Les Plateaux de la balance (page 8)
Vous parlez à un jeune homme qu’une générosité mal dirigée va entraîner dans de grand périls Choquez cette générosité, heurtez-la, traitez-la légèrement.
Il n’écoutera plus rien ; vous aurez perdu sa confiance, il vous traitera désormais en ennemi, et peut-être ira se perdre loin de vous. Comme vous avez paru mépriser son point de vue, il méprisera le vôtre. Vous aviez besoin de sa confiance ; il avait besoin de votre expérience.
L’esprit de contradiction vous a perdu tous deux.
Si vous l’aviez écouté avec bonté, il vous eût écouté avec reconnaissance. Vous auriez profité de sa jeunesse ; lui, de votre sagesse.
Car chacun a besoin de tous, et il suffirait peut-être, pour obtenir des secours énormes, de vouloir bien en donner.
Dans l’éducation, dans la discussion, dans la science, dans la critique, dans la vie publique, dans la vie privée, partout, partout, se remarque la même loi :
La terre est couverte de ruines, et c’est l’esprit de contradiction qui les a faites.
C’est l’esprit de contradiction qui arme le fils contre le père, l’ami contre l’ami.
Sainte Madeleine de Pazzi avait adopté ceci pour règle de vie :
Ne jamais rien refuser à personne, quand l’impossibilité d’accorder n’est pas une impossibilité absolue.
Voilà l’esprit opposé à l’esprit de contradiction.
L’expérience des siècles apprend que l’homme a besoin de consolation d’abord, d’enseignement ensuite.
Et il n’entend l’enseignement que quand il a reçu la consolation. L’esprit de contradiction viole cette loi.
Il veut parler d’abord de la chose irritante : il met en avant d’abord l’obstacle. Il débute par le reproche. Il irrite, avant d’apaiser. C’est pourquoi son enseignement est stérile et fatal, eût-il cent fois raison.
L’autre esprit, l’esprit de lumière, enseigne et console. Et comme c’est la consolation qui a ouvert la porte, l’enseignement passe. Il passe, il entre ; il est accepté. Ce n’est pas la discussion qui est le principe de l’activité humaine, c’est la charité.
Commencez par la discussion, tout sera stérile.
Commencez par la charité, tout sera fécond.
Il faut faire l’unité avant d’aborder les détails, afin de ramener ensuite les détails dans l’unité faite, qui les attend.
Tout ce qui commence par l’accord finira par l’accord.
Tout ce qui commence par la division finira par la division.
L’esprit de contradiction crée un immense malentendu, qui va s’aggravant de jour en jour par l’effet qu’il produit.
La division, livrée à elle-même, avait mille chances d’être guérie.
Mais l’esprit de contradiction a tout envenimé, et, au bout d’un certain temps, le sujet même sur lequel il porte est oublié.
L’esprit de contradiction subsiste, quand les légères et insignifiantes occasions autour desquelles il s’est produit ne subsistent plus.
L’esprit de contradiction est dans l’âme, et donne un certain ton à celui qui parle. Si le ton est si important dans la parole, c’est que le ton c’est l’esprit. Le ton est plus important que la parole.
Satan signifie l’adversaire.
Supposez que l’hypothèse du P. Faber se réalise.
Supposez que les hommes adoptent aujourd’hui, pour principe d’activité, la bienveillance.
Demain, en effet, nous habiterons une autre planète.
Mais, direz-vous, les dissentiments intellectuels subsisteront.
Je ne dis pas qu’ils disparaîtront tous. Mais nous serons stupéfaits, si nous voyons un jour dans quelles proportions ils seront réduits.
Si l’immense malentendu créé par l’esprit de contradiction allait disparaître, nous serions stupéfaits de voir dans quelle mesure l’union des intelligences suivrait l’union des cœurs.
Aimer, c’est deviner ; haïr, c’est ne pas voir.
DE LA CHARITÉ INTELLECTUELLE
S’il s’agit de la charité matérielle, on trouve quelques hommes qui la font. S’il s’agit de porter à des peuples ignorants la connaissance élémentaire des vérités religieuses, il se trouve des héros pour cet acte héroïque Mais je veux parler ici d’une charité souvent oubliée, c’est la charité intellectuelle.
