Théogonie, Les Travaux et les Jours, Le Bouclier d’Hercule (page 3)

Hésiode · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Petits poèmes grecs, Hésiode · 5 pages

Procure-toi d’abord une maison, un bœuf laboureur et une esclave non mariée qui suivra tes troupeaux ; rassemble chez toi tous les instrumens nécessaires à l’agriculture pour ne pas en demander aux autres et ne pas en manquer si tu éprouvais un refus : alors tu verrais le temps s’écouler et l’ouvrage en souffrirait. Ne remets pas tes travaux au lendemain ni au surlendemain : l’homme qui reste oisif ou qui diffère d’agir ne remplit pas ses granges. L’activité double la richesse. Celui qui temporise lutte toujours avec le besoin.

Lorsque le soleil ne darde plus les rayons de sa brûlante chaleur, lorsque, pendant l’automne, les pluies du grand Jupiter rendent le corps humain plus souple et plus léger (car alors l’astre du Sirius roule moins longtemps pendant le jour sur la tête des malheureux mortels et prolonge davantage sa course nocturne), lorsque les arbres coupés par le fer sont moins exposés à la carie, quand leurs feuillages tombent et leur sève s’arrête, songe que c’est le temps d’abattre les bois nécessaires à tes travaux. Façonne un mortier de trois pieds, un pilon de trois coudées et un essieu de sept pieds : telle est la mesure la plus convenable ; taille ensuite un maillet de huit pieds et arrondis une jante de trois palmes pour un char qui en aura dix ; prépare beaucoup d’autres morceaux de bois recourbés. Lorsque, en parcourant la montagne ou la plaine, tu auras trouvé un manche d’yeuse, apporte-le dans la maison, c’est l’instrument le plus solide pour servir au labourage ; qu’un élève de Pallas, l’attachant avec des clous, le fixe au dental et l’adapte au timon. Alors construis dans ta demeure deux charrues, l’une d’une seule pièce, l’autre de bois d’assemblage ; rien n’est plus utile, puisque si tu brises l’une, tu pourras atteler tes bœufs à l’autre : c’est le laurier ou l’orme qui forme les timons les plus forts ; que le dental soit de chêne et le manche d’yeuse. Achète deux bœufs de neuf ans ; à cet âge leur vigueur est infatigable ; parvenus au terme de la jeunesse, ils sont encore propres aux travaux : tu ne craindras point qu’en se disputant ils ne brisent la charrue au milieu d’un sillon et ne laissent l’ouvrage imparfait. Qu’un homme de quarante ans les accompagne, après avoir mangé en huit bouchées un pain divisé en quatre parties ; tout entier au labour, il tracera des sillons toujours droits, ne détournera point ses yeux sur ses camarades et tiendra son esprit constamment appliqué à sa tâche : un plus jeune laboureur ne saurait ni répandre la semence avec mesure, ni éviter de la répandre deux fois, car un jeune homme est toujours impatient de rejoindre ses compagnons.

Observe chaque année le temps où tu entendras les cris de la grue retentir du haut des nuages ; c’est elle qui apporte le signal du labour et qui annonce le retour du pluvieux hiver. L’homme qui manque de bœufs sent alors les regrets déchirer son âme. Nourris dans ton étable des bœufs aux longues cornes. Il est aisé de dire : Prête-moi des bœufs et un chariot ; mais il est aisé de répondre : Mes bœufs sont occupés. L’homme riche en imagination parle de construire un chariot ; l’insensé ! il ignore que pour un chariot il faut cent pièces de bois, il aurait dû y songer plus tôt et se munir des matériaux nécessaires. Dès que le temps du labourage arrive pour les mortels, hâte-toi, pars le matin avec tes esclaves, travaille dans la saison le sol humide et sec pour rendre tes champs fertiles, défriche la terre dans le printemps, laboure-la encore pendant l’été ; elle ne trompera point ton espérance ; quand elle est devenue légère, c’est le temps de l’ensemencer. Ainsi travaillée, elle fournit les moyens d’écarter les imprécations et de procurer du repos aux enfans. Invoque le Jupiter infernal et demande à la chaste Cérès de faire parvenir ses divins présens à leur maturité. Lorsque, commençant le labour et prenant dans la main l’extrémité du manche, tu frappes de l’aiguillon le dos de tes bœufs qui traînent le timon à l’aide des courroies, qu’un jeune serviteur te suive armé d’un hoyau et donne du mal aux oiseaux en recouvrant la semence. L’ordre est pour les mortels le plus grand des biens ; le désordre le plus grand des maux. Ainsi tes lourds épis s’inclineront vers la terre si le roi de l’Olympe accorde un heureux terme à tes travaux. Tu débarrasseras tes urnes de leurs toiles d’araignée (28) et je crois que tu te réjouiras, riche de tous les biens entassés dans ta maison. Tu attendras dans l’abondance le printemps aux blanches fleurs et tu ne regarderas pas les autres d’un œil jaloux ; ce seront les autres qui auront besoin de toi. Si tu ne laboures la terre féconde que dans le solstice d’hiver, tu pourras moissonner en demeurant assis ; à peine saisiras-tu dans ta main quelques rares épis que tu lieras en javelles inégales, en te traînant dans la poussière et sans te réjouir beaucoup. Tu emporteras la moisson dans une corbeille et tu seras pour peu de monde un sujet d’envie. L’esprit de Jupiter maître de l’égide passe aisément d’une pensée à une autre, et il est difficile aux hommes de pénétrer ses desseins. Si tu ne laboures que tard, le mal n’est pourtant pas sans remède. Dès que le coucou chante dans le feuillage du chêne, et réjouit les mortels sur la terre immense, si Jupiter ne cesse de pleuvoir pendant trois jours et si l’eau ne reste pas au-dessous du sabot de tes bœufs sans toutefois le surpasser, le dernier labourage sera aussi heureux que le premier. Retiens tous ces préceptes dans ta mémoire. Observe attentivement l’approche du printemps aux blanches fleurs et la saison des pluies.

