Théogonie, Les Travaux et les Jours, Le Bouclier d’Hercule (page 2)

Hésiode · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Petits poèmes grecs, Hésiode · 5 pages

(50) Quand les bienheureux immortels, après avoir courageusement combattu pour l’empire contre les Titans, eurent terminé cette guerre pénible, ils engagèrent, d’après les conseils de la Terre, Jupiter Olympien à la large vue, à saisir le pouvoir et à commander aux dieux. Jupiter leur distribua les honneurs avec équité. Ce roi des immortels choisit pour première épouse Métis (51), la plus sage de toutes les filles des dieux et des hommes. Mais lorsque Métis fut sur le point d’accoucher de Minerve, déesse aux yeux bleus, Jupiter, l’abusant par de flatteuses paroles, la renferma dans ses propres flancs, selon les conseils de la Terre et d’Uranus couronné d’étoiles, qui voulaient empêcher qu’au lieu de Jupiter, un autre des dieux immortels s’emparât de l’autorité souveraine ; car, suivant l’arrêt du destin, Métis devait lui donner des enfans fameux par leur sagesse : d’abord la vierge aux yeux bleus, Minerve Tritogénie, égale à son père en force et en prudence, puis un fils qui, rempli d’un superbe courage, deviendrait le roi des dieux et des mortels. Jupiter prévint un tel malheur en cachant Métis dans ses flancs, afin que cette déesse lui procurât la connaissance du bien et du mal.

Ensuite il épousa la brillante Thémis ; Thémis enfanta les Heures, Eunomie, Dicé, la florissante Irène, qui veillent sur les ouvrages des humains, et les Parques, comblées par Jupiter des plus rares honneurs, Clotho, Lachésis et Atropos, qui dispensent aux hommes et les biens et les maux. La fille de l’Océan, Eurynome, douée d’une beauté ravissante, conçut de Jupiter trois Grâces aux belles joues, Aglaia, Euphrosyne et l’aimable Thalie. L’amour, qui amollit les âmes, semble émaner de leurs paupières, et leurs yeux ont des regards pleins de charmes.

Cérès, cette nourrice du monde, laissa Jupiter entrer dans sa couche et engendra Proserpine aux bras d’albâtre, Proserpine que Pluton ravit à sa mère et que le prudent Jupiter lui permit de posséder.

Jupiter aima encore Mnémosyne à la belle chevelure, qui enfanta les neuf Muses aux bandelettes d’or, les Muses sensibles aux plaisirs des festins et aux douceurs du chant.

Latone (52), unie d’amour avec le maître de l’égide, fit naître Apollon et Diane chasseresse, ces deux enfans les plus aimables de tous les habitans du ciel.

Enfin Jupiter eut pour dernière épouse l’éclatante Junon, qui mit au jour Hébé, Mars et Ilithye après avoir partagé la couche du roi des dieux et des hommes. Mais il fit sortir de sa propre tête Tritogénie aux yeux bleus, cette terrible Pallas, ardente à exciter le tumulte, habile à guider les armées, toujours infatigable, toujours digne de respect, toujours avide de clameurs, de guerres et de combats.

Junon, sans s’unir à son époux, mais luttant de pouvoir avec lui, après de laborieux efforts, enfanta l’illustre Vulcain, le plus industrieux de tous les habitans de l’Olympe.

D’Amphitrite et du bruyant Neptune naquit le grand et vigoureux Triton, dieu redoutable qui, dans les profondeurs de la mer, habite un palais d’or auprès de sa mère chérie et du roi son père.

Épouse du dieu Mars qui brise les boucliers, Cythérée engendra la Fuite et la Terreur, divinités funestes qui dispersent les épaisses phalanges des héros et parmi les horreurs de la guerre secondent la fureur de Mars, ce destructeur des Villes ; elle enfanta aussi Harmonie (53), que le magnanime Cadmus choisit pour épouse.

La fille d’Atlas, Maïa (54), montant sur la couche sacrée de Jupiter, lui donna le glorieux Mercure, héraut des immortels.

Sémélé, fille de Cadmus, fécondée par les embrassemens de Jupiter, quoique mortelle, engendra un dieu, le célèbre Bacchus (55) qui répand au loin l’allégresse ; tous les deux maintenant jouissent des célestes honneurs.

Alcmène, unie d’amour avec Jupiter qui rassemble les nuages, donna l’existence au puissant Hercule.

