Les Plateaux de la balance (page 5)

Ernest Hello · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Plateaux de la balance · 19 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Edgar Poë, au contraire, ramène tout à certaines idées fixes, comme le crime, la punition, la mort.

Hoffmann a un peur froide qui porte sur tout. Edgar Poë a une peur précise. Il a peur de cette justice qui s’exerce intérieurement, invisiblement par le remords, en attendant que le remords lui-même livre le coupable à la justice visible et termine ses tourments en appelant sur lui le dernier supplice. Edgar Poë n’a que le sentiment de la mort. Son œuvre est monotone ; elle semble écrite la nuit, dans un cimetière ; il ne rêve que meurtre, supplice, vengeance, tombeau. La Chute de la maison Usher ressemble à un rêve affreux. Le Démon de la perversité, le Chat noir et le Cœur révélateur, contiennent exactement le même fait, un remords qui révèle un crime. Poë est si pressé d’arriver au but, qu’il y va en courant. Il ne se permet aucune fantaisie. Il a tant d’attraits pour le dernier supplice, qu’il croirait perdre son temps, s’il s’arrêtait un moment sur le chemin de la potence. Festinat ad eventum. Pas de détail, pas de digression : il ne laisse pas à ses héros un instant de repos qu’il ne les ait conduits de la tentation au crime, et du crime au supplice par la voie terrible du remords révélateur.

En résumé, Hoffmann est un des écrivains les plus radicalement faux et malsains qui existent. Sa maladie, car il s’agit plutôt ici d’une maladie que d’une erreur, sa maladie est d’autant plus dangereuse qu’elle a été contractée sur les hauteurs. L’air des montagnes, qui devait guérir Hoffmann, l’a empoisonné. Plus le désir porte haut, plus la sagesse est nécessaire à ce désir. Plus le regard s’élève, plus il faut que l’œil soit pur. La préoccupation des choses surnaturelles qui ne sont pas divines, est fatale habituellement. Pour aborder l’infini, l’homme a besoin des guides qui connaissent ce pays-là.

Il faut prendre le ciel d’assaut ; mais l’Église seule connaît les règles du combat. Il faut être entouré par la lumière, comme par un triple airain, pour escalader la citadelle ; et la lumière, c’est Jésus-Christ.

Quand l’amour des ténèbres se mêle, comme chez Hoffmann, à la curiosité du monde invisible, la folie et le désespoir se jettent sur l’homme comme sur une proie à eux dévolue. Hoffmann offre sur les hauts lieux un téméraire encens à un dieu inconnu qui est le dieu des ténèbres. Ô sagesse éternelle, qui savez que chacun de nous porte en lui un enfant, un malade, un ignorant et un coupable, dirigez, pacifiez, purifiez, éclairez, illuminez les désirs qui nous élèvent vers vous, afin que la route soit aussi droite et aussi sûre que le terme est sublime !

INTRODUCTION

Au moment où se déroulent de nobles et subtils débats sur les droits et les devoirs du Catholique qui fait œuvre d’artiste, au moment où l’on discute sur les exigences des consciences en matière d’art, une réimpression des Plateaux de la Balance, d’Ernest Hello, apparaît spécialement opportune.

Chateaubriand, au début du dix-neuvième siècle, voulut montrer, dans le Génie du Christianisme, ce qu’avaient gagné les belles-lettres, ce qu’avaient gagné les beaux-arts, à se laisser frôler par une inspiration chrétienne. Ernest Hello, aux alentours de 1880, dans les articles recueillis en son livre des Plateaux, indique tout ce que perdent les beaux-arts, tout ce que perdent les belles-lettres, à ne point se laisser suffisamment imprégner et féconder par les ressources que la foi leur offre, orienter et conduire par les lumières qu’elle leur propose.