Dans l’hiver, lorsqu’un froid violent tient les hommes renfermés, passe, sans t’arrêter devant les ateliers de forgerons (29) et les lieux publics aux brûlans foyers. L’homme laborieux sait accroître son bien même dans cette saison. Ne te laisse donc point accabler par les rigueurs d’un hiver cruel et de la pauvreté. Crains d’être réduit à presser d’une main amaigrie tes pieds gonflés par le jeûne. Le paresseux se repaît de vaines illusions et, manquant du nécessaire, médite en son esprit de coupables actions. L’indigent, privé de moyens d’existence, reste assis dans les lieux publics, et nourrit l’espérance du mal. Au milieu de l’été, dis à tes esclaves : « L’été ne durera pas toujours, construisez vos demeures. » Redoute le mois Lénéon, ces mauvais jours tous funestes aux bœufs, et les glaces dangereuses qui couvrent la campagne lorsque, venu de la Thrace nourrice des chevaux, l’impétueux Borée agite de son souffle les flots de la vaste mer, resserre la terre et les bois, et déchaîné sur cette terre féconde, déracine dans les gorges des montagnes les chênes à la cime élevée et les énormes sapins, en faisant mugir au loin les immenses forêts. Les bêtes sauvages frissonnent et ramènent sous leur ventre leur queue engourdie malgré l’épaisseur de leurs poils qui ne les garantit pas des attaques du glacial Borée. Ce vent pénètre sans obstacle à travers le cuir du bœuf et les longs poils de la chèvre ; cependant la force de son souffle ne perce point la laine touffue des brebis. Le froid courbe le vieillard, mais il respecte la peau tendre de la jeune fille qui, tranquille dans ses foyers auprès de sa mère, encore ignorante des plaisirs de Vénus à la parure d’or, après avoir lavé dans une onde pure et parfumée d’une huile luisante ses membres délicats, dort renfermée, la nuit, dans la maison natale, à l’abri des rigueurs de l’hiver, tandis que le polype se ronge les pieds dans sa demeure glacée, au fond de sa triste retraite ; car le soleil ne lui montre pas d’autre nourriture à saisir, le soleil qui se tourne vers les contrées et les villes des peuples à la noire couleur et brille moins longtemps pour tous les Grecs. Alors les monstres des forêts, armés ou dépourvus de cornes, grincent des dents et fuient à travers les épaisses broussailles ; tous les animaux qui habitent des tanières profondes et des antres dans les rochers, ne songent qu’à chercher ces abris ; pareils à l’homme à trois pieds (30) dont les épaules semblent brisées et qui penche son front vers la terre, ils se traînent avec effort, en tâchant d’éviter les blancs flocons de la neige.

Dans cette saison, pour garantir ton corps (31), revêts, suivant mon conseil, un manteau moelleux et une tunique flottante jusqu’aux talons ; enveloppe-toi d’un vêtement dont la légère trame est couverte d’une laine épaisse, afin que tes poils hérissés ne se dressent pas sur tes membres frissonnans. Enlace à tes pieds des brodequins formés de la peau d’un bœuf que la force a fait périr et garnis de poils épais dans l’intérieur. Quand le temps de la froidure sera venu, jette sur tes épaules la dépouille des chevreaux premiers-nés et attache-la avec une courroie de bœuf, pour qu’elle te serve de rempart contre la pluie. Couvre ta tête d’un chapeau façonné avec soin et propre à défendre tes oreilles de l’humidité. Car lorsque Borée tombe, l’aurore est froide, et l’air fécond du matin, descendant du ciel étoilé, s’étend sur les travaux des riches laboureurs ; la vapeur émanée du sein des fleuves intarissables, et soulevée au-dessus de la terre par la fureur du vent, tantôt vers le soir retombe en pluie, et tantôt souffle avec violence, tandis que Borée, venu de la Thrace, pousse au loin les épais nuages. Préviens cette tempête et, ton ouvrage terminé, rentre dans ta maison, de peur que du haut des cieux une sombre nuée, t’enveloppant tout entier, ne mouille ton corps et ne trempe tes vêtemens. Évite un tel danger ; ce mois de l’hiver est le plus redoutable de tous ; il est funeste aux troupeaux et funeste aux mortels. Alors ne mesure à tes bœufs que la moitié de leur pâture, mais donne plus d’alimens à l’homme ; les longues nuits diminuent les besoins des animaux. Contracte l’habitude pendant l’année entière de régler la nourriture d’après la durée des jours et des nuits, jusqu’à ce que la terre, cette mère commune, te prodigue des fruits de toute espèce.

Quand, soixante jours après la conversion du soleil, Jupiter a terminé le cours de l’hiver, l’étoile Arcture, abandonnant les flots sacrés de l’Océan, se lève et brille la première à l’entrée de la nuit. Bientôt après, la fille de Pandion, la plaintive hirondelle reparaît le matin aux yeux des hommes, lorsque le printemps est déjà commencé. Préviens l’arrivée de l’hirondelle, pour tailler la vigne : cette époque est la plus favorable ; mais, quand le limaçon, fuyant les Pléiades, grimpe de la terre sur les plantes, c’est le temps non pas de fouir la vigne, mais d’aiguiser tes faulx et d’exciter tes esclaves au travail. Fuis le repos sous l’ombrage, fuis le sommeil du matin, dans la saison de la moisson, lorsque le soleil dessèche tous les corps. Alors, dépêche-toi ; rassemble le blé dans ta maison et sois debout au point du jour, afin d’obtenir une récolte suffisante. L’aurore accomplit le tiers de l’ouvrage ; l’aurore accélère le voyage et avance le travail. Partout l’aurore, dès qu’elle se montre, met les hommes en route et place les bœufs sous le joug.

