Les Trophées (page 8)

José-Maria de Heredia · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Trophées · 9 pages

La terre sous leurs pas, convulsive et mouvante,

Avec un sourd fracas se fendait, et le vent,

Au milieu des éclats de foudre, soulevant

Des tourmentes de neige et des trombes de grêles,

Se lamentait avec des voix surnaturelles.

Et roidis, aveuglés, éperdus, les soldats,

Cramponnés aux rebords à pic des quebradas,

Sentaient sous leurs pieds lourds fuir le chemin qui glisse.

Sur leurs fronts la montagne était abrupte et lisse,

Et plus bas, ils voyaient, dans leurs lits trop étroits,

Rebondissant le long des bruyantes parois,

Aux pointes des rochers qu’un rouge éclair allume,

Se briser les torrents en poussière d’écume.

Le vertige, plus haut, les gagna. Leurs poumons

Saignaient en aspirant l’air trop subtil des monts,

Et le froid de la nuit gelait la triste troupe.

Tandis que les chevaux, tournant en rond leur croupe,

L’un sur l’autre appuyés, broutaient un chaume ras,

Les soldats, violant les tombeaux Aymaras,

En arrachaient les morts cousus dans leurs suaires

Et faisaient de grands feux avec ces ossuaires.

Pizarre seul n’était pas même fatigué.

Après avoir passé vingt rivières à gué,

Traversé des pays sans hameaux ni peuplade,

Souffert le froid, la faim, et tenté l’escalade

Des monts les plus affreux que l’homme ait mesurés,

D’un regard, d’une voix et d’un geste assurés,

Au cœur des moins hardis il soufflait son courage ;

Car il voyait, terrible et somptueux mirage,

Au feu de son désir briller Caxamarca.

Enfin, cinq mois après le jour qu’il débarqua,

Les pics de la sierra lui tenant lieu de phare,

Il entra, les clairons sonnant tous leur fanfare,

À grand bruit de tambours et la bannière au vent,

Sur les derniers plateaux, et poussant en avant,

Sans laisser aux soldats le temps de prendre haleine,

En hâte, il dévala le chemin de la plaine.

V

Au nombre de cent six marchaient les gens de pied.

L’histoire a dédaigné ces braves, mais il sied

De nommer par leur nom, qu’il soit noble ou vulgaire,

Tous ceux qui furent chefs en cette illustre guerre

Et de dire la race et le poil des chevaux,

Ne pouvant, au récit de leurs communs travaux,

Ranger en même lieu que des bêtes de somme

Ces vaillants serviteurs de tout bon gentilhomme.

Voici. Soixante et deux cavaliers hidalgos

Chevauchent, par le sang et la bravoure égaux,

Autour des plis d’azur de la royale enseigne

Où près du château d’or le pal de gueules saigne

Et que brandit, suivant le chroniqueur Xerez,

Le fougueux Gabriel de Rojas, l’alferez,

Dont le pourpoint de cuir bordé de cannetilles

Est gaufré du royal écu des deux Castilles,

Et qui porte à sa toque en velours d’Aragon

Un saint Michel d’argent terrassant le dragon.

Sa main ferme retient ce fameux cheval pie

Qui s’illustra depuis sous Carbajal l’Impie ;

Cet andalou de race arabe, et mal dompté,

Qui mâche en se cabrant son mors ensanglanté

Et de son dur sabot fait jaillir l’étincelle,

Peut dépasser, ayant son cavalier en selle,

Le trait le plus vibrant que saurait décocher

Du nerf le mieux tendu le plus vaillant archer.

À l’entour de l’enseigne en bon ordre se groupe,

Poudroyant au soleil, tout le gros de la troupe :

C’est Juan de la Torre ; Cristobal Peralta,

Dont la devise est fière : Ad summum per alta ;

Le borgne Domingo de Serra-Luce ; Alonze

De Molina, très brun sous son casque de bronze ;

Et François de Cuellar, gentilhomme andalous,

Qui chassait les Indiens comme on force des loups ;

Et Mena qui, parmi les seigneurs de Valence,

Était en haut renom pour manier la lance.

Ils s’alignent, réglant le pas de leurs chevaux

D’après le train suivi par leurs deux chefs rivaux,

Del Barco qui, fameux chercheur de terres neuves,

Avec Orellana descendit les grands fleuves,

Et Juan de Salcedo qui, fils d’un noble sang,

Quoique sans barbe encor, galope au premier rang.

Sur un bravo étalon cap de more qui fume

Et piaffe, en secouant son frein blanchi d’écume.

Derrière, tout marris de marcher sur leurs pieds,

Viennent les démontés et les estropiés.

