Les Trophées

José-Maria de Heredia · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Trophées · 9 pages

LES

TROPHÉES

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LES

TROPHÉES

PAR

JOSÉ-MARIA DE HEREDIA

PARIS

ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR

23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31

M DCCC XCIII

MANIBVS CARISSIMAE ET AMANTISSIMAE MATRIS FILIVS MEMOR J. M. H. À LECONTE DE LISLE.

C’est à vous, cher et illustre ami, que j’aurais dédié ces Trophées, si le respect d’une mémoire sacrée qui, je le sais, vous est chère aussi, ne m’eût interdit d’inscrire un nom, si glorieux soit-il, au frontispice de ce livre.

Un à un, vous les avez vus naître, ces poèmes. Ils sont comme des chaînons qui nous rattachent au temps déjà lointain où vous enseigniez aux jeunes poètes, avec les règles et les subtils secret de notre art, l’amour de la poésie pure et du pur langage français. Je vous suis plus redevable que tout autre : vous m’avez jugé digne de l’honneur de votre amitié. J’ai pu, au cours d’une longue intimité, comprendre mieux l’excellence de vos préceptes et de vos conseils, toute la beauté de votre exemple. Et mon titre le plus sûr à quelque gloire, sera d’avoir été votre élève bien aimé. C’est pour vous complaire que je recueille mes vers épars. Vous m’avez assuré que ce livre, bien qu’en partie inachevé, garderait néanmoins aux yeux du lecteur indulgent quelque chose de la noble ordonnance que j’avais rêvée. Tel qu’il est, je vous l’offre, non sans regret de n’avoir pu mieux faire, mais avec la conscience d’avoir fait de mon mieux.

Recevez-le, cher et illustre ami, en témoignage de mon affectueuse gratitude, et comme il serait malséant de clore sans le vœu traditionnel une épître liminaire, quelque brève qu’elle soit, permettez que je vous souhaite, à vous et à tous ceux qui feuilleteront ces pages, de prendre à lire mes poèmes autant de plaisir que j’en eus à les composer.

JOSÉ-MARIA DE HEREDIA.

LA GRÈCE

ET LA SICILE

L’OUBLI

Le temple est en ruine au haut du promontoire.

Et la Mort a mêlé, dans ce fauve terrain,

Les Déesses de marbre et les Héros d’airain

Dont l’herbe solitaire ensevelit la gloire.

Seul, parfois, un bouvier menant ses buffles boire,

De sa conque où soupire un antique refrain

Emplissant le ciel calme et l’horizon marin,

Sur l’azur infini dresse sa forme noire.

La Terre maternelle et douce aux anciens Dieux,

Fait à chaque printemps, vainement éloquente,

Au chapiteau brisé verdir une autre acanthe ;

Mais l’Homme indifférent au rêve des aïeux

Écoute sans frémir, du fond des nuits sereines,

La Mer qui se lamente en pleurant les Sirènes.

HERCULE ET LES CENTAURES

NÉMÉE

Depuis que le Dompteur entra dans la forêt

En suivant sur le sol la formidable empreinte,

Seul, un rugissement a trahi leur étreinte.

Tout s’est tu. Le soleil s’abîme et disparaît.

À travers le hallier, la ronce et le guéret,

Le pâtre épouvanté qui s’enfuit vers Tirynthe,

Se tourne, et voit d’un œil élargi par la crainte

Surgir au bord des bois le grand fauve en arrêt.

Il s’écrie. Il a vu la terreur de Némée

Qui sur le ciel sanglant ouvre sa gueule armée,

Et la crinière éparse et les sinistres crocs ;

Car l’ombre grandissante avec le crépuscule

Fait, sous l’horrible peau qui flotte autour d’Hercule,

Mêlant l’homme à la bête, un monstrueux héros.

STYMPHALE

Et partout devant lui, par milliers, les oiseaux,

De la berge fangeuse où le Héros dévale,

S’envolèrent, ainsi qu’une brusque rafale,

Sur le lugubre lac dont clapotaient les eaux.

