Les Trophées (page 8)
La terre sous leurs pas, convulsive et mouvante,
Avec un sourd fracas se fendait, et le vent,
Au milieu des éclats de foudre, soulevant
Des tourmentes de neige et des trombes de grêles,
Se lamentait avec des voix surnaturelles.
Et roidis, aveuglés, éperdus, les soldats,
Cramponnés aux rebords à pic des quebradas,
Sentaient sous leurs pieds lourds fuir le chemin qui glisse.
Sur leurs fronts la montagne était abrupte et lisse,
Et plus bas, ils voyaient, dans leurs lits trop étroits,
Rebondissant le long des bruyantes parois,
Aux pointes des rochers qu’un rouge éclair allume,
Se briser les torrents en poussière d’écume.
Le vertige, plus haut, les gagna. Leurs poumons
Saignaient en aspirant l’air trop subtil des monts,
Et le froid de la nuit gelait la triste troupe.
Tandis que les chevaux, tournant en rond leur croupe,
L’un sur l’autre appuyés, broutaient un chaume ras,
Les soldats, violant les tombeaux Aymaras,
En arrachaient les morts cousus dans leurs suaires
Et faisaient de grands feux avec ces ossuaires.
Pizarre seul n’était pas même fatigué.
Après avoir passé vingt rivières à gué,
Traversé des pays sans hameaux ni peuplade,
Souffert le froid, la faim, et tenté l’escalade
Des monts les plus affreux que l’homme ait mesurés,
D’un regard, d’une voix et d’un geste assurés,
Au cœur des moins hardis il soufflait son courage ;
Car il voyait, terrible et somptueux mirage,
Au feu de son désir briller Caxamarca.
Enfin, cinq mois après le jour qu’il débarqua,
Les pics de la sierra lui tenant lieu de phare,
Il entra, les clairons sonnant tous leur fanfare,
À grand bruit de tambours et la bannière au vent,
Sur les derniers plateaux, et poussant en avant,
Sans laisser aux soldats le temps de prendre haleine,
En hâte, il dévala le chemin de la plaine.
V
Au nombre de cent six marchaient les gens de pied.
L’histoire a dédaigné ces braves, mais il sied
De nommer par leur nom, qu’il soit noble ou vulgaire,
Tous ceux qui furent chefs en cette illustre guerre
Et de dire la race et le poil des chevaux,
Ne pouvant, au récit de leurs communs travaux,
Ranger en même lieu que des bêtes de somme
Ces vaillants serviteurs de tout bon gentilhomme.
Voici. Soixante et deux cavaliers hidalgos
Chevauchent, par le sang et la bravoure égaux,
Autour des plis d’azur de la royale enseigne
Où près du château d’or le pal de gueules saigne
Et que brandit, suivant le chroniqueur Xerez,
Le fougueux Gabriel de Rojas, l’alferez,
Dont le pourpoint de cuir bordé de cannetilles
Est gaufré du royal écu des deux Castilles,
Et qui porte à sa toque en velours d’Aragon
Un saint Michel d’argent terrassant le dragon.
Sa main ferme retient ce fameux cheval pie
Qui s’illustra depuis sous Carbajal l’Impie ;
Cet andalou de race arabe, et mal dompté,
Qui mâche en se cabrant son mors ensanglanté
Et de son dur sabot fait jaillir l’étincelle,
Peut dépasser, ayant son cavalier en selle,
Le trait le plus vibrant que saurait décocher
Du nerf le mieux tendu le plus vaillant archer.
À l’entour de l’enseigne en bon ordre se groupe,
Poudroyant au soleil, tout le gros de la troupe :
C’est Juan de la Torre ; Cristobal Peralta,
Dont la devise est fière : Ad summum per alta ;
Le borgne Domingo de Serra-Luce ; Alonze
De Molina, très brun sous son casque de bronze ;
Et François de Cuellar, gentilhomme andalous,
Qui chassait les Indiens comme on force des loups ;
Et Mena qui, parmi les seigneurs de Valence,
Était en haut renom pour manier la lance.
Ils s’alignent, réglant le pas de leurs chevaux
D’après le train suivi par leurs deux chefs rivaux,
Del Barco qui, fameux chercheur de terres neuves,
Avec Orellana descendit les grands fleuves,
Et Juan de Salcedo qui, fils d’un noble sang,
Quoique sans barbe encor, galope au premier rang.
Sur un bravo étalon cap de more qui fume
Et piaffe, en secouant son frein blanchi d’écume.
Derrière, tout marris de marcher sur leurs pieds,
Viennent les démontés et les estropiés.