Le boiteux Vulcain, ce dieu illustre, eut pour brillante épouse Aglaia (56), la plus jeune des Grâces.

Bacchus aux cheveux d’or épousa la fille de Minos, la blonde Ariane, que le fils de Saturne affranchit de la vieillesse et de la mort.

L’intrépide enfant d’Alcmène aux pieds charmans, le puissant Hercule, délivré de ses pénibles travaux, choisit pour chaste épouse dans l’Olympe neigeux Hébé, cette fille du grand Jupiter et de Junon aux brodequins d’or. Heureux enfin, après avoir accompli d’éclatans exploits, il est admis au rang des dieux, et tous ses jours s’écoulent exempts de malheurs et de vieillesse.

La glorieuse fille de l’Océan, Perseïs donna au Soleil infatigable Circé et le monarque Éétès.

Éétès, fils du Soleil qui éclaire les mortels, épousa, d’après le conseil des dieux, Idye aux belles joues, cette fille du superbe fleuve Océan, Idye, qui, domptée par ses amoureuses caresses, grâce à Vénus à la parure d’or, enfanta Médée aux pieds charmans.

Recevez maintenant mes adieux, habitans des demeures de l’Olympe, dieux des îles, de la terre et de la mer aux flots salés. Et vous, Muses harmonieuses, vierges de l’Olympe, filles de Jupiter maître de l’égide, chantez (57) ces déesses qui, reposant dans les bras des mortels, donnèrent le jour à des enfans semblables aux dieux.

Cérès (58), divinité puissante, goûta les charmes de l’amour avec le héros Iasius au sein d’un champ labouré trois fois, dans la fertile Crète ; là elle engendra le bienfaisant Plutus qui, parcourant l’immensité de la terre et le vaste dos de la mer, prodigue au mortel que le hasard amène sous sa main, l’abondance, la richesse et la prospérité.

Harmonie, la fille de Vénus à la parure d’or, conçut de Cadmus Ino, Sémélé, Agavé aux belles joues, Autonoë qu’épousa Aristée à l’épaisse chevelure ; elle enfanta aussi Polydore dans Thèbes couronnée de beaux remparts.

Callirhoë, fille de l’Océan, goûtant avec le magnanime Chrysaor les plaisirs de Vénus à la parure d’or, engendra le plus robuste de tous les mortels, Géryon qu’immola le puissant Hercule pour ravir ses bœufs aux pieds flexibles dans Erythie entourée de flots.

L’Aurore donna à Tithon Memnon au casque d’airain, roi de l’Éthiopie et le monarque Hémathion. Elle conçut de Céphale un illustre enfant, l’intrépide Phaéton, homme semblable aux dieux. Phaéton, encore paré des tendres fleurs de la brillante jeunesse, ne pensait qu’aux jeux de son âge, lorsque Vénus, amante des plaisirs, l’enleva, l’établit nocturne gardien de ses temples sacrés et lui accorda les honneurs divins.

Docile aux conseils des dieux immortels, le fils d’Éson (59) enleva la fille d’Éétès, de ce monarque nourrisson de Jupiter, lorsqu’il eut accompli les nombreux et pénibles travaux que lui avait imposés le grand roi Pélias, ce roi orgueilleux, insolent, impie et criminel. Vainqueur enfin, après de longues souffrances, il revint dans Iolchos, amenant sur son léger navire cette vierge aux yeux noirs, dont il fit sa charmante épouse. Bientôt, amoureusement domptée par Jason, ce pasteur des peuples, elle mit au jour Médus que Chiron, ce rejeton de Phillyre, éleva sur les montagnes. Ainsi s’accomplissait la volonté du grand Jupiter.

La fille de Nérée, ce vieillard marin, Psamathe, déesse puissante, enfanta Phocus après s’être unie d’amour avec Éacus, grâce à Vénus à la parure d’or.

Fécondée par Pélée, la divine Thétis aux pieds d’argent fit naître un guerrier formidable, Achille au cœur de lion.

Cythérée à la belle couronne donna l’existence à Énée lorsqu’elle eût goûté les plaisirs de l’amour avec le héros Anchise sur le faîte ombragé de l’Ida aux nombreux sommets.

Circé, fille du Soleil, né d’Hypérion, unie au patient Ulysse, engendra Agrius et l’irréprochable, le vigoureux Latinus ; elle enfanta encore Télégonus, grâce à Vénus à la parure d’or ; et ces héros, dans la retraite lointaine des îles sacrées, régnèrent sur tous les illustres Tyrréniens.