Lorsque le chardon fleurit, lorsque la cigale harmonieuse, assise au sommet d’un arbre, fait entendre sa douce voix en agitant ses ailes, dans la saison du laborieux été, les chèvres sont très-grasses, les vins excellens, les femmes très-lascives et les hommes très-faibles, parce que le Sirius appesantit leur tête et leurs genoux, et dessèche tout leur corps par ses feux ardens. Alors repose-toi à l’ombre des rochers ; bois du vin de Biblos, choisis pour ton repas des gâteaux de fromage, le lait des chèvres qui ne nourrissent plus, la chair d’une génisse qui n’a pas encore été mère et ne broute que les feuilles des bois, ou la chair des chevreaux premiers-nés. Savoure un vin noir et demeure assis sous l’ombrage, rassasié d’une abondante nourriture, le visage tourné vers la pure haleine du zéphyre, aux bords d’une fontaine qui ne cesse d’épancher des flots limpides. Verse dans ta coupe trois portions d’eau et une quatrième de vin. Dès que l’impétueux Orion commencera à paraître, ordonne à tes esclaves de broyer les dons sacrés de Cérès, dans un lieu exposé aux vents, sur une aire aplanie. Mesure le grain et dépose-le soigneusement dans les urnes. Lorsque tu auras chez toi renfermé ta récolte entière, je t’engage à louer un mercenaire sans maison, à chercher une servante sans enfans, car celle qui en a devient trop importune. Procure-toi aussi un chien à la dent dévorante et ne lui épargne point la nourriture, de peur que le voleur qui dort pendant le jour ne vienne t’enlever tes richesses. Amasse le foin et la paille qui te serviront à nourrir durant une année tes bœufs et tes mulets. Mais ensuite laisse reposer les genoux de tes esclaves et dételle tes bœufs.

Lorsque Orion et Sirius seront parvenus jusqu’au milieu du ciel, et que l’Aurore aux doigts de rose contemplera Arcture, ô Persès ! cueille tous les raisins et apporte-les dans ta demeure ; expose-les au soleil dix jours et dix nuits. Conserve-les à l’ombre pendant cinq jours, et le sixième, renferme dans les vases ces présens du joyeux Bacchus. Quand les Pléiades, les Hyades et l’impétueux Orion auront disparu, rappelle-toi que c’est la saison du labourage. Qu’ainsi l’année soit remplie tout entière par des travaux champêtres.

Si le désir de la périlleuse navigation s’est emparé de ton âme, redoute l’époque où les Pléiades, fuyant l’impétueux Orion, se plongent dans le sombre Océan ; alors se déchaîne le souffle de tous les vents ; n’expose pas tes navires aux fureurs de la mer ténébreuse Souviens-toi plutôt, comme je te le conseille, de travailler la terre ; tire le vaisseau sur le continent et assujettis-le de tous côtés avec des pierres qui arrêteront la violence des vents humides. Songe à vider la sentine, pour qu’elle ne soit point gâtée par la pluie de Jupiter. Renferme tous les agrès dans ta maison. Replie avec soin les ailes du vaisseau qui traverse les mers. Suspends au-dessus de la fumée de ton foyer le superbe gouvernail et attends la saison propice aux courses maritimes. Quand elle sera venue, lance à la mer ton léger navire et remplis-le d’une cargaison convenable qui, à ton retour, te procurera des bénéfices. C’est ainsi que notre père, imprudent Persès, naviguait en cherchant un honnête moyen d’existence. Autrefois, abandonnant la Cume d’Éolide, il arriva dans ce pays, après avoir franchi sur un noir vaisseau l’immense étendue de la mer. Il ne fuyait pas la fortune, la richesse et l’opulence, mais la cruelle pauvreté que Jupiter envoie aux hommes. Enfin, il s’établit près de l’Hélicon, dans Ascra, misérable village, affreux l’hiver, incommode l’été, désagréable toujours.

Pour toi, ô Persès ! souviens-toi de ne te livrer à tous les travaux et surtout à la navigation que dans la saison propice. Fais l’éloge d’un petit bâtiment, mais remplis un grand vaisseau de marchandises. Plus la cargaison est considérable, plus tu accumuleras profits sur profits, si toutefois les vents retiennent leur souffle désastreux. Si, tournant vers le commerce ton esprit imprudent, tu veux éviter les dettes et la cruelle famine, je t’enseignerai les moyens d’affronter la mer retentissante, bien que je sois inexpérimenté dans l’art de la navigation. Jamais je n’ai traversé sur un navire la vaste mer que lorsque je vins dans l’Eubée, en quittant Aulis où jadis les Grecs, attendant la fin des tempêtes, avaient rassemblé une nombreuse armée pour voguer de la divine Hellas vers Troie aux belles femmes. Pendant ce voyage, je passai à Chalcis pour disputer les prix du belliqueux Amphidamas, quand ses fils magnanimes proposèrent plusieurs genres de combats. Là je m’enorgueillis d’avoir conquis par mes chants un trépied à deux anses, que je consacrai aux Muses de l’Hélicon, dans les lieux mêmes où, pour la première fois, elles m’avaient inspiré des vers harmonieux. C’est alors seulement que je me confiai aux solides vaisseaux. Cependant je te révélerai les conseils de Jupiter armé de l’égide ; car les Muses m’apprirent à chanter les hymnes célestes.