Juan Forès pique en vain d’un carreau d’arbalète
Un vieux rouan fourbu qui bronche et qui halète ;
Ribera l’accompagne, et laisse à l’abandon
Errer distraitement la bride et le bridon
Au col de son bai brun qui boite d’un air morne,
S’étant, faute de fers, usé toute la corne.
Avec ces pauvres gens marche don Pèdre Alcon,
Lequel en son écu porte d’or au faucon
De sable, grilleté, chaperonné de gueules ;
Ce vieux seigneur jadis avait tourné les meules
Dans Grenade, du temps qu’il était prisonnier
Des mécréants. Ce fut un bon pertuisanier.
Ainsi bien escortés, à l’amble de leurs deux mules
Fort pacifiquement s’en vont les deux émules :
Requelme, le premier, comme bon Contador,
Reste silencieux, car le silence est d’or ;
Quant au licencié Gil Tellez, le Notaire,
Il dresse en son esprit le futur inventaire,
Tout prêt à prélever, au taux juste et légal,
La part des Cavaliers après le Quint Royal.
Or, quelques fourrageurs restés sur les derrières,
Pour rejoindre leurs rangs, malgré les fondrières,
À leurs chevaux lancés ayant rendu la main,
Et bravant le vertige et brûlant le chemin,
Par la montagne à pic descendaient ventre à terre.
Leur galop furieux fait un bruit de tonnerre.
Les voici : bride aux dents, le sang aux éperons,
Dans la foule effarée, au milieu des jurons,
Du tumulte, des cris, des appels à l’Alcade,
Ils débouchent. Le chef de cette cavalcade,
Qui, d’aspect arrogant et vêtu de brocart,
Tandis que son cheval fait un terrible écart,
Salue Alvar de Paz qui devant lui se range,
En balayant la terre avec sa plume orange,
N’est autre que Fernan, l’aîné, le plus hautain
Des Pizarre, suivi de Juan, et de Martin
Qu’on dit d’Alcantara, leur frère par le ventre.
Briceño qui, depuis, se fit clerc et fut chantre
À Lima, n’étant pas très habile écuyer,
Dans cette course folle a perdu l’étrier,
Et, voyant ses amis déjà loin, se dépêche
Et pique sa jument couleur de fleur de pêche.
Le brave Antonio galope à son côté ;
Il porte avec orgueil sa noble pauvreté,
Car, s’il a pour tout bien l’épée et la rondache,
Son cimier héraldique est ceint des feuilles d’ache
Qui couronnent l’écu des ducs de Carrion.
Ils passent, soulevant un poudreux tourbillon.
À leurs cris, un seigneur, de ceux de l’avant-garde,
S’arrête, et, retournant son cheval, les regarde.
Il monte un genet blanc dont le caparaçon
Est rouge, et pour mieux voir se penche sur l’arçon.
C’est le futur vainqueur de Popayan. Sa taille
Est faite pour vêtir le harnois de bataille.
Beau comme un Galaor et fier comme un César,
Il marche en tête, ayant pour nom Benalcazar.
Près d’Oreste voici venir le bon Pylade :
Très basané, le chef coiffé de la salade,
Il rêve, enveloppé dans son large manteau ;
C’est le vaillant soldat Hernando de Soto
Qui, rude explorateur de la zone torride,
Découvrira plus tard l’éclatante Floride
Et le père des eaux, le vieux Meschacébé.
Cet autre qui, casqué d’un morion bombé,
Boucle au cuir du jambard la lourde pertuisane
En flattant de la voix sa jument alezane,
C’est l’aventurier grec Pedro de Candia,
Lequel ayant brûlé dix villes, dédia,
Pour expier ces feux, dix lampes à la Vierge.
Il regarde, au sommet dangereux de la berge,
Caracoler l’ardent Gonzalo Pizarro,
Qui depuis, à Lima, par la main du bourreau,
Ainsi que Carbajal, eut la tête branchée
Sur le gibet, après qu’elle eut été tranchée
Aux yeux des Cavaliers qui, séduits par son nom,
Dans Cuzco révolté haussèrent son pennon.
Mais lui, bien qu’à son roi déloyal et rebelle,
Étant bon hidalgo, fit une mort très belle.
À quelques pas, l’épée et le rosaire au flanc,
Portant sur les longs plis de son vêtement blanc
Un scapulaire noir par-dessus le cilice
Dont il meurtrit sa chair et dompte sa malice,
Chevauche saintement l’ennemi des faux dieux,
Le très savant et très miséricordieux
Moine dominicain fray Vincent de Valverde
Qui, tremblant qu’à jamais leur âme ne se perde
Et pour l’éternité ne brûle dans l’Enfer,
Fit périr des milliers de païens par le fer
Et les auto-da-fés et la hache et la corde,
Confiant que Jésus, en sa miséricorde,
Doux rémunérateur de son pieux dessein,
Recevrait ces martyrs ignorants dans son sein.