Calypso, déité puissante, unie d’amour avec Ulysse, eut pour fils Nausithoüs et Nausinoüs.

Telles sont les déesses qui, dormant dans les bras des mortels, donnèrent le jour à des enfans semblables aux dieux. Maintenant chantez la race des femmes illustres (60), ô Muses harmonieuses, vierges de l’Olympe, filles de Jupiter maître de l’égide !

FIN DE LA THÉOGONIE.

LES TRAVAUX ET LES JOURS.

Muses de la Piérie (1), ô vous dont les chants immortalisent ! venez ; célébrez votre père, de qui descendent à la fois tous les hommes obscurs ou fameux, le grand Jupiter, qui leur accorde à son gré la honte ou la gloire, les élève aisément ou aisément les renverse, affaiblit le puissant et fortifie le faible, corrige le méchant et humilie le superbe, Jupiter qui tonne dans les cieux et réside sur les plus hauts sommets de l’Olympe. Dieu puissant qui entends et vois tout, écoute : dirige vers l’équité les jugemens des mortels. Pour moi, puissé-je faire entendre à Persès le langage de la vérité !

On ne voit pas régner sur la terre une seule rivalité ; il en existe deux : l’une digne des éloges du sage, l’autre de son blâme ; toutes deux animées d’un esprit différent. L’une excite la guerre désastreuse et la discorde ; la cruelle ! nul homme ne la chérit, mais tous, d’après la volonté des dieux, sont contraints de l’honorer en la haïssant. L’autre, c’est la Nuit obscure qui l’enfanta la première, et le grand fils de Saturne, habitant au sommet des cieux, la plaça sur les racines mêmes de la terre pour qu’elle vécût parmi les humains et leur devînt utile. Elle pousse au travail le mortel le plus indolent. L’homme oisif, qui jette les yeux sur un homme riche, s’empresse à son tour de labourer, de planter, de gouverner avec ordre sa maison ; le voisin est jaloux du voisin qui tâche de s’enrichir. Cette rivalité est pour les mortels une source de biens. Ainsi le potier porte envie au potier, l’artisan à l’artisan, le mendiant au mendiant et le chanteur au chanteur.

O Persès ! grave bien ces conseils au fond de ton âme : que l’envie, joyeuse des maux d’autrui, ne te détourne pas du travail ; ne regarde pas les procès d’un œil curieux et n’écoute pas les plaideurs sur la place publique. On n’a que peu de temps à perdre dans les querelles et dans les contestations lorsque, pendant la saison propice, on n’a point amassé pour toute l’année les fruits que produit la terre et que prodigue Cérès. Rassasié de ces fruits, tu pourras alors envier et disputer aux autres leurs richesses (2). Mais non ; il ne te sera plus permis d’agir ainsi (3). Terminons enfin notre procès par d’équitables jugemens émanés de la bonté de Jupiter. Déjà nous avons partagé notre héritage, et tu m’as arraché la plus forte part dans l’espoir de corrompre ces rois, dévorateurs de présens (4), qui veulent juger notre querelle. Les insensés ! ils ignorent que souvent la moitié vaut mieux que le tout (5) et combien il y a d’avantages à se nourrir de mauve et d’asphodèle (6). En effet, les dieux cachèrent aux mortels le secret d’une vie frugale. Autrement le travail d’un seul jour suffirait pour te procurer les moyens de subsister une année entière, même en restant oisif. Tu suspendrais soudain le gouvernail au-dessus de la fumée et tu laisserais reposer les bœufs et les mulets laborieux. Mais Jupiter nous déroba ce secret, furieux dans son âme d’avoir été trompé par l’astucieux Prométhée (7). Voilà pourquoi il condamna les hommes aux soucis et aux tourmens. Il leur avait caché le feu ; mais le noble fils de Japet, par un adroit larcin, le leur apporta dans la tige d’une férule, après l’avoir enlevé au prudent Jupiter qui aime à lancer la foudre. Ce Dieu qui rassemble les nuages lui dit en son courroux :

« Fils de Japet, ô le plus habile de tous les mortels ! tu te réjouis d’avoir dérobé le feu divin et trompé ma sagesse ; mais ton vol te sera fatal à toi et aux hommes à venir. Pour me venger de ce larcin, je leur enverrai un funeste présent dont ils seront tous charmés au fond de leur âme, chérissant eux-mêmes leur propre fléau. »