Juan Forès pique en vain d’un carreau d’arbalète

Un vieux rouan fourbu qui bronche et qui halète ;

Ribera l’accompagne, et laisse à l’abandon

Errer distraitement la bride et le bridon

Au col de son bai brun qui boite d’un air morne,

S’étant, faute de fers, usé toute la corne.

Avec ces pauvres gens marche don Pèdre Alcon,

Lequel en son écu porte d’or au faucon

De sable, grilleté, chaperonné de gueules ;

Ce vieux seigneur jadis avait tourné les meules

Dans Grenade, du temps qu’il était prisonnier

Des mécréants. Ce fut un bon pertuisanier.

Ainsi bien escortés, à l’amble de leurs deux mules

Fort pacifiquement s’en vont les deux émules :

Requelme, le premier, comme bon Contador,

Reste silencieux, car le silence est d’or ;

Quant au licencié Gil Tellez, le Notaire,

Il dresse en son esprit le futur inventaire,

Tout prêt à prélever, au taux juste et légal,

La part des Cavaliers après le Quint Royal.

Or, quelques fourrageurs restés sur les derrières,

Pour rejoindre leurs rangs, malgré les fondrières,

À leurs chevaux lancés ayant rendu la main,

Et bravant le vertige et brûlant le chemin,

Par la montagne à pic descendaient ventre à terre.

Leur galop furieux fait un bruit de tonnerre.

Les voici : bride aux dents, le sang aux éperons,

Dans la foule effarée, au milieu des jurons,

Du tumulte, des cris, des appels à l’Alcade,

Ils débouchent. Le chef de cette cavalcade,

Qui, d’aspect arrogant et vêtu de brocart,

Tandis que son cheval fait un terrible écart,

Salue Alvar de Paz qui devant lui se range,

En balayant la terre avec sa plume orange,

N’est autre que Fernan, l’aîné, le plus hautain

Des Pizarre, suivi de Juan, et de Martin

Qu’on dit d’Alcantara, leur frère par le ventre.

Briceño qui, depuis, se fit clerc et fut chantre

À Lima, n’étant pas très habile écuyer,

Dans cette course folle a perdu l’étrier,

Et, voyant ses amis déjà loin, se dépêche

Et pique sa jument couleur de fleur de pêche.

Le brave Antonio galope à son côté ;

Il porte avec orgueil sa noble pauvreté,

Car, s’il a pour tout bien l’épée et la rondache,

Son cimier héraldique est ceint des feuilles d’ache

Qui couronnent l’écu des ducs de Carrion.

Ils passent, soulevant un poudreux tourbillon.

À leurs cris, un seigneur, de ceux de l’avant-garde,

S’arrête, et, retournant son cheval, les regarde.

Il monte un genet blanc dont le caparaçon

Est rouge, et pour mieux voir se penche sur l’arçon.

C’est le futur vainqueur de Popayan. Sa taille

Est faite pour vêtir le harnois de bataille.

Beau comme un Galaor et fier comme un César,

Il marche en tête, ayant pour nom Benalcazar.

Près d’Oreste voici venir le bon Pylade :

Très basané, le chef coiffé de la salade,

Il rêve, enveloppé dans son large manteau ;

C’est le vaillant soldat Hernando de Soto

Qui, rude explorateur de la zone torride,

Découvrira plus tard l’éclatante Floride

Et le père des eaux, le vieux Meschacébé.

Cet autre qui, casqué d’un morion bombé,

Boucle au cuir du jambard la lourde pertuisane

En flattant de la voix sa jument alezane,

C’est l’aventurier grec Pedro de Candia,

Lequel ayant brûlé dix villes, dédia,

Pour expier ces feux, dix lampes à la Vierge.

Il regarde, au sommet dangereux de la berge,

Caracoler l’ardent Gonzalo Pizarro,

Qui depuis, à Lima, par la main du bourreau,

Ainsi que Carbajal, eut la tête branchée

Sur le gibet, après qu’elle eut été tranchée

Aux yeux des Cavaliers qui, séduits par son nom,

Dans Cuzco révolté haussèrent son pennon.

Mais lui, bien qu’à son roi déloyal et rebelle,

Étant bon hidalgo, fit une mort très belle.

À quelques pas, l’épée et le rosaire au flanc,

Portant sur les longs plis de son vêtement blanc

Un scapulaire noir par-dessus le cilice

Dont il meurtrit sa chair et dompte sa malice,

Chevauche saintement l’ennemi des faux dieux,

Le très savant et très miséricordieux

Moine dominicain fray Vincent de Valverde

Qui, tremblant qu’à jamais leur âme ne se perde

Et pour l’éternité ne brûle dans l’Enfer,

Fit périr des milliers de païens par le fer

Et les auto-da-fés et la hache et la corde,

Confiant que Jésus, en sa miséricorde,

Doux rémunérateur de son pieux dessein,

Recevrait ces martyrs ignorants dans son sein.

