Les Plateaux de la balance (page 9)

Ernest Hello · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Plateaux de la balance · 19 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il y a des crimes dont l’approche seule fait trembler. On est en garde contre eux et leur ombre fait peur. Ceux-là produisent le scrupule ; ils ont le privilège d’agir sur la conscience : vis-à -vis d’eux, elle est délicate, susceptible, timorée. Elle s’éveille pour une ombre et ne se rendort plus.

Il y a des crimes d’une autre espèce, via-à-vis desquels la conscience est sourde et muette. Ces crimes-là, on les commet à la légère, et on n’y pense plus quand on les a commis, ils endorment l’âme, ils l’appesantissent, ils ne l’épouvantent jamais. Ils se dissimulent, en tant que crimes. Ils entrent, sans faire de bruit, ils assoupissent l’homme dont ils s’emparent, et se rendent invisibles en entrant.

En tête des crimes de cette seconde espèce, figure ce crime suprême, qui a le double privilège d’être absolument inaperçu et absolument monstrueux !

Ne pas rendre justice aux vivants. On se dit : oui, sans doute, c’est un homme supérieur. Eh bien, la postérité lui rendra justice.

Et on oublie que cet homme supérieur a faim et soif, pendant sa vie. Il n’aura ni faim ni soif, au moins de votre pain et de votre vin, quand il sera mort.

Vous oubliez que c’est aujourd’hui que cet homme supérieur a besoin de vous, et que, quand il se sera envolé vers sa patrie, les choses que vous lui refusez aujourd’hui et que vous lui accorderez alors, lui seront inutiles désormais, à jamais inutiles.

Vous oubliez les tortures par lesquelles vous le faites passer, dans le seul moment où vous soyez chargé de lui !

Et vous remettez sa récompense, vous remettez sa joie, vous remettez sa gloire à l’époque où il ne sera plus au milieu de vous.

Vous remettez son bonheur à l’époque où il sera à l’abri de vos coups. Vous remettez la justice à l’époque où vous ne pourrez plus la rendre ! Vous remettez la justice à l’époque où lui-même ne pourra la recevoir de vos mains.

Car il s’agit ici de la justice des hommes, et la justice des hommes ne l’atteindra ni pour la récompense ni pour le châtiment, à l’époque où vous la lui promettez.

À l’époque où vous lui promettez la rémunération et la vengeance, les hommes ne pourront plus être pour le Grand homme ni rémunérateurs ni vengeurs !

Et vous oubliez que cet homme de génie que vous ne craignez pas d’enfouir, dans la vie présente, sous le poids de votre oubli, vous oubliez que cet homme, avant d’être un homme de génie, est d’abord et principalement un homme.

Plus il est homme de génie, plus il est homme.

En tant qu’homme, il est sujet à la souffrance. En tant qu’homme de génie, il est, mille fois plus que tous les autres hommes, sujet à la souffrance.

En tant qu’homme de génie, il a une susceptibilité inouïe, peut-être maladive, certainement incommensurable à vos pensées.

Et le fer dont sont armés vos petits bras fait des blessures atroces dans une chair plus vivante, plus sensible que la vôtre, et les coups redoublés que vous frappez sur ces blessures béantes, ont des cruautés exceptionnelles, et son sang, quand il a coulé, ne coule pas comme le sang d’un autre.

Il coule avec des douleurs, avec des amertumes, avec des déchirements singuliers.

Il se regarde couler, il se sent couler, et ce regard et ce sentiment ont des cruautés que vous ne soupçonnez pas.

Pendant que vous lui promettez pour l’avenir un genre de gloire auquel alors il ne sera plus sensible, il subit actuellement, jour par jour, heure par heure, une torture féconde en horreurs ; et parmi ces horreurs, il y a des tentations !

Qui peut mesurer ce que c’est que d’imposer une tentation à un homme ? Vous pouvez donner une tentation à un homme, mais vous ne pouvez lui donner en même temps la grâce d’y résister.

Or l’homme de génie a plus de tentations que les autres. Toute hauteur rend la chute plus dangereuse, et il faut entourer celui qui monte de précautions et de secours.

Or que faites-vous ? Vous qui vous dispensez de la Justice actuelle, en vue de la Justice future ?