En achevant ces mots, le père des dieux et des hommes sourit et commanda à l’illustre Vulcain de composer sans délais un corps, en mélangeant de la terre avec l’eau, de lui communiquer la force et la voix humaine, d’en former une vierge douée d’une beauté ravissante et semblable aux déesses immortelles ; il ordonna à Minerve de lui apprendre les travaux des femmes et l’art de façonner un merveilleux tissu, à Vénus à la parure d’or de répandre sur sa tête la grâce enchanteresse, de lui inspirer les violens désirs et les soucis dévorans, à Mercure, messager des dieux et meurtrier d’Argus, de remplir son esprit d’impudence et de perfidie. Tels furent les ordres de Jupiter, et les dieux obéirent à ce roi, fils de Saturne. Aussitôt l’illustre Vulcain, soumis à ses volontés, façonna avec de la terre une image semblable à une chaste vierge ; la déesse aux yeux bleus, Minerve, l’orna d’une ceinture et de riches vêtemens ; les divines Grâces et l’auguste Persuasion lui attachèrent des colliers d’or, et les Heures à la belle chevelure la couronnèrent des fleurs du printemps. Minerve entoura tout son corps d’une magnifique parure. Enfin le meurtrier d’Argus, docile au maître du tonnerre, lui inspira l’art du mensonge, les discours séduisans et le caractère perfide. Ce héraut des dieux lui donna un nom et l’appela Pandore, parce que chacun des habitans de l’Olympe lui avait fait un présent pour la rendre funeste aux hommes industrieux.

Après avoir achevé cette attrayante et pernicieuse merveille, Jupiter ordonna à l’illustre meurtrier d’Argus, au rapide messager des dieux, de la conduire vers Épiméthée. Épiméthée ne se rappela point que Prométhée lui avait recommandé de ne rien recevoir de Jupiter, roi d’Olympe, mais de lui renvoyer tous ses dons de peur qu’ils ne devinssent un fléau terrible aux mortels : il accepta le présent fatal et reconnut bientôt son imprudence.

Auparavant, les tribus des hommes vivaient sur la terre exemptes des tristes souffrances, du pénible travail et de ces cruelles maladies qui amènent la vieillesse : car les hommes qui souffrent vieillissent promptement. Pandore, tenant dans ses mains un grand vase, en souleva le couvercle, et les maux terribles qu’il renfermait se répandirent au loin. L’Espérance seule resta : arrêtée sur les bords du vase, elle ne s’envola point, Pandore ayant remis le couvercle, par l’ordre de Jupiter qui porte l’égide et rassemble les nuages. Depuis ce jour, mille calamités entourent les hommes de toutes parts : la terre est remplie de maux, la mer en est remplie ; les Maladies se plaisent à tourmenter les mortels nuit et jour et leur apportent en silence toutes les douleurs, car le prudent Jupiter les a privées de la voix. Nul ne peut donc échapper à la volonté de Jupiter.

Si tu le veux, je te ferai un autre récit plein de sagesse et d’utilité ; toi, recueille-le au fond de ta mémoire.

Quand les hommes et les dieux furent nés ensemble, d’abord les célestes habitans de l’Olympe créèrent l’âge d’or (8) pour les mortels doués de la parole. Sous le règne de Saturne qui commandait dans le ciel, les mortels vivaient comme les dieux ; ils étaient libres d’inquiétudes, de travaux et de souffrances ; la cruelle vieillesse ne les affligeait point ; leurs pieds et leurs mains conservaient sans cesse la même vigueur, et loin de tous les maux, ils se réjouissaient au milieu des festins, riches en fruits délicieux et chers aux bienheureux immortels. Ils mouraient comme enchaînés par un doux sommeil. Tous les biens naissaient autour d’eux. La terre fertile produisait d’elle-même d’abondans trésors ; libres et paisibles, ils partageaient leurs richesses avec une foule de vertueux amis. Quand la terre eut renfermé dans son sein cette première génération, ces hommes, appelés les génies terrestres, devinrent les protecteurs et les gardiens tutélaires des mortels : ils observent leurs bonnes ou leurs mauvaises actions, et, enveloppés d’un nuage (9), parcourent toute la terre en répandant la richesse : telle est la royale prérogative qu’ils ont obtenue.