Cinquante jours après la conversion du soleil, lorsque le laborieux été arrive à son terme, c’est l’époque favorable à la navigation. Tu ne verras aucun vaisseau se briser, et la mer n’engloutira pas les voyageurs, à moins que le prudent Neptune qui ébranle la terre, ou Jupiter, roi des immortels, n’ait résolu leur perte. En effet, les maux et les biens sont tous au pouvoir de ces dieux. Les vents alors sont faciles à distinguer ; la mer est sûre et tranquille. Encouragé par ces vents, lance sur cette mer ton rapide navire, que tu auras soigneusement rempli de marchandises. Mais hâte-toi de revenir dans tes foyers le plus tôt qu’il te sera possible ; n’attends pas le vin nouveau, les inondations de l’automne, l’approche de l’hiver, ni le souffle impétueux du Notus qui, accompagnant les abondantes pluies de Jupiter, rend la mer orageuse et difficile.

On peut encore s’embarquer au printemps, lorsque l’homme voit bourgeonner à la cime du figuier des premières feuilles aussi peu sensibles que les traces d’une corneille qui glisse sur la terre ; alors la mer est accessible. C’est l’époque de la navigation du printemps ; mais je ne l’approuve pas ; elle ne plaît point à mon esprit, parce qu’il faut toujours en saisir l’occasion. Tu auras de la peine à fuir le danger ; néanmoins les hommes s’y exposent follement ; ; car la richesse est la vie même pour les malheureux mortels. Cependant il est cruel de périr dans les flots. Je t’engage à méditer dans le fond de ta pensée tous les conseils que je te donne. Ne va point placer ta fortune entière sur tes profonds vaisseaux ; laisse le plus grand nombre de tes biens et n’emporte que la moindre partie. Il est aussi terrible de rencontrer sa perte dans les vagues de la mer, que si, après avoir placé sur un chariot un fardeau trop pesant, tu voyais se briser son essieu et se perdre toutes les marchandises.

Agis toujours avec prudence. L’occasion en toute chose est ce qui vaut le mieux. Conduis une épouse dans ta maison, quand tu n’auras ni beaucoup moins, ni beaucoup plus de trente ans : c’est l’âge convenable pour l’hymen. Que ta femme soit nubile depuis quatre ans, et se marie la cinquième année. Epouse-la vierge, afin de lui apprendre des mœurs chastes. Choisis surtout celle qui habite près de toi. Examine attentivement tout ce qui l’entoure, pour que ton mariage n’excite pas la risée de tes voisins. Car s’il n’est pas pour l’homme un plus grand bien qu’une vertueuse femme, il n’est pas un plus cruel fléau qu’une femme vicieuse qui, ne recherchant que les festins, brûle sans flambeau l’époux le plus vigoureux et le réduit à une vieillesse prématurée.

Respecte toujours la puissance des bienheureux immortels. Ne rends pas ton ami l’égal de ton frère, ou, si tu agis ainsi, ne lui fais jamais tort le premier. Ne mens pas pour le plaisir de parler. Si ton ami commence à t’offenser par ses discours ou par ses actions, souviens-toi de le punir deux fois. Si, jaloux de rentrer dans ton amitié, il t’offre lui-même satisfaction, reçois-la. On est trop malheureux quand on change d’ami trop souvent. Que jamais ton visage ne trahisse ta pensée. Ne cherche point à passer pour un homme qui reçoit beaucoup d’hôtes, ni pour un homme qui n’en reçoit aucun. Ne sois ni le compagnon des méchans, ni le calomniateur des gens de bien. Garde-toi de reprocher à personne la pauvreté qui dévore l’âme, la pauvreté, ce funeste présent des bienheureux immortels. Une langue avare de discours est un trésor parmi les hommes. C’est la mesure des paroles qui en compose la grâce la plus précieuse. Si tu es médisant, bientôt on médira de toi davantage. Ne sois pas morose dans ces festins que de nombreux amis célèbrent en commun ; le plaisir en est très-grand et la dépense très-petite. Au lever de l’aurore, ne consacre point avec des mains impures (32) un vin noir à Jupiter et aux autres immortels ; ils ne t’écouteraient pas et repousseraient les prières. Quand tu veux uriner, ne reste pas debout, tourné contre le soleil, et même depuis le coucher de cet astre jusqu’à son lever, ne le fais pas en marchant au milieu ou en dehors du chemin, ni en te découvrant. Les nuits appartiennent aux dieux. L’homme sage et pieux satisfait ce besoin lorsqu’il est assis, ou qu’il s’approche du mur d’une cour étroitement fermée.

Dans ta maison ne va point, tout souillé d’une humide semence, te découvrir devant le foyer ; évite une telle indécence. Engendre la postérité non pas au retour d’un repas funèbre au sinistre présage, mais après le festin des dieux. Ne traverse jamais à pied le limpide courant des fleuves intarissables, avant d’avoir prié à l’aspect de leurs belles eaux et lavé tes mains dans ces ondes transparentes de blancheur. L’homme impie qui traverse un fleuve sans y purifier ses mains provoque la colère des dieux et s’attire des malheurs dans l’avenir. Dans le festin solennel des dieux, ne sépare jamais avec le noir couteau les vieux ongles des ongles encore neufs. Ne place pas l’urne du vin au-dessus de la coupe des buveurs ; car cette action deviendrait un présage fatal.