L’homme a mille besoins. Il est celui qui a besoin. Il ne vit pas seulement de pain, il vit de parole. Et parmi les hommes il s’en trouve qui ont des besoins particuliers et exceptionnels, des besoins de lumière. Il en est qui ont besoin de parole et même de parole splendide. Il en est qui ont besoin que la parole arrive à eux revêtue de magnificence. Il en est qui ont besoin, non seulement pour l’ornement de l’intelligence, mais même pour la vie de l’âme, et je pourrais ajouter pour la vie du corps, que la parole arrive à eux, telle que leur âme est faite pour la désirer, pour la recevoir, pour l’assimiler. Ce sont là des pauvres d’un genre spécial ; car ils ont un besoin de plus que les autres, et ce besoin est rarement satisfait. Ce sont là des pauvres, et la charité qui s’adresse à eux est la plus rare des charités.
L’Évangile parle à chaque instant de ceux qui ont faim et soif. Il a soin de nous avertir lui-même qu’il prend ce mot dans le sens le plus général et le plus étendu. La faim et la soif qui portent sur la justice comptent parmi les béatitudes. Mais l’homme semble singulièrement porté à restreindre la signification de la faim et de la soif qu’il s’agit de soulager. Plus un besoin est matériel, plus il excite facilement la pitié. Plus il s’élève dans la hiérarchie des nécessités, plus il échappe à la compassion. Tel homme qui ne voudrait nullement faire mourir de faim dans le sens matériel du mot, ne craint pas de commettre le même acte dans le sens intellectuel.
Or la parole écrite est une immense charité, et sa diffusion, quand elle est bonne et belle, est, par excellence, l’acte de charité au dix-neuvième siècle. Ce mot de charité perdu parmi nous sa splendeur. Nous oublions beaucoup trop que charité veut dire grâce. Charité veut dire splendeur. Nul ne fait acte de charité s’il ne fait acte de beauté.
Il est temps de restituer aux mots leur gloire, et le plus glorieux des mots, c’est le mot de charité.
Dans ces temps où nous sommes, où les besoins humains semblent se faire plus criants, plus impérieux, plus déchirants, personne ne peut savoir combien le beau fait de bien.
Il existe au fond de beaucoup d’âmes des faims et soifs dévorantes qui appellent la parole écrite. Entre ces lecteurs avides et l’écrivain, avide aussi, il doit se faire un courant de charité sublime, car tous donnent et tous reçoivent. Le lecteur donne immensément à l’écrivain, et l’écrivain ne sait pas lui-même combien il reçoit de son lecteur. Comprendre, c’est égaler, a dit Raphaël. Celui qui comprend fait à celui qui parle une immense charité. Personne ne peut mesurer, dans le siècle où nous vivons, l’importance du journal, ses droits, ses devoirs, sa responsabilité, les devoirs qu’on a envers lui. C’est lui qui distribue le pain. Il pénètre là où ne pénètre pas le livre. Il informe les intelligences. Son action est d’autant plus profonde qu’elle est plus inaperçue. Il enseigne d’autant plus efficacement qu’il ne se présente pas comme un enseignement. Il n’est pas pédant. Il n’est pas doctoral dans ses prétentions.
La parole est essentiellement nourrissante et désaltérante. Tout homme qui garde une parole de vie et ne la donne pas, est un homme qui, dans une famine, garde du pain dans son grenier, sans le manger ni le donner.
L’Évangile nous dit sur quelles paroles sera jugé le genre humain, Ces paroles, mille fois étonnantes de simplicité et de profondeur, tout le monde croit les connaître. Mais combien sommes-nous à les connaître réellement ?
J’avais faim et vous m’avez donné à manger, etc., etc.
J’avais faim et vous ne m’avez pas donné à manger.
La récompense éternelle est promise à l’acte ; le châtiment éternel, à l’absence de l’acte, à l’abstention. Car Dieu est acte pur.
La charité est tout en acte.