Ensuite les habitans de l’Olympe produisirent une seconde race bien inférieure à la première, l’âge d’argent (10) qui ne ressemblait à l’âge d’or ni pour la force du corps ni pour l’intelligence. Nourri par les soins de sa mère, l’enfant, toujours inepte, croissait, durant cent ans, dans la maison natale. Parvenu au terme de la puberté et de l’adolescence, il ne vivait qu’un petit nombre d’années, accablé de ces douleurs, triste fruit de sa stupidité : car alors les hommes ne pouvaient s’abstenir de l’injustice ; ils ne voulaient pas adorer les dieux ni leur offrir des sacrifices sur leurs pieux autels, comme doivent le faire les mortels divisés par tribus. Bientôt Jupiter, fils de Saturne, les anéantit, courroucé de ce qu’ils refusaient leurs hommages aux dieux habitans de l’Olympe. Quand la terre eut dans son sein renfermé leurs dépouilles, on les nomma les mortels bienheureux ; ces génies terrestres n’occupent que le second rang, mais le respect accompagne aussi leur mémoire.

Le père des dieux créa une troisième génération d’hommes doués de la parole, l’âge d’airain, qui ne ressemblait en rien à l’âge d’argent. Robustes comme le frêne, ces hommes, violens et terribles, ne se plaisaient qu’aux injures et aux sanglans travaux de Mars ; ils ne se nourrissaient pas des fruits de la terre, et leur cœur impitoyable avait la dureté de l’acier. Leur force était immense, indomptable, et des bras invincibles s’allongeaient de leurs épaules sur leurs membres nerveux. Ils portaient des armes d’airain ; l’airain composait leurs maisons ; ils ne travaillaient que l’airain, car le fer noir n’existait pas encore. Égorgés par leurs propres mains, ils descendirent dans la ténébreuse demeure du froid Pluton sans laisser un nom après eux. Malgré leur force redoutable, la sombre Mort les saisit et ils quittèrent la brillante lumière du soleil.

Quand la terre eut aussi renfermé leur dépouille dans son sein, Jupiter, fils de Saturne, créa sur cette terre fertile une quatrième race plus juste et plus vertueuse (11), la céleste race de ces héros que l’âge précédent nomma les demi-dieux dans l’immense univers. La guerre fatale et les combats meurtriers les moissonnèrent tous, les uns lorsque, devant Thèbes aux sept portes (12), sur la terre de Cadmus, ils se disputèrent les troupeaux d’OEdipe (13) ; les autres lorsque, franchissant sur leurs navires la vaste étendue de la mer, armés pour Hélène aux beaux cheveux, ils parvinrent jusqu’à Troie, où la mort les enveloppa de ses ombres. Le puissant fils de Saturne, leur donnant une nourriture et une demeure différentes de celles des autres hommes, les plaça aux confins de la terre. Ces héros fortunés, exempts de toute inquiétude, habitent les îles des bienheureux (14) par delà l’océan aux gouffres profonds, et trois fois par an la terre féconde leur prodigue des fruits brillans et délicieux.

Plût aux dieux que je ne vécusse pas au milieu de la cinquième génération ! Que ne suis-je mort avant ! que ne puis-je naître après ! C’est l’âge de fer (15) qui règne maintenant. Les hommes ne cesseront ni de travailler et de souffrir pendant le jour, ni de se corrompre pendant la nuit ; les dieux leur enverront de terribles calamités. Toutefois, quelques biens se mêleront à tant de maux. Jupiter détruira cette race d’hommes doués de la parole lorsque presque dès leur naissance leurs cheveux blanchiront. Le père ne sera plus uni à son fils, ni le fils à son père, ni l’hôte à son hôte, ni l’ami à son ami ; le frère, comme auparavant, ne sera plus chéri de son frère ; les enfans mépriseront la vieillesse de leurs parens. Les cruels ! ils les accableront d’injurieux reproches sans redouter la vengeance divine. Dans leur coupable brutalité, ils ne rendront pas à leurs pères les soins que leur enfance aura reçus : l’un ravagera la cité de l’autre ; on ne respectera ni la foi des sermens, ni la justice, ni la vertu ; on honorera de préférence l’homme vicieux et insolent ; l’équité et la pudeur ne seront plus en usage : le méchant outragera le mortel vertueux par des discours pleins d’astuce auxquels il joindra le parjure. L’Envie au visage odieux, ce monstre qui répand la calomnie et se réjouit du mal, poursuivra sans relâche les hommes infortunés. Alors, promptes à fuir la terre immense pour l’Olympe, la Pudeur et Némésis (16), enveloppant leurs corps gracieux de leurs robes blanches, s’envoleront vers les célestes tribus et abandonneront les humains ; il ne restera plus aux mortels que les chagrins dévorans, et leurs maux seront irrémédiables.