D’autres, d’un vol plus bas croisant leurs noirs réseaux,

Frôlaient le front baisé par les lèvres d’Omphale,

Quand, ajustant au nerf la flèche triomphale,

L’Archer superbe fit un pas dans les roseaux.

Et dès lors, du nuage effarouché qu’il crible.

Avec des cris stridents plut une pluie horrible

Que l’éclair meurtrier rayait de traits de feu.

Enfin, le Soleil vit, à travers ces nuées

Où son arc avait fait d’éclatantes trouées,

Hercule tout sanglant sourire au grand ciel bleu.

NESSUS

Du temps que je vivais à mes frères pareil

Et comme eux ignorant d’un sort meilleur ou pire,

Les monts Thessaliens étaient mon vague empire

Et leurs torrents glacés lavaient mon poil vermeil.

Tel j’ai grandi, beau, libre, heureux, sous le soleil ;

Seule, éparse dans l’air que ma narine aspire,

La chaleureuse odeur des cavales d’Épire

Inquiétait parfois ma course ou mon sommeil.

Mais depuis que j’ai vu l’Épouse triomphale

Sourire entre les bras de l’Archer de Stymphale,

Le désir me harcèle et hérisse mes crins ;

Car un Dieu, maudit soit le nom dont il se nomme !

A mêlé dans le sang enfiévré de mes reins

Au rut de l’étalon l’amour qui dompte l’homme.

LA CENTAURESSE

Jadis, à travers bois, rocs, torrents et vallons

Errait le fier troupeau des Centaures sans nombre ;

Sur leurs flancs le soleil se jouait avec l’ombre ;

Ils mêlaient leurs crins noirs parmi nos cheveux blonds.

L’été fleurit en vain l’herbe. Nous la foulons

Seules. L’antre est désert que la broussaille encombre ;

Et parfois je me prends, dans la nuit chaude et sombre,

À frémir à l’appel lointain des étalons.

Car la race de jour en jour diminuée

Des fils prodigieux qu’engendra la Nuée,

Nous délaisse et poursuit la Femme éperdument.

C’est que leur amour même aux brutes nous ravale ;

Le cri qu’il nous arrache est un hennissement.

Et leur désir en nous n’étreint que la cavale.

CENTAURES ET LAPITHES

La foule nuptiale au festin s’est ruée,

Centaures et guerriers ivres, hardis et beaux ;

Et la chair héroïque, au reflet des flambeaux,

Se mêle au poil ardent des fils de la Nuée.

Rires, tumulte… Un cri !… L’Épouse polluée

Que presse un noir poitrail, sous la pourpre en lambeaux

Se débat, et l’airain sonne au choc des sabots

Et la table s’écroule à travers la huée.

Alors celui pour qui le plus grand est un nain,

Se lève. Sur son crâne, un mufle léonin

Se fronce, hérissé de crins d’or. C’est Hercule.

Et d’un bout de la salle immense à l’autre bout,

Dompté par l’œil terrible où la colère bout,

Le troupeau monstrueux en renâclant recule.

FUITE DE CENTAURES

Ils fuient, ivres de meurtre et de rébellion,

Vers le mont escarpé qui garde leur retraite ;

La peur les précipite, ils sentent la mort prête

Et flairent dans la nuit une odeur de lion.

Ils franchissent, foulant l’hydre et le stellion,

Ravins, torrents, halliers, sans que rien les arrête ;

Et déjà, sur le ciel, se dresse au loin la crête

De l’Ossa, de l’Olympe ou du noir Pélion.

Parfois, l’un des fuyards de la farouche harde

Se cabre brusquement, se retourne, regarde.

Et rejoint d’un seul bond le fraternel bétail ;

Car il a vu la lune éblouissante et pleine

Allonger derrière eux, suprême épouvantail,

La gigantesque horreur de l’ombre Herculéenne.