Un siècle après l’explosion de la grande « querelle des Anciens et des Modernes », Chateaubriand, planant au-dessus de ce champ clos plutôt qu’il n’y descendait, mit en valeur, dans les lettres dites modernes, certaines richesses qui manquaient aux lettres anciennes. Lorsque le dix-huitième siècle esquissait un tel parallèle, c’était pour y trouver l’occasion d’un hommage au « progrès humain » : Chateaubriand, tout au contraire, cherchant une origine aux formes nouvelles de la sensibilité, aux aspects nouveaux de la beauté, en faisait honneur à ce don divin qui s’appelle le christianisme. La publication du Génie semblait ainsi clore par une sorte d’épilogue confessionnel, apologétique, et vraiment tout à fait imprévu, les polémiques autrefois soulevées par Perrault, Lamotte et Fontenelle. « Serait-ce en vain que les hommes ont progressé ? avaient dit ceux-ci ; donc, vivent les modernes ! » Or les lecteurs du Génie, voyant le problème sous un autre aspect, pouvaient conclure à leur tour : « Dans ce qui est moderne, respect à ce qui fut l’apport divin ou le résultat de l’apport divin, respect aux enrichissements apportés à l’art par tout ce que le christianisme réveilla de besoins et fit resplendir de vérités dans l’âme humaine renouvelée ! »

Quatre vingts ans se passent, et voici que la voix d’Ernest Hello, du haut de ces cimes d’où volontiers elle retentissait, interpelle quelques-uns des plus illustres parmi ceux qui depuis trois cents ans tinrent une plume, et puis, après eux, le groupe des critiques qui guident l’opinion, font ou défont les réputations, et qui commandent d’admirer, ou bien commandent de dénigrer. Hello demande à ces auteurs, à ces critiques, quelle est la métaphysique à laquelle ceux-là subordonnent leur effort d’art et ceux-ci leurs jugements. Car bon gré mal gré ils ont une métaphysique, lors même qu’ils se piqueraient de n’en avoir aucune, puisqu’une telle prétention, si négative soit-elle, n’est déjà rien de moins qu’une attitude définie, et rien de moins qu’un parti-pris, et rien de moins qu’une démarche philosophique, et puisqu’on est philosophe encore, philosophe sans le savoir, même lorsqu’on voudrait ne l’être point.

Hello regarde autour de lui, il écoute, il questionne : cette métaphysique chrétienne dont quelques mystiques spécialement aimés, l’Aréopagite, Ruysbrock, Angèle de Foligno, lui entr’ouvent les abîmes, qu’en pense-t-on parmi ses contemporains ? On la néglige, on la déserte, il apparaît à Hello qu’Hegel est devenu le maître des pensées. Devant l’hégélianisme, l’imagination d’Hello se sentait prise comme d’un vertige : si sa foi ne l’eût aidée à reprendre possession de sa raison naturelle et à en exploiter toutes les énergies, je crois bien que cette imagination eût fait de lui un hégélien. En définitive, on sent qu’il trouve dans le système d’Hegel une grandeur de mauvais aloi, mais cependant une grandeur : il ne voit que petitesses, au contraire, et vilenies, et demi lâchetés, dans ces complaisances et condescendances qui induisent nombre d’écrivains, réputés penseurs, à ne plus savoir dire oui ou non, à ne plus oser dire : Ceci est vrai, cela est faux. Que l’hégélianisme, cette audace de spéculation, soit devenu une sorte de masque, dont s’affublent coquettement, pour faire figure dans le monde, la timidité des pensées, et la paresse des affirmations, et ce qui reste de pudeur aux négations : cela indigne Hello, cela le met hors de lui, et dans les Plateaux de la Balance, sa critique s’évade de cette anémiante atmosphère. Elle deviendrait volontiers injurieuse pour ceux qui s’y complaisent ; son attachement même pour la vérité chrétienne exacerbe son verbe et libère ses verdicts. Il va juger un Shakespeare, un Gœthe : il confronte ce qu’il sait de leur psychologie, ce qu’il croit deviner de leur métaphysique, avec les lumières qui s’offraient à leurs regards et qui pour eux eussent éclairé ciel et terre s’ils eussent voulu les retenir, s’ils eussent voulu les exploiter pour faire œuvre de beauté. Et voilà qu’Hello nous convie à reconstituer ce qu’auraient dû être le roi Lear, et Macbeth, et Hamlet, et ce qu’auraient dû être l’âme et le cerveau de l’auteur de Faust, si Shakespeare et si Gœthe avaient pleinement répondu à leur vocation, et s’ils avaient mieux connu, ou mieux écouté, ce que dit la foi chrétienne sur ce monde et sur l’autre. Corriger un Shakespeare, et vouloir recréer un Gœthe, n’est-ce point témérité, alors que l’humanité s’incline devant ce Shakespeare et devant ce Gœthe, alors qu’elle les admire, tels qu’ils furent ? Mais non, nous répondrait Hello : la sentez-vous satisfaite, cette humanité, de l’admiration que pour eux elle éprouve ? Au-delà des salons où l’on doute élégamment, avec d’ironiques persiflages qui voudraient être gais, écoutez le romantisme, qui franchement soupire, et qui parfois sanglote. Les idolâtries esthétiques du romantisme procurent-elles ce bonheur qu’apporte la possession du vrai ?