Enfin, les précédant de dix longueurs de vare,
Et le premier de tous, marche François Pizarre.
Sa cape, dont le vent a dérangé les plis,
Laisse entrevoir la cotte et les brassards polis ;
Car, seul parmi ces gens, pourtant de forte race,
Qui tous avaient quitté l’acier pour la cuirasse
De coton, il gardait, sous l’ardeur du Cancer,
Sans en paraître las, son vêtement de fer.
Son barbe cordouan, rétif, faisait des voltes
Et hennissait ; et lui, châtiant ces révoltes,
Laissait parfois sonner contre ses flancs trop prompts
Les molettes d’argent de ses lourds éperons,
Mais sans plus s’émouvoir qu’un cavalier de pierre,
Immobile, et dardant de sa sombre paupière
L’insoutenable éclat de ses yeux de gerfaut.
Son cœur aussi portait l’armure sans défaut
Qui sied aux conquérants, et, simple capitaine,
Il caressait déjà dans son âme hautaine
L’espoir vertigineux de faire, tôt ou tard,
Un manteau d’Empereur des langes du bâtard.
VI
Ainsi précipitant leur rapide descente
Par cette route étroite, encaissée et glissante,
Depuis longtemps, suivant leur chef, et, sans broncher,
Faisant rouler sous eux le sable et le rocher,
Les hardis cavaliers couraient dans les ténèbres
Des défilés en pente et des gorges funèbres
Qu’éclairait par en haut un jour terne et douteux ;
Lorsque, subitement, s’effondrant devant eux,
La montagne s’ouvrit sur le ciel comme une arche
Gigantesque, et, surpris au milieu de leur marche
Et comme s’ils sortaient d’une noire prison,
Dans leurs yeux aveuglés l’espace, l’horizon,
L’immensité du vide et la grandeur du gouffre
Se mêlèrent, abîme éblouissant. Le soufre,
L’eau bouillante, la lave et les feux souterrains,
Soulevant son échine et crevassant ses reins,
Avaient ouvert, après des siècles de bataille,
Au flanc du mont obscur cette splendide entaille.
Et, la terre manquant sous eux, les Conquérants
Sur la corniche étroite ayant serré leurs rangs,
Chevaux et cavaliers brusquement firent halte.
Les Andes étageaient leurs gradins de basalte,
De porphyre, de grès, d’ardoise et de granit,
Jusqu’à l’ultime assise où le roc qui finit
Sous le linceul neigeux n’apparaît que par place.
Plus haut, l’âpre forêt des aiguilles de glace
Fait vibrer le ciel bleu par son scintillement ;
On dirait d’un terrible et clair fourmillement
De guerriers cuirassés d’argent, vêtus d’hermine,
Qui campent aux confins du monde, et que domine
De loin en loin, colosse incandescent et noir,
Un volcan qui, dressé dans la splendeur du soir,
Hausse, porte-étendard de l’hivernal cortège,
Sa bannière de feu sur un peuple de neige.
Mais tous fixaient leurs yeux sur les premiers gradins
Où, près des cours d’eau chaude, au milieu des jardins,
Ils avaient vu, dans l’or du couchant éclatantes,
Blanchir à l’infini, les innombrables tentes
De l’Inca, dont le vent enflait les pavillons ;
Et de la solfatare en de tels tourbillons
Montaient confusément d’épaisses fumerolles,
Que dans cette vapeur, couverts de banderoles,
La plaine, les coteaux et le premier versant
De la montagne avaient un aspect très puissant.
Et tous les Conquérants, dans un morne silence,
Sur le col des chevaux laissant pendre la lance,
Ayant considéré mélancoliquement
Et le peu qu’ils étaient et ce grand armement,
Pâlirent. Mais Pizarre, arrachant la bannière
Des mains de Gabriel Rojas, d’une voix fière :
Pour Don Carlos, mon maître, et dans son Nom Royal,
Moi, François Pizarro, son serviteur loyal,
En la forme requise et par-devant Notaire,
Je prends possession de toute cette terre ;
Et je prétends de plus que si quelque rival
Osait y contredire, à pied comme à cheval,
Je maintiendrai mon droit et laverai l’injure ;
Et par mon saint patron, Don François, je le jure ! —
Et ce disant, d’un bras furieux, dans le sol
Qui frémit, il planta l’étendard espagnol
Dont le vent des hauteurs qui soufflait par rafales
Tordit superbement les franges triomphales.