Quand tu bâtis une maison ne la laisse pas imparfaite de peur que la criarde corneille ne croasse du haut des murs. Garde-toi de manger ou de te laver dans les vases non encore consacrés ; ce délit t’exposerait au châtiment. Ne laisse pas s’asseoir sur l’immobile pierre des tombeaux un enfant de douze ans ; ce serait mal agir et tu n’en ferais qu’un homme sans vigueur ; n’y place pas non plus un enfant de douze mois : l’inconvénient serait le même. Homme ne lave pas ton corps dans le bain des femmes ; autrement tu subirais un jour une punition sévère. Si tu arrives au milieu d’un sacrifice déjà commencé, ne le moque point des mystères (33) ; la divinité s’en irriterait. Ne va point uriner dans le courant des fleuves qui coulent vers la mer, ni dans l’eau des fontaines ; garde-toi de les profaner ainsi. N’y satisfais pas également d’autres besoins ; une telle action ne serait pas plus louable. Évite une mauvaise renommée parmi tes semblables. La renommée est dangereuse ; son fardeau est léger à soulever, pénible à supporter et difficile à déposer. La renommée que des peuples nombreux répandent au loin, ne périt jamais tout entière ; car elle est aussi elle-même une divinité.

Observe les jours (34) d’après l’ordre établi par Jupiter, pour les apprendre à tes esclaves ; le trentième du mois est le plus convenable pour l’inspection de leurs travaux et le partage de leur salaire, lorsque les peuples rassemblés entendent les arrêts de la justice. Voici les jours qui viennent du prudent Jupiter : d’abord le premier de la nouvelle lune, le quatrième et le septième, jour sacré où Latone enfanta Apollon au glaive d’or. Le huitième et le neuvième du mois qui grandit conviennent aux affaires domestiques. Le onzième et le douzième sont favorables tous les deux, l’un à la tonte des brebis, l’autre à la récolte des joyeux fruits de la terre. Mais le douzième est bien préférable au onzième. C’est alors que l’araignée au léger vol file sa trame dans les airs, durant les grands jours de l’été, lorsque la fourmi ramasse ses provisions. Que la femme en ce jour prépare sa toile et entreprenne son ouvrage.

N’ensemence pas la terre le treizième jour du mois commencé ; ce jour n’est favorable qu’aux plantations ; le seizième leur est entièrement contraire ; il est propice à la génération des mâles, mais nuisible, soit à la procréation des filles, soit à leur mariage. Le sixième ne vaut rien non plus pour engendrer des filles, il est bon pour châtrer les chevreaux et les béliers et pour entourer d’une enceinte les bergeries. Ce jour est heureux pour la conception des enfans mâles ; il aime les injurieux propos, les mensonges, les paroles flatteuses et les secrets entretiens.

Le huitième jour du mois, tu peux châtrer les chevreaux et les bœufs mugissans et, le douzième, les mulets laborieux. Le vingtième, pendant les grands jours, tu engendreras un fils doué d’une âme sage et prudente. Le dixième est propre à la génération des hommes, le quatorzième à celle des filles. Apprivoise en ce jour les brebis, les bœufs aux pieds flexibles et aux cornes recourbées, les chiens à la dent dévorante et les mulets laborieux, en les caressant de la main. Le quatrième et le vingt-quatrième jours du mois qui commence et qui finit, songe à fuir les chagrins dévorans ; ce sont des jours sacrés. Le quatrième, conduis ton épouse dans ta maison, après avoir interrogé le vol des oiseaux ; tel est le meilleur augure pour l’hymen. Évite les cinquièmes jours qui sont funestes et terribles. Car alors on dit que les Furies parcourent la terre, en vengeant Horcus que la Discorde enfanta pour le châtiment des parjures. Le dix-septième, visite soigneusement les dons sacrés de Cérès et jette-les au vent dans une aire aplanie. Coupe les bois destinés à la construction des maisons et à l’armement des navires. Commence, le quatrième, à construire tes légers vaisseaux. Le dix-neuvième après midi est le jour le plus favorable ; le neuvième n’est nullement dangereux pour les mortels ; il est bon pour planter, propice à la génération, pour les hommes comme pour les femmes : ce n’est jamais un mauvais jour. Peu de personnes savent que le vingt-neuvième est excellent pour percer un tonneau, pour soumettre au joug les bœufs, les mulets, les chevaux aux pieds légers et pour lancer sur la sombre mer un rapide vaisseau à plusieurs rangs de rameurs. Peu de personnes l’appellent un jour d’heureux présage. Le quatrième, ouvre les tonneaux ; à midi ce jour est sacré par-dessus tous les autres. Quelques-uns regardent le vingtième au lever de l’aurore comme le meilleur du mois ; car le soir il devient défavorable.

Tels sont les jours utiles aux hommes (35) ; les autres sont indifférens ; ils ne présagent et n’apportent rien. Chacun loue tantôt l’un, tantôt l’autre ; mais peu savent les apprécier. La journée est souvent une marâtre et souvent une mère. Heureux, heureux le sage mortel qui, instruit de toutes ces vérités, travaille sans cesse, irréprochable envers les dieux, observant le vol des oiseaux et fuyant les actions impies !

FIN DES TRAVAUX ET DES JOURS.

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LE BOUCLIER D’HERCULE.