Enfin, les précédant de dix longueurs de vare,

Et le premier de tous, marche François Pizarre.

Sa cape, dont le vent a dérangé les plis,

Laisse entrevoir la cotte et les brassards polis ;

Car, seul parmi ces gens, pourtant de forte race,

Qui tous avaient quitté l’acier pour la cuirasse

De coton, il gardait, sous l’ardeur du Cancer,

Sans en paraître las, son vêtement de fer.

Son barbe cordouan, rétif, faisait des voltes

Et hennissait ; et lui, châtiant ces révoltes,

Laissait parfois sonner contre ses flancs trop prompts

Les molettes d’argent de ses lourds éperons,

Mais sans plus s’émouvoir qu’un cavalier de pierre,

Immobile, et dardant de sa sombre paupière

L’insoutenable éclat de ses yeux de gerfaut.

Son cœur aussi portait l’armure sans défaut

Qui sied aux conquérants, et, simple capitaine,

Il caressait déjà dans son âme hautaine

L’espoir vertigineux de faire, tôt ou tard,

Un manteau d’Empereur des langes du bâtard.

VI

Ainsi précipitant leur rapide descente

Par cette route étroite, encaissée et glissante,

Depuis longtemps, suivant leur chef, et, sans broncher,

Faisant rouler sous eux le sable et le rocher,

Les hardis cavaliers couraient dans les ténèbres

Des défilés en pente et des gorges funèbres

Qu’éclairait par en haut un jour terne et douteux ;

Lorsque, subitement, s’effondrant devant eux,

La montagne s’ouvrit sur le ciel comme une arche

Gigantesque, et, surpris au milieu de leur marche

Et comme s’ils sortaient d’une noire prison,

Dans leurs yeux aveuglés l’espace, l’horizon,

L’immensité du vide et la grandeur du gouffre

Se mêlèrent, abîme éblouissant. Le soufre,

L’eau bouillante, la lave et les feux souterrains,

Soulevant son échine et crevassant ses reins,

Avaient ouvert, après des siècles de bataille,

Au flanc du mont obscur cette splendide entaille.

Et, la terre manquant sous eux, les Conquérants

Sur la corniche étroite ayant serré leurs rangs,

Chevaux et cavaliers brusquement firent halte.

Les Andes étageaient leurs gradins de basalte,

De porphyre, de grès, d’ardoise et de granit,

Jusqu’à l’ultime assise où le roc qui finit

Sous le linceul neigeux n’apparaît que par place.

Plus haut, l’âpre forêt des aiguilles de glace

Fait vibrer le ciel bleu par son scintillement ;

On dirait d’un terrible et clair fourmillement

De guerriers cuirassés d’argent, vêtus d’hermine,

Qui campent aux confins du monde, et que domine

De loin en loin, colosse incandescent et noir,

Un volcan qui, dressé dans la splendeur du soir,

Hausse, porte-étendard de l’hivernal cortège,

Sa bannière de feu sur un peuple de neige.

Mais tous fixaient leurs yeux sur les premiers gradins

Où, près des cours d’eau chaude, au milieu des jardins,

Ils avaient vu, dans l’or du couchant éclatantes,

Blanchir à l’infini, les innombrables tentes

De l’Inca, dont le vent enflait les pavillons ;

Et de la solfatare en de tels tourbillons

Montaient confusément d’épaisses fumerolles,

Que dans cette vapeur, couverts de banderoles,

La plaine, les coteaux et le premier versant

De la montagne avaient un aspect très puissant.

Et tous les Conquérants, dans un morne silence,

Sur le col des chevaux laissant pendre la lance,

Ayant considéré mélancoliquement

Et le peu qu’ils étaient et ce grand armement,

Pâlirent. Mais Pizarre, arrachant la bannière

Des mains de Gabriel Rojas, d’une voix fière :

Pour Don Carlos, mon maître, et dans son Nom Royal,

Moi, François Pizarro, son serviteur loyal,

En la forme requise et par-devant Notaire,

Je prends possession de toute cette terre ;

Et je prétends de plus que si quelque rival

Osait y contredire, à pied comme à cheval,

Je maintiendrai mon droit et laverai l’injure ;

Et par mon saint patron, Don François, je le jure ! —

Et ce disant, d’un bras furieux, dans le sol

Qui frémit, il planta l’étendard espagnol

Dont le vent des hauteurs qui soufflait par rafales

Tordit superbement les franges triomphales.

