Historia Francorum (page 2)
Le bienheureux Perpétuus [Perpétue], évêque de la ville de Tours, ayant passé trente ans dans l’épiscopat, s’endormit en paix[lxxvi] ; on mit à sa place Volusien, un des sénateurs. Mais étant devenu suspect aux Goths, il fut emmené captif en Espagne, dans la septième année de son pontificat ; il ne tarda pas à y mourir. Vérus lui succédant, fut le septième évêque depuis saint Martin.
Après ces événements, Childéric étant mort[lxxvii], son fils Clovis régna à sa place[lxxviii].
Dans la cinquième année de son règne, Syagrius, roi des Romains et fils Ægidius, résidait dans la ville de Soissons, dont Ægidius s’était autrefois emparé, comme nous l’avons raconté plus haut. Clovis, ayant marché contre lui avec Ragnachaire[lxxix], son parent, qui était aussi en possession d’un royaume, lui fit demander de choisir un champ de bataille. Celui-ci ne différa point, et ne craignit pas de lui résister. Le combat s’engagea donc [486]. Syagrius, voyant son armée rompue, prit la fuite et se réfugia avec une extrême promptitude auprès du roi Marie, à Toulouse. Clovis envoya prier Marie de le remettre entre ses mains, disant qu’autrement, s’il le gardait, il lui déclarerait la guerre. Celui-ci, craignant de s’attirer la colère des Francs, car la crainte est ordinaire aux Goths, livra aux députés Syagrius chargé de fers. Clovis, l’ayant reçu, ordonna de le garder ; et, s’étant emparé de son royaume, il le fit égorger secrètement. Dans ce temps, l’armée de Clovis pilla un grand nombre d’églises, parce que ce prince était encore plongé clans un culte idolâtre. Des soldats avaient enlevé d’une église un vase d’une grandeur et d’une beauté étonnante, ainsi que le reste des ornements du saint ministère. L’évêque de cette église[lxxx]
envoya vers lui des messagers pour lui demander que, s’il ne pouvait obtenir de recouvrer les autres vases, on lui rendit au moins celui-là. Le roi, ayant entendu ces paroles, dit au messager : Suis-moi jusqu’à Soissons, parce que c’est là qu’on partagera tout le butin ; et lorsque le sort m’aura donné ce vase, je ferai ce que demande le pontife[lxxxi]. Étant arrivés à Soissons, on mit au milieu de la place tout le butin, et le roi dit : Je vous prie, mes braves guerriers, de vouloir bien m’accorder, outre ma part, ce vase que voici, en montrant le vase dont nous avons parlé ci-dessus. Les plus sages répondirent aux paroles du roi : Glorieux roi, tout ce que nous voyons est à toi : nous-mêmes nous sommes soumis à ton pouvoir. Fais donc ce qui te plaît ; car personne ne peut, résister à ta puissance. Lorsqu’ils eurent ainsi parlé, un guerrier présomptueux, jaloux et emporté, éleva sa francisque et en frappa le vase, s’écriant : Tu ne recevras de tout ceci rien que ce que te donnera vraiment le sort. A ces mots tous restèrent stupéfaits. Le roi cacha le ressentiment de cet outrage sous un air de patience. Il rendit au messager de l’évêque le vase qui lui était échu[lxxxii], gardant au fond du coeur fine secrète colère. Un an s’étant écoulé, Clovis ordonna à tous ses guerriers de venir au Champ-de-Mars[lxxxiii] revêtus de leurs armes, pour faire voir si elles étaient brillantes et en bon état. Tandis qu’il examinait tous les soldats en passant devant eux, il arriva auprès de celui qui avait frappé le vase, et lui dit : Personne n’a des armes aussi mal tenues que les tiennes, car ni ta lance, ni ton épée, ni ta hache, ne sont en bon état ; et lui arrachant sa hache, il la jeta à terre. Le soldat s’étant baissé un peu pour la ramasser, le roi levant sa francisque, la lui abattit sur la tête, en lui disant : Voilà ce que tu as fait au vase à Soissons. Celui-ci mort, il ordonna aux autres de se retirer. Cette action inspira pour lui une grande crainte. Il remporta beaucoup de victoires dans un grand nombre de guerres. Dans la dixième année de son règne, il fit la guerre aux gens de Tongres [en 491], et les soumit à son pouvoir.
Les Bourguignons avaient pour roi Gondeuch, de la race du roi persécuteur Athanaric, dont nous avons parlé plus haut[lxxxiv]. Il eut quatre fils, Gondebaud, Godégisile [Géodisèle], Chilpéric et Godomar. Gondebaud égorgea son frère Chilpéric ; et, ayant attaché une pierre au cou de sa femme, il la noya. Il condamna à l’exil les deux filles de Chilpéric. La plus âgée, ayant pris l’habit, s’appelait Chrona, et la plus jeune Clotilde[lxxxv]. Clovis envoyant souvent des députés en Bourgogne, ceux-ci virent la jeune Clotilde. Témoins de sa beauté et de sa sagesse, et ayant appris qu’elle était du sang royal, ils dirent ces choses au roi Clovis. Celui-ci envoya aussitôt des députés à Gondebaud pour la lui demander en mariage. Gondebaud, craignant de le refuser, la remit entre les mains des députés qui, recevant la jeune fille, se hâtèrent de la mener au roi. Clovis, transporté de joie à sa vue, en fit sa femme [l’an 493]. Il avait déjà d’une concubine un fils nommé Théodoric.
Clovis eut de la reine Clotilde un premier fils [l’an 494]. La reine, voulant qu’il reçût le baptême, adressait sans cesse de pieux conseils au roi, disant : Les dieux que vous adorez ne sont rien, puisqu’ils ne peuvent se secourir eux-mêmes ni secourir les autres ; car ils sont de pierre, de bois ou de quelque métal. Les noms que vous leur avez donnés sont des noms d’hommes et non de dieux, comme Saturne qui, dit-on, pour ne pas être chassé du trône par son fils, s’échappa par la fuite ; comme Jupiter lui-même, honteusement souillé de tous les vices, qui a déshonoré tant de maris, outragé les femmes de sa propre famille, et qui n’a pu s’abstenir de concubinage avec sa propre sœur, puisqu’elle disait : Je suis la sœur et la femme de Jupiter[lxxxvi].
Qu’ont jamais pu Mars et Mercure ? Ils possèdent plutôt la science de la magie qu’une puissance divine. Le Dieu qu’on doit adorer est celui qui, par sa parole, a tiré du néant le ciel et la terre, la mer et toutes les choses qui y sont contenues ; qui a fait briller le soleil, et a orné le ciel d’étoiles ; qui a rempli les eaux de poissons, la terre d’animaux, et les airs d’oiseaux ; à l’ordre duquel la terre se couvre de plantes, les arbres de fruits et les vignes de raisins ; dont la main a produit le genre humain ; qui a donné enfin à l’homme son ouvrage avec toutes les créatures pour lui obéir et le servir. Ces paroles de la reine ne portaient nullement l’esprit du roi à la foi sainte, mais il disait : C’est par l’ordre de nos dieux que toutes choses sont créées et produites ; il est clair que votre Dieu, ne peut rien ; bien plus, il est prouvé qu’il n’est pas de la race des dieux. » Cependant la reine fidèle présenta son fils au baptême : elle fit décorer l’église de voiles et de tapisseries, pour que cette pompe attirât vers la foi catholique le roi que ses discours n’avaient pu toucher. L’enfant ayant été baptisé et appelé Ingomer, mourut dans la semaine même de son baptême[lxxxvii]. Le roi, aigri ,de cette perte, faisait à la reine de vifs reproches, lui disant : Si l’enfant avait été consacré au nom de mes dieux, il vivrait encore ; mais, comme il a été baptisé au nom de votre Dieu, il n’a pu vivre. La reine lui répondit : Je rends grâces au puissant Créateur de toutes choses, qui ne m’a pas jugée indigne de voir associé à son royaume l’enfant né de mon sein. Cette perte n’a pas affecté mon âme de douleur, parce que je sais que les enfants que Dieu retire du monde, quand ils sont encore dans les aubes, sont nourris de sa vue. Elle engendra ensuite un second fils, qui reçut au baptême le nom de Chlodomir. Cet enfant étant tombé malade, le roi disait : Il ne peut lui arriver autre chose que ce qui est arrivé à son frère, c’est-à-dire qu’il meure aussitôt après avoir été baptisé au nom de votre Christ. Mais le Seigneur accorda la santé de l’enfant aux prières de sa mère [l’an 496].
La reine ne cessait de supplier le roi de reconnaître le vrai Dieu et d’abandonner les idoles ; mais rien ne put l’y décider, jusqu’à ce qu’une guerre s’étant engagée avec les Allemands, il fut forcé, par la nécessité, de confesser ce qu’il avait jusque-là voulu nier. Il arriva que les deux armées se battant avec un grand acharnement[lxxxviii], celle de Clovis commençait à être taillée en pièces ; ce que voyant, Clovis éleva les mains vers le ciel, et le cœur touché et fondant en larmes, il dit : Jésus-Christ, que Clotilde affirme être Fils du Dieu vivant, qui, dit-on, donnes du secours à ceux qui sont en danger, et accordes la victoire à ceux qui espèrent en toi, j’invoque avec dévotion la gloire de ton secours : si tu m’accordes la victoire sur mes ennemis, et que je fasse l’épreuve de cette puissance dont le peuple, consacré à ton nom, dit avoir relu tant de preuves, je croirai en toi, et me ferai baptiser en ton nom ; car j’ai invoqué mes dieux, et, comme je l’éprouve, ils se sont éloignés de mon secours ; ce qui me fait croire qu’ils ne possèdent aucun pouvoir, puisqu’ils ne secourent pas ceux qui les servent. Je t’invoque donc, je désire croire en toi ; seulement que j’échappe à mes ennemis. Comme il disait ces paroles, les Allemands, tournant le dos, commencèrent à se mettre en déroute ; et voyant que leur roi était mort, ils se rendirent à Clovis, en lui disant : Nous te supplions de ne pas faire périr notre peuple, car nous sommes à toi. Clovis, ayant arrêté le carnage et soumis le peuple rentra en paix dans son royaume, et raconta à la reine comment il avait obtenu la victoire en invoquant le nom du Christ.
Alors la reine manda en secret saint Remi, évêque de Reims, le priant de faire pénétrer dans le coeur du roi la parole du salut. Le pontife, ayant fait venir Clovis, commença à l’engager secrètement à croire au vrai Dieu, créateur du ciel et de la terre, et à abandonner ses idoles qui n’étaient d’aucun secours, ni pour elles-mêmes, ni pour les autres. Clovis lui dit : Très saint père, je t’écouterai volontiers ; mais il reste une chose, c’est que le peuple qui m’obéit ne veut pas abandonner ses dieux ; j’irai à eux et je leur parlerai d’après tes paroles. Lorsqu’il eut assemblé ses sujets, avant qu’il eût parlé, et par l’intervention de la puissance de Dieu, tout le peuple s’écria unanimement :
Pieux roi, nous rejetons les dieux mortels, et nous sommes prêts à obéir au Dieu immortel que prêche saint Remi. On apporta cette nouvelle à l’évêque qui, transporté d’une grande joie, ordonna de préparer les fonts sacrés. On couvre de tapisseries peintes les portiques intérieurs de l’église, on les orne de voiles blancs ; on dispose les fonts baptismaux ; on répand des parfums, les cierges brillent de clarté, tout le temple est embaumé d’une odeur divine, et Dieu fit descendre sur les assistants une si grande grâce qu’ils se croyaient transportés au milieu des parfums du Paradis. Le roi pria le pontife de le baptiser le premier. Le nouveau Constantin s’avance vers le baptistère, pour s’y faire guérir de la vieille lèpre qui le souillait, et laver dans une eau nouvelle les tâches hideuses de sa vie passée. Comme il s’avançait vers le baptême, le saint de Dieu lui dit de sa bouche éloquente : Sicambre[lxxxix], abaisse humblement ton cou : adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré. Saint Remi était un évêque d’une grande science, et livré surtout à l’étude de la rhétorique ; il était si célèbre par sa sainteté qu’on égalait ses vertus à celles de saint Silvestre. Nous avons un livre de sa vie où il est dit qu’il ressuscita un mort.
Le roi, ayant donc reconnu la toute-puissance de Dieu dans la Trinité, fut baptisé au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et oint du saint chrême avec le signe de la croix ; plus de trois mille hommes de son armée figent baptisés. On baptisa aussi sa soeur Alboflède, qui, quelque temps après, alla joindre le Seigneur. Comme le roi était affligé de cette perte, saint Remi lui envoya, pour le consoler, une lettre qui commençait ainsi : Je suis affligé autant qu’il faut de la cause de votre tristesse, la mort de votre soeur Alboflède, d’heureuse mémoire ; mais nous pouvons nous consoler, car elle est sortie de ce monde plus digne d’envie que de pleurs. L’autre soeur de Clovis, nommée Lantéchilde, qui était tombée dans l’hérésie des Ariens, se convertit ; et ayant confessé que le Fils et le Saint-Esprit étaient égaux au Père, elle fut rebaptisée.
Gondebaud et Godégisile son frère occupaient le royaume des Bourguignons, situé aux environs du Rhône et de la Saône, et la province de Marseille. Ils adhéraient, ainsi que leurs sujets, à la secte des Ariens. Une guerre s’étant engagée entre eux, Godégisile, instruit des victoires du roi Clovis, lui envoya secrètement des députés pour lui dire que, s’il lui fournissait du secours pour faire la guerre [l’an 500] à son frère et qu’il pût tuer celui-ci ou le renverser du trône, il lui paierait tous les ans le tribut qu’il voudrait exiger. Clovis y consentit volontiers, et lui promit de lui fournir du secours partout où il en aurait besoin. Au temps marqué, Clovis se mit en marche avec son armée contre Gondebaud. A cette nouvelle, Gondebaud, ignorant la ruse de son frère, fit dire à celui-ci : Viens à mon secours, car les Francs marchent contre nous, et viennent dans notre pays pour s’en emparer : soyons donc d’accord pour repousser une nation ennemie, de peur que, séparés, nous n’éprouvions le même sort que les autres peuples. Celui-ci lui répondit:
J’irai avec mon armée, et je te fournirai du secours. Les trois armées, c’est-à-dire celle de Clovis contre celles de Gondebaud et de Godégisile, s’étant mises en marche avec tout leur appareil de guerre, elles arrivèrent auprès du fort nommé Dijon. En étant venus aux mains prés la rivière d’Ouche[xc], Godégisile se joignit à Clovis, et leurs armées réunies taillèrent en pièces celle de Gondebaud. Celui-ci, voyant la perfidie de son frère qu’il n’avait pas soupçonnée, tourna le dos et prit la fuite. Ayant parcouru les bords du Rhône et les marais qui l’avoisinent, il entra dans la ville d’Avignon. Godégisile ayant donc remporté la victoire, après avoir promis à Clovis quelque partie de ses états, se retira en paix, et entra en triomphe dans Vienne, comme s’il était déjà possesseur de tout le royaume. Clovis, ayant encore augmenté ses forces, se mit à la poursuite de Gondebaud pour l’arracher de la ville et le faire périr. A cette nouvelle, Gondebaud, saisi d’épouvante, craignit qu’une mort soudaine ne vînt le frapper. Il avait avec lui un homme célèbre, nommé Aridius[xci], courageux et sage. L’ayant fait venir, il lui dit :
De tous côtés je suis entouré d’embûches, et ne sais ce que je dois faire, parce que ces barbares viennent sur nous pour nous tuer et ravager ensuite notre pays. Aridius lui répondit : Il faut, pour ne pas périr, que vous apaisiez la férocité de cet homme. Maintenant, si cela vous plaît, je feindrai de vous fuir et de passer vers lui ; et lorsque je me serai réfugié vers lui, je ferai en sorte qu’il ne détruise ni vous ni cette contrée. Veuillez seulement lui accorder, ce qu’il vous demandera par mon conseil, jusqu’à ce que la clémence du Seigneur daigne faire prospérer votre cause. Et Gondebaud lui dit : Je ferai ce que tu auras demandé. Après ces mots, Aridius prit congé, du roi et s’éloigna. Étant arrivé, vers le roi, Clovis, il lui dit : Voilà que moi, ton humble esclave, très pieux roi, je viens me livrer en ta puissance, abandonnant le misérable Gondebaud. Si ta clémence daigne jeter les yeux sur moi, tu verras en moi un serviteur intègre et fidèle pour toi et tes successeurs. Le roi l’ayant aussitôt reçu, le garda avec lui ; car il était enjoué dans ses récits, sage dans les conseils, juste dans ses jugements, et fidèle dans ce qu’on lui confiait. Clovis ayant campé avec son armée sous les murs de la ville, Aridius lui dit : Si la gloire de ta grandeur, ô roi, daigne accueillir les petits conseils de ma faiblesse, quoique tu n’aies pas besoin d’avis, je te les donnerai avec une entière fidélité, et ils pourront être utiles et à toi, et au pays que tu te proposes de traverser. Pourquoi retiens-tu ton armée, lorsque ton ennemi est, dans un lieu très fortifié ? Tu désoles les campagnes, tu ravages les prés, tu coupes les vignes, tu abats les oliviers ; enfin, tu détruis toutes les productions du pays, et tu ne peux cependant lui faire aucun mal. Envoie-lui plutôt des députés, et impose-lui un tribut qu’il te payera tous les ans ; de cette manière, la contrée sera délivrée, et tu seras toujours le maître de celui qui te payera un tribut. Si Gondebaud n’y consent pas, tu agiras alors comme il te plaira. Le roi ayant accueilli ce conseil, ordonna à ses guerriers de retourner chez eux. Ayant donc envoyé une députation à Gondebaud, il lui prescrivit de lui payer exactement tous les ans le tribut qu’il lui imposait. Gondebaud le paya sur le champ, et promit d’en faire autant par la suite.
Après cela, Gondebaud ayant repris des forces, et négligeant déjà de payer au roi Clovis le tribut qu’il lui avait promis, fit marcher une armée contre Godégisile, son frère, et l’assiégea dans la ville de Vienne. Dès que les vivres commencèrent à manquer au bas peuple, Godégisile craignant que la disette ne s’étendît jusqu’à lui, fit chasser de la ville tous les pauvres gens. Cela fait, parmi ceux qui furent renvoyés se trouva un ouvrier de la ville à qui était confié le soin des aqueducs. Irrité d’avoir été renvoyé avec les autres, il alla, tout furieux, trouver Gondebaud et lui indiqua par quel endroit il pourrait envahir la ville pour se venger de son frère. S’étant mis à la tète de l’armée, l’ouvrier dirigea par l’aqueduc les troupes, précédées d’un grand nombre d’hommes armés de leviers de fer. Il y avait un soupirail bouché par une grosse pierre ; quand on l’eut renversée au moyen des leviers, et sous la direction de l’ouvrier, ils entrèrent dans la ville, et surprirent par-derrière les soldats qui lançaient des flèches du haut des remparts. Ayant sonné de la trompette au milieu de la ville, les assiégeants s’emparent des portes, et les ayant ouvertes, ils se précipitent tous ensemble clans les rues, tandis qu’au milieu de ces deux armées le peuple était massacré des deux côtés. Godégisile se réfugia dans l’église des hérétiques, où il fut tué avec l’évêque arien. Les Francs qui étaient, clans ce temps, auprès de Godégisile, se retirèrent tous dans une seule tour. Gondebaud ayant ordonné qu’on ne leur fit aucun mal, les fit prisonniers, et les envoya en exil à Toulouse, auprès du roi Marie. Il fit ensuite périr les sénateurs et les Bourguignons du parti de Godégisile. Il remit sous sa domination tout le pays qu’on nomme actuellement la Bourgogne. Il y institua des lois plus douces, pour qu’on n’opprimât pas les Romains[xcii].