Cependant les soldats restaient silencieux,
Éblouis par la pompe imposante des cieux.
Car derrière eux, vers l’ouest, où sans fin se déroule
Sur des sables lointains la Pacifique houle,
En une brume d’or et de pourpre, linceul
Rougi du sang d’un Dieu, sombrait l’antique Aïeul
De Celui qui régnait sur ces tentes sans nombre.
En face, la sierra se dressait haute et sombre.
Mais quand l’astre royal dans les flots se noya,
D’un seul coup, la montagne entière flamboya
De la base au sommet, et les ombres des Andes,
Gagnant Caxamarca, s’allongèrent plus grandes.
Et tandis que la nuit, rasant d’abord le sol,
De gradins en gradins haussait son large vol,
La mourante clarté, fuyant de cime en cime,
Fit resplendir enfin la crête plus sublime ;
Mais l’ombre couvrit tout de son aile. Et voilà
Que le dernier sommet des pics étincela,
Puis s’éteignit.
Alors, formidable, enflammée
D’un haut pressentiment, tout entière, l’armée,
Brandissant ses drapeaux sur l’occident vermeil,
Salua d’un grand cri la chute du Soleil.
Dédicace
I
Épître liminaire
III
LA GRÈCE ET LA SICILE
L’Oubli
3
Hercule et les Centaures
5
Némée
7
Stymphale
8
Nessus
9
La Centauresse
10
Centaures et Lapithes
11
Fuite de Centaures
12
La Naissance d’Aphrodité
13
Jason et Médée
14
Le Thermodon
15
Artémis et les Nymphes
17
Artémis
19
La Chasse
20
Nymphée
21
Pan
22
Le Bain des Nymphes
23
Le Vase
25
Ariane
26
Bacchanale
27
Le Réveil d’un Dieu
28
La Magicienne
29
Sphinx
30
Marsyas
31
Persée et Andromède
33
Andromède au Monstre
35
Persée et Andromède
36
Le Ravissement d’Andromède
37
Épigrammes et Bucoliques
39
Le Chevrier
41
Les Bergers
42
Épigramme votive
43
Épigramme funéraire
44
Le Naufragé
45
La Prière du Mort
46
L’Esclave
47
Le Laboureur
48
À Hermès Criophore
49
La Jeune Morte
50
Regilla
51
Le Coureur
52
Le Cocher
53
Sur l’Othrys
54
ROME ET LES BARBARES
Pour le Vaisseau de Virgile
57
Villula
58
La Flûte
59
À Sextius
60
Hortorum Deus
61
I. N’approche pas ! Va-t’en
63
II. Respecte, ô Voyageur…
64
III. Holà, maudits enfants !
65
IV. Entre donc. Mes piliers…
66
V. Quel froid ! le givre brille…
67
Le Tepidarium
69
Tranquillus
70
Lupercus
71
La Trebbia
72
Après Cannes
73
À un Triomphateur
74
Antoine et Cléopâtre
75
Le Cydnus
77
Soir de Bataille
78
Antoine et Cléopâtre
79
Sonnets épigraphiques
81
Le Vœu
83
La Source
84
Le Dieu Hêtre
85
Aux Montagnes Divines
86
L’Exilée
87
LE MOYEN AGE ET LA RENAISSANCE
Vitrail
91
Épiphanie
92
Le Huchier de Nazareth
93
L’Estoc
94
Médaille
95
Suivant Pétrarque
96
Sur le Livre des Amours de Pierre de Ronsard
97
La belle Viole
98
Épitaphe
99
Vélin doré
100
La Dogaresse
101
Sur le Pont-Vieux
102
Le vieil Orfèvre
103
L’Épée
104
À Claudius Popelin
105
Émail
106
Rêves d’Émail
107
Les Conquérants
109
Les Conquérants
111
Jouvence
112
Le Tombeau du Conquérant
113
Carolo Quinto imperante
114
L’Ancêtre
115
À un Fondateur de ville
116
Au Même
117
À une Ville morte
118
L’ORIENT ET LES TROPIQUES
La Vision de Khêm. I. Midi. L’air brûle…
121
II. La lune sur le Nil…
122
III. Et la foule grandit…
123
Le Prisonnier
125
Le Samouraï
126
Le Daïmio
127
Fleurs de feu
128
Fleur séculaire
129
Le Récif de corail
130
LA NATURE ET LE RÊVE
Médaille antique
133
Les Funérailles
134
Vendange
135