Ou telle (1), abandonnant sa maison et la terre de la patrie, la fille d’Électryon, de ce chef belliqueux des peuples, Alcmène (2) arriva dans Thèbes avec l’intrépide Amphitryon, Alcmène qui surpassait toutes les femmes au sein fécond par la beauté de son visage et par la grandeur de sa taille. Aucune de ces femmes que les mortelles enfantèrent en s’unissant à des époux mortels ne pouvait lui disputer le prix de la sagesse. Dans sa haute chevelure, dans ses noires paupières respirait une grâce (3) semblable à celle de Vénus à la parure d’or et, dans le fond de son cœur, elle aimait son époux comme jamais aucune femme n’avait aimé le sien. Cependant ce guerrier furieux en disputant des bœufs au noble père d’Alcmène, vainqueur l’avait fait périr par la force (4). Contraint de fuir sa patrie (5), il était venu dans Thèbes demander un asile aux enfans de Cadmus, porteurs de boucliers : c’est là qu’il demeurait avec sa pudique épouse, mais privé des aimables plaisirs de l’hyménée ; car il lui était défendu de monter sur la couche de la fille d’Électryon, d’Alcmène aux pieds charmans, avant d’avoir vengé le meurtre des généreux frères de son épouse et livré à la flamme dévorante les villages des belliqueux Taphiens (6) et des Téléboens. Telle était la loi de son hymen et les dieux en avaient été les garans ; dans la crainte de leur colère, il s’empressait d’accomplir sans retards le grand ouvrage que lui avait imposé la volonté céleste. Sur ses pas s’avançaient des soldats avides de guerre et de carnage, les Béotiens, ces dompteurs de chevaux, respirant par-dessus leurs boucliers, les Locriens habiles à combattre de près (7), et les magnanimes Phocéens : le noble enfant d’Alcée (8) marchait fier de ces peuples.

Mais le père des dieux et des hommes, concevant dans son âme un autre projet, voulait engendrer pour ces dieux et pour ces hommes industrieux un héros qui les défendît contre le malheur. Il s’élança de l’Olympe, méditant la ruse au fond de sa pensée et désirant coucher, une nuit, auprès d’une femme à la belle ceinture. Le prudent Jupiter se rendit sur le Typhaon (9), d’où il monta jusqu’à la plus haute cime du Phicius. Là il s’assit et roula encore dans son esprit ses merveilleux desseins. Durant la nuit il s’unit d’amour (10) avec la fille d’Électryon, Alcmène aux pieds charmans et satisfit son désir. Cette même nuit, le chef belliqueux des peuples, Amphitryon, cet illustre héros, content d’avoir terminé son grand ouvrage, revint dans sa maison. Avant de visiter ses esclaves et les rustiques gardiens de ses troupeaux (11), il monta sur la couche de son épouse, tant une violente passion agitait le cœur de ce pasteur des peuples ! Tel un homme (12) échappe plein de joie aux tourmens d’une douloureuse maladie ou d’un cruel esclavage : ainsi Amphitryon, délivré d’une entreprise difficile, rentra dans sa maison avec empressement et avec plaisir. Toute la nuit il coucha près de sa pudique épouse, jouissant des présens de Vénus à la parure d’or. Amoureusement domptée par un dieu et par le plus illustre des mortels, Alcmène enfanta dans Thèbes aux sept portes des jumeaux doués d’un esprit différent, quoique frères ; l’un inférieur au reste des hommes, l’autre courageux et terrible parmi tous les héros, le puissant Hercule. Tous deux avaient été engendrés, Hercule par Jupiter, qui rassemble les sombres nuages, Iphiclès par Amphitryon, chef belliqueux des peuples. Leur origine n’était pas la même : leur mère avait conçu l’un d’un mortel et l’autre du fils de Saturne, de Jupiter, maître de tous les dieux (13).

Hercule tua le fils de Mars, le magnanime Cycnus (14). Dans un bois consacré à Apollon qui lance au loin ses traits, il trouva Cycnus et Mars, son père, ce dieu insatiable de combats, couverts d’armes étincelantes comme les éclairs de la flamme, et debout sur un char. Leurs agiles coursiers frappaient du pied la terre, et sous les pas de ces coursiers la poussière tourbillonnait autour du char magnifique dont leur rapide vol faisait retentir les roues. Le brave Cycnus se réjouissait, espérant immoler le belliqueux enfant de Jupiter avec son écuyer et les dépouiller de leur glorieuse armure. Mais Phébus-Apollon n’exauça point ses vœux : car il excita contre lui le puissant Hercule. Partout le bois sacré et l’autel d’Apollon Pagaséen (15) brillaient du vif éclat que répandaient les armes de Mars et la présence d’un si terrible dieu. De ses yeux semblait jaillir une ardente flamme. Quels mortels, excepté Hercule et l’illustre Iolaüs, auraient osé s’élancer à sa rencontre ? Ces deux héros en effet étaient doués d’une grande force, et des bras invincibles, attachés à leurs épaules, s’allongeaient sur leurs membres robustes. Alors Hercule adressa la parole à son écuyer, au courageux Iolaüs :

« Iolaüs ! héros, le plus cher de tous les humains, sans doute Amphitryon s’était rendu coupable envers les bienheureux immortels habitans de l’Olympe lorsque, laissant Tirynthe aux palais magnifiques, il vint dans Thèbes couronnée de beaux remparts, après avoir tué Électryon à qui il disputa des bœufs au front large. C’est là qu’il se réfugia auprès de Créon et d’Hénioché (16) au long voile, qui l’accueillirent avec bienveillance, lui prodiguèrent tous les secours dus aux supplians et le chérirent chaque jour davantage. Il vivait heureux et fier de son épouse, d’Alcmène aux pieds charmans, lorsque les années étant révolues, nous naquîmes ton père et moi, différens tous deux de stature et de caractère. Jupiter égara l’esprit de ton père (17) qui abandonna sa maison et les auteurs de ses jours, pour servir le coupable Eurysthée. Le malheureux ! plus tard il en gémit profondément et déplora sa faute ; mais cette faute est irréparable. Pour moi, le destin m’imposa de pénibles travaux. Ami ! hâte-toi de saisir les brillantes rênes de mes coursiers aux pieds rapides, et, l’âme remplie d’une noble confiance, pousse en avant le char léger et les chevaux vigoureux, sans redouter le bruit de l’homicide Mars. Maintenant il fait retentir de ses cris de rage le bois sacré d’Apollon, qui lance au loin ses traits ; mais quelle que soit sa force, il sera bientôt rassasié des fureurs de la guerre.