LA NAISSANCE D’APHRODITÉ

Avant tout, le Chaos enveloppait les mondes

Où roulaient sans mesure et l’Espace et le Temps ;

Puis Gaia, favorable à ses fils les Titans,

Leur prêta son grand sein aux mamelles fécondes.

Ils tombèrent. Le Styx les couvrit de ses ondes.

Et jamais, sous l’éther foudroyé, le Printemps

N’avait fait resplendir les soleils éclatants,

Ni l’Été généreux mûri les moissons blondes.

Farouches, ignorants des rires et des jeux,

Les Immortels siégeaient sur l’Olympe neigeux.

Mais le ciel fit pleuvoir la virile rosée ;

L’Océan s’entr’ouvrit, et dans sa nudité

Radieuse, émergeant de l’écume embrasée,

Dans le sang d’Ouranos fleurit Aphrodité.

JASON ET MÉDÉE

À Gustave Moreau.

En un calme enchanté, sous l’ample frondaison

De la forêt, berceau des antiques alarmes,

Une aube merveilleuse avivait de ses larmes,

Autour d’eux, une étrange et riche floraison.

Par l’air magique où flotte un parfum de poison,

Sa parole semait la puissance des charmes ;

Le Héros la suivait et sur ses belles armes

Secouait les éclairs de l’illustre Toison.

Illuminant les bois d’un vol de pierreries,

De grands oiseaux passaient sous les voûtes fleuries,

Et dans les lacs d’argents pleuvait l’azur des cieux.

L’Amour leur souriait, mais la fatale Épouse

Emportait avec elle et sa fureur jalouse

Et les philtres d’Asie et son père et les Dieux.

LE THERMODON

Vers Thémiscyre en feu qui tout le jour trembla

Des clameurs et du choc de la cavalerie,

Dans l’ombre, morne et lent, le Thermodon charrie

Cadavres, armes, chars que la mort y roula.

Où sont Phœbé, Marpé, Philippis, Aella,

Qui, suivant Hippolyte et l’ardente Astérie,

Menèrent l’escadron royal à la tuerie ?

Leurs corps déchevelés et blêmes gisent là.

Telle une floraison de lys géants fauchée,

La rive est aux deux bords de guerrières jonchée,

Où, parfois, se débat et hennit un cheval ;

Et l’Euxin vit, à l’aube, aux plus lointaines berges

Du fleuve ensanglanté d’amont jusqu’en aval,

Fuir des étalons blancs rouges du sangs des Vierges.

ARTÉMIS ET LES NYMPHES

ARTÉMIS

L’âcre senteur des bois montant de toutes parts,

Chasseresse, a gonflé ta narine élargie,

Et dans ta virginale et virile énergie,

Rejetant tes cheveux en arrière, tu pars !

Et du rugissement des rauques léopards

Jusqu’à la nuit tu fais retentir Ortygie,

Et bondis à travers la haletante orgie

Des grands chiens éventrés sur l’herbe rouge épars.

Et, bien plus, il te plaît, Déesse, que la ronce

Te morde et que la dent ou la griffe s’enfonce

Dans tes bras glorieux que le fer a vengés ;

Car ton cœur veut goûter cette douceur cruelle

De mêler, en tes jeux, une pourpre immortelle

Au sang horrible et noir des monstres égorgés.

LA CHASSE

Le quadrige, au galop de ses étalons blancs,

Monte au faîte du ciel, et les chaudes haleines

Ont fait onduler l’or bariolé des plaines.

La Terre sent la flamme immense ardre ses flancs.

La forêt masse en vain ses feuillages plus lents ;

Le Soleil, à travers les cimes incertaines

Et l’ombre où rit le timbre argentin des fontaines,

Se glisse, darde et luit en jeux étincelants.

C’est l’heure flamboyante où, par la ronce et l’herbe,

Bondissant au milieu des molosses, superbe,

Dans les clameurs de mort, le sang et les abois,

Faisant voler les traits de la corde tendue,

Les cheveux dénoués, haletante, éperdue,

Invincible, Artémis épouvante les bois.