Il y a du romantisme chez Hello, il y en a même beaucoup, mais sa foi l’a soustrait aux malaises du romantisme. C’est un autre intérêt qu’offre le livre des Plateaux, de définir ces malaises. Hello les ausculte avec pitié, presque avec miséricorde. Ces romantiques qui cherchent l’infini, qui en ont besoin, et qui se fourvoient dans la recherche, l’attendrissent. Leur siècle, on le sent, lui parait supérieur au dix-huitième. Eux du moins, ils cherchent un peu, si d’ailleurs ils n’ont pas trouvé ; le dix-huitième siècle ne voulait ni chercher ni trouver. Hello écrit son livre au moment où le scientisme dans le domaine de la pensée, au moment où l’école parnassienne dans le domaine de la poésie, avaient réagi contre l’inquiétude romantique et contre l’esthétique romantique ; ses pages sur le romantisme ressemblent à une oraison funèbre dans laquelle l’orateur, en traits sévères et inattendus, qualifierait le mauvais usage que fit le défunt de ses bons désirs, et même de ses bonnes intentions. Et l’on se reprend, en lisant ces pages, à songer à ce précurseur du romantisme, qui s’appela Chateaubriand. Il avait ouvert à l’art romantique les écluses du courant chrétien : que résulte-t-il, quatre vingts ans plus tard, du jugement porté par Hello ? C’est que le romantisme est passé à côté du christianisme, et c’est que la Vérité est toujours insuffisamment exploitée, comme source de Beauté.

Lisez maintenant, dans les Plateaux, le chapitre sur l’Envie, le chapitre sur la Charité intellectuelle, dans lesquels Hello, par un retour amer sur lui-même et sur son ingrate destinée littéraire, entame le procès de l’opinion publique, de ses admirations iniques, de ses mépris iniques, et lui demande compte de tous les péchés d’omission qu’elle commet à l’endroit de ceux qui voudraient lui porter la lumière. Il s’épanche, soudainement, en âpres invectives ; on dirait que sourdement il réclame justice pour lui-même, pour ce qu’en lui-même il sent de génie. Il n’est pas découragé cependant, il continue ; sa balance est toujours là, avec un fléau qu’aucunes considérations humaines, qu’aucuns sentiments humains ne sauraient faire arbitrairement fléchir. Il est méconnu, lui penseur, mais le regard qu’il jette sur le monde des idées, des lettres et des âmes, lui montre que son Dieu est méconnu. Alors cette âme d’artiste susceptible, en qui l’humilité lutte sans cesse contre ce qui aurait pu devenir une hypertrophie du moi, en qui l’ascèse chrétienne corrige et mortifie sans cesse l’attitude romantique, cette âme cesse de se plaindre, puisque son Dieu, tout le premier, accepte tant de disgrâces, et cette âme continue de travailler, puisque son Dieu la veut au travail. Les pages où l’on devine ces gémissements qui volontairement s’éteignent, ces résolutions qui virilement se renouvellent, ne sont pas les moins belles de l’œuvre d’Hello ; un instant elles le rapprochent de nous ; elles l’éloignent de cet inaccessible Sinaï d’où tombaient les flèches de sa critique, et devant nous, c’est un homme qui souffre, qui travaille et qui saigne, un homme comme nous, un chrétien comme nous, et meilleur que nous.