Vous entourez de précipices l’homme qui fait une ascension.

Son ascension serait la vôtre, si vous vouliez, et il vous aiderait à gravir sans danger la montagne.

Mais vous aimez mieux creuser autour de lui des abîmes.

Car le sentiment de l’injustice que vous lui faites éprouver est un abîme, armé de vertiges, que vous creusez sous ses pas.

Un homme qui monte est une bénédiction pour le genre humain. Mais, vous, si vous ne lui rendez pas une justice actuelle, vous répondez à cette bénédiction par une malédiction tacite, qui est l’injustice silencieuse.

Un homme de génie ne travaille pas pour lui seul. Il est, par le seul fait de son existence, le bienfaiteur du genre humain.

Il lui prépare le pain et le vin. Il lui ouvre des sources. Il lui découvre des sentiments nouveaux. Christophe Colomb n’est pas seulement le bienfaiteur du Nouveau Monde. Il est aussi le bienfaiteur de l’ancien monde.

Il est le bienfaiteur de ceux à qui il demande, pour découvrir l’Amérique, l’aumône d’un navire. Et ceux qui lui refusent l’aumône demandée, se donnent la mort à eux-mêmes, encore plus qu’à lui-même. Et remarquez que ceux qui donnent la mort à un homme de génie, à un acte de génie, à un livre de génie, donnent la mort à toute la postérité qu’aurait cet acte et qu’aurait ce livre. Comptez toutes les grandes pensées, comptez tous les sentiments généreux, qui peuvent naître d’une œuvre de génie.

Vous qui encouragez le génie, vous êtes le père de cette sublime postérité.

Vous qui découragez le génie, vous êtes l’homicide de toutes les âmes qui auront besoin de lui dans le présent et dans l’avenir. Vous égorgez tous les aigles qui l’attendaient pour ouvrir leur ailes ; vous égorgerez toutes les colombes qui attendaient son souffle pour savoir de quel côté diriger leurs soupirs !

Qui pourra suivre cette traînée de sang à travers les âges ?

Qui pourra compter les actions de grâces étouffées avant de naître ?

Qui pourra scruter la chair et le sang de l’homme de génie pour découvrir, dans cette autopsie, les traces sanglantes de l’injustice ?

Qui pourra mesurer les coups ?

Mesurer les contre-coups ?

Mesurer les échos des uns et des autres ?

Quand un blasphème s’élève sur la terre, partant d’où l’adoration devait partir, qui sait si ce remplacement épouvantable ne résulte pas d’une injustice autrefois commise envers l’homme qui devait allumer là le feu de l’Adoration ?

L’injustice a tué cet homme, et là où l’adoration devait mûrir, c’est le blasphème qui a germé.

Comme il est arrivé aux noces de Cana, l’Humanité n’a plus de vin.

Or ce sont les grands esprits qui servent le vin dans le banquet de l’humanité.

Personne ne sait à quel point les hommes, grands ou petits, ont besoin de ce vin généreux.

Les grands ont besoin de le donner, c’est leur fonction et c’est leur vie ; les petits ont besoin de le recevoir, c’est leur fonction et c’est leur vie.

Celui qui empêche cette communication, est l’homicide des uns et l’homicide des autres.

Quand nous étudions ce crime, vis-à-vis du ciel et de la terre, nous sommes en face de l’incommensurable.

Il y a des attentats qui ne disent pas leur nom tout entier ; la partie visible du crime ne sert qu’à couvrir la partie invisible.

Ce déni de justice envers l’homme de génie, tant qu’il est vivant, fait couler des déluges de sang et de larmes, inouïs par leur quantité, inouïs par leur qualité ; car ce sang et ces larmes sont d’une espèce particulière, plus tragiques que les autres ! Les cœurs d’où ils tombent ont des déchirements inconnus. Ils sont sujets à des douleurs qu’on ne peut pas deviner.

Quant à ceux qui viennent au secours de ces grands malheureux, la gloire qu’ils méritent doit être aussi une gloire réservée, plus grande que la pensée, une gloire proportionnée à des choses sans proportion.

Gloire étrange et magnifique ! Soulever le couvercle qui pèse sur la tête des grands morts !