Ayant reconnu la fausseté des assertions des hérétiques, après avoir confessé que le Christ, fils de Dieu, et le Saint-Esprit sont égaux au Père[xciii], Gondebaud alla en secret demander à saint Avitus, évêque de Vienne, d’être rebaptisé. Le pontife lui, dit :
Quiconque me confessera et me reconnaîtra devant les hommes, je le reconnaîtrai aussi moi-même devant mon père qui est aux cieux; et quiconque me renoncera devant les hommes, je le renoncerai aussi moi-même devant mon Père qui est dans les cieux[xciv]. Ainsi parlait le Seigneur à ses saints chéris et aux bienheureux apôtres, lorsqu’il leur annonçait les épreuves de persécution qu’ils auraient à subir, leur disant : Donnez-vous de garde des hommes, car ils vous feront comparaître dans leurs assemblées, et ils vous feront fouetter dans leurs synagogues ; et vous serez présentés, à cause de moi, aux gouverneurs et aux rois, pour leur servir de témoignage aussi bien qu’aux nations[xcv].
Mais vous qui êtes roi, et n’avez pas peur qu’on vous saisisse, vous craignez la révolte du peuple, et me confessez pas le Créateur en présence de tous ! Laissez là cette folle erreur ; et ce que vous dites croire dans votre cœur, prononcez-le de bouche au milieu du peuple. Un saint apôtre dit : Il faut croire de cœur pour être justifié, et confesser sa foi par ses paroles pour être sauvé[xcvi]. Le prophète dit aussi : Je publierai vos louanges, Seigneur, dans une grande assemblée ; je vous louerai au milieu d’un peuple très nombreux[xcvii].
Et aussi : Je chanterai et je ferai retentir vos louanges sur les instruments[xcviii].
Tu crains le peuple, ô roi ! tu ignores donc qu’il doit suivre ta foi, et que tu ne dois point remontrer favorable à ses faiblesses ; car tu es le chef du peuple, et le peuple n’est pas ton chef. Si tu vas à la guerre, tu es à la tête des guerriers, et ils te suivent où tu veux les mener. Il vaut mieux que, marchant à ta suite, ils connaissent la vérité, que si, après ta mort, ils demeuraient dans l’erreur, car on ne se joue pas de Dieu ; et il n’aime pas celui qui, pour un royaume terrestre, ne le confesse pas dans ce monde. Confus de tant de sagesse, Gondebaud persista cependant, jusqu’à la fin de sa vie, dans cette folle conduite, et ne voulut jamais confesser publiquement l’égalité de la Trinité. Le bienheureux Avitus était alors un homme d’une grande éloquence. Les hérésies commençant à s’élever dans la ville de Constantinople, tant celle qu’enseignait Eutychès que celle de Sabellius[xcix], et qui soutenaient toutes deux qu’il n’y a rien de divin dans Notre-Seigneur, il écrivit, à la demande du roi Gondebaud, contre ces coupables erreurs. Il nous reste encore de lui des lettres admirables, qui édifient à présent l’église de Dieu, comme autrefois elles confondirent l’hérésie. Il a composé un livre d’homélies sur l’origine du monde, six livres arrangés en vers sur divers autres sujets, et neuf livres de lettres qui contiennent celles dont nous venons de parler[c].
Il rapporte, dans une homélie sur les Rogations, que ces mêmes Rogations que nous célébrons avant le triomphe de l’ascension du Seigneur, furent instituées par Mamertus, évêque de Vienne[ci], dont Avitus était alors lui-même le pontife, à l’occasion d’un grand nombre de prodiges qui épouvantaient cette ville. Il y avait souvent des tremblements de terre, et les loups et autres bêtes féroces, entrant par les portes, erraient, sans rien craindre, par toute la ville. Comme ces choses se passaient dans le cours de l’année, l’arrivée de la fête de Pâques fit espérer au peuple fidèle que la miséricorde de Dieu mettrait, le jour de cette grande solennité, un terme à leur épouvante. Mais la veille même de cette glorieuse nuit, pendant qu’on célébrait les cérémonies de la messe, tout à coup le palais royal, situé dans la ville, fut embrasé du feu divin. Tous furent saisis de terreur, et abandonnèrent l’église, craignant que cet incendie ne consumât toute la ville, et que la terre ébranlée ne s’entrouvrît. Le saint évêque, prosterné devant l’autel, supplia, en gémissant et pleurant, la miséricorde de Dieu. Que dirai-je ? la prière de l’illustre pontife pénétra jusqu’aux cieux, et le fleuve de larmes qu’il répandait éteignit l’incendie du palais. Pendant que ces choses se passaient, le jour de l’ascension du Seigneur approchant, comme nous l’avons dit plus haut, il prescrivit un jeûne aux peuples, et régla la forme des prières, l’ordre des lectures pieuses, ainsi que la manière de célébrer les Rogations. Tous les sujets d’épouvante s’étant alors dissipés, la nouvelle de ce fait se répandit dans toutes les provinces, et porta tous les évêques à imiter ce qu’avait inspiré à Mamertus sa profonde foi. On célèbre encore aujourd’hui, au nom de Jésus-Christ, ces cérémonies dans toutes les églises, avec componction du cœur et contrition d’esprit.
Alaric, roi des Goths, voyant les conquêtes continuelles que faisait Clovis, lui envoya des députés pour lui dire : Si mon frère y consent, j’ai dessein que nous ayons une entrevue[cii] sous les auspices de Dieu. Clovis, y consentant, alla vers lui. S’étant joints dans une île de la Loire, située auprès du bourg d’Amboise, sur le territoire de la cité de Tours, ils conversèrent, mangèrent et burent ensemble ; après s’être promis amitié, ils se retirèrent en paix.
Beaucoup de gens, dans toutes les Gaules, désiraient alors extrêmement être soumis à la domination des Francs. Il arriva que Quintien, évêque de Rodez, haï pour ce sujet, fut chassé de la ville. On lui disait : C’est parce que ton vœu est que la domination des Francs s’étende sur ce pays. Peu de jours après, une querelle s’étant élevée entre lui et les citoyens, les Goths, qui habitaient cette ville, ressentirent de violeras soupçons ; car ces citoyens reprochaient à Quintien de vouloir les soumettre aux Francs ; et, ayant tenu conseil,, ils résolurent de le tuer. L’homme de Dieu, en ayant été instruit, se leva pendant la nuit avec ses plus fidèles ministres, et, sortant de la ville de Rodez, il se retira en Auvergne, où l’évêque saint Euphrasius, qui avait succédé à Apruncule de Dijon, le reçut avec bonté, et lui ayant fait présent de maisons, de champs et de vignes, le garda avec lui , disant : Le revenu de cette église est assez considérable pour nous entretenir tous deux ; que la charité que recommande le saint apôtre reste au moins entre les pontifes de Dieu. L’évêque de Lyon lui fit aussi présent de quelques propriétés de son église, situées dans l’Auvergne. Ce qui concerne saint Quintien et les maux qu’il souffrit, aussi bien que les choses que Dieu daigna accomplir par ses mains, se trouve raconté dans le livre de sa vie[ciii].
Le roi Clovis dit à ses soldats [l’an 507] : Je supporte avec grand chagrin que ces Ariens possèdent une partie des Gaules. Marchons avec l’aide de Dieu, et, après les avoir vaincus, réduisons le pays en notre pouvoir. Ce discours ayant plu à tous les guerriers, l’armée se mit en marche et se dirigea vers Poitiers ; là se trouvait alors Alaric. Mais comme une partie de l’armée[civ]
passait sur le territoire de Tours, par respect pour saint Martin, Clovis donna l’ordre que personne ne prît dans ce pays autre chose que des légumes et de l’eau. Un soldat de l’armée s’étant emparé du foin d’un pauvre homme, dit : Le roi ne nous a-t-il pas recommandé de ne prendre que de l’herbe et rien autre chose ? Et bien, c’est de l’herbe. Nous n’aurons pas transgressé ses ordres si nous la prenons. Et ayant fait violence au pauvre, il lui arracha son foin par force. Ce fait parvint aux oreilles du roi Ayant aussitôt frappé le soldat de son épée, il dit : Où sera l’espoir de la victoire, si nous offensons saint Martin ? Ce fut assez pour empêcher l’armée de rien prendre dans ce pays. Le roi renvoya des députés à la basilique du saint, leur disant :
Allez, et vous trouverez peut-être dans le saint temple quelque présage de la victoire. Après leur avoir donné des présents pour orner le lieu saint, il ajouta : Seigneur, si vous êtes mon aide, et si vous avez résolu de livrer en mes mains cette nation incrédule et toujours ennemie de votre nom, daignez me faire voir votre faveur à l’entrée de la basilique de saint Martin, afin que je sache si vous daignerez être favorable à votre serviteur. Les envoyés s’étant hâtés arrivèrent à la sainte basilique, selon l’ordre du roi ; au moment où ils entraient, le premier chantre entonna tout à coup cette antienne : Seigneur, vous m’avez revêtu de force pour la guerre, et vous avez abattu sous moi ceux qui s’élevaient contre moi, et vous avez fait tourner le dos à mes ennemis devant moi, et vous avez exterminé ceux qui me haïssaient[cv]. Ayant entendu ce psaume, et rendu grâce à Dieu, ils présentèrent les dons au saint confesseur, et allèrent pleins de joie annoncer au roi ce présage. L’armée étant arrivée sur les bords de la Vienne, on ignorait entièrement dans quel endroit il fallait passer ce fleuve, car il était enflé par une inondation de pluie. Pendant la nuit le roi ayant prié le Seigneur de vouloir bien lui montrer un gué par où l’on pût passer, le lendemain matin, par l’ordre de Dieu, une biche d’une grandeur extraordinaire entra dans le fleuve aux yeux de l’armée, et passant à gué, montra par où on pouvait traverser. Arrivé sur le territoire de Poitiers, le roi se tenait dans sa tente sur une élévation ; il vit de loin un feu qui sortait de la basilique de saint Hilaire, et semblait voler vers lui, comme pour indiquer qu’aidé de la lumière du saint confesseur Hilaire, le roi triompherait plus futilement de ces bandes hérétiques, contre qui le pontife lui-même avait souvent soutenu la foi. Clovis défendit a toute l’armée de dépouiller personne ou de piller le bien de qui que ce soit dans cet endroit ou dans la route.
Il y avait dans ce temps un homme d’une admirable sainteté, l’abbé Maxence, renfermé par la crainte de Dieu dans son monastère situé dans le territoire de Poitiers. Nous n’indiquons pas au lecteur le nom de ce monastère, parce que cet endroit s’appelle encore aujourd’hui la chapelle de Saint-Maixent ; les moines, voyant qu’un corps de troupes s’avançait vers le monastère, prièrent leur abbé de sortir de sa cellule pour les exhorter à se retirer. Effrayés de ce qu’il tardait, ils ouvrirent la porte et le firent sortir de la cellule. Maxence marcha courageusement au-devant de la troupe, comme pour demander la paix ; un soldat avait tiré son épée pour lui trancher la tête, mais sa main qu’il avait levée jusques auprès de son oreille, se raidit tout à coup et l’épée tomba en arrière. Le soldat, se prosternant aux pieds du saint homme, lui demanda pardon. A cette vue, les autres, saisis d’une brande terreur, retournèrent à l’armée craignant de subir le même sort. Le saint confesseur ayant touché le bras du soldat avec de l’huile bénite, et fait le signe de la croix, lui rendit la santé ; ainsi sa protection préserva le monastère de tout outrage. Il fit encore un grand nombre d’autres miracles. Si quelqu’un est curieux de s’en instruire, il les trouvera tous en lisant le livre de sa vie. C’était la vingt-cinquième année de Clovis.
Cependant Clovis en vint aux mains avec Alaric, roi des Goths, dans le champ de Vouglé à trois lieues de la ville de Poitiers[cvi].
Les Goths ayant pris la fuite selon leur coutume, le roi Clovis, aidé de Dieu, remporta la victoire ; il avait pour allié le fils de Sigebert Claude[cvii], nommé Chlodéric. Ce Sigebert boitait d’un coup qu’il avait reçu au genou à la bataille de Tolbiac contre les Allemands. Le roi, après avoir mis les Goths en fuite et tué leur roi Alaric, fut tout a coup surpris par derrière, par deux soldats qui lui portèrent des coups de lance sur les deux côtés. Mais la bonté de sa cuirasse et la légèreté de son cheval le préservèrent de la mort. Il périt dans cette bataille un grand nombre d’Auvergnats qui étaient venus avec Apollinaire[cviii], ainsi que les premiers des sénateurs. Après le combat, Amalaric, fils d’Alaric, s’enfuit en Espagne et gouverna avec sagesse le royaume de son père. Clovis envoya, son fils Théodoric en Auvergne par Albi et Rodez ; celui-ci soumit à son père toutes les villes depuis la frontière des Goths jusqu’à celle des Bourguignons[cix]. Alaric avait régné vingt-deux ans. Clovis après avoir passé l’hiver dans la ville de Bordeaux et emporté de Toulouse tous les trésors d’Alaric, marcha sur Angoulême. Le Seigneur lui accorda une si grande grâce qu’à sa vue les murs s'écroulèrent d’eux-mêmes. Après en avoir chassé les Goths, il soumit la ville à son pouvoir ; ayant ainsi complété sa victoire; il rentra dans Tours et offrit un grand nombre de présents à la sainte basilique du bienheureux Martin [l’an 508].
Clovis ayant reçu de l’empereur Anastase des lettres de consul[cx], fut revêtu, dans la basilique de Saint Martin, de la tunique de pourpre et de la chlamyde, et posa la couronne sur sa tête. Ensuite, étant monte à cheval, il jeta de sa propre main, avec une extrême bienveillance, de l’or et de l’argent au peuple assemblé sur le chemin qui est entre la porte du vestibule de la basilique de Saint-Martin et l’église de la ville, et, depuis ce jour, il fait appelé consul ou Auguste. Ayant quitté Tours il vint a Paris et y fixa le siège de son empire. Théodoric vint l’y trouver.
A la mort d’Eustoche, évêque de Tours, Licinius fut créé le neuvième évêque de cette ville depuis saint Martin. C’est de son temps qu’eut lieu la guerre dont nous venons de parler, et que le roi Clovis vint à Tours. On rapporte que cet évêque voyagea dans l’Orient ; visita les lieux saints, alla même à Jérusalem, et qu’il contempla souvent le théâtre de la passion et de la résurrection de Notre Seigneur, que nous lisons dans l’Évangile.
Le roi Clovis, pendant son séjour à Paris [l’an 509], envoya en secret au fils de Sigebert, lui faisant dire : Voilà que ton père est âgé, et, il boite de son pied malade ; s’il venait à mourir, son royaume t’appartiendrait de droit ainsi que notre amitié. Séduit par cette ambition, Chlodéric forma le projet de tuer son père. Sigebert, étant sorti de la ville de Cologne, et ayant passé le Rhin pour se promener dans la forêt de Buconia[cxi], s’endormit à midi dans sa tente ; son fils envoya contre lui des assassins et le fit tuer, dans l’espoir qu’il posséderait son royaume. Mais, par le jugement de Dieu, il tomba dans la fossé qu’il avait méchamment creusée pour son père. Il envoya au roi Clovis des messagers pour lui annoncer la mort de son père et lui dire : Mon père est mort, et j’ai en mon pouvoir ses trésors et son royaume. Envoie-moi quelques-uns des tiens, et je leur remettrai volontiers ceux des trésors qui te plairont. Clovis lui répondit : Je rends grâces à ta bonne volonté, et je te prie de montrer tes trésors à mes envoyés, après quoi tu les posséderas tous. Chlodéric montra donc aux envoyés les trésors de son père. Pendant qu’ils les examinaient, le prince dit : C’est dans ce coffre que mon père avait coutume d’amasser ses pièces d’or. Ils lui dirent : Plongez votre main jusqu’au fond pour trouver tout. Lui l’ayant fait et s’étant tout à fait baissé, un des envoyés leva sa francisque et lui brisa le crâne. Ainsi cet indigne fils subit la mort dont il avait frappé son père. Clovis, apprenant que Sigebert et son fils étaient morts, vint dans cette même ville, et ayant convoqué tout le peuple il lui dit : Écoutez ce qui est arrivé. Pendant que je naviguais sur le fleuve de l’Escaut, Chlodéric, fils de mon parent, tourmentait son père en lui disant que je voulais le tuer. Comme Sigebert fuyait à travers la forêt de Buconia, Chlodéric a envoyé contre lui des meurtriers qui l’ont mis à mort ; lui-même a été assassiné, je ne sais par qui, au moment où il ouvrait les trésors de son père. Je ne suis nullement complice de ces choses. Je ne puis répandre le sang de mes parents, car cela est défendu ; mais, puisque ces choses sont arrivées, je vous donne un conseil, s’il vous est agréable, acceptez-le. Ayez recours à moi, mettez-vous sous ma protection. Le peuple répondit à ces paroles par des applaudissements de main et de bouche, et, l’ayant élevé sur un bouclier, ils le créèrent leur roi. Clovis reçut donc le royaume et les trésors de Sigebert et les ajouta à sa domination. Chaque jour Dieu faisait tomber ses ennemis sous sa main et augmentait son royaume, parce qu’il marchait le cœur droit devant le Seigneur et faisait les choses qui sont agréables à ses yeux[cxii].
Il marcha ensuite contre le roi Chararic[cxiii]. Dans la guerre contre Syagrius, Clovis l’avait appelé à son secours ; mais Chararic se tint loin de lui et ne secourut aucun parti, attendant l’issue du combat pour faire alliance avec celui qui remporterait la victoire. Indigné de cette action, Clovis s’avança contre lui, et, l’ayant entouré de piéges, le fit prisonnier avec son fils, et les fit tondre tous deux, enjoignant que Chararic fût ordonné prêtre et son fils diacre. Comme Chararic s’affligeait de son abaissement et pleurait, on rapporte que son fils lui dit : Ces branches ont été coupées d’un arbre vert et vivant, il ne se sèchera point, et en poussera rapidement de nouvelles. Plaise à Dieu que celui qui a fait ces choses ne tarde pas davantage à mourir ! Ces paroles parvinrent aux oreilles de Clovis, qui crut qu’ils le menaçaient de laisser croître leur chevelure et de le tuer ; il ordonna alors qu’on leur tranchât la tête à tous deux. Après leur mort, il s’empara de leur royaume, de leurs trésors et de leurs sujets.