Georges GOYAU.

ISOLEMENT ET SOLITUDE

Où donc est la terre d’exil ? là où n’est pas la Patrie.

Or la Patrie c’est la Lumière pour laquelle nous sommes nés. L’exil c’est la nuit.

Christophe Colomb fut exilé tant que ne retentit pas à ses oreilles le cri : terre, terre ! cet homme était chargé de découvrir sa patrie.

Toute chose a sa parodie, et plus grande est une lumière, plus noire est l’ombre qui veut la contrefaire.

Or la parodie de la Patrie c’est un certain chez soi, celui qui est la demeure isolée et noire de l’égoïsme.

La Patrie est la demeure éclairée de l’homme lumineux.

Le chez soi dont je parle est le souterrain de l’homme qui fuit le jour.

La Patrie est une forme de la communion ; le chez soi est la fermeture et l’arrêt de la communion.

La Patrie est une puissance qui loin de vous isoler, vous met en relation avec les autres puissances. Le chez soi est une borne qui vous parque dans votre néant.

Quelquefois l’homme s’imagine qu’il se perdra s’il se communique, et qu’il se gardera s’il se réserve. Il craint que l’expansion ne soit pour lui la dissolution.

Or le contraire arrive avec une précision qui fait frémir.

Savez-vous quel est le chez soi de l’homme, le chez soi par excellence, le symbole et le triomphe de l’homme muré ?

Ce lieu s’appelle le tombeau. Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière, dit l’Église un certain jour.

Il est certain que le chez soi de l’homme, absolument parlant, c’est le tombeau. Donc, si l’égoïsme avait raison, si celui qui se mure dans la prison de lui-même, garanti contre le grand air, garanti contre le dehors, si celui-là se gardait pur et intact, le tombeau serait la demeure inviolable, la demeure de l’intégrité.

Admirez ce qui se passe ! L’égoïsme est si bien la mort, que le tombeau livre à la décomposition, à la désorganisation, à la pourriture celui qu’il préserve de l’air et de la vie. Il garde enfin celui qui lui est confié, mais il le garde pour les vers qui attendent leur proie.

Le tombeau, c’est l’homme qui s’enferme en lui-même.

Vous souvenez-vous de la Parole qui fut prononcée, après les quatre jours historiques ? Lazare, veni foras.

La même voix parle à tous les cœurs morts et leur dit incessamment, dans la plénitude de l’amour :

Sors de chez toi.

Sors de chez toi : veni foras.

Le don de soi est la condition de la vie. Plus l’homme s’épanche, plus il se fortifie ; plus sa vie est communiquée, plus elle est concentrée : plus elle est généreuse, plus elle est maîtresse d’elle-même ; plus elle est rayonnante, plus elle est centrale.

Et l’absorption en soi-même, qui se donne comme une garantie, une sécurité, une prudence de la vie qui se garde, est la condition même de la pourriture.

Mais il faut bien se garder de confondre l’isolement et la solitude.

L’isolement est la mort, la solitude est quelquefois la vie. L’isolement, c’est le chez soi.

La solitude est la patrie des forts, disait le P. de Ravignan.

L’homme d’affaires égoïste qui coudoie ses ennemis dans la foule affairée et pressée des égoïstes, n’a pas la solitude, mais il a l’isolement.

L’anachorète du désert vivait dans la solitude, personne moins que lui n’était isolé ; il était en communion avec l’humanité, dans son passé, dans son présent, dans son avenir ; car il était uni intimement à Celui en qui communiquent les êtres.