NYMPHÉE

Le quadrige céleste à l’horizon descend,

Et, voyant fuir sous lui l’occidentale arène,

Le Dieu retient en vain de la quadruple rêne

Ses étalons cabrés dans l’or incandescent.

Le char plonge. La mer, de son soupir puissant,

Emplit le ciel sonore où la pourpre se traîne,

Et, plus clair en l’azur noir de la nuit sereine,

Silencieusement s’argente le Croissant.

Voici l’heure où la Nymphe, au bord des sources fraîches,

Jette l’arc détendu près du carquois sans flèches.

Tout se tait. Seul, un cerf brame au loin vers les eaux

La lune tiède luit sur la nocturne danse,

Et Pan, ralentissant ou pressant la cadence,

Rit de voir son haleine animer les roseaux.

PAN

À travers les halliers, par les chemins secrets

Qui se perdent au fond des vertes avenues,

Le Chèvre-pied, divin chasseur de Nymphes nues,

Se glisse, l’œil ardent, sous les hautes forêts.

Il est doux d’écouter les soupirs, les bruits frais

Qui montent à midi des sources inconnues

Quand le Soleil, vainqueur étincelant des nues,

Dans la mouvante nuit darde l’or de ses traits.

Une Nymphe s’égare et s’arrête. Elle écoute

Les larmes du matin qui pleuvent goutte à goutte

Sur la mousse. L’ivresse emplit son jeune cœur.

Mais, d’un seul bond, le Dieu du noir taillis s’élance,

La saisit, frappe l’air de son rire moqueur,

Disparaît… Et les bois retombent au silence.

LE BAIN DES NYMPHES

C’est un vallon sauvage abrité de l’Euxin ;

Au-dessus de la source un noir laurier se penche,

Et la Nymphe, riant, suspendue à la branche,

Frôle d’un pied craintif l’eau froide du bassin.

Ses compagnes, d’un bond, à l’appel du buccin,

Dans l’onde jaillissante où s’ébat leur chair blanche,

Plongent, et de l’écume émergent une hanche,

De clairs cheveux, un torse ou la rose d’un sein.

Une gaîté divine emplit le grand bois sombre.

Mais deux yeux, brusquement, ont illuminé l’ombre.

Le Satyre !… Son rire épouvante leurs jeux ;

Elle s’élancent. Tel, lorsqu’un corbeau sinistre

Croasse, sur le fleuve éperdument neigeux

S’effarouche le vol des cygnes du Caÿstre.

LE VASE

L’ivoire est ciselé d’une main fine et telle

Que l’on voit les forêts de Colchide et Jason

Et Médée aux grands yeux magiques. La Toison

Repose, étincelante, au sommet d’une stèle.

Auprès d’eux est couché le Nil, source immortelle

Des fleuves, et, plus loin, ivres du doux poison,

Les Bacchantes, d’un pampre à l’ample frondaison

Enguirlandent le joug des taureaux qu’on dételle.

Au-dessous, c’est un choc hurlant de cavaliers ;

Puis les héros rentrant morts sur leurs boucliers

Et les vieillards plaintifs et les larmes des mères.

Enfin, en forme d’anse arrondissant leurs flancs,

Et posant aux deux bords leurs seins fermes et blancs,

Dans le vase sans fond s’abreuvent des Chimères.

ARIANE

Au choc clair et vibrant des cymbales d’airain,

Nue, allongée au dos d’un grand tigre, la Reine

Regarde, avec l’Orgie immense qu’il entraîne,

Iacchos s’avancer sur le sable marin.

Et le monstre royal, ployant son large rein,

Sous le poids adoré foule la blonde arène,

Et, frôlé par la main d’où pend l’errante rêne,

En rugissant d’amour mord les fleurs de son frein.

Laissant sa chevelure à son flanc qui se cambre

Parmi les noirs raisins rouler ses grappes d’ambre,

L’Épouse n’entend pas le sourd rugissement ;

Et sa bouche éperdue, ivre enfin d’ambroisie,

Oubliant ses longs cris vers l’infidèle amant,

Rit au baiser prochain du Dompteur de l’Asie.