Il y avait alors à Cambrai lui roi nommé Ragnachaire, si effréné dans ses débauches qu’à peine épargnait-il ses proches parents eux-mêmes. Il avait un conseiller nommé Farron, qui se souillait de Semblables dérèglements. On rapporta que lorsqu’on apportait au roi quelque mets ou quelque don, ou quelque objet que ce soit, il avait coutume de dire que c’était pour lui et son Farron, ce qui excitait chez les Francs une indignation extrême. Il arriva que Clovis ayant fait faire des bracelets et des baudriers de faux or (car c’était seulement du cuivre doré), les donna aux Leudes[cxiv]
de Ragnachaire pour les exciter contre lui. Il marcha ensuite contre lui avec son armée. Ragnachaire avait des espions pour reconnaître ce qui se passait. Il leur demanda, quand ils furent de retour, quelle pouvait être la force de cette armée. Ils lui répondirent : C’est un renfort très considérable pour toi et ton Farron. Mais Clovis étant arrivé lui fit la guerre. Ragnachaire voyant son armée défaite, se préparait à prendre la fuite lorsqu’il fut arrêté par les soldats, et amené, avec son frère Richaire, les mains liées derrière le dos, en présence de Clovis. Celui-ci lui dit : Pourquoi as-tu fait honte à notre famille en te laissant enchaîner ? il te valait mieux mourir ; et ayant levé sa hache, il la lui rabattit sur la tête. S’étant ensuite tourné vers son frère il lui dit : Si tu avais porté du secours à ton frère, il n’aurait pas été enchaîné ; et il le frappa de même de sa hache. Après leur mort, ceux qui les avaient trahis reconnurent que l’or qu’ils avaient reçu du roi était faux. L’ayant dit au roi, on rapporte qu’il leur répondit : Celui qui, de sa propre volonté, traîne son maître à la mort, mérite de recevoir un pareil or ; ajoutant qu’ils devaient se contenter de ce qu’on leur laissait la vie, s’ils ne voulaient pas expier leur trahison dans les tourments. A ces paroles, eux voulant obtenir sa faveur, lui assurèrent qu’il leur suffisait qu’il les laissât vivre. Les rois dont nous venons de parler étaient les parents de Clovis. Renomer fut tué par son ordre dans la ville du Mans. Après leur mort, Clovis recueillit leurs royaumes et tous leurs trésors. Ayant tué de même beaucoup d’autres rois, et ses plus proches parents, dans la crainte qu’ils ne lui enlevassent l’empire, il étendit son pouvoir dans toute la Gaule. On rapporte cependant qu’ayant un jour assemblé ses sujets, il parla ainsi de ses parents qu’il avait lui-même fait périr : Malheur à moi qui suis resté comme un voyageur parmi des étrangers, n’ayant pas de parents qui puissent me secourir si l’adversité venait ! Mais ce n’était pas qu’il s’affligeât de leur mort ; il parlait ainsi seulement par ruse et pour découvrir s’il avait encore quelque parent afin de le faire tuer.
Toutes ces choses s’étant passées ainsi, Clovis mourut à Paris, où il fut enterré dans la basilique des saints apôtres[cxv], qu’il avait lui-même fait construire avec la reine Clotilde. Il mourut[cxvi] cinq ans après la bataille de Vouglé. Son règne avait duré trente ans, et sa vie quarante-cinq. On compte cent douze années depuis la mort de saint Martin jusqu’à celle du roi Clovis, arrivée la onzième année du pontificat de Licinius, évêque de Tours. La reine Clotilde, après la mort de son mari, vint à Tours, et là, s’établissant dans la basilique de Saint-Martin, elle y vécut jusqu’à la fin de ses jours, pleine de vertus et de bonté, et visitant rarement Paris.
[i] Appelé ainsi par une corruption moderne ; Grégoire écrit Laudiacus ou Mons-Laudacius
[ii] Ce fut Genséric, et non Thrasamund, qui succéda à Gunderic son frère, et emmena les Vandales en Afrique en 428. Thrasamund régna en Afrique de l’an 496 à l’an 523.
[iii] Les Vandales passèrent en Afrique, conduits par Genséric, en 438. Les Allemands les avaient poursuivis jusqu’à Tarifa (dans une autre version), Grégoire dit Traducta : mais la ville de Tarifa, sur le détroit de Gibraltar, était appelée Julia Traducta.
[iv] Hunérix succéda à son père Genséric. Il eut pour successeur Guntamund, et celui-ci Trhasamund.
[v] Matthieu, 5, 13.
[vi] Jean, 13, 10.
[vii] Philippiens, 1, 21.
[viii] Matthieu, 10, 28.
[ix] Marc, 9, 23.
[x] Romains, 8, 18.
[xi] Pas sa mort, son expulsion.
[xii] Hilderic ne succéda point immédiatement à son père Humeric ; après la mort de celui-ci, Guntamund, le plus âgé des princes du sang royal, fut roi des Vandales. A Guntamund succéda Thrasamund, et Hilderic ne devint roi qu’après ce dernier, en 523 ; il mourut en 530. Son successeur, Gelimer, ou Gelesimer, ou Childimer, fut vaincu et détrôné par Bélisaire, l’année même de son élévation au trône.
[xiii] C’est Servatius, Saint-Servais, évêque de Tongres vers 384.
[xiv] Gloire des Confesseurs, 72.
[xv] Voyez au sujet de ce siège les Lettres de Sidoine Apollinaire, 8, 15.
[xvi] Général romain chargé de défendre cette partie de la Gaule.
[xvii] Méry-sur-Seine, Mauriacum.
[xviii] Les Alains étaient à cette époque établis au midi de la loire.
[xix] Historien qui n’est connu que par ce passage de Grégoire de Tours.
[xx] Frigeridus donne l’expression divin.
[xxi] Grégoire ne le sait pas lui-même ; cependant il s’abstient de dire que tout le monde l’ignore ; il semble vouloir garder la réserve sur une question délicate.
[xxii] Historien qui n’est connu, comme Renatus Frigeridus, que par ce passage de Grégoire de Tours.
[xxiii] Province romaine sur la rive gauche du Rhin.
[xxiv] Cette ville était considérée comme la capitale des Gaules.
[xxv] Près de Cologne.
[xxvi] Les légions romaines portaient chacune un nom particulier. Celui-ci venait de l’empereur Dioclétien, dont l’un des prénom était Jovius.
[xxvii] Le texte porte en effet : Francorum regalibus, et non pas regibus. Mais il y a tout lieu de croire que, par regalibus, Sulpice Alexandre entendait simplement regibus.
[xxviii] Arbogaste était Franc lui-même, mais au service des Romains.
[xxix] Ils habitaient les bords de la Ruhr et de la Lippe, affluent du Rhin.
[xxx] Au N.-O. des Bructères, le long de l’Yssel.
[xxxi] Les Ampsuares et les Chattes faisaient partie, comme les Bructères, de la confédération des Francs. Les premiers occupaient les rives de l’Ems (Amps) et les Chattes la contrée s’étendant depuis la Sieg jusqu’à Fulde.
[xxxii] Ces tribus faisaient partie de la confédération des Francs.
[xxxiii] Roi ou chef d’une tribu d’Alains.
[xxxiv] Simple soldat d’une légion romaine cantonnée dans la Grande-Bretagne, et qui se fit Empereur en 407.
[xxxv] C’est le Rusticus dont parle Sidoine Apollinaire, liv. V, epist. 9.
[xxxvi] Gaule ultérieure et citérieure ; ce n’est point une division géographique, mais une manière de désigner, par rapport à celui qui parle, les parties de la Gaule éloignées ou rapprochées de lui.
[xxxvii] Elle avait été ruinée une première fois en 398 ou 399.
[xxxviii] Au chap. XXVIII. Ce n’est pas de Stilicon que parle Orose, mais des Vandales et autres barbares.
[xxxix] Opinion qu’on ne trouve rapportée que par notre auteur.
[xl] La longue chevelure flottant sur les épaules était et fut jusqu’à l’extinction de leur dynastie la marque distinctive des princes mérovingiens.
[xli] Espèces d’almanachs contenant les listes des consuls de Rome avec l’indication des années où ils étaient en charge ; ceux qui les possédaient notaient quelquefois en marge les événements importants chaque année. Quand il n’y eut plus d’autorité romaine, le fond de ces livrets ne se composa plus que du chiffre des années et de renseignements chronologiques ; on leur donna alors le nom de Chroniques.
[xlii] Dispargum castrum ; suivants les uns, Duisbourg sur le Rhin ; suivant d’autres, Duysborch, entre Louvain et Bruxelles ; ou Dietz, ou Diestheim. Rien de certain à cet égard.
[xliii] Exode, 20, 3-4. Dans toutes les citations qui vont suivre, Grégoire de Tours, comme s’il citait de mémoire, donne plutôt le sens que le texte des livres hébreux.
[xliv] Deutéronome, 6, 13.
[xlv] Exode, 32, 4.
[xlvi] Psaume, 95, 5.
[xlvii] Psaume, 113, 12-16.
[xlviii] Psaume, 96, 7.
[xlix] Jérémie, 10, 11.
[l] Isaïe, 45, 18 – 42, 8.
[li] Jérémie, 14, 22.
[lii] Aimoin (Xe siècle), le nomme Viomade (II, 7).
[liii] La plupart des manuscrits le nomme Basin, d’autres Bassin.
[liv] Ce chapitre plus empreint de poésie que d’histoire, semble emprunté à quelque chant national des Francs.
[lv] On ne connaît de cette lettre que le passage cité ici. Quelques-uns veulent que son auteur soit Paulin, évêque de Nole, ce qui est douteux.
[lvi] Vulgairement saint Rotiri ou Routris, dont la fête est célébrée le 24 septembre.
[lvii] Sur cette église si célèbre dans nos annales, voyez encore Grégoire de Tours, Miracles de Saint-Martin, liv. I. Sidoine Apollinaire, liv. IV, épist. 18, et un travail de M. Lenormant joint à l’édition de Grégoire donnée par MM. Guadet et Taranne en 1836.
[lviii] C’est la cathédrale actuelle maintes fois reconstruite (Dom Ruinart).
[lix] Grégoire de Tours parle, en plusieurs endroits, des peintures des églises. Voyez liv. VII, liv. X, et ailleurs.
[lx] Ici et plus bas, le texte semble être de simples phrases de chroniques copiées par Grégoire. Elle abondent en obscurité.
[lxi] C’étaient des pirates cantonnés dans les îles de la Loire.
[lxii] Par les Wisigoths, l’an 469 ou 470 (Dom Bouquet).
[lxiii] La première Narbonnaise qui comprenait les cités de Narbonne, Toulouse, Béziers, Agde, Nîmes, Maguelonne et Lodève.
[lxiv] Il ne s’agit point ici de la basilique de Vielle-Brioude, comme l’a pensé Frédégaire, mais de la basilique consacrée à saint Julien dans la ville de Clermont (Dom Ruinart).
[lxv] On pense que c’est à lui qu’est écrite la lettre 8 du livre III de Sidoine Apollinaire.
[lxvi] Sidoine Apollinaire, l’écrivain, il fut préfet de Rome, en 467, sous l’empereur Anthémius. Il fut nommé évêque en 471.
[lxvii] Papianilla. Sidoine l’épousa avant que son père fût empereur.
[lxviii] Vie des Pères, chap. III.
[lxix] Cet ouvrage de Grégoire est perdu et ne nous est connu que par ce passage.
[lxx] Des tentures plus on moins grossières servaient de portes dans l’intérieur des maisons.
[lxxi] Le 21 août 498 ou 499, Hist. litt. de la France, II, 557
[lxxii] Les Francs étant les seuls des conquérants de la Gaule qui ne fussent pas Ariens ; le clergé catholique désirait vivement leurs progrès, et sollicitait souvent leurs invasions.
[lxxiii] Ecdicius ou Hecdicius, fils de l’empereur Avilus, et frère de Papianilla, femme de Sidoine. Voyez les Lettres de Sidoine, liv. III, 3 ; V, 16.
[lxxiv] Sidoine en met dix-huit.
[lxxv] Le texte porte les deux Germanies, mais évidemment par erreur. On le voit d’ailleurs par la lettre de Sidoine à Basile, liv. X, chap. XXXI.
[lxxvi] L’an 490 ou 491, Hist. litt. de la France, II, 622. Sur Perpétue, Volusien et Vérus, voyez le dixième livre.
[lxxvii] A Tournai. C’est ce roi Franc dont le tombeau, découvert en 1953, a fourni aux antiquaires des objets du plus grand prix, qui ont été souvent décrits, et dont la plus grande partie est conservée au cabinet des antiques de la grande bibliothèque e paris et au musée du louvre.
[lxxviii] L’an 481. Nous croyons devoir conserver Clovis, ainsi qu’aux autres noms propres, la physionomie que leur a donnée l’auteur. Il écrit : Chlodovecus, Chrotechildis, Chlotachurius, etc.
[lxxix] Roi des Francs de Cambrai.
[lxxx] C’était Saint Rémi, évêque de Reims, comme en font foi Frédégaire, Hincmar, Frodoard, etc.
[lxxxi] Grégoire de Tours fait employer à Clovis le mot de papa.
[lxxxii] Apparemment un autre vase, car rien n’indique que celui que redemandait saint Rémi n’eut pas été brisé par le coup de francisque, ni que le sort l’eût donné à Clovis.
[lxxxiii] C’est-à-dire à la revue que le roi passait le 1er mars de chaque année.
[lxxxiv] Ici tous les éditeurs accusent Grégoire de Tours de se tromper en faisant descendre Gondeuch d’Athanaric. Notre auteur dit seulement qu’ils étaient de la race des persécuteurs : Gundeuchus ex genere Athanarici regis persecutoris.
[lxxxv] La plupart des manuscrits de Grégoire de Tours la nomment Chrotechilde.
[lxxxvi] Virgile, Énéide, I, 46.
[lxxxvii] En général on administrait le baptême la veille de Pâques ; les personnes qu’on y présentait étaient vêtues d’habits blancs, qu’elles ne quittaient que le premier dimanche après Pâques, qui, à cause de cela, était nommé dominica in ulbis.
[lxxxviii] En 496, à Tolbiac, aujourd’hui Zülpich, prés de Cologne.
[lxxxix] Sicambres, tribu importante de la nation des Francs ; leur nom vient de Sieg, rivière qui traversait un de leurs pays d’origine.
[xc] Marius dit que cette bataille eut lieu sous le consulat de Patricius et Hypatius, c’est-à-dire l’an 500 (Dom Ruinart).
[xci] Sûrement le même dont il est question dans le récit des controverses agitées par des évêques catholiques et ariens en présence du roi Gondebaud. Voyez ci-dessous et Frédégaire.
[xcii] La loi des Bourguignons est le plus ancien des codes barbares ; il est hors de doute que sa rédaction est antérieure à la conquête du royaume des Bourguignons par les Francs, en 534 ; mais il n’est pas également certain que, du moins dans sa forme actuelle, elle soit l’ouvrage de Gondebaud, quoiqu’on lui ait donné son nom (loi Gombette). On parle, il est vrai, dans la préface, de la seconde année du règne du roi Gondebaud, ce qui se rapporterait à l’an 467 ou 468, époque où Gondebaud régnait en commun avec ses frères. Mais deux des lois contenues dans ce code (tit. 42, 45), sont annoncées comme publiées sous le consulat d’Aviénus , en 501 ou 502 ; et une troisième (tit. 52) se rapporte au consulat d’Agapet, en 517. Or, Gondebaud mourut en 515. En y regardant de près, on reconnaît que ce qu’on appelle la préface contient deux préfaces différentes ; c’est dans la seconde qu’il est fait mention de la seconde année du règne de Gondebaud ; mais au lieu de Gondebaud, on lit dans plusieurs manuscrits le nom de Sigismond son fils, et la seconde année du règne de ce dernier coïncide exactement avec l’an 517, date de la loi la moins ancienne du recueil. Il est donc probable que Gondebaud avait fait rédiger un premier code auquel se rapporte la première préface, et qui contenait sans doute la plupart des lois ; mais que Sigismond, en 517, fit compléter ce recueil et le publia de nouveau, avec la seconde préface, et dans la forme sous laquelle il nous est parvenu. (Voir l’Histoire du droit romain dans le moyen âge, en allemand, par M. de Savigny, t. 2, p. 1-4.)
[xciii] La conférence tenue par les évêques catholiques et les ariens, en présence de Gondebaud, ne justifie pas ce que dit Grégoire. Voyez la lettre 2 d’Avit à Gondebaud.
[xciv] Matthieu, 10, 32-33.
[xcv] Ibid., 17-18.
[xcvi] Romains, 10, 10.
[xcvii] Psaumes, 34, 18.
[xcviii] Ibid., 56, 7.
[xcix] Hérésiarques d’Orient, Sabellius du troisième siècle et Eutychès du cinquième siècle.
[c] Une partie de ses ouvrages, et notamment ses homélies, nous sont parvenues.
[ci] Sidoine (V, 4 et VII, 1), Césaire d’Arles (Homilia, 33), et plusieurs autres portent le même témoignage. Voyez aussi le premier concile d’Orléans.
[cii] Les historiens ne sont pas d’accord sur la date de cette entrevue. Elle aurait eu lieu en 506 ou en 504 ou en 498.
[ciii] Chap. IV de la Vie des Pères de Grégoire.
[civ] Ou des ennemis ? Hostes.
[cv] Psaumes, 17, 39-40.
[cvi] En 507 ; à Vivonne, selon l’abbé Lebeuf.
[cvii] Roi des Francs-Ripuaires, et qui résidait à Cologne.
[cviii] Fils de Sidoine Apollinaire, né avant l’épiscopat de ce dernier.
[cix] Le rois des Francs paraît avoir été dirigé dans cette guerre par Rémi, évêque de reims. Cet évêque lui donna des instructions précises sur ce qu’il devait faire ou éviter, et Clovis lui rendit compte de la manière dont il avait rempli ses vues. Deux lettres où sont consignés les conseils de l’évêque et les paroles de déférence du roi sont rapportées par Dom Ruinart à la suite de son édition des œuvres de Grégoire de Tours.
[cx] Clovis ne fut point nommé consul ; il fut seulement revêtu des honneurs consulaires, honneur fréquemment accordé par la cour de Byzance. Le vrai consulat était toujours écrit dans les Fastes, et servait à désigner l’année. Le nom du roi des Francs ne s’y trouve nulle part. (Histoire des Français, par M. de Sismondi, t. 1, p. 228)
[cxi] Forêt voisine de Cologne.
[cxii] Rigoureusement le texte porte : parce qu’il marchait avec un cœur droit (eo quad ambularet) ; mais cette expression, au milieu des crimes racontés ici, dénoterait chez Grégoire une perversion dont on aurait lieu de s’étonner, et au sujet de laquelle les historiens se sont en effet récriés. Il nous semble plus naturel que le latin un peu chancelant du saint évêque aura légèrement dévié du chemin que suivait sa pensée.
[cxiii] Vers l’an 509. Chef Franc établi à Térouanne.
[cxiv] Les Leudes ou Fidèles étaient les compagnons des chefs barbares, les hommes qui s’attachaient à leur personne, formaient leur bande, les suivaient à la guerre, leur promettaient fidélité, et en recevaient en échange des présents qui furent d’abord, comme le dit Tacite, des chevaux, des armes, et plus tard des terres ; les Leudes devinrent alors des vassaux. (Voir à ce sujet les Essais sur l’Histoire de France, par M. Guizot, 4° Essai, chap. I, au § des Bénéfices, chap. II, au § des Leudes)
[cxv] Saint Pierre et Saint Paul. Au dixième siècle cette église prit le nom de Sainte Geneviève, qui y avait été enterrée.
[cxvi] Le 27 novembre 511.
Grégoire de Tours
Histoire des Francs - LIVRE III
texte numérisé et mis en page par François-Dominique FOURNIER
(livre II - livre IV)
COLLECTION
DES MÉMOIRES
RELATIFS
A L'HISTOIRE DE FRANCE,
depuis la fondation de la monarchie française jusqu'au
13e siècle
AVEC UNE INTRODUCTION DES SUPPLÉMENS, DES NOTICES ET DES NOTES;
Par M. GUIZOT,
PROFESSEUR D'HISTOIRE MODERNE A L’ACADÉMIE DE PARIS.