« Respectable ami ! répondit l’irréprochable Iolaüs, combien ta tête est honorée par le père des dieux et des hommes, et par Neptune Tauréen (18) qui protège les remparts et défend la ville de Thèbes, puisqu’ils font tomber entre tes mains un héros si grand et si fort, pour te procurer une gloire immortelle ! Revêts donc tes belliqueuses armes et combattons soudain en mettant aux prises le char de Mars et le nôtre. Mars ne saurait effrayer ni l’inébranlable enfant de Jupiter, ni celui d’Iphiclès ; je crois plutôt qu’il fuira les deux rejetons de l’irréprochable fils d’Alcée, les deux héros qui sont là, brûlant d’une noble ardeur et tout prêts à combattre, car ils aiment bien mieux la guerre que les festins. »

Il dit et le puissant Hercule sourit en se réjouissant dans son cœur, parce qu’il venait d’entendre un langage généreux. Soudain volèrent de sa bouche ces paroles ailées :

« Iolaüs ! héros nourrisson de Jupiter, voici l’instant du terrible combat. Si tu te montras toujours habile, aujourd’hui encore dirige avec adresse cet Arion (19), ce grand coursier aux crins noirs et seconde-moi de toutes tes forces. »

À ces mots il enlaça à ses jambes les brodequins d’un orichalque (20) splendide, glorieux présent de Vulcain ; puis il ceignit sa poitrine de cette belle cuirasse d’or, magnifique chef-d’œuvre que lui donna Minerve, fille de Jupiter, lorsque pour la première fois il s’élança vers les combats meurtriers. Ce redoutable guerrier suspendit encore à ses épaules le fer qui repoussait le trépas et il jeta derrière lui le carquois profond rempli de flèches horribles (21), messagères de la mort, qui étouffe la voix de ses victimes ; cette mort semblait attachée à leurs pointes trempées de larmes ; polies et longues par le milieu, elles étaient revêtues à leur extrémité des ailes d’un aigle noir. Le héros prit la forte lance armée d’airain et sur sa tête guerrière posa le superbe casque d’acier qui, travaillé avec art, s’ajustait à ses tempes et protégeait le front du divin Hercule.

Enfin il saisit dans ses mains ce bouclier (22) aux diverses figures, que les flèches d’aucun mortel ne purent jamais ni rompre ni traverser, ce boucher merveilleux, tout entier entouré de gypse (23), orné d’un blanc ivoire, étincelant d’un ambre jaune et d’un or éclatant ; garni de lames bleues qui s’y croisaient de toutes parts.

Au milieu se dressait un dragon (24) qui inspirait une terreur indicible et lançait en arrière des regards brûlans comme le feu. Sa gueule était remplie de dents blanches, cruelles, insaisissables. Sur son front menaçant voltigeait l’odieuse Éris (25), cette inhumaine déesse qui, excitant le trouble et le carnage, égarait l’esprit des guerriers assez hardis pour attaquer le fils de Jupiter ; leurs âmes descendaient dans la demeure souterraine de Pluton, et sur la terre leurs ossemens pourrissaient, dépouillés de leurs chairs et dévorés par le brûlant Sirius. Là se heurtaient la Poursuite et le Retour (26) ; là s’agitaient le Tumulte et la Fuite ; là s’échauffait le Carnage ; là couraient en fureur Éris et le Désordre. La cruelle Parque saisissait tantôt un guerrier vivant, mais qui venait d’être blessé ou un autre qui ne l’était pas encore, tantôt un cadavre qu’elle traînait par les pieds à travers la bataille. Sur ses épaules flottait sa robe souillée de sang humain ; elle roulait des yeux effrayans et poussait des clameurs aiguës. Là paraissaient encore les têtes de douze serpens hideux, funestes à nommer, et terribles sur la terre pour tous les hommes qui osaient attaquer l’enfant de Jupiter ; leurs dents s’entre-choquaient avec de longs sifflemens, tandis que le fils d’Amphitryon combattait. Un art merveilleux avait nuancé les corps de ces épouvantables dragons ; l’œil distinguait et les taches bleues de leurs dos et la noirceur de leurs mâchoires profondes.

On voyait aussi des sangliers sauvages et des lions qui s’entre-regardaient avec fureur, et, rangés par troupes, se précipitaient en foule les uns sur les autres : ils ne s’inspiraient mutuellement aucun effroi ; mais leurs cous se hérissaient de poils ; car déjà un grand lion avait été abattu, et près de lui deux sangliers étaient tombés privés de la vie ; de leurs plaies un sang noir s’épanchait sur la terre, et la tête renversée, ils gisaient morts sous leurs terribles vainqueurs. Cependant les deux troupes brûlaient encore de combattre ; une nouvelle ardeur enflammait les sangliers sauvages et les farouches lions.