Lever la pierre de leurs tombeaux ! Inscrire son nom parmi les bienfaiteurs des bienfaiteurs de l’humanité ! Consoler le regard et les ailes de l’aigle ! S’entourer d’avance des bénédictions de l’avenir ! Prendre l’avance sur la postérité, et dire déjà en actes ce qu’elle dira plus tard en paroles, quand il ne sera plus temps ! Le dire et le faire, pendant qu’il est encore temps d’être bon et d’être juste, n’est-ce pas réaliser le rêve des âmes généreuses ?

Qui sait ce que c’est que de perdre la reconnaissance d’un homme de génie ?

Qui sait aussi ce que c’est que de la gagner, et de prendre pour soi la couronne qui est tombée d’une autre tête ?

LA LUMIÈRE ET LA FOULE

Parmi les erreurs les plus fatales qui dévorent l’humanité, j’en veux signaler une dont les désastres sont incalculables. Cette erreur est d’autant plus funeste qu’elle possède souvent les hommes bien intentionnés, et brise leurs armes dans leurs mains.

Cette erreur, la voici :

Beaucoup d’hommes, en face des principes les plus élevés de la métaphysique, disent :

« Qu’importe ?

« Les théories transcendantes, qu’elles soient fausses ou qu’elles soient vraies, ne pénètrent pas les masses. Je veux faire le bien ; or je suis entouré d’hommes qui n’ont lu ni les grands philosophes de la vérité, ni les grands philosophes de l’erreur. Ce sont des jeux d’esprit qui ne mènent pas le monde. Donnez-nous des choses pratiques. »

Dans l’opinion des hommes médiocres, les principes ne sont pas des choses pratiques.

Je supplie ceux qui veulent faire le bien d’écouter ce que je vais leur dire :

Toujours, et partout, ce sont les principes de la métaphysique la plus élevée qui gouvernent les masses les plus ignorantes de la métaphysique, non pas directement, il est vrai, mais indirectement. La vie privée des hommes, dans ses plus humbles détails, est la traduction de la métaphysique adoptée, et cette vie privée est d’autant plus mauvaise que la métaphysique de l’erreur a plus généralement et plus longtemps prévalu. Tout homme qui agit, obéit, en agissant bien ou en agissant mal, à une théorie métaphysique très profonde, qu’il ignore presque toujours, mais que d’autres savent pour lui.

Vous qui coudoyez les passants dans les rues, et qui dites : qu’importe ? en face des vérités sublimes, que vous croyez abstraites, vous ressemblez à un boulanger qui, au fond de son four, en remuant sa pâte, parlerait de la lumière, et dirait : que m’importe ? On dirait à entendre les hommes, qu’entre les rayons du soleil et le pain qu’ils mangent, Dieu n’a mis aucun rapport. Ils ne savent pas comment le blé mûrit. Ils oublient la lumière en se nourrissant d’elle.

Le Saint-Esprit venait de descendre sur le cénacle en fête, et celui qui avait tremblé devant une servante, c’est-à-dire devant l’opinion, Pierre, fils de Jean, n’avait plus peur de rien. Peu de temps après, Paul tombe sur le chemin de Damas. Il se relève, fou d’amour. On le traîne devant l’Aréopage, afin d’entendre du nouveau. Et, en effet, il parle de Dieu, et dit :

In ipso enim vivimus, movemur et sumus.

Car, en lui, nous avons la vie, le mouvement et l’être.

À cette parole, il me semble que j’entends rire beaucoup d’auditeurs. Nous l’entendrons un autre jour, disent-ils tout bas. Peut-être le trouvaient-ils presque innocent à force de le trouver absurde. Je les entends rire ; mais il me semble qu’à côté d’eux, j’entends le frémissement d’un homme. Cet homme s’est promené à Héliopolis, un certain jour, en compagnie d’Apollophane. Tous deux avaient remarqué que le soleil changeait ses habitudes. Il y a, dit Apollophane, une révolution dans les choses divines.

Ou Dieu souffre, répondit son ami, ou il compatit à la souffrance.