Histoire des Francs
Livre troisième
Je demanderai la permission de m’arrêter quelques moments à exposer, par forme de comparaison, en quelle façon les choses ont prospéré aux Chrétiens qui confessaient la bienheureuse Trinité, et tourné à là ruine des hérétiques qui l’avaient divisée. Je ne rapporterai point ici comment Abraham adore la Trinité au pied du chêne, comment Jacob la proclame dans, sa bénédiction, comment Moïse la reconnaît dans le buisson ardent, comment le peuple la suit dans la nue et la redoute sur la montagne, ni comment Aaron la porte en son rational[i]
[logium], ni comment encore David, l’annonce dans ses psaumes, lorsqu’il prie le Seigneur de le renouveler par l’esprit de rectitude, de ne pas le priver de l’esprit saint, et de l’affermir par l’esprit principal[ii].
Je reconnais en ces paroles un grand mystère ; c’est qu’une voix prophétique proclame esprit principal celui que les hérétiques tiennent pour inférieur aux autres. Mais, ainsi que je l’ai déjà dit, je laisserai ces choses de côté pour revenir à notre temps. Arius, coupable inventeur de cette coupable secte, ayant rendu ses entrailles avec ses excréments, fut envoyé aux flammes de l’enfer ; mais Hilaire, bienheureux défenseur de la Trinité indivisible, et, à cause de cela, condamné à l’exil, retrouva sa patrie dans le paradis Le roi Clovis, qui l’a confessée et qui a, par son secours, réprimé les hérétiques, étendit sa domination sur toute la Gaule ; Alaric, qui l’avait niée, fut privé de son royaume, de ses sujets, et en même temps, ce qui est bien plus encore, de la vie éternelle. Ce que les fidèles ont perdu par les embûches de leurs ennemis, Dieu le leur a rendu au centuple ; mais les hérétiques n’ont rien acquis, et ce qu’ils ont paru posséder leur a été enlevé, comme cela est prouvé par la mort de Godégisile, Gondebaud et Gondemar, qui perdirent à la fois leur pays et leur âme. Nous confessons donc un seul Dieu invisible, immense, incompréhensible, glorieux, toujours le même, éternel ; un dans sa Trinité, formée des trois personnes du père, du Fils et du Saint-Esprit ; triple dans son unité qui résulte de l’égalité de substance, de divinité, de toute-puissance et de perfection, Dieu unique, suprême et tout-puissant, qui régnera sur toute l’éternité des temps.
Après la mort de Clovis, ses quatre fils, Théodoric, Chlodomir, Childebert et Clotaire, prirent possession de son royaume, et se le partagèrent également[iii]. Théodoric avait déjà un fils brave et vaillant, nommé Théodebert. Comme ils étaient puissants en courage, et avaient l’appui d’une nombreuse armée, Amalaric, fils d’Alaric, roi d’Espagne, rechercha leur sœur en mariage ; ils voulurent bien la lui accorder, et la lui envoyèrent dans le pays d’Espagne avec une grande quantité de magnifiques joyaux.
Licinius, évêque de Tours, étant mort, Denis fut élevé au siège pontifical ; et, après le décès du bienheureux Apruncule [Aprunculus], les habitants d’Auvergne eurent pour douzième évêque saint Euphrasius. Il mourut quatre ans après Clovis, dans la vingt-cinquième année de son épiscopat. Alors le peuple ayant élu saint Quintien [Quintianus], qui avait été chassé de Rodez, Alchime et Placidine, l’une femme et l’autre soeur d’Apollinaire[iv], vinrent à lui et lui dirent : Saint homme, qu’il suffise à ta vieillesse d’avoir été désigné pour évêque, et permets, par ta bonté, à ton serviteur Apollinaire de monter à ce poste d’honneur. S’il parvient à cette élévation, il sera soumis à ton plaisir. Prête à nos humbles propositions une oreille de bienveillance ; et c’est toi qui gouverneras ; il accomplira en tout tes commandements. A quoi il répondit : Pourquoi l’emporterais-je, moi qui n’ai personne sous ma puissance ? Tout ce que je demande, c’est que, tandis que je vaquerai à l’oraison, l’église me fournisse ma nourriture quotidienne. Dès qu’elles eurent entendu ces paroles, elles envoyèrent Apollinaire vers le roi [Théodoric]. Il lui fit beaucoup de présents, et, en le quittant, obtint l’épiscopat ; il en jouit injustement pendant quatre mois, puis sortit de ce monde. Lorsque sa mort fut annoncée à Théodoric , il ordonna d’instituer à sa place saint Quintien, et de lui remettre tous les pouvoirs de l’Église, disant :
Il a été chassé de sa ville à cause de la vivacité de son attachement pour nous[v]
; et aussitôt il envoya des messagers convoquer les prêtres et le peuple qui l’élevèrent au siège de l’Église d’Auvergne, et il fait le quatorzième évêque de cette Église. Le reste des choses qui le concernent, tant ses miracles que le temps de sa sortie de ce monde, est écrit dans le livre [Vie des Pères]
que nous avons composé sur sa vie.
Après cela les Danois vinrent par mer dans les Gaules avec leur roi Chlochilaïc[vi] ; étant descendus à terre [en 515], ils ravagèrent un des pays du royaume de Théodoric, réduisirent les habitants en captivité, et ayant chargé sur leurs vaisseaux les captifs et le reste de leur butin, ils se préparaient à s’en retourner dans leur pairie ; mais comme leur roi demeurait sur le rivage pour s’embarquer le dernier, lorsque ses vaisseaux prendraient la haute mer, Théodoric, qui avait été averti que des étrangers dévastaient son royaume, envoya en ce lieu son fils Théodebert, avec une vaillante troupe de gens de guerre, et puissamment armés. Le roi fut tué, et Théodebert, après avoir vaincu les ennemis dans un combat naval, fit remettre à terre tout le butin.
Cependant trois frères, Baderic, Hermanfried et Berthaire, tenaient le royaume des Thuringiens[vii]. Hermanfried se rendit, par la force, maître de son frère Berthaire et le tua. Celui-ci laissa orpheline en mourant sa fille Radegonde, il laissa aussi des fils dont nous parlerons dans la suite. Hermanfried avait une femme méchante et cruelle, nommée Amalaberge[viii], qui semait la guerre civile entre les frères. Un jour son mari, se rendant au banquet, trouva seulement la moitié de la table couverte, et comme il demandait à sa femme ce que cela voulait dire : Il convient, dit-elle, que celui qui se contente de la moitié d’un royaume, ait la moitié de sa table vide. Excité par ces paroles et d’autres semblables, Hermanfried s’éleva contre son frère, et envoya secrètement des messagers au roi Théodoric, pour l’engager à l’attaquer, disant : Si tu le mets à mort, nous partagerons par moitié ce pays. Celui-ci, réjoui de ce qu’il entendait, marcha vers Hermanfried avec son armée ; ils s’allièrent en se donnant mutuellement leur foi, et partirent pour la guerre. En étant venus aux mains avec Baderic, ils écrasèrent son armée, le firent tomber sous le glaive, et après la victoire, Théodoric retourna dans ses possessions. Mais ensuite Hermanfried, oubliant sa foi, négligea d’accomplir ce qu’il avait promis au roi Théodoric, de sorte qu’il s’éleva entre eux une grande inimitié.
Gondebaud étant mort, son fils Sigismond fut mis en possession de son royaume [en 517], et édifia avec une soigneuse industrie le monastère de Saint-Maurice[ix], où il construisit des bâtiments d’habitation et une basilique. Après avoir perdu sa première femme, fille de Théodoric, roi d’Italie, dont il avait eu un fils nommé Sigeric, il en épousa une autre qui, selon l’ordinaire des belles-mères, commença à prendre son fils très fort en haine, et à élever des querelles avec lui. Il arriva qu’en un jour de cérémonie, le jeune homme, reconnaissant sur elle des vêtements de sa mère, lui dit, irrité de colère :
Tu n’étais pas digne de porter sur tes épaules ces habits que l’on sait avoir appartenu à ma mère ta maîtresse. Elle alors transportée de fureur, excita son mari par des paroles trompeuses, en lui disant :
Ce méchant aspire à posséder ton royaume, et quand il t’aura tué, il compte l’étendre jusqu’à l’Italie, afin de posséder à la fois le royaume de son aïeul Théodoric en Italie et celui-ci. Il sait bien que, tant que tu vivras, il ne peut accomplir ce dessein, et que si tu ne tombes, il ne saurait s’élever. Poussé par ce discours et d’autres du même genre, et prenant conseil de sa cruelle épouse, Sigismond devint un cruel parricide, car voyant l’après-midi son fils appesanti par le vin, il l’engagea à dormir ; et pendant son sommeil, on lui passa derrière le cou un mouchoir, qu’on lia au-dessous du menton ; deux domestiques le tirèrent à eux chacun de son côté, et ils l’étranglèrent [en 522]. Aussitôt que cela fut fait, le père, déjà touché de repentir, se jeta sur le cadavre inanimé de son fils, et commença à pleurer amèrement. Sur quoi, à ce qu’on a rapporté, un vieillard lui dit : Pleure désormais sur toi qui, par de méchants conseils, es devenu un très barbare parricide ; car pour celui-ci que tu as fait périr innocent, il n’a pas besoin qu’on le pleure. Cependant Sigismond s’étant rendu à Saint-Maurice y demeura un grand nombre de jours dans le jeûne et les larmes, à prier pour obtenir son pardon ; il y fonda un chant perpétuel, et retourna à Sion, la vengeance divine le poursuivant pas à pas. Le roi Théodoric épousa sa fille [Suavegothe].
La reine Clotilde parla cependant à Clodomir et à ses autres fils, et leur dit :
Que je n’aie pas à me repentir, mes très chers enfants, de vous avoir nourris avec tendresse ; soyez, je vous prie, indignés de mon injure, et mettez l’habileté de vos soins à venger la mort de mon père et de ma mère. Eux, ayant entendu ces paroles, marchèrent vers la Bourgogne, et se dirigèrent contre Sigismond et son frère Gondemar. Vaincu par leur armée, Gondemar tourna le dos ; mais Sigismond, cherchant à se réfugier au monastère de Saint-Maurice, fut pris avec sa femme et ses fils par Clodomir [en 523], qui, les ayant conduits dans la ville d’Orléans, les y retint prisonniers. Les rois s’étant éloignés, Gondemar reprit courage, rassembla les Bourguignons, et recouvra son royaume. Clodomir, se disposant à marcher de nouveau contre lui, résolut de faire mourir Sigismond. Le bienheureux Avitus, abbé de Saint-Mesmin [de Mici][x], prêtre renommé de ce temps, lui dit : Si, dans la crainte de Dieu, tu te ranges à de meilleurs conseils, et ne souffres pas qu’on tue ces gens-là, Dieu sera avec toi, et là où tu vas, tu obtiendras la victoire ; mais, si tu les fais mourir, tu périras de même, livré entre les mains de tes ennemis, et il en sera fait de ta femme et de tes fils comme tu feras de la femme et des enfants de Sigismond. Mais le roi méprisant son avis, lui dit : Je regarde comme la conduite d’un insensé, quand on marche contre des ennemis, d’en laisser d’autres chez soi. Car ainsi, ayant l’un à dos, les autres en tête, je me précipiterais entre deux armées ; la victoire sera plus complète et plus aisée à obtenir, si je sépare l’un de l’autre. Le premier mort, je pourrai beaucoup plus aisément me défaire du second. Et aussitôt il fit mourir Sigismond avec sa femme et ses fils, en ordonnant qu’on les jetât dans un puits près de Coulmiers[xi], bourg du territoire d’Orléans, et marcha en Bourgogne, appelant à son secours le roi Théodoric. Celui-ci, ne s’inquiétant pas de venger l’injure de son beau-père, promit d’y aller, et étant rejoints près de Véseronce[xii], lieu situé dans le territoire de la cité de Vienne, ils livrèrent combat à Gondemar. Gondemar ayant pris la fuite avec son armée, Clodomir le poursuivit, et, comme il se trouvait déjà assez éloigné des siens, les Bourguignons, imitant le signal qui lui était ordinaire, l’appelèrent en lui disant :
Viens, viens par ici, nous sommes les tiens. Il les crut, alla à eux, et tomba ainsi au milieu de ses ennemis qui lui coupèrent la tête, la fixèrent au bout d’une pique, et l’élevèrent en l’air [en 524]. Ce que voyant les Francs, et reconnaissant que Clodomir avait été tué, ils recueillirent leurs forces, mirent en fuite Gondemar, écrasèrent les Bourguignons et s’emparèrent de leur pays. Clotaire, sans aucun délai, s’unit en mariage à la femme de son frère, nommée Gontheuque, et la reine Clothilde, les jours de deuil finis, prit et garda avec elle ses fils, dont l’un s’appelait Théodoald, l’autre Gonthaire et le troisième Clodoald. Gondemar recouvra de nouveau son royaume.
Après cela, Théodoric, qui n’avait point oublié le parjure d’Hermanfried, roi de Thuringe, appela à son secours soir frère Clotaire, et se prépara à marcher contre Hermanfried [en 528], promettant au roi Clotaire sa part du butin, si la bonté de Dieu leur accordait la victoire. Ayant donc rassemblé les Francs, il leur dit :
Ressentez, je vous prie, avec colère, et mon injure, et la mort de vos parents[xiii]
; rappelez-vous que les Thuringiens sont venus attaquer violemment nos pareils, et leur ont fait beaucoup de maux , que ceux-ci, leur ayant donné des otages, voulurent entrer en paix avec eux ; mais eux firent périr les otages par différents genres de mort, et, revenant se jeter sur nos parents, leur enlevèrent tout ce qu’ils possédaient, suspendirent les enfants aux arbres par le nerf de la cuisse, firent périr d’une mort cruelle plus de deux cents jeunes filles, les liant par les bras au cou des chevaux, qu’on forçait, à coups d’aiguillons acérés, à s’écarter chacun de son côté, en sorte qu’elles furent déchirées en pièces ; d’autres furent étendues sur les ornières des chemins, et clouées en terre avec des pieux ; puis on faisait passer sur elles des chariots chargés ; et leurs os ainsi brisés, ils les laissaient pour servir de pâture aux chiens et aux oiseaux. Maintenant Hermanfried manque à ce qu’il m’a promis, et semble tout à fait l’oublier. Nous avons le droit de notre côté ; marchons contre eux avec l’aide de Dieu. Eux, ayant entendu ces paroles, indignés de tant de crimes, demandèrent, d’une voix et d’une volonté unanimes, à marcher contre les Thuringiens. Théodoric, prenant avec lui, pour le seconder, son frère Clotaire et son fils Théodebert, partit avec une armée. Cependant les Thuringiens avaient préparé des embûches aux Francs : ils avaient creusé dans le champ où devait se livrer le combat, des fosses dont ils avaient caché l’ouverture au moyen d’un gazon épais, en sorte que la plaine paraissait unie. Lorsqu’on commença donc à combattre, plusieurs des chevaux des Francs tombèrent dans ces fosses, ce qui leur causa beaucoup d’embarras ; mais lorsqu’ils se furent aperçus de la fraude, ils commencèrent à y prendre garde. Enfin, les Thuringiens, voyant qu’on faisait parmi eux un grand carnage, et que leur roi Hermanfried avait pris la fuite, tournèrent le dos, et arrivèrent au bord du fleuve de l’Unstrut ; et là, il y eut un tel massacre des Thuringiens que le lit de la rivière fût rempli par les cadavres amoncelés, et que les Francs s’en servirent comme de pont pour passer sur l’autre bord. Après cette victoire, ils prirent le pays, et le réduisirent sous leur puissance [en 529].
Clotaire, en revenant, emmena captive avec lui Radegonde, fille du roi Berthaire, et la prit en mariage ; il fit depuis tuer injustement son frère par des scélérats. Elle, se tournant vers Dieu, prit l’habit, et se bâtit un monastère dans la ville de Poitiers. Elle s’y rendit tellement excellente dans l’oraison, les jeûnes, les veilles, les aumônes, qu’elle acquit un grand crédit parmi les peuples[xiv].
Tandis que les rois francs étaient en Thuringe, Théodoric voulut tuer Clotaire, son frère ; et ayant disposé en secret des hommes armés, il le manda vers lui, comme pour conférer de quelque chose en particulier ; et, ayant fait étendre dans sa maison une toile d’un mur à l’autre , il ordonna à ses hommes armés de se tenir derrière : mais, comme la toile était trop courte, les pieds des hommes armés parurent au-dessous à découvert ; ce qu’ayant vu Clotaire, il entra clans la maison, armé, et avec les siens. Théodoric comprit alors que son projet, était connu : il inventa une fable, et l’on parla de choses et d’autres. Mais, ne sachant de quoi s’aviser pour faire passer sa trahison, il donna à Clotaire, dans cette vue, un grand plat d’argent. Clotaire lui ayant dit adieu, et l’ayant remercié de ce présent, retourna dans son logis. Mais Théodoric se plaignit aux siens d’avoir perdu son plat sans aucun motif, et dit à son fils Théodebert : Va trouver ton oncle, et prie-le de vouloir te céder le présent que je lui ai fait. Il y alla, et obtint ce qu’il demandait. Théodoric était trésaille en de telles ruses.
Lorsqu’il fut revenu chez lui, il engagea Hermanfried à venir le trouver, en lui donnant sa foi qu’il ne courrait aucun danger ; et il l’enrichit de présents très honorables. Mais un jour qu’ils causaient sur les murs de la ville de Tolbiac, Hermanfried, poussé par je ne sais qui, tomba du haut du mur, et rendit l’esprit [en 530]. Nous ignorons par qui il fut jeté en bas ; mais plusieurs assurent qu’on reconnut clairement que cette trahison venait de Théodoric.
Pendant que Théodoric était en Thuringe, le bruit courut en Auvergne qu’il avait été tué. Arcadius[xv], un des sénateurs d’Auvergne, invita Childebert à venir s’emparer de ce pays. Celui-ci se rendit sans retard en Auvergne. Il faisait ces jours-là un brouillard si épais qu’on ne pouvait discerner à la fois plus d’un demi arpent. Le roi disait : Je voudrais bien pouvoir reconnaître par mes yeux cette Limagne d’Auvergne qu’on dit si riante. Mais Dieu ne lui accorda pas cette grâce. Les portes de la ville étant fermées, en sorte qu’il ne trouvait aucune issue pour y entrer, Arcadius brisa la serrure de l’une de ces portes, et l’introduisit dans les murs : mais au moment où cela se passait, on apprit que Théodoric était revenu vivant de Thuringe.
Childebert ayant appris cette nouvelle avec certitude, quitta l’Auvergne, et se dirigea vers l’Espagne, à cause de sa soeur Clotilde [en 531]. La fidélité de celle-ci à la religion catholique l’exposait à beaucoup d’embûches de la part de son mari Amalaric ; car plusieurs fois, comme elle se rendait à la sainte église, il avait ordonné qu’on jetât sur elle de l’ordure et d’autres puanteurs ; et l’on dit que sa cruauté contre elle se porta à de telles extrémités, qu’elle envoya à son frère un mouchoir teint de son propre sang ; en sorte que, vivement irrité, il se rendit en Espagne. Amalaric, apprenant son arrivée, prépara des vaisseaux pour s’enfuir[xvi].