Aussi l’homme d’affaires qui vit entouré et isolé dans la foule égoïste, plus égoïste qu’elle, se corrompt et pourrit dans le tombeau de son cœur. Et comment s’envolerait-il, comment chanterait-il, lui qui vit sans air et sans souffle ? Numquid narrabit aliquis in sepulcro misericordiam tuam ? sion, et, à cette condition, il est son ami intime.

Enfin, si nous cherchons le sommet de la solitude, notre pensée découvre la croix qui fut dressée sur le Calvaire.

Pourtant le Crucifié réconcilie toutes choses, et attire tout à lui. Si exaltus fuero, omnia ad me traham.

Domitien se croyait maître de toutes les créatures. Cependant, le 6 mai de l’an 92, il fut désobéi par l’huile bouillante. Saint Jean sortit intact de la chaudière vaincue. Alors, Domitien l’envoya en exil dans l’île de Pathmos. Mais l’exil fut au moins aussi impuissant contre saint Jean que l’huile chaude. Domitien ne savait pas quel spectacle attendait à Pathmos le condamné : il n’avait pas pressenti l’Apocalypse. Il ignorait les horizons que la Lumière éternelle allait découvrir aux regards éblouis de son Aigle triomphant. Dans l’île où Domitien le croyait peut-être isolé, saint Jean se trouva avec l’avenir dans une communion merveilleuse, et entendit les grands secrets. Il connut l’Amen des Anges.

Pendant que Domitien se trompait si grossièrement, un homme, qui voit d’en haut, comprit la situation. Saint Denys écrivit à saint Jean :

« Je vous salue, ô âme sainte, vous êtes mon bien-aimé, et je vous donne plus volontiers ce titre qu’à tous les autres. Je vous salue encore, ô bien-aimé, si cher à Celui qui est véritablement beau, plein d’attraits et digne d’amour. Faut-il s’étonner que le Christ ait dit la vérité, et que les méchants chassent ses disciples des villes, et que les impies se rendent à eux-mêmes la justice qu’ils méritent, en se retranchant de la société des saints ? Vraiment, les choses visibles sont une frappante image des choses invisibles ; car, dans le siècle à venir, ce n’est pas Dieu qui accomplira la séparation méritée, mais les mauvais s’éloigneront eux-mêmes de Dieu. Je ne suis donc pas assez insensé pour imaginer que vous ayez de la douleur… Au reste, tout en adressant un blâme légitime à ceux qui vous persécutent, et qui pensent follement éteindre le soleil de l’Évangile, je prie Dieu qu’ils cessent enfin de se nuire, qu’ils se convertissent au bien, et vous attirent à eux, pour entrer en participation de la Lumière. Mais, quoi qu’il arrive, rien ne nous ravira les splendeurs éblouissantes de l’apôtre Jean, etc., etc. »

Ce coup d’œil jeté par saint Denys sur saint Jean dans son exil, me paraît digne de celui qui regardait et digne de celui qui était regardé. Il semble à saint Denys que la société païenne n’a pas éloigné d’elle-même saint Jean, mais que, se rendant justice, elle s’est éloignée de lui. Ainsi, pour saint Denys, la Patrie devenait Pathmos, puisque Pathmos gardait l’enfant chéri de la Lumière éternelle, et César s’était exilé dans la cour où régnait l’obscurité. Cette image symbolique et anticipée de la justice définitive est sublime, et je ne la lis pas sans frissonner. Vraiment les choses visibles sont une frappante image des choses invisibles. Pathmos ne vous apparaît-il pas comme un tabernacle entouré de flammes et de gloire ? Au fond du tableau apparaît la société païenne, qui se détourne comme pour ne pas voir de ses yeux impurs l’ami particulier de la Lumière éblouissante.

Et, dans sa clémence, le glorieux saint Denys prie pour que ces pauvres hommes, qui persécutent l’ami de Jésus-Christ, cessent de se nuire. Ils demandent qu’ils attirent à eux celui qu’ils ont repoussé, celui qui a dormi sur la poitrine du maître, il le demande, non par pitié pour le glorieux saint Jean, qui transporte là où il va sa patrie invisible, mais par pitié pour les persécuteurs qui se sont exilés et privés de saint Jean. Il demande que ces hommes consentent enfin à se faire grâce, et miséricordieux envers eux-mêmes, attirent à eux l’ami de la Lumière, afin d’entrer en participation d’elle-même.