L’ami d’Apollophane siégeait à l’Aréopage, à côté de ceux qui riaient, pendant que parlait saint Paul. Je pense qu’au moment où vibra dans l’enceinte de l’Aréopage la voix qui disait : In ipso enim vivimus, movemur, et sumus, l’ami d’Apollophane, le disciple de la sagesse antique, qui allait devenir docteur de la Sagesse éternelle, Denys l’Aréopagite, qui allait s’appeler saint Denys, se souvint des ténèbres d’Héliopolis, des ténèbres du vendredi, et frémit, au fond de l’âme, sous le souffle de Dieu qui passait.

Ô notre maître à tous ! saint Denys, qu’on ne connaît pas, les grands hommes se sont nourris de votre substance, l’humanité s’est nourrie des grands hommes, et ce siècle vous a oublié profondément. Si j’avais envie de rire en ce moment, je citerais les titres des livres qu’ils lisent, ces hommes qui ne vous lisent pas. Mais n’ayant pas, pour le moment, envie de rire, j’aime mieux les laisser lire leurs livres, et vous regarder, ô mon maître, dans la lumière où vous êtes. Cette lumière est très élevée. On dirait que Dieu se place, quand il veut être vu de nous, dans la direction de nos âmes. Il suit notre attrait. Ainsi les pêcheurs furent pris par la pêche miraculeuse, et désormais pêchèrent des hommes.

Ainsi, les rois mages, les rois astronomes, habitués à la contemplation des astres, furent saisis et entraînés par une étoile. Du ciel tomba la lumière qui les guida au berceau de Bethléem, parce que leurs regards aimaient le ciel. Or, ce fut le soleil, et le soleil éclipsé, qui porta à Denys la première nouvelle, nouvelle vague encore, des événements du Golgotha. La seconde lui fut donnée par la Parole, représentée ici par saint Paul. Et il était destiné à entendre la conversation d’Hiérothée. Il semble que le souvenir du soleil éclipsé ait illuminé dans ses profondeurs la doctrine de saint Denys. Il a promené son regard d’aigle dans la région où se croisent la lumière et l’obscurité, au-dessus de l’horizon visuel des hommes.

Voici quelques lignes qui rappelleront à ceux qui la connaissent, et qui indiqueront aux autres la direction du regard de saint Denys. Sous ce regard, je l’espère, je vais copier ces lignes ; elles dérangeront peut-être les habitudes de plusieurs, et sembleront bizarres ; mais je me soucie fort peu de cette crainte :

« Trinité supra essentielle, très divine, souverainement bonne, guide des chrétiens dans la sagesse sacrée, conduisez-nous à cette sublime hauteur des Écritures, qui échappe à toute démonstration et surpasse toute lumière. Là, sans voile, en eux-mêmes et dans leur immutabilité, les mystères de la théologie apparaissent parmi l’obscurité très lumineuse d’un silence plein d’enseignements profonds : obscurité merveilleuse qui rayonne, en splendides éclairs, et qui, ne pouvant être ni vue ni saisie, inonde, de la beauté de ses feux, les esprits saintement aveuglés. Telle est la prière que je fais.

« Pour vous, ô bienheureux Timothée, exercez-vous sans relâche aux contemplations mystiques ; laissez de côté les sens et les opérations de l’entendement, tout ce qui est matériel et intellectuel, toutes les choses qui sont et celles qui ne sont pas, et d’un essor surnaturel, allez vous unir, aussi intimement qu’il est possible, à Celui qui est élevé par delà toute essence et toute notion. Car, c’est par ce sincère, spontané et total abandon de vous-même, et de toutes choses, que, libre et dégagé d’entraves, vous vous précipiterez dans l’éclat mystérieux de la divine obscurité. » Et ailleurs (j’emprunte toujours l’admirable traduction de Mgr Darboy) :

« Nous ambitionnons d’entrer dans cette obscurité translumineuse, et de voir et de connaître précisément, par l’effet de notre aveuglement et de notre ignorance mystique, Celui qui échappe à toute contemplation et à toute connaissance. Car, c’est véritablement voir et connaître, c’est louer l’Infini d’une manière suréminente, de dire qu’il n’est rien de ce qui existe (d’après nos conceptions de l’existence).