Childebert arrivait déjà, lorsqu’au moment de monter sur son vaisseau, Amalaric se rappela une grande quantité de pierres précieuses qu’il avait laissées dans son trésor : il retourna à la ville pour les chercher ; mais ensuite l’armée di, regagner le bort. Voyant qu’il ne pouvait s’échapper, il voulut se réfugier dans l’église des chrétiens[xvii] ;
mais, avant qu’il en eût pu atteindre le seuil sacré, un de ceux qui le poursuivaient poussa contre lui sa lance, et le frappa d’un coup mortel : il tomba sur le pieu même, et rendit l’esprit. Alors Childebert reprit sa sœur avec de grands trésors, et il comptait la ramener ; mais elle mourut en route je ne sais comment, et fut portée à Paris, où on l’ensevelit près de son père Clovis. Childebert choisit dans ces trésors des choses très précieuses, et les consacra aux service de la sainte église ; car il avait apporté soixante calices, quinze patènes, et vingt coffres destinés à enfermer les Évangiles, le tout en or pur, et orné de pierres précieuses ; et il ne souffrit pas que ces choses fussent brisées, mais il les distribua entre les églises et les basiliques des Saints, et les consacra au service divin.
Ensuite de cela, Clotaire et Childebert firent le projet de marcher en Bourgogne ; Théodoric, qu’ils avaient appelé à leur secours, ne voulut pas y aller. Cependant les Francs qui marchaient avec lui lui dirent : Si tu ne veux pas aller en Bourgogne avec tes frères, nous te quitterons, et nous les suivrons à ta place. Mais lui, pensant que les gens d’Auvergne lui avaient manqué de foi, dit aux Francs : Suivez-moi en Auvergne, et je vous conduirai dans un pays où vous prendrez de l’or et de l’argent, autant que vous en pourrez désirer, d’oie vous enlèverez des troupeaux, des esclaves et des vêtements en abondance : seulement ne suivez pas ceux-ci[xviii]. Séduits par ces promesses, ils s’engagèrent à faire ce qu’il voudrait. Il se prépara donc au départ, et promit, à plusieurs reprises, à ses hommes qu’il leur permettrait de ramener dans leur pays tout le butin et tous les prisonniers qu’ils feraient dans l’Auvergne. Cependant Clotaire et Childebert marchèrent en Bourgogne, assiégèrent Autun ; et, ayant mis en fuite Gondemar, occupèrent toute la Bourgogne [de 532 à 534].
Théodoric étant entré en Auvergne avec son armée dévasta et ruina tout le pays. Arcadius, auteur du crime, et dont la lâcheté avait causé la dévastation de cette contrée, se réfugia dans la ville de Bourges, qui faisait alors partie du royaume de Childebert ; mais sa mère Placidine, et Alchime, sœur de son père, ayant été prises, furent condamnées à l’exil, et on prit les biens qu’elles avaient dans la ville de Cahors. Le roi Théodoric étant donc arrivé à la cité d’Auvergne [Clermont], établit son camp dans les bourgs environnants. Le bienheureux Quintien était en ces jours là évêque de la ville. Cependant l’armée parcourait toute cette malheureuse contrée, pillant et ravageant tout. Plusieurs des gens de guerre arrivèrent à la basilique de Saint-Julien, brisèrent les portes ; enlevèrent les serrures, pillèrent ce qu’on y avait rassemblé du bien des pauvres, et firent en ces lieux beaucoup de mal. Mais les auteurs de ces crimes, saisis de l’esprit immonde, se déchirèrent de leurs propres dents, poussant de grands cris et disant : Pourquoi, saint martyr, nous tourmentes-tu de cette manière ? C’est ainsi que nous l’avons écrit dans le livre des miracles de saint Julien.
Cependant les ennemis assiégèrent le château de Volorre[xix] et tuèrent misérablement devant l’autel de l’église le prêtre Procule, de qui saint Quintien avait eu à se plaindre ; et ce fut, je crois, à cause de lui que le château, qui s’était défendu jusqu’à ce jour, fut livré entre les mains de ces impies, car les ennemis ne pouvant l’emporter, se disposaient à retourner chez eux ; ce qu’ayant appris les assiégés furent pleins de joie ; mais ils furent trompés par leur sécurité, selon ces paroles de l’apôtre : Lorsqu’ils diront : nous voici en paix et en sûreté, ils se trouveront surpris tout d’un coup par une ruine imprévue[xx] ; et comme ils ne se tenaient plus sur leurs gardes, le serviteur de Procule les livra aux ennemis. Au moment où, après avoir dévasté le château, ils emmenaient les habitants captifs, il descendit du ciel une pluie abondante, refusée depuis trente jours.
Le château de Merliac[xxi] fut ensuite assiégé. Ceux qui l’habitaient se rachetèrent de la captivité par une rançon ; ce qui fut un effet de leur lâcheté, car le château était naturellement fortifié. Au lieu de murs, un rocher taillé l’entourait à la hauteur de plus de cent pieds ; au milieu se trouvait un étang d’eau très agréable à boire ; il y avait aussi des fontaines abondantes, et par une de ses portes coulait un ruisseau d’eau vive. Ses remparts renfermaient un si grand. espace que les habitants cultivaient des terres dans l’intérieur des murs, et en recueillaient beaucoup de fruits. Fiers de la protection de leurs remparts, les assiégés étaient sortis pour faire quelque butin, comptant se renfermer de nouveau élans les antes de leur forteresse. Ils furent pris par leurs ennemis au nombre de cinquante, et conduits sous les yeux de leurs parents, les mains liées derrière le dos et le glaive levé sur leur tête. Les assiégés consentirent, pour qu’on ne les mît pas à mort, à donner quatre onces d’or pour la rançon de chacun.
Théodoric ayant quitté l’Auvergne, y laissa pour la garder son parent Sigewald. Il y avait en ce temps, parmi les hommes chargés d’appeler les Francs à la guerre, un certain Litigius qui tendait de grandes embûches à saint Quintien ; et lorsque le saint évêque se prosternait à ses pieds, loin d’accéder à ce qu’il lui demandait, il racontait à sa femme, en s’en raillant, ce qu’avait fait le saint. Mais celle-ci, animée d’un meilleur esprit, lui dit : De cette manière, le jour où tu seras abattu tu ne te relèveras plus. Il arriva le troisième jour des envoyés du roi qui l’emmenèrent lié avec sa femme et ses enfants, et depuis il ne revint jamais en Auvergne.
Munderic, qui se prétendait parent du roi, enflé d’orgueil, dit : Pourquoi Théodoric est-il mon roi ? Le gouvernement de ce pays m’appartient comme à lui ; j’irai, j’assemblerai mon peuple et lui ferai prêter serment, afin que Théodoric sache que je suis roi tout comme lui. Et étant sorti en public, il commença à séduire le peuple en disant : Je suis prince, suivez-moi, et vous vous en trouverez bien. La multitude du peuple des campagnes le suivit donc, en sorte que, par un effet de l’inconstance humaine, il en réunit un grand nombre qui lui prêtèrent serment de fidélité et l’honorèrent comme un roi. Théodoric l’ayant appris, lui envoya un ordre portant : Viens à moi, et, s’il t’est dû quelques portions des terres de notre royaume, elles te seront données. Théodoric disait cela pour le tromper, afin de le faire venir à lui et de le tuer ; mais lui ne voulut pas y aller, et dit : Reportez à votre roi que je suis roi aussi bien que lui. Alors le roi, en colère, ordonna de faire marcher une armée afin de le punir lorsqu’il l’aurait vaincu par la force. Munderic, en ayant été instruit, et n’étant pas en état de se défendre, se réfugia dans les murs du château de Vitry[xxii]
où il travailla à se fortifier, y renfermant tout ce qu’il possédait et tous ceux qu’il avait séduits. L’armée qui marchait contre lui entoura le château et l’assiégea pendant sept jours. Munderic la repoussait à la tête des siens et disait :
Tenons-nous fermes et combattons jusqu’à la mort, et les ennemis ne nous vaincront pas. L’ennemi tout à l’entour lançait des traits contre les murs, mais cela ne servait à rien : on le fit savoir au roi, qui envoya un des siens, nommé Arégésile, et lui dit : Tu vois que ce perfide réussit dans sa révolte ; va, et engage-le sous serment à sortir sans crainte, et, lorsqu’il sera sorti, tue-le, et efface son souvenir de notre royaume. Celui-ci y étant allé fit ce qu’on lui avait ordonné ; mais il convint d’abord, d’un signal avec ses gens, et leur dit : Lorsque je dirai telles et telles choses, jetez-vous aussitôt sur lui et le tuez. Arégésile étant donc entré, dit à Munderic :
Jusques à quand demeureras-tu ici comme un insensé ? Tu ne peux longtemps résister au roi ; voilà que tes provisions finies, vaincu par la faim, tu sortiras, te livreras entre les mains de tes ennemis et mourras comme un chien. Écoute plutôt mes conseils, et soumets-toi au roi, afin que tu vives, toi et tes fils. » Ébranlé par ce discours, Munderic dit :
Si je sors, je serai pris par le roi, et il me tuera, moi et mes fils, et tous les amis qui sont ici réunis avec moi. A quoi Arégésile répondit :
Ne crains rien ; car, si tu veux sortir, reçois-en mon serment, il ne te sera rien fait, et tu viendras sans danger en présence du roi. Tu n’as donc rien à redouter, et tu seras près de lui ce que tu étais auparavant. A quoi Munderic repartit : Plût à Dieu que je fusse sûr de n’être pas tué ! Alors Arégésile, les mains posées sur les saints autels, lui jura qu’il pouvait sortir sans crainte. Après avoir reçu ce serment, Munderic sortit d’abord du château tenant par la main Arégésile ; les gens d’Arégésile les regardaient en les voyant venir de loin. Alors Arégésile, selon le signal dont il était convenu, dit : Que regardez-vous donc avec tant d’attention, ô hommes ! N’avez-vous jamais vu Munderic ? Et aussitôt ils se précipitèrent sur lui. Mais lui, comprenant la vérité, dit : Je vois clairement par ces paroles que tu as donné à tes gens le signal de ma mort, mais, je te le dis, puisque tu m’as trompé par un parjure, personne ne te verra plus en vie ; et, d’un coup de sa lance dans le dos, il le transperça. Arégésile tomba et mourut. Ensuite Munderic, à la tête des siens, tira l’épée et fit un grand carnage du peuple, et, jusqu’à ce qu’il rendit l’esprit, il ne s’arrêta point de tuer tout ce qu’il pouvait atteindre. Lorsqu’il fût mort, on réunit ses biens au fisc du roi.
Cependant Théodoric et Childebert firent alliance, et, s’étant prêté serment de ne point marcher l’un contre l’autre, ils se donnèrent mutuellement des otages pour confirmer leurs promesses. Parmi ces otages il se trouva beaucoup de fils de sénateurs ; mais, de nouvelles discordes s’étant élevées entre les rois [en 533], ils furent dévoués aux travaux publics, et tous ceux qui les avaient en garde en firent leurs serviteurs ; un bon nombre cependant s’échappèrent par la fuite et retournèrent dans leur pays ; quelques-uns demeurèrent en esclavage. Parmi ceux-ci, Attale, neveu du bienheureux Grégoire, évêque de Langres, avait été employé au service public et destiné à garder les chevaux ; il servait un barbare qui habitait le territoire de Trèves. Le bienheureux Grégoire [Grégorius] envoya des serviteurs à sa recherche, et, lorsqu’on l’eut trouvé, on apporta à cet homme des présents ; mais il les refusa en disant :
De la race dont il est, il me faut dix livres d’or pour sa rançon. Lorsque les serviteurs furent revenus, Léon, attaché à la cuisine de l’évêque, lui dit : Si tu veux le permettre, peut-être pourrai-je le tirer de sa captivité. Son maître fut joyeux de ces paroles, et Léon se rendit au lieu qu’on lui avait indiqué. Il voulut enlever secrètement le jeune homme, mais il ne put y parvenir. Alors, menant avec lui un autre homme , il lui dit : Viens avec moi, vends moi à ce barbare, et le prix de ma vente sera pour toi ; tout ce que je veux, c’est d’être plus en liberté de faire ce que j’ai résolu. Le marché fait, l’homme alla avec lui, et s’en retourna après l’avoir vendu douze pièces d’or. Le maître de Léon, ayant demandé à son serviteur ce qu’il savait faire, celui-ci répondit :
Je suis très habile à faire tout ce qui doit se manger à la table de mes maîtres, et je ne crains pas qu’on en puisse trouver un autre égal à moi dans cette science. Je te le dit en vérité ; quand tu voudrais donner un festin au roi, je suis en état de composer des mets royaux, et personne ne les saurait mieux faire que moi. Et le maître lui dit :
Voilà le jour du soleil qui approche (car c’est ainsi que les Barbares ont coutume d’appeler le jour du Seigneur) ce jour-là mes voisins et mes parents sont invités à ma maison ; je te prie de me faire un repas qui excite leur admiration et duquel ils disent : Nous n’aurions pas attendu mieux dans la maison du roi. Et lui dit : Que mon maître ordonne qu’on me rassemble une grande quantité de volailles, et je ferai ce que tu me commandes. On prépara ce qu’avait demandé Léon. Le jour du Seigneur vint à luire, et il fit lui grand repas plein de choses délicieuses. Tous mangèrent, tous louèrent le festin ; les parents ensuite s’en allèrent ; le maître remercia son serviteur, et celui-ci eut autorité sur tout ce que possédait son maître. Il avait grand soin de lui plaire, et distribuait à tous ceux qui étaient avec lui leur nourriture et les viandes préparées. Après l’espace d’un an, son maître ayant en lui une entière confiance, il se rendit dans la prairie, située proche de la maison, où Attale était à garder les chevaux, et, se couchant à terre loin de lui et le dos tourné de son côté, afin qu’on ne s’aperçût pas qu’ils parlaient ensemble, il dit au jeune homme : Il est temps que nous songions à retourner dans notre patrie ; je t’avertis donc, lorsque cette nuit tu auras ramené les chevaux dans l’enclos, de ne pas te laisser, aller au sommeil, mais, dès que je t’appellerai, de venir, et nous nous mettrons en marche. Le barbare avait invité ce soir-là à un festin beaucoup de ses pareils, au nombre desquels était son gendre qui avait épousé sa fille. Au milieu de la nuit, comme ils eurent quitté la table et se furent livrés au repos, Léon porta un breuvage au gendre de son maître, et lui présenta à boire ce qu’il avait versé ; l’autre lui parla ainsi :
Dis-moi donc, toi, l’homme de confiance de mon beau-père, quand te viendra l’envie de prendre ses chevaux et de t’en retourner dans ton pays ? ce qu’il lui disait par jeu et en s’amusant ; et lui, de même en riant, lui dit avec vérité :
C’est mon projet pour cette nuit, s’il plaît à Dieu. Et l’autre dit: Il faut que mes serviteurs aient soin de me bien garder, afin que tu ne m’emportes rien. Et ils se quittèrent en riant. Tout le monde étant endormi, Léon appela Attale, et, les chevaux sellés, il lui demanda s’il avait des armes. Attale répondit : Non, je n’en ai pas, si ce n’est une petite lance. Léon entra dans la demeure de son maître et lui prit son bouclier et sa framée. Celui-ci demanda qui c’était et ce qu’on lui voulait. Léon répondit : C’est Léon ton serviteur, et je presse Attale de se lever en diligence et de conduire les chevaux au pâturage, car il est là endormi comme un ivrogne. L’autre lui dit : Fais ce qui te plaira ; et, en disant cela, il s’endormit. Léon étant ressorti munit d’armes le jeune homme, et, par la grâce de Dieu, trouva ouverte la porte d’entrée qu’il avait fermée au commencement de la nuit avec des clous enfoncés à coups de marteau pour la sûreté des chevaux ; et, rendant grâces au Seigneur, ils prirent d’autres chevaux et s’en allèrent, déguisant aussi leurs vêtements. Mais lorsqu’ils furent arrivés à la Moselle[xxiii], en la traversant, ils trouvèrent des hommes qui les arrêtèrent ; et, ayant laissé leurs chevaux et leurs vêtements, ils passèrent l’eau sur des planches et arrivèrent à l’autre rive, et, dans l’obscurité de la nuit, ils entrèrent dans la forêt où ils se cachèrent. La troisième nuit était arrivée depuis qu’ils voyageaient sans avoir goûté la moindre nourriture ; alors, par la permission de Dieu, ils trouvèrent un arbre couvert du fruit vulgairement appelé prunes, et ils les mangèrent. S’étant un peu soutenus par ce moyen, ils continuèrent leur route et entrèrent en Champagne. Comme ils y voyageaient, ils entendirent le trépignement de chevaux qui arrivaient en courant, et dirent :
Couchons-nous à terre, afin que les gens qui viennent ne nous aperçoivent pas. Et voilà que tout à coup ils virent un grand buisson de ronces, et passant auprès ils se jetèrent à terre, leurs épées nues, afin que, s’ils étaient attaqués, ils pussent se défendre avec leur framée, comme contre des voleurs. Lorsque ceux qu’ils avaient entendus arrivèrent auprès de ce buisson d’épines, ils s’arrêtèrent, et l’un des deux, pendant que leurs chevaux lâchaient leur urine, dit : Malheur à moi, de ce que ces misérables se sont enfuis sans que je puisse les retrouver ; mais je le dis, par mon salut, si nous les trouvons, l’un sera condamné au gibet, et je ferai hacher l’autre en pièces à coups d’épée. C’était leur maître, le barbare, qui parlait ainsi ; il venait de la ville de Reims, où il avait été à leur recherche, et il les aurait trouvés en route si la nuit ne l’en eût empêché. Les chevaux se mirent en route et repartirent. Cette même nuit les deux autres arrivèrent à la ville, et y étant entrés, trouvèrent un homme auquel ils demandèrent la maison du prêtre Paulelle. Il la leur indiqua ; et comme ils traversent la place, on sonna Matines, car c’était le jour du Seigneur. Ils frappèrent à la porte du prêtre et entrèrent. Léon lui dit le nom de son maître. Alors le prêtre lui dit : Ma vision s’est vérifiée, car j’ai vu cette nuit deux colombes qui sont venues en volant se poser sur ma main : l’une des deux était blanche et l’autre noire[xxiv].
Ils dirent au prêtre : Il faut que Dieu nous pardonne ; malgré la solennité du jour, nous vous prions de nous donner quelque nourriture[xxv], car voilà la quatrième fois que le soleil se lève depuis que nous n’avons goûté ni pain ni rien de cuit. Ayant caché les deux jeunes gens, il leur donna du pain trempé dans du vin, et alla à Matines. Il y fut suivi par le barbare qui revenait cherchant ses esclaves ; mais, trompé par le prêtre, il s’en retourna, car le prêtre était depuis longtemps lié d’amitié avec le bienheureux Grégoire. Les jeunes gens ayant repris leurs forces en mangeant, demeurèrent deux jours dans la maison du prêtre, puis s’en allèrent ; ils arrivèrent ainsi chez saint Grégoire. Le pontife, réjoui en voyant ces jeunes gens, pleura sur le cou de son neveu Attale[xxvi].
Il délivra Léon et toute sa race du joug de la servitude, lui donna des terres en propre, dans lesquelles il vécut libre le reste de ses jours avec, sa femme et ses enfants.