Cette charité a un caractère auguste, et l’application que saint Denys fait de la pitié, nous montre la conception qu’il a du bonheur et de la gloire.

Écoutez ce mot : la communion des saints. Les saints communient ensemble ; leur union est formée sur le type de l’union, sur le modèle de la Trinité divine, et pourtant le mot : saint, se dit en grec agios (a-gè), séparé de la terre.

Ce sont donc les séparés qui vivent par excellence en communion. L’assemblée des fidèles est l’assemblée des hommes séparés, et ceux-là seuls sont les hommes unis. Ils sont séparés de l’élément qui sépare et unis pour toujours au principe qui rassemble.

La mort a séparé d’une vie inférieure. Mais voici la résurrection qui sépare de la mort. Il y a deux parties dans tout sacrifice. L’initié se couche d’abord, mais ensuite il se relève.

Lazare a été séparé deux fois. Il a été séparé par la mort, séparé de sa première vie. Puis il a été séparé de la mort, séparé par la résurrection. Dans sa seconde vie, le ressuscité a certainement goûté au milieu des vivants, qui n’étaient pas encore morts, une certaine solitude sublime contraire à l’isolement ; la solitude d’une gloire étrange.

La mort lui avait dit le nom de l’homme.

La résurrection lui a dit le nom de Dieu.

Et, à côté de ce mot : Résurrection, j’éprouve le besoin d’écrire le mot : Amen.

L’ENVIE

L’Envie est la parodie du Désir, optimi corruptio pessima. Le Désir est ce qu’il y a de plus haut dans l’homme. L’Envie est ce qu’il y a de plus bas. Le Désir, c’est l’aigle ; l’Envie c’est le serpent. Ces deux, ennemis sont en présence : le Désir, à l’heure qu’il est, plane dans les régions hautes ; l’Envie, à l’heure qu’il est, rampe dans les régions basses.

Tous les mondes sont remués : le monde invisible par le Désir, le monde visible par l’Envie. Toute l’histoire du dix-neuvième siècle ressemble à une invitation. La transition est si visible, l’accident si étrange, le mouvement si solennel, que toute âme est entraînée ou en bas, par l’Envie, ou en haut, par le Désir.

L’immobilité, qui semblait possible autrefois, semble impossible aujourd’hui. Il semble que les hommes, habitués autrefois à occuper un certain milieu dans l’espace intellectuel, éprouvent le besoin de se précipiter violemment, en haut ou en bas, à droite ou à gauche.

Jamais, à aucune époque, il n’y eut un tel contraste entre la chose désirée et la chose obtenue, entre l’idéal humain et la réalité humaine. Jamais l’homme n’a tant parlé de gloire ; jamais l’homme n’a tant bu de honte. Jamais l’homme n’a été si plein de lui-même ; jamais il n’a été si vide de bonheur. Jamais l’homme n’a tant célébré l’humanité, tant glorifié sa puissance ; jamais son impuissance n’a plus solennellement éclaté. Les progrès de l’artillerie semblent être une ironie terrible à l’adresse de la vanité humaine. Il est vrai qu’on se tue davantage, mais on ne sait pas mieux guérir ses blessures.

La puissance de l’artillerie et l’impuissance de la médecine sont d’étranges insultes à cette vantardise qui caractérise l’homme moderne. De toutes parts il s’agit de prendre son élan et d’escalader les montagnes. Mais si de la parole on passe à l’action, on ne voit que chute et précipice. Tout ce qui est prétention nous montre le sublime. Tout ce qui est réalité nous montre le hideux surmonté du grotesque. Ce contraste prodigieux, inouï dans les annales de l’homme, ce contraste monstrueux entre les prétentions et les réalités, entre l’espérance et le succès, entre l’idée et le fait, entre le projet et l’événement, entre le plan et le monument, cette aspiration vers les sommets, cette descente vers les abîmes, cette prétention dans la théorie, cette vanité dans la pratique, tout doit entretenir, nourrir, fortifier et exalter chez les âmes hautes, le Désir ; chez les âmes basses, l’Envie.