Or cette faim et cette soif, qui devenues souveraines, décerneront, au jour de la justice, l’éternelle récompense et l’éternel châtiment, sous combien d’aspects étranges, inouïs, imprévus, apparaîtront-elles ? Quelles stupéfactions elles réservent aux hommes ? Un besoin jadis oublié, jadis moqué sur la terre, un besoin d’âme qui aura eu l’air d’une fantaisie aux yeux des hommes malveillants et ironiques, apparaîtra souverain. Il apparaîtra rémunérateur et vengeur, et l’éternité, avec ses deux perspectives, de joie sans fin ou de désespoir sans aurore, l’éternité dépendra du regard qu’on aura autrefois jeté sur lui, quand on était sur la terre, autrefois !
Quiconque a besoin de pain pour lui ou pour les autres, quiconque a besoin d’en recevoir et besoin d’en donner, celui-là est suppliant maintenant et sera terrible un jour. Quiconque aura contribué, d’une façon positive ou négative, par l’acte ou la négligence, à désaltérer ou à ne pas désaltérer une âme, sera stupéfait en face des conséquences et des importances inouïes de sa détermination.
Seigneur, dira-t-il, quand est-ce que vous avez eu soif et que je ne vous ai pas donné à boire ? Et il sera confondu par ses souvenirs.
Vous me direz peut-être que c’est là une façon bien liante de considérer la presse et ses devoirs, et les devoirs qu’on a envers elle ?
Sans doute, elle est haute puisqu’elle est vraie.
L’immense majorité des hommes va devant elle sans regarder.
Quant à ceux qui regardent quelque chose, ils se divisent et se subdivisent de mille manières.
Leurs préoccupations varient.
Parmi ces préoccupations, une des plus rares, c’est la conscience. Les hommes qui se soucient avant tout de leur conscience, sont rares ; cependant, il en existe, et c’est à leur propos qu’il me vient à l’esprit une observation.
Ouvrez les grands livres qui sont les fondements de la loi et les sources de la lumière. Quel est le premier mot qui frappera vos yeux ?
La charité.
Si nous regardez spécialement l’Évangile, la charité flamboie devant vos yeux. Le bon Samaritain, l’Enfant prodigue, la brebis perdue, la drachme perdue, que sais-je ? Il faudrait tout citer. Pour citer ce qui dans l’Évangile se rapporte à la charité, il faudrait transcrire les quatre Évangélistes depuis la première ligne jusqu’à la dernière. Car là même où la charité n’est pas nommée par son nom, elle est sous-entendue. Il est toujours question d’elle, puisqu’il est toujours question de Dieu, et saint Jean nous déclare que Dieu est charité.
La charité est tellement profonde dans l’ordre des idées, qu’on se figurerait difficilement une doctrine qui s’abstînt de la recommander.
Les doctrines erronées faussent sa notion, dénaturent sa conception, mais cependant l’adoptent, la prônent, s’appuient sur elle comme sur un fondement nécessaire. Quoi qu’on dise, on parle de charité. On peut se figurer les doctrines les plus fausses, les plus trompées et les plus trompeuses ; cependant elles retiendront toujours au moins le nom de charité et souvent avec plusieurs de ses applications. Imaginez une philosophie quelconque, partie n’importe d’où pour arriver n’importe où. Je me figure volontiers les choses les plus folles, les plus monstrueuses : mais il est une recommandation que je ne me figure pas. Il est un conseil, il est un précepte que je ne puis m’imaginer ; ce conseil, ce précepte inimaginable, ce me semble, serait celui-ci :
« Mes chers enfants, ne vous aimez pas les uns les autres. Que chacun de vous ne pense qu’à lui seul ! malheur à qui aimerait son frère ! malheur à qui se souviendrait du pauvre ! Je vous ordonne de l’oublier, sinon de le maudire.
« Telle est la loi que je vous apporte du ciel. »
Cela n’a jamais été dit et cela ne se dira jamais. « Toute erreur, dit Bossuet, est fondée sur une vérité dont on abuse. » Mais dans l’erreur que je viens d’indiquer et de formuler, il n’y aurait pas de vérité. La vérité serait non pas dénaturée, mais absolument et radicalement absente, c’est pourquoi cette erreur ne se produit pas. Ce serait l’erreur absolue.