Sigewald, qui habitait l’Auvergne, y faisait beaucoup de mal, car il envahissait les biens de plusieurs ; et ses serviteurs ne s’épargnaient pas le vol, l’homicide, et divers crimes qu’ils commettaient par surprise et personne n’osait murmurer contre eux. Il arriva que, par une audace téméraire, il s’empara du domaine de Bolgiac[xxvii] [Boughat], que le béni Tétradius[xxviii], évêque, avait laissé à la basilique de Saint-Julien. Aussitôt qu’il fut entré dans la maison, il perdit la raison, et se mit au lit. Alors, par le conseil du prêtre, sa femme le plaça dans un chariot, pour le transporter dans une autre demeure, où il reprit la santé ; et, arrivant à lui, elle lui raconta ce qui s’était passé ; ce qu’ayant entendu, il fit un vœu au saint martyr de rendre le double de ce qu’il avait pris. J’ai rapporté cet événement dans le livre des miracles de saint Julien [chap. XIV].
Denis [Dinilius], évêque de Tours, étant mort, Ommatius gouverna l’église pendant trois années : il avait été nommé par l’ordre du roi Clodomir, dont nous avons parlé ci-dessus. Lorsqu’il passa de cette vie à l’autre, Léon administra pendant sept mois. C’était un homme très adroit, et habile dans la fabrique des ouvrages de charpente. Après sa mort, les évêques Théodore et Procule, venus de Bourgogne, et nominés par la reine Clotilde, gouvernèrent trois ans l’église de Tours. Eux morts, ils furent remplacés par Francille, sénateur. La troisième année de son épiscopat, tandis que les peuples célébraient la brillante nuit de Noël, le pontife, avant de descendre pour dire Vigile, demanda à boire : un serviteur vint, et lui apporta aussitôt la boisson. Dès qu’il eut bu, il rendit l’esprit ; d’où l’on a soupçonné qu’il avait été tué par le poison. Après sa mort, Injuriosus, citoyen de la ville, fut élevé à la chaire pontificale : ce fut le quinzième évêque après saint Martin[xxix].
Tandis que la reine Clotilde habitait Paris, Childebert, voyant que sa mère avait porté toute son affection sur les fils de Clodomir, dont nous avons parlé plus haut, conçut de l’envie ; et, craignant que, par la faveur de la reine, ils n’eussent part au royaume, il envoya secrètement. vers son frère le roi Clotaire, et lui fit dire [vers l’an 533]
: Notre mère garde avec elle les fils de notre frère, et veut leur donner le royaume ; il faut que tu viennes promptement à Paris , et que, réunis tous deux en conseil , nous déterminions ce que noms devons faire d’eux, savoir si on leur coupera les cheveux, comme au reste du peuple, ou si, les ayant tués , nous partagerons également entre nous le royaume de notre frère. Fort réjoui de ces paroles, Clotaire vint à Paris. Childebert avait déjà répandu dans le peuple que les deux rois étaient d’accord d’élever ces enfants au trône : ils envoyèrent donc, au nom de tous deux, à la reine qui demeurait dans la même ville, et lui dirent : Envoie-nous les enfants, que nous les élevions au trône. Elle, remplie de joie, et ne sachant pas leur artifice, après avoir fait boire et manger les enfants, les envoya, en disant : Je croirai n’avoir pas perdu mon fils, si je vous vois succéder à son royaume. Les enfants, étant allés, furent pris aussitôt, et séparés de leurs serviteurs et de leurs gouverneurs ; et on les enferma à part, d’un côté les serviteurs, et de l’autre les enfants. Alors Childebert et Clotaire envoyèrent à la reine Arcadius, dont nous avons déjà parlé, portant des ciseaux et une épée nue. Quand il fut arrivé près de la reine, il les lui montra, disant : Tes fils nos seigneurs, ô très glorieuse reine, attendent que tu leur fasses savoir ta volonté sur la manière dont il faut traiter ces enfants ; ordonne qu’ils vivent les cheveux coupés, ou qu’ils soient égorgés. Consternée à ce message, et en même temps émue d’une grande colère, en voyant cette épée nue et ces ciseaux, elle se laissa transporter par son indignation, et, ne sachant, dans sa douleur, ce qu’elle disait , elle répondit imprudemment : Si on ne les élève pas sur le trône, j’aime mieux les voir morts que tondus. Mais Arcadius, s’inquiétant peu de sa douleur, et ne cherchant pas à pénétrer ce qu’elle penserait ensuite plus réellement, revint en diligence près de ceux qui l’avaient envoyé, et leur dit :
Vous pouvez continuer avec l’approbation de la reine ce que vous avez commencé, car elle veut que vous accomplissiez votre projet. Aussitôt Clotaire, prenant par le bras l’aîné des enfants, le jeta à terre, et, lui enfonçant son couteau dans l’aisselle, le tua cruellement. A ses cris, son frère se prosterna aux pieds de Childebert, et, lui saisissant les genoux, lui disait avec larmes : Secours-moi, mon très bon père, afin que je ne meure pas comme mon fière.
Alors Childebert, le visage couvert de larmes, lui dit :
Je te prie, mon très cher frère, aie la générosité de m’accorder sa vie ; et, si tu veux ne pas le tuer, je te donnerai, pour le racheter, ce que tu voudras. Mais Clotaire, après l’avoir accablé d’injures, lui dit :
Repousse-le loin de toi, ou tu mourras certainement à sa place ; c’est toi qui m’as excité à cette affaire, et tu es si prompt à reprendre ta foi ! Childebert, à ces paroles, repoussa l’enfant, et le jeta à Clotaire, qui, le recevant, lui enfonça son couteau dans le côté, et le tua, comme il avait fait à son frère. Ils tuèrent ensuite les serviteurs et les gouverneurs ; et après qu’ils furent morts, Clotaire, montant à cheval, s’en alla, sans se troubler aucunement du meurtre de ses neveux, et se rendit, avec Childebert, dans les faubourgs. La reine, ayant fait poser ces petits corps sur un brancard, les conduisit, avec beaucoup de chants pieux et une immense douleur, à l’église de Saint-Pierre[xxx], où on les enterra tous deux de la même manière. L’un des deux avait dix ans, et l’autre sept. Ils ne purent prendre le troisième, Clodoald, qui fut sauvé par le secours de braves guerriers ; dédaignant un royaume terrestre, il se consacra à Dieu , et, s’étant coupé les cheveux de sa propre main, il fut fait clerc. Il persista dans les bonnes œuvres, et mourut prêtre. Les deux rois partagèrent entre eux également le royaume de Clodomir. La reine Clotilde déploya tant et de si grandes vertus qu’elle se fit honorer de tous. On la vit toujours assidue à l’aumône, traverser les nuits de ses veilles, et demeurer pure par sa chasteté et sa fidélité à toutes les choses honnêtes ; elle pourvut les domaines des églises, les monastères et tous les lieux saints de ce qui leur était nécessaire, distribuant ses largesses avec générosité, en sorte que dans le temps, on ne la considérait pas comme une reine, mais comme une servante spéciale du Seigneur, dévouée à son assidu service. Ni la royauté de ses fils, ni l’ambition du siècle, ni le pouvoir, ne l’entraînèrent à sa ruine, mais son humilité la conduisit à la grâce.
Le bienheureux Grégoire[xxxi], prêtre renommé du Seigneur, était alors, dans la ville de Langres, illustre par ses vertus et ses miracles. Puisque nous parlons de ce pontife, il sera, je pense, agréable que nous donnions ici la description de Dijon, où il vivait habituellement. C’est un château bâti de murs très solides, au milieu d’une plaine très riante, dont les terres sont fertiles et si fécondes qu’en même temps que la charrue sillonne les champs, on y jette la semence et qu’il en sort de très riches moissons ; au midi est la rivière d’Ouche, abondante en poissons ; il vient du nord une autre petite rivière [la Suzon] qui entre par une porte, passe sous un pont, ressort par une autre porte et entoure les remparts de son onde paisible. Elle fait, devant la porte, tourner plusieurs moulins avec une singulière rapidité. Dijon a quatre portes, situées vers les quatre points du monde. Toute cette bâtisse est ornée en totalité de trente-trois tours ; les murs sont, jusqu’à la hauteur de vingt pieds, construits en pierres carrées, et ensuite en pierres plus petites. Ils ont en tout trente pieds de haut et quinze pieds d’épaisseur. J’ignore pourquoi ce lieu n’a pas le nom de ville : il a dans son territoire des sources abondantes ; du côté de l’occident sont des montagnes très fertiles, couvertes de vignes, qui fournissent aux habitants un si noble Falerne qu’ils dédaignent le vin de Châlons. Les anciens disent que ce château fut bâti par l’empereur Aurélien.
Théodoric avait fiancé son fils Théodebert à Wisigarde, fille d’un roi [Waccon, roi des Lombards].
Après la mort de Clovis, les Goths[xxxii] avaient envahi une partie de ses conquêtes. Théodoric envoya donc Théodebert, et Clotaire envoya Gonthaire, l’aîné de ses fils, pour les recouvrer. Mais Gonthaire, arrivé à Rodez, s’en retourna, je ne sais pourquoi. Théodebert, poursuivant sa route jusqu’à la ville de Béziers, prit le château de Dion[xxxiii] [Diou], et en enleva du butin. Il envoya ensuite vers un autre château, nommé Cabrières, des messagers chargés de dire de sa part que, si on ne se soumettait pas, il brûlerait le château et emmènerait les habitants en captivité.
Il se trouvait en ce lieu une matrone, nommée Deutérie [Deuthéria], dont le mari était venu habiter auprès de Béziers. Elle envoya au roi des messagers qui lui dirent : Personne , ô très pieux seigneur ! ne peut te résister, nous te reconnaissons pour notre maître ; viens, et qu’il en soit fait ainsi qu’il te paraîtra agréable. Théodebert vint au château, et y fut reçu pacifiquement, et voyant que les gens se soumettaient à lui, il ne fit aucun mal. Deutérie vint à sa rencontre, et la voyant belle, épris d’amour pour elle, il la fit entrer dans son lit.
En ces jours-là, Théodoric fit périr par le glaive son parent Sigewald, et envoya secrètement vers Théodebert, pour qu’il fit mourir Giwald, fils de Sigewald, qu’il avait avec lui ; mais Théodebert, comme il l’avait tenu sur les fonts de baptême, ne voulut pas le faire périr. Il lui donna même à lire les lettres envoyées par son père : Fuis, lui dit-il, car j’ai reçu de mon père l’ordre de te tuer ; lorsqu’il sera mort et que tu apprendras que je règne, tu reviendras à moi sans crainte. Ce qu’ayant entendu, Giwald lui rendit grâces, lui dit adieu et s’en alla.
Théodebert faisait alors le siége de la ville d’Arles, dont les Goths s’étaient emparés. Giwald s’enfuit dans cette ville ; mais, ne s’y croyant pas fort en sûreté, il se rendit en Italie et y demeura. Tandis que ces choses se passaient, on vint annoncer à Théodebert que son père était dangereusement malade, que, s’il ne se hâtait pour le trouver encore en vie, il serait dépouillé par ses oncles, et qu’il ne fallait pas qu’il poussât plus avant. A ces nouvelles, Théodebert quitta tout, et partit pour aller vers son père, laissant en Auvergne Deutérie et sa fille. Théodoric mourut quelques jours après l’arrivée de son fils, dans la vingt-troisième année de son règne [en 534] ; Childebert et Clotaire s’élevèrent contre Théodebert, et voulurent lui enlever son royaume, mais il les apaisa par des présents, et défendu par ses Leudes, il fut établi sur le trône. Il envoya ensuite en Auvergne pour en faire venir Deutérie, et s’unit à elle en mariage.
Childebert, voyant qu’il ne pouvait le vaincre, lui envoya une ambassade pour l’engager à venir le trouver, lui disant : Je n’ai pas de fils, je désire te prendre pour fils. Et Théodebert étant venu, il l’enrichit de tant. de présents que cela fit l’admiration de tout le monde, car il lui donna trois paires de chacune des choses utiles, tant armes que vêtements et joyaux qui conviennent aux rois. Il en agit de même pour les chevaux et les celliers. Giwald, apprenant que Théodebert était entré en possession du royaume de son père, revint d’Italie le trouver ; celui-ci se réjouissant et l’embrassant, lui donna la troisième partie des présents de son oncle, et ordonna qu’on lui rendît, des biens de son père Sigewald, tout ce qui en était entré dans le fisc.
Affermi clans son royaume, Théodebert se rendit grand et remarquable en toutes sortes de vertus, car il gouvernait ses États avec justice, respectait les prêtres, enrichissait les églises, secourait les pauvres, et plein de compassion et de bonté, mit beaucoup de gens à leur aise , par un grand nombre de bienfaits. Il remit généreusement aux églises d’Auvergne tous les tributs dont elles étaient redevables à son fisc.
Deutérie voyant sa fille devenue adulte, et craignant qu’elle n’excitât les désirs du roi, et qu’il ne la prit pour lui, la mit dans un chariot attelé de bœufs indomptés, qui la précipitèrent du haut d’un pont, en sorte qu’elle périt dans un fleuve [probablement la Meuse]. Cela se passa près de la ville de Verdun.
Il y avait déjà sept ans que Théodebert avait été fiancé à Wisigarde, et à cause de Deutérie il n’avait pas voulu la prendre pour femme ; mais les Francs le blâmaient unanimement de ce qu’il avait abandonné son épouse. Alors irrité de cette action, il quitta Deutérie dont il avait un fils enfant, nommé Théodebald, et épousa Wisigarde. Il ne la conserva pas longtemps, elle mourut, et il en épousa une autre, mais ne reprit jamais Deutérie.
Cependant Childebert et Théodebert mirent sur pied une armée, et se disposèrent à marcher contre Clotaire [en 537] ; celui-ci l’ayant appris, et jugea qu’il n’était pas de force à se défendre contre eux, s’enfuit dans une forêt[xxxiv]
et y fit de grands abattis, plaçant toutes ses espérances en la miséricorde de Dieu. Mais la reine Clotilde ayant appris ces choses se rendit au tombeau du bienheureux Martin, s’y prosterna en oraison et passa toute la nuit à prier qu’il ne s’élevât pas une guerre civile entre ses fils. Ceux-ci, arrivant avec leur armée, assiégèrent Clotaire et pensaient le tuer le jour suivant ; mais le matin arrivé, une tempête s’éleva dans le lieu où ils étaient rassemblés, emporta les tentes, mit en désordre et bouleversa tout. A la foudre et au bruit du tonnerre se mêlaient des pierres qui tombaient sur eux. Ils se précipitaient le visage contre la terre couverte de grêle, et étaient brièvement blessés par la chute des pierres. Il ne leur restait rien pour s’en défendre que leur bouclier, et ce qu’ils craignaient de plus, c’était d’être réduits en cendres par le feu du ciel. Les chevaux furent aussi dispersés, et à peine les put-on retrouver à la distance de vingt stades ; il y en eut même beaucoup qu’on ne retrouva pas. Prosternés, comme nous l’avons dit, la face contre terre, et blessés par les pierres, ils exprimaient leur repentir, et demandaient pardon à Dieu, d’avoir entrepris la guerre contre leur propre sang ; mais il ne tomba pas une seule goutte de pluie sur Clotaire, il n’entendit pas le moindre bruit de tonnerre, et au lieu où il était, il ne se fit pas sentir la moindre haleine de vent. Les autres, lui ayant envoyé des messagers, lui demandèrent de vivre en paix et en concorde, et l’ayant obtenu, ils s’en retournèrent chez eux. Il n’est permis à personne de douter que ce soit un miracle du bienheureux saint Martin, obtenu par l’intercession de la reine.
Ensuite le roi Childebert alla en Espagne, et, y étant entré avec Clotaire, ils entourèrent, et assiégèrent avec leur armée la ville de Saragosse [en 542]. Mais les habitants se tournèrent vers Dieu avec une grande humilité, et, revêtus de cilices, s’abstenant de manger et de boire, se mirent à faire le tour des murs en chantant les psaumes et portant la tunique du bienheureux Vincent martyr. Les femmes les suivaient en pleurant, enveloppées de manteaux noirs, les cheveux épars et couverts de cendres, si bien qu’on eût dit qu’elles assistaient aux funérailles de leurs maris ; et toute la ville avait tellement mis en Dieu toutes ses espérances, qu’elle paraissait célébrer un jeûne semblable à celui de Ninive, et les habitants ne croyaient pas qu’ils pussent avoir autre chose à faire que de fléchir par leurs prières la miséricorde divine. Les assiégeants, qui voyaient les assiégés tourner sans cesse en dedans des murs, ne sachant ce qu’ils faisaient, crurent qu’ils exerçaient quelque maléfice, et, ayant pris un paysan du lieu, ils lui demandèrent ce qu’on faisait. Il leur répondit : Ils portent la tunique du bienheureux Vincent, et le prient de demander à Dieu d’avoir pitié d’eux. Les assiégeants en ressentirent de la crainte et s’éloignèrent de la ville. Cependant ils conquirent la plus grande partie de l’Espagne et s’en retournèrent dans les Gaules avec une grande quantité de dépouilles.
Après Amalaric, Théodat fut nommé roi en Espagne. Celui-ci ayant été tué [en 531], on éleva la royauté Theudégisile. Il était un jour à souper, faisant festin avec ses amis et fort gai, quand tout à coup, la lumière ayant été éteinte, il fut frappé par ses ennemis à coups d’épée, et mourut [en 548]. Après lui, la royauté passa à Agita[xxxv], car les Goths avaient pris cette détestable habitude, lorsqu’un de leurs rois ne leur plaisait pas, de l’assaillir à main armée et d’élire roi à sa place celui qui leur convenait.
Théodoric, roi d’Italie, qui avait eu en mariage une sœur du roi Clovis, était mort laissant sa femme avec une fille encore enfant. Celle-ci, devenue adulte, repoussant, par légèreté d’esprit, les conseils de sa mère qui l’avait voulu pourvoir d’un fils de roi, prit son serviteur, nommé Traguilan, et s’enfuit avec lui dans une ville où elle espérait pouvoir se défendre. Sa mère, vivement irritée contre elle, lui demanda de ne pas déshonorer sa race, jusqu’alors si noble, mais de renvoyer son serviteur et de prendre un homme comme elle de race royale et que sa mère lui avait choisi. Mais elle n’y voulut en aucune façon consentir. Alors sa mère, en colère, fit marcher contre elle une troupe de gens armés, qui allèrent les attaquer. Traguilan périt par le glaive, et la fille fut ramenée avec des coups à la maison de sa mère. Elles vivaient toutes deux dans la secte arienne où il est d’usage, lorsqu’on se présente à l’autel, que les rois aient un calice à part pour communier, et le peuple un autre. La fille donc mit du poison dans le calice où sa mère devait communier ; dès qu’elle l’eut pris, elle mourut aussitôt, et il est impossible de douter que cette mort n’ait été l’œuvre du diable[xxxvi]. Comment ces misérables hérétiques pourraient-ils le nier, quand l’ennemi trouve place parmi eux jusque dans l’Eucharistie ? Nous qui confessons une seule Trinité égale en rang et en toute puissance, quand, au nom du Père, du Fils et de l’Esprit saint, Dieu véritable et incorruptible, nous avalerions le poison mortel, il ne nous ferait point de mal. Les Italiens, indignés contre cette femme, appelèrent Théodat, roi de Toscane, et le firent leur roi. Lorsqu’il eut appris comment, à cause d’un serviteur qu’elle avait pris, cette impudique s’était rendue coupable d’un parricide envers sa mère, il fit chauffer un bain avec excès, et ordonna qu’elle y fût enfermée avec une servante. Aussitôt qu’elle fut entrée dans cette vapeur brûlante, elle tomba sur le pavé morte et consumée. Les rois Childebert et Clotaire, ses cousins germains, ainsi que Théodebert, ayant appris par quel supplice honteux on l’avait fait périr, envoyèrent une ambassade à Théodat pour lui reprocher sa mort, et lui dire : Si tu ne composes pas avec nous pour ce que tu as fait, nous prendrons ton royaume et, te condamnerons à la même peine. » Effrayé, il leur envoya cinquante mille pièces d’or. Childebert, comme il était toujours mal disposé et plein de mauvaise volonté envers Clotaire, s’étant uni à son neveu Théodebert, ils partagèrent l’or entre eux et n’en voulurent rien donner au roi Clotaire ; mais lui, étant tombé sur les trésors de Clodomir, en enleva beaucoup plus qu’ils ne lui en avaient dérobé.