Cependant les soldats restaient silencieux,

Éblouis par la pompe imposante des cieux.

Car derrière eux, vers l’ouest, où sans fin se déroule

Sur des sables lointains la Pacifique houle,

En une brume d’or et de pourpre, linceul

Rougi du sang d’un Dieu, sombrait l’antique Aïeul

De Celui qui régnait sur ces tentes sans nombre.

En face, la sierra se dressait haute et sombre.

Mais quand l’astre royal dans les flots se noya,

D’un seul coup, la montagne entière flamboya

De la base au sommet, et les ombres des Andes,

Gagnant Caxamarca, s’allongèrent plus grandes.

Et tandis que la nuit, rasant d’abord le sol,

De gradins en gradins haussait son large vol,

La mourante clarté, fuyant de cime en cime,

Fit resplendir enfin la crête plus sublime ;

Mais l’ombre couvrit tout de son aile. Et voilà

Que le dernier sommet des pics étincela,

Puis s’éteignit.

Alors, formidable, enflammée

D’un haut pressentiment, tout entière, l’armée,

Brandissant ses drapeaux sur l’occident vermeil,

Salua d’un grand cri la chute du Soleil.

Dédicace

I

Épître liminaire

III

LA GRÈCE ET LA SICILE

L’Oubli

3

Hercule et les Centaures

5

Némée

7

Stymphale

8

Nessus

9

La Centauresse

10

Centaures et Lapithes

11

Fuite de Centaures

12

La Naissance d’Aphrodité

13

Jason et Médée

14

Le Thermodon

15

Artémis et les Nymphes

17

Artémis

19

La Chasse

20

Nymphée

21

Pan

22

Le Bain des Nymphes

23

Le Vase

25

Ariane

26

Bacchanale

27

Le Réveil d’un Dieu

28

La Magicienne

29

Sphinx

30

Marsyas

31

Persée et Andromède

33

Andromède au Monstre

35

Persée et Andromède

36

Le Ravissement d’Andromède

37

Épigrammes et Bucoliques

39

Le Chevrier

41

Les Bergers

42

Épigramme votive

43

Épigramme funéraire

44

Le Naufragé

45

La Prière du Mort

46

L’Esclave

47

Le Laboureur

48

À Hermès Criophore

49

La Jeune Morte

50

Regilla

51

Le Coureur

52

Le Cocher

53

Sur l’Othrys

54

ROME ET LES BARBARES

Pour le Vaisseau de Virgile

57

Villula

58

La Flûte

59

À Sextius

60

Hortorum Deus

61

I. N’approche pas ! Va-t’en

63

II. Respecte, ô Voyageur…

64

III. Holà, maudits enfants !

65

IV. Entre donc. Mes piliers…

66

V. Quel froid ! le givre brille…

67

Le Tepidarium

69

Tranquillus

70

Lupercus

71

La Trebbia

72

Après Cannes

73

À un Triomphateur

74

Antoine et Cléopâtre

75

Le Cydnus

77

Soir de Bataille

78

Antoine et Cléopâtre

79

Sonnets épigraphiques

81

Le Vœu

83

La Source

84

Le Dieu Hêtre

85

Aux Montagnes Divines

86

L’Exilée

87

LE MOYEN AGE ET LA RENAISSANCE

Vitrail

91

Épiphanie

92

Le Huchier de Nazareth

93

L’Estoc

94

Médaille

95

Suivant Pétrarque

96

Sur le Livre des Amours de Pierre de Ronsard

97

La belle Viole

98

Épitaphe

99

Vélin doré

100

La Dogaresse

101

Sur le Pont-Vieux

102

Le vieil Orfèvre

103

L’Épée

104

À Claudius Popelin

105

Émail

106

Rêves d’Émail

107

Les Conquérants

109

Les Conquérants

111

Jouvence

112

Le Tombeau du Conquérant

113

Carolo Quinto imperante

114

L’Ancêtre

115

À un Fondateur de ville

116

Au Même

117

À une Ville morte

118

L’ORIENT ET LES TROPIQUES

La Vision de Khêm. I. Midi. L’air brûle…

121

II. La lune sur le Nil…

122

III. Et la foule grandit…

123

Le Prisonnier

125

Le Samouraï

126

Le Daïmio

127

Fleurs de feu

128

Fleur séculaire

129

Le Récif de corail

130

LA NATURE ET LE RÊVE

Médaille antique

133

Les Funérailles

134

Vendange

135

Tous les livres