Maintenant je raconterai aux rois une fable (17) que leur sagesse même ne dédaignera point. Un épervier venait de saisir un rossignol au gosier sonore et l’emportait à travers les nues ; déchiré par ses serres recourbées, le rossignol gémissait tristement ; mais l’épervier lui dit avec arrogance : « Malheureux ! pourquoi ces plaintes ? Tu es au pouvoir du plus fort ; quoique chanteur harmonieux, tu vas où je te conduis ; je peux à mon gré ou faire de toi mon repas ou te rendre la liberté. » Ainsi parla l’épervier au vol rapide et aux ailes étendues. Malheur à l’insensé qui ose lutter contre un ennemi plus puissant ! privé de la victoire, il voit encore la souffrance s’ajouter à sa honte.

O Persès ! écoute la voix de l’équité, et abstiens-toi de l’injure, car l’injure est fatale à l’homme faible ; l’homme de bien ne la supporte pas facilement : accablé par elle, il tombe sa victime. Il est un chemin plus noble qui mène à la justice. La justice finit toujours par triompher de l’injure. Mais l’insensé ne s’instruit que par son propre malheur. Horcus poursuit avec ardeur les jugemens iniques. La justice s’indigne et frémit partout où elle se voit entraînée par ces hommes, dévorateurs de présens, qui rendent de criminels arrêts. Couverte d’un nuage, elle parcourt en pleurant les cités et les tribus des peuples, apportant le malheur à ceux qui l’ont chassée et n’ont pas jugé avec droiture. Mais ceux qui, rendant une justice égale aux étrangers et à leurs concitoyens, ne s’écartent pas du droit sentier, voient fleurir leur ville et prospérer leurs peuples ; la paix, cette nourrice des jeunes gens (18), règne dans leur pays, et jamais Jupiter à la large vue ne leur envoie la guerre désastreuse. Jamais la famine ou l’injure n’attaque les mortels équitables : ils célèbrent paisiblement leurs joyeux festins ; la terre leur prodigue une abondante nourriture ; pour eux, le chêne des montagnes porte des glands sur sa cime et des abeilles dans ses flancs ; leurs brebis sont chargées d’une épaisse toison et leurs femmes mettent au jour des enfans qui ressemblent à leurs pères (19) ; toujours riches de tous les biens, ils n’ont pas besoin de voyager sur des vaisseaux, et la terre fertile les nourrit de ses fruits. Mais quand des mortels se livrent à l’injure funeste et aux actions vicieuses, Jupiter à la large vue leur inflige un prompt châtiment : souvent une ville entière est punie à cause d’un seul homme qui commet des injustices et des crimes (20) ; du haut des cieux, le fils de Saturne déchaîne à la fois deux grands fléaux, la peste et la famine, et les peuples périssent ; leurs femmes n’enfantent plus et leurs familles décroissent par la volonté de Jupiter, roi de l’Olympe, qui détruit leur vaste armée, renverse leurs murailles ou punit leurs vaisseaux en les engloutissant dans la mer.

Rois ! vous aussi, redoutez un pareil châtiment, car les immortels, mêlés parmi les hommes, aperçoivent tous ceux qui s’accablent mutuellement par des arrêts iniques sans craindre la vengeance divine. Par l’ordre de Jupiter, sur la terre fertile, trente mille génies, gardiens des mortels, observent leurs jugemens et leurs actions coupables, et, revêtus d’un nuage, parcourent le monde entier. La Justice, fille de Jupiter, est une vierge auguste et respectée des dieux habitans de l’Olympe ; lorsqu’un insolent ose l’outrager, soudain, assise auprès de Jupiter, puissant fils de Saturne, elle se plaint de la méchanceté des hommes et le conjure de faire retomber sur le peuple les fautes des rois qui, dans leurs criminelles pensées, s’écartent du droit chemin et prononcent d’injustes sentences. Pour éviter ces malheurs, ô rois dévorateurs de présens ! redressez vos arrêts et oubliez entièrement le langage de l’iniquité. L’homme qui fait du mal à autrui s’en fait aussi à lui-même ; un mauvais jugement est toujours terrible pour le juge. L’œil de ce Jupiter, qui voit et découvre tout, contemple notre procès si telle est sa volonté ; il n’ignore pas quel débat s’agite dans l’enceinte de notre ville. Puissions-nous maintenant, mon fils et moi, ne pas être justes aux yeux des mortels, puisque la justice n’attire plus que des malheurs, puisque l’homme le moins équitable obtient le plus de droits ! Mais je ne pense pas que Jupiter, maître de la foudre, tolère de semblables abus.