Théodebert marcha en Italie [en 539], et y fit beaucoup de conquêtes ; mais, comme ces lieux sont, dit-on, malsains, son armée fut tourmentée de diverses sortes de fièvre, beaucoup des siens y moururent ; ce que voyant, Théodebert revint, rapportant, lui et les siens, beaucoup de butin[xxxvii]. On dit cependant qu’il alla jusqu’à la ville de Pavie, dans laquelle il envoya ensuite Buccelin qui, s’étant emparé de la basse Italie[xxxviii], et l’ayant réduite sous la puissance desdits rois, marcha vers la haute Italie, où il combattit dans un grand nombre d’occasions contre Bélisaire, et obtint la victoire. Ce que voyant l’empereur, irrité de ce que Bélisaire était vaincu si souvent, il mit à sa place Narsès ; et, comme pour rabaisser Bélisaire au dessous de ce qu’il avait été, il le fit comte des écuries. Buccelin livra un grand combat à Narsès, et, ayant pris toute l’Italie, s’étendit jusqu’à la mer. Narsès en ayant instruit l’empereur, celui-ci prit des hommes à sa solde et envoya du secours à Narsès, qui fut ensuite vaincu dans un combat, et se retira. Après cela Buccelin occupa la Sicile, et y leva des tributs qu’il envoya aux rois. Il fut très heureux dans toutes ses entreprises[xxxix].
Astériole et Secondin avaient alors un grand crédit auprès du roi. Tous deux étaient savants et profondément versés dans les lettres, mais Secondin avait été plusieurs fois envoyé par le roi vers l’empereur, et il en avait pris un orgueil qu’il montrait souvent hors de propos. Cela fit qu’il s’éleva entre lui et Astériole un cruel différend qui alla à ce point que, laissant de côté les argumentations verbales, ils se déchirèrent à belles mains. Le roi ayant pacifié les choses, Secondin n’en conserva pas moins une grande colère d’avoir été battu, de sorte qu’il s’éleva entre eux une nouvelle querelle, et le roi, prenant le parti de Secondin, soumit Astériole à sa puissance. Celui-ci fut grandement abaissé et dépouillé de ses dignités. Il y fut rétabli cependant par la reine Wisigarde. Après la mort de la reine, Secondin s’éleva de nouveau contre lui, et le tua. Il laissa en mourant un fils qui, grandissant et parvenu à l’âge d’homme, commença à vouloir venger l’injure de son père. Alors Secondin, saisi de frayeur, se mit à fuir devant lui de place en place, et voyant qu’il ne pouvait éviter sa poursuite, on dit que, pour ne pas tomber entre les mains de son ennemi, il se donna la mort au moyen du poison.
Desiré [Désideratus], évêque de Verdun, à qui Théodoric avait fait souffrir un grand nombre d’injures, ayant, après beaucoup de calamités, de dommages et de pertes, recouvré, par la volonté de Dieu, sa liberté et son évêché, habitait, ainsi que nous l’avons dit, la ville de Verdun. Voyant les habitants pauvres et dépouillés, il s’affligeait sur eux ; mais, comme il avait été privé de ses biens par Théodoric et n’avait pas de quoi les soulager, connaissant la bonté et la miséricorde du roi Théodebert envers tous, il lui envoya un message, et lui fit dire : La renommée de ta bonté est répandue par toute la terre, et ta bienfaisance est telle que tu donnes même à ceux qui ne te demandent rien ; je te prie, si tu as quelque argent, que ta pitié veuille nous le prêter, afin que nous puissions soulager nos concitoyens ; les commerçants de notre cité répondront pour elle, ainsi que cela se fait dans les autres cités, et nous te rendrons ton argent avec un légitime intérêt.
Alors, ému de compassion, Théodebert lui envoya sept mille pièces d’or. L’évêque, les ayant prises, les partagea à ses concitoyens. Les commerçants devinrent riches par ce moyen et le sont encore aujourd’hui ; et, lorsque l’évêque rapporta au roi l’argent qu’il lui devait, le roi lui répondit : Je n’ai pas besoin de le reprendre ; il me suffit que, par tes soins et par mes largesses, les pauvres qu’accablait la misère aient été soulagés ; et, n’exigeant rien d’eux, il fit, ainsi qu’on l’a dit, la fortune des citoyens.
Cet évêque étant mort dans ladite ville [en 544], on mit à si place un certain Agéric [Agiricus], citoyen de Verdun. Cependant. Syagrius, fils de Désiré, se rappelant les injures de son père, et comment, accusé par Siribald auprès du roi Théodoric, il avait été non seulement dépouillé, mais encore mis à la torture, attaqua Siribald avec une troupe armée, et le tua de la manière suivante. Vers le matin, par un brouillard épais, et lorsqu’à peine les ténèbres permettaient de distinguer quelque chose, il se rendit à une maison de campagne de Siribald, nommée Florey [sur Ouche], et située dans le territoire de Dijon. Un des amis de Siribald étant sorti de sa maison, ils crurent que c’était Siribald lui-même, et le tuèrent ; et comme ils triomphaient croyant avoir remporté la victoire sur leur ennemi, un des gens de la maison leur apprit qu’ils n’avaient pas tué son maître, mais un homme de sa dépendance : alors il revinrent en le cherchant ; et ayant trouvé le cabinet dans lequel il avait coutume de dormir, ils l’attaquèrent. Ils combattirent très longtemps à cette porte sans pouvoir vaincre : alors ils démolirent un des côtés du mur ; ils entrèrent et le mirent à mort par le glaive. Il fut tué après la mort de Théodoric.
Le roi Théodebert commença à tomber malade. Les médecins employèrent auprès de lui tout leur art ; mais rien n’y servit, car Dieu avait résolu de l’appeler à lui. Ainsi donc, après avoir été malade longtemps, succombant à son mal, il rendit l’esprit [en 548]. Les Francs avaient une grande haine contre Parthénius, parce que sous ledit roi il leur avait imposé des tributs, et ils commencèrent à le poursuivre. Se voyant en péril, il s’enfuit de la ville, et supplia deux évêques de le ramener à Trèves, et de réprimer par leurs exhortations la sédition d’un peuple furieux. Ils y allèrent, et la nuit, pendant qu’il était dans son lit, tout à coup en dormant il commença à crier à haute voix, disant :
Hélas ! hélas ! secourez-moi, vous qui êtes ici, venez à l’aide d’un homme qui périt. A ces cris, ceux qui étaient dans la chambre s’étant éveillés, lui demandèrent ce que c’était, et il répondit : Ausanius, mon ami, et Papianilla, ma femme, que j’ai tués autrefois, m’appelaient en jugement, en disant : Viens répondre, car nous t’accusons devant Dieu.
En effet, pressé par la jalousie, il avait, quelques années auparavant, tué injustement sa femme et son ami. Les évêques, étant arrivés à la ville, et voyant qu’ils ne pouvaient résister à la violente sédition du peuple, voulurent le cacher dans l’église. Ils le mirent dans un coffre et étendirent sur lui des vêtements à l’usage de l’église. Le peuple étant entré, le chercha dans tous les coins ; il se retirait irrité, lorsqu’un de la troupe conçut un soupçon, et dit : Voilà un coffre dans lequel nous n’avons pas cherché notre ennemi. Les gardiens leur dirent qu’il n’y avait rien dans ce coffre que des ornements ecclésiastiques ; mais ils demandèrent les clefs, disant : Si vous ne l’ouvrez pas sur-le-champ, nous le brisons. Le coffre ayant donc été ouvert, et les linges écartés, ils y trouvèrent Parthénius et l’en tirèrent, s’applaudissant de leur découverte et disant :
Dieu a livré notre ennemi entre nos mains.
Alors ils lui coupèrent les poings, lui crachèrent au visage ; et lui ayant lié les bras derrière le dos, ils le lapidèrent contre une colonne. Il avait été très vorace ; et, pour pouvoir plus promptement recommencer à manger, il prenait de l’aloès qui le faisait digérer très vite : il laissait échapper en public le bruit de ses entrailles sans aucun respect pour ceux qui étaient présents. Sa vie se termina de cette manière.
Il y eut cette année un hiver très rigoureux et plus âpre qu’à l’ordinaire ; tellement que les torrents enchaînés par la gelée servaient de route aussi bien que la terre. Comme il y avait beaucoup de neige, les oiseaux, accablés de la rigueur du froid ou de la faim, se laissaient prendre à la main et sans qu’on eût besoin de leur tendre des piéges.
On compte trente-sept ans de la mort de Clovis jusqu’à celle de Théodebert. Théodebert étant mort la quatorzième année de son règne, Théodebald son fils régna à sa place.
[i] C’est le carré d’étoffe orné d’or et de pierres précieuses que le Grand prêtre des Juifs portait sur la poitrine et au centre duquel était écrit le nom de Dieu.
[ii] Voici les versets dont Grégoire de Tours fait cette bizarre application :
Créez en moi, ô mon Dieu ! un coeur pur, et rétablissez de nouveau un esprit droit dans le fond de mes entrailles.
Ne me rejetez pas de devant votre face, et ne retirez pas de moi votre esprit saint.
Rendez-moi la joie qui naît de la grâce de votre salut, et affermissez-moi en tue donnant un esprit de force.
(Psaumes, 56, 10-12)
[iii] Théodoric avait pour capitale Reims ; Chlodomir, Orléans ; Childebert, Paris ; Clotaire, Cambrai et Tournai.
[iv] Fils de Sidoine Apollinaire, et le même qui conduisit les Arvernes à la bataille de Voulon-sur-le-Clain, que nous avons nommé par erreur Vouglé dans le deuxième livre. Il fut le père d’Arcadius, dont il es parlé ci-dessous.
[v] On a vu, dans le livre précédent, que Quintien avait été chassé de Rodez par les Goths ariens, à cause de sa prédilection pour les Francs catholiques.
[vi] On ne connaît pas autrement ce personnage.
[vii] Il s’étendait de l’Elbe au Necker, si l’on peut assigner quelques limites précises à un royaume dans l’état de fluctuation où étaient alors les peuples barbares.
[viii] Elle était fille d’Amalafride et sœur de Théodoric le Grand, roi des Ostrogoths.
[ix] Monasterium Agaunense, dans le diocèse de Sion en Valais, au pied du Saint-Bernard.
[x] A deux lieux d’Orléans.
[xi] Près de ce bourg se trouvait en effet un puits nommé, dans quelques anciennes chartes, puits de Saint-Sigismond, ou par contraction, de Saint-Simond. Sigismond fut placé au nombre, non seulement des saints, mais des martyrs, d’après l’usage de ce temps qui honorait du titre de martyrs tous les innocents massacrés sans raison.
[xii] Virontia ou Visorontia (Isère). Selon d’autres, Voiron eu Dauphiné.
[xiii] Ce récit se rapporte à d’antiques dissensions entre les Francs et les Thuringiens.
[xiv] Le poète Fortunat, qui passa une partie de sa vie à Poitiers, devint le commensal et l’ami de sainte Radegonde et il a raconté d’après elle, dans un poème plein de sauvage beauté, la ruine des rois de Thuringe. Il était aussi l’ami de Grégoire de Tours.
[xv] Il était le fils de l’évêque Apollinaire cité plus haut.
[xvi] Ce ne fut pas en Espagne, mais en Languedoc près de Narbonne, que Childebert rencontra l’armée d’Amalaric qui venait à sa rencontre ; il la battit, et Amalaric s’enfuit à Barcelone où il fut tué. Le Languedoc ou Septimanie appartenait alors aux rois Visigoths.
[xvii] C’est-à-dire des catholiques, par opposition aux ariens.
[xviii] Il paraît cependant, par la chronique de Marius d’Avenches, qu’il y envoya Théodebert son fils.
[xix] Près de Thiers (Puy de Dôme). Il faut rapprocher de ce texte la vie de saint Quintien, dans la Vie des Pères, ch. IV.
[xx] I Thessaloniciens, 5, 3.
[xxi] Dans le Cantal, arrondissement de Mauriac.
[xxii] Château fort prés de Brioude en Auvergne ; ou, selon Valois et dom Bouquet, Vitry le François en Champagne.
[xxiii] Il faut probablement lire la Meuse qui coule en effet entre Trêves et Reims.
[xxiv] Cette phrase semble indiquer que Léon était nègre ; on ne peut douter qu’il n’y eût déjà, sous les Romains, des esclaves noirs dans la Gaule.
[xxv] On ne prenait de nourriture le dimanche qu’après la messe (Dom Ruinart).
[xxvi] Attale fut dans la suite comte d’Autun ; c’est à lui qu’est adressée la lettre 18 du livre V de Sidoine Apollinaire (Dom Ruinart).
[xxvii] Près Billom (Puy de Dôme).
[xxviii] Il fut évêque de Bourges de 506 à 511.
[xxix] Cette partie de texte n’est pas en accord avec la fin du livre II et la fin du livre X, quant au temps et à l’ordre où se présentent les évêques de Tours.
[xxx] Depuis Sainte-Geneviève. Quant à la date où se place le meurtre des enfants de Clodomir, les historiens varient entre les années 526 à 538.
[xxxi] Il était bisaïeul de Grégoire de Tours.
[xxxii] C’est-à-dire les Ostrogoths, qui, traversant les Alpes pour venir au secours des wisigoths leurs frères dépouillés par Clovis, arrêtèrent les progrès des Francs.
[xxxiii] Deus castrum, Diou en Languedoc suivant Ad. de Valois ; suivant d’autres Montadié près de Béziers ; plus probablement Die (Hérault).
[xxxiv] L’auteur des Gestes des Francs, Frédégaire, chap. 24, appelle cette forêt Aretaunum ; il s’agit de la forêt de Brotonne (Seine Maritime).
[xxxv] Ce paragraphe, ainsi que le suivant, est rempli de fables et de faits dénaturés.
[xxxvi] Ce récit de Grégoire de Tours est complètement faux ; Audoflède, sœur de Clovis et femme de Théodoric, était morte avant son mari. Théodoric ne laissa qu’une fille, Amalasonthe, veuve elle-même à l’époque de sa mort, et qui gouverna sagement le royaume des Ostrogoths, au nom de son jeune fils Athalaric. L’ayant perdu en 534, elle associa à l’empire son cousin Théodat ou Theudès qui, voulant régner seul, la fit étrangler dans une île du lac de Bolsène. Quelque bruit confus avait probablement fourni à Grégoire de Tours cette occasion d’imputer à des Ariens un crime de plus.
[xxxvii] Théodebert était entré en Italie comme allié des deux peuples qui se la disputaient alors, les Ostrogoths et les Grecs ; il avait promis ses secours à l’un et à l’autre, et leur fit la guerre à tous deux, uniquement occupé de faire, pour son propre compte, des conquêtes et du butin. Cependant le résultat de cette expédition fut la cession, au roi Franc, des provinces que possédaient encore les Ostrogoths, et que réclamaient toujours les empereurs de Constantinople, dans le midi de la Gaule. Vitigès, roi des Ostrogoths, en fit l’abandon à Théodebert en 539, et Justinien le confirma en 540, en renonçant formellement à tous ses droits.
[xxxviii] En 547. C’est probablement la partie de l’Italie située au nord du Pô, qui est appelée ici basse Italie.
[xxxix] Les événements sont défigurés et les temps confondus dans ce récit.
1° Ce ne fut point sous le règne de Théodebert, mais en 553, sous celui de son fils Théodebald, qu’eut lieu la grande expédition dont parle ici Grégoire de Tours, et dans laquelle les bandes barbares, sous la conduite de Buccelin et de Leutharis, pénétrèrent jusqu’à l’extrémité de l’Italie. En 540, Théodebert se retirant d’Italie y avait, à la vérité, laissé ou renvoyé le duc Buccelin à la tête d’une armée ; mais rien n’indique qu’à cette époque les Francs aient dépassé les contrées septentrionales.
2° Tout porte à croire que Buccelin, duc des Allemands placés sous la domination des rois d’Austrasie, entreprit la seconde expédition, non par ordre du roi Théodebald, mais pour son propre compte et à la tête d’une multitude de barbares qu’attirait en Italie le désir du pillage, comme aux premiers temps de leurs invasions dans l’Empire.
3° Enfin Buccelin ne fut point toujours vainqueur des Grecs et de Narsès ; il succomba au contraire près de Capone, comme le dit ailleurs Grégoire lui-même, et fut tué dans la bataille. Plusieurs autres chefs Francs, Allemands, Thuringiens, se ruèrent, vers la même époque, sur l’Italie, appelés tantôt par les Ostrogoths, tantôt par les Grecs, et ne servant ni l’un ni l’autre parti. La guerre et le climat dévorèrent ces bandes errantes qui ne f
Grégoire de Tours
Histoire des Francs - LIVRE IV
texte numérisé et mis en page par François-Dominique FOURNIER
(livre III - livre V)
COLLECTION
DES MÉMOIRES
RELATIFS
A L'HISTOIRE DE FRANCE,
depuis la fondation de la monarchie française jusqu'au
13e siècle
AVEC UNE INTRODUCTION DES SUPPLÉMENS, DES NOTICES ET DES NOTES;
Par M. GUIZOT,
PROFESSEUR D'HISTOIRE MODERNE A L’ACADÉMIE DE PARIS.
Histoire des Francs
Livre quatrième
La reine Clotilde, pleine de jours et riche en bonnes oeuvres, mourut à Tours, du temps de l’évêque Injuriosus [vers 545] ; elle fût transportée à Paris, suivie d’un chœur nombreux qui chantait des cantiques sacrés, et ensevelie par ses fils, les rois Childebert et Clotaire, dans le sanctuaire de la basilique de saint Pierre, à côté du roi Clovis. Elle avait construit cette basilique [Saint-Pierre] où est ensevelie aussi la bienheureuse Geneviève.
Le roi Clotaire avait ordonné tout récemment que toutes les églises de son royaume paieraient au fisc le tiers de leurs revenus. Tous les évêques ayant bien contre leur gré, consenti et souscrit ce décret, le bienheureux Injuriosus, s’en indignant, refusa courageusement de le souscrire, et il disait : Si tu veux ravir les biens de Dieu, le Seigneur te ravira promptement ton royaume ; car il est injuste que tu remplisses tes greniers de la récolte des pauvres que tu devrais nourrir de tes propres greniers ; et irrité contre le roi, il se retira sans même lui dire adieu. Alors le roi, troublé et craignant la puissance de saint Martin, fit courir après lui avec des présents, lui demandant pardon, condamnant ce qu’il avait fait, et le suppliant d’invoquer en sa faveur la puissance du saint évêque Martin.