De frères à frères, d’amis à amis, d’ennemis à ennemis, d’individus à individus, de nations à nations, de siècle à siècle, de classe sociale à classe sociale, de fortune à fortune, de talent à talent, d’intelligence à intelligence, le va-et-vient de l’Envie est une des formes de la respiration du genre humain tombé.

Les révolutions, filles et mères de l’Envie, la couronnent et la produisent, la consacrent et la redoublent. Chose frappante ! l’humilité qui passe généralement pour une vertu purement intérieure, utile seulement vis-à-vis de Dieu et relative à l’autre monde, est devenue une vertu sociale, ou plutôt a déclaré qu’elle l’était depuis le commencement.

Elle s’est révélée comme la loi fraternelle et humaine à laquelle les hommes doivent se soumettre, s’ils ne veulent pas se dévorer.

Dans les époques tranquilles, chacun occupe une place fixée par la situation de sa famille ou, plus rarement, déterminée par ses aptitudes naturelles, toujours déterminée par quelque chose de connu. Dans les époques tourmentées, chacun vise à tout, craint tout, espère tout. Autant il y a d’hommes sur la terre, autant d’aspirants vers les grandeurs suprêmes.

Enfin, dans l’époque absolument tourmentée, dans la nôtre, qui est la tourmente elle-même, la tourmente unique, la tourmente pure et sans mélange, quand le Désir a grandi, quand la puissance a diminué, quand la solidarité humaine mieux sentie et l’espace mieux vaincu font de la terre une seule demeure, autant il y a d’hommes vivants, autant de candidats au trône du monde. Dans les temps calmes, dans les jours d’autrefois, les genres de travaux étaient classés et délimités, chacun faisait sa fonction, sans s’inquiéter du voisin. L’auteur tragique, quand il avait fait sa tragédie, croyait avoir fait son ouvrage et ne songeait pas à gouverner. La sagesse prudente qui lui dictait des vers, et très souvent des vers de collégiens, lui interdisait toute autre fonction. S’il avait les inconvénients de la plaine où l’on marche sans monter, il en avait aussi les avantages. S’il ne rencontrait pas d’aigles, n’allant pas sur la montagne, du moins il ne rencontrait pas d’ours blancs. Maintenant le poète sent que la parole qui ne mène pas à l’action est un jeu.

Un mouvement magnifique en lui-même, mais presque toujours égaré dans sa direction, l’entraîne vers le désir d’entraîner les autres, et le poète veut conduire parce qu’il croit avoir le souffle. Celui qui sait, ou croit savoir, veut être le plus fort ; celui qui sent, veut agir ; celui qui conçoit, veut régir ; celui qui imagine et exprime, veut prévaloir. De là une conception de toutes choses plus haute et plus dangereuse. Qui dira, parmi ces poètes innombrables, quel est celui qui réellement doit conduire les autres ? Chacun croit à sa propre supériorité, personne n’accepte l’arbitrage de personne. La compétition universelle est pour chacun et pour tous un obstacle absolu à l’œuvre de chacun et à l’œuvre de tous. On dirait que le souvenir de David, qui fut poète, prophète et roi, plane sur les poètes. Mais la sainteté manque, et, avec elle, la ressemblance.

De tout ceci résulte un phénomène, qui est inouï dans les annales du monde ; car c’est une société où chacun veut absolument la place de l’autre, et où personne ne fait son ouvrage, parce que le temps et la force s’épuisent dans la lutte stérile de la compétition, au lieu de se dépenser dans la lutte féconde de la production. Or la lutte de la compétition diminue l’homme, parce qu’elle arrête son regard sur lui-même, au lieu de l’étendre sur toutes choses. La lutte de la production grandirait l’homme, parce qu’elle promènerait son regard et sa main loin de sa personne, à travers les lieux où il pourrait se perdre de vue.

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