O Persès ! grave bien mes conseils au fond de ton esprit. Écoute la voix de la justice et renonce pour toujours à la violence : telle est la loi (21) que le fils de Saturne a imposée aux mortels. Il a permis aux poissons, aux animaux sauvages, aux oiseaux rapides de se dévorer les uns les autres, parce qu’il n’existe point de justice parmi eux ; mais il a donné aux hommes cette justice, le plus précieux des bienfaits. Si dans la place publique, un juge veut parler avec droiture et avec prudence, Jupiter à la large vue lui accorde la richesse ; mais s’il se parjure volontairement, s’il blesse l’équité par de faux témoignages, il subit des maux sans remède ; la gloire de sa postérité s’obscurcit d’âge en âge, tandis que d’âge en âge la postérité de l’homme juste devient plus illustre. Écoute mes utiles conseils, imprudent Persès ! Rien n’est plus aisé que de se précipiter dans le vice : le chemin en est court et nous l’avons près de nous ; mais les dieux immortels ont baigné de sueurs la route de la vertu : cette route est longue, escarpée et d’abord hérissée d’obstacles ; mais quand on touche à son sommet, elle devient facile, quoique toujours pénible.

Le plus sage est celui qui, jugeant tout par lui-même, considère les actions qui seront les meilleures lorsqu’il les aura terminées. L’homme docile aux bons conseils est encore digne d’estime ; mais celui qui ne sait pas s’éclairer par sa propre sagesse et refuse d’écouter les avis des autres est entièrement inutile sur la terre. Quant à toi, Persès ! ô rejeton des dieux (22) ! garde l’éternel souvenir de mes avis : travaille si tu veux que la Famine te prenne en horreur et que l’auguste Cérès à la belle couronne, pleine d’amour envers toi, remplisse tes granges de moissons. En effet, la Famine est toujours la compagne de l’homme paresseux ; les dieux et les mortels haïssent également celui qui vit dans l’oisiveté, semblable en ses désirs à ces frelons privés de dards qui, tranquilles, dévorent et consument le travail des abeilles. Livre-toi avec plaisir à d’utiles ouvrages, afin que tes granges soient remplies des fruits amassés pendant la saison propice. C’est le travail qui multiplie les troupeaux et accroît l’opulence. En travaillant, tu seras bien plus cher aux dieux et aux mortels : car les oisifs leur sont odieux. Ce n’est point le travail, c’est l’oisiveté qui est un déshonneur. Si tu travailles, les paresseux bientôt seront jaloux de toi en te voyant t’enrichir ; la vertu et la gloire accompagnent la richesse : ainsi tu deviendras semblable à la divinité. Il vaut donc mieux travailler, ne pas envier inconsidérément la fortune d’autrui et diriger ton esprit vers des occupations qui te procureront la subsistance : voilà le conseil que je te donne. La mauvaise honte est le partage de l’indigent. La honte est très-utile ou très-nuisible aux mortels. La honte mène à la pauvreté, la confiance à la richesse. Ce n’est point par la violence qu’il faut s’enrichir, les biens donnés par les dieux sont les meilleurs de tous. Si un ambitieux s’empare de nombreux trésors par la force de ses mains ou les usurpe par l’adresse de sa langue (comme il arrive trop souvent lorsque l’amour du gain séduit l’esprit des hommes et que l’impudence chasse toute pudeur), les dieux le précipitent bientôt vers sa ruine ; sa famille s’anéantit et il ne jouit que peu de temps de sa richesse. Il est aussi coupable que celui qui maltraiterait un suppliant ou un hôte, qui, monté en secret sur la couche d’un frère, souillerait sa femme d’embrassemens illégitimes, dépouillerait par une indigne ruse des enfans orphelins ou accablerait d’injurieux discours un père parvenu au triste seuil de la vieillesse. Jupiter s’irrite contre cet homme et lui envoie enfin un châtiment terrible en échange de ses iniquités. Mais toi, que ton esprit insensé s’abstienne de semblables crimes. Offre, selon tes facultés, des sacrifices aux dieux immortels (23) avec un cœur chaste et pur, et brûle en leur honneur les cuisses brillantes des victimes. Apaise-les par des libations et par de l’encens quand tu vas dormir ou lorsque brille la lumière sacrée du jour, afin qu’ils aient pour toi une âme bienveillante et que tu achètes toujours le champ d’autrui sans jamais vendre le tien. Invite ton ami à tes festins et laisse là ton ennemi ; invite surtout l’ami qui habite près de toi : car s’il t’arrive quelque accident domestique, tes voisins accourent sans ceinture, tandis que tes parens se ceignent encore. Un mauvais voisin est un fléau autant qu’un bon voisin est un bienfait. C’est un trésor que l’on rencontre dans un voisin vertueux. Il ne mourra jamais un de tes bœufs, à moins que tu n’aies un méchant voisin. Mesure avec soin tout ce que tu empruntes à ton voisin ; mais rends-lui autant et davantage si tu le peux, afin que si un jour tu as besoin de lui, tu le trouves prêt à te secourir.