Ceci est donc posé. La charité est le fondement de toute doctrine qui se soucie de l’espèce humaine. Il semblerait donc évident que tout homme qui se préoccupe de sa conscience, se préoccupe avant tout de pratiquer la charité.
Il est ainsi en droit.
Il n’en est pas ainsi en fait.
Dans la vie de beaucoup d’hommes, préoccupés de leur conscience et soucieux de ne pas la blesser, la charité, qui occupe nécessairement la première place en théorie, occupe la dernière place en pratique. Ceci est un phénomène bizarre dont la constatation me paraît nécessaire. Car pour guérir un mal, il faut le constater.
Tout homme qui soigne sa conscience est très délicat et quelquefois très scrupuleux sur certains points de morale et de convenance. À certains égards, il ressemble à l’hermine qui va mourir d’une tache, il craint qu’un souffle ne passe sur la pureté de son âme. Il va même très loin, dans l’ordre des précautions.
Mais ces craintes, ces sollicitudes ne s’étendent pas toujours à la charité. J’excepte, bien entendu, tous ceux qu’il faut excepter. Les saints, qui sont les continuateurs pratiques de l’Évangile, et tous ceux qui sont dans la direction des saints, placent la charité avant tout dans la pensée et dans leur vie. Je ne parle ici ni des saints ni de ceux qui leur ressemblent. Je parle de certains hommes qui ont l’intention d’être consciencieux.
Cependant, me direz-vous, on s’occupe beaucoup d’œuvres de charité. On travaille beaucoup pour les pauvres.
Sans doute, vous répondrai- je. On travaille beaucoup pour les pauvres officiels, pour ceux qui sont officiellement désignés et secourus comme pauvres. Ceux qui ont dans le monde une position de pauvres ne sont pas oubliés.
Mais ce n’est pas de cela que je parle. Je ne parle pas ici des actes officiels de la charité. Je parle de la charité elle-même. Je parle de la charité en tant qu’elle s’applique à tous les genres de besoin, et je n’excepte pas les besoins de l’âme. Je parle de cette charité profonde et intérieure qui se dit en face d’une âme et d’une intelligence : Quels sont ses besoins, et que puis-je pour les satisfaire ?
Cet homme pense, médite, il a besoin de donner le fruit de sa vie intérieure, et les autres hommes ont besoin de le recevoir.
Que puis-je faire pour lui, qui a besoin de donner ?
Que puis-je faire pour les autres, qui ont besoin de recevoir ce qu’il donnerait ?
Si je viens à son secours, à lui qui veut donner, je viens en même temps au secours de tous ceux qui ont besoin de recevoir. La charité fait coup double.
Si je fais circuler le sang, c’est-à-dire la Parole, tous les membres du corps s’en trouveront bien : la tête, le cœur, les mains et les pieds.
La charité dont je parle, c’est cette charité intellectuelle et intelligente qui part de l’âme et va à l’âme.
Pourquoi celle charité sublime est-elle négligée de quelques hommes consciencieux ?
C’est que ces hommes consciencieux craignent de faire le mal, mais il ne craignent pas d’omettre le bien.
Ils craignent de pécher par actions ; ils ne craignent pas de pêcher par omissions.
Ils s’abstiennent des choses défendues ; ils ne se portent pas vers les choses recommandées.
Il faut aimer de tout son cœur, de toute son âme, de tout son esprit.
Je ne sais s’ils aiment de tout leur cœur et de toute leur âme, admettons-le, si vous voulez.
Mais ils n’aiment pas de tout leur esprit.
L’esprit, c’est ce qui cherche, c’est ce qui devine, c’est ce qui distingue, c’est le glaive de la charité.
L’esprit, c’est ce qui discerne le bien du mal ; l’esprit, c’est ce qui distingue un homme d’un autre homme. L’esprit, c’est celui qui scrute et qui explore, c’est celui qui voit le fond. C’est celui qui, percevant un homme grand et profond, le reconnaît parce qu’il l’a cherché, et l’aime parce qu’il l’a désiré.