Le roi Clotaire eut sept fils de ses diverses femmes, savoir : d’Ingunde il eut Gonthaire, Childéric, Charibert, Gontran, Sigebert, et une fille, nommé Clotsinde ; d’Aregunde, sœur d’Ingunde, il eut Chilpéric ; et de Chunsène, il eut Chramne. Je dirai pourquoi il avait pris la soeur de sa femme. Comme il était déjà marié à Ingunde, et l’aimait d’unique amour, il reçut d’elle une prière, en ces termes :
Mon Seigneur a fait de sa servante ce qui lui a plu, et il m’a appelée à son lit : maintenant, pour compléter le bienfait, que mon seigneur roi écoute ce que lui demande sa servante. Je vous prie de daigner procurer un mari puissant et riche à ma sœur, votre servante ; de telle sorte que rien ne m’humilie, et qu’au contraire, élevée par une nouvelle faveur, je puisse vous servir encore plus fidèlement. A ces paroles, le roi, qui était trop adonné à la luxure, s’enflamma d’amour pour Aregunde, alla à la maison de campagne où elle habitait, et se l’unit en mariage. L’ayant ainsi prise, il retourna vers Ingunde, et lui dit :
J’ai songé à t’accorder la grâce que ta douceur m’a demandée, et cherchant un homme riche et sage que je pusse unir à ta sœur, je n’ai rien trouvé de mieux que moi-même. Ainsi sache que je l’ai prise pour femme, ce qui, j’espère, ne te déplaira pas. Alors elle lui dit :
Que ce qui paraît bon à mon seigneur soit ainsi fait ; seulement que ta servante vive toujours avec la faveur du Roi. Gonthaire, Chramne et Childéric moururent du vivant de leur père. Nous raconterons dans la suite la mort de Chramne. Alboin, roi des Lombards, reçut pour femme Clotsinde, fille du roi Clotaire.
L’évêque Injuriosus mourut dans la dix-septième année de son épiscopat. Il eut pour successeur Baudin [en 546], qui avait été domestique[i] du roi Clotaire. Ce fut le seizième évêque depuis la mort de saint Martin.
Conan, comte des Bretons, tua ses trois frères. Voulant aussi tuer Mâlo [Macliau], il le fit prendre et charger de chaînes, et le retenait dans une prison. Mais celui-ci fut arraché à la mort par Félix, évêque de Nantes. Il jura à son frère qu’il lui serait fidèle ; mais je ne sais à quelle occasion il voulut rompre son serment, et Conan, en étant informé, recommença à le poursuivre. Mâlo, voyant qu’il ne pouvait échapper, s’enfuit chez un autre comte de ce pays, nommé Chonomor. Celui-ci apprenant que les gens qui le poursuivaient s’approchaient, le fit cacher sous terre dans un petit réduit, et il fit construire au-dessus un tombeau selon l’usage, lui réservant une ouverture, afin qu’il pût respirer. Il dit ensuite aux hommes, lorsqu’ils furent arrivés : Voici, Mâlo est mort et enseveli. Sur ce les hommes, se réjouissant, se mirent à boire sur le tombeau, et allèrent annoncer à Conan que son frère était mort ; à cette nouvelle, Conan s’empara de tout le royaume. Les Bretons, depuis la mort du roi Clovis, ont toujours été sous la puissance des rois des Francs, et ils avaient des comtes, non des rois[ii].
Mais Mâlo, sortant de dessous terre, se rendit dans la cité de Vannes, où il fut tonsuré et ordonné évêque, Conan étant mort, il apostasia, et ayant laissé croître ses cheveux, il prit, avec le royaume de son frère, la femme qu’il avait abandonnée en se faisant clerc. Il fut excommunié par les évêques, et nous dirons plus tard quelle fut sa mort [livre V]. L’évêque Baudin mourut dans la seizième année de son épiscopat [en 552]. L’abbé Gonthaire fut mis à sa place ; ce fut le dix-septième depuis saint Martin.
Lorsque le bienheureux Quintien [Quintianus] fut sorti de ce monde, ainsi que nous l’avons dit [livre III], saint Gal[iii], avec l’appui du roi, lui succéda dans son siège. A cette époque, la peste ravageait diverses contrées[iv], surtout la province d’Arles, et saint Gal tremblait bien moins pour lui que pour son peuple. Comme nuit et jour il suppliait le Seigneur de lui épargner, durant sa vie, la vue d’une telle misère de son troupeau, un ange du Seigneur, dont la chevelure, ainsi que le vêtement, était blanche comme la neige, lui apparut en songe et lui dit : Évêque, tu fais bien de prier ainsi le Seigneur pour ton peuple ; ta prière a été entendue, et voici : tu seras, ainsi que ton peuple, à l’abri de ce fléau, et personne dans cette contrée n’en mourra de ton vivant ; mais, après huit ans, tremble. Il était clair par-là qu’au bout de ce terme l’évêque sortirait de ce monde. S’étant éveillé, il rendit grâces à Dieu de ce qu’il avait daigné le rassurer par ce messager céleste, et institua les actions de grâces qu’à la mi-carême les fidèles vont rendre à pied et en psalmodiant à la basilique de saint Julien martyr[v], voyage d’environ trois cent soixante stades. On vit à la même époque les murs des maisons et des églises de son diocèse, soudainement marqués d’un signe auquel les paysans donnèrent le nom de Thau[vi].
Et en effet, tandis que ce fléau dévastait d’autres pays, par l’intercession des prières de saint Gal, il n’approcha pas de la cité d’Auvergne [Civitatem Arvernam]. Ce n’est pas, je pense, une petite grâce pour un pasteur que d’avoir mérité que la protection du Seigneur mît ainsi ses brebis à couvert. Saint Gal étant mort fût transporté dans l’église ; aussitôt le prêtre Caton reçut les compliments des clercs sur son élévation à l’épiscopat ; et comme s’il eût déjà été évêque, il s’empara de tous les biens de l’Église, changea les administrations, et régla toutes choses de sa propre autorité.
Les évêques qui étaient venus pour ensevelir saint Gal, après la cérémonie, dirent au prêtre Caton : Nous voyons que la plus grande partie du peuple t’a choisi ; viens, concerte-toi avec nous, nous te bénirons et te consacrerons pour l’épiscopat. Le roi est enfant ; si on t’impute quelque tort, nous prendrons ta défense ; nous traiterons avec les grands du roi Théodebald pour qu’on ne te fasse aucune injure ; et quand même tu essuierais quelque perte, compte sur nous, nous te servirons de caution, et t’indemniserons sur nos propres biens. Mais Caton enflé d’une vaine gloire, leur dit :
Vous avez su par la renommée que, dès mon jeune âge, j’ai toujours vécu religieusement, jeûnant, me plaisant aux aumônes, me livrant à des veilles continuelles, et passant bien souvent les nuits à chanter les louanges du Seigneur. Le Seigneur mon Dieu, que j’ai servi si assidûment, ne souffrira pas que l’ordination régulière me manque. J’ai acquis, selon l’institution canonique, les divers ordres de cléricature ; j’ai été lecteur pendant dix ans, j’ai servi cinq ans comme sous-diacre, quinze ans comme diacre, et je suis prêtre depuis vingt, ans. Que me reste-t-il donc à faire sinon à recevoir l’épiscopat, récompense de fidèles et bons services ? Retournez dans vos cités, et occupez vous de ce qui vous touche ; quant à moi, j’acquerrai la dignité épiscopale selon les règles canoniques[vii].
A ces mots, les évêques se retirèrent, détestant le vain orgueil de cet homme.
Élu donc évêque avec le consentement des clercs, Caton, avant d’avoir été ordonné, exerça toute l’autorité, et menaça de diverses manières l’archidiacre Cautin, lui disant : Je te chasserai, je t’humilierai, je te ferai souffrir mille morts. Celui-ci lui répondit : Mon pieux seigneur, je désire obtenir ta faveur, et si j’y parviens, je te rendrai un service ; sans fatigue de ta part, sans fraude de la mienne, j’irai trouver le roi, et j’obtiendrai pour toi l’épiscopat, ne demandant que tes bonnes grâces pour récompense. Mais Caton, soupçonnant qu’il voulait le tromper, repoussa avec dédain sa proposition. Alors Cautin se voyant abaissé et en butte à la calomnie, feignit une maladie, et sortant de la ville pendant la nuit, il alla trouver le roi Théodebald, à qui il annonça la mort de saint Gal. Sur cette nouvelle le roi et ceux qui étaient auprès de lui convoquèrent à Metz les évêques, et l’archidiacre Cautin fut ordonné évêque d’Auvergne. Il était déjà évêque quand arrivèrent les clercs, messagers du prêtre Caton. Le roi les mit au pouvoir de Cautin, ainsi que tous les biens de l’Église ; on désigna les évêques et les serviteurs qui devaient l’accompagner , et il prit le chemin de l’Auvergne. Il fut reçu avec plaisir par les clercs et les citoyens, et devint leur évêque. Mais bientôt s’élevèrent de grands débats entre lui et le prêtre Caton, car jamais on ne put décider celui-ci à être soumis à son évêque. Il se fit une scission parmi les clercs ; les uns obéissaient à l’évêque Cautin, les autres au prêtre Caton ; et ce fut pour tous la source de grands dommages. Cautin voyant qu’il était absolument impossible de dompter la résistance de son adversaire, lui retira tous les biens ecclésiastiques, tant à lui qu’à ses amis et à tous ceux de sa faction, et les laissa dépourvus de tout. Cependant il rendait, à tous ceux qui consentaient à rentrer sous son autorité, ce qu’ils avaient perdu.
Agila régnait en Espagne, et accablait son peuple d’un joug pesant. L’armée de l’empereur entra en Espagne, et prit quelques villes. Agila ayant été tué[viii], Athanagild parvint au trône, combattit souvent contre cette armée, la vainquit plusieurs fois, et remit sous sa puissance une partie des cités dont elle s’était emparée injustement.
Théodebald, devenu adulte, prit pour femme Vultrade[ix].
On dit que ce Théodebald était d’un esprit méchant ; en sorte qu’irrité contre un homme qu’il soupçonnait de lui avoir pris plusieurs choses, il feignit un apologue, et lui dit :
Un serpent trouva une bouteille pleine de vin, et, étant entré par le goulot, but avidement ce qui était dedans ; de sorte qu’enflé de vin, il ne pouvait plus sortir par où il était entré. Alors le maître du vin étant arrivé tandis qu’il cherchait à sortir, et ne pouvait en venir à bout, dit au serpent : rends d’abord ce que tu as pris, et alors tu pourras sortir librement[x].
Cette fable disposa celui à qui il la disait à beaucoup de crainte et de haine. Sous ce roi, Buccelin[xi], qui avait soumis toute l’Italie à la puissance des Francs, fut tué par Narsès. L’Italie fut reprise pour l’empereur, et personne, depuis, ne l’a reconquise. En ce temps, nous vîmes l’arbre que nous appelons sureau porter des raisins, sans aucune accointance avec la vigne; et les fleurs de cet arbre, qui, comme on sait, produisent une graine noire, donnèrent une graine propre à la vendange; et l’on vit entrer dans l’orbite de la lune une étoile qui s’avançait à sa rencontre. Je crois que ces signes annonçaient la mort du roi. Celui-ci, en effet, devenu très infirme, ne pouvait remuer de la ceinture en bas : il mourut peu de temps après, la septième année de son règne [en 553]. Le roi Clotaire prit son royaume, et fit entrer dans son lit sa femme Vultrade ; mais, réprimandé par les prêtres, il la quitta, la donna au duc Garivald [duc de Bavière], et envoya en Auvergne son fils Chramne.
Cette année, les Saxons s’étant révoltés, le roi Clotaire fit marcher contre eux une armée, et en extermina la plus grande partie ; il ravagea et dévasta aussi toute la Thuringe, parce qu’elle avait prêté secours aux Saxons.
Gonthaire, évêque de Tours, étant mort, le prêtre Caton fut, à ce qu’on croit, par les suggestions de l’évêque Cautin , demandé pour gouverner cette église ; en sorte que les clercs, s’étant réunis, partirent en grand appareil pour l’Auvergne, avec Leubaste, abbé et chapelain de l’oratoire du martyr. Lorsqu’ils eurent fait connaître à Caton la volonté du roi, il demanda quelques jours pour répondre ; mais eux, désirant s’en retourner, lui dirent : Apprends-nous ta volonté, afin que nous sachions ce que nous devons faire, ou bien nous nous en retournerons chez nous ; car nous ne sommes pas venus à toi de notre volonté, mais par l’ordre du roi. Mais lui, amoureux d’une vaine gloire, assembla la foule des pauvres, et leur ordonna de s’écrier en ces mots :
Pourquoi nous abandonnes-tu, bon père, nous, tes enfants, que tu as nourris jusqu’à présent ? Qui nous donnera à boire et à manger si tu t’en vas ? Nous t’en prions, ne nous quitte pas, toi qui avais coutume de nous sustenter. Alors, se tournant vers le clergé de Tours, il dit : Vous voyez, mes très chers frères, combien je suis aimé de cette multitude de pauvres ; je ne puis les quitter pour aller avec vous. Les clercs, ayant reçu sa réponse, retournèrent à Tours. Caton s’était lié d’amitié avec Chramne, et en avait obtenu la promesse, si le roi Clotaire mourait en ce temps, qu’il chasserait aussitôt Cautin de l’épiscopat, et mettrait Caton à la tête de son église. Mais celui qui avait eu en mépris la cathédrale de Saint-Martin n’obtint pas celle qu’il voulait. Ainsi s’accomplit en lui ce qu’avait chanté David : Ayant rejeté la bénédiction, elle sera éloignée de lui [Psaumes, 108, 18]. Caton s’était exhaussé sur le cothurne de la vanité, et ne croyait pas que personne pût le surpasser en sainteté. Quelquefois il faisait venir pour de l’argent des femmes dans l’église, et leur ordonnait de crier comme si elles eussent été emportées par la vivacité de leur conviction, le reconnaissant pour un grand saint, et très cher à Dieu, et déclarant l’évêque Cautin coupable de toutes sortes de crimes, et indigne du sacerdoce.
Cautin , entré en possession de l’épiscopat, se comporta de telle sorte qu’il devint exécrable à tous ; s’adonnant au vin sans mesure, il en avalait quelquefois une telle quantité qu’à peine suffisait-il de quatre hommes pour l’emporter de table ; d’où il arriva par la suite qu’il devint épileptique, ce qui se manifesta souvent aux yeux du peuple. Il était aussi dominé par une telle avarice qu’il croyait perdre du sien lorsqu’il ne parvenait pas à rogner quelque chose sur les propriétés qui touchaient aux siennes : aux plus puissants, il les enlevait par des rixes et des querelles ; aux moindres, il les prenait par violence, et, comme dit notre Sollius[xii], n’en donnait pas le prix par dédain, et n’en prenait point d’acte de vente, faute d’espoir qu’on pût le regarder comme légitime.
Il y avait en ce temps un prêtre nommé Anastase, de naissance libre, et à qui la reine Clotilde, de glorieuse mémoire, avait donné, par une charte, quelque propriété. L’évêque l’avait fait venir plusieurs fois, et l’avait prié humblement et avec instances de lui donner la charte de ladite reine, et de lui abandonner sa propriété ; et, comme le prêtre refusait d’accomplir sa volonté, l’évêque tantôt tachait de le persuader par des caresses, tantôt l’effrayait par des menaces. A la fin, il le fit amener, malgré lui, à la ville, et là le retint avec impudence, ordonnant, s’il ne livrait pas son contrat, qu’on l’accablât d’outrages et qu’on le fit mourir de faim ; mais lui, résistant avec courage, refusa toujours de donner l’acte, disant qu’il valait mieux , pour lui mourir de faim en quelques jours, que de laisser ses enfants[xiii]
dans la misère. Alors il fut livré à des gardes, avec ordre, s’il ne donnait pas cette charte, qu’on le laissât mourir de faim. Il y avait dans l’église de Saint-Cassius, martyr, un souterrain antique et caché, où se trouvait un grand tombeau de marbre de Paros, dans lequel paraissait avoir été déposé autrefois le corps d’un homme. Le prêtre fut enfermé vivant dans ce tombeau; on couvrit le sarcophage , on le chargea d’une pierre, et on mit des gardes devant la porte du souterrain; mais les gardes, se fiant â la pierre qui fermait le tombeau, comme c’était l’hiver, firent du feu, et, appesantis par les vapeurs du vin chaud, ils s’endormirent. Le prêtre, nouveau Jonas, implorait, du fond de ce tombeau, comme du sein de l’enfer, la miséricorde de Dieu. Le sarcophage, comme nous l’avons dit, était grand, et, s’il ne pouvait pas s’y tourner entièrement, cependant il étendait les mains librement de tous côtés. Les os des morts, qu’on avait coutume de porter en ce lieu, exhalaient, comme il l’a souvent raconté, une puanteur mortelle, qui non seulement soulevait ses sens, mais le bouleversait jusqu’au fond des entrailles. Il fermait avec son manteau l’entrée de ses narines, et aussi longtemps qu’il pouvait retenir son haleine, il ne sentait pas la mauvaise odeur ; mais lorsque, se croyant prêt à étouffer, il écartait un peu son manteau de son visage, cette puanteur empestée lui entrait non seulement par le nez, par la bouche, mais aussi, pour ainsi dire, par les oreilles. Qu’ajouterai je de plus ? Dieu enfin, je crois, eut pitié de lui ; et en étendant sa main droite vers le bord du sarcophage, il rencontra un levier qui, demeuré sur le bord du sépulcre, en soulevait la couverture. Alors, le remuant un peu, il s’aperçut qu’avec l’aide de Dieu, il ébranlait la pierre. Lorsqu’il l’eut assez écartée pour pouvoir passer la tête, il fit bientôt une ouverture assez large pour donner passage à tout son corps. Cependant les ténèbres de la nuit commençant à couvrir le jour, mais sans être encore entièrement répandues, il chercha l’autre porte du souterrain. Elle était étroitement fermée par des serrures et des clefs très fortes ; mais comme elle n’était pas si bien jointe qu’il ne pût voir à travers les planches, il approcha sa tête de cette ouverture, et vit un homme qui passait : il l’appela, quoique à voix basse. Celui-ci l’entendit ; et comme il tenait une hache, il coupa les barres de bois auxquelles tenaient les serrures, et ouvrit au prêtre. La nuit étant survenue, le prêtre retourna à sa maison, priant cet homme de ne parler de lui à personne. Étant donc rentré dans sa maison, et ayant pris les chartes qu’il tenait, comme je l’ai dit, de la reine, il s’adressa au roi Clotaire, et lui apprit comment son évêque l’avait condamné à être enseveli vivant. Tout le monde fut saisi d’un grand étonnement, et l’on disait que Néron ni Hérode n’avaient jamais commis un forfait pareil à celui d’enfermer dans le tombeau un homme vivant. L’évêque Cautin vint trouver le roi Clotaire ; mais, accusé par le prêtre, il s’en retourna vaincu et humilié. Le prêtre ayant reçu du roi la confirmation de sa propriété, fit enceindre ses biens comme il lui plut, les conserva, et les laissa à ses enfants. Cautin n’avait en soi rien de saint, ni qui méritât l’estime ; car il était entièrement dépourvu de toute connaissance des lettres, tant ecclésiastiques que mondaines. Il était cher aux Juifs, et s’adonnait beaucoup à eux, non pour leur salut, comme ce devrait être le soin d’un pasteur, mais pour leur acheter différentes choses ; et, comme ils le caressaient et se montraient hautement ses flatteurs, ils lui vendaient leurs marchandises à un prix fort au-dessus de ce qu’elles valaient.