Ne recherche pas des gains déshonorans ; de tels bénéfices équivalent à des pertes. Tu dois chérir qui le chérit, visiter qui te visite, donner à qui te donne, ne rien donner à qui ne te donne rien. On rend présent pour présent et refus pour refus. La libéralité est utile ; la rapine est funeste et ne cause que la mort. L’homme qui donne volontairement, quelle que soit la grandeur du bienfait, s’en réjouit et en est charmé jusqu’au fond de l’âme. Celui qui, fort de son impudence, commet un larcin, malgré la modicité du profit, sent le remords déchirer son cœur. Si tu acquiers peu à peu, mais souvent, tu auras bientôt amassé une grande fortune : qui sait ajouter à ce qu’il possède déjà, évitera la noire famine. Ce qu’on a déposé dans sa maison ne cause plus d’inquiétude. Il vaut mieux garder ses biens dans l’intérieur de ses foyers, puisque ce qui est dehors n’est pas en sûreté. S’il est agréable d’user de ce qu’on a près de soi, il est pénible d’avoir besoin de ce qui est ailleurs. Je t’engage à y songer. Bois à longs traits le commencement et la fin du tonneau, mais épargne le milieu. On le ménage trop tard, quand on ne ménage que le fond (24).

Donne toujours à ton ami le salaire convenu. En riant même avec ton frère, appelle un témoin : la crédulité et la défiance perdent également les hommes (25). Qu’une femme indécemment parée (26) ne te séduise point en t’agaçant, par son doux babil et en s’informant de ta demeure : c’est se fier au voleur que se fier à la femme. Qu’un fils unique garde la maison paternelle, ainsi tes richesses s’accroîtront dans tes foyers. Puisses-tu ne mourir que vieux en laissant un autre enfant ! C’est aux familles nombreuses que Jupiter prodigue d’immenses trésors. Plus des parens nombreux redoublent de soins et plus la fortune s’augmente. Si ton cœur désire la richesse, suis mon précepte : ajoute sans cesse le travail au travail.

Commence la moisson (27) quand les Pléiades, filles d’Atlas, se lèvent dans les cieux, et le labourage quand elles disparaissent ; elles demeurent cachées quarante jours et quarante nuits, et se montrent de nouveau lorsque l’année est révolue, à l’époque où s’aiguise le tranchant du fer. Telle est la loi générale des campagnes pour les colons qui habitent les bords de la mer ou qui, loin de cette mer orageuse, cultivent un sol fertile dans les gorges des profondes vallées. Sois toujours nu quand tu sèmes, nu quand tu laboures et nu quand tu moissonnes, si tu veux exécuter à propos tous les travaux de Cérès, voir tes fruits parvenir à leur maturité et n’être pas forcé, dans ton indigence de parcourir en mendiant les maisons étrangères sans rien obtenir. Déjà tu es venu près de moi, mais je ne te ferai plus ni aucun don ni aucun prêt. Travaille, imprudent Persès ! travaille à ces ouvrages que les dieux imposèrent aux hommes ; tremble d’être contraint dans la douleur de mendier ta nourriture avec ta femme et tes enfans et d’implorer des voisins qui te mépriseront : ils te donneront deux et trois fois, mais si tu les importunes encore, tu n’obtiendras plus rien et tu perdras ton temps en paroles ; tes longs discours seront inutiles. Je te conseille plutôt de payer tes dettes et d’éviter la famine.

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