Aimer de tout son esprit, c’est introduire la justice dans la charité.
Aimer avec son esprit, c’est pardonner toutes les imperfections superficielles et ne s’attacher qu’à la profondeur qui, pour l’esprit, est le lieu de l’amour. Aimer avec son esprit, avec tout son esprit, c’est comprendre les besoins de l’intelligence et de l’âme.
C’est comprendre qu’on assassine un homme quand on lui refuse son pain intellectuel, aussi réellement que si on lui arrachait son pain matériel, aussi réellement que si on lui donnait un coup de couteau.
Aimer de tout son esprit, c’est deviner, là où elles sont, la faim et la soif de l’esprit, et aller au-devant d’elles.
Aimer de tout son esprit, c’est satisfaire généreusement le désir qui n’ose pas parler. Les grands désirs sont timides, parce qu’ils sont isolés. Ils n’osent prendre la parole au milieu des hommes qui sont pour eux des étrangers. Aimer de tout son esprit, c’est aller au-devant d’eux, les inviter, leur rendre le courage de vivre et de parler.
Aimer de tout son esprit, c’est aller au secours de l’esprit, partout où il vit, partout où il souffre.
Heureux, dit l’Écriture, celui qui a l’intelligence du pauvre.
Or la pauvreté est de plusieurs espèces.
Je répète à dessein les paroles sacrées :
J’avais faim et vous ne m’avez pas donné à manger…
Plus ces paroles sont familières, plus elles sont terribles.
Que de choses formidables ! Cette faim et cette soif sont plus effrayantes qu’une armée rangée en bataille.
Celui-là aime de tout son esprit qui aura su le deviner.
Le visiteur qui entre à Rome dans la chambre du Tasse, s’étonne de penser que le poète, dont la mémoire est richement célébrée, fut pauvre pendant sa vie. Son étonnement est une leçon profonde, dont devrait profiter le genre humain. Il y a, dans la morale, des vérités universellement reconnues et si habituellement rappelées, qu’elles sont devenues ce que la rhétorique appelle des lieux communs. Elles sont devenues des sujets de composition. Il y a des clichés d’imprimerie qui servent pour ces vérités-là.
Il y a, dans la morale, d’autres vérités beaucoup plus oubliées des hommes. Il me semble que les vérités de cette seconde espèce crient comme des abandonnées. Elles n’ont pas place au soleil de la morale répétée, classée, habituellement lue et écrite. Parmi ces vérités que le genre humain déserte et pour lesquelles la conscience humaine a des surdités étranges, en voici une, la justice envers les vivants : Il faut rendre justice aux vivants. Au premier abord, cette vérité semble tellement évidente et tellement élémentaire, que son énonciation suffit : c’est M. de La Palisse qui semble avoir parlé, et personne ne se lèvera pour contredire.
Eh bien ! cette vérité évidente, éclatante, est l’objet, dans la pratique humaine, d’une négation presque universelle. L’histoire tout entière atteste l’oubli où le genre humain l’a laissée.
Le genre humain aime les morts et n’aime pas les vivants.
Quand un homme est vivant, sa grandeur est niée, oubliée, moquée par le fait même de son existence actuelle.
Le genre humain attend sa mort, pour s’apercevoir qu’il était grand. Ce crime invraisemblable est si monstrueux qu’il semble impossible.
Ce crime invraisemblable et monstrueux est le fait habituel, presque universel de l’histoire humaine.
Voici quelque chose de plus extraordinaire. Ce crime invraisemblable et monstrueux n’est pas remarqué de ceux qui le commettent.
Parmi ceux qui le commettent, il y a des hommes qui se croient consciencieux et qui le sont sur d’autres points. Parmi ceux qui le commettent, il y a peut-être des hommes qui se reprocheraient une légère infraction aux lois de la morale habituellement promulguées, habituellement répétées, et qui ne se reprochent pas ce crime, parce qu’ils le commettent sans s’en apercevoir.