BACCHANALE

Une brusque clameur épouvante le Gange.

Les tigres ont rompu leurs jougs et, miaulants,

Ils bondissent, et sous leurs bonds et leurs élans

Les Bacchantes en fuite écrasent la vendange.

Et le pampre que l’ongle ou la morsure effrange

Rougit d’un noir raisin les gorges et les flancs

Où près des reins rayés luisent des ventres blancs

De léopards roulés dans la pourpre et la fange.

Sur les corps convulsifs les fauves éblouis,

Avec des grondements que prolonge un long râle,

Flairent un sang plus rouge à travers l’or du hâle ;

Mais le Dieu, s’enivrant à ces jeux inouïs,

Par le thyrse et les cris les exaspère et mêle

Au mâle rugissant la hurlante femelle.

LE RÉVEIL D’UN DIEU

La chevelure éparse et la gorge meurtrie,

Irritant par les pleurs l’ivresse de leurs sens,

Les femmes de Byblos, en lugubres accents,

Mènent la funéraire et lente théorie.

Car sur le lit jonché d’anémone fleurie

Où la Mort avait clos ses longs yeux languissants,

Repose, parfumé d’aromate et d’encens,

Le jeune homme adoré des vierges de Syrie.

Jusqu’à l’aurore ainsi le chœur s’est lamenté,

Mais voici qu’il s’éveille à l’appel d’Astarté,

L’Époux mystérieux que le cinname arrose.

Il est ressuscité, l’antique adolescent !

Et le ciel tout en fleur semble une immense rose

Qu’un Adonis céleste a teinte de son sang.

LA MAGICIENNE

En tous lieux, même au pied des autels que j’embrasse,

Je la vois qui m’appelle et m’ouvre ses bras blancs.

Ô père vénérable, ô mère dont les flancs

M’ont porté, suis-je né d’une exécrable race ?

L’Eumolpide vengeur n’a point dans Samothrace

Secoué vers le seuil les longs manteaux sanglants,

Et, malgré moi, je fuis, le cœur las, les pieds lents ;

J’entends les chiens sacrés qui hurlent sur ma trace.

Partout je sens, j’aspire, à moi-même odieux,

Les noirs enchantements et les sinistres charmes

Dont m’enveloppe encor la colère des Dieux ;

Car les grands Dieux ont fait d’irrésistibles armes

De sa bouche enivrante et de ses sombres yeux,

Pour armer contre moi ses baisers et ses larmes.

SPHINX

Au flanc du Cithéron, sous la ronce enfoui,

Le roc s’ouvre, repaire où resplendit au centre

Par l’éclat des yeux d’or, de la gorge et du ventre,

La Vierge aux ailes d’aigle et dont nul n’a joui.

Et l’Homme s’arrêta sur le seuil, ébloui.

— Quelle est l’ombre qui rend plus sombre encor mon antre ?

— L’Amour. — Es-tu le Dieu ? — Je suis le Héros. — Entre ;

Mais tu cherches la mort. L’oses-tu braver ? — Oui.

Bellérophon dompta la Chimère farouche.

— N’approche pas. — Ma lèvre a fait frémir ta bouche…

— Viens donc ! Entre mes bras tes os vont se briser ;

Mes ongles dans ta chair… — Qu’importe le supplice,

Si j’ai conquis la gloire et ravi le baiser ?

— Tu triomphes en vain, car tu meurs. — Ô délice !…

MARSYAS

Les pins du bois natal que charmait ton haleine

N’ont pas brûlé ta chair, ô malheureux ! Tes os

Sont dissous, et ton sang s’écoule avec les eaux

Que les monts de Phrygie épanchent vers la plaine.

Le jaloux Citharède, orgueil du ciel hellène,

De son plectre de fer a brisé tes roseaux

Qui, domptant les lions, enseignaient les oiseaux ;

Il ne reste plus rien du chanteur de Célène.

Rien qu’un lambeau sanglant qui flotte au tronc de l’if

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