« Ainsi celui qui façonne la matière brute en une noble image, enlève les parties extérieures qui dérobaient la vue des formes internes, et dégage la beauté latente par le seul fait de ce retranchement. »

Et ailleurs :

« Les ténèbres se dissipent devant la lumière, surtout devant une abondante lumière : l’ignorance se corrige par les connaissances, surtout par des connaissances variées. Il n’en est point ainsi de l’ignorance mystique, qui n’est point une privation, mais une supériorité de science… Et si, en voyant Dieu, on comprend ce qu’on voit, ce n’est pas Dieu qu’on a contemplé, mais bien quelqu’une des choses qui sont de lui, et que nous pouvons connaître. Et cette absolue et heureuse ignorance constitue précisément la science de celui qui surpasse tous les objets de la science humaine. »

Et ailleurs :

« Oui, l’éternité et le temps procèdent de lui, et, principe sans commencement, il a créé les êtres, quels qu’ils soient, et la durée qui mesure leur existence. Tout participe de lui, et rien ne lui demeure étranger. Il est antérieur à tout, et tout subsiste en lui. En un mot, c’est en Celui qui précède l’être, que toute chose, quelle qu’elle soit, existe, se conçoit, et se maintient. L’être apparaît, comme la participation radicale, fondement de toutes les autres ; on comprend, en effet, que l’être en soi a la priorité sur les autres dons accordés aux créatures, sur la vie, la sagesse, la la ressemblance formelle avec la divinité ; et, de quelques perfections qu’elles soient ornées, l’être est la première participation qu’elles reçoivent. Il y a plus : ces participations, qui sont le fond des diverses substances, trouvent elles-mêmes leur fond dans la participation de l’être nécessaire, etc., etc. ».

Ce saint Denys, qui parlait de si haut, ne se considérait pourtant que comme un vulgarisateur. Il mettait à la portée de tous les secrets divins que lui avait livrés le bienheureux Hiérothée, Hiérothée son maître, le maître de saint Denys ! Hiérothée qui parla aux amis du Verbe fait chair, à l’heure où venait d’expirer, dans la paix suprême, sainte Marie, mère de Dieu, conçue sans péché.

Toute parole, dit saint Denys, vient mal après celle d’Hiérothée. Et il s’excuse d’écrire ! Il y a quelque chose de touchant et de sublime dans cette excuse. C’est la naïveté de la grandeur, qui admire sans réserve ; c’est la plénitude de l’enthousiasme. Saint Denys s’étonne continuellement de parler, lui qui a entendu comment Hiérothée parlait !

« Mais, dit-il, comme Hiérothée exposait sa doctrine d’une façon vraiment relevée et émettait des sentences générales, et qui, sous un seul mot, cachaient beaucoup de choses, nous tous qui sommes les maîtres des âmes encore novices dans la perfection, nous reçûmes l’ordre d’éclaircir et de développer, dans un langage mieux proportionné à nos forces, les idées si profondes et si concises de cette puissante intelligence… Et effectivement je le regarde comme le guide des esprits avancés dans la perfection, comme une sorte de seconde Écriture, qui vient à la suite des oracles inspirés des Apôtres, etc., etc. Pour moi, je transmettrai, selon mon pouvoir, les secrets divins à qui me ressemble. J’ai donc eu raison de dire que cette vue intuitive et cet enseignement relevé du sens spirituel des saintes lettres, requièrent toute la force d’une mûre intelligence : mais que la connaissance et le développement des considérations élémentaires conviennent à des maîtres et à des élèves moins capables. »

Ainsi saint Denys, ce docteur de la science transcendante, livrait seulement à ses disciples les premiers rudiments de la science inouïe que lui avait révélée Hiérothée l’incommensurable, l’homme qu’il appelait digne panégyriste de la Divinité. Je me suis souvent transporté, par la pensée, près du bienheureux Hiérothée et près de saint Denys, pour célébrer comme je l’ai pu, à travers ces siècles qui voudraient nous séparer, les solennités de leurs augustes conversations. J’ai prêté l’oreille à travers l’histoire, pour tâcher de saisir leurs paroles dans l’air, j’ai voulu respirer leurs parfums. J’ai regardé sur le sable la trace des pas de saint Denys se rendant à Jérusalem. Saint Denys voulait voir, avant de mourir, sainte Marie mère de Dieu, la Femme revêtue du soleil et confiée à saint Jean. C’était saint Jean qui introduisait les fidèles en la présence de Marie. Saint Paul donna à saint Denys une lettre de recommandation et d’introduction.

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