoin de vous prier, mon besoin vous prie, mon indigence vous prie ; ma nécessité vous prie. Tant que cette disposition dure, on prie sans prier ; tant qu’on demeure attentif à éviter tout ce qui nous met en péril, on prie sans prier, et Dieu entend ce langage : Ô Seigneur, devant qui je suis et à qui ma misère paraît tout entière, ayez-en pitié, et toutes les fois qu’elle paraîtra à vos yeux, ô Dieu très-bon ! qu’elle sollicite pour moi vos miséricordes ! Voilà une des manières de prier toujours et peut-être la plus efficace. »

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