Ailleurs s’offrait le combat des belliqueux Lapithes (27) qui entouraient le roi Cénée, Dryas, Pirithoüs, Hoplée, Exadius, Phalère, Prolochus, le Titarésien Mopsus, fils d’Ampyx, rejeton de Mars et Thésée fils d’Égée, semblable aux immortels ; tous, formés d’argent, portaient des armures d’or. De l’autre côté, les Centaures ennemis se rassemblaient autour du grand Pétréus, du devin Asbole, d’Arctus, d’Hurius, de Mimas aux noirs cheveux, et des deux enfans de Peucis, Périmède et Dryale : formés aussi d’argent, tous avaient des massues d’or entre leurs mains. Les deux partis s’attaquaient, comme s’ils eussent été vivans et ils combattaient de près, armés de lances et de massues. Les coursiers aux pieds rapides du cruel Mars étaient figurés en or ; au milieu de la mêlée ce dieu, ravisseur de butin, ce dieu funeste frémissait, une pique à la main, excitant les soldats, couvert de sang, dépouillant les vaincus qui paraissaient respirer encore et triomphant du haut de son char. Près de lui se tenaient la Terreur et la Fuite, impatientes de se mêler au combat des héros. La belliqueuse fille de Jupiter, Pallas Tritogénie semblait vouloir allumer le feu des batailles ; une lance brillait dans ses mains, un casque d’or sur sa tête, et l’égide sur ses épaules. Ainsi armée, elle se précipitait vers la guerre terrible.

Ici on contemplait le chœur sacré des immortels ; au milieu de ce chœur le fils de Jupiter et de Latone tirait de sa lyre d’or des sons ravissans qui perçaient la voûte de l’Olympe, séjour des dieux. Autour de la céleste assemblée s’élevait en cercle un monceau d’innombrables trésors ; et dans cette lutte divine, les Muses de la Piérie (28) chantaient les premières, comme si elles faisaient entendre une voix harmonieuse.

Là sur la mer immense s’arrondissait un port à l’entrée facile, composé de l’étain le plus pur et rempli de flots écumans. Au milieu, de nombreux dauphins paraissaient nager çà et là, en épiant les poissons ; deux dauphins d’argent, soufflant l’eau par leurs narines (29), dévoraient les muets habitans de l’onde, et sous leurs dents se débattaient les poissons d’airain. Un pêcheur les contemplait, assis sur le rivage (30), et balançait dans ses mains un filet qu’il semblait prêt à lancer.

Plus loin, le fils de Danaë à la belle chevelure, Persée (31), ce dompteur de chevaux, ne touchait pas le bouclier de ses pieds rapides et n’en était pas très-loin ; par un incroyable prodige, il n’y tenait d’aucun côté. Ciselé en or par les mains de l’illustre Vulcain, il portait des brodequins ailés, et le glaive d’airain à la noire poignée, suspendu au baudrier, brillait sur ses épaules ; il volait comme la pensée (32). Tout son dos était couvert par la tête de la cruelle Gorgone (33) : autour de cette tête voltigeait, ô merveille ! un sac d’argent d’où tombaient des franges d’or au loin étincelantes. Sur le front du héros s’agitait le formidable casque de Pluton (34), enveloppé des épaisses ténèbres de la nuit. Le fils de Danaë lui-même s’allongeait en courant, semblable à un homme qui précipite sa fuite tout frissonnant de terreur ; sur ses pas s’élançaient les monstres insaisissables et funestes à nommer, les Gorgones, impatientes de l’atteindre. Dans leur élan impétueux, l’acier pâle du bouclier retentissait d’un bruit aigu et perçant. À leurs ceintures pendaient deux dragons qui courbaient leurs têtes, dardaient leurs langues, entre-choquaient leurs dents avec fureur et lançaient de farouches regards. Sur les épouvantables têtes de ces Gorgones planait une grande terreur. Là combattaient deux peuples couverts de leurs belliqueuses armes, les uns cherchant à repousser la mort loin de leur cité et de leur famille, les autres avides de meurtre et de ravage. Plusieurs guerriers étaient déjà tombés, sans vie ; un plus grand nombre soutenait le choc des combats. Du haut des tours magnifiques, les femmes poussaient des clameurs aiguës, se meurtrissaient les joues et semblaient vivantes, grâce au talent de l’illustre Vulcain. Les hommes qui avaient atteint la vieillesse, rassemblés hors des portes, élevaient leurs mains vers les bienheureux immortels et tremblaient pour leurs fils. Ceux-ci combattaient sans relâche et derrière eux les noires Destinées (35), entre-choquant leurs dents éclatantes de blancheur, ces déesses à l’œil farouche, hideuses, ensanglantées, invincibles, se disputaient les guerriers couchés sur l’arène. Toutes, altérées d’un sang noir, étendaient leurs larges ongles sur le premier soldat qui tombait mort ou récemment blessé, et les âmes des victimes étaient précipitées dans la demeure de Pluton, dans le froid Tartare. À peine rassasiées de sang humain, elles rejetaient derrière elles les cadavres et retournaient à grands pas au milieu du tumulte et du carnage. Là paraissaient Clotho (36), Lachésis, et plus bas Atropos qui sans être une grande déesse, était plus puissante et plus âgée que ses sœurs. Toutes les trois, acharnées sur le même guerrier, se lançaient mutuellement d’horribles regards, et, dans leur fureur, entrelaçaient leurs ongles et leurs mains audacieuses. À leurs côtés se tenait la Tristesse (37) désolée, horrible, pâle, desséchée, consumée par la faim, chancelant sur ses épais genoux. De ses mains s’allongeaient des ongles démesurés ; une impure émanation s’échappait de ses narines et le sang coulait de ses joues sur la terre. Debout, elle grinçait des dents avec un bruit terrible et ses épaules étaient couvertes des tourbillons d’une poussière humide de larmes.

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